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Full text of "Histoire des doctrines économiques"

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BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉCONOMIE POLITIQUE 

publiée sous la difeclion de Alfred BONNET 



mSTOII^E 



DES 



DOCTRINES ÉCONOMIQUES 



PAR 



LuiGi COSSA 

Trofesseur à l'Université ie Pavic 



AVEC UNE PREFACE 

DE A. DESCHAMPS 

Professeur aurégc' 
à la Faculté de droit de l'Université de Paris 



PARIS 

Y. GIARD & E. BRIÈRE 

/ LIBRAIRES-ÉDITEURS 

16, rue Soufflot, 16 
1899 




PRÉFACE 



II paraît être dans la destinée des ouvrages du pro- 
fesseur Louis Gossa d'obtenir les honneurs de la tra- 
duction en langues de tous pays. Pour des œuvres 
qui veulent être de vulgarisation, rien ne saurait être 
plus flatteur, si rien ne peut mieux montrer que le 
but visé a été atteint. 

Le livre dont M. Bonnet offre aujourd'hui la tra- 
duction au public français est, depuis assez long- 
temps déjà, apprécié comme il le mérite, non-seule- 
ment en Italie, son pays d'origine, mais aussi en 
Espagne, en pays de langue allemande et en pays 
de langue anglaise, où des traductions l'ont répandu. 
Celle que nous donne le traducteur français est 
d'ailleurs préférable aux traductions espagnole, alle- 
mande et anglaise; car elle est prise de la troisième 
édition italienne 1892). Et, en lisant les Notions pré- 
lù/imaires écniespav L. Gossa lui-même en tête de 
cette troisième édition,, on verra en quoi elle ne peut 
qu'être supérieure aux deux premières. L'ouvrage a 
été si sérieusement remanié, que l'auteur a cru 
devoir marquer la transformation par un signe exté- 
rieur, par une légère modification du titre : le Guida 
allô studio dell' Economia polilicaest dexenuV Inlivdu- 
zione allô studio dell' Economia yolitira. 

11 convient d'ajouter que cette traduction française 



Il PRÉFACE 

a été faite sur le manuscrit de la 3"= édition révisé 
p.'ir L. Gossa postérieurement à sa publicnlion, et 
mis à la disposition du traducteur par le fils de l'au- 
teur, le professeur Emile Gossa. Les quelques adjonc- 
tions ou suppressions qu'on pourra relever si l'on 
rapproche de la présente traduction le texte italien 
de la3° édition ne devront donc pas être imputées à 
la fantaisie ou à la négligence du traducteur, dont 
nous avons pu suivre les scrupuleux efforts et à la 
probité scientifique duquel nous nous plaisons à 
rendre hommage. 

La création récente, dans nos Facultés de Droit, 
d'un doctorat ès-sciences politiques et économiques, 
dont le programme comporte l'étude historique des 
doctrines économiques, fait vivement sentir le 
besoin d'ouvrages tels que celui dont M. Bonnet 
nous donne la traduction. V Histoire de V Economie 
politique d'Adolphe Blanqui, déjà ancienne 1837, 
V éd. , et qui est autant, sinon plus, une histoire 
des faits qu'une histoire des doctrines, YHistoire de 
^Economie politique de M. Ingram traduction 
française par MM. H. de Varigny et E. Bonne- 
maison, 1893 , l'Histoire des doctrines économiques 
de M. A. Espinas, YHistoire des systèmes économiques 
et socialistes de M. H. Denis ;1897\, ouvrages fort 
estimables, donnent déjà, dans une large mesure, 
et par la diversité même de leurs caractères, un 
commencement de satisfaction à ce besoin. La 
traduction du livre de L. Gossa vient puissamment 
augmenter les ressources de l'étudiant français. Nul 
doute que, d^ici à quelques années, ces ressources ne 



PREFACE II [ 

s'accroissent de publications dues à ceux de nos 
collègues des Facultés de Droit qui enseignent 
l'histoire des doctrines économiques. Nous en avons 
déjà les prémisses dans l'élégante et instructive 
Histoire des doctrines économiques dans la Grèce 
anticjue de M. A. Souchon. 

Les bonnes volontés peuvent se mettre à l'œuvre. 
De longtemps il n'y en aura trop. Le besoin auquel 
il s'agit de satisfaire est un de ceux qui demandent 
du temps poursecréerunorganeparfaitement adapté. 

En parlant ainsi, nous avons en vue, que cela 
soit bien entendu, le besoin d'ouvrages de vulgari- 
sation. Nous n'avons à aucun degré la pensée de 
diminuer les mérites des ouvrages jusqu'ici parus. 
La science des auteurs n'est point en cause : elle est 
assurément fort au-dessus de la notre, n'y en eût-il 
que cette raison — qui n'est point la seule — que 
l'acquisition des connaissances historiques exige de 
longues années. Et si nous ne citons pas ici telles ou 
telles importantes histoires des doctrines écono- 
miques publiées en Allemagne, en Hongrie, en An- 
gleterre, en Russie, etc., ce n'est point que nous 
ne les estimions à leur juste et grande valeur scien- 
tifique, mais simplement parce que, pour la plupart, 
elles sont plutôt des matériaux pour l'ouvrage de 
vulgarisation à écrire, et qu'ainsi, par leur érudition 
même, elles sont moins proches du but que nous 
avons en vue que les ouvrages dont nous avons 
donné les titres. 

Ce but, — qui n'est point le seul assurément, ni 
peut-être le plus élevé que puisse viser un historien 
des doctrines, mais qu'il est naturel qu'un profes- 



IV PREFACE 

seur chargé de cet enseignement considère avec 
sollicitude, — c'est TefTet utile de l'histoire publiée. 

Or, pour que l'effet en soit utile, force est bien de 
prendre en considération la réceptivité, si l'on nous 
permet cette expression, des lecteurs auxquels elle 
s'adresse. En France, actuellement, la grosse clien- 
tèle de l'historien des doctrines, ce sont nos 
candidats au doctorat es- sciences politiques et 
économiques, — par conséquent des jeunes gens, 
qui sont moins des spécialistes que des candidats- 
spécialistes, et qu'il s'agit de former par une com- 
plète instruction économique. Et, précisément, la 
difficulté, pour l'historien des doctrines, vient de ce 
qu'il s'adresse à des lecteurs dontrinstruction dogma- 
tique devrait être déjà forte et solide, mais ne l'est pas 
d'ordinaire comme il serait désirable qu'elle le fût. 
La faute en est-elle à eux? Il serait injuste de le 
prétendre. A l'époque où ils commencent l'étude 
historique des doctrines, ils ont, en grand nombre, 
oublié les notions d'économie politique générale qui 
leur ont été données dans leur première année de 
licence. Deux ans, trois ans même, voire quatre ans. 
si le service militaire est venu interrompre leurs 
études, se sont passés depuis lors. Que leur reste-t-il 
de leurs connaissances dogmatiques? Ce sont des 
novices, à qui l'on va parler comme à des vétérans. 

Voilà une première source d'embarras. Elle est 
d'ordre universitaire et pédagogique et peut donc 
être tarie. L'historien des doctrines, lui, n'y peut 
rien; mais, tant qu'elle subsistera, il sera comme 
paralysé dans ses efforts. 

Même en supposant des lecteurs pourvus d'une 



PREFACE V 

suffisante instruction dogmatique, il reste qu'une 
liistoire utile des doctrines économiques est œuvre 
difficile à réaliser. Il faut bien se dire, en effet, 
que l'immense majorité de ceux qui liront l'ouvrage 
ne seront pas ni n'auront l'ambition de devenir des 
érudits ès-connaissances économiques^ ce dont on 
ne saurait les blâmer. Ce qu'il leur faut, et qu'il 
est désirable qu'ils aient, parce qu'à cela seul ils 
s'intéresseront et de cela seul ils tireront profit, 
c'est une histoire qui, lue avec elfort d'attention, 
laisse dans l'esprit le sentiment d'un acquis réel, 
simple, coordonné, constitué par des idées plus que 
par des noms d'auteurs et des titres d'ouvrages, par 
des impressions nettes plus que par des analyses 
détaillées désoeuvrés. Ce livre existe-il ? C'est à ceux 
qui en ont éprouvé le besoin, et qui ont cherché aie 
satisfaire, de répondre. Que si leur réponse compor- 
tait des réserves, nous nous permettrions de leur 
dire que la faute assurément n'en est pas à ceux 
qui se sont mis à la tâche, mais à l'extrême difficulté 
de la tache elle-même, — difficulté dont on ne peut 
prendre, croyons-nous, pleinement conscience qu'à 
la condition de s'y être heurté, de s'être, à chaque 
instant, débattu contre elle et surtout d'avoir été 
témoin de l'état d'esprit des jeunes gens — j'entends 
des plus studieux — qui désirent sincèrement s'ini- 
tier à ces études et en tirer profit. 

Quoi qu'il en soit, la première qualité d'une 
œuvre de ce genre, c'est d'être, comme l'on dit, 
aussi « objective •> que possible. Et, à ce titre, sans 
en compter beaucoup d'autres, le livre du professeur 
L. Gossa est éminemment recommandable. Il n'y a 



V[ PREFACE 

qu'un point sur lequel il se montre intransigeant, 
— et, sur ce point, qui d'ailleurs est plutôt question 
de conception des études économiques elles-mêmes 
qu'alYaire d'histoire des doctrines, nous sommes 
volontiers intransigeant comme lui, — c'est celui 
de la distinction de la science économique et de 
l'art politique ou social. Encore ceux qui repoussent 
cette distinction ne sauraient-ils en faire grief à 
riiistorien, puisque ce n'est point dans la partie 
historique de son livre, mais dans sa partie théo- 
rique, qu'il traite cette question brûlante, bien que 
déjà ancienne. 

A ce propos, disons quelques mots de l'économie 
de l'ouvrage et de sa division en deux parties. Pour- 
quoi cette Partie théorique, en 124 pages, par laquelle 
débute un livre connu surtout comme histoire des 
doctrines? 

C'est que l'intention première de L. Cossa fut 
d'écrire un Guide ^jour l'étude de CEconomie poli- 
tique [Guida alto studio delCeconomia politicaj. Non 
pas un guide pour débutants : nous ne croyons pas 
méconnaître la pensée ni trahir les espérances de 
l'auteur, en disant que des débutants dans l'Eco- 
nomie politique ne tireraient presqu'aucun profit 
de la lecture de son livre, parce qu'ils ne le compren- 
draient vraiment pas, si éminentes que soient ses 
qualités de méthode et de clarté ; mais un guide pour 
ceux qui veulent entreprendre l'étude « appro- 
fondie » [studio approfondito^ p. 1) de notre science 
et qui, par conséquent, en possèdent déjà les 
éléments. 



PREFACE VII 



Dès lors, cette première partie, qu'il appelle 
Partie théorique, n'est nullement un exposé, ni 
même un résumé de la dogmatique économique 
dans son état présent. C'est un exposé magistral, et 
d'une parfaite netteté, de la conception même de 
l'Economie politique, de son objet, de ses caractères 
et de sa méthode. L'histoire des doctrines peut faire 
courir à des esprits encore insuffisamment préparés 
un risque grave, qui est de leur donner à croire que 
ce qu'on leur a jusqu'alors présenté comme une 
science susceptible de systématisation n'est peut- 
être qu'un ensemble plus ou moins artificiellement 
coordonné d'opinions successives, de manières de 
voir et de penser individuelles et subjectives, qu'il 
n'y a que des doctrines et pas de science écono- 
mique, un désir scientifique, mais pas d'acquis ni 
peut-être même pas de possibilité d'acquis scienti- 
fique. C'est alors la déroute pour l'esprit, la désillu- 
sion, voisine du découragement, sinon du dédain. 
La centaine de pages que L. Gossa consacre à 
ramasser et exposer avec fermeté ses idées à ce 
sujet sont un excellent cordial, un précieux viatique 
pour l'étude historique qui suivra. Les jeunes 
gens qui s'en seront nourris iront plus allègrement 
jusqu'au bout de la tâche, et si, malgré tout, ils 
éprouvent des défaillances après avoir lu tout 
l'ouvrage, qu'avant de le fermer ils reviennent à 
ce début, pour le relire et le méditer. Qu'ils se 
disent bien que, si un savant comme le professeur 
L. Cossa, qui connaît mieux qu'eux l'histoire des 
doctrines, loin d'en être troublé dans sa conviction 
scientifique, y a puisé au contraire une conviction 



VIII PllÉFACE 

plus forte, c'est qu'il s'en trouve sans doute des 
raisons dans l'histoire même des doctrines, ([ui ne 
leur apparaît à eux, pour le moment, que comme 
uin' raison de douter. Un peu de science nuit aux 
convictions économiques, beaucoup de science y 
ramène. 

Cette Partie théorique présente un autre cai-Mctère 
et une autre utilité : elle peut être donnée comme 
une histoire des doctrines actuelles (si ces deux 
expressions ne jurent pas d'être accouplées sur la 
conception môme de l'Economie politique. Les 
divergences et discussions à ce sujet ne se prêtent 
guère à un exposé proprement historique, parce 
qu elles sont assez récentes, et qu'elles durent, si 
encore elles ne sont pas plus vives aujourd'hui que 
jamais. La question de méthode y trouve naturelle- 
ment sa place, question dont la portée a été étrange- 
ment surfaite de nos jours, au point que des écoles 
ennemies en sont nées, s'excommuniant les unes 
les autres avec un esprit d'exclusivisme qui n'est 
pas sans ridicule lorsqu'on voit leurs adeptes, une 
fois sortis des discussions théoriques et trop sou- 
vent verbales, se mettre à l'œuvre cl publier des 
onvi'agps : si le drapeau de l'école n'était déployé 
dans la préface, on n'aurait souvent aucune raison 
de le reconnaître à la lecture du livre. Et 
comment aussi retenir un sourire, lorsque ces 
écoles rivales revendiquent à l'envi — comme on 
voit plusieurs communes réclamer l'honneur d'être 
le berceau d'un même homme illustre — tel grand 
nom de l'Economie politique, qui n'a pas éprouvé 
le besoin de nous avertir de sa méthode et auquel 



PREFACE IX 

on peut ainsi en attribuer de différentes. Les uns 
disent qu'Adam Stnith est un déductif, et ils ont 
raison; les autres, qu'il est un enquêteur, un « his- 
toriste », un inductif, et ils n'ont pas tort; Stanley 
levons estime que les raisonnements de Smith sont 
mathématiques, et l'on peut l'estimer avec lui, bien 
qu'il soit très vrai aussi, et nullement contradic- 
toire, de lui attribuer une méthode psychologique. 
Ne ferait-on pas mieux de convenir que la bonne 
méthode est celle qui use de tous les moyens suivant 
l'objet, suivant le côté de la vérité qu'on veut 
découvrir, suivant les circonstances et les diffi- 
cultés, contrôlant le résultat des uns par le résultat 
des autres, usant de toutes les ressources de l'intel- 
ligence et n'en excluant aucune, comme si Ton en 
avait trop! Le professeur L. Gossa met au point, 
avec infiniment de justesse et de bons sens, ces 
controverses sur la méthode. Puisse, dans l'intérêt 
de la science économique, se faire l'apaisement et 
la conciliation entre les professionnels sur ces 
questions d'école, trop stériles pour la place qu'elles 
ont tenue? Nous espérons que la récente brochure 
de M. Emile Levasseur [De la méthode dans les 
sciences économiques. Paris, 1898) contribuera lar- 
gement à cet apaisement, au moins chez ceux qui 
ont plus le souci des progrès de la science que 
celui de leur propre personnalité. 

La seconde partie de l'ouvrage de L. Cossa^ qui 
forme en réalité le corps du volume, est l'histoire 
des doctrines économiques. Elle représente assuré- 
ment un travail énorme, et cependant l'auteur nous 



X PREFACE 

dit modestemont qu'elle n'est qu'un « résumé 
d'histoire externe des théories économiques » 
(p. 139). Chacun sait qu'un résumé demande plus de 
temps et d'efforts qu'une œuvre développée, puis- 
qu'à tout le travail nécessaire pour être en mesure 
de faire œuvre développée, doit s'ajouter le travail 
de condensation raisonnée et de choix éclairé. Ce 
n'est du moins qu'à ces conditions qu'un résumé est 
œuvre scientifique. Résumer l'œuvre développée 
d'aulrui ne sera jamais qu'un travail de qualité très 
intérieure. Tel n'est pas le cas du professeur 
L. Gossa. 

Mais qu'entend-t-il par Ihistoire externe dos 
doctrines, et à quoi par là fait-il opposition ? 
« L'histoire externe, nous dit-il lui-même (p. \'2i)\ 
« est celle qui étudie l'origine et le développement 
« des théories et des systèmes, considérés dans leur 
« ensemble et dans leurs parties principales, sans 
« descendre aux menus détails. » Elle diffère «de 
« l'histoire interne, en ce que celle-ci recherche la 
« formation et les progrès des différentes théories 
<c particulières, celles, par exemple, de la valeur, de 
« la monnaie, de la rente, des impôts, et dont on 
« fait souvent précéder ou suivre leur exposé doc- 
« trinal. » Cette déhnition. ou plutôt cette concep- 
tion de l'histoire interne, s'applique en quelque sorte 
littéralement, parmi les ouvrages de langue fran- 
çaise, au précieux ouvrage de M. Maurice Bloek : 
Le.v pro'jrès de la Science économique depuis Adam 
Smitli; révision des doctrines économiques (2 vol., 
Paris, 2« éd. 1897.) 

Si nous voyons bien la différence entre ces deux 



PREFACE XI 

types d'ouvrages historiques, celui de L. Gossa et 
celui de M. Maurice Block, nous concevons moins 
bien le principe de distinction entre l'histoire 
externe et l'histoire interne tel que le pose L, Gossa. 
VHisloire des systèmes économiques et socialistes de 
M. Hector Denis répond assurément à la définition 
donnée par L. Gossa de l'histoire externe des 
doctrines, et cependant elle donne au plus haut 
point l'impression d'une histoire interne des sys- 
tèmes, sans que cependant elle ressemble en rien 
ni à la définition de Gossa sur ce type d'histoire ni 
à l'ouvrage de M. Maurice Block. A notre sens, s'il 
y a lieu de distinguer entre l'histoire externe et 
l'histoire interne, le principe de la distinction ne 
saurait être dans le degré de minutie des détails ni 
dans ce que l'une étudie les systèmes dans leur 
ensemble et l'autre les différentes théories particu- 
lières. L'étude historique d'une théorie particulière, 
par exemple de celle de la valeur, pourrait aussi 
bien revêtir le caractère interne, et, d'autre part, la 
quantité des détails ne ferait rien à la chose, leur 
nature seule importerait. Nous reconnaîtrions 
l'histoire interne à ce qu'elle serait principalement 
une histoire des idées et l'histoire externe à co 
qu'elle serait une notation précise de la date d'appa- 
rition de ces idées, des pays où elles sont nées, de 
ceux où elles se sont répandues, de la forme sous 
laquelle elles se sont propagées (écrits, enseigne- 
ment, traités, polémiques), des noms des auteurs, et 
de leur priorité quand on les prétend novateurs, de 
leur valeur scientifique et de leur nombre quand on 
les représente comme des adeptes. 



XII PREFACE 

Et, dans la réalité, c'est bien cette histoire externe 
que nous donne L. Gossa. 

Mais dans quelle mesure ces deux types d'histoire 
peuvent-ils être séparés sans inconvénient? L'his- 
toire externe manquera de vie et se perdra dans les 
détails biographiques et bibliographiques, si This- 
loire des idées ne reste point sa base et sa justifica- 
tion, si elle n'en est point l'âme. Et l'histoire des 
idées, sans une certaine dose d'histoire externe, ne 
fera-t-elle point, à l'inverse, l'effet d'une àme sans 
corps? L'historien ne risquera-t-il pas de paraître 
se substituer aux écrivains et aux œuvres dont il 
dit faire l'histoire, et écrire un exposé de ses ima- 
ginations historiques? 

La vérité est qu'il y a là une question de dosage, 
une difficulté de titre et d'alliage, très délicate à 
résoudre au gré du lecteur. Dans l'ouvrage du 
professeur L. Gossa, l'histoire externe est assuré- 
ment l'élément prédominant. Mais l'auteur était 
trop expérimenté pour n'y point allier l'histoire 
interne dans la proportion indispensable. 

L'histoire des idées, pour être exacte, suppose 
chez ceux qui l'entreprennent une connaissance 
très complète de l'histoire externe. Le professeur 
L. Gossa a mis à notre disposition sa grande érudi- 
tion, éclairée par une science économique très sûre. 
Son ouvrage est, si l'on peut dire, un outillage per- 
fectionné offert à tous ceux que préoccupe l'histoire 
des doctrines économiques. 

A. Deschamps. 



NOTIONS PRÉLIMINAIRES 



Il semble naturel et raisonnable de commencer 
l'étude approfondie d'une science par des recherches 
propédeutiques sur son objet, son rôle et son but, sur 
les limites qui la séparent des disciplines voisines et sur 
leurs relations réciproques, sur la meilleure division 
des matières qu'elle comprend, sur les méthodes d'in- 
vestigation qui lui sont propres, sur les difficultés 
qu'elle présente et sur l'importance théorique et pra- 
tique de leur solution. Ces préliminaires théoriques 
doivent être suivis d'un exposé des origines, des pro- 
grès et des transformations subies par la discipline elle- 
même dans le cours des temps, pour expliquer ainsi son 
état actuel, qui se reflète dans les controverses agitées 
par les représentants les plus autorisés des différentes 
écoles et en partie aussi dans les critiques de ceux de 
ses adversaires qui ne sont pas trop incompétents. 

Cette nécessité n'a été que bien rarement ressentie 
par les hommes de génie auxquels nous devons les 
progrès les plus importants des sciences physiques et 
des sciences morales. Ils n'ont pas, d'ordinaire, écrit 
des œuvres didactiques, et si leur esprit inventif leur a 
inspiré des œuvres magistrales, ils ne se sont nullement 
préoccupés de faire connaître aux lecteurs les prémisses 



2 NOTIONS PRÉLOUNAIHES 

qui leur servaient de point de départ, les buts auxquels 
ils tendaient, les voies qu'ils avaient choisies pour arriver 
plus rapidement à leur fin. 

L'économie politique nous fournit une preuve cu- 
rieuse et manifeste de cette observation dans les œuvres 
de ses grands maîtres: Quesnay, Turgot, Smith, Ricar- 
do, et même dans celles de beaucoup de leurs illustres 
continuateurs, Thiinen, Hermann, Mees, etc., qui n'ont 
jamais exposé, ou qui n'ont indiqué qu'en passant, les 
fondements rationnels de leurs théories. 

Vers 1830, quelques écrivains anglais, sur ce point 
encore des précurseurs, ont jugé bon de s'occuper, 
dans des monographies spéciales, des définitions (Mal- 
thus) et de la méthode (Stuart Mill) de l'économie poli- 
tique, tandis que d'autres (Whately, Senior et d'une 
façon plus complète Cairnes) en firent l'objet de cours 
spéciaux. Les résultats les plus certains de ces recherches 
se trouvent résumés et formulés avec une rigoureuse 
circonspection et illustrés ptir de nombreux exemples 
dans le livre récemment publié par Keynes, dont on 
doit hautement apprécier la doctrine, la modération, la 
précision et la clarté. C'est là un témoignage remar- 
quable de l'union féconde de l'économie et de la philo- 
sophie, qui caractérise traditionnellement les meilleurs 
écrivains de la Grande-Bretagne depuis Hume et Smith 
jusqu'à Jevons et Sidgwick. 

L'exemple des Anglais a été suivi, et d'autres ouvrages 
propédeutiques ont été depuis publiés en Allemagne 
par Pickford, en France par Dameth, en Espagne par 
Carreras y Gonzales et, parmi les auteurs vivants, par 



NOTIONS PRÉLIMINAIRES 3 

l'érudit M. Kautz, par le pénétrant M. Lampertico, par 
le profond M. Menger, et par les jeunes et laborieux 
professeurs MM. Laurence Laughlin et Ely. 

J'ai tenté l'entreprise, il y a quinze ans, en publiant 
mon Guida allô studio delV economia fjolitica. J'ai 
résume dans ce livre les préliminaires théoriques de 
l'économie en y ajoutant un aperçu historico-critique, 
fruit d'études patientes, d'après les sources et en utili- 
sant les meilleures monographies. Je désirais suppléer 
ainsi à l'absence de notices historiques dans les œuvres 
citées ci-dessus, si l'on fait exception de celle de Kautz, 
déjà alors ancienne et criticable pour ses jugements 
incertains, son ordre défectueux, et d'infinis détails 
d'utilité douteuse, mais que n'ont pas encore rendue 
inutile les excellentes histoires publiées depuis par 
Duhring. Eisenhart, Ingram, Espinas. Ces écrivains, 
en effet, ou bien n'ont pas tenu compte des derniers 
résultats des recherches spéciales , dispersées dans 
des livres, des opuscules, des articles difïîciles à se 
procurer (Duhring, Eisenhart et Espinas), ou bien ils 
ne les ont utilisés qu'en partie (Ingram), ou bien ils ont 
entassé, sans choix et sans ordre, des données biogra- 
phiques et bibliographiques étrangères au sujet (Wal- 
cker), ou bien ils ont fait des principaux auteurs une 
critique pénétrante mais trop subjective (Eisenhart et 
Ingram) et quelquefois même sans observer la cour- 
toisie la plus élémentaire (Duhring et Walcker). 

L'accueil favorable fait à mon petit ouvrage et le 
rapide succès de deux éditions italiennes, de deux édi- 
tions espagnoles, d'une édition allemande augmentée 



4 NOTIONS PRÉLIMINAIRES 

dénotes utiles par Moormeister, et d'une édition an- 
glaise (enrichie d'une préface de Jevons et très répan- 
due même dans les Universités des États-Unis), ne 
suffirent pas à m'en cacher les lacunes et les défauts 
nombreux de fonds et de forme, même si on compare cet 
ouvrage à quelques-uns de mes travaux, dans lesquels 
l'ordre, les proportions, la brièveté et la clarté sont 
observés avec un soin beaucoup plus grand. 

On pouvait en effet me reprocher mon silence sur les 
systèmes des socialistes scientifiques et sur les écrivains 
Scandinaves, slaves, hongrois, les indications absolu- 
ment insuffisantes sur les économistes américains^ 
l'ordre trop rigoureusement chronologique suivi dans la 
partie historique, les critères parfois inexacts dans la 
critique des différentes écoles, les citations d^écrivains 
de peu d'importance (notamment des écrivains italiens), 
la réfutation trop minutieuse des objections faites à 
l'économie et quelques inexactitudes sur quelques autres 
points de la partie théorique. 

Pour remédier de mon mieux à ces défauts, qui ne 
m'ont été signalés qu'en partie par les observations de 
quelques écrivains compétents et bienveillants (je dois 
citer principalement Adamson, professeur à Manchester, 
et Keynes, professeur à Cambridge), et aussi pour céder 
aux instances de l'éditeur anglais et du traducteur 
espagnol (Ledesma y Palacios, professeur à Valladolid) 
et de l'excellent éditeur italien, Ulrico Hoepli, j'ai 
refait mon travail. J'ai modifié le titre, l'ordre des ma- 
tières et en grande partie le contenu, tout en conservant 
à l'ouvrasre son caractère de livre élémentaire, écrit 



NOTIONS PRÉLIMINAIRES 5 

avant tout pour mes auditeurs, afin qu'ils puissent ap- 
prendre seuls les notions propédeutiques que le nombre 
croissant des congés scolaires ne me permet plus de 
développer suffisamment dans mes cours oraux. J'ose 
espérer que cette compilation, dans sa forme nouvelle, 
répondra au but modeste qu'elle se propose, et qu'elle 
reprendra la place que l'indulgence des lecteurs lui 
avait donnée dans les années qui ont suivi sa première 
édition. 

Pauie, 30 avril 1891. 

L. G. 



^ 



BIBLIOGRAPHIE 

DE LA 

PROPÉDEUTIQUE ÉCONOMIQUE 



Th. Rob. Malthus, The définitions in political economy. Lon- 
don, 1827 (réimprimé en 1853). 

John Stuart Mill, On ihe définitions of political economy, and 
on the method of investigation proper to it. (1830). Dans 
ses : Essays on some unsettled questions, etc. London, 1844 
(2«édit., 1874). 

Rich. Whately, Introductory lectures on political economy. 
London, 1831 (5*= édit., 1855). 

N. W. Senior, Four introductory lectures on political economy 
(1847). London, 1852. 

J. E. Cairnes, The character and logical method of political 
economy. London, 1857 (2« édit., 1875, réimprimée en 
1888). 

D. Julius Kautz, Théorie und Geschichte der National-Oeko- 

nomie. Wien, 1858-60; 2 volumes. 

E. Pickford, Einleitung in die Wissenschaft der politischen 
Oekonomie. Franckfurt a. M., 1860. 

H. Dameth, Introduction à l'étude de l'économie politique. 
Paris, 1865(2" édit., 1878). 

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M. Carreras y Gonzales, Philosophie de la science économique . 
Madrid et Paris, 1881. 

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York, 188.". 

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York, 1889 (réimprimé sous le titre de : Ouilines of écono- 
mies, 1893). 

J. N. Keynes, Tke scope and metliod of polUical economy. 
London, 1891. 



PREMIERE PARTIE 

THÉORIE 



m 



CHAPITRE PREMIER 
OBJET ET LIMITES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE 



Si on considère les actions de Thomme, (qu'on l'ima- 
gine dans un état d'isolement ou qu'on l'étudié dans la 
société domestique, civile et politique), on voit qu'elles 
ont en grande partie pour but de lui procurer, directe- 
ment par la production ou indirectement par l'échange, 
l'ensemble des biens matériels nécessaires à sa conser- 
vation et à son perfectionnement. 

L'étude des phénomènes qui sont le résultat de cette 
activité forme l'objet de deux disciplines, dont le but est 
entièrement différent et que quelques écrivains (Her- 
mann, Schâffle, Wagner, Sax) ont essayé de détermi- 
ner avec plus ou moins de précision. Ce sont la tech- 
nologie, qui étudie les richesses au point de vue 
physique et objectif et qui, en utilisant les vérités 
enseignées par les sciences mathématiques et naturelles, 
indique les procédés à suivre pour obtenir des produits 
tout à fait conformes au but auquel ils doivent servir, 
et l'économie, qui étudie les richesses au point de vue 
moral et subjectif, c'est-à-dire dans leurs relations avec 
le réseau complexe des intérêts publics et privés qui 
naissent de la lutte incessante que l'homme, stimulé par 
des besoins susceptibles d'une augmentation indéfinie, 
doit soutenir contre la nature, limitée dans les matières 
comme dans les forces qui la constituent. L'agriculteur 



12 OBJET ET LIMITES 

qui défriche un terrain, qui Tensemence, qui le cultive 
pour en recueillir les fruits, s'inspire de critères tech- 
niques quand il se procure les semences, les machines, 
les instruments appropiés à l'obtention des produits 
qu'il désire ; il s'inspire au contraire de critères écono- 
miques, quand il prépare et exécute les travaux agri- 
coles de façon à obtenir la plus grande utilité avec la 
moindre somme d'efforts, de sacrifices et de risques. 

D'ailleurs l'économie, ou selon une autre expression la 
science économique, ne forme pas une discipline unique ; 
elle constitue un groupe de disciplines qui ont un objet 
commun, mais qui se distinguent nettement entre elles 
par les rôles qu'elles jouent et par les buts qu'elles .se 
proposent. 

La plus importante de ces disciplines c'est, à plus 
d'un titre, l'économie politique, que nous définissons 
(en complétant la notion qu'en a donnée Romagnosi) : 
la théorie de l'ordre social des richesses, étudié dans 
son essence, dans ses causes, dans ses lois ration- 
nelles et dans ses rapports avec la prospérité pu- 
blique. 

L'économie politique a pour objet non pas la richesse, 
c'est-à-dire l'ensemble des biens échangeables et ma- 
tériels, mais l'activité humaine, activité qu'elle étudie 
sous un point de vue particulier, celui de l'intérêt géné- 
ral. Par l'expression ordre social des richesses on 
indique précisément que les phénomènes étudiés par 
l'économie politique constituent un ordre, c'est-à-dire 
une unité dans la variété, et que cet ordre sappelle 
social parce qu'il concerne des relations existant entre 
les hommes vivant dans la société civile, c'est-à-dire 
dans la société constituée en État, qui est un être mo- 
ral indispensable à la conservation et au perfectionne- 
ment des individus qui la composent. La société civile 
peut d'ailleurs être considérée comme un organisme 



DE l'économie politique 13 

doué d'une vie propre et de fonctions spéciales, qui, 
maliïré des différences substantielles trop souvent 
oubliées par les sociologues, présente quelques analo- 
gies avec les organismes étudiés par les sciences biolo- 
giques. 

L'économie politique, comme l'indique notre défini- 
tion, a deux rôles distincts : 

1° Elle étudie dans l'ordre social des richesses ce 
qu'il y a de typique, d'essentiel, de permanent, soit dans 
la coexistence, soit dans la succession des phénomènes: 
elle recherche les causes dont ils dépendent, et elle en 
mesure, quand cela est possible, l'intensité ; enfin elle 
recherche le mode d'action de ces causes, c'est-à-dire 
les lois rationnelles auxquelles elles obéissent ; 

2'' Elle fournit des principes pour bien diriger les 
attributions économiques des autorités politiques. 

Le but ultime, auquel tend l'économie politique, .satis- 
faisant ainsi à .sa double fonction, c'est de procurer le 
bien-être général. 

Cette définition, c'est-à-dire la détermination de 
l'objet, du rôle, du but de l'économie politique, nous 
donne les critères nécessaires qui nous permettent de 
ne pas la confondre avec les autres branches des disci- 
plines économiques. 

L'économie politique se distingue d'abord de l'éco- 
nomie privée, qui étudie les phénomènes de la richesse 
au point de vue de l'intérêt particulier de l'administra- 
tion des affaires domestiques et industrielles. De là 
la subdivision de l'économie privée en économie domes- 
tique, qui donne les règles de la constitution et de l'ad- 
mini.stration du patrimoine de la famille, et en 
économie industrielle, qui fournit les normes de la 
con.stitution et de l'admini-stration des différentes entre- 
prises. 

En second lieu l'économie politique se distingue des 



14 OBJET ET LIMITES 

disciplines économiques historico - descriptives , qui 
étudient les phénomènes de la richesse dans leurs mani- 
festations concrètes et variables, dans le temps et dans 
l'espace, en ce qu'elle étudie, au contraire, les rela- 
tions abstraites et constantes, et les caractères typiques 
et essentiels de ces phénomènes. Partant l'économie 
politique diffère d'une façon substantielle de l'histoire 
et de la statistique économiques. 

L'histoire économique raconte les faits particuliers 
concernant la richesse et elle s'occupe principalement 
des institutions publiques et privées qui les concernent ;. 
elle en expose les origines, les progrès, la décadence, 
la renaissance, et recherche, par l'induction qualita- 
tive, les causes concrètes qui les ont produites et les 
effets immédiats qui en sont dérivés, sans en rechercher 
les causes premières permanentes et absolues. Autre 
chose est écrire l'histoire du commerce du moyen âge, 
comme l'a fait magistralement Heyd. ou l'histoire spé- 
ciale du commerce français fort bien racontée par Pi- 
geonneau, autre chose expliquer dans son essence 
intime la fonction universelle du commerce, comme l'a 
si bien fait Lexis. 

La statistique économique décrit les faits qui con- 
cernent la richesse et les industries; elle les dispose avec 
une exactitude arithmétique en groupes d'éléments 
quantitatifs homogènes et en séries réelles successives, 
formant ainsi des cadres qu'elle rend souvent plus ins- 
tructifs par l'étude comparée, et qu'elle porte à un degré 
encore plus élevé d'utilité quand, par l'induction quan- 
titative, elle découvre, dans la coexistence et la succes- 
sion des faits observés, certaines régularités empiriques 
intéressantes, qu'il ne faut pas confondre avec les lois 
scientifiques, parce qu'elles sont liées à des conditions 
déterminées de temps et d'espace. Autre chose est la 
statistique des prix sur les marchés de Hambourg et de 



DE l'Économie politique 15 

Londres dans les trente dernières années, autre chose 
la théorie générale de la valeur et du prix que l'on 
trouve dans les œuvres de Galiani, de Condillac, de 
Ricardo, de Mill, de Jevons, de Menger. 

Il ne faut pas, en troisième lieu, confondre l'écono- 
mie politique avec la morale économique, qui étudie 
les modes légitimes d'acquisition et d'emploi des ri- 
chesses à propos des devoirs de l'homme, en les consi- 
dérant comme un moyen utile ou comme un obstacle 
dangereux pour l'exercice de la vertu, qui est le but 
auquel elle tend. Autre chose est la recherche du juste 
salaire dont s'occupent les moralistes (théologiens et 
philosophes) et quelques économistes (par exemple 
Brants, et avec une méthode et pour une fin différentes 
Thilnen), autre chose la théorie uniquement et scienti- 
fiquement économique du salaire, qu'ont élaborée 
Smith, Ricardo, et à laquelle se rattachent les contro- 
verses, vives encore en Angleterre et en Amérique, 
pour nous en tenir à quelques auteurs, entre Walker, 
Marshall, Bonar, Macvane, Giddings. 

Il faut enfin soigneusement distinguer l'économie po- 
litique du droit économique, philosophique et positif, 
qui pourrait embrasser la plus grande partie du droit 
privé (tout le droit commercial et la plus grande partie 
du droit civil), une partie considérable du droit admi- 
nistratif et quelques théories du droit pénal. Le droit 
économique a pour objet les droits et les devoirs publics 
et privés qui naissent des faits économiques et des 
institutions qui s'y rapportent, et les sanctions aux- 
quelles ils donnent lieu ; il règle la sphère de com- 
pétence externe des personnes physiques et morales 
dans les relations qui dérivent de leur activité dirigée 
vers l'acquisition, la possession et l'usage des richesses ; 
l'économie, au contraire, nous le répétons, recherche 
les lois rationnelles des faits économiques et donne des 



J6 OBJET ET LIMITES 

principes directeurs pour le bon gouvernement des 
affaires publiques. Autre chose est. par exemple, re- 
chercher avec Kant, Hegel, Krause, Ahrens, Miraglia le 
fondement juridique de la propriété privée dans le droit 
philosophique, ou rechercher avec d'autres écrivains 
l'organisation du droit positif, autre chose est au con- 
traire déterminer les fonctions économiques, les avan- 
tages et les limites dans lesquelles son exercice doit 
être contenu dans l'intérêt bien entendu, présent et 
futur, de la vie sociale. 



CHAPITRE II 
DIVISIONS DE L^ÉCONOMIE POLITIQUE 



Les doctrines comprises dans Téconomie politique 
peuvent être classées et ordonnées selon des critères 
matériels ( 1) et formels dont l'importance est déterminée 
par les buts, scientifiques ou purement didactiques, 
auxquels elles doivent servir. 

Une première distinction a son fondement dans k 
double rôle de l'économie politique ; elle comprend : 

1° L'économie pure, rationnelle (ou comme on l'ap- 
pelle aussi, théorique), qui constitue une science, au 
sens rigoureux du mot, parce qu'elle explique les phé- 
nomènes qui constituent l'ordre social des richesses ; 

2' L'économie appliquée (ou comme on l'appelle 
aussi, pratique), qui constitue un art, parce qu'elle 
fournit les principes qui permettent de diriger les fonc- 
tions économiques des sociétés politiques. 

Malheureusement cette distinction qui est d'une im- 
portance capitale n'est pas comprise de la même façon 
par les écrivains qui l'ont adoptée. Quelques-uns font 
entrer dans l'économie appliquée jusqu'aux règles de 
l'économie privée, alors que d'autres n'y comprennent 
que l'examen de certaines institutions dues à l'initiative 
individuelle, par exemple, les sociétés ouvrières de ré- 



(i) Le mot matériel, ici et dans la suite du chapitre, s'oppose à 
formel. 



18 DivrsiONS 

sistance, de prévoyance, les sociétés coopératives. 
D'autres, au contraire, pensent queréconomie appliquée, 
qu'ils appellent concrète, s'occupe non pas de la solu- 
tion des questions pratiques générales, mais de l'expli- 
cation des phénomènes spéciaux, subordonnés à cer- 
taines lois secondaires ou dérivées dont ne s'occupe pas 
l'économie pure, qu'ils appellent abstraite. Tels seraient 
les détails du système monétaire, du système bancaire, 
du système financier, etc. Il ne faut pas oublier non 
plus que tandis que beaucoup d'économistes estiment 
que l'économie rationnelle étudie les phénomènes en 
eux-mêmes et pour eux-mêmes, en dehors de toute in- 
gérence de l'autorité publique, d'autres au contraire 
pensent que, si l'économie pure doit s'abstenir de sug- 
gérer les principes directeurs de l'action économique 
de l'État, elle ne peut pas cependant se refuser à étudier 
les influences que cette action exerce sur la produc- 
tion comme sur la distribution des richesses. C'est ce 
qu'ont montré récemment et très justement Sax et 
d'autres économistes ; nous ne pouvons néanmoins 
nous rallier à leur manière de voir lorsque, par suite 
d'une grave erreur de fait, ils en font un argument 
critique contre les meilleurs écrivains de l'école clas- 
sique anglaise qui, tout au contraire, sur les traces de 
Ricardo, ont étudié avec le plus grand soin les phéno- 
mènes concernant l'incidence et la répercussion des 
impôts dans des œuvres strictement scientifiques. 

Une autre distinction, que quelques économistes, 
pour la plupart allemands, substituent à la précédente, 
tandis que d'autres au contraire la considèrent comme 
lui étant subordonnée, et que d'autres enfin (comme 
Held, Neumann, Kleinwâchter) confondent totalement 
avec elle, s'appuie sur la différence qui existe entre 
l'économie générale et l'économie spéciale, c'est-à-dire 
l'économie relative aux différentes branches de l'indus- 



DE L ÉCONOMIE POLITIQUE 19 

trie. D'après nous cette distinction, si elle peut utile- 
ment servir de base à l'étude de sujets séparés ou de 
monographies complètes (d'économie rurale, forestière, 
minière, commerciale, etc.), ne constitue pas un critère 
propre à une subdivision des matières de l'économie 
pure et appliquée, parce que, même en faisant abs- 
traction de cet inconvénient, peu grave en vérité, de 
donner lieu à des répétitions inévitables, elle amène 
aussi, insensiblement, à introduire dans l'économie po- 
litique des digressions peu opportunes sur l'économie 
privée (et particulièrement sur l'économie industrielle) 
€t parfois même sur la technologie, comme cela est 
arrivé fréquemment à Rau, à Wagner et à Schônberg. 

Un autre défaut grave de cette division c'est d'amener 
à considérer par rapport à une industrie particulière 
certaines questions qui se réfèrent à toutes, comme par 
exemple la question des grandes et des petites exploi- 
tations rurales, qui forme un côté spécial du problème 
complexe des grandes et des petites entreprises. Xous 
ne pouvons pas comprendre, d'ailleurs, comment cer- 
tains économistes s'obstinent à considérer comme iden- 
tiques, d'un côté, l'économie pure et l'économie géné- 
rale et, d'un autre côté, l'économie appliquée et 
l'économie spéciale, comme si la généralité était un trait 
caractéristique de toutes les vérités de la science qui 
s'opposerait nécessairement à la spécialité, qu'on sup- 
pose, d'autre part, inhérente à tous les principes de l'art 
et à ceux-ci seulement. 

Une troisième distinction que l'on peut considérer 
comme identique au fond avec celle qui comprend 
l'économie pure et l'économie appliquée, mais qui a 
l'avantage d'éliminer les équivoques qui y sont inhé- 
rentes, nous vient également d'Allemagne, où Jakob et 
Rau, qui l'introduisirent les premiers, purent la faire 
accepter d'une façon presque générale, et qui, par 



20 DIVISIONS 

influence directe ou indirecte, fut adoptée aussi par un 
petit nombre d'économistes des autres pays. Je fais 
allusion à cette classification qui distingue entre : 

1° L'économie sociale (ou, comme on l'appelle aussi, 
civile, nationale, ou simplement Féconomique), c'est- 
à-dire l'économie pure dans le sens que nous donnons à 
cette expression : 

2" La politique économique, lato sensu, ou la légis- 
lation économique (comme l'appelle Cherbuliez), ou 
l'économie de l'Etat, qui cependant s'occupe aussi des 
fonctions économiques des sociétés politiques inférieures, 
et se confond avec l'économie appliquée telle que nous 
l'avons définie. Mais, comme ces fonctions concernent 
l'ingérence de l'autorité publique dans les richesses 
privées, et l'administration des richesses appartenant 
aux sociétés politiques, il en découle une subdivision 
de la politique économique en deux parties, c'est- 
à-dire : 

a) La politique économique, stricto sensu, qui four- 
nit aux pouvoirs publics les principes directeurs de leur 
ingérence dans les richesses privées ; 

bj La politique financière, ou, comme on rai)pelle 
généralement, la science des finances, c'est-à-dire la 
doctrine du patrimoine public, qui fournit les principes 
directeurs pour la constitution, l'administration et 
l'emploi du patrimoine propre de l'Etat, de la Province 
et de la Commune. 

Il faut remarquer cependant que la science des 
finances, par suite de l'importance de ses principes, et 
de la nécessité de les subordonner ou de les coordonner 
avec d'autres principes d'ordre moral, juridique, et pour 
des raisons de haute convenance politique dont doivent 
s'inspirer le législateur et l'administrateur dans le do- 
maine des applications, et aussi par une tradition aca- 
démique qui (en Allemagne) remonte à la première 



DE i/égonomie politique 21 

moitié de notre siècle, est maintenant d'ordinaire 
considérée comme une discipline complètement distincte 
de l'économie politique et, par suite, elle est ensei- 
gnée, depuis quelque temps même en France et plus 
encore en Italie et aux États-Unis, dans des œuvres et 
dans des cours spéciaux. Récemment un éminent 
professeur allemand Sax (Gnmdlegung der theoretis- 
chen Sta,atswirthschaft,Wien 1887), et en Italie, avec 
quelques réserves, Ricca-Salerno, Graziani et Conigliani, 
ont insisté avec beaucoup de force sur le caractère pure- 
ment économique de quelques-unes des théories finan- 
cières, déduites de la doctrine économique de la valeur 
subjective. Il ne faut pourtant pas oublier que les ana- 
logies ingénieuses établies par Sax entre la distribution 
des richesses privées et la destination d'une partie de 
ces richesses à des buts publics ne sont pas toutes 
exactes et acceptables et que, de toute façon, les prin- 
cipes de l'art financier constituent la matière principale 
de Tune des branches les plus importantes de la poli- 
tique administrative, abstraction faite bien entendu de 
la théorie de l'incidence des impôts, qui. comme nous 
l'avons déjà dit, est vraiment scientifique et pourrait 
ainsi (comme plus d'un l'a fait) être considérée comme 
partie intégrante de l'économie sociale. 

La politique économique, stricto sensu, qui devrait 
rigoureusement fournir à l'homme d'État des prin- 
cipes exclusivement déduits de l'idée de l'utile, au 
sens donné par l'économie (principes que. presque 
seul, Cherbuliez a développés), s'achemine, elle aussi, 
à grands pas à une transformation, déjà presque 
accomplie dans la politique financière, et par laquelle, 
cessant d'être la partie politique de l'Economie, elle 
deviendrait plutôt la partie économique de la Poli- 
tique, et spécialement de la politique administra- 
tive, c'est-à-dire de la science de l'administration. 



99 



DIVISIONS 



De cette façon la théorie des fonctions économiques 
des sociétés politiques serait illuminée par des 
principes plus larges, dans lesquels on ferait la 
place qui leur appartient à ces critères de morale, de 
droit, d'hygiène, d'esthétique et de haute politique qui 
doivent pour partie être associés aux critères purement 
économiques et pour partie les dominer. C'est là une 
évolution qui s'est depuis longtemps accomplie en Alle- 
magne, lorsque deux hommes éminents, Mohl et Stein, 
substituèrent à la science delà police exclusivement em- 
pirique des vieux Caméralistes la science de l'adminis- 
tration, développée avec une large et profonde érudi- 
tion et avec une connaissance parfaite des besoins de 
notre époque, et devenue un corps imposant et autonome 
de doctrine qui a raison de se détacher du Droit admi- 
nistratif. Cette séparation, dont quelques publicistes 
allemands ont essayé, avec plus ou moins de succès^ 
de préciser les bases, fait ses débuts même en Italie, 
spécialement grâce à Carlo F. Ferraris et à quelques 
autres, et elle devra, tôt ou tard, s'effectuer également 
dans la science comme dans l'enseignement, lorsqu'elle 
aura triomphé des obstacles qu'elle trouve dans l'oppo- 
sition de beaucoup de juristes de la vieille école. 

Une bonne distinction des matières contenues dans 
l'économie politique, pure et appliquée, a son fonde- 
ment dans le caractère même des relations qui for- 
ment Tordre social des richesses. Elle distingue les 
différents stades ou moments dans la succession na- 
turelle des phénomènes économiques. J.-B. Say a 
proposé, dans ce but, la division célèbre en produc- 
tion, distribution et consommation des richesses, qu'il 
énonçait dans sa définition delà science et qu'il donnait 
même pour titre à son Traité (1803). c'est-à-dire à son 
œuvre principale. Cette distinction a été pendant long- 
temps presque généralement acceptée, comme en font 






DE l'Économie politique 23 

foi les œuvres de Gioja, Kraus, Jakob, Rau, Riedel, 
Schûz et Mac Culloch. 

D'autres écrivains plus modernes, et ils forment peut- 
être la majorité, ont ajouté une quatrième partie con- 
cernant la circulation ou, selon l'expression anglaise 
courante, l'échange, phénomène de première impor- 
tance qui mérite une étude séparée, aussitôt après 
celle de la production, plutôt que d'être comprise 
dans le chapitre de la production (Say) ou dans celui 
de la distribution (Rau, Mac Culloch). Nous citerons 
comme exemple les œuvres de FIorez-Estrada, Garnier, 
Baudrillart, Nazzani, Mangoldt, Schônberg, Walker, 
Andrews, Ely. 

Une petite variante dans l'ordre des matières a été 
adoptée d'abord par James Mill, puis par Kudler et par 
beaucoup d'écrivains français (Levasseur, Jourdan, 
Laveleye, Leroy-Beaulieu, Beauregard) ; ces auteurs 
font précéder la distribution par la circulation. Un petit 
nombre, au contraire, parle delà consommation aussitôt 
après la production (Chapin) ou après la production et 
la circulation, comme Gide. 

L'innovation de Roscher, qui voulait ajouter aux 
quatre parties que nous venons d'énumérer une cin- 
quième concernant la population, n'a pas été adoptée. 
Il ne s'aperçut pas qu'une étude complète de ce sujet 
(au point de vue statistique, économique et législatif) 
peut former l'objet, ou d'une science (la Démographie, 
ou mieux la Démologie), ou de monographies spéciales ; 
c'est ce qu'ont essayé déjà, avec plus ou moins de 
succès, Bernouilli, Riimelin, Gerstnei% et quelques 
autres. L'économie politique ne s'occupe de la popula- 
tion que pour étudier les influences de sa quantité, de 
sa densité, de sa composition et de son accroissement 
sur les différentes phases de la richesse. On peut donc 
en faire l'objet d'une étude complémentaire soit dans 



24 DIVISIONS 

la partie consacrée à la production (Mac Culloch), soit 
dans celle qui est consacrée à la distribution (Jourdan) 
ou à la consommation (Walker, Leroy-Beaulieu). 

D'autres innovations tendent au contraire à simpli- 
fier ou à modifier différemment la division tripartite de 
Say. Ainsi, par exemple. Turgot (déjà au siècle dernier), 
Senior, Stuart Mill, dans un premier Essai déjà cité, 
et Rossi n'admettent pas une théorie économique de la 
consommation (c est-à-dire de l'usage des richesses), 
parce que, selon eux, elle appartient à la morale, à 
l'économie domestique et aux finances. Ils sont ainsi en 
désaccord complet sur ce point a^ec d'autres écrivains 
plus récents qui font précéder toutes les autres théories 
par la théorie de la consommation, en la faisant entrer 
dans celle de l'utilité (Jevons, Walras, Pierson), ou 
dans celle de la demande (Marshall;. Cette opinion est 
également partagée par certains écrivains qui considè- 
rent la doctrine de la consommation comme constituant 
un préliminaire nécessaire à l'économie, mais non pas 
une de ses parties principales. 

Un dernier groupe d'écrivains maintenant , avec 
Senior et Rossi, la suppression de la partie consacrée à 
la consommation, consacre toute une partie à la 
circulation (ou à l'échange, comme l'appellent les 
Anglais, ou au trafic, selon l'expression de Held), dont 
ils s'occupent, ou après la production (Cherbulliez, 
Villey, Sidgwick, Carter- Adams, Laurence Laughlin, 
Nicholson), ou après la distribution, comme Stuart Mill 
(dans ses Principes) et Shadwell. 

Sans songer à nier l'importance didactique de ces 
controverses, il nous faut dire, en terminant, que ce 
sont plutôt des questions d'ordre que d'importance, et 
que toute classification des phénomènes économiques 
renferme inévitablement en elle-même quelque chose 
d'inexact et d'arbitraire, parce qu'elle est une décompo- 



DE L ECONOMIE POLITIQUE Zt> 

i 

sition artificielle d'un tout organique en éléments qui 
sont reliés entre eux par une série très variée d'actions 
et de réactions. La science peut certainement les étudier 
isolément, pour des raisons de méthode ou pour des né- 
cessités d'exposition, mais ils sont, en réalité, essentiel- 
lement connexes. C'est ainsi que la production implique 
nécessairement la consommation productive et suppose 
réchange, qui donne naissance à la valeur, qui se trouve 
en étroite corrélation avec le coût, qui nécessite pour 
être analysé l'étude de quelques uns des facteurs de la 
distribution. Et, d'un autre côté, il est évident que la 
qualité des objets consommés détermine nécessairement 
celle des richesses produites, tandis que les systèmes 
mêmes de distribution réagissent, et sur l'énergie du 
travail, agent de la production, et sur les divers aspects 
de la consommation. Il ne faut pas oublier, non plus, 
que les divergences signalées ci-dessus ont quelquefois 
un caractère purement nominal. Ainsi, par exemple, 
quelques-uns des écrivains qui ne consacrent pas un 
titre séparé à la consommation, en font l'objet d'un 
appendice à une division principale de la matière. Il 
nous suffît de citer Mill, Sidgwick, Rau, Courcelle- 
Seneuil, Cherbulliez et Nicholson. 



26 RAPPORTS 



CHAPITRE III 

RAPPORTS DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE 

ET DES AUTRES SCIENCES 



Les différences substantielles, qui séparent l'économie 
politique des disciplines connexes dont l'objet est tota- 
lement ou partiellement commun, n'excluent pas la 
possibilité de relations plus ou moins étroites et n'em- 
pêchent pas que l'économie n'emprunte d'utiles notions 
à d'autres disciplines qui lui sont simplement auxi- 
liaires. 

Les disciplines connexes à l'économie politique sont : 
l'histoire, la statistique et la morale économiques, le 
droit économique et l'économie privée. 

Les disciplines auxiliaires sont : la psychologie, la 
technologie et la politique. 



§ l*"". — l'histoire économique. 

Il y a de nombreux points de contact entre l'histoire 
économique, qui raconte les faits concernant l'ordre 
social des richesses et qui en recherche le lien causal 
concret et immédiat, et l'économie politique qui étudie 
les caractères essentiels, les causes premières et les lois 
rationnelles. 

L'histoire économique, et en particulier l'histoire 
moderne, peut fournir des éléments très utiles pour 



DE l'économie politique 27 

démontrer la vérité des doctrines auxquelles on arrive 
par le simple raisonnement. Il faut pour cela supposer 
qu'on a pu trouver des analogies réelles et suffisantes 
dans les conditions sociales et matérielles qui doivent 
fournir les faits qui serviront à expliquer des faits 
d'autres temps et d'autres lieux. Sans une grande con- 
naissance du sujet et sans les plus grandes précautions 
dans l'interprétation, on arrive, comme les dilettanti 
de l'histoire et de l'économie (et même de la statistique), 
à invoquer avec une sereine témérité l'éloquence des 
faits (et des chiffres) pour appuyer de purs sophismes, 
2:)0st hoc (ou cum hoc) ergo projeter hoc. Des esprits 
prudents et sûrs ont pu, par l'histoire des assignats 
français, des bank-notes autrichiens et des green-backs 
américains, éclaircir admirablement la théorie du cours 
forcé du papier monnaie. 

En second lieu, l'histoire économique peut servir 
davantage encore à l'économie politique en déterminant 
mieux le caractère limité et purement relatif de cer- 
taines lois économiques dérivées, qui changent avec le 
changement des conditions sociales qui en sont la 
condition nécessaire. C'est ce qu'a démontré admirable- 
ment Bagehot et les économistes allemands de l'école 
historique; cependant ceux-ci, par une réaction exces- 
sive, sont tombés dans l'erreur très grave de ne pas 
admettre ou de méconnaitre l'importance d'autres lois 
économiques, certainement universelles et constantes. 

D'un autre côté, l'économie politique fournit à l'his- 
toire économique les critères théoriques qui lui sont 
indispensables pour le choix, la coordination et l'appré- 
ciation des faits, des conditions et des institutions qui 
en forment la matière. Il faut faire observer ici cepen- 
dant que l'histoire ne tirera aucun profit ni des théories 
insuffisamment sûres, ni des théories exactes mais 
insuffisantes pour expliquer des faits qui dépendent 



28 RAPPORTS 

aussi de causes différentes et quelquefois plus impor- 
tantes que les causes d'ordre économique. C est dire 
que l'interprétation économique de l'histoire n'est pas 
moins utile, mais qu'elle est tout aussi difficile que in- 
terprétation historique de l'économie et qu'il faut éviter 
ces deux dangers opposés : faire servir certaines données 
historiques (ou données statistiques), arbitrairement 
recueillies, comme preuves de théories préconçues, ou 
vouloir expliquer certains faits passés (ou certaines con- 
ditions présentes, sociales ou politiques), et par consé- 
quent de caractère évidemment complexe, à l'aide de 
critères purement économiques. 

C'est ce que n'ont pas toujours su éviter des auteurs 
d'une compétence généralement reconnue, et auxquels 
nous devons des œuvres par plus d'un point remar- 
quables. 

J. E. Thorold Rogers, The économie interprétation of 
history. London, 1888. Traduction française, Paris, 
1892. 

A. Loria, La teoria economica délia costituzione poli - 
iica. Torino, 1886. 2« édition (française) aug- 
mentée, Paris. 1893. 

î^ 2. STATISTIQUE ÉCONOMIQUE 

11 y a entre la statistique économique et l'économie 
politique des relations de même nature, mais plus in- 
times encore. La statistique économique forme une 
partie notable de l'économie politique appliquée. Elle 
s'occupe des faits concrets de la richesse; elle les décrit, 
et elle recherche les régularités qui existent dans leur 
coexistence et dans leur succession, dans certaines 
limites de temps et d'espace. 

La statistique (comme l'a dit excellemment Gabaglio) 
emprunte à l'économie politique les notions qui lui sont 



DE L ÉCONOMIE POLITIQUE 29 

nécessaires pour le choix et pour l'analyse des faits 
économiques, pour la critique, la comparaison et l'ar- 
rangement des données qu'ils fournissent. A cela, 
nous ajouterons que cette aide est d'autant plus néces- 
saire que la statistique économique, qui, sans doute, a 
fait des progrès grâce à d'illustres spécialistes, se trouve 
cependant dans un état peu satisfaisant par suite de 
l'opposition qu'elle rencontre chez les industriels et les 
commerçants qui craignent que les données recueillies 
puissent nuire à leur crédit ou faciliter l'introduction 
de nouvelles charges fiscales. 

Mais la statistique, bien employée, rend, à son tour, 
d'éminents services à l'économie politique. Elle lui 
fournit des matériaux empiric[ues précieux pour éclair- 
cir. beaucoup mieux que par des exemples hypo- 
thétiques, la vérité de quelques propositions établies 
par voie déductive. Il ne faudrait pas croire qu'il puis- 
sent suffire pour cela des résultats de l'observation in- 
dividuelle, ou de ceux que fournissent les enquêtes 
publiques ou privées, ou les monographies, seraient- 
elles aussi bien faites que le sont celles que nous devons 
à Le Play et à ses meilleurs disciples et continuateurs. 
C'est, en effet, seulement par l'observation systéma- 
tique et quantitative qu'on arrive à découvrir dans les 
faits sociaux, qui, pris individuellement, semblent 
coexister sans ordre, une merveilleuse régularité, lors- 
qu'on élimine indirectement et par voie de compensa- 
tion l'influence des causes perturbatrices. Dans quelques 
sciences physiques, ce résultat peut, au contraire, être 
obtenu directement par l'expérimentation, à laquelle 
l'économiste ne peut avoir recours que rarement et 
d'une façon bien imparfaite. 

Il faut remarquer que les lois empiriques révélées 
par la statistique ne sont pas toujours un obstacle 
pour la découverte de lois scientifiques, elles constituent 



30 II APPORTS 

(luelquefois des points de départ pour des déductions 
ultérieures, qui ont déjà conduit, ou pourront conduire 
dans la suite à découvrir, par d'autres moyens, de 
nouvelles lois vraiment scientifiques. Ainsi, par exemple, 
l'observation statistique de nombreuses données sur les 
crises commerciales et leur périodicité ont fourni à 
Je vous, à Juglar et à d'autres spécialistes la matière 
propre à des recherches plus approfondies sur la nature 
et les causes de ces funestes perturbations écono- 
miques. 

L'économie politique a tiré un grand secours des 
progrès récents de la statistique, dus à l'illustre Qué- 
telet (mort en 1874) et remarquablement continués 
par Engel, Wappaus, Knapp, Lexis, Becker, Oettin- 
gen, Guerry, Bertillon, Levasseur, de Foville, etc. Et 
j'espère que l'Italie, (qu'ont illustrée autrefois les travaux 
de Gioja et de Romagnosi, et qui se trouve aujour- 
d'hui encore au premier rang et pour ses statistiques 
ofTicielles, dirigées avec une compétence généralement 
reconnue et avec une énergie et une activité prodigieuses 
par Bodio, et au point de vue scientifique et méthodo- 
logique, parce qu'elle compte d'illustres savants comme, 
pour nous en tenir à quelques noms, Messedaglia, 
Perozzo, Gabaglio), conservera à cette discipline la place 
qui lui appartient dans renseignement supérieur. 

Parmi les œuvres de propédeutique et d'histoire de 
la statistique nous mentionnerons, en dehors des livres 
déjà anciens de Mone, de Fallati et de Wappaus, l'ou- 
vrage encore inachevé de John. La méthodologie a été 
approfondie par Rûmelin et Westergaard ; l'histoire 
de la méthodologie, par Wagner et Meitzen, pour ne 
citer que quelques-uns des meilleurs, et avec plus de 
profondeur par Gabaglio. Pour la statistique descriptive 
générale on peut consulter les ouvrages de Kolb et 
ceux de Brachelli ; en matière de statistique écono- 



DE l'économie politique 31 

mique, et spécialement de statistique commerciale, 
la première place appartient à Engel, à Neumann- 
Spallart et à quelques autres. Les meilleurs manuels de 
statistique sont dus à Mayr, à Haushofer et à Block. Les 
commençants liront avec un grand profit le petit ouvrage 
de Virgilii. 

V. John, Geschichte der Staiistik, 1'''= partie. Stutt- 
gart, 1884. 

H. Weslergaard, Die Grundzùge der Théorie der Sta- 
iistik. Jena, 1890. 

A.- Meitzen, Geschichte, Théorie und Technik der Sta- 
iistik. Berlin, 1886 (traduit en anglais). 

Ant. Gabaglio, Teoria générale délia statislica. 2« édi- 
tion entièrement refaite. Milano, 1888. 2 vol. 

G. F. Kolb, Handbuch der vergleichenden Siatistik. 
Leipzig, 1857. 8« édit., 1879 (un supplément 
en 1883). 

H. F. Brachelli, Die Staaten Europa's. 4" édit. 
Briinn, 1883-1884. 

F. X. V. Neumann-Spallart, Uebersichten der Welt- 

wirthschaft. Stuttgart, 1887 (continué par F. v. 
Juraschek. Berlin, 1890). 

G. V. Mayr, Die Gesetzm'àssigkeit im Gesellschaftslebcn . 

Miinchen, 1877. (Excellemment traduit en italien 

et complété par G. B. Salvioni. Torino, 1886, 

2*= édit.) 
M. Haushofer, Lehr und Handbuch der Siatistik. 

2" édit., Wien, 1882. 
M. Block, Traité théorique et pratique de statistique. 

2« édit. Paris, 1886. 
F. Virgilii, Manuale di Siaiistica. Milano, 1891. 



§ 3. MORALE économique 

Il nous faut préciser, pour éviter d'étranges et dan- 
gereuses équivoques, les rapports de Téconomie poli- 
tique, qui étudie l'ordre social des richesses, et de la mo- 



32 RAPPORTS 

raie économique, publique et privée. Celle-ci a pour 
but, étant donnés certains idéals, de fournir des pré- 
ceptes sur les devoirs des bommes au sujet de l'acqui- 
sition et de l'usage des richesses, préceptes qu'elle 
déduit des principes suprêmes du juste et de l'équi- 
table qui lui sont suggérés par la raison (morale philo- 
sophique) ou révélés par la religion (morale théologique). 

Il faut; tout d'abord, remarquer que l'économie pure 
est indépendante de la morale, parce qu'elle explique 
des phénomènes qu'elle ne peut ni créer ni modifier. 
Les propositions de la science économique, au sens 
étroit du mot, peuvent par conséquent être vraies ou 
fausses, dans leur essence ou dans leur forme, mais 
elles ne peuvent jamais être bonnes ou mauvaises, 
utiles ou dangereuses. Aussi, cette fameuse iniportation 
de l'élément éthique, dont s'enorgueillit une nombreu.se 
école d'économistes contemporains, n'est pas (pour 
l'économie pure, nous le répétons) une découverte qui 
l'ennoblit, mais une absurdité qui la bouleverse. Ainsi, 
par exemple, l'économie rationnelle explique la raison ^ 
les éléments, les fonctions, les limites de l'intérêt du 
capital prêté, mais elle est tout à fait incompétente pour 
juger du mérite des lois positives, civiles ou commer- 
ciales, qui prohibent ou restreignent l'intérêt conven- 
tionnel du prêt à intérêt, ou qui le laissent libre avec 
ou sans la sanction de lois pénales contre l'usure. 

Je ne veux pas par là nier la nécessité théorique et 
pratique de la morale économique (et particulièrement 
de la religion) comme norme de conduite pour les 
honnêtes gens, et, pour ma part, j'applaudis à ces théo- 
logiens qui, comme Co.sta-Rossetti, Cathrein et quel- 
ques autres, s'occupent de l'économie politique comme 
d'une doctrine auxiliaire de la théologie morale; je 
pense cependant qu'il n'est pas logiquement correct 
de confondre les théories de la science avec les pré- 



DE L ÉCONOMIE POLITIQUE 33 

ceptes de l'art. Nous admettons, nous aussi, que dans 
la partie concrète de l'économie rationnelle ou. en 
d'autres termes, pour l'explication des faits individuels 
il faut tenir compte des idées morales, qui tempèrent 
souvent et de façon variée l'action de l'intérêt person- 
nel, qui est le moteur principal des phénomènes éco- 
nomiques. Nous ne partageons cependant nullement 
l'opinion de ceux qui, comme Dargun, préconisent la 
construction d'une nouvelle science économique, dé- 
duite du principe de la sympathie, ou amour du pro- 
chain, sans remarquer l'inutilité, bien plus l'impossibi- 
lité de cette entreprise, comme l'ont démontré finement 
Dietzel et Philippovich. 

Dargun, Egoismus und Altruismus in der Nailonal- 
ùkonomie. Leipzig, 1885. 

On ne doit pas s'étonner, en y réfléchissant, que les 
vérités de l'économie rationnelle puissent servir aux 
moralistes, et il faut par conséquent approuver la cé- 
lèbre phrase de Droz (un orthodoxe dans ces deux dis- 
ciplines) : l'économie politique est le plus puissant 
auxiliaire de la morale. En démontrant, en effet, les 
avantages même matériels qui résultent de l'exercice de 
certaines vertus (activité, prévoyance, épargne) et les 
dangers économiques qui résultent des vices contraires 
(paresse, imprévoyance, prodigalité), elle fournit des 
arguments d'une très grande efTicacité pratique sur l'es- 
prit de ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas appré- 
cier pour elles-mêmes les maximss de l'éthique ration- 
nelle ou positive. 

L'économie politique sert en outre à rectifier les 
assertions de quelques écrivains, qui, dans leurs juge- 
ments sur certains actes moralement blâmables, ne 
savent pas mesurer le degré véritable de culpabilité, 

3 



34 RAPPORTS 

parce qu'ils sont fourvoyés par desconcepts économiques 
erronés. Ainsi, par exemple, on dit couramment que 
l'avarice est un vice pire que la prodigalité, parce que 
celle-ci peut, en partie, trouver son excuse dans les bons 
effets qu'elle a pour les ouvriers, tandis que, au con- 
traire, étant donné les conséquences purement éco- 
nomiques de ces deux vices, on doit dire que le non 
usage temporaire de certains biens produit un mal 
moindre que celui de leur destruction. L'économie 
contribue par conséquent à formuler avec plus de pré- 
cision et de prudence certains préceptes moraux, le pré- 
cepte sacro-saint de l'aumône par exemple, en montrant 
les graves inconvénients qui proviennent des largesses 
faites sans discernement aux plus importuns et non aux 
plus besoigneux. 

On peut consulter sur ce sujet : A. Clément, dans le 
Dictionnaire de V Économie politique de Coquelin, 
Paris 1853, Introduction, pp. xxiii-xxiv, et le dernier 
chapitre de Sigdwick, Principles of Poliiical Eco- 
nomy, 2* édit. Londres 1887. 

L'économie politique est, au contraire, hiérarchique- 
ment inférieure à la morale dans sa partie appliquée, 
parce que les préceptes de l'éthique ne doivent jamais 
être transgressés pour retirer un avantage purement 
économique, les richesses étant un simple moyen pour 
atteindre le but de la conservation des hommes et celui 
de leur perfectionnement. Si donc il y a des conflits 
partiels entre les raisons de l'éthique et celles de l'éco- 
nomie, les premières doivent toujours l'emporter. Ainsi, 
par exemple, en ce qui concerne le travail des enfants 
dans les ateliers, de hautes considérations d'ordre mo- 
ral justifieraient l'intervention modératrice du pouvoir 
social, même s'il n'y avait des motifs impérieux d'une 
autre nature qui conseillent cette ingérence. 

Nous avons intentionnellement parlé de conflits par- 



DE L ÉCONOMIE POLITIQUE 35 

tiels entre la morale et l'économie, sachant Lien qu'il 
est absurde d'imaginer des conflits généraux, et cela 
grâce à cette harmonie flnale consolante de l'utile et du 
juste dont parlent les philosophes de toutes les écoles, 
si on fait exception, bien évidemment, des pessimistes. 

Il résulte de là que, dans les questions d'application , 
on doit tenir compte de l'élément éthique qui est com- 
plètement étranger à l'économie rationnelle abstraite, 
et sur lequel insistent, justement dans ce sens, les écri- 
vains auxquels nous avons fait allusion ci-dessus. Mais 
il ne faut pas oublier que cet élément ne domine souve- 
rainement pas même dans l'économie appliquée, car il 
faut bien souvent faire appela des vues juridiques et 
politiques pour déterminer jusqu'à quel point les idéals 
de réthique peuvent être convertis en préceptes appuyés 
sur une sanction légale extérieure, et peuvent, d'autre 
part, tendre à des buts pratiquement réalisables. 

Cette question très délicate des rapports entre l'éeo- 
nomie appliquée et la morale a été l'objet de nombreuses 
monographies de la part des économistes philosophes, 
utilitaires ou spiritualistes, notamment en France, et 
elle a conduit par suite à des résultats opposés. On 
peut consulter sur ce point les ouvrages de Dameth, 
de Rondelet (1859), de Renouvier (1869), de Molinari 
(1888). Il faut faire une place à part aux travaux de Min- 
ghetti et de Baudrillart, remarquables aussi par l'élé- 
gance de la forme. Parmi les écrivains de théologie 
morale, qui se sont occupés d'économie politique, il 
suffira de rappeler Cathrein.et Weiss. 

M. MingheLti, Dell'economia publica e délie sue atti- 
nenze colla morale e col diritlo. Firenze, 1859; 
2^ édit., 1868; traduit en français par Saint-Ger- 
main Leduc : Des rapports de l'économie publique 
avec la morale et le droit. Paris, 18G3. 

H. Baudrillart, Des rapports de la morale et de Véco- 



36 RAPPORTS 

oiomie politique. Paris, 1860; 2« édit., sous le 

litre de : Philosophie de Véconomie poUiiquc. 

Paris, 1883. 
V. Calhrein, S. J., Morolphilosophie, 2"= vol. Freiburg 

im Br. 1891. 
A. M. Weiss, Sociale Froge und sociale Ordmmg, 

ibidem, 1892. 

§ ■^ . — DROIT ÉCONOMIQUE 

Malgré les différences déjà signalées entre récono- 
mie politiqae et la science du droit, qui détermine la 
sphère de compétence des individus dans l'ordre de la 
justice, les relations sont très étroites entre l'économie 
politique et les différentes parties du droit public et 
du droit privé, rationnel ou positif. 

I. Droit international public. — L'économie poli- 
tique confirme par des arguments positifs les théories 
juridiques relatives à l'équitable organisation des re- 
lations entre les différents États, en temps de paix, de 
guerre et en cas de neutralité. Elle démontre, en effet, 
les bienfaisants effets économiques de la paix, les dan- 
gers des guerres politiques et commerciales, et propose, 
pour les cas où elles sont malheureusement inévitables, 
de sages tempéraments pour en adoucir les tristes con- 
séquences, en proclamant, elle aussi, le principe du 
respect de la propriété privée des peuples belligérants, 
reconnu presque généralement dans les théories et 
même, dans une certaine mesure, admis dans le droit 
international moderne. Et les démonstrations écono- 
miques ont une telle force persuasive que Scialojaacru 
pouvoir prédire dans son optimisme ingénu qu'un temps 
viendra où la justice internationale sera l'effet d'un 
calcul économique. 

II. Droit constitutionnel et droit administratif. — 
Ces deux branches du droit public interne, qui ne peu- 



DE l'économie politique 37 

vent être distinguées l'une de Tautre avec une parfaite 
rigueur, parce qu'elles font toutes deux, en partie au 
moins, la théorie de la hiérarchie des autorités publiques, 
et qu'elles se confondent souvent, spécialement en Italie, 
avec les matières de la Politique constitutionnelle et 
administrative, se rattachent, elles aussi, à l'économie 
politique ; une bonne constitution et une bonne adminis- 
tration, en effet, même étudiées au point de vue juri- 
dique, intéressent directement et indirectement l'ordre 
social des richesses. Il est facile, en effet, de démontrer, 
d'un côté, les bons effets économiques d'une constitu- 
tion qui répond complètement aux besoins de la nation, 
et ceux d'une bonne administration, sans laquelle toute 
organisation constitutionnelle demeure lettre morte, 
bien que savamment construite, et d'un autre côté, les 
conséquences politiques avantageuses d'un bon système 
économique. Nous trouvons une conflrmation de cela 
dans ce fait que souvent les idées subversives, politiques 
et économiques, sont dans une alliance étroite, qui ne 
peut être détruite que par la diffusion rapide des sages 
principes de ces deux disciplines. 

Il faut remarquer, cependant, que bien que l'écono- 
mie fournisse des critères plus utiles pour l'adminis- 
tration déjà organisée que pour l'administration à or- 
ganiser, il est cependant évident que les écrivains de 
droit public administratif peuvent tirer de précieux 
enseignements de la science économique. Nous n'en- 
tendons pas justifier la pratique de certains auteurs qui, 
oubliant le caractère de la doctrine qu^ils professent, 
ont l'habitude de remplir leurs traités de digressions 
économiques sans utilité et presque toujours sans va- 
leur, soit pour faire montre de leur érudition, soit pour 
cacher leur manque de connaissances juridiques. 

Il faut recommander, même à ce point de vue, les 
auteurs classiques de droit administratif français (De 



38 RAPPORTS 

Gérancio, Cormenin, Vivien, Dufour, Laferrière, Du- 
crocq, etc.) et quelques récents auteurs allemands 
cVouvrages sur le droit administratif général (Meyer, 
Loning) , sans oublier leurs illustres prédécesseurs, 
Robert V. Mobl, Pozl et plusieurs autres bons auteurs 
qui ont écrit sur le droit administratif des différents 
États de l'Allemagne. 

Les limites qui séparent le droit administratif do la 
science de l'administration (dont se sont occupé en Ita- 
lie Ferraris, Orlando, Brugi, etc.) ont été nettement 
indiquées d'abord par Hoffmann, puis par Stengel, Der 
Begriff, Umfang und System des Verwaltungsrechts 
(in Tuh'mger Zeitschrift fiïr die ges. Staatswissen- 
schaft, 1882, pp. 219-261) et elles sont rigoureusement 
observées dans l'excellent Diciio?inai?'e dont il dirige la 
publication. 

K. Freih. v. Slengel, Worierbuch des deutschen Ver- 
xcaltungsrechis . Freiburg in Br. 1889-1893. Deux 
volumes et deux suppléments. 

III. Droit Pénal et Procédure civile. — Même ces 
deux branches spéciales du Droit Public qui semblent, 
à première vue, complètement étrangères aux matières 
économiques, se rattachent par quelques points à notre 
discipline, qui a contribué à d'importantes réformes de 
ces deux codes. Pour le droit pénal on peut signaler 
les distinctions plus exactes des incriminations et les 
graduations plus rationnelles des peines qui ont été 
introduites ou qui pourraient l'être dans les disposi- 
tions qui concernent la falsification des monnaies, com- 
parée aux altérations et aux simples contrefaçons. 
Rappelons aussi les peines , supprimées ou autre- 
ment motivées, pour les délits de coalition ou de 
grève ou pour les faits réellement incriminables 



DE l'économie politique 39 

auxquels les grèves peuvent donner lieu. Pour la 
Procédure, il suffira de signaler l'influence bonne ou 
mauvaise que peuvent exercer sur le crédit privé les 
lois qui concernent la vente forcée, l'expropriation des 
biens des débiteurs récalcitrants, quelle que soit la 
place qu'elles peuvent occuper dans les systèmes de 
codification des divers États. 

IV. Droit Civil. — On saisit immédiatement le lien 
qui unit le droit civil à l'économie, quand on pense 
qu'une grande partie des doctrines comprises dans le 
premier se rapportent à des institutions essentiellement 
économiques, comme la propriété et les autres droits 
réels, les successions, les contrats à titre onéreux, etc. 

Le droit civil apprend à l'économie les relations 
juridiques auxquelles donnent lieu les transactions 
économiques et leurs différences extrinsèques, et il 
apprend, à son tour, de l'économie le caractère et la 
fonction essentielle de beaucoup de ses institutions. 
Ainsi, par exemple, le véritable caractère de l'échange 
et de l'achat-vente se comprend mieux quand on 
remarque que ces contrats, où le jurisconsulte voit 
d'importantes différences de forme, sont, au fond, 
compris économiquement dans un genre plus com- 
plexe, l'échange. Nous ne prétendons cependant pas 
justifier quelques écrivains récents qui, pal' une réaction 
excessive contre le formalisme des juristes de la vieille 
école, ont commis de graves erreurs historiques dans 
des interprétations osées, purement ou principalement 
économiques, de certaines institutions civiles. Dank- 
wardt, par exemple, s'est trompé dans son commentaire 
ingénieux, mais téméraire, de quelques fragments du 
droit romain, et le professeur Endemann n'est pas sans 
encourir le même reproche pour ce qui concerne le 
Droit Commercial. 



40 RAPPORTS 

H. Dankwardt, Naiionalùkonomie und Jurisprudenz . 

RosLock, 1857 et suiv. 
W. Endemann, Bas deuische Handelsrecht. Heidel- 

berg, 1865; 4« édit., 1887. 

Les doctrines économiques ont exercé une influence 
notable sur la réforme de quelques-unes des dispositions 
des codes civils modernes. Il nous suffira de citer 
l'abolition des lois limitant l'intérêt conventionnel dans 
le prêt à intérêt, les nombreuses innovations du système 
hypothécaire et du droit successoral, les changements 
radicaux dans le contrat d'emphytéose, etc., etc. 

L'étude des relations qu'il y a entre la législation 
et l'économie politique a été, dans ce siècle, l'objet de 
recherches variées, auxquelles ont contribué d'émi- 
nents écrivains italiens, comme par exemple Valeriani, 
Romagnosi et plus encore Minghetti, dans une œuvre 
déjà citée. En France, dès 1838, Pellegrino Rossi fit la 
critique économique du Code civil napoléonien, mar- 
quant la voie à Batbie et à Sévin qui reprirent ce 
sujet en 1865 en y joignant des propositions concrètes 
de réforme. 

Ces relations ont été longuement étudiées par Rivet 
et, avec plus de compétence économique, par Jourdan 
et par Béchaux. Les travaux de ces deux auteurs ont 
été couronnés par l'Académie des Sciences Morales et 
Politiques en 1880. 

F. Rival, Des rapports du droit et de la législation avec 

iéconomie politique. Paris, 1864. 
A. Jourdan, Des ixipports entre le droit et l'économie 

politique. Paris, 1884. 
A. Béchaux, Le droit et les faits économiques. Paris, 

1889. 

V. Droit Commercial. — Les rapports sont plus 
étroits encore entre l'économie et le droit commercial. 



DE l'économie politique 41 

qui s'occupe d'institutions exclusivement économiques 
(sociétés, monnaie, titres et institutions de crédit, 
transports, assurances, faillites, etc.), que l'on ne peut 
évidemment juger sans en connaître la véritable nature. 
C'est ainsi que les progrès récents des théories écono- 
miques ont facilité les progrès des théories juridiques 
correspondantes, et quelquefois même ont conduit à de 
profondes réformes législatives. Et, par exemple, les 
travaux d'Einert, qui déduit la théorie juridique delà 
lettre de change de l'étude de ses fonctions écono- 
miques actuelles, ont été, au moins en partie, la base de 
la loi allemande sur le change de 1848, qui a commencé 
la réforme, accomplie presque partout aujourd'hui, de 
cette branche très importante du droit commercial. 

Au point de vue purement scientifique, les recherches 
modernes sur la théorie de la monnaie suffisent à 
démontrer les immenses services rendus par les études 
économiques à Savigny et à Hartmann et particulière- 
ment à Goldschmidt, le plus célèbre des écrivains alle- 
mands de droit commercial, et par les études juridiques 
à Knies. 

Les ouvrages récents de Lyon-Caen et Renault, de 
Vivante, de Marghieri et spécialement le grand traité de 
Vidari, sont d'honorables témoignages de l'heureuse 
combinaison des études économiques et du droit com- 
mercial. 

L. Goldschmith, Handbuch des Handelsrechts. Erlan- 
gen, 1864, 3^ édit., 1894 et suiv. — System des Han- 
delsrechts, 3" édit., Stuttgart, 1892. 

E. Vidari, Corso di DiriUo Commerciale. Milano 1877- 
1887, neuf volumes — 4'= édit,, 1893 et suiv. 

§ 5. — ÉCONOMIE PRIVÉE 

Bien que l'économie politique étudie les phénomènes 



42 RAPPORTS 

de la richesse au point de vue de l'intérêt général, et 
C{ue l'économie privée se place au point de vue de l'inté- 
rêt particulier de l'administration familiale et indus- 
trielle, on ne doit pas oublier que certains critères 
généraux de l'administration privée peuvent aussi être 
appliqués, dans certaines limites et avec certaines mo- 
difications inévitables, aux administrations publiques 
dont s'occupe l'économie politique appliquée. 

D'un autre côté, la connaissance des lois rationnelles 
de l'économie sociale est indispensable même à l'éco- 
nomie industrielle, afin de suppléer à ce qu'il y a de 
nécessairement incomplet dans le point de vue pure- 
ment individuel des faits économiques. 

C'est dans ce but que quelques écrivains récents se 
sont occupés intentionnellement de ces parties des doc- 
trines économiques qui se rattachent étroitement aux 
principes directeurs de l'organisation administrative 
des entreprises industrielles. 

G. Courcelle-Seneuil, Manuel des affaires, i" édit., 

Paris, 1883. 
C. Ad. Guilbault, Traité d^ économie industrielle . Paris, 

1877. 
A. Prouteaux, Principes d'économie industrielle. Paris, 

1888. 
Em. Cossa, Primi elementi di economia agraria. Mi- 

lano, 1890. 
A. Emminghaus, Allgemeine Geicerkslehre . Berlin, 

1868. 
M. Haushofer, Der Industriebetrieb. Stuttgart, 1874. 



§ 6. — DISCIPLINES AUXILIAIRES. 

On peut considérer comme des auxiliaires de récono- 
mie politique, rationnelle ou appliquée, parce qu'elles lui 
fournissent des notions nécessaires ou utiles, les théo- 



DE l'économie politique 43 

ries les plus générales de la psychologie, de la techno- 
logie et de la politique. 

A. Psychologie. — Bien que l'économie politique 
ne puisse pas être considérée comme une Psychologie 
appliquée, et qu'elle puisse moins encore être réduite à 
un simple calcul du plaisir et de la douleur, comme 
l'ont cru Gossen, Jevons et comme l'enseignent Sax 
et ses disciples, par cette raison quelle n'est pas une 
doctrine éthique (stricto sensu) qui étudie l'homme au 
point de vue individuel, mais parce qu'elle est au con- 
traire une discipline sociale qui l'étudié en tant que 
membre des groupes sociaux, et partant dans les rela- 
tions variées qui en résultent, on ne peut pas nier que 
l'économie politique doit utiliser la psychologie pour 
bien déterminer la nature de quelques-uns des principes 
qui constituent les moteurs principaux des actions 
humaines concernant l'ordre social des richesses, comme, 
par exemple, la loi du moindre effort, qui nous con- 
duit, toutes circonstances égales, à préférer le gain le 
plus grand au gain moindre. 

B. Technologie. — Malgré la différence radicale 
qu'il y a entre les règles concernant les procédés de 
fabrication des différents produits, que la technologie 
(physique, chimique et mécanique) établit en s'appuyant 
sur les résultats des sciences mathématiques et natu- 
relles, et les vérités et les principes d'ordre social, dont 
s'occupe l'économie politique, il est certain que l'éco- 
nomie rationnelle, en tant qu'elle explique le mécanisme 
de la production et de la circulation, dans son étude 
du travail, des machines, de la monnaie, du crédit, des 
banques, des moyens de transport et de communica- 
tion, etc., peut retirer quelque avantage de la connais- 
sance, au moins élémentaire, des principes qui dirigent 



44 RAPPORTS 

la technique générale et spéciale des phénomènes 
qu'elle étudie à son point de vue particulier. 

Bauer, Ueber die Unierscheidung der Technil, von der 
Wirthschaft. (la Faucher, Vierieljahrsclirift fur 
Volksivirthschaft, 1864, pp. 33-50;. 

Si donc les économistes peuvent consulter avec pro- 
fit les ouvrages qui, sous le titre générique d'économie 
rurale, forestière, minière, commerciale, traitent de 
ces industries spéciales, soit au point de vue technique, 
soit au point de vue de l'économie privée, ils peuvent 
retirer un avantage encore plus grand des œuvres qui 
étudient la technique générale dans ses relations avec 
l'économie politiqu*^. 

Il faut faire une mention spéciale pour les trois mo- 
nographies suivantes, de contenu et de tendances di- 
vers d'ailleurs : 

Ch. Babbage, Economy of machmenj and vianufac- 
tures, 1831. (Réimprimé plusieurs fois et traduit 
en plusieurs langues; traduit en français par Ed. 
Biot : Tmiié sur l'économie des machines et des 
manufactures. Paris, 1834). Augmenté et en partie 
modifié par Charles Laboulaye, Economie des 
machines et des manufactures. Paris, 1880. 

Verdeil, L'industrie moderne. Paris, 1861. 

E. Herrmann, Technische Fragen und Problème der 
modernen Volksicirthschaft. Leipzig, 1891. 

C. Politlriue. — C'est, stricto sensu, la doctrine du 
bon gouvernement selon les principes de l'utilité sociale. 
Dans sa partie générale elle est une di.scipline auxi- 
liaire de l'économie politique, parce qu'elle lui fournil 
des notions indispensables sur la nature et les fonctions 
des différentes sociétés politiques. Dans le sens plus 
large de science et d'art du gouvernement dans ses 
relations multiples, elle tend à absorl>er, dans sa partie 



DE l'Économie politique 45 

spéciale et, d'une façon plus précise, dans la politique 
administrative (science de l'administration publique), 
toute l'économie appliquée, qui, rigoureusement, de- 
vrait se limiter, comme nous l'avons déjà dit, à fournir 
les critères du bon gouvernement économique et finan- 
cier, déduits de l'unique principe de l'utile et parlant 
très restreints et nécessairement incomplets. 

Pour la politique générale, en dehors de l'ouvrage 
classique de Dahlmann (1835), de la remarquable 
esquisse de Waitz(1862), et des Principes d'Holzen- 
dorf (S*" édit. 1879), on peut consulter les œuvres de De 
Parieu et de Bluntschli, et surtout les savants traités 
de L. Woolsey, de Sidgwick et de Roscher. 

E. de Parieu, Principes de la science poliiiqne. Paris, 
1870; 2«édit., 1875. 

J. C. von Bluntschli, Poliiik als Wissenschaft. Stutt- 
gart, 1876 (Traduit en français par A. de Ried- 
matten : La Politique. Paris, 1879. 

Tlieod. D. Woolsey, Political Science, or the State 
iheoretically and practically considered. 1878, 2 vol. 

H. Sidgwick, The éléments of poliiics. 1891. 

W. Roscher, Politik, elc. Stuttgart, 1892. 

Pour la science de l'administration, les deux princi- 
paux ouvrages sont ceux de Mohl et de Stein. En 
Italie, nous devons de bons Essais à Ferraris, qui pré- 
pare un Traité ; il faut mentionner aussi Wautrain-Ca- 
vagnari, l'auteur du premier livre élémentaire sur cette 
discipline. 

Rob. von Mohl, Die Polizeivissenschaft. 3' édition, 
Tubingen, 1866, 3 volumes. (Ouvrage devenu 
ancien pour une partie seulement, mais remar- 
quable par la profondeur, l'ordre, la clarté et 
l'excellence de la méthode). 

L. von Stein, Die Verivaliungslehre. Stuttgart, 1865 
et suiv., 8 parties en 10 volumes. (OEuvre gran- 



46 RAPPORTS 

diose et très importante, malgré les lourdes 
divisions hégéliennes tripartites, les construc- 
tions métaphysiques arbitraires et les graves et 
trop fréquentes inexactitudes dans les rensei- 
gnements législatifs.) 

— Handbuch dcr VenvaUungslehre. Stuttgart, 1870; 
2« édit., 1887-8H. 3 volumes. (Très utile résumé 
de l'ouvrage précédent). 

C. F. Ferraris, Saggi di economia, staiisiica e scienza 
delV amminisirazione . Torino, 1880. 

V, Wautrain-Cavagnari, Elemenii di scienza delV am- 
minisirazione. Firenze, 1890. 



CHAPITRE IV 
CARACTÈRES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE 



Les controverses toujours vives sur le caractère de 
l'économie politique sont souvent purement nominales ; 
souvent aussi elles dérivent de l'incompétence philoso- 
phique de beaucoup des économistes qui s'en sont 
occupés, alors qu'ils ne possédaient même pas les élé- 
ments de la méthodique scientifique ; elles dépendent 
aussi de ce fait que, sous le nom d'économie politique, 
on réunit d'ordinaire et quelquefois même on confond 
deux disciplines étroitement liées par l'identité de 
Tobjet, mais cependant essentiellement différentes par 
la nature de leur rôle et de leur but. 

Pour éviter toute équivoque il est nécessaire de donner 
ici quelques notions sommaires sur les caractères de la 
science et sur les meilleurs critères pour la classification 
de ses différentes branches. 

§ 1"". CARACTÈRES DE LA SCIENCE 

Dans sa signification la plus large on entend par 
science un système de vérités générales sur un ordre 
donné de phénomènes. Et, en effet, la découverte d'un 
lien qui unit des phénomènes en apparence hétérogènes 
change en connaissance scientifique la simple notion 
empirique des faits particuliers et séparés. 

Bien que l'on doive admettre l'unité finale de la 
science, qui est le reflet de l'unité du vrai, on ne peut 
pas cependant nier que le grand arbre du savoir humain 



48 CARACTERES 

comprend les ramifications les plus variées et donne 
lieu à la formation de groupes multiples de disciplines, 
qui vont toujours se divisant et se subdivisant davan- 
tage. On ne méconnaît pas ainsi, d'ailleurs, la possibi- 
lité et la nécessité idéale d'une science des sciences, ou, 
comme on disait autrefois, d'une science des raisons 
dernières, qui explique l'enchaînement des principes 
fondamentaux des disciplines particulières. 

Une opinion aussi courante que superficielle subor- 
donne la classification des sciences à un critère pure- 
ment subjectif, à la faiblesse de l'esprit humain, qui, ne 
pouvant embrasser l'ensemble detoutle savoir, est forcé 
de n'en parcourir qu'une partie, plus ou moins considé- 
rable, en allant graduellement du facile au difificile et 
se contentant même de l'ensemble de connaissances 
nécessaires ou utiles à l'exercice des professions choi- 
sies par chacun. C'est ainsi que celui qui se destine à 
l'industrie étudie de préférence les sciences mathéma- 
tiques, physiques et naturelles, que les fonctionnaires 
publics étudient les sciences juridiques et politiques, 
que les ecclésiastiques étudient les sciences sacrées, etc. 

On oublie ainsi qu'en dehors de ces critères exclusive- 
ment subjectifs et extrinsèques, il en est d'autres qui 
ont un caractère intrinsèque et objectif, et que par 
suite, en supposant même pour un moment que 
l'homme eût la possibilité de saisir tout le savoir, il 
faudrait encore reconnaître l'existence de disciplines 
essentiellement distinctes par la qualité de leur objet, 
ou par celle de leur rôle, ou par celle de leur but. C'est 
là la justification de deux systèmes de classification 
objective des sciences, dont l'un a son fondement dans 
un critère matériel, très généralement et très aisément 
admis, tandis que l'autre dépend d'un critère formel, 
lui aussi très important, mais trop souvent mal inter- 
prété. 



DE L ÉCONOMIE POLITIQUE • 49 

Il n'est pas besoin d'une culture très développée pour 
comprendre qu'il ne faut pas confondre entre elles, par 
suite de la très grande diversité des objets qu'elles étu- 
dient, les sciences sacrées et les sciences profanes, les 
sciences physiques et les sciences morales, les sciences 
philosophiques et les sciences naturelles, quelque opi- 
nion que l'on puisse avoir sur les essais, plus ou 
moins heureux, de classification scientifique que l'on 
trouve dans les œuvres de Bacon, de Hegel, d^Ampère, 
de Comte, de Spencer, etc. Peut-on ne pas admettre 
que la théologie, l'astronomie, la mécanique, la chimie, 
l'esthétique, la physiologie, la technologie, la chirur- 
gie et la politique diffèrent radicalement entre elles 
par le caractère tout à fait différent du domaine propre 
de leurs recherches ? 

Beaucoup de gens, au contraire, sont tout à fait sur- 
pris de cette affirmation que, sous certains aspects 
théoriquement et pratiquement très importants, la dis- 
tance est plus grande entre la mécanique rationnelle et 
la technologie, l'astronomie et l'art nautique, la phy- 
siologie et la chirurgie, que la distance, infranchis- 
sable semble-t-il, qui sépare la mécanique et l'astro- 
nomie de la physiologie, la technologie de la chirur- 
gie et de la politique ! Il faut, il est vrai, une étude 
attentive des principes concernant la classification for- 
melle des sciences pour être pleinement convaincu de 
la vérité inébranlable de cette proposition en apparence 
paradoxale. Cette étude a pour base la distinction capi- 
tale, souvent combattue et plus souvent mal comprise, 
entre deux catégories de doctrines, qui sont en com- 
plète antithèse entre elles, même quand elles s'occupent 
du même ordre de phénomènes. Je fais allusion à la 
distinction, que tout le monde connaît mais dont on 
n'est pas très généralement pénétré, entre la science et 
l'art. 



50 CARACTÈRES 

On appelle sciences, au sens étroit du mot, les disci- 
plines (qualifiées par les uns de rationnelles, par 
d'autres, et moins correctement, de théoriques) qui ont 
pour rôle d'expliquer les relations qui lient certains 
phénomènes homogènes, et dans le but purement spé- 
culatif d'en faciliter la pleine connaissance. L'algèbre, 
la géométrie, l'anatomie, la physiologie, la pathologie, la 
chimie, la psychologie, l'histoire, la statistique consti- 
tuent des sciences, parce qu'elles nous donnent la con- 
naissance de certains faits, physiques ou moraux, 
externes ou internes, abstraits ou concrets, sans s'occu- 
per d'une façon directe de la pratique. 

On appelle arts, au contraire, les disciplines (quali- 
fiées par les uns de appliquées, par d'autres, et moins 
correctement, de pratiques), qui ont pour rôle de sug- 
gérer des normes, des régies, des maximes ou, sous 
quelque nom qu'on les désigne, les moyens les mieux 
appropriés pour atteindre certaines fins. Il faut com- 
prendre sous le nom d'arts, au sens étroit du mot, non 
seulement les beaux arts et les arts mécaniques, mais 
en général la technologie, l'hygiène, la thérapeutique, 
la chirurgie, la morale, la politique, parce qu'elles ont 
toutes pour but de fournir des normes de conduite, 
naturellement très disparates, selon qu'il s'agit 
d'exercer une industrie, de conserver ou de rétablir la 
santé, d'arriver à la vertu ou de bien gouverner 
rÉtat. 

La science recherche ce qui est; elle interprète les 
phénomènes, explique leur essence, décrit leurs carac- 
tères, elle les classe; elle recherche les régularités em- 
piriques, les causes , et, en déterminant leur manière 
d'agir, elle arrive à la connaissance des lois, absolues 
ou relatives , de coexistence et de succession des phéno- 
mènes étudiés. La science s'occupe des faits concrets 
et variables, passés ou présents, ou elle se propose 



DE l'économie politique 51 

certains idéals, ou elle prévoit, dans certaines limites, 
les faits futurs, ou elle s'occupe d'une manière abstraite 
de ce qui est typique, universel, constant et commun, 
par suite, au passé, au présent et à l'avenir. 

L'art, au contraire, ne découvre pas la vérité, mais 
il la suppose; il n'explique pas des théorèmes, mais il 
résout des problèmes généraux; il a un but pratique 
et non spéculatif; il ne découvre pas des lois, mais il 
indique les règles qui permettent d'éclairer la pratique. 

Une erreur tout aussi grave , que partagent même 
beaucoup de ceux qui distinguent de quelque façon la 
science et l'art, consiste dans la confusion qu'ils font 
entre la science et la théorie, l'art et la pratique, tandis 
qu'il résulte de ce que nous avons dit que la science 
qui nous apprend à connaître comme l'art qui nous 
apprend à faire constituent la théorie, qui s'oppose à la 
pratique, c'est-à-dire à l'action, qui tend à la réalisation 
de buts déterminés. S'il est donc exact de dire, avec 
Mill, que la science est à l'art comme le mode indicatif 
est au mode impératif, il est certainement faux d'ajouter 
que l'un est à l'autre comme l'intelligence est à la vo- 
lonté; il est manifeste que la pratique seule fait appel 
à la volonté, tandis que l'art qui tend à guider l'action 
ne s'identifie pas avec elle, mais la précède. En résumé, 
on peut dire que la science explique et expose, que 
l'art dirige (il impose des préceptes ou il propose des 
conseils), la pratique exécute et dispose. 

Il n'est pas davantage admissible que la pratique 
puisse tenir lieu de théorie, comme l'affirme un préjugé 
courant, et de même on ne peut pas accepter l'opinion 
de ces écrivains allemands contemporains qui con- 
fondent de nouveau la science et l'art ou répudient ce 
dernier, parce qu'il ne serait qu'une pure casuistique et 
un simple recueil de recettes, théoriquement incom- 
plet et pratiquement inutile. 11 faut remarquer, d'ail- 



52 CARACTÈRES 

leurs, que ]a science, l'art et la pratique s'intègrent 
réciproquement et se prêtent un concours absolument 
indispensable. 

Dans l'ordre logique, la science, expliquant les phé- 
nomènes du monde physique et ceux du monde moral, 
précède l'art qui, d'après les vérités découvertes par la 
science, indique les règles pour modifier les phéno- 
mènes eux-mêmes, et- l'art, à son tour, précède la 
pratique qui, en se servant des vérités de la science 
et des règles île l'art, utilise les enseignements de 
l'expérience spécifique , individuelle ou collective , 
pour appliquer les unes et les autres aux cas concrets, 
extrêmement complexes et variables. S'il est vrai que 
sans connaitre l'anatomie, la physiologie, la pathologie 
et la thérapeutique, on ne peut traiter rationnellement 
les maladies, il n'est pas moins vrai que la connaissance 
de ces disciplines et de toutes les autres disciplines 
complémentaires ne suffit pas à former un bon clini- 
cien. 

Dans l'ordre historique, au contraire, les choses se 
passent en sens inverse, parce que, à une pratique 
aveugle, et pour ainsi dire instinctive , succède un art 
grossièrement empirique, que suit beaucoup plus tard 
la science, qui fournit des connaissances solides, grâce 
auxquelles on peut refaire tout le processus d'inves- 
tigation et d'exécution. On a fait des vers, on a joué 
des instruments, on a construit des maisons, on a soi- 
gné des malades, on a gouverné des peuples, bien 
avant que l'on connût l'art poétique, la musique, l'es- 
thétique, l'architecture et les diverses branches de la 
médecine et des doctrines juridiques et politiques. 

Il est une autre division très importante , formelle 
elle aussi, des sciences proprement dites, tirée du 
critère de l'état plus ou moins élevé auquel s'arrête la 
recherche de l'enchaînement des divers phénomènes 



DE l'Économie politique 53 

dont s'occupent les sciences. Il en résulte les trois 
groupes suivants : 

1° Les sciences descriptives ou desimpie classification 
des phénomènes, divisés et subdivisés selon le temps 
et l'espace, ou distribués en séries, catégories, genres, 
espèces, d'après leurs caractères analogiques. Ces 
sciences deviennent des sciences morphologiques quand 
elles arrivent à déterminer, d'une façon rigoureuse, 
les caractères essentiels qui distinguent les différents 
groupes. Telles sont, par exemple, la botanique, la 
zoologie, dans leur partie systématique, la chrono- 
logie, la géographie et même la statistique, au sens où 
l'entendaient Achcnwall et ses disciples. 

2° Les sciences qui recherchent les régularités empi- 
riques dans la succession et dans la coexistence des 
phénomènes. On les a appelées quelquefois des lois de 
fait, parce qu'elles sont liées à d'étroites limites d'es- 
pace et de temps. Elles peuvent s'en tenir à de simples 
notions qualitatives (comme, par exemple, l'histoire, le 
droit positif et la philosophie de l'histoire et la philo- 
sophie du droit), ou, au contraire, s'élever à des déter- 
minations quantitatives (comme la météorologie et la 
statistique, au sens où l'entendent les statisticiens les 
plus autorisés). 

3° Les sciences étiologiques, qui recherchent le 
lien causal qui unit les phénomènes, physiques ou 
moraux, externes ou internes, concrets ou abstraits, 
le mode d'action des causes découvertes, c'est-à-dire 
les lois scientifiques , universelles ou particulières , 
absolues ou relatives, primitives ou dérivées, dont 
dépendent les phénomènes eux-mêmes. Telles sont, 
par exemple, l'astronomie, la physique, la chimie ; telle 
devrait être la philosophie de l'histoire, si elle pouvait 
devenir une science. 

II faut enfin remarquer, pour éviter de dangereux 



54 CARACTERES 

malentendus au sujet des rapports des sciences et des 
arts, qu'il n'y a pas de science qui serve à un art 
seulement, de même qu'il n'y a pas d'art qui ait son 
fondement dans une seule science. Ainsi, par exemple, 
la physique, la chimie et la mathématique rationnelle 
servent à plusieurs branches de la technologie, la 
psychologie est utile à toutes les sciences sociales ; de 
son côté, l'agronomie est un art qui puise à plusieurs 
sciences et, par exemple, à la météorologie, à la phy- 
sique, à la chimie, à la mécanique, à la botanique, à la 
zoologie, etc. 

Etant données ces notions générales sur les caractères 
des différentes sciences et sur les critères logiques de 
leur classification, il sera moins difficile de déterminer 
les caractères de l'économie politique ou, mieux, des 
deux disciplines formellement hétérogènes qu'on a 
l'habitude de comprendre, très généralement mais 
très inexactement, sous cette unique dénomination, 
assez peu heureuse d'ailleurs. 

Herbert Speocer, The classification ofthe sciences, 1869. 

Trad. franc, par Réthoré. 6«édit. Paris, 1897. 
A. Messedaglia, Lascienza nelV ctà nostra. Padova, 

1874. 
Ger. Heymans, Karakter en Méthode des Staathuishoud- 

kunde. Leiden, 1880. (Chap. I, p. 8 et suiv.) 
Eug. von Philippowich, Ueber Aufgabe und Méthode 

der politischen Œkonomie. Freiburg i. Br. 1886. 
C. Menger, Grundziige einer Klassification der Wirth- 

schaftsicissenschaften. Jena, 1889. 

§ 2. — CARACTÈRES DE l'ÉCONOMIE SOCIALE 

L'économie sociale est une science, au sens le plus 
large du mot, parce qu'elle comprend un système de 
vérités générales sur l'ordre social des richesses ; cet 
ordre résulte d'un ensemble de phénomènes étroitement 



DE L ÉCONOMIE POLITIQUE 55 

connexes entre eux qui, par leur importance, méri- 
tent une recherche théorique. C'est une science qui a 
fait de notables progrès, non pas à la vérité aussi mar- 
quants que ceux de quelques autres disciplines, comme 
la physique par exemple, mais plus que suffisants pour 
donner un démenti à ceux qui lui refusent cette quali- 
fication par des démonstrations qui ne peuvent que dé- 
montrer leur incapacité à comprendre le véritable carac- 
tère de la doctrine qu'ils combattent et que, par une 
singulière contradiction, ils sont parfois chargés d'en- 
seigner. 

BonamyPrice, Chapters on practical poliiical economy. 
London, 1878. 

On dit, par exemple, que les faits économiques sont, 
par leur nature, extrêmement complexes parce qu'ils 
dépendent pour partie des conditions très variées du 
territoire et du climat, et pour partie de la volonté de 
l'homme, modifiée par la tradition, l'éducation, l'ins- 
truction, toutes choses que l'on ne peut juger avec une 
précision scientifique parce qu'elles sont sujettes à d'in- 
cessantes transformations. 

On répond à cela que la complication et la variabilité 
des faits sociaux et en particulier des faits économiques 
ne leur enlèvent pas leurs caractères généraux et n'em- 
pêche pas la persistance de certains effets qui dépendent 
delà constance des causes qui les produisent. Pour des 
raisons semblables, l'anatomie , la physiologie et la 
pathologie ne sont pas réduites à l'impuissance par le 
fait des inégalités physiques des individus et par le fait 
de la complexité des formes pathologiques des mala- 
dies. Il ne faut donc pas s'étonner si, dans l'ordre 
social des richesses, la variation des cas individuels est 
compatible avec l'existence des lois générales de la 
valeur, du prix, du salaire et du profit. 



56 CARACTÈRES 

D'ailleurs même les changements et les perturba- 
tions de l'ordre économique présentent, malgré leurs 
irrégularités apparentes , quelque chose de normal qui 
dépend de lois particulières. Si donc, dans le domaine 
des sciences médicales, en dehors de l'anatomie nor- 
male et de la physiologie, nous avons des doctrines 
spéciales qui décrivent les organes et les fonctions du 
corps humain à l'état pathologique, de même, en éco- 
nomie politique, nous avons une théorie des perturba- 
tions ou des crises (annonaires, monétaires, bancaires, 
commerciales, etc.), qui est le complément nécessaire 
de la théorie des fonctions économiques normales. 

L'économie sociale est de plus une science, même au 
sens le plus étroit du mot, parce qu'elle se propose 
d'expliquer les phénomènes sans se préoccuper des 
moyens les plus propres pour obtenir d'utiles modifica- 
tions dans leurs manifestations. 

Au point de vue formel, c'est-à-dire eu égard à son 
rôle, l'économie sociale n'est ni une science purement 
descriptive ou systématique, ni une science qui recherche 
simplement des régularités empiriques. C'est une science 
morphologique et étiologique tout à la fois ; morpholo- 
gique, parce qu'elle détermine l'essence des faits écono- 
miques, considérés dans leurs caractères typiques; 
étiologique, parce qu'elle en recherche les causes pre- 
mières, qui consistent en certaines forces constantes ec 
irréductibles d'ordre physique ou psychique, et qu'elle 
recherche, enfin, leur mode d'action, c'est-à-dire qu'elle 
en détermine les lois scientifiques. 

Au point de vue matériel, c'est-à-dire eu égard à son 
objet, l'économie sociale fait partie des sciences morales, 
c'est à-dire des sciences qui étudient l'homme en tant 
qu'être capable de sentir, de penser et de vouloir, et 
elle appartient à ce groupe de sciences qualifiées de 
sociales, parce qu'elle se propose, non pas l'étude de 



DE l'économib politique 57 

l'homme considéré individuellement dans ses facultés 
psychiques, mais celle de riiomme, considéré collecti- 
vement, comme membre de la société civile. 

L'économie sociale étudie les richesses au point de 
vue moral et non au point de vue physique (comme la 
technologie), au point de vue social et non au point de 
vue individuel (comme l'économie privée) ; elle les étu- 
die en analysant les phénomènes auxquels donnent lieu 
les relations spontanées des différentes économies parti- 
culières, associées ou en concurrence^ en faisant abs- 
traction, mais seulement d'une façon préliminaire, des 
influences que l'action de l'Etat et celle des autres so- 
ciétés politiques inférieures exercent sur ces rapports. 

Nous ne pouvons, par conséquent, accepter les doc- 
trines de ceux qui considèrent Téconomie sociale comme 
une science physique (dans un sens large), ou comme 
une science biologique, ou comme une science qui a des 
traits communs avec les sciences physiques et avec les 
sciences morales, ou comme une science psychique, ou 
comme une science éthique (morale, au sens étroit du 
mot), ou comme une science historique, ou finalement 
comme une science non autonome, condamnée à devenir 
un chapitre, totalement remanié, de la sociologie. Nous 
allons brièvement exposer nos critiques en reprenant 
pour partie ce que nous avons dit au sujet des limites 
et des rapports de l'économie politique en général. 

L'économie sociale a été considérée par quelques-uns 
comme une science physique, ou, comme l'a dit Coque- 
lin, comme une partie de l'histoire naturelle de l'homme, 
et, par un grand nombre d'écrivains, même contempo- 
rains, (Say, Garnier, Cairnes, Block, etc.), comme une 
science qui occupe une place intermédiaire entre les 
sciences physiques et les sciences morales, et cela parce 
qu'elle doit s'occuper de certains phénomènes physiques 
comme, par exemple, la limitation du sol et la loi des 



Ob CARACTERES 

revenus décroissants. On répond à cela que l'économie 
politique n'explique pas directement ces principes qu'elle 
emprunte à d'autres disciplines (à l'agronomie) pour en 
faire les prémisses de ses très importantes déductions. 

D'autres affirment que l'économie est une science 
biologique, soit à cause de certaines analogies qu'il y a 
entre l'organisme animal et l'organisme social, sur les- 
quelles ils insistent longuement (comme le font ScliPeffle, 
Lilienfeld et leurs faciles imitateurs) sans apercevoir les 
différences substantielles (fort bien notées par Krohn et 
par Menger pour ne citer que ces deux noms), .soit par 
suite de l'importance qu'a, dans l'analyse économique, 
la tendance de l'homme à conserver et à propager 
l'espèce , tendance commune à toutes les races ani - 
maies et qu'étudie la biologie. 

Pour d'autres, l'économie sociale est en train de deve- 
nir une science psychique ou, comme le dit Sax, une 
application de la psychologie, ou, comme d'autres l'ont 
dit. une mécanique de l'intérêt per.sonnel. Sans nier 
l'importance du principe édonistique comme postulat 
de l'économie, et en reconnaissant volontiers les secours 
qu^on peut tirer de certaines données, d'ailleurs très 
simples, de la psychologie pour éclaircir quelques 
points de la théorie de l'utilité et de la valeur, et en 
admettant enfin que certains phénomènes économiques 
se retrouvent_, pour ainsi dire en germe, même dans la 
vie d'un Robinson isolé du reste du monde, nous 
sommes cependant per.suadé qu'il ne faut pas confondre 
les points de départ d'un raisonnement avec le raison- 
nement lui-même. Nous croyons de plus que la théorie 
de l'utilité et celle de la valeur, comme on l'appelle 
d'ordinaire, subjective, n'est pas toute l'économie, ni le 
pivot de cette science. Nous croyons enfin que le pivot 
de l'économie sociale consiste dans l'analyse po.sitive des 
phénomènes qui naissent de la dépendance réciproque 



DE l'économie politique 59 

des différents groupes de producteurs et de consomma- 
teurs, constitués par des hommes vivant dans un monde 
réel, et que par suite notre science ne doit devenir ni 
une branche de la biologie, ni une branche de la philo- 
sophie rationnelle comme le demandent deux écoles, 
opposées d'ailleurs, qui comptent même en Italie des 
partisans pleins de talent et de bonne foi, mais, à notre 
avis, pas assez impartiaux. 

Un autre groupe d'écrivains non contents de faire de 
l'économie sociale, comme nous le faisons nous-même, 
une partie des sciences morales, l'identifie sans hésita- 
tion avec l'éthique (la morale, au sens étroit), c'est-à-dire 
avec la doctrine des devoirs de l'homme en général, ou 
avec l'éthique économique, c'est-à-dire avec la doctrine 
des droits sur l'acquisition et l'usage des richesses. Ils 
oublient ainsi que la morale est un art et que l'économie 
sociale est une science qui étudie, d'une manière indé- 
pendante de l'éthique, la nature, les causes et les lois 
des phénomènes économiques, en tant qu'ils dépendent 
du principe de l'intérêt personnel. Ce principe, elle ne 
juge pas, mais elle le considère, ce qu'il est en fait, 
comme le moteur principal des actions humaines concer- 
nant l'ordre social des richesses, sans négliger, comme 
nous l'avons déjà indiqué, de tenir compte de cer- 
taines modifications du principe purement utilitaire qui 
résultent de l'influence du sentiment moral. 

Une autre école, elle aussi nombreuse et puissante, 
dont nous parlerons en traitant de la méthode, soutient 
que l'économie est une science historique qui doit tra- 
cer à larges traits les différentes phases de la civilisa- 
tion économique et trouver la loi de son évolution. 
On change ainsi complètement l'objet et le rôle de 
l'économie sociale qui, comme nous l'avons déjà dit, 
est une science abstraite qui considère l'ordre écono- 
m.ique non pas dans ses manifestations concrètes et 



60 CARACTÈRES 

individuelles, comme c'est la tâche de l'histoire et de 
la statistique, mais dans ses caractères typiques et gé- 
néraux, c'est-à-dire en recherchant dans les phéno- 
mènes passés et présents ce qu'il y a d'essentiel et de 
permanent et non ce qu'il y a d'accidentel et de variahle. 

Nous nous séparons enfin de l'école sociologique qui 
professe en grande partie, avec son maitre Auguste 
Comte, les doctrines philosophiques des positivistes 
et qui tenant, comme Scha?ffle et beaucoup d'autres', la 
sociologie pour une discipline voisine des sciences bio- 
logiques, se rapproche ainsi d'un autre groupe d'écri- 
vains dont nous avons parlé ci-dessus, en ce qu'ils s'ac- 
cordent tous à nier à l'économie sociale la qualité de 
discipline autonome. 

Il faut remarquer tout d'abord que bien que l'économie 
sociale entre dans le groupe des sciences morales, que la 
nature de leur objet fait appeler sociales, elle ne peut pas 
cependant être considérée comme la science sociale, 
comme le pensaient Carey, Clément et beaucoup d'au- 
tres, et cela pour cette raison très manifeste qu'elle ne 
considère les phénomènes de la société civile qu'au 
point de vue des intérêts économiques, qui ne sont ni les 
seuls, ni les plus importants si on les compare à ceux 
qui ont un caractère religieux, moral, intellectuel et 
politique. Il n'est donc pas douteux que s'il pouvait 
se constituer une science sociale achevée qui, par 
une profonde synthèse , arriverait à découvrir les 
lois générales de la vie sociale, considérée dans son 
universalité, l'économie sociale aurait perdu toute 
raison d'être indépendante. Mais comme nous sommes 
loin, et pour quel temps encore ! de cet heureux 
événement, puisque cette discipline, que Comte, en 
adoptant un hybridisme que beaucoup ont critiqué, 
a baptisée du nom de sociologie, se trouve encore à 
l'état embryonnaire, on ne tiendra pas, nous l'espérons, 



DE l'économie politique 61 

pour une trop grande hardiesse de repousser nettement 
les propositions d'abdication que quelques positivistes, 
reprochant à l'économie sa soi-disant stérilité et ses abs- 
tractions, voudraient nous imposer témérairement. 
Nous sommes loin d'accepter, sans hésitation, la pro- 
phétie de Block qui affirmait récemment (Progrès de 
la science économique, Vol. F'', page 51 ) que la socio- 
logie ne pourra jamais acquérir le caractère d'une vraie 
science; nous accordons volontiers un grand prix aux 
travaux propédeutiques et morphologiques de Comte, 
de Spencer et de quelques-uns de leurs disciples, 
parmi lesquels je citerai Vanni, dont il faut louer le 
talent, la doctrine et la modération ; mais nous ne 
pouvons cependant oublier qu'il manque à la sociologie 
moderne, qui se glorifie plus que de toute autre chose de 
ses comparaisons physiologiques incertaines et stériles, 
ces garanties de consentement_, de continuité et de 
sûre prévision de l'avenir, que les positivistes eux- 
mêmes affirment être les caractéristiques des véritables 
sciences. Et même, comme le suggérait finement 
Sidgwick, si nous interrogions les trois lumières de la 
nouvelle science sur l'avenir de la société humaine, 
nous aurions des réponses aussi étranges que contra- 
dictoires. Dans cet état des choses, il nous semble que 
nous sommes d'accord, non seulement avec ^Marshall 
et les meilleurs économistes anglais, mais même avec 
Knies et Schbnberg, peu suspects de tendresse pour 
les doctrines de l'école classique, pour penser qu'il 
n'est pas du tout prudent d'abandonner, comme le dit 
excellemment Mazzani, les trésors que nous possédons 
pour la prévision audacieuse de conquêtes nouvelles. Il 
ne sufïît pas, pour nous persuader du contraire, de 
nous rappeler l'influence bien connue qu'exercent sur 
les faits économiques d'autres faits sociaux de di- 
verse nature, et même, nous ne devons pas roublier. 



62 CARACTERES 

les phénomènes physiques, parce que de cet enchaî- 
nement des faits réels on ne peut pas déduire qu'il 
n'est ni possible ni opportun de faire une étude sé- 
parée des différentes causes dont les faits dépendent 
alors que, comme le remarque (Jherbuliez, la tendance 
du progrès intellectuel nous porte non pas à confondre 
mais à diviser et à subdiviser les différentes sciences, 
pour pouvoir mieux les étudier avec des méthodes mieux 
appropriées. 

C'est ce que nous répondrons à Ingram, qui soutient 
brillamment la thèse contraire, et aussi à Cognetti 
qui reproduit les mêmes idées avec des arguments ana- 
logues et qui le fait (au dire de Philippovich) avec 
beaucoup de chaleur mais peu de succès. 

J. K. Ingram, The présent position and prospects of 
poiitical economy. London, 1876 (traduit en alle- 
mand par V. Scheel. Jena, 1879 et en français dans 
le Journ. des Écon., mars 1877). 

S. Cognetti de Martiis, L'economia corne scienza auio- 
noma. Torino 1886. 

A. Ma.TshSiU, The présent position ofecoiwmics. London, 
1885. 



S 3. — CARACTÈRES DE LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE 

Il nous reste peu de choses à dire sur la politique 
économique pour ne pas répéter des choses déjà dites 
et parce qu'il s'agit de propositions moins controversées. 
La politique économique qui fournit au législateur et 
à l'administrateur des principes directeurs pour le bon 
exercice des attributions économiques de l'État, de la 
province et de la commune, n'est pas, comme l'écono- 
mie pure, une science comprise dans les sciences so- 
ciales, mais un art qui, s' occupant de matières étroite- 
ment unies à la doctrine du gouvernement, forme 



DE l'économie politique 63 

partie intégrante des disciplines politiques ; elle est, 
comme nous l'avons dit déjà, une branche de la 
Politique administrative (science de l'administration) 
qui, pour sa partie financière, a déjà conquis une auto- 
nomie propre soit à l'égard de la Politique, soit à 
l'égard de l'Économie, tandis que, pour la partie éco- 
nomique (au sens étroit) cette séparation n'est pas encore 
accomplie. 

Le mélange et la confusion de l'économie sociale et 
de la politique économique, qu'on a longtemps et très 
généralement considérées — opinion aujourd'hui en 
core très répandue — comme une seule discipline, a 
été en fait très nuisible aux progrès de l'une et de 
l'autre , parce que, en ne distinguant pas nettement les 
vérités de la science des règles de l'art, on devait 
nécessairement sacrifier les premières aux secondes ou 
celles-ci à celles-là. 

En désignant les unes et les autres par le terme 
équivoque de principes, ou, ce qui est pis encore, par la 
dénomination générique de lois, on ne donnait pas 
une attention suffisante à la double signification de ce 
dernier mot, qui, au sens juridico-politico-moral, 
indique un précepte d'une autorité compétente, renforcé 
par une sanction externe ou interne, tandis qu'au con- 
traire, au sens strictement scientifique, il indique le 
mode d'action de certaines forces qui tendent à pro- 
duire constamment les mêmes effets. De là découlent 
de regrettables conséquences que nous résumons 
brièvement : 

1° On n'a pas réussi à déterminer avec précision la 
sphère d'action de l'économie politique, ce qui du reste 
était inévitable. La science économique a besoin que son 
domaine soit rigoureusement circonscrit, condition né- 
cessaire d'une étude adéquate et approfondie, tandis que 
l'art ne réussira jamais à formuler des règles qui aient 



64 CARACTÈRES 

une action sur la pratique,' s'il s'imagine pouvoir les 
déduire d'une seule science, quelque rapport étroit 
qu'elle ait avec son propre objet. 

2° La confusion de la science et de l'art enlève à la 
première le caractère de l'impartialité, car son devoir 
est de rechercher la vérité pour elle-même, sans se 
préoccuper des applications vertueuses ou vicieuses, 
utiles ou nuisibles qu'on en peut faire. C'est ainsi que 
la chimie pharmaceutique apprend à préparer l'arsenic 
au médecin qui se propose de guérir les malades 
comme au scélérat qui veut empoisonner sa victime ; 
de même l'économie sociale doit s'occuper de la con- 
nexion des phénomènes qu'elle étudie, en conservant 
une entière neutralité entre les intérêts opposés de 
classe et les différents systèmes de gouvernemeut. 
Quand au contraire la seience n'est pas bien distincte 
de l'art, on tombe insensiblement dans cette erreur 
dangereuse de considérer la vérité non pas comme un 
but, mais comme un moyen propre à défendre ou à 
combattre un système déterminé. La confusion de l'é- 
conomie sociale et de la politique économique a conduit 
beaucoup de pseudo-économistes à considérer la science 
comme un arsenal d'armes propres à défendre l'appli- 
cation inconditionnée et universelle du libre échange ; 
elle a suggéré àd'autres, des optimistes et des quiétistes, 
de rechercher dans la science des arguments pour faire 
l'apologie de lalibre concurrence, pour démontrer l'har- 
monie universelle des intérêts, pour nier la possibilité 
de tout conflit, même partiel, entre le capital et le tra- 
vail, entre l'entrepreneur et l'ouvrier; d'autres au con- 
traire, des pessimistes et des révolutionnaires, ont 
voulu trouver dans cette même science des arguments 
pour défendre des réformes plus ou moins radicales, 
pour supprimer l'anarchie qu'ils croient être une ton- 
séquence inévitable de la propriété privée et de la 



DE L ÉCONOMIE POLITIQUE 65 

concurrence, que leurs adversaires considèrent au 
contraire comme les pivots de la distribution naturelle 
des richesses, d'après eux la seule admissible. 

3° L^emploi ambigu du mot loi appliqué aux propo- 
sitions de la science, qui tend à la connaissance, comme 
aux règles de l'art, pour lequel les connaissances sont 
un moyen pour diriger l'action, conduit à deux erreurs 
opposées et très regrettables. D'un côté, on décore du 
nom pompeux de lois scientifiques, et partant appli- 
cables à tous les cas, de simples règles essentiellement 
changeantes et nécessairement soumises à de nom- 
breuses exceptions. Ainsi, par exemple, on appela loi 
de la science le « laisser faire » et on en réclama (les 
disciples de Bastiat et ceux de l'école de Manchester) 
l'application immédiate sans tenir compte ni de la 
variété des conditions, ni de l'influence des précédents, 
ni même, dans l'hypothèse la plus favorable, de la 
nécessité de prudentes dispositions transitoires. On 
oublia que même le sacro-saint précepte de ne pas tuer 
ne peut pas être considéré comme ayant une valeur 
absolue, parce qu'il souffre une exception au sas où la 
mort de l'injuste agresseur est nécessaire pour sauver 
la vie de l'innocenie victime. Inversement quelques 
écrivains récents ont refusé aux lois scientifiques le 
caractère d'universalité et ils ont créé ce concept hybride 
de lois sujettes à des exceptions, tandis que, au contraire, 
même pour les phénomènes complexes sur lesquels des 
causes diverses agissent simultanément, le résultat en 
apparence exceptionnel fournit la preuve de l'action 
des différentes lois concourantes. Pourrait-on soutenir 
que l'ascension du mercure dans le tube thermomé- 
tique ou l'ascension des ballons aérostatiques sont une 
exception à la loi de la pesanteur? Un exemple typique 
de cette confusion entre la loi scientifique et la règle 
d'application nous est fourni parRossiqui, recherchant 



66 CARACTÈRES 

la loi de la valeur, préfère la formule de coût de pro- 
duction à celle de l'offre et de la demande, parce que 
cette dernière, dil-il. est plus vraie mais moins utile. 

De tout ce qui précède il résulte qu'il est désirable, 
aussi bien dans l'intérêt de l'économie sociale que de 
la politique économique, qu'on en fasse une étude dis- 
tincte et selon des critères correspondant à leur carac- 
tère formel opposé, afin que, d'un côté, on conserve à 
la science son caractère général et son indépendance 
de tout but purement pratique, en la dépouillant en 
niême temps de toute prétention à une traduction 
immédiate de ses vérités en règles d'application instan- 
tanée et universelle, et que l'on conserve, d'autre part, 
à l'art le précieux concours des vérités qui lui sont four- 
nies par les différentes .sciences pour arriver à des pré- 
ceptes dénature relative etsu.sceptibles de modifications 
profondes. 

En soutenant, comme nous le fai,sons, la nécessité 
d'une séparation de la politique économique et de l'éco- 
nomie sociale, nous ne voulons point critiquer les éco- 
nomistes qui (comme Mill, Cairnes, Jevons, pour nous 
en tenir à quelques noms illustres) ont traité des ques- 
tions de législation économique. Nous reconnaissons 
même, d'une façon explicite, qu'il est très désirable 
qu'on continue dans cette voie, spécialement pour les 
problèmes (comme la monnaie, le crédit, les banques, 
le commerce, les tarifs douaniers, etc.) pour lesquels le 
critère économique est évidemment le plus important. 
Il faut simplement remarquer que, lorsque les écono- 
mistes s'occupent de ces questions, ils ne doivent pas 
oublier qu'ils abandonnent pour un moment leurs 
recherches scientifitjues habituelles et qu'ils doivent par 
conséquent s'inspirer de critères absolument différents. 

S. van Houlen, De Staathuishoudkunde als Wetens- 
chap en Kunst. TTroningen, 1866. 



CHAPITRE V 
DÉNOMINATIONS ET DÉFINITIONS 

DE ^ÉCONOMIE POLITIQUE 



Sans attribuer une importance excessive aux discus- 
sions, jamais éteintes, au sujet des dénominations et des 
définitions de l'économie politique, et en reconnais- 
sant même que leur énumération minutieuse, sans 
jamais être complète, se réduirait à un déploiement 
inutile d'érudition facile , nous pensons cependant 
qu'une critique sommaire des principales dénomina- 
tions et définitions peut être utile pour rendre plus 
clair ce que nous avons dit dans les chapitres précé- 
dents. 

§ i"'". — DÉNOMINATIONS 

Dans le langage courant, le mot économie équivaut 
à parcimonie, épargne, ou bien il indique (économie de 
l'univers, du corps humain, etc.) un tout systématique, 
rappelant, dans tous les cas, les idées de proportion, 
d'ordre, d'harmonie. 

Si on s'en tient à l'étymologie (de oixo; maison et 
vôao; loi), économie signifie loi de la maison, gouverne- 
ment de la famille, ou, au sens que l'école appelle 
subjectif, discipline qui s'occupe, ou du gouvernement de 
la maison, ou de cet objet plus restreint, le gouvernement 
des biens matériels appartenant à la famille. La combi- 
naison du substantif économie et de l'adjectif politique 
(de TTOAi;, cité ou État) indique le gouvernement de l'État, 



68 DÉNOMINATIONS ET DÉFINITIONS 

OU, ici aussi dans un sens plus étroit, gouvernement de 
ses biens, et l'économie politique s'oppose ainsi, par un 
étrange pléonasme, à ce qu'on appelle l'économie do- 
mestique. Au point de vue subjectif, l'économie politique 
serait la doctrine du gouvernement ou bien des finances 
publiques. 

Il résulte de là que la signification courante, comme 
son sens étymologique, ne correspondent nullement au 
sens scientifique conventionnel de l'expression économie 
politique. C'est alors une discipline qui, d'un côté, ne 
prend en considération qu'une petite partie des attribu- 
tions de l'État, de l'autre, au contraire, ne s'occupe pas 
uniquement des richesses de l'Etat et pourrait même 
subsister et conserver toute son importance si l'État 
n'existait pas, c'est-à-dire dans cet état d'anarchie qui 
est pour le plus grand nombre symbole de terreur et 
pour quelques-uns idéal de perfection. Il ne faut donc 
pas s'étonner si on a quelquefois propo.sé de remplacer 
l'expression d'économie politique par une autre qui 
réponde mieux au véritable caractère de cette discipline. 

Les uns voudraient remettre en honneur l'expression 
d'économie civile, qui remonte à Genovesi ; d'autres, en 
plus grand nombre, préfèrent l'expression d'économie 
publique (Beccaria, Verri, Pecchio, Minghetti;; d'autres, 
cnfin^ en très grand nombre en Allemagne, voudraient 
imposer le mot d'économie d'État, sans s'apercevoir que 
toutes ces expressions ont le défaut commun d'être 
ambiguës comme celle qu'ils combattent. 

Un autre groupe d'écrivains, pour la plupart Français 
et Italiéiis (comme Scialoja, De Augustinis, Reymond, 
Ciccone), emploient l'expression d'économie sociale 
(dont nous nous sommes servi pour désigner unique- 
ment l'économie rationnelle), soit pour lui donner pour 
champ d'observation toute la science sociale, soit, au 
contraire, en évitant cette usurpation, soit, enfin, pour 



I 



DE l'économie politique 69 

indiquer (comme le fit Ott, disciple du socialiste Bûchez) 
les réformes que les économistes devaient, selon lui, 
défendre. 

La dénomination d'économie du peuple et la déno- 
mination équivalente d'économie nationale (adoptée, dès 
1774, par Ortes) ont un plus grand nombre de partisans. 
Celle-ci est la plus courante en Allemagne, parce que, 
dans l'opinion de l'école dominante, l'expression écono- 
mie nationale exprime clairement le système de la pro- 
tection douanière que les disciples de List opposent à 
celui du libre échange, qu'ils considèrent comme un 
corrollaire de l'économie cosmopolite anglaise. Même 
en faisant abstraction de cette question, qui concerne non 
pas la science mais plutôt ses applications, nous sommes 
nettement adversaires des locutions d'économie du 
peuple et d'économie nationale, parce qu'elles impli- 
quent une erreur fondamentale ; elles rapportent les 
phénomènes de la science pure aux soi-disant person- 
nalités économiques de la nation et du peuple, tandis 
que, au contraire, elle doit étudier, comme nous l'avons 
déjà dit, les faits multiples et réels auxquels donnent 
lieu les relations spontanées du trafic entre les diffé- 
rentes économies individuelles ou collectives, associées 
ou en concurrence, même en dehors de toute influence 
ethnique ou politique. 

Pour d'autres raisons, nous ne pouvons accepter la 
dénomination d'économie industrielle, qui constitue 
pour nous une branche de l'économie privée. C'est le 
titre qu'a porté la chaire créée, en 1819, pour J.-B. Say 
au Conservatoire des Arts et Métiers, dans le but trop 
manifeste d'éviter une expression qui pouvait, prise ù 
la lettre, porter ombragea un gouvernement peu disposé 
à laisser se répandre des doctrines qui se rapportaient, 
d'une manière quelconque, à l'administration publique. 

N'espérant pas porter remède par d'autres adjectifs 



70 DÉNOMINATIONS ET DÉFINITIONS 

aux défauts inhérents à la locution depuis longtemps 
déjà adoptée, quelques économistes ont proposé d'y 
renoncer, et se sont servis (par exemple Cherbuliez) de 
l'expression de science économique, ou même d'écono- 
mie, ou d'économique (Garnier, Jevons, Macleod, Mar- 
shall, etc.), remettant en usage le langage des philoso- 
phes grecs, accepté par Hutcheson (1748), sans voir 
cependant que, conformément au sens étymologique, 
les Grecs désignaient par ce mot l'économie domestique, 
et qu'à notre époque, au contraire, cette dénomination 
générique peut comprendre aussi bien l'économie poli- 
tique que l'économie privée. 

Il y eut, enfin, des écrivains qui, sans abandonner le 
vocabulaire grec, ont proposé de recourir à une dénomi- 
nation tout à fait différente, en empruntant à la Poli- 
tique d'Aristote le mot chrématistique (employé dans 
un sens péjoratif par Sismondi), ou en formant le mot 
chrysologie, ou ploutonomie (Robert Gujard), ou plou- 
tologie et ergonomie (Courcelle-Seneuil et Hearn), ou 
catallactique (Whately), qui sont tous des néologismes 
non acceptés ou inacceptables, parce qu'ils désignent 
la richesse et non les actions humaines qui s'y rappor- 
tent; parce que, en outre, ils considèrent la richesse 
d'une façon trop générale et trop indéterminée, et que 
le mot catallactique indique l'échange, phénomène sans 
doute très important pour l'économie, mais qui cepen- 
dant no l'embrasse pas tout entière. 

Faute d'expression meilleure, il nous semble bon de 
conserver celle d'économie politique, qui sert de titre 
au livre publié, en 1615, par Montchrétien de Vatteville, 
et qui a été adoptée par Steuart (1767), par Verri (1771), 
par Smith (1776), et qui depuis, sur son exemple, a été 
et est encore la plus employée, notamment en Angle- 
terre, en France, en Italie, en Amérique, dans la science 
et dans l'enseignement. 



J 



DE L ECONOMIE POLITIQUE / 1 

Il ne faudrait pas s'imaginer que les économistes 
seuls n'ont pas réussi à se forger une dénomination 
correcte pour la discipline qu'ils cultivent. Les physi- 
ciens, les chimistes, les métaphysiciens ne sont-ils pas 
dans une situation pire, puisqu'ils sont forcés d'indi- 
quer l'objet de leurs études par des mots qui, pris dans 
leur sens étymologique, ne l'expriment en aucune ma- 
nière, ou ne le font qae d'une manière vague et quel- 
quefois inexacte? Quel inconvénient y a-t-il pour les 
physiciens et les physiologues, ou pour les géographes 
et les géologues, à se servir de mots dont les sens sont 
analogues pour indiquer des disciplines séparées, 
comme tout le monde le sait, par des limites que la 
recherche moderne a établies avec une exactitude suffi- 
sante ? 

Jos. Garnier, De l'origine et de la filiation du motéco- 
r.omie politique. (In Journal des Économistes, 
1852. Tome 32% pp. 300-316; tome 33"= pp. 11-23). 



S l. DEFINITIONS 

Les définitions ont une tout autre importance que 
les dénominations parce qu'elles servent à indiquer 
l'objet, le rôle et le but de chacune des disciplines. 
Bien qu'elles se trouvent d'ordinaire, pour la commo- 
dité de l'exposition, au début des traités scientifiques, 
les définitions, souvent négligées par des écrivains de 
grand mérite, n'arrivent que tard, parce qu'elles sup- 
posent un état assez avancé de la recherche et consti- 
tuent non pas ses premiers, mais ses derniers résultats. 
Loin d'être dangereuses et de n'être, comme on l'af- 
firme quelquefois, que d'oiseuses et stériles questions 
de mots, les définitions, pourvu qu'elles satisfassent à 
ces trois conditions, d'être précises, claires et brèves, 



7*2 DÉNOMINATIONS ET DÉFINITIONS 

sont un moyen nécessaire pour éviter les sophismes 
dans lesquels on tombe, en se servant de termes mal 
définis et auxquels on attribue involontairement des 
significations différentes dans le même raisonnement. 
Mais il ne faut pas oublier que les définitions ont un 
caractère purement provisoire, parce que les progrès 
continus dos sciences nécessitent des changements 
correspondants ec parce que, de plus, toute définition a 
le défaut inévitable d'être quelque chose d'arbitraire, 
en tant qu'elle établit des lignes absolues de séparation 
entre des phénomènes qui se relient entre eux sans une 
véritable solution de continuité. Il convient, par consé- 
quent, sans renoncer au précieux secours des défini- 
tions, de faire connaître, au besoin, les cas limites 
auxquels les définitions elles-mêmes ne peuvent pas 
parfaitement s"adapter. Enfin, il faut noter que, malgré 
l'extrême difficulté et parfois même l'impossibilité de 
trouver une formule satisfaisant aux conditions indi- 
quées, il n'en résulte pas que le temps employé pour 
arriver, avec plus ou moins de succès, à cette fin a été 
perdu. Comme le remarque avec sa finesse accoutumée 
Sidgwick, la valeur des définitions ne se mesure pns 
aux mots qui la composent, mais bien aux discussions 
qui s'y rapportent: celles-ci impliquent toujours l'ana- 
lyse de faits concrets, la distinction des points essen- 
tiels, des points purement accidentels, et constituent 
par suite la base sûre de jugements et de classifications 
d'importance capitale. 

Cela étant admis, et rappelant ce que nous avons dit 
sur le concept, les relations, les caractères de la dualité 
des doctrines comprises dans l'économie politique, il 
ne nous semble pas difficile de tenter une critique 
résumée des définitions courantes, en signalant leurs 
défauts soit au point de vue matériel et spécifique, soit 
au point de vue logique et général. 



DE l'Économie politique 78 

Sans nous attarder à relever le défaut trop manifeste 
de clarté et de brièveté de beaucoup de définitions (et 
aussi pour ne pas en faire un examen détaillé) nous fe- 
rons remarquer que presque toutes les définitions pèchent 
contre l'exactitude, et cela parce qu'elles assignent à 
réconomie un objet trop vaste ou trop étroit, ou parce 
qu'eHes en expriment imparfaitement le rôle et le but, 
ou qu'elles en changent essentiellement les caractères. 

On attribue à l'économie politique un objet trop 
vaste lorsqu'on la définit la doctrine de la civilisation, 
de l'intérêt personnel, de l'utile, du commode, des 
besoins et de leur satisfaction, ou lorsqu'on en fait la 
théorie du bien-être physique, ou même seulement celle 
du bien-être matériel, parce que ces locutions se rap- 
portent d'une façon manifeste même à des intérêts non 
économiques. 

On commet une erreur analogue lorsque, confondant 
le champ de recherche de l'économie politique avec 
celui de toutes les disciplines économiques et même 
des disciplines te(;hnologiques, en définit l'économie, 
la science (ou la philosophie, ou la métaphysique) de la 
richesse. On commetalors une erreur grave, parce qu'on 
prend pour objet de l'économie les richesses, c'est- 
à-dire l'ensemble des biens matériels échangeables, et 
non pas les actions humaines qui concernent l'ordre 
social des richesses. On évite, en partie, cette erreur 
lorsqu'avec Coquelin on assigne comme but à l'éco- 
nomie politique l'étude de Tindustrie, ou, comme on le 
dit aussi, du travail et de sa rétribution. 

Il nous faut repousser, à un autre point de vue, mais 
toujours parce qu'elles élargissent d'une façon exces- 
sive le champ de recherche de l'économie politique, 
les définitions de ceux qui, comme Say (dans son 
Cours), la confondent avec la science sociale et lui don- 
nent par conséquent pour rôle de résoudre, de son 



74 DÉNOMINATIONS ET DÉFINITIONS 

point de vue nécessairement circonscrit, tous les pro- 
blèmes qui se rattachent à la vie civile, dépassant ainsi 
sa sphère naturelle de compétence. 

Nous devons au contraire repousser comme trop 
restrictives, au point de vue 'matériel, les définitions 
qui font de l'économie politique la doctrine de l'échange, 
du commerce, de la valeur, de la propriété, matières 
très importantes sans doute, mais qui ne concernent 
pas l'activité économique tout entière, mais seulement 
celle qui se réfère à la circulation ou à la distribution 
des richesses. 

On restreint trop, au point de vue formel, le cercle 
d'investigation de l'économie politique lorsque, ne 
tenant compte que de ses applications, on la confond 
avec l'art de s'enrichir (économie privée), ou avec celui 
de protéger et de favoriser la richesse privée comme la 
richesse publique (politique économique), ou lorsque, se 
limitant au contraire à la science seule, on lui assigne 
pour rôle d'expliquer les phénomènes de la richesse 
sociale, mais non pas celui d'indiquer les meilleurs 
moyens pour la conserver et pour l'augmenter. 

Il faut ajouter, pour compléter et rectifier ce que nous 
avons dit, que la plupart des formules que nous avons 
combattues, soit parce c[u'elles sont trop larges, soit 
parce qu'elles sont trop étroites, ont les unes et les 
autres ce défaut, parce qu'elles attribuent à l'économie 
politique un objet trop vaste (civilisation, bien-être, 
intérêt personnel, richesse), et en même temps un rôle 
circonscrit uniquement à la science ou a l'art. 

On ne peut pas davantage admettre d'autres défini- 
tions qui changent complètement le caractère de l'éco- 
nomie politique pour en faire une science historique 
qui étudie les lois de développement et non les lois 
rationnelles des phénomènes économiques, ou une 
doctrine morale qui recherche des idéals pour une équi- 



DE L ECONOMIE POLITIQUE / .) 

table répartition des biens matériels, ou un art en tout 
et pour tout subordonné aux critères juridiques et politi- 
ques, ou pour la réduire, au contraire, à une science 
purement étiologique selon quelques-uns, ou unique- 
ment morphologique, selon d'autres. Nous ne pouvons, 
enfin, accepter l'opinion de ceux qui considèrent 
comme complètement étrangères à l'économie sociale 
les lois empiriques fournies par la statistique écono- 
mique, et cela parce que, dans certains cas, il n'est pas 
possible d'aller plus loin, tandis que dans d'autres, 
comme nous l'avons noté, les lois empiriques ont été ou 
peuvent devenir plus tard une aide pour la découverte 
des véritables lois scientifiques. 

Le dissentiment des économistes au sujet des défini- 
tions, qui ne peut certes pas contribuer à leur assurer 
le respect et la sympathie des profanes, est toujours 
déploré et il le fut, en d'autres temps, par Peilegrino 
Rossi qui reproduisit, avec vivacité, les lamentations 
de Ssnior et de Mac Culloch. Il nous semble que ces 
controverses, plus souvent app-jrentes que réelles, 
parce qu'elles sont agitées par des auteurs qui, s'ils 
sont en désaccord sur les définitions, s'accordent sur 
la qualité des matières comprises dans l'économie et 
quelquefois même sur la façon de les traiter, ne suf- 
fisent à justifier ni les invectives des adversaires, ni 
les cris de douleur des écrivains timides de notre dis- 
cipline. 

Qu'on remarque, tout d'abord, que ces disputes exis- 
tent avec autant d'acharnement et d'insistauv^e pour 
d'autres sciences que l'on qualifie cependant de posi- 
tives et d'exactes ; qu'on remarque, ensuite, que la diver- 
gence entre les définitions proposées par des auteurs par- 
venus justement à une grande renommée, à des époques 
différentes, est, non seulement naturelle, mais désirable 
aussi, parce qu'elle atteste les progrès que la scienc^e a 



76 DÉNOMINATIONS ET DÉFINITIONS 

déjà faits; qu'on remarque enfin que les variétés sont 
plus fréquentes clans les définitions des écrivains incom- 
pétents ou médiocres, et qu'elles n'ont alors aucune 
importance et s'expliquent facilement, quand on songe 
que celui qui ne peut apporter d'utiles découvertes à la 
science, cherche précisément, dans les controverses de 
pure forme, le moyen aussi facile que peu enviable 
d'acquérir auprès du commun des lecteurs la renoih- 
mée d'écrivain original. 

Quelques auteurs de logique, qui ont été au.ssi d'émi- 
nents économistes, se sont occupés expressément des 
définitions dans l'économie politique (Wately, Stuart 
Mill. .levons). On peut con.sulter aussi les monographies 
suivantes : 

Th, Rob. Mallhus, The définitions of poUiical economy. 
London, )8J7. 

J. E. Calmes, The character and logical method of po- 
Uiical economy. London, 1870, pp. 134-148. 

Fr. Jul. Neumann, Grundhegriffeder Yolksicirlhschafts- 
lehre, in Hanlbuch der polit. Oekon., de G. Schôn- 
berg. 3« édit., vol.] (Tubingen, 1890), pp. 133-174. 

C. Menger, Untersuchungen, etc. Leipzig, 1883. 

J. N. Keynes, The scope and method of political eco- 
nomy. London, 1891, pp. 146-163. 

On trouve dans les œuvres suivantes un bon noml^re 
de définitions de l'économie politique : elles ont été 
recueillies avec beaucoup de soin, mais elles ne sont 
pas toujours jugées avec assez d'exactitude. 

J. Kautz, Die Xational-Oekonomie als Wissenschaft. 
Wien, 1858, pp. 286-291. 

Jos. Garnier, But et limites de Vécon. polit., dans ses 
Notes et Petits Traités, etc. Paris, 1865, p. 83 et suiv. 

M. Carreras y Gonzalez, Philosophie de la science éco- 
nomique. Paris. 1881, pp. 20-27. 

C. Supino, La drfinizione delV economia polit ica. Mi- 
lano, 1883. 



CHAPITRE VI 
DES MÉTHODES DANS L'ÉCONOMIE POLITIQUE 



Ces dissentiments au sujet des caractères de l'écono- 
mie politique en entraînent d'autres, non moins persis- 
tants, sur les méthodes, parce qu'on ne peut être 
d'accord sur les moyens quand on est en désaccord sur 
les fins. Si, en effet, la logique fournit des règles gé- 
nérales sur l'art de raisonner, il est incontestable, 
d'autre part, que chaque discipline a une méthode 
propre appropriée à l'objet, au rôle, aux buts qui la dis- 
tinguent des autres. On ne peut pas suivre les mêmes 
routes pour découvrir des idéals, des règles de conduite, 
des lois historiques, des régularités empiriques, des lois 
scientifiques. Aussi la méthode de l'économie sera-t-elle 
absolument différente suivant qu'on la confond avec 
l'éthique, ou qu'on lui assigne un but historico-des- 
criptif, qu'on en fait une science ou qu'on la réduit à un 
art. Si nous faisons abstraction des erreurs commises 
au sujet des caractères de l'économie politique et en la 
considérant, ce qu''elle est aujourd'hui, comme une 
science et comme un art, il en résulte qu'il n'est pas 
exact d'imaginer une méthode unique pour atteindre 
des buts si disparates. 

La recherche des . méthodes de l'économie , déjà 
assez malaisée par elle-même, est rendue plus difficile 
encore, pour ne pas dire impossible, quand elle est faite 
par des personnes auxquelles manque la préparation 
philosophique nécessaire, c'est-à-dire, qui n'ont pas des 
idées correctes et précises sur la nature et les rôles de 



78 DES MÉTHODES 

la méthode en général et sur la meilleure façon de 
trouver celle des disciplines particulières. 

Certains, par exemple, croyant combattre la méthode 
déductive, attaquent la méthode métaphysique, qui part 
d'hypothèses arbitraires pour arriver nécessairement à 
des conséquences erronées, ignorant ou feignant d'igno- 
rer qu'une jjareille méthode, qui répond à l'enfance de 
quelques-unes des sciences physiques, n'a jamais été 
adoptée par aucun écrivain sérieux des sciences sociales, 
et n'a, en tous cas, rien de commun avec la méthode 
déductive qui, comme la méthode inductive, dont elle 
est l'opposé, est fondée sur l'observation. 

D'autres, au contraire, affirment avec force que 
l'économie est une science inductive, ou même une 
science expérimentale, ou que, du moins, elle doit em- 
ployer cette méthode si elle veut faire des progrès et 
abandonner les stériles déductions, alors que l'histoire 
des sciences A'éritablement inductives et expérimentales 
nous apprend qu'elles atteignent le plus haut degré de 
perfection possible quand elles arrivent au stade dé- 
ductif. 

D'autres enfin, tout en évitant ces erreurs, se con- 
tentent d'affirmer, par un éclectisme facile, que l'éco- 
nomie politique se sert de la méthode inductive non 
moins que de la méthode déductive, de l'observation et 
du raisonnement, comme s'il était possible d'imaginer 
une discipline positive qui procède autrement. Ils ne 
voient pas que le nœud de la question consiste précisé- 
ment à savoir dans quel ordre, dans quelles proportions 
et pour quels buts se combinent et alternent le proces- 
sus inductif et le processus déductif ; si l'un et l'autre, 
ou l'un ou l'autre seulement, fournissent les prémisses 
et les conclusions ; si et dans quelle mesure ils peu- 
vent aider à l'invention, ou seulement à la démonstra- 
tion et à la vérification ; s'ils peuvent conduire à la 



DANS l'économie l'OLITIQUE 79 

découverte de lois scientifiques véritables et quels sont, 
en cas d'affirmation, les degrés de leur certitude et les 
limites de leur application ; si, enfin, l'importance rela- 
tive de l'induction et de la déduction est toujours la 
même, pour les diverses parties d'une même science, 
aux différents stades de ses investigations, et aux di- 
verses périodes historiques qui marquent les progrès de 
chaque discipline. 

Une dernière équivoque, tout aussi regrettable que 
les autres, dans la question qui nous occupe, dépend de 
ce fait que la plupart des écrivains se sont inutilement 
appliqués à combattre ou à concilier entre elles les dif- 
férentes théories énoncées sur la méthode, comme si 
l'on devait, toujours à nouveau, rechercher dans le vide 
une méthode nouvelle et correcte et l'opposer aux 
vieilles et fausses méthodes des écrivains antérieurs, 
tandis qu'au contraire la seule recherche vraiment po- 
sitive et utile consiste dans la recherche des méthodes 
qui nous ont réellement conquis notre patrimoine scien- 
tifique actuel en fait d'économie politique. Si on avait 
toujours suivi cette voie on aurait vu que les grands 
maîtres de la science, souvent en désaccord sur la théorie 
de la méthode, ont été merveilleusement d'accord pour 
se servir de celles qui sont les plus propres à l'explica- 
tion des phénomènes et à l'étude des questions d'écono- 
mie pure ou appliquée dont ils s'occupaient. 

Adam Smith, qui est pour quelques-uns le prototype 
de la méthode déductive, pour d'autres le maître de 
la méthode inductive, et pour d'autres encore le pré- 
curseur de la méthode historique, se sert en réalité 
du processus déductif et du processus inductif tout en 
recourant parfois à l'analyse psychologique et parfois 
aux faits historiques. Dans la doctrine des salaires, par 
exemple, il recherche déductivement la loi générale et 
il cherche inductivement les causes de leurs variations 



80 DES MÉTHODES 

dans les diverses professions. On peut dire la môme 
chose de Ricardo et de Malthus, qui sont souvent con- 
dérés comme les représentants de deux méthodes 
opposées. S'il est vrai, d'un côté, que Malthus. par la 
nature même du problème de la population, l'a étudié 
en se servant de l'induction historique et statistique, 
d'après les matériaux dont il disposait; s'il est vrai, 
d'un autre côté, que Ricardo employa de préférence la 
déduction , pour résoudre les problèmes les plus 
2'énéraux de la circulation et de la distribution des 
richesses , il n'en est pas moins vrai que Malthus 
s'est servi lui aussi de la déduction dans sa polé- 
mique avec Ricardo sur la théorie de la valeur , 
tandis que Ricardo étudia, avec une entière connais- 
sance des faits concrets, les notions concernant la 
monnaie et le crédit public et privé dans quelques-unes 
de ses monographies. DemêmeMill etCairnes, brillants 
défenseurs de la méthode déductive pour la science 
pure, se sont servis de Tinduction, lorsque, s'occupant 
des questions d'application, ils eurent à étudier les 
paysans propriétaires (Mill], le travail des esclaves, 
l'influence de l'augmentation de la production de l'or 
sur les prix (Cairnes). 

Ceci étant donné, nous exposerons notre manière de 
voir sur les méthodes de l'économie sociale et de la poli- 
tique économique, en les faisant précéder de quelques 
notions de méthodologie générale. 

Ji 1*'. DES MÉTHODES SCIENTIFIQUES EN GÉNÉRAL 

On entend par méthode le processus logique par 
lequel on découvre ou on démontre la viîrité. Elle a 
donc un double rôle, inventif et didactique. On dis- 
tingue, d'après leur point de départ, la méthode déduc- 
tive, qui va du général au particulier et la méthode 



DANS l'économie POLITIQUE 81 

inductive qui va, au contraire, du particulier au 
général, 

La méthode déductive (synthétique, rationnelle, a 
priori) part, en effet, de principes évidents par eux- 
mêmes ou fondés sur Tobservation, et elle en tire, par 
le seul raisonnement, sans le secours des moyens 
extérieurs, les conséquences qu''ils renferment. C'est une 
méthode rigoureuse qui donne des résultats certains 
lorsque les prémisses sont exactes et les déductions 
correctes. On appelle déductives ou exactes, au sens 
étroit du mot, les sciences qui, comme la philosophie 
pure et les mathématiques abstraites, ont leur fonde- 
ment dans la méthode déductive. 

La méthode inductive (analytique, empirique, a 
posteriori) part, au contraire, de l'observation des faits 
particuliers, pour remonter, par des raisonnements 
fondés sur l'expérience , à certaines lois dérivées 
faxiomata ynediaj et ensuite aux lois primitives des 
phénomènes étudiés. C'est une méthode moins sûre, 
surtout si on l'applique à l'explication des faits com- 
plexes et continuellement variables. On appelle induc- 
tives certaines sciences physiques, qui se trouvent 
encore, et malgré de notables progrès, dans un état 
purement empirique, comme, par exemple, la géo- 
logie et la météorologie, et, parmi les sciences so- 
ciales, la statistique, qu'elle soit purement descriptive 
ou qu'elle recherche des régularités de fait. 

D'autres sciences, au contraire, sont appelées posi- 
tives ou exactes, au sens le plus large du mot, parce 
qu'elles se servent alternativement du processus inductif 
et du processus déductif. Telles sont, par exemple, la 
mécanique, l'astronomie, la physique, la chimie, qui, 
après avoir découvert par l'induction quelques lois 
générales , purent en découvrir d'autres et tirer les 
conséquences des premières comme des secondes, en 

6 



82 DES MÉTHODES 

arrivant au stade de la déduction, rendue bien plus par- 
faite par le précieux secours du calcul. 

Comme l'observation est un procédé qui sert à toutes 
les méthodes, soit pour établir les prémisses, soit pour 
trouver les lois, les démontrer, en vérifier les résul- 
tats, ou en déterminer les limites, il est nécessaire 
d'ajouter, pour éviter toute équivoque, quelques notions 
sommaires sur les différentes formes qu'elle peut 
revêtir. 

Au point de vue de la nature des phénomènes, on 
distingue l'observation interne des faits psychiques,, 
sujette à de multiples causes d'erreur par le caractère 
changeant, la délicatesse des phénomènes mêmes et la 
partialité fréquente de l'observateur, de l'observation 
externe, applicable aux faits physiques comme aux faits 
sociaux. 

Au point de vue de la qualité du processus employé, 
on distingue l'observation naturelle et l'observation 
artificielle. 

L'observation naturelle, c'est-à-dire l'observation des 
phénomènes tels qu'ils se présentent, s'élève à des 
degrés différents d'exactitude suivant qu'elle se fait : 

1° Au moyen des sens (internes et externes), et elle 
est pour cela sujette à de nombreuses erreurs qui 
dépendent des imperfections des organes sensitifs ou de 
^a nature des objets, trop petits ou trop éloignés, ou de 
celle des faits extraordinairement complexes ; 

2" Au moyen d'instruments de précision, accom- 
modés à la nature des phénomènes qu'on étudie, 
comme le télescope, le microscope, le thermomètre, le 
baromètre, employés par l'astronome, l'histologiste, le 
naturaliste, le physicien, le météorologiste, etc. 

L'observation artificielle, Texpérimentation, atteint le 
plus haut degré de perfection parce qu'elle reproduit les 
phénomènes en variant à volonté les conditions : 



DANS L'ÉCONOMIE POLITIQUE 83 

1" Par rélimination réelle et alternative des différents 
éléments perturbateurs des phénomènes concrets, qui 
sont de cette façon réduits à leurs formes les plus 
simples, et partant les plus propres à l'étude de l'inten- 
sité de chacune des forces ; 

2° En mettant certains phénomènes complexes , 
comme, par exemple, les phénomènes organiques, qui 
ne peuvent pas être réduits à leurs éléments, en contact 
avec d'autres phénomènes, dans le but de déterminer 
avec une précision quantitative les différentes actions 
et réactions qui en résultent. 

Aussi appelle-t-on expérimentales, au sens exact du 
mot, uniquement ces disciplines inductives qui, comme 
la physique, la chimie et quelques disciplines biolo- 
giques, peuvent faire de véritables expériences. 

Sur la méthode en général et sur l'observation appli- 
quée aux faits sociaux on peut consulter, en dehors des 
auteurs déjà cités, les traités de logique générale 
(Sigwart, Wundt, Bain), les traités de statistique 
(Haushofer, Block, Gabaglio) et en particulier les mono- 
graphies suivantes : 

C. Cornewall Lewis, A trealiseon the methods of obser- 
vation and reasoning in politics. 1852 ; 2 vol. 
(Ouvrage très savant). 

P. A. Dufau, De la méthode d'observation dans les 
sciences morales et politiques. Paris 1866. 



S 2. — DES MÉTHODES DANS i/ÉCONOMIE POLITIQUE 

En nous servant des observations faites et en nous 
rappelant le caractère relatif de la question posée, 
nous allons exposer avec la plus grande clarté et la 
plus grande précision possible quelles sont les méthodes 
les mieux appropriées aux investigations économiques, 



04 DES METHODES 

en résumant, avec les modifications nécessaires, ce 
qu'ont enseigné sur ce sujet d'autres écrivains qui en 
ont parlé brièvement, mais avec science (Mangoldt, 
Bôhm-Bawerk, Cohn, Philippovich, Sidgwick, Mar- 
shall) et d'autres qui s'en sont spécialement occupés 
(Cairnes, Heymans. Menger, Dietzel, Keynes) dans leurs 
excellents traités de logique économique. 

Remarquons, tout d'abord, que toute controverse sur 
la méthode de la politique économique nous semble 
oiseuse pour ne pas dire impossible, parce que, devant 
suggérer au législateur les critères généraux du bon 
gouvernement économique et financier, qui convien- 
nent aux différentes conditions de temps, de lieu et de 
civilisation, elle doit nécessairement se servir de l'in- 
duction^ qualitative et quantitative, en puisant dans 
les nombreuses observations données par l'histoire et 
par la statistique économique. La politique économique 
est donc une discipline principalement inductive ; c'est 
également de l'induction, et en particulier de l'induc- 
tion individuelle, fondée sur sa propre exj)érience que 
doit se servir l'administrateur qui applique ces critères 
à chaque cas concret. 

Remarquons, en second lieu, en nous contentant de 
parler de l'économie sociale, et en nous en tenant, 
comme il convient, à la méthode effectivement suivie 
par les plus profonds économistes, que ces auteurs 
ont fondé sur Tobservation de certains faits psychiques 
(internes) et de certains faits physiques (externes) de 
caractère élémentaire quelques prémis.ses, pour arriver 
ensuite, au moyen de déductions suivies, à la connais- 
sance des lois générales de la circulation et de la 
distribution des richesses, c'est-à-dire aux théories les 
plus difficiles et les plus importantes de l'économie 
sociale. 

Ces prémisses, clairement énoncées par quelques 



DANS L ÉCONOMIE POLITIQUE bO 

écrivains, spécialement par des écrivains anglais (Senior, 
Cairnes, Bagehot), ne peuvent pas en vérité être déter- 
minées a priori, parce que leur nombre varie continuel- 
lement, soit par la nature des phénomènes qu'on étu- 
die, soit par le degré plus ou moins grand d'exacti- 
tude auquel on veut pousser la recherche. Il est 
évident qu'il faut commencer par un petit nombre de 
prémisses afin de simplifier le raisonnement, et en 
prendre successivement d'autres afin de s'approcher le 
plus possible de la réalité, courant ainsi le danger de 
rendre l'argumentation plus compliquée et les erreurs 
plus faciles. 

Bien qu'il soit impossible de faire une énumération 
complète des prémisses de l'économie déductive, nous 
pensons qu'il est possible et nécessaire d'énoncer les 
prémisses les plus générales qui sont le fondement 
implicite ou explicite des théories les plus importantes 
de la science pure ; nous n'ignorons pas d'ailleurs 
quelle difficulté il y a à les formuler de façon à éviter 
toutes les objections : 

1" Dans Tordre économique le moteur principal et 
ordinaire des actions humaines est l'intérêt personnel, 
qui nous pousse à rechercher le gain le plus grand avec 
la moindre somme d'efforts, de sacrifices et de risques 
possible (loi du moindre effort). 

2" La terre nécessaire à l'homme pour vivre et pour 
travailler est limitée non seulement dans son étendue, 
mais aussi dans sa fécondité parce que, dans des cir- 
constances données, il arrive tôt ou tard un moment où 
les nouvelles applications du capital et du travail à une 
quantité donnée de terrain donnent un produit moins 
que proportionnel aux moyens de culture (loi des reve- 
nus décroissants). 

3° La tendance physico-psychique de la race humaine 
à se multiplier est constamment supérieure à la possibi- 



86 DES MÉTHODES 

lité d'augmenter les moyens de subsistance qui lui sont 
indispensables (loi de la population). 

Etant données ces prémisses et l'hypothèse de la 
libre concurrence, c'est-à-dire de la pleine liberté con- 
tractuelle (excluant la violence et la fraude) et la pleine 
connaissance du marché (excluant l'ignorance et l'er- 
reur), les économistes classiques ont déduit la théorie 
de la valeur et celles de la circulation et de la distribu- 
tion des richesses, qui en sont le corollaire. 

Si, pour juger de la solidité de ces déductions scien- 
tifiques, nous examinons le degré de certitude des pré- 
misses sur lesquelles elles s'appuient, nous trouvons 
qu'elles se résolvent en faits évidents par eux-mêmes, 
ou démontrés empiriquement par d'autres disciplines 
(psychologie, agronomie, physiologie) et qu'elles sont 
par conséquent fondées sur l'observation. L'écono- 
mie sociale est ainsi une doctrine non moins positive 
que beaucoup de sciences physiques, qui ont trouvé 
leurs prémisses grâce à des inductions beaucoup plus 
laborieuses, et elle est non moins exacte que la mathé- 
matique pure déduite d'axiomes et de définitions hypo- 
thétiques. 

Si, au contraire, nous comparons les résultats du rai- 
sonnement déductif avec les faits réels, nous trouvons 
que ceux-ci diffèrent d'une façon plus ou moins e.'sen- 
tielle de ceux-là, parce qu'il est bien naturel que les 
phénomènes sur lesquels influent non seulement les 
causes principales et constantes, qui constituent les 
bases de la déduction scientifique, mais aussi d'autres 
causes accidentelles et variables, ne peuvent pas cadrer 
avec les résultats prévus i^ar les seules causes considé- 
rées. Il arrive, en effet, très souvent que l'amour (de la 
famille, du prochain, de la patrie), la vanité, Tapathie, 
l'ignorance, l'erreur, empêchent que le principe de 
l'intérêt personnel ait son plein effet ; il arrive aussi, et 



DANS L'ÉCONOMIE POLITIQUE 87 

heureusement assez souvent, que les inventions et les 
perfectionnements agraires retardent l'action de la loi 
des revenus décroissants ; il arrive en outre que l'amour 
paternel, la prévoyance, l'égoïsme mettent un frein à 
l'énergie du principe de la population ; il arrive finale- 
ment que non seulement la violence et la fraude, mais 
aussi la loi positive, la coutume, l'habitude, l'opinion 
mettent des bornes aux pleins effets de la libre concur- 
rence. Il suffira de rappeler les lois scientifiques de la 
valeur, du salaire, de la rente, du profit, pour avoir des 
exemples importants des discordances entre les faits 
prévus et les faits réels. Il est bien vrai que ces 
divergences, très fortes pour les cas individuels, s'atté- 
nuent beaucoup et souvent même disparaissent si on 
substitue l'observation collective et systématique à l'ob- 
servation particulière, et cela parce que les effets des 
causes accidentelles, étant donné un nombre considérable 
de cas observés, s'éliminent par compensation, mais cela 
ne supprime pas la possibilité et même la nécessité de 
faire quelques compléments ou quelques correctifs aux 
déductions originaires. 

C'est pour ces raisons que l'économie sociale est 
souvent appelée une science hypothétique, parce que 
les lois qu'elle découvre ne sont pas toutes immua- 
bles dans le temps, ni universelles dans l'espace, mais 
qu'elles expriment seulement la tendance de certaines 
causes à produire des effets donnés qui, dans la 
réalité, sont modifiés par l'intervention d'autres causes 
perturbatrices. Aussi faut-il formuler avec la plus 
grande prudence les lois économiques, et faire con 
naitre exactement leur caractère. On devra dire, par 
exemple, que l'augmentation de la demande tend à 
produire une augmentation du prix et que l'auûmen- 
tation de l'offre tend à produire une diminution de 
ce môme prix, et non que le prix s'élève avec l'aug- 



88 DES MÉTHODES 

mentation de la demande et baisse avecraugmentation 
de l'offre, ce qui est faux, ces deux effets pouvant être 
modifiés par le concours de causes qui agissent en sens 
inverse . 

Mais il faut aussi faire remarquer que le caractère 
hypothétique des lois économiques, comme de beau- 
coup de lois physiques, n'enlève rien à leur valeur 
scientifique, parce que les tendances exprimées parles 
lois elles-mêmes sont universelles et constantes et se 
révèlent même dans ces faits réels qui nous donnent 
des résultats différents des résultats prévus. Il est 
évident que le phénomène complexe, bien que modifié 
par des causes perturbatrices, se ressent en même temps 
de faction des causes prises en considération par le 
raisonnement déductif. C'est une erreur énorme de 
logique d'apporter un fait réel, sujet à l'action de diffé- 
rentes causes, comme une preuve concluante de la faus- 
seté d'une loi exprimant* les tendances de quelques- 
unes d'entre elles idéalement isolées. De même que le 
mouvement d'une locomotive sur les rails ne prouve 
pas que le frottement n'existe pas, de même que le vol 
d'une plume dans l'air n'est pas une démonstration de 
l'inexistence de la loi de la pesanteur, de même l'aug- 
mentation de la production agraire dans un pays donné 
ou la diminution de la population dans un autre ne 
peuvent servir à prouver la fausseté de la loi des 
revenus décroissants, qui suppose l'état stationnaire de 
l'agronomie, ou celle du principe de Malthus qui indique 
une tendance qui peut être neutralisée par de multiples 
obstacles préventifs ou répressifs que cet auteur a, 
d'ailleurs, minutieusement analysés. 

Pour corriger les défauts des déductions les plus 
générales de l'économie, fondées sur un nombre trop 
restreint de prémisses, on peut suivre deux voies diffé- 
rentes, apporter des perfectionnements ultérieurs au 



DANS l'économie POLITIQUE 89 

processus déductif, ou recourir au procédé inductif. 

On perfectionne les déductions primitives appliquées 
aux cas artificiellement simplifiés, en ajoutant de nou- 
velles prémisses et en étudiant de cette façon des cas plus 
complexes, et parlant plus voisins de la réalité. Ainsi, 
par exemple, Thûnen, qui s'était proposé de rechercher 
l'influence du marché sur la distribution des systèmes 
de culture, et plus tard Nicholson, qui a étudié dans 
deux belles monographies l'influence de la quantité de 
la monnaie sur les prix et celle des machines sur les 
salaires, ont choisi pour point de départ des cas très 
simples pour s'approcher de la réalité en prenant suc- 
cessivement un nombre toujours plus grand de pré- 
misses, et arriver ainsi à des conclusions scientifique- 
ment exactes, bien qu'elles ne concordent pas complè- 
tement avec la multiplicité indéfinie des phénomè- 
nes concrets. C'est par une méthode identique que 
Mi 11 commence sa théorie classique des valeurs inter- 
nationales, en supposant l'existence de deux Etats 
voisins qui échangent entre eux directement (sans 
emploi de la monnaie) et librement (sans taxes même 
fiscales) le seul genre de produit qu'ils obtiennent res- 
pectivement, et continue ses recherches en supprimant, 
l'une après l'autre, ces limitations, pour arriver enfin à 
une hypothèse plus complexe, qui se rapproche presque 
complètement du système des échanges internationaux 
effectivement pratiqué. 

On peut, d'une autre manière encore, apporter des 
corrections aux imperfections des déductions originaires 
sans renoncer à la précision inhérente à cette méthode. 
On peut étudier alternativement les modifications qu'une 
même cause subit lorsqu'elle agit dans des conditions 
différentes, qu'on étudie, elles aussi, à part, l'une après 
l'autre, et, s'il le faut, en les combinant diversement 
entre elles. Si, en procédant ainsi, on tient compte de 



90 DES MÉTHODES 

toutes les conditions pratiquement importantes, on arri- 
vera à une solution générale du problème qui pourra, 
avec de légères modifications suggérées par l'expérience, 
suffire à la juste interprétation des phénomènes réels. 
Keynes illustre cette méthode par un excellent exemple. 
Il étudie les effets probables et lointains d'une grève ou- 
vrière terminée par une augmentation de salaires, en 
étudiant ce phénomène dans les trois cas qui peuvent 
se présenter : l'augmentation des salaires détermine, ou 
une augmentation des produits sans porter préjudice 
à personne, ou une élévation de prix au détriment des 
consommateurs, ou une diminution de profit aux dépens 
des entrepreneurs ; il faut ajouter, dans ces deux der- 
niers cas, l'une et l'autre de ces deux hypothèses alter- 
natives : les profits et les salaires sont ou ne sont pas 
au-dessous du taux normal, et évaluer enfin, dans ces 
diverses hypothèses, les effets de la concurrence que 
se feront entre eux les entrepreneurs et les ouvriers 
occupés dans la même industrie ou même dans des pro- 
fessions différentes. 

Il faut, au contraire, et très souvent, avoir recours 
à la méthode inductive non pas. comme on se l'imagine 
quelquefois, pour obtenir une preuve directe de la vé- 
rité des lois découvertes déductivement, mais plutôt 
pour vérifier l'existence des causes perturbatrices, pour 
en mesurer l'intensité, ou pour découvrir au moins les 
lois empiriques de leurs variations. 

Ce n'est que dans un nombre restreint de cas, ou, 
pour mieux dire, dans certaines parties de la théorie de 
la production, de la consommation et de la population, 
comme l'a remarqué d'abord Mangoldt (dans son dernier 
travail dans le Dictionnaire de Bluntschli et Brater) 
et plus tard Sidgwick et Keynes, que la méthode induc- 
tive peut servir à la détermination des prémisses et à 
la vérification des résultats et aussi, mais non pas d'une 



DANS l'ÉCONOxMIE POLITIQUE 91 

façon exclusive, à rexplication directe de certains 
phénomènes, comme, par exemple, les causes qui in- 
fluent sur l'énergie du travail, la valeur économique 
des difl'érentes formes d'entreprises, grandes et petites, 
individuelles et collectives, etc., que l'on peut expliquer 
par de simples arguments empiriques. 

Si l'on fait abstraction de ces problèmes, Mill et 
Cairnes ont eu complètement raison. Ils ont démontré 
d'une façon victorieuse que la complexité des phéno- 
mènes sociaux, dans lesquels les effets peuvent dériver 
de causes complètement opposées, et où en même temps 
les causes peuvent produire des effets extrêmement va- 
riables par suite du changement des conditions dans 
lesquelles elles opèrent, empêche d'arriver directement 
par l'observation et par l'expérience spécifique à la dé- 
termination des causes réelles des faits observés. Et cela 
est d'autant plus vrai qu'il s'agit de forces qui sont 
entre elles en relations mutuelles et qui, d'ailleurs, ne 
produisent leurs conséquences qu'à de grands inter- 
valles de temps. Supposons qu'une myriade d'érudits, 
triomphant de toutes les difficultés, arrive à nous donner 
la connaissance complète de tous les salaires payés dans 
tous les temps, dans tous les lieux et pour chaque caté- 
gorie d'ouvriers; il serait tout à fait impossible de cons- 
truire par ce moyen une théorie générale du salaire 
qui se substituerait à toutes les autres théories si im- 
parfaites et si peu concordantes qu'elles soient, qui 
sont le résultat des recherches déductives des écono- 
mistes. 

L'impossibilité de découvrir par la méthode purement 
inductive les lois scientiQques de la circulation et de la 
distribution des richesses, se comprend mieux lorsqu'on 
se rend un compte exact de l'imperfection des méthodes 
d'observation dont l'économie est forcée de se servir. 
L'observation collective et systématique de grandes 



92 DES MÉTHODES 

masses de phénomènes homogènes et l'induction quan- 
titative ou statistique qui la prend comme base, sont 
certainement des instruments précieux ; elles nous 
donnent la connaissance d'intéressantes régularités 
empiriques qui confirment parfois les résultats des dé- 
ductions antérieures et quelquefois permettent des dé- 
ductions ultérieures ; elles sont cependant tout à fait 
impuissantes à nous révéler les causes premières des 
phénomènes observés. 

L'observation des phénomènes réels est non moins 
imparfaite, parce que cette observation est purement 
naturelle, qu'elle ne peut se servir ni des instru- 
ments de précision, ni de l'expérimentation, c'est-à-dire, 
de la reproduction des phénomènes dans des conditions 
continuellement variées, qui permettent au chimiste, 
au physicien, au physiologue de mesurer avec précision 
l'importance spécifique de chacune des forces concou- 
rantes. 

L'économiste doit, en effet, observer uniquement avec 
ses sens externes et internes, sujets à de multiples causes 
d'erreurs, des phénomènes qui résultent d'éléments 
psychiques qui ne sont pas toujours susceptibles de 
détermination rigoureuse, et il doit les observer à me- 
sure qu'ils se présentent. On ne peut pas voir de véri- 
tables expériences dans ces essais de législation sug- 
gestive, c'est-à-dire provisoire et ne s'élendant qu'à 
certaines parties du territoire de l'État, parce que la 
nature de l'objet en limite nécessairement l'application, 
et aussi parce que ces soi-disant expériences législatives 
ne peuvent pas se faire dans des conditions créées vo- 
lontairement, mais dans des conditions naturellement 
déterminées. On ne peut pas certainement non plus 
appliquer à l'économie sociale la méthode de diffé- 
rence, pas même la méthode de concordance et des 
variations concomitantes, si bien analysées dans la 



DANS L'ÉCONOMIE POLITIQUE 93 

Logique de Mill. S'il s'agit, par exemple, de la méthode 
de différence, la plus importante ici, il faut remarcfuer 
qu'il est impossible d'imaginer deux territoires qui 
soient dans les mêmes conditions physiques, géogra- 
phiques, ethnographiques, économiques et politiques, à 
l'exception d'une seule condition, celle dont on veut 
mesurer l'influence. Les argumentations que certains 
auteurs apportent, soit pour, soit contre le système pro- 
tecteur, en comparant les conditions des deux colonies 
anglaises de Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud, 
011 sont en contradiction l'une avec l'autre, ou ne peu- 
vent conduire à des résultats satisfaisants, à moins 
de recourir à des arguments d'une autre nature, ob- 
tenus par la méthode déductive. Des exemples très 
nombreux des sophismes qui dérivent de l'abus de la 
méthode de différence nous sont fournis et par les 

. libre-échangistes qui invoquent la prospérité de l'Angle- 
terre, et par les protectionnistes qui invoquent celle des 
États-Unis, comme des preuves irréfragables de la bonté 
du système que chacun d'eux défend. 

Les résultats de notre recherche, nécessairement 
aride et abstruse, peuvent être résumés dans les propo- 
sitions suivantes : 

1" L'économie sociale est une science d'observation 
qui se sert de la méthode déductive et delà méthode in- 
ductive dans chacune de ses parties ; l'ordre d'emploi 
de ces méthodes peut d'ailleurs être différent et leurs 
fonctions d'importance variée ; 

2" Les économistes emploient plus particulièrement, 
mais non pas exclusivement, la méthode inductive j^our 
exposer la théorie, en grande partie descriptive, de la 
production, de la consommation et certaines parties de 
celle de la population, en ayant recours, cependant, à 

•la déduction, soit comme moyen de vérification, soit 
comme instrument pour mieux préciser les conclusions 



94 DES MÉTHODES 

inductives et pour en tirer des conséquences ulté- 
rieures ; 

3" Les écononistes se servent plus particulièrement, 
mais non pas exclusivement, de la méthode déductive 
pour formuler les théories de la circulation et de la dis- 
tribution. Partant d'un petit nombre de prémisses psy- 
chiques, physiques et physiologiques, fondées sur l'ob- 
servation interne et externe, ils arrivent à découvrir 
les lois scientifiques des f)hénomènes. Ces lois ne pré- 
voient pas des faits qui doivent nécessairement arriver, 
mais ils expriment seulement la tendance universelle 
et constante de certaines causes à produire des effets 
donnés, dans des conditions déterminées et dans l'hy- 
pothèse de l'absence d'éléments perturbateurs ; 

•'i° Pour diminuer la divergence entre les résultats de 
leurs déductions premières et les phénomènes réels, 
qui se réalisent dans des conditions très variées et sont 
sujets à des influences perturbatrices multiples, les 
économistes ont recours à deux expédients : 

a) Ils font successivement de nouvelles hypothèses 
que leur suggère l'observation ; ils les associent aux 
prémisses primitives, et étudient ainsi, avec des difïi- 
cultés croissantes, des cas plus complexes mais plus 
voisins de la réalité ; 

b) Ils se servent de l'induction qualitative et de l'in- 
duction quantitative pour découvrir les causes secon- 
daires, en mesurer l'intensité, ou pour trouver au moins 
les lois empiriques qui conduisent parfois à la décou- 
verte déductive de véritables lois scientifiques. 

5° La politique économique se sert plus particulière- 
ment, mais non pas exclusivement, de la méthode in- 
ductive, et spécialement de l'induction historique et de 
la statistique pour fournir au légistateur les normes gé- 
nérales du bon gouvernement économique et financier, 
tandis que, de son côté, l'administrateur se sert de l'ex- 



DANS l'économie POLITIQUE 95 

périence spécifique et de l'induction individuelle pour 
appliquer ces normes aux cas concrets. 

Fr. Jul.'Seuma.nn, Nafurgeseiz und Wirihschaftsgesetz 
(in Zeitschrift fur die gesammte Staatswissenschaf t , 
fasc. 3,1892). 

§ 3. LA MÉTHODE HISTORIQUE 

L'importance méthodologique de l'histoire, notam- 
ment pour la politique économique, est reconnue par 
tous les écrivains, mais elle a été considérablement 
exagérée, depuis un demi-siècle, par une école célèbre. 
Contrairement à l'école dominante (philosophique ou 
classique) elle soutient énergiquement que l'économie 
politique ne peut découvrir de vérités absolues, cons- 
tantes, universelles, mais seulement des principes rela- 
tifs, variables, particuliers, et partant liés aux diffé- 
rentes conditions de temps, de lieu et de civilisation. 

L'illustre Guillaume Roscher a été le précurseur de 
cette nouvelle école dont il a formulé le programme à 
plusieurs reprises. C'est ce programme qu'adopta Bruno 
Hildebrand (1848), mais il ne l'a développé qu'en partie 
et avec beaucoup d'emphase. Karl Knies l'a développé 
dans tous ses détails, avec plus de précision et en s'ap- 
puyant sur de fortes études juridiques, dans une très 
bonne monographie (1853). Ces chefs d'école ont eu des 
disciples même hors de l'Allemagne ; il nous suffira de 
citer parmi beaucoup d'autres, AVolowski en France, 
Clifîe Leslie et Posnett en Angleterre, Kautz en Hon- 
grie, Hamaker et Levy dans les Pays-Bas, Cognetti et 
Schiattarella en Italie. 

Karl Knies, Die politische Oekonomie vom Standpimkfe 
der geschichtlichen Méthode. Braunschweig, 1853. 
(2eédit. Berlin, 1881-83). 



9G DES MÉTHODES 

S. CogneLli de'Marliis, Belle atlinenze tra Veconomia 

sociale e la sioria. Firenze, 18G5. 
H. J. Hamaker, De hisionsche School in de Siaaihuis- 

houdkunde. Leiden, 1870. 
R. Schialtarella, Del nieiodo in economia sociale. Na- 

poli, 1873. 
H. M. Posnelt, The historical niethod in ethics, juris- 
prudence and political economy. London, 1882. 
Th. E. ClifleLeslie, EssaysinpoUtical economy. 2"= édit. 
London, 1888. 



Les doctrines de lécole historique, que nous allons 
résumer, ont été jugées, il y a longtemps déjà, briève- 
ment mais excellemment par Me.s.sedaglia, et plus ré- 
cemment, dans l'œuvre classique de Menger, qui les a 
discutées longuement et qui en a fait une critique fine 
et pénétrante. 

De même que pour le droit l'école historique de Hugo. 
Niebuhr , Savigny , dont cependant les disciples de 
Roscher se séparent sur des points essentiels, ne recon- 
naît pas de principes rationnels ayant une valeur abso- 
lue et universelle (philosophique), et ne reconnaît que 
le droit positif, produit organique de la conscience 
nationale, de même pour l'économie l'école de Roscher 
nie TeKistence de vérités absolues et de types idéaux 
pour le bon gouvernement des États. Elle reconnaît 
seulement une économie nationale qu'elle oppose (d'ac- 
cord en cela avec List) à l'économie cosmopolite, et qui 
est propre à chaque peuple et à chaque époque. Les 
prétendus principes généraux sont le résultat de l'abs- 
traction erronée ou incomplète de l'état de fait du pays 
auquel appartient l'auteur. L'économiste doit se borner 
à la description des caractères des différentes époques 
de la civilisation économique, et indiquer les maxi- 
mes de gouvernement qui conviennent à chacune 
d'elles. 



DANS l'Économie politique 97 

Mais il faut, à notre avis, se rappeler tout au con- 
traire : 

1" Qu'il ne faut pas confondre les vérités de la science 
avec les règles de l'art; les premières sont, en partie au 
moins, absolues et universelles ; les autres sont tou- 
jours relatives et changeantes, parce que, pour les 
appliquer aux cas concrets, il faut précisément prendre 
en considération non seulement les différentes condi- 
tions de temps, sur lesquelles insistent avec raison les 
disciples de l'école historique, mais aussi les conditions 
géographiques et ethnographiques, dont ont toujours 
tenu compte d'ailleurs les meilleurs écrivains de poli- 
tique générale, anciens ou modernes, lorsqu'ils ont 
parlé de la bonté relative des lois. 11 suffît de rappeler 
Aristote, Bodin, Montesquieu, Filangieri. Tous les dé- 
fenseurs du libre échange ne se refusent pas, par 
exemple, à admettre les tem.péraments nécessaires à la 
sage application de ce système aux pays depuis long- 
temps soumis au régime de la protection douanière. 

2" Que si les conditions de civilisation sont de leur 
nature variables, il ne faut pas oublier cependant que 
les lois du monde physique, les qualités psychiques des 
individus et certaines tendances des corps sociaux ont 
été, sont et seront toujours les mêmes, et que partant 
les faits économiques, qui en résultent, ne pourront 
jamais changer dans leur essence. Qui soutiendra, par 
exemple, que le principe de l'intérêt, l'influence de la 
rareté sur la valeur et celle du prix des denrées sur la 
rente ont une importance purement provisoire ou lo- 
cale ? 

3° Que réduire l'économie politique à un but simple- 
ment pratique et descriptif cela équivaut à détruire la 
science et à stériliser l'art, en les déclarant incapables 
de fournir des critères généraux pour juger et diriger le 
progrès. On invoque souvent à l'appui des nouvelles 

7 



98 DES MÉTHODES 

doctrines les sciences naturelles ; mais l'analogie est 
sans valeur, car la nature organique, tout comme la 
nature inorganique, a ses lois générales. Roscher faisait 
remarquer que la nourriture de l'enfant ne convient pas 
à l'homme adulte ; Messedaglia répondait que la fonc- 
tion alimentaire est chez tous les deux la même et que 
c'est à la physiologie à en déterminer les lois. 

4" Que la substitution de la méthode historique à la 
méthode inductive. si elle se faisait jamais, marquerait 
un regrès, parce qu'elle conduirait à méconnaître l'im- 
portance de l'observation individuelle et celle de l'in- 
duction quantitative, et qu'elle impliquerait, de plus, 
une contradiction étrange avec le principe'de la relati- 
vité des institutions économiques, puisqu'elle propose de 
tirer des faits imparfaitement connus du passé des cri- 
tères pour réformer la législation économique du pré- 
sent. 

5" Que déclarer, comme le font les partisans d'un 
courant historique plus exclusif encore (Schmoller, In- 
gram, etc) que tout essai de construction d'une science 
économique est prématuré et qu'il faut attendre le mo- 
ment où on possédera des matériaux historico-descriptifs 
complets sur les conditions de tous les temps et de tous 
les lieux, révèle une illusion étrange sur la valeur théo- 
rique de ces matériaux et la possibilité de les recueillir, 
et une ignorance non moins singulière du caractère 
complexe des phénomènes économiques. En tout cas il 
s'agirait non pas d'un changement de méthode, mais 
d'un changement radical du rôle et des buts de l'écono- 
mie politique, qui deviendrait une discipline historique 
ou historico-philosophique. 

Malgré les très graves erreurs dans lesquelles est 
tombée la nouvelle école, elle mérite, à d'autres points 
de vue, de grands éloges et elle a rendu d'importants 
services à la science. Elle a été le point de départ d'une 



DANS l'Économie politique 99 

réaction salutaire, quoique excessive, contre les idéa- 
listes purs, ou, comme on les appelle d'ordinaire, contre 
les doctrinaires. Sous l'influence d'une erreur non moins 
grave, ceux-ci voulaient traduire, sans plus, en lois 
positives les principes de l'art économique qui n'ont 
rien d'absolu ni de général. Elle a réagi utilement aussi 
contre les optimistes (l'école de Bastiat) et les indivi- 
dualistes qui, bercés dans la foi commode des harmo- 
nies économiques, ne se préoccupent pas des maux 
sociaux et repoussent, comme contraire au dogme du 
laisser faire, toute ingérence, même tempérée et oppor- 
tune, de l'État pour les diminuer. 

L'école historique, et en particulier son illustre chef 
Roscher, a de plus enrichi la science de très utiles con- 
naissances historiques et géographiques et d'une ana- 
lyse comparative, fort ingénieuse sans être toujours 
irréprochable, des caractéristiques des différentes pé- 
riodes de la civilisation économique ; elle n'a pu d'ail- 
leurs arriver à la philosophie de l'histoire économique, 
c'est-à-dire à la détermination rigoureuse des lois de 
développement, qu'elle considère à tort comme l'unique 
objet de la recherche scientifique et que beaucoup de 
ses disciples confondent avec les lois de raison. Nous 
devons, aussi, et c'est son plus grand mérite, aux dif- 
férentes fractions de cette école un nombre considé- 
rable de savantes et utiles monographies, soit sur l'his- 
toire de la science, illustrée admirablement dans les 
œuvres d'une forme achevée de Roscher, soit sur l'his- 
toire des institutions et des conditions de fait, comme 
les travaux, également très remarquables, de Schmol- 
1er, dans le but très louable de nous instruire sur le 
passé, en rendant ainsi plus profonde la connaissance 
du présent et moins difficile la préparation d'un avenir 
meilleur. Et, qu'il nous soit permis de le dire, il y a 
eu aussi en Italie des élèves de Roscher qui, adversaires 




JÛO DES MÉTHODES 

déclarés des théories méthodoloi^iques du maître, ont 
essayé de propa^^er, dans les limites de leurs modestes 
forces intellectuelles, Tamour des recherches histori- 
ques. 

En terminant ces notes critiques nous remarquerons 
que l'école historique a été indirectement utile à la 
science en provoquant des études sur l'histoire écono- 
mique, mais qu'elle n'a fait aucune innovation utile 
dans les principes fondamentaux de l'économie sociale^ 
et que même quelques-uns de ses partisans les plus 
exagérés ont fait œuvre dangereuse en écartant les 
jeunes de l'étude, selon eux infructueuse, de la science 
pure. Il y a donc une grande illusion dans le jugement 
que l'école historique porte d'ordinaire sur elle-même. 
Il suffît, en effet, de comparer les quatre volumes du 
Système de Roscher, qui accepte d'ailleurs les princi- 
pales doctrines de Smith, de Malthus et de Ricardo, 
avec les livres des meilleurs partisans allemands de 
l'école classique (par exemple Thilnen, Hermann. Man- 
goldt) pour .se convaincre que, jusqu'ici au moins, les 
économistes historiens n'ont apporté aucune modifica- 
tion essentielle aux principes théoriques professés anté- 
rieurement. Et de même, en Angleterre, lorsque Cliffe 
Leslie, qui avait déployé avec enthousiasme le même 
drapeau, étudie dans le volume cité ci-dessus les échan- 
ges internationaux ou les relations entre le taux des 
profits et celui des intérêts, il se sert, dans l'impossi- 
bilité d'agir autrement, de la méthode déductive. Ivnies 
lui-même, l'auteur d'un code de la nouvelle méthode 
historique, a publié plus tard des monographies excel- 
lentes sur la théorie de la valeur, de la monnaie et du 
crédit dans lesquelles il se sert de la méthode déductive ; 
il est d'ailleurs si subtil et son style est si confus, au 
dire même de ses compatriotes, que tout le monde ne 
peut pas se servir de ses ouvrages, à beaucoup d'égards 



DANS l'économie POLITIQUE 101 

d'ailleurs parmi les meilleurs que nous possédions sur 
ces sujets. 

S 4. LA MÉTHODE MATHÉMATIQUE 

Il est une question de méthode qui se lie étroitement 
aux questions précédentes , c'est celle qui concerne 
l'application de l'analyse mathématique et des figures 
géométriques aux raisonnements économiques. Elle a 
donné lieu à de nombreuses équivoques , facilement 
explicables d'ailleurs, .si l'on songé à l'influence des pré- 
jugés, à la façon inexacte dont le problème a été formulé, 
sans parler du peu de compétence des mathématiciens 
en économie et des économistes en mathématiques. 

Après quelques renseignements de fait nous nous 
limiterons à quelques observations générales, dégagées, 
nous l'espérons, de toute exagération. Nous étudierons 
la possibilité et les limites d'application de la méthode 
mathématique, les buts qu'elle peut remplir, les avan- 
tages qui en dérivent, et l'opportunité didactique de 
son emploi. 

Déjà au siècle dernier on avait essayé, en Italie plus 
qu'ailleurs et plus tôt, d'appliquer, par des procédés 
simples et imparfaits, les symboles algébriques et les 
figures géométriques aux questions de monnaie (Ceva), 
d'intérêt (D. Bernouilli), de prix (Verri, Ferroni, Lloyd) et 
des marchandises de contrebande (Beccaria, Gilio). On 
lit plus tard des applications plus larges, les unes très 
malheureuses (Canard) et les autres incertaines et con- 
tradictoires (Whewell) à des problèmes plus généraux. 
Cournot (1838) et Dupuit (1844 et suiv.) ont traité à l'aide 
du calcul la théorie de la valeur, spécialement dans les 
cas de monopole. Plus tard encore Gos.sen (1854), puis 
levons (1862 et suiv.) et Walras (1873), tous trois d'une 
façon indépendante, sont arrivés à des conclusions im- 



lOC DES MÉTHODES 

portantes et identiques au fond sur la théorie de l'utilité 
et de l'échange, et ils ont fait quelques applications à 
la doctrine de la distribution. Les fruits de leurs études 
ont été ensuite réunis, commentés et répandus par 
Launhard, et mieux par Auspitz et Lieben en Allema- 
gne, par D'Aulnis de Borouill, par Cohen Stuart et par 
Mees (junior) en Hollande, par Wicksteed en Angle- 
terre, par Antonelli, Rossi, Pareto et Pantaleoni en 
Italie. Les uns se sont contentés d'appliquer les élé- 
ments de la géométrie synthétique et analytique, ou 
ceux de l'algèbre, tandis que d'autres (Cournot, Jevons, 
Walras, etc.) font intervenir la théorie des fonctions et 
d'autres théories du calcul différentiel et du calcul inté- 
gral. 

Il n'est pas douteux que la méthode mathématique 
est applicable à l'économie déductive, puisqu'il s'agit 
là de questions (comme l'a dit excellement Messedaglia) 
de plus et de moins, de maxima et de minima, de pro- 
portions et de limites en quantité et en mesure, et qu'il 
faut, par conséquent, repousser l'opinion de Mill, de 
Cairnes, de Ingram et de beaucoup d'autres, qui se refu- 
sent à reconnaître le caractère mathématique de l'éco- 
nomie en se fondant sur l'impossibilité d'assujettir ses 
prémisses à une détermination arithmétique exacte. 
Cette objection a été réfutée, à l'avance, par Fuoco(Sag^i 
Economici, tome II. Pisa, 1827, pag. 75 etsuiv.) et plus 
lard par Cournot, qui. dans la Préface de son premier 
travail d'économie politique {Principes mathématiques 
de la théorie des richesses, Paris 1838), rappelait que 
l'analyse mathématique n'a pas seulement pour objet 
de calculer les nombres, mais aussi celui de trouver des 
relations entre les grandeurs qui ne peuvent pas être 
évaluées numériquement, et entre les fonctions dont la 
loi ne peut pas être exprimée par des symboles algé- 
briques. 



DANS l'économie POLITIQUE 103 

Il faut, cependant, se garder de demander aux mathé- 
matiques plus qu'elles ne peuvent donner. Elles sont 
un précieux instrument d'investigation et elles fournis- 
sent un langage précis, clair, élégant, de beaucoup 
préférable au langage courant, et partant, un excellent 
moyen de démonstration ; mais elles ne peuvent fournir 
ni les prémisses du raisonnement, ni les matériaux sur 
lesquels il se fonde, et elles garantissent moins encore 
l'infaillibilité des résultats. Il suffit, pour s'en convaincre, 
de se rappeler les controverses qui se sont élevées entre 
les mathématiciens. Ainsi, par exemple, Bertrand a 
critiqué [Bulletin des sciences mathématiques et 
Journal des Savants, 1883; pag. i99-508) les méthodes 
de Cournot et de Walras ; ce dernier a, lui-même, re- 
proché [Eléments d'écon. jpol. pure, S'^édit. Lausanne, 
1889, pag. 504) de graves erreurs à Dupuit, tandis que 
sa théorie des prix a été contestée par les savants alle- 
mands Auspitz et Lieben. (Cette polémique a été très 
exactement résumée par Pareto dans le Giornale degli 
Economisti, mars 1892). .levons, lui-même, dans un 
passage remarquable de sa Logique [Principles of 
Science, London, 1874^ liv. VI, ch. XXXI, II), cité ré- 
cemment par Messedaglia, déclare que certaines équa- 
tions , auxquelles devrait avoir recours l'économie 
mathématique, seraient tellement complexes qu'elles 
dépasseraient toute possibilité d'analyse, affirmation 
étrange dans la bouche d'un écrivain qui avait répété à 
plusieurs reprises que l'économie ne peut être qu'une 
science mathématique. Dans une de ses monographies 
(Mémoires de la société des ingénieurs civils, janvier 
1891), Walras déclare avec plus de confiance encore 
qu'il ne connaît que deux écoles d'économistes, les ma- 
thématiciens qui cherchent à démontrer, et les littéra- 
teurs qui ne démontrent rien ! 

Dans les limites de leur véritable champ d'application, 



104 DES MÉTHODES 

lusage des symboles mathématiques et graphiques 
a. d'ailleurs, de grands avantages. Il substitue des for- 
mules brèves et élégantes aux exemples arithmétiques 
prolixes et ennuyeux dont se servent d'ordinaire les 
économistes. Il présente une série de raisonnements 
dont on découvre, à vue d'œil, l'enchaînement et les 
erreurs qui ont pu s'y glisser ; il oblige à formuler avec 
beaucoup de précaution et de précision les prémisses 
du raisonnement, à apprécier, dans leur signification vé- 
ritable, l'élément de la continuité et celui de la ré- 
ciprocité d'influence des différents phénomènes, et il 
permet d'éviter l'erreur dans laquelle tombent les éco- 
nomistes non mathématiciens, qui considèrent souvent 
comme constantes des données variables, comme le 
sont, par exemple, la, demande et l'offre, le coût de pro- 
duction. 

Il ne faut pas croire que la méthode que nous discu- 
tons ne puisse servir qu'à la démonstration et n'ait 
aucun rôle dans la découverte ; l'on sait que beaucoup 
de résultats, théoriquement importants, ont été obtenus 
à l'aide des mathématiques. Citons, comme exemple, 
certaines propositions sur la théorie de la valeur dues 
à l'illustre Marshall. Certains exemples nous prouvent 
aussi, d'autre part, qu'on peut arriver avec le langage 
courant et sans le secours des moyens analytiques à 
des théories quantitatives exactes et clairement expri- 
mées. De cette façon, Menger est arrivé, dans la théorie 
de la valeur, à des conclusions presque égales à celles 
de Jevons et, comme nous le croyons (cela est reconnu 
maintenant en France, ^^'alras, op. cit., pag. 19, et en 
Angleterre, Keynes, Scope and Methocl, pag. 250), in- 
dépendamment de lui, ce qui, par parenthèse, l'absout 
de l'accusation de plagiat qui lui a été faite quelquefois 
en Italie. 

Quant à l'utilité didactique du langage mathéma- 



DANS l'économie POLITIQUE 105 

tique, il faut remarquer qu'elle dépend en grande partie 
de la qualité et de la culture des lecteurs pour lesquels 
on écrit. Rappelons, à ce propos, que Cournot, dégoûté 
du silence des économistes, avait renoncé à l'usage du 
calcul dans ses derniers ouvrages. Il ne faut pas oublier 
non plus que, quand il s'agit de démonstrations très 
simples, un des avantages du langage mathématique, 
qui est d'éviter les circonlocutions, disparaît, et il peut 
même arriver (et ^^'alras en fournit plus d'un exemple) 
qu'il faut plusieurs pages pour arriver par l'analyse à des 
résultats qu'on aurait pu atteindre par un chemin moins 
aride et pku court. Concluons donc par cette pensée 
très sage d'un savant économiste mathématicien (Edge- 
worth) : « La parcimonie des symboles, dit-il, est sou- 
vent une élégance pour le physicien, elle est une néces- 
sité pour l'économiste, » 

W. St. Jevons, Tke Hieory of political economy. 2- édit. 

London, 1879 (bibliographie incomplète, riche 

d'ailleurs). 
F. Y. Edgeworth, Matheniatical Psychics, etc., 1881. 
F. Y, Edgewortli, On ihe applications of mathemaiics 

io political economy (in Journal of the statistical 

Society, London, décembre 1889). 
A. Beaujon, Wishunde in de économie (in Economist, 

Amsterdam, octobre 1889). 
M. Pantaleoni, Principii di economia pura. Firenze, 

1889. 
J. N. Keyaes, The scope and method of political economy . 

London, 1891, ch. VIII, pp. 236-251. 
A. Messedaglia. L'economia poliiica, etc. Discorso 

inaugurale. Rom a, 1891. 
T. Fisher, Malhematical investigations m the theory of 

value and priées. New Havcn, 1892. 



106 IMPORTANCE 



CHAPITRE VII 
IMPORTANCE DE L'ÉGOxNOMÏE POLITIQUE 



Ce que nous avons dit dans les chapitres précédents 
sur le concept, les limites, les divisions, les relations, 
le caractère, les dénominations, les définitions et les 
méthodes de l'économie politique nous en a fait pres- 
sentir l'importance ; nous allons l'étudier d'une façon 
particulière en la déduisant de l'objet, des rôles et du 
but de notre discipline. 

Elle a de l'importance au point de vue théorique et 
au point de vue pratique, selon qu'il s'agit des avan- 
tages qu'on peut retirer des vérités de l'économie 
rationnelle, ou des avantages non moins considérables 
qui dérivent des normes fournies par l'économie appli- 
quée, c'est-à-dire par l'art économique. 

A. E. Cherbuliez, Précis de la science économique, Pa- 
ris, 1862, vol. I, ch. IV, pp. 3n-48. 

A. S. BoUes, Polit ical economy, ils meaning, meihod, 
etc. (in Bankefs magazine, Ne^v-Yo^k, janvier 
1878). 

J. S. Nicholson, Political economy as a branch of édu- 
cation. Edimburgh, 1881. 

A. N. Cumming, On the value of political economy to 
mankind. Glasgow, 1881. 

S. N. Patten, The educational value of political economy . 
Baltimore, 1891. 

Au point de vuede la sciencepure, l'économie politique 
a une grande utilité générale. Elle forme une partie im- 



DE L ÉCONOMIE POLITIQUE 107 

portante de toute culture étendue, car elle donne la con- 
naissance des lois de l'ordre social des richesses. La 
série complexe et intéressante des phénomènes qui for- 
ment un des aspects les plus notables de la vie sociale, 
ne doit pas passer complètement inaperçue, ou n'être 
connue qu'imparfaitement, par tous ceux qui aspirent 
au titre de personne instruite. Cette connaissance, tou- 
jours très utile, devient de nos jours presque indispen- 
sable par suite de la forme actuelle de nos organisa- 
tions politiques, des grandes transformations qu'ont 
subies les institutions sociales, et spécialement de la pré- 
pondérance de l'élément économique, devenu mainte- 
nant le fondement principal du pouvoir politique, si on 
le compare à dautres éléments, autrefois, en partie au 
moins, indépendants de la richesse. 

Aussi l'économie politique devrait-elle faire partie 
des matières de l'enseignement supérieur et de l'ensei- 
gnement secondaire et ne pas être enseignée seulement 
dans les établissements d'instruction industrielle, dans 
lesquels elle est étudiée dans un but purement pro- 
fessionnel. On ne peut pas comprendre pourquoi les 
jeunes gens auxquels on enseigne les langues classiques, 
les théorèmes des mathématiques, les lois de la phy- 
sique, de la chimie et de l'histoire naturelle doivent 
ignorer complètement les lois de la vie sociale et en 
particulier celles de l'économie. 

Ceux qui étudient les sciences historiques, juridiques 
«t politiques ont des raisons spéciales pour étudier à 
fond l'économie politique qui leur fournit les critères 
indispensables pour le choix, l'organisation et la criti- 
que des faits, comme nous l'avons indiqué déjà en par- 
lant des relations de l'économie politique et des autres 
disciplines. 

Au point de vue des applications, l'étude de l'écono- 
mie politique a une grande importance pratique, gêné- 



1 08 IMPORTANCE 

raie et particulière, pour la vie politique et pour la vie 
privée. 

Il faut remarquer, en premier lieu, que les lois éco- 
nomiques exercent une influence aussi universelle 
qu'irrésistible sur tous les hommes, considérés comme 
membres de la société civile. Ils ont intérêt à en faire 
une étude au moins élémentaire soit pour se procurer 
les avantages qui résultent de leur connaissance, soit 
pour éviter les inconvénients qui résultent de leur igno- 
rance. 

L'économie politique sert, en outre, à éclairer le 
peuple sur les véritables causes de beaucoup de per- 
turbations économiques, et dissipe ainsi des préjugés 
qui renaissent de temps à autre et qui peuvent devenir 
très dangereux pour la tranquillité publique. Il suffira 
de rappeler les crises annonaires, monétaires et ban- 
caires, pour se souvenir en même temps des préjugés 
couramment acceptés sur l'influence que les négociants 
en grain, les boulangers, les banquiers exercent sur 
ces phénomènes. 

Dans la vie privée, c'est surtout aux entrepreneurs, 
aux capitalistes et même aux ouvriers que l'étude de 
l'économie politique est le plus profitable. 

Les entrepreneurs, tout comme les capitalistes, doi- 
vent en effet posséder non seulement les connaissances 
techniques nécessaires à l'exercice des industries qu'ils 
dirigent ou dans lesquelles ils emploient leurs capitaux,, 
mais aussi un large courant de connaissances écono- 
nomiques afin de bien diriger leurs entreprises et ne 
pas succomber dans la lutte devant des concurrents 
plus expérimentés et plus instruits. La pleine connais- 
sance des besoins du marché, la coordination et l'ap- 
plication sage des instruments productifs, l'achat des 
matières premières, la vente de ses propres produits, 
effectuée dans les meilleures conditions, sont des fonc- 



DE L ÉCONOMIE POLITIQUE 1 09 

tiens très délicates des entrej3reneurs ; l'étude de l'éco- 
nomie industrielle, qui a son complément nécessaire 
dans l'économie politique, peut leur être d'un grand 
secours. 

Cette étude, même élémentaire, sera de plus très 
utile même aux ouvriers qui apprendront ainsi la véri- 
table Yiature de leurs intérêts et les moyens les plus pro- 
pres à les faire valoir, tout en respectant les droits 
d'autrui. L'économie politique leur enseignera la néces- 
sité du capital et sa véritable l'onction économique, les 
avantages de répargne, les dangers de l'oisiveté, les 
dommages qui résultent des grèves, l'utilité des insti- 
tutions de prévoyance et de coopération, etc. L'ensei- 
gnement de l'économie politique donné, sous forme 
populaire, à la classe ouvrière, en dehors des avantages 
déjà énumérés, procure aussi à la société l'avantage 
incalculable de la préserver de beaucoup de périls, 
parce qu'elle met une digue à l'extension des doctrines 
subversives, qui trouvent un terrain propice dans les 
esprits incultes et dans les imaginations facilement 
excitables des ouvriers. 

A ce propos, il faut remarquer que la diffusion des 
doctrines funestes du socialisme est relativement moin- 
dre en Angleterre qu'en France, précisément parce que 
dans le premier de ces pays les notions de l'économie 
sont plus largement répandues que dans le second, grâce 
notamment à certaines écoles accessibles même aux ou- 
vriers, qui y sont instituées depuis longtemps, mais qui 
n'ont pas cependant le gros chiffre d'élèves que sou- 
vent on leur a donné. 

Au point de vue de la vie publique, il est évident que 
l'économie politique doit être étudiée par tous ceux qui 
y prennent une part plus ou moins active, et cela spé- 
cialement si l'on songe .aux formes politiques qui do- 
minent aujourd'hui chez les nations les plus civilisées. 



110 IMPORTANCE 

L'étude de l'économie politique est particulièrement 
nécessaire à toutes les personnes qui entrent dans les 
assemblées délibérantes et dans les corps consultatifs de 
l'État, de la province^ delà commune, sénateurs, dépu- 
tés, conseillers provinciaux et communaux, conseillers 
d'État, membres des conseils municipaux, des com- 
missions léi^islatives et autres corps analogues qui 
aident les ministres dans la préparation des projets de 
loi à soumettre à la discussion de la représentation na- 
tionale. Comme les lois et les mesures auxquelles ces 
corps ont part concernent presque toujours, au moins 
indirectement, les intérêts économiques de l'État et 
ceux des particuliers, on comprend que leurs auteurs 
ne doivent pas ignorer les principes de l'économie pu- 
blique. Ne doit-on pas penser que la prodigalité de 
certaines administrations publiques, qui défie de nos 
jours tout blâme possible, peut, au moins en partie^ 
être attribuée à une fausse conception des phénomènes 
économiques, qui dérive du manque de préparation 
scientifique nécessaire? 

Même les fonctionnaires du pouvoir exécutif chargés 
de veiller à la bonne application des lois fiscales,, 
administratives, judiciaires, etc., ont intérêt à étu- 
dier l'économie politique, parce qu'ils sont appe- 
lés à administrer ou à protéger les entreprises publi 
ques ou privées, à trancher des controverses dans les- 
quelles est presque toujours impliqué quelque intérêt 
d'ordre économique. 

Il faut enfin remarquer que dans les États libres l'opi- 
nion publique, qui trouve ses légitimes manifesta- 
tions dans la presse et dans l'exercice des droits d'as- 
sociation, de réunion et de pétition, exerce une 
influence si considérable sur les affaires politiques et 
administratives qu'il n'y a presque pas de personne ins- 
truite et soucieuse des intérêts de son pays qui ne par- 



DE l'Économie politique 111 

ticipe directement ou indirectement au gouvernement 
général ou local et qui puisse par conséquent négliger 
des études qui sont nécessaires pour que cette influence 
soit véritablement utile à la prospérité publique et 
privée. 

L'importance de l'étude scientifique de l'économie 
politique paraît plus grande encore si on tient compte 
de quelques-uns des obstacles contre lesquels elle 
doit lutter et qui peuvent être ramenés aux trois sui- 
vants : 

1° L'intrusion des dilettanti, qui tranchent en ma- 
tière économique, sans aucune préparation, ou seule- 
ment après une étude unilatérale des problèmes contro- 
versés, sans tenir compte de la nature extrêmement 
complexe des phénomènes. 

2° L'imperfection delà terminologie économique, qui 
attribue un sens plus précis et quelquefois complète- 
ment différent aux mots employés dans le langage cou- 
rant. 

3° La résistance des classes intéressées à certains 
abus, que l'économie politique combat, et celle des uto- 
pistes, qui rêvent des réformes dont elle montre l'im- 
possibilité. 

En ce qui concerne le premier point il faut regretter 
que l'économie soit dans des conditions tout à fait 
opposées à celles de l'astronomie et de la chimie, déjà 
débarrassées depuis des siècles du contact fâcheux des 
astrologues et des alchimistes. Les dilettanti, et parti- 
culièrement les journalistes, les littérateurs, etc. , qui 
se déclarent, avec une modestie réelle ou supposée, des 
profanes lorsqu'on discute des questions de philoso- 
phie, de calcul, d'obstétrique, ne peuvent pas se per- 
suader que tout le monde est nécessairement incompé- 
tent dans toutes les matières qu'il n'a pas étudiées et 
qu'il n'y a pas de raison pour faire une exception en 



112 IMPORTANCE 

faveur des sciences sociales et en particulier de l'écono- 
mie politique. Oubliant la vérité de cette phrase tant 
répétée de Rousseau, qu'il faut beaucoup de philosophie 
pour se rendre compte des phénomènes que nous avons 
tous les jours sous les yeux, les dilettanti entrent en 
lice à chaque instant pour défendre ou pour combattre, 
dans le Parlement ou dans les réunions populaires, ou 
par la presse, les mesures économiques et financières 
les plus difiiciles et les plus complexes, et ils ne crai- 
gnent pas d'attaquer les doctrines enseignées par les 
maîtres les plus éminents d'une science dont ils ignorent 
absolument l'objet, le but et les caractères. Par suite do 
l'habitude de discuter avec légèreté de ces problèmes, 
il devient de plus en plus difficile de déraciner les pré- 
jugés les plus vulgaires. Si celui qui étudie la physique, 
la chimie, la géologie a tout à apprendre, celui qui 
étudie l'économie, comme le remarque subtilement 
Macvane, se trouve dans une condition pire, car il a 
aussi beaucoup à oublier. 

Sur le second point il faut remarquer que, tandis que 
dans d'autres sciences on forge des termes techniques 
appropriés, dont on donne d'exactes définitions de con- 
vention, en économie politique, au contraire, même 
lorsqu'on a eu grand soin de définir le sens attribué aux 
mots richesse, utilité, valeur, capital, rente, il faut tou- 
jours craindre que, par négligence, ces mots soient 
employés dans le sens différent qu'ils ont dans le lan- 
gage courant, et qu'il en résulte des raisonnements 
viciés par l'emploi alternatif d'un même terme tech- 
nique, ce qui permet des interprétations ambiguës 
ou contradictoires. 

Sur le troisième point enfin, l'étroite connexion qu'il 
y a entre l'économie appliquée et la politique, dont la 
première est une partie, provoque contre elle la vive 
opposition de ceux qui trouvent leur intérêt dans cer- 



DE l/ÉCONOMIE POLITIQUE 113 

tains monopoles, ou dans certains privilèges, ou dans 
telles autres institutions qu'elle combat, et l'opposi- 
tion plus acharnée encore de ceux qui croient possibles 
des mesures inconsidérées qu'elle combat dans l'inté- 
rêt du progrès social bien entendu. Whately a dit avec 
raison que les théorèmes d'Euclide n'auraient jamais 
reçu l'assentiment unanime des savants, s'ils avaient 
une relation immédiate avec la richesse et avec le bien- 
être individuel. 

N. W. Senior^ Four introductory lectures, etc. London, 
1852, pp. 12-17. 

F. A. Walker , PolUicaL economy. 2" édit. New- 
York, 1887, pp. 29-31. 

S. M. Macvane, The icorking principles of poliiical 
economy. New-Yoïk, 1890, pp. 12-16. 



CHAPITRE VIII 
RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 



Tout le monde ne reconnaît pas l'importance de l'é- 
tude de l'économie politique, parce qu'on n'apprécie 
pas toujours avec justesse les raisons que nous avons 
données dans le chapitre précédent. On mène, au con- 
traire, contre elle une campaj^ne assez vive. Certains 
prétendent que c'est une doctrine absolument impos- 
sible ; d'autres la tiennent au moins pour inutile ; 
d'autres enfin la condamnent comme très dangereuse. 
Ces objections continuellement répétées doivent être 
écartées parce qu'elles dérivent, ou bien de fausses 
présuppositions de fait, ou de l'ignorance du caractère 
véritable de l'économie, ou d'erreurs manifestes de 
logique. 

Rich. Whately, Iniroduciory lectures on polilical eco- 
nomy (1831), 5"^ édit. London, 18j5. 

F. Ferrara, Imporianza delV economia poUtica. Torino, 
1849. 

Jul. Kautz, Die National-Oekonomik als Wissenscha/L 
Wien, 1858, pp. 423-42, et les auteurs cités. 

J. L. Shadweli, A systejn of political e':onoiny. Lon- 
don, 1877, pp. 1-8. 

C. F. Bastable, An examinaiion of soins corrent objec- 
tions to ihe sludy of political economy. Dublin, 1884. 

H. Sidgwick, Scope and rnethod of political economy. 
Aberdeen, 1885. 

Les uns refusent à l'économie politique le caractère 
de science, et ils invoquent comme preuve: 



RÉPONSK A QUELQUES OBJECTIONS 115 

1" Les hypothèses sur lesquelles elle se fonde ; 

2° Les ahstractions dont elle se sert ; 

3° Les prohlèmes qu'elle ne résout pas ; 

4" Les discussions auxquelles elle ne parvient pas à 
mettre fin. 

Au sujet des hypothèses il faut remarquer, en pre- 
mier lieu, que les prémisses de l'économie sociale ne 
sont pas hypothétiques en elles-mêmes, puisqu'elles 
sont fondées sur l'ohservation ; elles le sont seulement 
en ce qu'elles sont isolées par la pensée d'autres causes 
peri-urhatrices, dont on fait ahstraction. Remarquons, 
en outre, que les hypothèses non contredites par les 
faits ont été souvent l'instrument de précieuses dé- 
couvertes scientifiques, et que les hypothèses purement 
arhitraires doivent être imputées non pas à la science, 
mais à quelques déhutants sans expérience. D'ail- 
lours, l'histoire des sciences physiques et mathématiques 
nous apprend que quelques-uns de leurs théorèmes ont, 
<iux aussi, une base purement hypothétique et que cer- 
taines de leurs propositions, que l'on tenait autrefois 
pour des axiomes, ont un caractère tout à fait empi- 
rique. 

Sans abstraction (analytique ou synthétique) il n'y 
a pas de science, mais seulement une connaissance .sté- 
rile de phénomènes individuels. La grammaire, la 
logique, l'algèbre, le droit procèdent eux aussi par abs- 
tractions ; elles sont non seulement utiles, mais néces- 
saires. Si on peut, comme de tout d'ailleurs, abuser de 
l'abstraction en économie, cela ne suffît pas pour re- 
fuser à celle-ci le caractère de science. 

Il y a, certes, en économie politique des problèmes 
non ré.solus, comme il y en a dans toutes les branches du 
savoir. Quelques-uns sont insolubles (comme la quadra- 
ture du cercle, la trisection de l'angle, le mouvement 
perpétuel, etc.), mais il en est d'autres qui pourront être 



116 RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 

résolus avec les progrès ultérieurs de la recherche 
scientifique, 

11 est absurde enfin de nier à l'économie politique 
le caractère de science parce qu'il existe des contro- 
verses sur sa nomenclature et sur ses principes. Un écri- 
vain irlandais, sans parler des autres, a fait de cette 
objection une critique acerbe dans un livre peu connu 
en Italie. 

W. Dillon,-r/(e disinal science. [DubUn, 1882. 

A propos des discussions sans fin on peut remarquer : 

!• Qu'elles sont souvent plus apparentes que réelles ; 
qu'elles tiennent à la forme plus qu'à la substance et 
qu'elles pourraient en partie cesser si les adversaires, 
qu'on doit supposer de bonne foi, cessaient d'équivo- 
quer ; 

2" Ces discussions portent souvent sur des points 
d'importance secondaire et qui concernent, d'ordinaire, 
non pas la science, mais ses applications, et cela est 
inévitable si on songe à la résistance de beaucoup d'in- 
térêts en lutte, dans lesquels l'art économique voudrait 
apporter l'ordre et la conciliation ; 

3" L'économie ne peut pas être responsable de ce que 
quelques-uns de ceux qui l'étudient, s'obstinent à re- 
mettre en question des problèmes depuis longtemps 
résolus ; 

4" Enfin, les discussions sérieuses et objectives et le 
doute raisonné, qu'il ne faut pas contondre avec le 
scepticisme systématique, prouvent, d'une part, l'imper- 
fection d'une discipline, mais elles sont, d'autre part, 
un moyen très utile qui pourra conduire à des décou- 
vertes fécondes. 

Un autre groupe d'adversaires nie l'utilité de l'éco- 



à 



RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 117 

nomie politique, soit parce que, suivant les uns, elle ne 
donne aucun résultat important, soit parce que, sui- 
vant d'autres, les quelques résultats importants aux- 
quels elle conduit sont tout indiqués par le sens commun 
et mis en pratique par chacun. 

La stérilité des résultats de l'économie politique se 
déduit : 

]° du peu d'importance de son objet ; 

2° de la simplicité de ses notions fondamentales ; 

3° du caractère négatif de ses conclusions. 

Quant à la prétendue infériorité de l'objet, il faut 
remarquer que les lois qui président aux phénomènes 
économiques sont dignes de Tattention du savant comme 
celles qui gouvernent le monde physique. L'impor- 
tance de la recherche devient évidente lorsqu'on songe 
à l'étroite relation qu'il y a entre le bien-être matériel 
et le bien-être moral. La misère, c'est-à-dire la plus 
grande plaie économique, n'est-elle pas une calamité 
qui souvent produit et souvent accompagne et rend plus 
aiguës les deux plus grandes plaies intellectuelles et 
morales, l'ignorance et le crime ? 

Partir de notions simples (besoin, utilité, valeur, 
capital, etc.) pour arriver à des notions plus complexes, 
c'est là une condition logiquement nécessaire de toute 
recherche scientifique. Qui donc reprochera à la géo- 
métrie ses définitions (du point, de la ligne, de la sur- 
face) et ses axiomes, d'où on déduit des théorèmes inté- 
ressants et fort utiles? Ferrari a très finement remarqué 
que l'économie peut tirer gloire d'avoir déduit de pré- 
misses si élémentaires des conséquences d'imporlance 
fondamentale pour le bien-être général. De même que 
les concepts de liberté, de souveraineté, de nationalité, 
différemment interprétés, ont été la cause de discus- 
sions, de guerres, de révolutions dans l'ordre politique, 
de même l'idée de valeur et celle de travail, mal unies 



118 RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 

entre elles, ont été Torif^ine des théories célèbres du so- 
cialisme scientifique. Manzoni a merveilleusement 
démontré, dans le Dialogue de V invention, que les 
idées simples de Rousseau ont logiquement conduit aux 
terribles applications de Robespierre. 

II est tout aussi faux de déduire la prétendue inuti- 
lité de l'économie du caractère négatif de ses conclu- 
sions, que beaucoup réduisent, même parmi ceux qui 
ne sont pas des adversaires, à la formule du laisser- faire. 
On oublie ainsi que l'économie sociale recherche des 
lois et ne donne pas de principes ; on oublie, de plus, 
{[ue les principes, ou mieux, que les normes de la po- 
litique économique ne sont pas tous négatifs ; que 
beaucoup de ces normes négatives ne sont pas pour cela 
moins importantes ; qu'enfin le laisser-faire n'est pas 
un dogme scientifique, mais une hypothèse de l'éco- 
nomie sociale, et une règle de l'art économique sujette, 
par cela même, à de notables exceptions. 

Quant k opposer à la théorie, comme on le fait quel- 
quefois, le sens commun et la pratique individuelle 
comme des sources plus limpides pour arriver aux 
mêmes vérités et aux mêmes normes, c'est là un 
sophisme séculaire et vulgaire que l'on rencontre, 
pour ainsi dire, sur le seuil de toute investigation 
scientifique. 

Si l'on compare à la théorie le sens commun, c'est- 
à-dire l'aptitude ordinaire à faire ou à comprendre une 
chose, et la pratique individuelle, c'est-à-dire l'expé- 
rience qu'on acquiert en refaisant et en voyant refaire 
par d'autres certaines choses, et si l'on considère que 
la pratique suppose un certain nombre de connaissan- 
ces empiriques, il faut conclure que la théorie et la 
pratique, fondées toutes deux sur l'observation et sur le 
raisonnement, diffèrent cependantessentiellement en ce 
<]ue la théorie est le résultat systématique de la pratique 



RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS ] 19 

séculaire, qu'elle est le fruit, selon une autre expression, 
de l'esprit des nations, tandis qu'au contraire la prati- 
que part d'observations nécessairement moins nom- 
breuses et moins exactes et opère avec des raisonne- 
ments moins parfaits et moins rigoureux. Opposer la 
pratique à la théorie, c'est presque dire que le moins 
équivaut au plus ou que la partie est plus grande que le 
tout. En fait, la contestation est entre le plus et le moins 
d'étude, entre la doctrine entière et la demi-doctrine, 
car celle-ci tyrannise — et beaucoup — l'esprit des soi- 
disant hommes pratiques qui se croient émancipés de 
toute influence théorique. 

Mais si, d'un côté, la pratique des affaires ne peut pas 
remplacer la doctrine, il n'en est pas moins vrai que 
celle-ci a besoin de celle-là pour résoudre les questions 
concrètes. Les doctrinaires qui repoussent le secours de 
la pratique ont tout aussi tort que les empiriques qui 
s'obstinent à refuser les lumières de la théorie. 

Les études économiques rencontrent encore de plus 
nombreux adversaires parmi ceux qui, sans se soucier 
de la solidité scientifique de l'économie, déclarent 
qu'elle est moralement ou politiquement dangereuse. 

Pour démontrer que l'économie politique est dange- 
reuse au point de vue de la morale (religieuse ou phi- 
losophique), on invoque : 

1° la nature matérielle de son objet, la richesse; 

2° le caractère utilitaire de sa prémisse la plus impor- 
tante, l'intérêt; 

3° les opinions critiquables de certains économistes ; 

4" l'immoralité prétendue des théories de l'intérêt du 
capital, de la population, de l'assistance, etc. 

Ces accusations, souvent lancées avec une parfaite 
bonne foi et dans les meilleures intentions, peuvent être 
facilement réfutées, parce qu'elles proviennent d'une 



120 RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 

connaissance insuffisante des caractères de l'économie. 

Quant à la nature matérielle de l'objet, qui n'est 
pas d'ailleurs la richesse, mais les actions humaines qui 
s'y rapportent, nous remarquons que l'économie poli- 
tique étudie les phénomènes sociaux sous un seul 
aspect, et elle le fait parce que le progrès scientifique 
exige une division et une subdivision toujours plus 
grandes de la recherche. Qui donc mettrait en doute 
la valeur théorique de l'histoire naturelle et de la phy- 
sique, parce que ces deux diciplines ont un objet bien 
plus circonscrit que la physique d'Aristote, l'histoire 
naturelle de Pline, la science de Thaïes ? 

La limitation du champ de la recherche d'une science 
n'impliqueni le mépris, ni la négation des autres sciences. 
Appellera-t- on athées le mathématicien, le physiologue, 
le technologue, par cela seul que dans leurs livres il 
n'y a pas un mot qui rappelle l'existence de Dieu et les 
devoirs de l'homme? Il faudrait certes condamner 
l'économiste qui enseignerait que l'acquisition des 
richesses est la fin unique, ou même seulement la fin 
principale, soit pour l'individu, soit pour la société, 
mais ces propositions absurdes n'ont rien à voir avec 
l'économie. Pour les mêmes raisons, celui qui affirme- 
rait que l'homme est né pour manger, ou que l'idéal de 
la vie sociale, c'est la guerre, formulerait des principes 
contraires à la morale, mais on ne pourrait les imputer 
à la physiologie ou à la stratégie. 

L'accusation d'immoralité qu'on lance contre l'éco- 
nomie politique, parce qu'elle part du principe de l'in- 
térêt, est tout aussi fausse, et pour plus d'une raison. 
C'est là l'argument principal dont s'est servi, avec beau- 
coup d'habileté littéraire, mais fort peu de compétence 
scientifique, Técole de Carlyle et de Ruskin, qui a encore, 
par suite de la juste célébrité de ces écrivains, de nom- 
breux disciples, notamment en Angleterre. C'est au 



RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 121 

premier qu'est due la célèbre épithète de science lugubre 
(dismal science) appliquée à Téconomie. 

Th. Carlyle, Past andpre sent. London, 1843. 
Arsène Dumont, Dépopulation et civilisation. Paris, 
1892. 

Remarquons, d'abord, que le principe de l'intérêt n'est 
pas une règle de la politique économique, mais une 
hypothèse dont se sert l'économie sociale pour expli- 
quer les phénomènes de la richesse, en les déduisant de 
la cause principale d'où ils dérivent. Il faut remarquer, 
en second lieu, que l'économie ne crée pas l'intérêt, ne 
le juge pas, mais qu'elle en étudie l'action, de la même 
manière que le physiologue étudie les lois de la nutri- 
tion. On ne peut pas nier, d'ailleurs, la puissance de ce 
principe qui pousse l'homme à rechercher le maximum 
d'effet utile avec le minimum de dépense de force. 

De plus, il ne faut pas oublier que le principe de l'in- 
térêt, tel qu'il est étudié par l'économie, est un simple 
fait psychique et non un fait moral, car il n'y a pas de 
relation nécessaire entre la loi du moinde effort et la 
question morale de l'emploi des richesses. Dietzel, qui 
a plus que tout autre approfondi ce sujet, remarque 
très justement que le maximum de prix pour les mar- 
chandises qu'il vend et le minimum de prix pour celles 
qu'il achète sont recherchés aussi bien par celui qui pro" 
digue son revenu en débauches et en libertinage que 
par celui qui l'emploie à fonder des maisons d'instruc- 
tion ou d'assistance. 

Il faut ajouter que l'intérêt privé ne se confond pas 
avec l'intérêt purement individuel (qui exclut toute préoc- 
cupation de famille) et moins encore avec légoïsme qui 
demande qu'on fasse valoir ses avantages propres aux 
dépens des droits d'autrui. On ne doit pas s'imaginer 



122 RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 

enfin que le principe utilitaire de l'intérêt est nécessai- 
rement blâmable ; il est, nous le répétons, moralement 
indifférent, pour ne pas dire irrépréhensible, lorsque, 
dans l'ordre économique, il diriii^e le choix entre plu- 
sieurs façons d'agir, toutes équitables et justes. Ce prin- 
cipe devient non seulement perturbateur mais encore 
absolument immoral et (comme l'a excellemment dé- 
montré ]Manzoni) impossible à suivre pratiquement, 
quand on veut en faire (avec Bentham et son école) le 
régulateur suprême de l'activité humaine. Mais cette 
erreur n'a rien de commun avec l'économie sociale qui 
ne s'occupe pas de ces questions ; comme on l'a dit 
déjà, l'économie apppliquée combat, au point de vue 
purement utilitaire, l'oisiveté, l'imprévoyance, la pro- 
digalité qui sont, en même temps, des actions blâma- 
bles au point de vue moral, 

H. Dietzel, Beitrage zur Methodik der Wirthschafts- 
wissenschaft ijn Jahrbûcher fur Nationalokonomie, 
etc., vol. IX. Jena, 1884). 

On ne peut pas non plus tirer un argument solide 
contre notre science de certaines opinions critiquables 
émises par quelques économistes connus, qui n'expri- 
ment alors que des vues individuelles, étrangères à 
l'économie comme science. Cela explique comment le 
spiritualiste Turgot , le déiste Smith, l'incrédule Say, 
le luthérien Roscher, le calviniste Cherbuliez, le ca- 
tholique Droz ont pu enseigner les mêmes vérités éco- 
nomiques. On pourrait supprimer dans les œuvres de 
Say, de Stuart Mill, de Garnier et de beaucoup d'au- 
tres, toutes les affirmations fausses au point de vue re- 
ligieux et moral, sans changer leurs doctrines écono- 
miques. 

Quant à l'immoralité prétendue des théories sur l'in- 



RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 123 

térêt, la population et l'assistance, il suffira de remar 
quer que l'économie politique : 

[° Peut démontrer l'inopportunité et l'inefficacité des 
lois prohibitives et restrictives de l'intérêt conventionnel 
dans le prêt, sans pour cela approuver l'usure, ànon droit 
réprouvée par la morale et; punie par la loi positive; 

"2" Elle peut montrer les dangers d'un excès partiel 
de population et conseiller la prévoyance, sans pour 
cela envahir le domaine de la morale et porter atteinte 
à ses raisons suprêmes ; 

3" Elle peut montrer les inconvénients de certaines 
formes d'assistance, sans pour cela méconnaître le pré- 
cepte divin de la charité, ou les avantages même écono- 
miques de l'assistance, et en particulier de l'assis- 
tance privée, quand elle tend à combattre les causes 
et non pas seulement à diminuer les effets de l'indi- 
gence et de la misère. 

Un dernier groupe d'adversaires de l'économie poli- 
tique, qui se partage en deux branches opposées, la 
déclare politiquement dangereuse parce qu'elle est : 

1" anarchique, c'est-à-dire ennemie du principe d'au- 
torité et créatrice du nihilisme administratif; 

2" réactionnaire, c'est-à-dire ennemie de 1 égalité et 
du progrès. 

Aux uns et aux autres on peut tout d'abord répondre 
que leurs objections ne peuvent atteindre la science 
économique, qui ne défend ni n'attaque aucun principe 
de gouvernement, quelque bon ou quelque mauvais 
qu'il soit, mais se borne à expliquer les phénomènes, 
et que par conséquent ses doctrines peuvent être vraies 
ou fausses, mais non utiles ou dangereuses. 

Si ces attaques concernent la politique économique, 
il faut la défendre par deux réponses distinctes. 

A ceux qui reprochent à l'économie politique d'être 



124 RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 

l'ennemie du principe d'autorité, nous répondrons que 
la limitation des attributions économiques des pouvoirs 
publics ne tend pas à affaiblir mais à renforcer le prin- 
cipe d'autorité, parce qu'il le met à sa véritable place 
et lui assigne ses limites de raison. D'ailleurs^ aujour- 
d'hui plus que jamais, cette limitation n'est pas deman- 
dée d'une façon absolue, car il faut évidemment tenir 
compte des conditions de temps et de lieu, de civili- 
sation et de précédents de tout genre. 

A ceux qui attaquent l'économie politique parce qu'elle 
est réactionnaire et hostile au progrès et à l'égalité, 
nous répondrons : 

1" Que la politique économique, telle qu'elle est gé- 
néralement professée, a toujours été favorable aux sages 
r( ''formes et qu'elle n'a jamais été hostile qu'à celles 
qui détruiraient la civiliîi.ation et qui sont la négation 
du progrès ; 

2° Que l'économie politique ne peut pas être cause 
des inégalités naturelles qu'il y a entre les hommes, 
parce qu'elles sont les conséquences inévitables de leurs 
qualités intellectuelles et morales différentes et qu'elles 
doivent être considérées comme un facteur éminem- 
ment favorable au progrès social ; 

3" Que la politique a toujours combattu les inégalités 
artificielles, filles du privilège et des institutions gou- 
vernementales vicieuses, et l'on ne doit pas oublier 
qu'elle a, pour une grande partie, contribué aux ré- 
formes qui les ont fait disparaître. 

Pour toutes ces raisons, il semble que nous pouvons 
conclure que l'antipathie qu'ont pour l'économie poli- 
tique les représentants des opinions extrêmes, empiri- 
ques ou doctrinaires, individualistes ou socialistes, réac- 
tionnaires ou utopistes, peut être considérée comme 
une preuve indirecte de l'utilité théorique et pratique 
de ses enseignements. 



DEUXIÈME PARTIE 

HISTOIRE 



CHAPITRE PREMIER 
L'HISTOIRE DE L^ÉCONOMIE POLITIQUE 



L'histoire de l'économie politique, est Texposition 
raisonnée de l'origine et des progrès des théories éco- 
nomiques, considérées dans leurs relations avec les 
conditions, les idées et les institutions sociales. 

L'histoire ainsi entendue n'est pas un simple exposé 
chronologique des doctrines, mais elle comporte des 
appréciations critiques sur leur bonté absolue et rela- 
tive. Elle recherche les germes des différentes théories 
dans leurs manifestations isolées, accidentelles et frag- 
mentaires, et elle montre comment elles ont pu cons- 
tituer, plus tard, un corps de doctrine distinct et plus 
ou moins systématiquement coordonné. 

Il faut, au sujet des liens qui unissent les théories 
économiques aux faits dont elles s'occupent, mettre en 
lumière deux ordres de rapports. 

Les écrivains ressentent presque toujours, avec plus 
ou moins de force, l'influence des conditions, des idées 
et des institutions spéciales du pays et de l'époque aux- 
quels ils appartiennent ou qui a plus particulièrement 
attiré leur attention. Cette influence est très grande, 
bien qu'elle passe inaperçue et qu'elle soit même niée 
par ceux qui la subissent et qui proclament, en même 
temps, leur indépendance philosophique. Ils se mettent 
ainsi en contradiction avec la vérité ou, mieux^ avec la 
nature même des choses. Si l'on s'attache à Tessence 
des différentes théories, dépouillées des particularités 



128 HISTOIRE DE l'ÉGONOMIE POLITIQUE 

purement accidentelles, il est souvent facile de décou- 
vrir qu'elles ont pour base une apologie de certaines 
institutions économiques données, que l'auteur approuve 
et idéalise pour ainsi dire, ou une opposition à certaines 
institutions économiques que l'auteur combat résolu- 
ment. On peut donc appliquer aussi aux économistes le 
reproche célèbre que Bacon (aisait à certains philo- 
sophes, qui tamqua'in e vinculis ratiocinantur. 

D'un autre côté, les écrivains exercent, ou du moins 
quelques-uns et dans une mesure fort inégale, une in- 
fluence notable sur les opinions de leurs contemporains 
et sur leur postérité, influence qui, souvent, a préparé 
des réformes législatives et administratives de grande 
importance. C'est ainsi que les ouvrages des physio- 
crates ont inspiré quelques unes des lois flnancières des 
premières années de la République française : Adam 
Smith a donné, par ses doctrines, une grande impul- 
sion à la réforme du système économique de plusieurs 
États de l'Europe ; c'est au livre de Malthus que sont 
dues les importantes modifications introduites en 1834 
dans la loi des pauvres en Angleterre. Inversement, 
le travail des esclaves dans l'antiquité et la prédomi- 
nance des prêts de consommation au moyen âge expli- 
quent à n'en pas douter le mépris de certains philo- 
sophes anciens pour le travail manuel et l'hostilité à 
l'égard de l'intérêt qui trouve son expression concor- 
dante à la fois dans les ouvrages des théologiens, des 
canonistes et des civilistes du moyen âge. 

Cependant si, dans l'histoire des théories écono- 
miques, on étudie l'influence des institutions, on ne doit 
pas, pour cela, confondre l'histoire des théories écono- 
miques avec l'histoire des institutions ; ce sont deux 
ordres de recherche absolument différents parleur objet, 
bien qu'on les conçoive comme devant former partie 
intégrante dans une histoire complète de l'économie. 



HISTOIRE DE l'ÉGONOMIE POLITIQUE 129 

entendue dans son sens le plus large. Blanqui, et ceux 
qui ont suivi ses traces, se sont donc trompés en 
déduisant l'antiquité des doctrines de celle des ins- 
titutions et des faits, car ils ont ainsi confondu la 
science avec les objets qu'elle étudie. Affirmer, comme 
ils le font, que là où il y a des richesses, des échanges, 
des monnaies et des impôts, on doit trouver aussi une 
science économique, cela équivaut à dire que l'astrono- 
mie et la physiologie sont une conséquence nécessaire 
du mouvement des astres et des phénomènes de la 
vie végétale et animale. 

P. Rossi, Introduction à l'histoire des doctrines écono- 
miques, in Journal des Economistes. T. II (Paris, 
1842), pp. 201-223. 

H. Baudrillart, De l'histoire de l'économie politique. 
Ibidem. T. V {3" série, 1867;, pp. 57-75. 

L'histoire des doctrines économiques comprend : 
1° L'histoire externe, qui étudie l'origine et le déve- 
loppement des théories et des systèmes, considérés 
dans leur ensemble et dans leurs parties principales, 
sans descendre aux menus détails. Elle est générale, si 
elle embrasse tous les temps et tous les lieux ; spéciale, 
si elle se limite à une époque, à une nation, à un sys- 
tème, à un ou à quelques écrivains, etc ; 

2" L'histoire interne (ou, comme on dit en Alle- 
magne, dogmatique], qui recherche la formation et les 
progrès des différentes théories particulières (celles, 
par exemple, de la valeur, de la monnaie, de la rente, 
des impôts) et dont on fait souvent précéder ou suivre 
leur exposé doctrinal. Les matériaux de l'histoire in- 
terne de l'économie sont dispersés dans une multitude 
de monographies. Parmi les auteurs d'ouvrages géné- 
raux et systématiques qui ont, dans les limites de leur 

9 



i30 HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE 

.sujet, recueilli des données très abondantes sur l'his- 
toire interne de l'économie politique, la première place 
appartient, sans conteste, à notre vénéré maitre Guil- 
laume Roscher. 

W. Roscher, System der Volksivirthschaft. Stuttgart, 
1854-1880. 4 volumes (réimprimés plusieurs fois 
séparément;. Le premier volume a paru en 
français sous le titre : Principes iVéconomie 
politique, traduction française par Wolowski. 
Paris, 1857, 2 vol. ; le second, sous le titre de 
Traité d'économie politique rurale, traduction 
française par Vogel. Paris, 1888. 

Les critères dont il faut s'inspirer dans l'étude de 
l'histoire (externe et interne) de l'économie sont les 
suivants : 

1° Le choix des matériaux doit être judicieux, et, 
par conséquent, on ne doit enregistrer ni toutes les 
œuvres, ni tous les auteurs, mais ceux-là seulement qui 
sont remarquables par leur valeur intrinsèque , leur 
originalité, leur influence. 

2" L'exposition des faits intrinsèques (livres, doc- 
trines, enseignements) et extrinsèques (conditions indi- 
viduelles et sociales) doit être claire, sobre et fidèle. 

3" La critique des théories doit être large et impar- 
tiale, mettre en relief leur originalité, les influences 
qu'elles ont subies ou exercées et leur valeur réelle, 
tant par rapport au temps où elles sont nées, que par 
rapport à l'état dernier de la science. 

L'histoire des disciplines économiques ne peut pas 
remplacer leur étude dogmatique, mais elle en est un 
complément nécessaire. Pourvu qu'elle soit éclairée par 
la critique, elle ne peut donner naissance ni au scep- 
ticisme systématique, ni à un éclectisme inconsidéré, 
ni à l'apologie posthume de doctrines et d'institutions 



i 



HISTOIRE DE l'ÉCCNOMIE POLITIQUE 131 

vieillies. Elle peut, au contraire, contribuer à l'histoire 
de la civilisation, en mettant en lumière l'influence des 
économistes sur les réformes sociales déjà effectuées, 
et en préparant le lerrain pour d'autres réformes qui 
pourront être réalisées dans l'avenir. Elle servira, en 
outre, à mieux connaître la valeur des théories, parce 
qu'on les aura étudiées dans leurs origines et dans les 
modifications qu'elles ont successivement subies'. 

Comme il est impossible de recourir toujours à 
toutes les sources, il faudra bien souvent nous servir 
des œuvres générales ou spéciales qui en résument, au 
moins partiellement, le contenu. Il nous faut donc in- 
diquer, en y joignant quelques notes critiques, les 
œuvres principales qui se rapportent à l'histoire géné- 
rale externe de l'économie politique; nous parlerons 
plus loin des œuvres spéciales. 

On trouve une indication sommaire des histoires de 
l'économie politique dans : 

R. v. MohI, Die Schriften liber die Geschichiederpoli- 
iischen Œkonomie, in Geschichte und Literalur der 
Slaatswissenchaften. T. III (Erlangen, 1858), p. 291 
et suiv. 

Jul. Kautz, op. cit., pp. 34-50. 

K. Knies, Bie politische Œkonomie, etc. B^aunsch^veig, 
1881-83, pp. 9-22 et 521-533. 

Les notices historiques, d'ordinaire assez courtes et 
exclusivement bibliographiques, que l'on trouve, comme 
introduction ou comme appendice, dans beaucoup do 
traités, ne suffisent pas pour donner une connaissance 
suffisante du développement graduel de cette disci- 
pline. 11 faut en dire autant des articles, remarquables 
souvent, que l'on trouve dans certains Dictionnaires et 
dans les meilleures Encyclopédies. Citons, par exemple, 
les traités d'économie politique publiés, en Angleterre, 



132 HISTOIRE DE L ÉCONOMIE POLITIQUE 

par Mac-Culloch, Shadwell, Marshall; en France, par 
Say, Garnier, Courcelle-Seneuil; en Allemagne, par 
Lotz, Rau, Wirth, parle socialiste Mario (Winkelblech), 
par Cohn, et spécialement par von Scheel (dans le 
Manuel de Schonberg) ; en Italie, par Bianchini, et sur 
ses traces par Trinchera; en Hollande, par Pierson; en 
Espagne, par Florez Estrada, Carballo y Vanguemert, 
Carreras y Gonzalez ; par Forjaz da Sampajo, en Por- 
tugal ; par Wreden, en Russie ; par Bilinski, en Pologne : 
en Suède, par Hamilton et par Leffler; en Danemark, 
par Frederiksen ; aux Etats-Unis d'Amérique, par Perry . 
Ellis Thompson, Laughlin, James [dans V Encyclopédie 
de Lalor), etc. 

Parmi les ouvrages exclusivement consacrés à l'his- 
toire générale de l'économie politique, il faut faire une 
mention spéciale pour : 

Ad. Blanqui, Histoire de V économie politique en Eu- 
7'ope, etc., suivie d'une bibliographie, eic. Paris, 
1837-38, 2 vol., 4« édit. (par les soins de M. A. Oit), 
Paris, 1860; Iraduile en anglais par E.-J. Léonard. 
London, 1880. 

Alb. de Villeneuve-Bargemont, Histoire de l'économie 
politique. Paris, 1841. 2 vol. 

Travers-Twiss, Vieiv of the progress of poUtical eco- 
nomy in Europe, etc. London, 1847. 

Jul. Kautz, Die geschichtliche EntwicUelung der Naiio- 
nal-Oekonomie undihrer Literatur. Wien, 1860. 

Eug. Duhring, Krilische Geschichte der Nationalokono- 
mieund des Socialismus. Berlin, 1871 (3* édit., 1879'. 

H. Eisenharl, Geschichte der Nationalokonomil., Jena, 
1881 i2<= édit. 1891). 

J. K. Ingram, A history of pclitical economy. Edin- 
burgh, 1888 (trad. allemande de E. Roschlau, 
Tubingen, 1890; trad. italienne de Debarbieri, 
Torino, 1892; trad. irançaise de Henry de Vari- 
gny et E. Bonnemaison, Paris, 1893). 

A. Espinas, Histoire des doctrines économiques. Paris, 
1892. 



HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE 133 

On peut reprocher aux compilations de Blanqui et 
de Villeneuve-Bargemont leur manque de méthode, 
d'ordre, de critique, l'insufTisance et l'inexactitude des 
renseignements, rarement puisés aux sources, et l'igno- 
rance presque complète des œuvres qui n'ont pas été 
écrites ou traduites en français. L'histoire de Villeneuve- 
Bargemont, qui se place au point de vue d'une éco- 
nomie politique chrétienne qu'il oppose à celle de 
Smith, a été rapidement oubliée, tandis que celle do 
Blanqui, remarquable par l'élégance de la forme, a eu 
un grand succès, en l'absenced'une œuvre meilleure et 
facilement accessible à la généralité des lecteurs. Les 
jugements de Blanqui, qui a subi pour partie l'in- 
iluence de Sismondi, ont leur point de départ dans 
l'idée d'une économie politique française, généreuse et 
philanthropique, qu'il opposait à l'économie anglaise, 
selon lui trop mesquine et trop exclusive. 

Travers-Tviss n'a étudié que quelques auteurs anglais, 
français, italiens, et il n'a pas toujours fait une étude 
suffisante des sources; mais son ouvrage a plus de 
valeur que les deux précédents, bien qu'il ne donne 
qu'un simple tableau historique depuis le xvi^ .siècle. 
11 faut louer chez lui certaines de ses appréciations 
et le grand soin qu'il a mis à distinguer Ihistoire des 
doctrines de celle des institutions. 

L'ouvrage du professeur hongrois, Jules Kautz, dis- 
ciple de Roscher et partisan des doctrines de l'école 
historique, quilui ont fourni le critère de ses jugements, 
a plus de valeur que les histoires précédentes et souvent 
au.ssi que celles que nous mentionnerons plus loin. Les 
renseignements sont abondants, les recherches appro- 
fondies, et la connaissance des histoires particulières 
et des monographies très étendue. Cependant, ses juge- 
ments, néce.s.sairement peu objectifs, sont souvent 
incertains et même superficiels. Il faut noter encore que 



134 HISTOIRE DE l'ÉGONOMIE POLITIQUE 

son style ampoulé, ses impropriétés de termes, la mau- 
vaise distribution des matières et l'absence d'une table 
des auteurs, ont enlevé, dès sa publication, à cette 
œuvre, d'ailleurs très savante, une notable partie de 
l'utilité qu'elle aurait pu avoir. De plus, les études 
faites dans ces dernières années sur les différentes par- 
parties de l'histoire de l'économie et le progrès ulté- 
rieur de la science ont fait vieillir une grande partie de 
de cette œuvre. 

Les histoires de Diihring et d'Eisenhart ont des 
mérites et des défauts différents. Elles sont remar- 
quables par l'ordre, la sobriété, la juste place donnée 
aux principaux auteurs ; mais elles sont absolument 
insuffisantes pour la partie bibliographique. Ces deux 
auteurs se sont peu préoccupés des œuvres secondaires, 
mais relativement importantes, et en général des mono- 
graphies. Eisenhart, en particulier, ne donne qu'une 
esquisse historique trop succincte; il n'est pas toujours 
impartial et il partage avec Duhring ce préjugé de con- 
sidérer comme absolument moderne l'origine de notre 
science. Diihring, qui s'est occupé très longuement des 
théories de List, de Carey et de quelques socialistes, 
est trop entiché du protectionnisme américain, et tout à 
fait injuste dans les jugements qu'il porte sur certains 
grands auteurs (par exemple, Malthus et Ricardo), et il 
est en même temps trivial dans l'appréciation de 
l'œuvre scientifique de certains de ses illustres compa- 
triotes, sans parler de sa prétention d'avoir découvert 
une économie nouvelle, qui résoud les controverses 
entre l'économie ancienne et les formes du socialisme 
qu'il combat. 

Sans aucun doute, et pour plus d'une raison, il faut 
mettre au-dessus des travaux dont nous venons de 
parler, l'histoire de l'irlandais Ingram, un savant et 
élégant disciple de Técole d'Auguste Comte, et qui était 



HISTOIRE DE LEGONOMIE POLITIQUE 135 

déjà connu par son discours contre l'école classique. 
Si elle est moins riche de renseignements, compa- 
rée à l'œuvre de Kautz, sur les auteurs étrangers et 
les auteurs secondaires, elle fournit cependant (après 
Roscher, Eisenhart, von Scheel, Meyer, Pecchio et 
notre Guide) des données suffisantes et exactes sur le 
développement de l'économie en Allemagne et en Italie, 
tout en insistant davantage sur les auteurs anglais et 
même sur les auteurs français, généralement étudiés 
aux sources. Toutefois, si on peut accepter presque 
toujours, dans le volume d'Ingram, ses exposés de doc- 
trine, ce n'est qu'avec une grande réserve qu'il faut 
accepter ses jugements sur des écrivains, même de pre- 
mier ordre, comme Malthus, Ricardo, Cairnes et 
quelques autres, qui n'appartiennent pas à l'école 
historique allemande et à la sociologie, auxquelles 
l'auteur emprunte ses critères pour juger le passé de 
la science et pour prévoir l'avenir. 

Il n'est pas nécessaire de nous étendre sur le mérite 
de certains résumés historiques de l'économie, qui ne 
s'élèvent pas au-dessus de la compilation mécanique et 
vulgaire. Parmi les auteurs étrangers nous signalerons, 
parce qu'ils contiennent certains renseignements, 
d'ailleurs absolument incomplets, sur la littérature de 
leur propre pays, les manuels des hollandais Molster et 
De Rooy, du suédois Balchen, et celui, un peu supé- 
rieur, du professeur russe Vernadsky. 

J. A. Molster. De Geschicdenis der Staathuishoudkunde. 
Amsterdam, 1851. 

E. W. de Rooy, Geschicdenis der Staathuishoudkunde 
in Europa. Amsterdam, 1851. 

Iwan Vernadsky, Résumé historique de l'économie po- 
litique (en russe). Saint-Pétersbourg, 1858. 

Alex. R. Balchen, Grunddrarjen of den Poliliska Eko- 
nomiens historia. Stockolm, 1869. (Très rapide 
esquisse). 



136 HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE 

On peut tirer un plus LTand profit de certains travaux 
sur l'histoire spéciale de l'économie politique dans les 
différents pays et dans les différents temps, et d'un 
nombre encore plus considérable de monographies, 
écrites d'après les sources, sur les différentes écoles et 
sur certains écrivains dignes, pour telle ou telle raison, 
d'être pris en plus grande considération. Les maté- 
riaux ainsi recueillis sont si abondants qu'il est très 
difficile de s'en rendre maitre, mais ils permettent de 
résumer mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici les résultats 
les plus importants et les plus sûrs des recherches 
historiques particulières. 

Ce qu'il nous faut le plus regretter, c'est l'absence 
d'une histoire de l'économie politique en France avant 
les physiocrates, et en Angleterre avant Smith. On peut y 
suppléer, mais en partie seulement, par quelques mono- 
graphies et notamment par deux volumes, malheureu- 
sement écrits en russe, du professeur Janschull sur 
l'histoire du free tracle, et par un remarquable Essai de 
Roscher, qui n'a cependant pas connu tous les auteurs, 
et qui n'a pas toujours pu les consulter de première 
main. Un élève distingué de Menger, le docteur Etienne 
Bauer, privât dozent à Vienne, auquel nous devons 
quelques bons Essais, prépare une histoire de l'éco- 
nomie politique avant Adam Smith, pour laquelle il a 
déjà, dans ses voyages à Londres et à Paris, recueilli 
de précieux matériaux. 

Pour l'histoire de l'économie politique en Allemagne, 
il n'y a presque rien à glaner après le travail colossal 
de Ptoscher. qui est un modèle d'exactitude et pour le 
fond et pour la forme ; on ne peut faire que cette objec- 
tion, c'est que l'importance du sujet est très inférieure 
aux soins infatigables qui ont été dépensés. 

Il faut encore citer l'histoire de l'économie politique 
en Espagne de Colmeiro, et celle des Pays-Bas de Las- 



HISTOIRE DE l'ÉGONOMTE POLITIQUE 137 

peyres, qui a été roccasion d'un autre travail plus pro- 
fond du professeur van Kees, malheureusement resté 
inachevé par suite de la mort de l'auteur. Colmeiro et 
van Ress ont étudié avec grand soin le lien qu'il y a 
entre les théories, les conditions de fait et les institu- 
tions. Il faut louer encore les Essais moins développés 
d'Arnberg pour la Suède, et de Kautz pour la Hongrie, 
Une histoire des théories économiques aux Etats-Unis, 
et notamment pour les dernières décades, rendrait de 
très grands services. Espérons que le jeune savant doc- 
teur Furber, de Chicago, pourra bientôt nous la donner; 
sur les conseils de Menger, il nous a communiqué le 
manuscrit de la première partie de son travail, qui nous 
a paru remarquable par sa sobriété et sa clarté. 

W. Rosctier, Geschichte der Naiional-Œkonoynik in 

Deiitschland. Mïmchen, 1874. 
M. Cohneiro, Historia de la cconomia polifica en Ës- 

pana. Madrid, 1863. Deux volumes (elle s'arrête 

au xviii° siècle). Elle se trouve complétée par 

l'ouvrage suivant du même auteur : Biblioteca 

de los economistas espanoles de los siglos '16, il 

y 18. Madrid 1861. Réimprimé en 1880. 
Et. Laspeyres, Geschichte der volkswirthschaftlichen 

Anchauungen der N iederlmider, elc. Leipzig, 1863. 

(Elle ne contient que le xvu« et le xvin" siècles. 1 
0. van liées, Geschicdenis der Staaihuishoudkunde in 

Nederland, etc. Utrecht, 1865-68. Deux volumes. 
J. W. Arnberg, Anteckningar om frihetsUdens poli- 

tiska ekonomi . I. Upsala, 1868. (Elle comprend la 

période de 1719 à 1772.) 
Jul. Kautz, Entwickelungs-Geschichie der volkswirih- 

schaftlichen Ideen in Ungarn, etc. Budapest, 1876. 

(Traduction abrégée de l'œuvre originale, en 

hongrois, éditée en 1868.) 

L'Italie a eu, grâce au baron P. Custodi, la première 
collection, incomplète d'ailleurs, de ses économistes, 



138 HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE 

accompagnée de biographies. Elle doit à Joseph Pecchiô 
un essai historique sur ces auteurs, qui a été très ré- 
pandu en Italie, grâce à la prohibition qu'en avait faite 
la censure autrichienne, et à l'étranger, grâce à une 
traduction française. C'est alors que naquit et s'accré- 
dita pour longtemps l'opinion de la prééminence absolue 
(Gioja et Mugnai ou de la prééminence temporaire (Ro- 
magnosi) des Italiens en économie. Cette thèse, en- 
core aujourd'hui très répandue, a été attaquée avec vi- 
gueur par Ferrara CBiblioteca, delV Economista,, série I, 
vol. III. Torino, 1852), et après lui, avec autant d'acri- 
monie, par un anonyme (dans VEconomista. Milano, 
1858). Des recherches récentes et l'étude d'ouvrages 
importants qui avaient échappé au baron Custodi. ont 
permis de conclure que l'Italie, aux xiii% xv% xvi^ siècles 
et dans la première moitié du xvii^, a eu des écrivains de 
premier ordre, notamment en ce qui concerne la mon- 
naie, et que, dans la seconde moitié du xviii% elle a 
fourni sa contribution à la constitution de la science. 
La collection de Custodi a servi de base à deux es- 
quisses historiques. La première, de Vernadsky, en 
russe, et l'autre, plus savante et plus profonde, de l'il- 
lustre N. G. Pierson, en hollandais. 

Scnttori classici di economia politica. Milano, 1802- 
1816. 50 volumes. 

Gius. Pecchio, Storia delU economia pubblica in Italia. 
Lugano, 1829. Plusieurs fois réimprimé ; la der- 
nière réimpression est de 1852, Turin. Traduc- 
tion française de L. Gallois. Paris, 1830. 

Ivan Vernadsky, Recherches hlsiorico-critiques sur les 
économistes italiens. Moscou, 18i9. (Thèse de doc- 
torat.) 

N. G. Pierson, Bijdrage toi de geschicdenis der ccono- 
m.ische studien in Italie, etc. Amsterdam, 1866. 
(Traduction allemande, sans le nom de l'auteur, 
par un certain Schwarzkopf. Strasbourg, 1872.', 



HISTOIRE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE 139 

D'excellentes monographies sur l'histoire de l'éco- 
nomie politique en Italie ont été publiées dans ces vingt 
dernières années par Ricca-Salerno, Cusumano, Gobbi, 
Fornari, Morena, Supino, Graziani, Montanari, Balletti, 
Alberti, etc. Nous faisons des vœux pour que Toniolo, 
Conigliani, Graziani, Morena et Balletti terminent 
bientôt d'autres monographies depuis longtemps pro- 
mises. Albergo a publié, avant l'impulsion donnée à ces 
études depuis 1870, une bonne étude sur la Sicile. 
Nous travaillons nous-mêmes à une bibliographie, si 
possible complète, des économistes italiens jusqu'à 
1848 ; mais c'est là un travail ingrat que nous n'espé- 
rons guère pouvoir publier. 

Giulio Albergo, Sloria delV Economia poliiica in Sici- 
lia. Palermo, 1855. 



Notre présent travail n'étant qu'un résumé d'histoire 
externe des théories économiques, accompagné cepen- 
dant des indications nécessaires pour des études plus 
larges et plus approfondies, nous les diviserons, pour 
faciliter l'exposition, dans les périodes suivantes : 

l** La période que nous appelerons fragmentaire, 
qui comprend l'antiquité, le moyen âge et qui se pro- 
longe, par quelques écrivains, jusqu'au xvii" siècle ; 

2° La période que nous appellerons des monogra- 
phies et des systèmes em,piriques, qui va du xvi* 
siècle jusqu'à la moitié du xviii'' ; 

3" La période des systèmes scientifiques (de Quesnay 
et de Smith), qui ont des précurseurs jusque dans le 
xvii®, mais qui se développent et se perfectionnent dans 
la seconde moitié du siècle suivant et au commence- 
ment du nôtre ; 



14b HISTOIRE DE l'ÉGONOMIE POLITIQUE 

A" La période critique contemporaine, dans laquelle, 
du contraste des diverses écoles et de la discussion des 
bases mêmes de la science, se font jour de multiples 
tentatives pouréliminerleséquivoques, perfectionner les 
méthodes, recueillir des matériaux plus nombreux et 
mieux élaborer les fruits de l'observation, pour rendre 
plus complètes et plus exactes les conclusions de l'éco- 
nomie rationnelle et formuler avec plus de prudeiice 
les règles de l'économie appliquée. 



CHAPITRE II 
L'ÉPOQUE FRAGMENTAIRE 



Les opinions sont très diverses parmi les historiens 
au sujet des origines de Téconomie politique ; pour les 
uns, c'est une science très ancienne, pour d'autres, elle 
est tout à fait moderne. De Villeneuve-Bargemont en 
trouve les origines dans le paradis terrestre, Kautz en 
Orient, Blanqui en Grèce, Biancliini commence son 
histoire à la chute de l'empire romain d'Occident, Twiss 
au XV i" siècle, Eisenhart au système mercantile, que 
Duhring tient pour de la préhistoire. Dilhring, avec 
beaucoup d'autres, commence par Quesnay, tandis que 
d'autres commencent par Smith. Il faut dire aussi que 
certains écrivains attribuent la paternité de l'économie 
politique à tels ou tels écrivains italiens, français, an- 
glais du xvi^ ou du xvii^ siècle, par exemple à Davan- 
zanti, àScarulTi, à Botero, à Serra, à Bodin, à Mont- 
chrétien, à Boisguilbert, à Stafford, àMun, à Petty, etc. 
Toute équivoque, en tant du moins qu'elle ne serait 
pas alimentée par des préjugés nationaux, serait bien 
vite dissipée, pour peu qu'on veille à ne pas confondre, 
d'une part, les opinions vulgaires sur les phénomènes 
économiques et, d'autre part, les concepts doctrinaux 
qui s'efforcent de les expliquer, soit incidemment dans 
des œuvres consacrées principalement à d'autres 
sciences, soit en s'en occupant ex professa dans des 
monographies, soit, entîn, en mêlant les règles de l'art 
et les vérités de la science dans un corps de doctrine 



142 l'époque fragmentaire 

indépendant, formant un tout empirique (une collection 
de monographies), ou un système vraiment scientifique 
(c'est-à-dire logiquement coordonné). 

Ceci posé, nous admettrons, que les systèmes auto- 
nomes d'économie politique, ayant un champ de re- 
cherche suffisamment déterminé susceptihle d'être ex- 
ploré avec des méthodes appropriées, ne remontent pas 
au delà du siècle passé (Quesnay et Smith) ; mais nous 
reconnaissons aussi, contrairement à Diihring. àEisen- 
hart, à Cohn, et à beaucoup d'autres, que d'importantes 
notions scientifiques nous ont été transmises, sous forme 
de fragments, dans les œuvres de philosophie appliquée, 
de droit et de théologie, qui constituent la partie la 
plus notable du patrimoine intellectuel de l'antiquité et 
du moyen âge. 

Du Mesnil-Marigny, Histoire de l'économie 'politique 
des anciens peuples. Paris, 1872.2 vol. (3« édit.» 
1878. 3 volumes). (Apologie rétrospective du 
protectionnisme). 

Franc. Trinchera, Storia criiica delV economia pubblica. 
T. I. Epoca aniica. Napoli, 1873. (Mauvaise com- 
pilation). 

Bûchsenschïitz, Die HauptstUtteji des Gewerbfleisses 
im Idasslschen Alterthum. Leipzig, 1869. 

H. Wiskemann, Die antike Landiriiihschaft, etc. 
Leipzig, 1859. 

A. Boeckh, Die Staatshaushaltung der Athener. Ber- 
lin, 1817, 2« édit., 1851. 3 volumes. Traduction 
française : Economie politique des Athéniens, par 
A. Laligant. Paris, 1828. 2 volumes. 

Bureau de la Malle, Economie politique des Romains. 
Paris, 1840. 2 volumes. 

§ 1. — l'économie politique dans l'antiquité 

Les conditions sociales, le régime politique, les opi- 
nions religieuses et philosophiques, la persuasion que 



l'époque fragmentaire 143 

toute l'activité des citoyens, y compris l'activité écono- 
mique, doit être exercée dans l'État et par l'État, tou- 
jours omnipotent, quelques diverses qu'aient été les 
formes de sa constitution, n'ont pas permis aux penseurs 
de l'antiquité de s'élever à l'idée de lois rationnelles 
de l'ordre social des richesses, idées qui sont la base 
nécessaire de toute doctrine économique achevée, indé- 
pendante. 

Notre science trouva comme obstacle à sa constitu- 
tion, dans le monde ancien, le caractère même de l'or- 
ganisation sociale, viciée par le régime de l'esclavage, 
qui corrompait et avilissait la richesse dans ses sources; 
l'esprit de conquête et de guerre, qui ne permettait pas 
aux peuples les plus forts et les plus puissants de se 
livrer aux luttes pacifiques et fécondes de l'industrie; 
enfin la constitution politique elle-même. En fait, en 
Grèce comme à Rome, tous les soins des citoyens étaient 
tournés vers les affaires publiques. De la liberté si admi- 
rée on n'avait pas une idée exacte ; on la croyait réalisée 
pai* une large participation aux fonctions de l'État que 
l'on voulait tout puissant et qui, par là même, était 
appelé à étouffer toute autonomie de l'individu comme 
des sociétés politiques inférieures. Comme obstacle à la 
naissance de l'économie politique, nous trouvons enfin 
les doctrines religieuses du paganisme, qui, d'accord 
avec les théories des philosophes, condamnaient les 
arts industriels, à l'exception de l'agriculture, parce 
qu'ils les considéraient comme dangereux pour la 
santé du corps, la culture de l'esprit et l'exercice des 
vertus domestiques et civiles. 

A) Orient. — Les idées économiques des peuples de 
l'ancien Orient, telles qu'on les trouve dans leurs livres 
sacrés, n'offrent qu'un faible intérêt si on les étudie à 
la lumière de la science moderne. Elles peuvent se résu- 



144 l'époque fragmentaire 

mer dans quelques préceptes moraux sur la vertu du 
travail, de la tempérance et de l'épargne, et sur le 
devoir de ne pas désirer les richesses, si ce n'est pour 
les employer à des objets de culte ou au secours des 
malades et des indigents. L'exercice des arts et du 
commerce est, en général, tenu pour vil, tandis que 
l'af^riculture est très estimée ; celle-ci atteignit, notam- 
ment aux Indes et en Egypte, un haut degré de pros- 
périté. La division du travail, au lieu de produire les 
miracles qu'elle doit à la liberté, se cristallisa dans le 
.système des castes héréditaires qui ont imprimé à la civi- 
lisation orientale .son caractère d'immobilité, et coupé 
les ailes à tout progrès raisonnable. Seuls quelques éru- 
dits et quelques hommes d'État delà Chine apprécièrent 
à peu près exactement la fonction du commerce et 
eurent une idée suffisamment exacte de la nature de la 
monnaie et de celle de ses substituts fiduciaires, devan- 
çant ainsi (comme le démontrent un fragment de Kvv'an- 
tsze, du septième siècle de l'ère vulgaire, et les œuvres 
de deux autres savants qui ont vécu au xi" siècle) par 
leurs préceptes beaucoup de pratiques , les unes 
recommandables, les autres mauvaises, de l'économie 
monétaire moderne. 

. Eb. Kiibel, Die soziah^ xind volks/i'irthschafiliche 

Geseizgebiwg des Alten Testamentes, elc, Wiesba- 

den^ 1870. 
Giac. Lumbroso, Rpçherches sur Véconomie politique de 

VEgypte sous les Lagides. Turin, 1870. 
W. Wissering, On chinese currency. Coin and paper 

money. Leiden, 1877. 

B) Grèce. — Pusieurs des États de la Grèce ancienne, 
favorisés par la nature et par leur excellente situation 
maritime, ont atteint un haut degré de puissance com- 
merciale et politique ; et quelque.s-uns de leurs éminents 



l'époque fragmentaire 145 

penseurs auraient dû être amenés à en rechercher les 
causes. Cependant, et par les raisons déjà développées et 
par la prédominance déjà signalée des intérêts stricte- 
ment politiques, les recherches théoriques des Grecs sur 
les phénomènes économiques furent toujours subor- 
données aux études de la philosophie pratique (ou mo- 
rale, au sens large), qui, pour les Grecs, se subdivisait en 
trois branches : l'économie (domestique), l'éthique au 
sens étroit, c'est-à-dire la doctrine des devoirs, la poli- 
tique, c'est-à-dire l'art du gouvernement. 

K. H. Rau, Ansichten der Volksivirihschaft. Leipzig, 
1821. 

W. Roscher, Ueber das Verhàltniss der Naiional-Œ- 
komie zum klassischen Alterihum (1849). Réim- 
primé dans les Ansichten der Volksivirihschaft 
Leipzig, 1861. pp. 3-46. 

J. G. Glaser, Die Entwiclielwuj der Wirlhschaftsvcr- 
h'dltnisse bei den Griechrn. Berlin, 1865. 

L. Cessa, Di alcuni studii storici suite teorie economiche 
dei Grcci, in Saggi di economia polilica. Milano, 
1878, pp. 3-1'j. (Notes critico-bibliographiques. 

Parmi les historiens, on peut consulter Hérodote, 
bien qu'il soit inférieur à Thucydide, lequel a su mettre 
en évidence, avec une grande perspicacité, l'élément 
économique et en particulier l'importance de l'échange 
et son influence sur les faits politiques et sociaux, au 
point de provoquer l'enthousiasme, peut-être excessif, 
de Roscher, qui, dès l(S^i2, lui avait consacré une sa- 
vante biographie. 

G. Roscher, Disputaiio prima de doctrina œcûnomiro- 
polUicx npud Grœcos primor(tiis. Lipsis^, 1866. 

Avant Platon, plusieurs éciivains se sont occupés, 
dans des œuvres .spéciales, de l'économie domestique 
et de quelques branches de la technologie, en parti- 
culier de la chasse, des mines et de l'agronomie. Nous 

10 



146 l'époole fragmentaire 

avons perdu, par exemple, les œuvres de léron et de 
Callicratides sur l'économie domestique, celles d'Apol- 
lodore de Lemnos sur les mines, et de Carete de Paros 
sur l'agriculture. Et si, peut-être, on disputa, comme 
l'a conjecturé Stein, sur certains points spéciaux de la 
chrématistique (science de la richesse, auxiliaire de 
l'éthique) et en particulier sur la distinction de la 
richesse et de la monnaie, il est hors de doute que la 
question économique et politique de l'esclavage fut 
l'ohjet de discussions dont nous retrouvons l'écho dans 
les œuvres d'Aristote. 

Salv. Talamo, Il concetto délia schiavitù seconda Aris- 

lotile. Roma, 1881. (In Aiti delV Accad. di S. Tom- 

maso d'Aquino. Tome I.) 
L. Slein, Die staatsirisscinrhaftUche llieorie der Grie- 

clien voi' Arisloteles und Platon. (In Zeitschr. 

fur die ges. Staaiswisenschaft, 1853. Tubingen, 

pp. 115-182. ■ 

On peut faire une moisson plus abondante de rensei- 
gnements au sujet des vues économiques des Grecs sur 
les richesses sociales dans les œuvres des philosophes et 
particulièrement chez ceux de l'école de Socrate (m. 399. 
av. J. C), qui donna une direction pratique aux recher- 
ches spéculatives. Cependant, ils n'ont con.sidéré les biens 
économiques que comme un moyen pour atteindre les 
buts les plus élevés de la vie. de sorte qu'ils se sont 
occupés d'éthique économique et non d'économie poli- 
tique, et ils se sont proposé surtout de démontrer que 
le bonheur véritable ne consiste pas dans la richesse. 
C'est, parmi beaucoup d'autres, la pensée de l'auteur, 
stoïque ou socratique, d'un dialogue intitulé Eryxias. 
que l'on trouve parmi les dialogues de Platon et qui 
fut pendant longtemps attribué à Eschine. 

C. H. Hagen, Observationum œcononiico-polUiraniin iu 
Œsrhinis Dialogunu etc. Regiomonli. 1822. 



l'époque fragmentaire 147 

La pensée économique des philosophes Grecs est plus 
largement et plus fidèlement reproduite dans les écrits 
de Platon, de Xénophon et en particulier dans ceux 
d'Aristote. 

Platon (429-348. av. J. C), dans sa République, es- 
quisse le plan d'un État gouverné par des philosophes. 
Pour eux et pour la classe des guerriers existe le système 
de la communauté des biens et leur mariage est sévè- 
rement réglementé. Le travail des esclaves et des 
étrangers pourvoit aux besoins de toute la population. 
Dans son ouvrage sur les Lois, Platon modère un peu 
son culte de l'idéal et il cherche à adapter son système 
politique et économique aux conditions réelles des temps. 
Il appelle riches ceux qui possèdent plus que les autres ; 
il distingue les biens humains (santé, force, beauté, 
richesse) des biens divins (sagesse, vertu, tempérance), 
et ceux qui servent à la jouissance et au luxe, des biens 
qui procurent un gain. 11 avait su apprécier dans la 
République l'importance du travail et celle de sa divi- 
sion, sans en prévoir les développements postérieurs ; 
il analyse dans les Lois les usages de la monnaie, 
instrument et signe de l'échange, et aussi les avan- 
tages du commerce. Cependant, il pense que, dans 
l'intérêt de l'Etat, il convient de défendre l'usage de la 
monnaie et le prêt, d'exercer une surveillance étroite 
sur les manufactures, de restreindre le commerce, nui- 
sible aux mœurs et à l'agriculture. Celle-ci a toutes ses 
préférences et il donne un grand nombre de préceptes 
pour arriver à une bonne exploitation. Bien qu'il ne 
méconnaisse pas les tendances des hommes à la pro- 
priété individuelle, il incline cependant vers le système 
de la plus grande égalité possible des biens, qui ne 
doivent pas dépasser un certain maximum; il propose 
un communisme tempéré. Le communisme absolu, 
qu'il considère comme l'idéal de la justice, avait trouvé 



148 l/ÉPOOUE FRAGMENTAIRE 

un critique spirituel dans Y Assemblée des femmes 
d'Aristophane, et devait être plus tard complètement 
réfuté dans le second livre de la Politique d'Aristote. 

Rob. von Molli, Die Siaafsromane. In Geschic/de iind 
Lileraiur lier SlaalsiiHssenscha/ïen, vol. I. Erlangen, 
1855. pp. 171-176. 
G. B. Salvioni, // Comimi&mo nella Grecin antica. Pa- 

dova, 1883. 
Rob. Pôlhmaiin, Gesrliicldc des aiitil.en Kommunis- 
* mus uitilSozialismus. Munchen, 1893-94. 2 vol. 

Xénophon (4ii-354. av. J. C.) est moins profond, mais 
plus positif que Platon. 11 est l'auteur de quelques 
œuvres liistoriques et de petits traités sur l'économie 
domestique, la chasse, les revenus de l'Attique, etc. 
Pour lui, la richesse consiste dans l'excédant des biens 
sur les besoins ; il appelle biens les choses utiles à la 
vie, et il reconnaît comme éléments productifs la 
nature, qui fournit les matériaux que le travail trans- 
forme. 11 apprécie, comme Platon, l'avantai^e qui 
dérive de la division des profussions, et il a des idées 
jl)lus exactes sur les arts manufacturiers et le commerce, 
tout en accordant la première })lace à l'ag-ricultLire, 
qui lui semble fournir l'occupation la plus propre à 
fortifier le corps et l'âme, et à augmenter les richesses. 
11 décrit, dans ce but, les conditions du sol et du climat, 
et les méthodes d'organisation du travail qui lui pa- 
raissent les plus propres au progrès de Part agraire; il 
est, dans une certaine mesure, un précurseur éloigné 
de la théorie moderne des limites de la production ter- 
ritoriale. 11 croit à la nécessité de l'esclavage ; il recom- 
mande, toutefois, de traiter les esclaves avec humanité. 
11 exprime, enlin, des idées originales sur la monnaie et 
sur le prix, mais^ en parlant de la valeur des métaux 
précieux, il commet une grave erreur sur la valeur de 



l'époque fragmentaire 149 

l'argent, qu'il croit constante et complètement indépen- 
dante des changements dans les quantités produites. 

B. Hildebrancl, Xenopkontis el Aristotelis de œconomia 
publica doairinœ illuslrantur. Particula I (seule 
parue). Marburg, 184."). 

Ad. Frout de Fontpertuis, Filiation des idées écono- 
miques dans Vantiquilé, etc. (in Journal des Eco- 
nomistes, septembre 1871 et ss.) 

Victor Brants, Xénophon économiste (in Revue catho- 
lique de Louvain, 1881). 

Aristote (384-322. av. J. C.),lcplus éminent des savants 
grecs, occupe également la première place en économie. 
Observateur patient, profond, pratique, il a non seule- 
ment poussé plus avant les recherches spéculatives sur 
la richesse, mais il a résumé tout le savoir économique 
de l'antiquité en traçant, en partie du moins, les 
limites des recherches faites sur ce sujet par les plus 
illustres penseurs du moyen âge. Ses théories écono- 
miques sont contenues dans l'Ethique h Nicomaque 
et dans la Politique ; son Economie est une compila- 
tion d'écrivains postérieurs, basée cependant pour le 
second livre sur la Politique (d'après Zeller) et pour le 
premier (d'après Gottling) sur d'autres ouvrages d'Aris- 
tote. 

Il comprend dans le patrimoine les biens destinés 
à la con.sommation et ceux qui sont destinés au gain ; 
en distinguant les biens qui servent directement au pro- 
priétaire de ceux qui servent à l'échange, il pose les 
premières bases de la distinction- célèbre de la valeur 
d'usage et de la valeur d'échange, de l'économie natu- 
relle et de l'économie monétaire, qui forment l'objet 
de différentes branches d'activité auxquelles corres- 
pondent des disciplines théoriques. Malgré ses préfé- 
rences morales pour l'économie naturelle,, il recon- 



150 l'époque fragmenta [RE 

naît que l'économie monétaire caractérise les peuples 
qui, par suite d'une large division des travaux, sont par- 
venus à un degré déjà élevé de civilisation. Il assigne 
à la monnaie les deux fonctions principales, d^être 
mesure commune des valeurs et instrument nécessaire 
pour faciliter l'échange. Il ne confond pas la monnaie 
avec la richesse, et démontre, au contraire, en rappe- 
lant la fable de Midas, qu'on peut mourir de faim au 
milieu de la plus grande abondance de métaux ; 
il ignore cependant que la monnaie peut aussi être un 
capital et il déduit de sa stérilité .supposée la condam - 
nation de l'intérêt. Il divise la population en quatre 
classes : les agriculteurs, les artisans, les commerçants 
et les professions libérales (prêtres, guerriers, magis- 
trats, etc.) ; il exclut de la participation au gouverne- 
ment de la chose publique ceux qui se vouent aux 
arts tendant à augmenter le patrimoine et, partant, 
indignes d'hommes vraiment libres. Il admet l'es- 
clavage, et même il le défend ; il affirme sa néces- 
sité économique, qui correspond à l'infériorité des 
esclaves en intelligence, et il reconnaît seulement que 
cette nécessité disparaîtrait s'il arrivait jamais un temps 
où la cithare jouerait d'elle-même et où la navette 
courrait seule. Il veut que la population soit propor- 
tionnée au territoire, parce que, si elle était faible, elle 
compromettrait Tindépendance de l'État; si elle était, 
au contraire, surabondante, la tranquilité, l'ordre, la 
sécurité feraient défaut. 

J. C. Glaser, De Arisiolelis docirina de dwitiis. Regio- 

monti, 1850 (Insuffisant). 
W. Oncken, Die Staatslehre des Aristoteles. Leipzig, 

1870-75. 2 volumes. 
D. G. Ritchie, v°. Aristotile, in Diciionary of polit ical 

economy de R. H. Inglis Palgrave, P'' partie^ 

1891. 



l'époque fragmentaire 151 

C) Rome. — Les écrivains classiques romains, et en 
particulier les philosophes, ne se sont pas occupés des 
questions économiques avec le même soin que les Grecs, 
qui furent, en cette matière encore, les sources aux- 
quelles ils puisèrent de préférence. 

F. B. G. Hermann, Disserlatio exhibens sententiasRo- 
manorum ad rpconomiam universam sive nalionnlem 
periinentes. Erlangse, 1823 (superficiel). 

Nous ne donnerons que quelques brèves indications 
sur Cicéron, Sénèque, Pline l'ancien, les écrivains d'a- 
gronomie et ceux de jurisprudence. Cicéron traduisit, 
dans sa jeunesse, \' Fxonoinlque de Xénophon, et fit 
connaître, à plusieurs reprises (notamment dans le 
De Officiis I, 42), ses opinions favorables à l'agriculture 
et hostiles aux manufactures et au petit commerce. On 
trouve également, dans ses œuvres de rhétorique, de 
philosophie et de politique, d'autres observations éco- 
nomiques dignes d'être notées, qui ont été recueillie."? 
avec beaucoup de soin par l'érudit hollandais Calkoen. 

Calkoen, Over eenige staathnishoudkundige gevoelens 
en sieilinfien in de geschriften van Cicero, etc. 
(In Bi/dragen tôt. Regsgel en Wetgeving de van 
Hall, 1831-32. Tome VI, pages 413 et suiv.) 

Ennemi de l'avarice , comme de la dissipation et du 
luxe, des conquêtes et des guerres, adversaire de l'es- 
clavage et favorable à la frugalité , à la tempérance et 
au travail, Sénèque a parlé de l'éthique économique en 
«'inspirant des idées de la philosophie stoïque. 

Dans son histoire naturelle, Pline reconnaît la pro- 
ductivité plus forte de la grande culture; il déplore 
les maux qui résultent des « latifundia » cultivés par des 
mains serviles ; il se montre même adversaire du luxe, 



[h'2 l'époque fragmentaire 

comme aussi de l'exportation des monnaies et de l'im- 
portation des marchandises étrangères , et il donne 
aussi quelques indications sur la valeur, sur ses causes 
et sur ses mouvements. 

Plus importantes encore sont les œuvres des agro- 
nomes (scriptoves vei rusticcej, qu'il ne faut pas con- 
fondre avec les agrimensoros (scrlptores reiagrainae), 
et notamment celles de Caton , Varron , Columelle. 
Vivant à une époque de décadence économique et mo- 
rale, ils voudraient restaurer des conditions agraires 
plus saines et plus heureuses. Leurs préceptes tech- 
niques se proposent de rendre l'agriculture plus ration- 
nelle, d'introduire les pratiques rurales d'autres peuples, 
et en particulier des Carthaginois ; ils veulent, déplus, 
réveiller l'amour de la vie des champs, en excitant les 
propriétaires à cultiver eux-mêmes leurs terres, et en 
déconseillant la constitution de tenures trop vastes 
abandonnées au travail servile. 

Les théories économiques des jurisconsultes, qui sont 
conservées notamment dans le Digeste, ont une em- 
preinte romaine plus nette et plus originale. Il ne faut 
pas cependant rapprocher arbitrairement des fragments 
d'auteurs, qui ont écrit à des siècles de distance, pour 
en tirer, à grand' peine, une sorte de compendium d'é- 
conomie politique , arrangé à la manière moderne, 
comme l'a fait le hollandais Tydeman, qu'a suivi, en 
cela, Kautz. D'autres écrivains plus récents, comme 
Scheel. Bruder, avec un sens historique plus exact, se 
sont proposé d'illustrer quelques passages remarquables 
du Corpus juris et ils ont indiqué le lien qui unit au 
droit romain classique un grand nombre de mesures 
économiques de la législation moderne. Il y a plus long- 
temps encore, certains fragments, et en particulier celui 
de Paul (loi I, Dig. de contr. empt., XVIII, 1) sur l'ori- 
gine et les fonctions de la monnaie, ont exercé l'esprit 



l'époque fragmextaihe 153 

d'analyse de quelques écrivains, et notamment de quel- 
ques écrivains italiens. Certains économistes érudits 
(comme Carli et plus encore Néri) ont déduit, en s'ap- 
puyant sur des preuves parfois un peu faibles, que les 
idées romaines, au lieu d'être contraires (comme le sou- 
tenait entre autres Pagnini) aux Ihéories monétaires 
des économistes modernes, y étaient entièrement con- 
formes. 

P. Neri, Osservazioni sul prezzo légale délie Dioncie. 

Milano, 1751, pages 105 et suiv. 
G. G. Tydeman. Disquisiiio de yEconomix Politicœ 

notionibus in Corpore Juris rivilis Justinianeo . 

Lugduni-Batavorum, 1838. 
H. von Scheel, Die wirihsrhaftlichen Grundoegriffe ira 

Corpore Juris civilis (in Jahrhûcher fùrnal . Oekon. 

de B. Hildebrand. Jena, 1866). 
Ad. Bruder, Zur œkonomischen Charakteristik des 

rUmischen Rechies [inZeilschrift fur dieges. Staals- 

wissenschaft de Tubingen ; année 32-35, 1876- 

1879. 
G. Alesio, Alcune riflessioni. iniorno ai concetti del va- 

lore nell. aniichità rlasslca (in Archivio juridico. 

Vol. XLII. Bologna, 1889). . 
P. OErtmann, Die Volksivirthschaftslehre des Corpus 

Juris Civilis. Berlin, 1891. 



Le moyen âge est une période de lutte très ardente 
entre le monde ancien, où dominent les idées païennes, 
et le monde moderne, que le souffle régénérateur du 
christianisme a totalement transformé. Celui-ci pro- 
clame, en effet, l'unité de la race humaine et le prin- 
cipe de l'égalité, il condamne l'esclavage et le servage 
et en prépare l'abolition graduelle ; il reconstitue la 
famille, en élevant la situation morale et civile de la 



154 l'époque fragmentaire 

femme, en adoucissant la rigueur de la puissance pater- 
nelle et en réformant le système des successions ; il 
crée et il généralise les établissements de bienfaisance ; 
il prêcbe aux riches les devoirs de la justice et de la 
charité, aux pauvres, ceux du travail et de la résigna- 
tion, aux uns et aux autres la foi et le sacrifice. On 
établit ainsi les bases d'une organisation meilleure de la 
production et de la distribution des richesses et on dimi- 
nue les souffrances économiques et morales des classes 
les moins aisées. 

Mais cette œuvre féconde et réparatrice rencontra 
dans les idées, dans les préjugés, dans les mœurs et 
dans les lois, tant et tant de rési.stances, qu'elles retar- 
dèrent de plusieurs siècles le plein effet de ces réformes. 
Et en effet, l'époque antérieure aux croisades, troublée 
par des luttes incessantes entre le Saint-Siège et l'Em- 
pire, qui se disputent la suprématie politique de l'Eu- 
rope chrétienne, et parles guerres, plus modestes mais 
non moins incessantes et acharnées, des seigneurs féo- 
daux, n'était point favorable au développement des ma- 
nufactures et du commerce. Dans cette suite incessante 
de batailles, de rapines et de violences de toute sorte, les 
industries manquaient des garanties nécessaires d'ordre 
et de liberté, et couraient de graves dangers, par suite de 
l'absence de sécurité dans les moyens d'échange, de 
transport et de communication, tandis que l'agriculture 
languissait, chargée de poids insupportables et exténuée 
par la condition misérable des colons, .serfs de la glèbe 
et opprimés par les exactions du système féodal. 

L. Cibrario, Délia economia politica nel medio evo, libri 

ire. Torino, 1839. 2 volumes. 5' édit. 1861. Trad. 

franc, par Barneaud, avec introduction par Wo- 

lowski, Paris, 1854. 
J.-E. Th. Rogers, A history of agriculture and priées 

in England. London, 18G6 et suiv. 6 volumes. 



l'époque fragmentaire 155 

K. V. Inama- Sternegg, Deutsche WirthschafUge- 
schichte. Vol. I et II. Leipzig, 1879, 1891. 

K. Lamprecht, Deulsches Wirthschaftsleben inMiitel- 
alter. Leipsig, 1885-1886. 4 volumes. 

W. Cunningham, The groivthof englisch industry and 
commerce. Vol. I. Cambridge, 1890. 

Ce n'est que dans la seconde partie du moyen âge 
que les manufactures et le commerce reçurent une 
impulsion vigoureuse par l'émancipation des communes, 
par la formation de la bourgeoisie et par les impor- 
tantes routes nouvelles ouvertes au commerce par les 
Croisades. Organisées en un fort régime corporatif 
autonome, nécessaire pour résister à la toute puissance 
des barons féodaux, qui concentraient dans leurs mains 
la puissance territoriale, elles devinrent rapidement, 
notamment dans les florissantes républiques italiennes, 
et plus tard dans les Flandres et dans la Hanse teuto- 
nique, un puissant élément de prospérité matérielle et 
de progrès civil. 

C'est vers l'an mille que naquirent en Italie ces nou- 
velles institutions économiques qui, de nos jours encore, 
éveillent notre admiration. Elles trouvèrent de solides 
appuis dans les statuts et dans les coutumes relatives au 
droit commercial, au droit maritime et au change, sanc- 
tionnées en grande partie par les ordonnances et par les 
lois des premiers siècles de l'époque moderne, qui ont 
préparé, pour notre siècle, les Codes en vigueur. 

A. Lattes, Il diriito commerciale nella legislazione sta- 
tutaria délie città italiane. Milano, 1883. 

E. Bensa, Il contralto di ossicurazionenel medio\evo. Ge- 
nova, 1884. Traduction française parJ.Valery: ZTjs- 
toire du Contrat d'assurance au moyen âgr. : Paris, 1897. 

V. E. Orlando, Délie fratellanze artigiane in Italia. 
Firenze, 1884. 

Mais la renaissance des études économiques ne date 



15C l'époque fuagmkntaiue 

que du xiii'' siècle ; elle est due notamment à l'étude de 
l'Ethique et de la Politique d'Aristote, dont les doc- 
trines sur la richesse furent paraphrasées par un grand 
nombre de commentateurs des traductions latines de ces 
deux œuvres. Avant cette époque, il n'y avait que des dis- 
sertations morales sur les dangers de la richesse, sur les 
maux causés par Tavarice et par le luxe, sur le devoir 
de charité, etc. Cela s'explique aisément si l'on songe à 
l'influence, alors prépondérante, des idées religieuses, 
à la réaction vigoureuse contre le matérialisme de l'anti- 
quité païenne, à la prépondérance de l'économie natu- 
relle, au peu d'importance du trafic, notamment du 
trafic international, à la décadence des sciences pro- 
fanes, aux tendances métaphysiques et mystiques des 
penseurs les plus vigoureux. Lorsque, plus tard, les 
conditions de l'industrie furent améliorées , que la 
sécurité publique fut mieux assurée, que les com- 
munications furent rendues moins difficiles , que 
Tamour du savoir eut augmenté, que la jurisprudence 
fut renouvelée par l'œuvre d'écoles célèbres, que la sco- 
lastique fut arrivée à son apogée, les écrivains les plus 
sagaces de la philosophie appliquée ne dédaignèrent 
pas de s'occuper des phénomènes économiques, et ils en 
étudièrent les relations avec la doctrine des devoirs et 
avec celle du gouvernement de. la chose publique. 

Ceux qui connaissent l'histoire des sciences au moyen 
âge ne seront pas étonnés que parmi les fragments 
économiques, qui sont dispersés dans les œuvres des 
théologiens, des philosophes, des jurisconsultes et des 
politiques, ceux que nous devons aux théologiens 
occupent la première place. Tandis que les philoso- 
phes, la plupart ecclésiastiques, commentent, plus ou 
moins à la lettre, les théories économiques d'Aristote, 
en les corrigeant à l'aide des principes du Christia- 
nisme, les écrivains de théologie morale, dans leurs 



l'épûoue fragmentaire 157 

traités, dans leurs questions, dans leurs sommes, dans 
leurs décisions, dans leurs réponses, dans leurs ser- 
mons, dans leurs monographies sur le sacrement delà 
pénitence, ayant à s'occuper de la restitution de l'indu 
et du thème plus général de la justice dans les con- 
trats, se trouvent nécessairement amenés à rechercher 
la nature du commerce, de ses formes et de ses opéra- 
tions variées, afin de distinguer les contrats licites et 
innocents des contrats illicites et criminels.' Et c'est 
ainsi qu'à la morale économique des Grecs, fondée sur 
la philosophie, succède celle des scolastiques basée 
sur la théologie, qui était à cette époque la science 
souveraine, la science des sciences. 

L'exposé des théories économiques du moyen âge, 
(îomplètement négligé ou puisé à des sources secon- 
daires dans les histoires générales de l'économie poli- 
tique, devient maintenant plus facile, grâce à quelques 
bonnes monographies, dues soit à des compilateurs dili- 
gents, soit à des spécialistes de la civilisation de cette 
époque. Il n'y a pas jusqu'ici d'œuvre impartiale qui 
expose les modifications graduelles des théories et qui 
soit dégagée de toute tendance d'opposition systéma- 
tique ou d'apologie extrême. 

\V. Endemann, Die nationalôkonomischen Gnnulsaize 
lier canonhlischen Lehre. Jena, 1863. 

\V. Endemann, SliuUen in der wmanisch-hanonts- 
lischen Wirthschafts und Recktdehre. Berlin, 1874 
1883. 2 volumes. 

Cil. Jourdain, Méiroire sur les cominen cément s de l'é- 
conomie politique dans les écoles du moyen-âge 
il869), in Mémoires de l'Acad. des Inscr. et Belles- 
Lettres. Tome XXVIII. Paris. 1874, p. p. 1-51. 

H. Contzen, Geschichte der volksuirthschaftlichen Lite- 
raturinder Mittelalter. Leipzig. 1869. 2« édition 
(augmentée;, Berlin, 1872. OEuvre un peu su- 
perficielle, y 



158 l'époqle fragmemtaire 

V. Cusumano, DelV economia poUtica nel Medio Evo. 
Bologna, 1876. Réimprimé dans les Saggi di Eco- 
nomia politica, etc. Palerrao, 1887. (Il s'occupe 
spécialement des écrivains politiques). 

V. Brants, Coup d'œil sur les débuts de la science 
économique dans les écoles françaises, etc. Lou- 
vain, 1881. 

W. Roscher, Geschichte der National-Oekonomik in 
Deutschland. Miinchen, 1874, p. p. 1-31. 

W^. J. Ashley, An inlroduction to english économie his- 
tory and theory. The middle âges. London, 1888. 
Chapitre III, pag. 124 etsuiv., 2*= partie, 1893. 
Chapitre VI, pag. 377 et suiv. 

Les théories fondamentales de réconomie scolastique 
sont celles du juste prix et de l'usure; celle-ci est le 
fondement de la prohibition de l'intérêt dans le prêt 
d'argent et des autres choses fongibles. 

La doctrine du juste prix, exposée dans les œuvres de 
théologie morale, dans les ouvrages sur l'usure, sur 
les contrats et dans quelques monographies, contient 
les germes des théories modernes sur la valeur, puis- 
qu'on y donne, comme éléments du prix, les besoins, 
l'utilité, la rareté, le coût de production, comme l'ont 
remarqué les rares écrivains qui, comme Agazzini (dès 
1834)^ Gobbi, Graziani, Montanari, sont remontés aux 
sources. On distinguait le prix légitime et indivisible, 
fixé par l'autorité, pour les denrées de première néces- 
sité, et cela pour des motifs de fait faciles à compren- 
dre, et un prix naturel, déterminé par les usages et 
par la concurrence. Celui-ci était variable et compor- 
tait, suivant les cas, trois degrés, minimum, moyen 
et maximum, avec une latitude plus grande pour les 
objets rares, et moindre pour les marchandises d'usage 
général, quoique non absolument nécessaires. 11 faut 
remarquer cependant que le prix légitime devait être 
établi par l'autorité d'après des critères tirés du prix 



l'époque FlîAGMENTAIRE 159 

naturel, et qu'il perdait sou efficacité et devait céder le 
pas au prix naturel, quand le changement des condi- 
tions de fait pouvait le rendre injuste. 

Parmi les théologiens qui se sont occupés de la valeur 
et du prix, rappelons Vcnusti, Lupo, Filiucci, et en 
particulier Gasparino ; les deux premiers appartien- 
nent au xvi^ et les autres au xvrl^ 

BasL. Gasparino, De legiiimo et naturali reriim vcna- 
lium pretio, etc., Forolivii, 1634. 

Une grande importance pratique pour le développe- 
ment de beaucoup d'institutions économiques et juri- 
diques et de grand intérêt théorique pour les dis- 
cussions qui en sont dérivées doit être attribuée à la 
doctrine canonique de l'usure et à la prohibition de 
l'intérêt. Pour avoir une idée exacte de ces contro- 
verses, il faut corriger les riches informations que Ende- 
mann a empruntées aux abrégés théoriques du xvi^ et 
du xvii*^ siècle, à l'aide d'autres renseignements fournis 
par Funk et par Bôhm-Bawerk, qui ont consulté presque 
toujours les sources les plus directes. 

F. X. Funk, Geschichte des kirchlichen Zinsverbotes. 

Tubingen, 1876. 
E. V. Bohm-Bawerk. Geschichte und Kritik der Kapi- 

ialzins-Theorieen. Innsbruck, 1884. 

La condamnation explicite et inconditionnée de l'u- 
sure, c'est-à-dire de l'intérêt {quodcumque sorti acce- 
dii) dans le prêt d'argent, est prononcée par les Pères de 
r Egli.se d'après des raisons déduites de passages connus 
de la Sainte Ecriture et du précepte général de la charité. 
Elle amena la prohibition canonique de Tintérêt, cir- 
conscrite aux seuls ecclésiastiques dans les huit pre- 
miers siècles de l'Église (et pour l'Église grecque même 



160 l'épooue fragmentaire 

plus tard), elle fut étendue ensuite dans l'Eglise latine 
même aux laïques par les prescriptions d'un grand 
nombre de conciles œcuméniques et nationaux. Ces 
prescriptions des lois ecclésiastiques, qui trouvèrent 
une incessante résistance dans les besoins du com- 
merce, furent appuyées, à partir de Charlemagne, par 
des lois prohibitives analogues dues à l'autorité civile, 
avec quelques exceptions, partielles et temporaires, en 
faveur des banquiers juifs et des lombards, auxquels 
les princes laïques et ecclésiastiques eux-mêmes durent 
souvent recourir dans leurs moments de gêne. Ces pro- 
hibitions civiles furent ensuite, dans les Etats protes- 
tants d'abord, remplacées (depuis le milieu du xvl^siècle) 
par des fixations de maximum imposé à l'intérêt con- 
ventionnel. Il s'en suivit un adoucissement toujours 
plus grand dans l'application de la défense ecclésias- 
tique, qui cessa en fait après que plusieurs décisions du 
Saint Office (de 1822 à 1838) ordonnèrent aux confes- 
seurs de ne pas inquiéter leurs pénitents et d'attendre 
une solution définitive. 

De grossières erreurs, répandues surtout parles écri- 
vains protestants, sont répétées aujourd'hui encore sur 
la nature véritable delà proliition canonique de l'intérêt, 
sur les limites et les conditions de cette prohibition. Il 
n'est pas exact que les scolastiques aient tous cru, comme 
Aristote, à la stérilité delà monnaie, et qu'ils aient ignoré 
que l'argent pouvait être une occasion de gain pour 
l'emprunteur. Ils croyaient seulement que ce gain était 
dû au travail du débiteur, et que le créancier qui, sans 
aucun préjudice, prêtait de l'argent, n'avait pas droit à 
un dédommagement, en dehors de la restitution. Si 
nous consultons, en effet, les œuvres des grands sco- 
lastiques du xiii*-' siècle, qui se sont les premiers occu- 
pés de ce sujet au point de vue philosophico-juridique, 
nous voyons qu'ils soutiennent leur thèse avec des 



l'époque fragmentaire 161 

arguments différents de ceux des théologiens qui les 
ont précédés. Le franciscain Alexandre d'Halos 
(m. 12 4.')), le premier, Saint Bonaventure (m. 1274j et le 
grand dominicain Albert le Grand (1193-1280), et 
son disciple, plus illustre encore, S. Thomas d'Aquin 
(1225-1274), invoquent l'autorité de la Bible, celle des 
saints Pères et des Conciles, mais ils s'appuient surtout 
sur ce fait, que, pour les choses fongibles et, partant, 
pour l'argent. Tusage ne peut être indépendant de leur 
propriété comme pour les choses non fongibles (terres, 
maisons, outils); le prêteur ne peut donc pas, en plus delà 
restitution pure et simple, prétendre à un dédommage- 
ment pour l'usage, qui appartient de droit à l'emprun- 
teur, qui est devenu propriétaire ; il ne peut pas non plus 
prétendre à un dédommagement pour le temps écoulé 
entre le moment du prêt et celui de la restitution, 
parce que le temps appartient à Dieu et ne peut pas 
être vendu. C'est donc le prêt, explicite ou déguisé (sous 
les formes d'antichrèse, de vente à crédit, etc.), et non 
pas l'argent, qui est esseniiellement gratuit. Bien plus, 
on peut tirer profit de l'argent de plus d'une manière, 
et, dans les siècles qui suivirent, on admit successive- 
ment bien des exceptions qui soulevèrent, d'ailleurs, 
de vives controverses entre les théologiens rigoristes, 
amis de la logique, et les théologiens qui cherchaient à 
satisfaire aux multiples besoins du commerce. La né- 
cessité s'imposait d'une application moins rigide des 
prescriptions qui étaient nées à une époque où l'écono- 
mie naturelle et les prêts de consommation, consentis 
souvent par des usuriers, étaient la règle, et qui deve- 
naient insupportables avec la multiplication des emplois 
productifs du capital, facilités par la multiplication des 
établissements de crédit. 

C'est pourquoi, tout en maintenant la prohibition de 
l'intérêt (lucruin ex vmtuoj, on reconnut successivc- 

li 



J62 l'époque fragmentaire 

ment certains titres qui donnaient le droit d'exiger une 
compensation ou un intérêt fid quod interestj. Ce 
furent, notamment, le damnuin emergens (admis déjà 
par saint Thomas quand le dommage était prouvé) ; 
le lucrum cessans, combattu vigoureusement tout 
d'abord et graduellement admis ensuite sur des preuves 
toujours moins rigoureuses, et même plus tard sur 
de simples présomptions lorsqu'il s'agissait de com- 
merçants ; la peine conventionnelle, etc. On admit éga- 
lement, comme réparation de certains risques particu- 
liers (dans le change maritime, plus tard dans le 
triple contrat) et aussi pour d'autres motifs que nous 
ne pouvons rappeler ici, d'autres titres de profit dans 
les censives réelles et personnelles et dans d'autres 
formes de contrat qui, pour les canonistes les moins 
rigoureux, présentaient des différences substantielles 
avec le prêt, nécessairement gratuit. 

Dans l'impossibilité de faire une revue complète de 
la littérature économique du moyen âge, nous nous 
bornerons à la simple énumération de quelques-uns des 
écrivains les plus remarquables. Des monographies ont 
été écrites sur un grand nombre d'entre eux ; nous en 
avons parlé dans un travail spécial. 

L. Cossa, Di alcuni studii recenii sulle teorie econo- 
michenel Medlo-Evo, 1876. Et aussi dans les Saggi 
di economia poliiica. Milano, 1878, pp. 15-38. 

-4) xirre siècle : 

Saint Thomas d^Aquin. l'ange de l'école, le prince 
des théologiens et des philosophes, est aussi l'écri- 
vain le plus remarquable de son siècle sur les ma- 
tières d'économie et de politique. Ses œuvres principales 
sont: laSumma Theologica. [Il, II); laSumma philo- 
sofica adversus gentiles; les Commenti ad Aristotlle 



l'époque fragmentaire 1G3 

ot l'opuscule Deregimine Judeorum ; le De usiiris est 
apocryphe. Saint Thomas a également écrit le livre I et 
les 4 premiers chapitres du livre 11 du De regimine 
principum, qu'a continué son disciple, le moine Tho- 
lomée Fiadoni de Lucques. évêque de Torcello. Ses 
doctrines sur l'usure, ses opinions sur la richesse et 
ses sages maximes de politique monétaire et fiscale ont 
été reproduites par quelques biographes, critiques et his- 
toriens de l'économie politique, sans qu'ils aient tou- 
jours pris soin de séparer ses écrits véritables des 
ouvrages apocryphes. Le meilleur ouvrage à consulter: 

J. J. Baumann, Bie SinaisLehre des h. Thomas von 
Aquino. Leipzig, 1893 (particulièrement pp. 190- 
203), 

Parmi les écrivains scolastiques minores, Jourdain 
<;ite Henri d.e Gand, qui a, mieux que ses contempo- 
rains, dans une œuvre arrivée jusqu'à nous, De mercl- 
moniis et negotlatlonlbus, apprécié l'utilité et les 
fonctions du commerce. 

D) XIV® siècle. 

Parmi les nombreux auteurs d'ouvrages De regi- 
mine, institutione, eruditione principum (pour la 
plupart s'inspirant de saint Thomas), nous citerons : 

1" Engelbert, abbé d'Admont en Styrie (m. 1331) qui 
a écrit un De regimine principum en 7 livres, men- 
tionné par Contzen. 

'2"^ Le moine Paul Minorita (probablement de Venise) 
<jui. entre 1313 et 1315, a écrit un De regimine recto- 
'/■/'.s, divisé en 3 livres, dans lequel il s'occupe du gou- 
v(nncment moral, du gouvernement de la famille et du 
gouvernement de la cité, etc. L'élégance et la conci- 
sion de son style et d'autres mérites encore ont amené 



164 l'époque fragmentaire 

l'illustre Adolphe Mussafia à le publier et à l'annoter 
(Vienne, 1868). 

3° Eo-idio Colon na, augustin, élève de saint Thomas 
et précepteur peu influent de Philippe le Bel (1247-13J6) 
a écrit également un De regimine princijnun (antérieur 
à celui du moine Paul) dans lequel, se séparant en cela 
du maitre. il déclare le consentement du peuple néces- 
saire pour la levée d'impôts extraordinaires. 

4° François Petrarca (1304-1374), dans son livre De 
repuhliccL opthne a.dininistr8.nda , réclame également 
la justice et la modération des impôts et la punition des 
abus des publicains ; dans ses lettres familières il 
donne de bons préceptes d'économie agraire. 

Parmi les juriconsultes il faut faire mention du napo- 
litain Andréa d'Isernia (1220-1316), cité par Fornari et 
commenté par Palumbo. Il faut surtout noter ses opi- 
nions sur l'aliénabilité du domaine public et sur les 
avantages de la ferme des impôts. 

(av. L. Palumbo, Andréa d'Isernia. Napoli, 1886. 

Plus important encore est un groupe de philosophes 
et d'hommes d'État français qui ont donné à leurs sou- 
verains d'excelleîits conseils de politique économique et 
financière. Il faut citer : 

1° Philippe Dubois, qui, dans sa Summct brevis 
(1300) et dans son livre De reciq^eratione sanctde terrœ 
(1306), reprochait à Philippe le Bel ses altérations de la 
monnaie et lui en montrait les dangers (Cfr. A. Vuitry, 
in Journal des Économistes, décembre 1880. pp. 447- 
459). 

2° Jean Buridan, recteur de l'Université de Paris en 
1327, qui a donné dans ses Questions sur l'éthique 
d'Aristote, comme le remarque Jourdain, un court 
traité sur les rôles économiques de la monnaie. 



li 



l'époque fragmentaire 165 

3° Durand de Saint-Pourçain, dominicain, évêque de 
Meauxen J326, et Philippe de Maizières. conseiller de 
Charles V le Sage, qui écrivit, en 1389, le Songe du 
vieil pèlerin. Ils proposaient des banques de prêt sur 
gage, grâce auxquelles l'Etat pourrait venir au secours 
des pauvres et les soustraire aux fortes usures des juifs. 
(Voir V. Brants. Philippe de Maizières, in Revue ca- 
tholique de Louvain, 1880). Mais la première place 
appartient à : 

4° Nicolas Oresme, évêque de Lisieux (m. 1382), qui 
a écrit en latin et ensuite traduit en français, à l'usage 
de son élève Charles V, un petit traité De origine, 
natura, jure etinutationibus monetaruni. dans lequel 
il résume méthodiquement dans un style simple et 
clair la théorie de la monnaie. Il est un adversaire 
vigoureux des altérations des monnaies. Les mérites de 
ce petit ouvrage, que tous les écrivains spécialistes des 
siècles suivants ont connu, ont été mis en lumière par 
Roscher; Wolowski a publié, en 1864, le texte latin 
et le texte français dans une très belle édition. 

Francis Meunier, Essai sur la vie et les ouvrages de 

Xicole Oresme. Paris, 1857. 
G. Roscher, Un grand économiste français du xiY^ siècle 

(In Compte rendu de l'Académie des sciences morales 

et politiques. Paris, 1862, pag. 435 et suiv.) 
N. Oresme, Traictie de la première invention des mon- 

noies, etc., par M. L. Wolowski. Paris, 1864. 

Sans parler d'autres écrivains scolastiques d'impor- 
tance moindre, comme les professeurs de la faculté de 
théologie de Vienne, Henri de Langenstein (Henricus 
de AssiaJ et Henri de Hoyta, fort loués par Roscher, 
nous citerons le chancelier Jean Gerson, élève du pre- 
mier de ces écrivains, qui, comme Buridan, s'est occupé, 
dans ses tractatus diversi, de la théorie du prix, mais 



166 l'époque fRx^g?.ientaire 

({ui, seul parmi les théologiens, a soutenu que les lois 
civiles pouvaient, afin d'éviter un plus grand mal. 
tolérer l'intérêt (usura' que les lois ecclésiastiques 
condamnent. 

C) w" siècle : 

Parmi les scokistiques de la première moitié du xv'' 
siècle se sont illustrés par leur science et leur connais- 
saissance des besoins du commerce le dominicain saint 
Antonin, archevêque de Florence (1389-1455) et le fran- 
ciscain saint Bernardin de Sienne. Ils se sont occupés, 
au point de vue de la théologie morale, le premier dans 
sa Summa. theologica (Opéra omnia. Firenze, 1741). 
le second dans ses Sermones {Opéra omnia. Venezia, 
1745. 5 volumes), de quelques-unes des questions 
concernant la théorie de la circulation et de la distribu- 
tion des richesses et notamment de la valeur, du com- 
merce, du crédit ; ils ont admis que quelquefois l'ar- 
gent liahet quamdani seminalem rationem lucrosi, 
qiiain communiter capitale vocamus (saint Bernar- 
din), et justifié ainsi l'intérêt des emprunts de la ville 
de Florence et le trafic des titres qui les représentaient 
(saint Antonin). 

R. H. Funk, Uebev die ôkonomischen Anschauungen 
der miUelalterlichen Theologen (In Zeitschr. /". die 
Stuatsiviss., 1869, pp. 125-175;. 

Kn Allemagne, en dehors de Kuppener et de Sum- 
mcnhart de Cahv, il faut citer le philosophe et théo- 
logien Gabriel Biel (m. 1495), qu'on a appelé le dernier 
des scolastiques, notamment pour le petit ouvrage (ins- 
piré d'Oresme) qu'il a écrit sous le titre de : 

De monelarunx pot esta ie sinad et xdilitate lihellus (Ma- 
gonza, 1541). 



l'époque fragmentaire 167 

D) xvi^ et xvii" siècles : 

Les profondes transformations économiques qui 
s'accomplissent, modèrent la rigueur des doctrines 
scolastiques ; elles ne sont plus défendues dans leur 
forme primitive que par un très petit nombre d'écri- 
vains; on admet, avec une facilité toujours plus grande, 
les nouveaux établissements de crédit et les titres qui 
permettent de tirer un profit de l'emploi productif de la 
monnaie. 

Les opinions relativement libérales sont représentées 
par les écrivains de droit commercial, par Stracca et 
mieux encore par Scaccia et par Délia Torre ; elles sont 
également défendues par le jurisconsulte D. Gaito (1626) 
et par un autre génois, le négociant G. Domenico Péri, 
et attaquées, au nom de la logique, par le professeur 
de Pavie, Antoine Merenda. 

U. Gobbi, L'eronomia poUtica negli scrUtori ilaliani del 
secoloXVJ-XVlI. Milano, 1889, pp. 52-57, 269-302. 
Sig. Scaccia, De commerças et cambio. RomiE, 1619. 
Raph. de Turri, De cambiis. Genuœ, 1641. 
Ant. Merenda, De cambio nundinali. Papiœ, 1645. 
Giov. Dom. Péri, IL negoziante, etc. Venezia, 1672. 

Nous citerons, à titre d'exemple, les controverses 
auxquelles ont donné lieu les emprunts publics, les 
monts de piété, les lettres de change et la répression 
du vagabondage. 

Les emprunts de Venise, de Florence, de Gênes, la 
constitution des créanciers en sociétés (Montij, leur droit 
à un intérêt, notamment dans le cas de prêt forcé, la 
légitimité de la vente des titres (luoghi di monte), 
combattue d'abord énergiquement, notamment par les 
augustins (Guy de Bello Regaldo et Grégoire de Ri- 
mini), et admise avec plus ou moins de réticences par 
d'autres théologiens et jurisconsultes (Pierre de Anca- 



168 l'époque fragmentaire 

rano, Jean Andréa, le cardinal Henri d'Ostie), trou- 
vent enfin une pleine justification dans la multiplica- 
tion des banques de dépôt à Venise, à Gênes, en Sicile 
et a Naples. Dans les premières années du xvii' siècle 
on publie à Milan quelques ouvrages d'Alexandre de 
Rho (1603), et des pères Ferrari (1623), Cantoni (1625), 
et Dugnani (1027), qui ont pour but de démontrer la 
légitimité de l'intérêt dans les emprunts faits par la 
ville à la banque de saint Ambroise. 

Ona compilé surles luoghidi monte, \cica.h\es et non 
vacables, et sur les sociétés pour l'acbat de charges à 
la Curie Romaine Csocietates ufficii) de nombreux trui- 
tes économico-juridiques dont n'ont pas tenu un compte 
suffisant les historiens de l'économie. 

Frjnr. Castracane, Tractaius de societalibus qiui' fiant 
super uflicUs Romanx Curix. Rom a, 1609. 

Card. Joh. Bapt. De Luca, Be locis moniium^ etc. (Dans 
son Theatrumveritatisetjustiiix). Roma, 1669. 

Fabr. Evangelista, I)e locis moniium cauKralium non 
vacabilium. Roma, 1767. 

Beaucoup plus vives furent les controverses sur les 
monts de piété, très répandus en Italie dans la seconde 
moitié du xv^ siècle et introduits ensuite au siècle sui- 
vant dans les Pays-Bas (Scarini, Oobergher), pour faire 
des prêts sur gage aux pauvres et les soustraire aux 
lourdes usures des banques privées et, en particulier, 
des juifs. Les donations des fidèles ne sufTisant pas 
à leur fournir les sommes nécessaires, ces établis- 
sements, qui prêtaient d^abord gratuitement, deman- 
dèrent, sur les conseils de Bernadin de Feltre, un 
intérêt pour couvrir les dépenses d'administration. 
Cette pratique fut réprouvée par le moine auguslin 
Nicolas Barianno (Tractatusde inonte impietatis. Cre- 
mona, 1 496), par le dominicain Thomas De Vio, nommé 



l'époque fragmentaire 169 

cardinal (Gaétan) en 1498, et défendue par le franciscain 
Bernardin de Biisto [DefenHorium montispietatis. Mi- 
lano, 1497), par De Rosellis et par d'autres, et obtint 
ensuite l'approbation de Léon X, au cinquième concile 
de Latran. 

Ad. Biaise, Des mnnts de piété, 2« édit. Paris, 1856. 2 

volumes. 
F. X. Funk, Op. cit., pp 51-53. 

Les lettres de change furent l'objet de polémiques 
non moins subtiles. Grâce à ces titres de crédit, on pou- 
vait effectuer des paiements dans des lieux éloignés et 
éviter les dépenses et les risques du transport de l'ar- 
gent. Le profit du change était légitime, d'après les 
canonistes, quand le change était réel et non fictif 
ou sec (c'est-à-dire fait pour cacher un prêt) parce que 
le profit provenait non propter tempus, sed propter 
loci distantiam. Il y eut plus tard de nouvelles polé- 
miques entre les partisans et les adversaires des lettres 
de change créées pour faire des paiements dans les 
foires et ceux qui discutaient la légitimité du change 
de retour (canihio colla ricorsa). Le premier traité 
De cambiis est celui de Thomas De Vio (1499). Parmi 
les nombreux traités publiés depuis, nous citerons 
celui de Thomas Buoninsegni de Sienne, d'abord mar- 
chand, puis moine (Dei cambii. Firenze, 1573); le 
traité plus complet du P. Fabien Clavario de Gênes 
{Trantatus de cambiis. Genu?p, 1568); l'abrégé, remar- 
quable par son ordre et sa clarté, du P. Romualdo 
Go\i {Trattato dei cambii. Lucca, 1612); les polé- 
miques entre le P. Bernard Giustiniani (1610) et le 
P. Ortensius Capellone (1621) qui combattent, et les 
pères Ant. de iS. Salvatore et Basile Alemanni (1623) 
qui défendent le change de retour. 



170 l'époque fragmentaire 

Plus connue des économistes, parce qu'elle est insérée 
dans le premier volume de la collection de Custodi, est 
la Brève notizia clei cambii (1581), dans laquelle Ber- 
nard Davanzati (15!?9-1606) décrit, avec une élégance, 
une simplicité et une clarté remarquables, le mécanisme 
de la lettre de change ; il signale aussi l'utilité de la 
spéculation et quelques-unes des causes des paiements 
internationaux. 

La prohibition de la mendicité, décrétée au commen- 
cement du xvi® siècle par quelques villes des Pays-Bas 
et d'Espagne, donne matière à une intéressante polé- 
mique théologico-économique, à laquelle prirent part 
beaucoup d'écrivains, et notamment quelques francis- 
cains, qui la justifiaient d'une façon plus ou moins expli- 
cite, et quelques dominicains, qui la combattaient; on 
a ainsi discuté quelques-uns des problèmes de l'assis- 
tance. Parmi les nombreux travaux (rappelés par Col- 
meiro, par Rahola et plus complètement par De Bosch 
Kemper) consacrés à ce sujet il suffira de citer celui 
de Ludovic \'ives {De subventione joauperuni. Brugge, 
1526), qui demande une forte organisation laïque de 
l'assistance publique, ceux du P. Dominique Soto (De- 
liberacion en la causa de los j^obres. Salamanca, 1545) 
et du moine augustin L. Villavicentius (De oeconomia 
sacra circa pauperum curam, etc. Antvverpiae, 1564), 
adversaires énergiques de toute restriction au vagabon- 
dage ; ceux du jurisconsulte C. Cellaris [Oratio contra 
menclicitatem. Antverpijie, 1531), du franciscain Jean 
de Médine [De la orden cpae en algunos paeblos de 
Espana sehapjuesto en la limosna, etc. Salamanca, 
1545) et du chancelier de Bruges, Egidius Witsius (De 
continendis et alendis doini pauperibus, etc., 1562), 
qui préconisent des maisons de travail obligatoires, et, 
enfin, les ouvrages du P. Michel Giginta, qui défend 
une opinion moyenne, favorable à la fondation de mai- 



l'époque fragmentaire 171 

sons de travail facultatives {Tratado de remédia de 
pobres. Coimbra, 1575). 

M.Colmeiro, Historiade laEcon. Polit. enEspana.Yol. I. 
Madrid, 1862. 

Fed. Rahola, Economistas espanoles de los siglos XVI 
y XVII. Barcelona, 1887. 

J. de Bosch Kemper, Overzigt van de letterkunde om- 
irent het Armwezen in da zestiende eeuiv. (In Ne- 
derlandsche Jaartweken voor Regsgeleerdheid, elc 
Deel XII, SlLik 3, 1850). 

F. Ehrle, Bcitruge mr Geschichte, elc. der Armenpflege. 
Friburg im Br., 1881, pp. 27-59. 



§ 3. — l'économie politique des humanistes 

A l'époque de la Renaissance, l'étude des cla.ssiques 
g'recsetlatins;lecultede Platon, qui dominait notamment 
en Toscane sous l'influence de Marsilio Ficino ; l'apolo- 
gie de la civilisation païenne et de ses institutions, 
qui s'opposent aux institutions sociales et économiques 
du moyen âge, arrivées à leur perfection au xv*" et xvi® 
siècles grâce aux créations florissantes de l'économie mo- 
nétaire et du crédit, qui a succédé à l'économie pure- 
ment naturelle que les humanistes préféraient ; l'éman- 
cipation de la pensée des lisières de l'aristotélisme, en 
décadence d'ailleurs, exercèrent leur influence sur 
les philosophes,, les historiens et les politiques même 
dans l'ordre des recherches économiques et de la légi.s- 
lation. Les finances de Florence nous offrent un tableau 
de la pratique alternée des différents systèmes d'im- 
pôts : impôt sur les immeubles, l'idéal de Savonarole, 
le réformateur chrétien; décimes proportionnels ou en 
échelle, dont Guicciardini a fait une étude comparée : 
projet d'impôt unique de Ludovic Ghetti ; d'autre part 
les auteurs de ce temps ont demandé la formation de 



172 l'époque fragmentaire 

trésors de guerre^ ou condamné le trafic de la part du 
Prince, la régie ou l'adjudication des impôts, et fait 
une opposition persistante aux altérations monétaires. 
Dans les monographies historiques déjà citées de Gobbi, 
de Fornari. de Ricca-Salerno et dans un discours acadé- 
mique récent de Toniolo, on peut trouver un exposé du 
développement de ces théories en Italie ; les ouvrages 
de Schnioller et de Wiskemann (résumés dans l'Histoire 
de Roscher) font connaître le mouvement analogue des 
doctrines des humanistes et des réformateurs en Alle- 
magne II nous suffira d'indiquer quelques écrivains, 
et notamment les écrivains italiens. 

G. Ricca-Salerno, Sforia délie dottrine finanziarie in 
Italia. Roma, 1881, pag. 27 et suiv. 

T. Fornari, Délie teoine economiche nelle Provincie Ja- 
poletane. Vol. I. Milano, 1882, pp. 117-194. 

G. Toniolo, Scolastica ed Umanismo nelle dottrine eco- 
nomiche, etc. Pisa, 1887. 

G. SchmoUer, Zur Geschichte dernaiionalbkon. Ansich- 
ten in Beutschland, wàhrend der Reformations-Pé- 
riode \\r\ Zeitschr.f. diges. Staatsu'iss. Tubingen, 
1860). 

H. Wiskemann. Darsfellung der in Deidschland zur Zeil 
der Reformation herrschenden nationalôkon. Ansicli- 
ten. Leipzig, 1861. 

W. Roscher, Geschichte der Nat. Œk. in Deidschland. 
Mïinchen, 1874, pag. 32 et suiv. 

A) xv^ siècle: 

Trois publicistes et hommes d'État. .lean Gioviano 
Pontano (né à Cerreto en Ombrie), Benoit Crotugli ;né 
àRaguse), Diomède Carafa comte de Maddaloni, le plus 
illustre des trois, contribuèrent par leurs conseils et 
par leurs actes^ dans les charges qu'ils occupent auprès 
des rois d'Aragon, à de sages réformes économiques et 
financières dans le royaume de Xaples. 



l'époque fragmentaire 173 

Pontano (1426-1503) donne de bons préceptes fiscaux 
et d'excellents conseils de morale économique [Opéra. 
omnia. Napoli, 1505-1508. 2 volumes). 

Cotrugli écrit vers le milieu du siècle son petit 
ouvrage Délia Mercatura. e ciel Mercante perfetto 
(édité à Venise en 1573, traduit en français en 1582 et 
réimprimé à Brescia en 1602) ; Genovesi et Zanon en 
ont fait de grands éloges. Il s'occupe spécialement delà 
valeur, du prix, de l'échange et des contrats commer- 
ciaux. (Voir l'article de A. Montanari dans Vltalia, 
Centrale. Reggio, 25 décembre 1890). 

Carafa (qu"ont étudié admirablement, d'abord Cusu- 
mano, puis Ricca, Fornari et Gobbi) est supérieur à tous 
ses contemporains qui ont écrit sur les finances. Son 
petit traité De régis et boni pvincipis offîcio a été écrit 
en langue vulgaire entre 1469 et 1482 sur les instances 
d'Eléonore d'Aragon, duchesse de Favière, qui en com- 
manda une traduction latine à J.-B. Guarini (publiée à 
Naples en 1668 et plus tard par Mansi, qui la crut 
inédite, en appendice à la Biblioteca latlna de J. Alb. 
Fabricio. (Padova, 175'i). Dans cet opuscule, Carafa 
(m. 1487) expose des idées en partie nouvellles sur 
l'utilité du commerce, sur l'harmonie entre les recettes 
et les dépenses publiques, sur les avantages de la ferme 
des impôts, et il énonce, le premier, l'idée des impôts 
sur les revenus certains, développée ensuite par Bo- 
tero et devenue plus tard le fondement du système fis- 
cal de Broggia. 

V. Cusumano, Diomede Carafa, economista e finanziere 
italiano. {InArchivio Giuridico. Bologna, 1871. Vol. 
VI, et plus tard dans ses Saggi di Econ. Pol. Pa- 
lermo, 1887, pp. 134-145. 

On peyt placer encore parmi les humanistes, François 
Patrizii (né à Sienne), évêque de Gaëte (1412-1494). Il a 



i74 l'époque fragmentaire 

écrit deux ouvrages : De rcgno et régis instltutlone 
(Parisiis, 1567) et De institutione reipuhlicœ {^ibidem ., 
1564), dans lesquels il demande la création de do- 
maines fiscaux, dont Tadministration doit être cepen- 
dant placée sous le régime de la location perpétuelle. 
Dans ce siècle, et en partie dans les deux siècles pré- 
cédents, il faut signaler, à Florence, le littérateur Bru- 
netto Latini et d'autres auteurs d'ouvrages encyclopé- 
diques, Beato Dominici (m. 1420) et Léon Baptiste 
Alberti, qui ont étudié le gouvernement économique de 
la famille, les chroniqueurs Jean et Mathieu Villani. 
Benoit Dei, le notaire Ser Lapo Mazzei, qui ont ouvert 
la voie aux érudits historiens Segni, Nardi et \'archi ; 
le blatier Dominique Lenzi dans son Speccliio umH.no 
(13'20-1335) s'occupe des disettes, et les deux banquier.; 
François Balducci-Pegolotti et Jean de Uzzano écrivent, 
au XIV'' et au xv^, des manuels pratiques à l'usage des 
commerçants ; quelques-uns de ces ouvrages ont été 
réimprimés par V agnini [Dellct deciiUcL^ etc. Firenze, 
1765-66). 

G. Toniolo, Scolastlca ed Umanismo. Pisa, 1887. 

B) xxi" siècle : 

Les fruits les plus mûrs de la Renaissance se trouvent 
dans les œuvres historiques et politiques de Palmieri, 
de Machiavel, de Guicciardini, et de quelques autres, 
la plupart italiens, auxquels, du reste, on ne peut attri- 
buer de notables progrès dans les recherches écono- 
miques. 

Mathieu Palmieri {Délia vita civile. Firenze, 1529) 
s'occupe de politique économique ; il consacre la der- 
nière partie de son livre à « l'utile, c'est-à-dire aux 
questions de commodités, ornements, largeur, beauté 
de notre vie, aux facultés, aux richesses, à l'abondance 



l'époque fragmentaire 175 

de toutes les choses qui sont dans l'usage des hommes » 
et il défend l'impôt proportionnel, que combattaient les 
démagogues florentins. 

Nicolas Machiavelli (1469-1527), le prince des poli- 
tiques italiens, n'était pas porté à étudier à fond le côté 
économique des problèmes politiques ; il reconnaît lui- 
même qu'il est peu au courant des questions « de laine ^ 
et de soie « , et il ne possédait pas pour cette étude les / 
aptitudes nécessaires, parce qu'il était trop grand admi- 
rateur de la civilisation païenne et qu'il avait une pré- 
dilection pour l'économie naturelle, dont il constatait 
les restes chez les populations germaniques et qu'il a 
tlécrits avec une grande admiration. Ce fut donc une 
tentative vaine, comme cela résulte aussi de l'œuvre 
remarquable de Villari, que d'essayer de glaner les 
idées économiques originales dans les écrits du secré- 
taire florentin, comme l'a fait Knies dans une œuvre 
patiente et pleine d'érudition. 

Karl Knies, iY/c. Machiavelli, ah volksicirthschaftUcher 
Schriftsteller (in Zeitschrift fur die ges. Stoais- 
wiss. Tubingen, 1852, vol. VIII). 

Pasquale Villari, Nicolà Machiavelli e i suoi tempi. Fi- 
renze, 1877-1882. Trois volumes. 

Nous trouvons un plus grand nombre d'observations 
économiques, sinon dans les ceuvres historiques de 
Fran(,"ois Guicciardini (l'i80-1540) qui sont purement 
politiques, du moins dans ses écrits minores. 

Franc. Guicciardini, Opet^e inédite, illustraie da G. 
CanesirirJ. Firenze, 1857-67. Deux volumes. 

C) Les utopistes du xvi« et du xvii*^ siècles : / 

L'étude de Platon, un dégoût profond de la corrup- 
tion des temps, la dépre.ssion économique, les guerres 



176 l'épouue fragmentaire 

et les révolutions politiques et religieuses continuelles 
etc., nous expliquent surabondamment l'apparition 
d'un grand nombre d'ouvrages dans lesquels la com- 
munauté des biens est considérée comme un type de 
réforme désirable (Frank, Munster) ; elle est défendue par 
les armes par quelques sectaires (Mûnzer). Cette recons- 
truction sociale est inspirée par des idées morales, 
comme dans l'Utopie de Thomas Morus, chancelier 
d'Angleterre [De optime re'qoufdicse statu deque nova, 
insida Ufopia. 1516) et dans l'opuscule beaucoup 
moins connu du philantrope espagnol Ludovic Vives 
[Ds coniunione reriun, 1635); elle est la conséquence 
d'une imagination déréglée chez le florentin Antoine 
François Doni dans ses Mondi celesti, terrestri ed in- 
fernali. Firenze, 185'2-53. 2 volumes. 

Il faut remarquer que dans V Utopie de Morus, la 
communauté des biens se combine avec la mono- 
gamie tandis que dans la Ciuitas solis du domi- 
nicain calabrais Thomas Campanella (écrite avant 
1607) et dans VOceana du républicain anglais Thomas 
Harrington (1656), l'ennemi farouche de la grande pro- 
priété foncière, on propose, comme Platon, la commu- 
nauté des femmes, car on ne peut détruire rationnelle- 
ment la propriété privée .si on conserve la famille. 

En dehors des ouvrages déjà cités de Mohl et de 
Kleinwachter. on peut consulter l'intéressant opuscule 
de: 

A. Gehrke, Communisiische Idealstaaten (Plalo, Morus, 
Campanella, Cabetj. Bremen, 1878. 

Les utopies ont provoqué, à ce moment comme tou- 
jours, des réfutations, c'est-à-dire des défenses de la 
propriété privée. Il nous suffira de citer Fouvrage d'un 
célèbre politique, adversaire cependant d'une trop 
grande concentration des biens. 



l'époque fragmentaire 177 

Paola Paruta, Délia perfettione délia vita politica. Ye- 
nezia, 1599 (Cfr C. Supino, La scienza economica 
in lialia, etc. Torino, 1888, pag. 89). 



D) La. légitimité de Vintérêt : 

A côté des écrivains catholiques qui essayent de con- 
cilier les besoins du commerce avec la théorie cano- 
nique de l'illégitimité du prêt à intérêt, quelques écri- 
vains, protestants ou suspects d'hérésie, s'élèvent, se 
séparant en cela de leurs coreligionnaires (par exemple 
de Lutherj, contre les doctrines théologiques et juri- 
diques dominantes. Il faut rappeler au xvi* sièle Calvin 
et le jurisconsulte Charles Dumoulin {Tractatus con- 
tractuura et usurarum, 1546) ; au xyii", Claude Sau- 
maise, qui s'est occupé de ce sujet à plusieurs reprises 
et avec profondeur {De usuris, 1638. — De modo usu- 
rariun, 1639. — De fœnoretrapezitico, 1640) et après 
lui, non sans réserves et sans contradictions, l'illustre 
publiciste hollandais Ugo de Groot (Grotius) dans le 
livre II, chap. XII, de son grand ouvrage De jure pacis 
ac belli. 

Tous ces écrivains, qui, d'après certains économistes, 
auraient résolu toutes les questions soulevées par ce 
sujet, n'ont pas réussi, au contraire, comme l'a montré 
Bohm-Bawerk, à expliquer le fait économique de la 
productivité du capital, et ils ne sont pas arrivés, 
d'autre part, à trouver des arguments acceptables pour 
étayer le principe juridique de la légitimité de l'inté- 
rêt, qui trouve encore de nos jours (sans parler des so- 
cialistes) des adversaires acharnés. 

On peut lire, par exemple, le curieux ouvrage de 
Victor Modeste, Le préi à intérêt, dernière forme de 
V esclavage. Paris, 1889. 

Au xviii'' et au xix« siècles la controverse a été reprise 
sans arguments nouveaux chez les théologiens, par 

J2 



178 l'époque fragmentaire 

exemple par lillustrc polyjçraplie Scipion Maffci (DelV 
hnpiego ciel clenaro. Roma, 174 4\ qui a provoqué 
les critiques de Balleriiii et de Concilia et ensuite 
Tencyclique Vix 'per\:enit de Benoit XIV (1745), et, 
enfin, par labbé Marc Mastrofini, dont l'ouvrage Le 
usure (Roma, 1831, plusieurs fois réimprimé] a été 
l'occasion d'une nouvelle polémique. Mais les écono- 
mistes, comme tels, n'ont pas' besoin des 4 petits 
volumes, d'ailleurs bien faits, du cardinal de la Luzerne 
{Dissertation sur le j^rêt de commerce. Dijon, 1823) 
pour savoir qu'on peut tirer un profit de l'emploi de 
l'argent (ce qu'aucun théologien n'a jamais contesté), et 
ils ne sont pas disposés à accorder à Mastrofini que la 
prohibition de l'intérêt ne s'adresse qu'aux débiteurs 
pauvres ce qui est faux historiquement), et finalement 
ils n'apprennent rien des rigoristes, qui ne cessent de 
répéter que le prêt est par lui-même (c'est-à-dire dans 
des conditions qui ne se réalisent pas dans la vie mo- 
derne) essentiellement gratuit. 

E. v. Bohm-Bawerk, Geschichte urtd Kriiik der Kapi- 
talzins-Tlieorteen. Innsbruck, 1884, pp. 27-46, 65- 
69 et passim. 



CHAPITRE III 
LES MONOGRAPHIES 



Dans la seconde période historique de l'économie po- 
litique, qui comprend les xvi" et xvii'" siècles et la 
première moitié du xviii'', les modifications profondes 
subies par le système de la production, de l'échange, 
du transport, du crédit et des impôts, forment l'objet 
d''Lm grand nombre de monographies théoriques et d'ou- 
vrages de circonstance, dans lesquels l'examen de 
chaque question est inspiré, timidement d'abord et plus 
nettement ensuite, par des critères économiques, de plus 
en plus indépendants de ceux que l'on empruntait aux 
autres sciences, auxquelles l'économie politique était 
subordonnée dans la période précédente. 

Les ouvrages de polémique, inspirés par l'intérêt 
exclusif des producteurs et des consommateurs, pren- 
nent petit à petit un caractère plus déterminé et plus 
exclusif, et se transforment en systèmes empiriques de 
politique économique et financière; puis vers le milieu 
du siècle passé on trouve quelques tentatives de conci- 
liation pratique, dues à des précurseurs et défenseurs 
des réformes économiques et fiscales, et aussi quelques 
essais de coordination théorique imparfaite dus à un cer- 
tain nombre d'écrivains éclectiques, plus remarquables 
par leur érudition que par leur puissance intellectuelle, 
qui publient des traités ou font des leçons dans les 
chaires qui ont été expressément créées ou transfor- 
mées dans les différents pays de l'Europe. 



180 LES MONOGRAPHIES 

Il nous paraît donc conforme au développement réel 
de l'économie politique de parler, dans ce chapitre et 
dans le chapitre suivant, des principales monographies, 
des systèmes de politique économique et financière, de 
l'éclectisme bureaucratique et de Téclectisme de la 
chaire. 

§ 1. — LA POPULATION ET l'ASSISTANGE. 

On sait que le plus grand nombre des écrivains de po- 
litique et d'économie, convaincus de l'importance d'une 
population nombreuse au point de vue de la sécurité, 
de la puissance, de la richesse privée et de la richesse 
publique, se sont occupés presque exclusivement de re- 
chercher les causes de son accroissement et de suggérer 
les moyens les plus propres à le faciliter. Bien plus, vers 
le milieu du xvrif siècle, des auteurs à bon droit 
estimés, comme le grand statisticien J. Pierre Siiss- 
milch (1707-1767) et, après lui, les très érudits profes- 
seurs de sciences camérales, Justi et Sonnenfels, ont 
pensé que l'augmentation de la population était le 
but principal que l'État devait se proposer pour réaliser 
le bien-être du peuple. 

Rob. von Molli, Geschiclite und Lileraiur der Staais- 

wissenschaften^ 3"^ vol. (Erlangen, 1858), pag. 409 

et suiv. 
Ach. Sinigaglia, La teoria economica délia popolazione 

in Italia. Bologna, 1881. (Extrait de VArchivio Giu- 

ridico). 

C'est un des titres de gloire du meilleur des écono- 
mistes italiens du xvi® siècle, Jean Botero, d'avoir étudié, 
presque ex professa, le- sujet de la population avec 
une méthode vraiment scientifique dans son opuscule 
classique Délie cause délia grandezza e magnifîcenza 



LES MONOGRAPHIES 181 

délie città (Roma, 1588. Trad. anglaise de R. Peter- 
son. Londres, 1606), supérieur en ceci à Machiavelli, 
qui avait entrevu [Discorsi, liv. I, ch. I) qu"il y avait 
une cause physique (la productivité du sol) à la limita- 
tion de l'augmentation indéfinie de l'espèce humaine, 
qui naturellement augmente là où les substances abon- 
dent ; supérieur à Chiaramonti, à Zecchi, à Zuccolo et 
à d'autres politiques du xvri^ siècle, qui avaient entrevu, 
sans l'approfondir, cette vérité que l'augmentation de 
la population dépend de celle des subsistances ; supé- 
rieur enfin à tous les écrivains qui, jusque vers le 
milieu du siècle passé, se sont occupés de ce sujet. 

Tandis que le grand publiciste Jean Bodin, auquel 
Botero est redevable d'un grand nombre de maximes 
de politique économique et financière, enseignait (La 
République, 1576, liv. V, ch. II) que c'était une erreur 
de craindre une disette future par suite de l'augmenta- 
tion de la population, Botero, qui considérait cependant 
l'augmentation de la population comme un élément de 
la prospérité publique et qui suggérait (dans la Ragione 
di Stato. 1589) les moyens d'y pourvoir, énumère d'une 
façon vraiment magistrale les obstacles à l'accroisse- 
ment indéfini du nombre des hommes. Ce sont pour 
lui moins les disettes, les pestes et les guerres, que le 
défaut d'équilibre entre la vertu génératrice des hommes 
et la vertu nutritive des villes, c'est-à-dire la difficulté 
d'avoir tout près les subsistances nécessaires et la dif- 
ficulté de les faire venir de loin. Il est ainsi amené 
à se préoccuper des excès de population, et il consi- 
dère les colonies comme utiles quand elles servent à 
absorber la partie exubérante de la population, c'est-à- 
dire, quand elles enlèvent le sang superflu et corrompu, 
et non quand elles prennent la partie saine. 

G. JandelH, Il precursore di Malthus. (in Filosofia délie 



182 LES MONOGRAPHIES 

Scuole iialiane. Vol. XXllI. Roma, 1881, pp. 147- 
160.) 

Dans la série nombreuse des précurseurs de Malthus 
(dont beaucoup, comme Hume, Steuart, Townsend, etc., 
ont été cités par lui dans la préface de ses Essais), il 
faut signaler Franklin, Beccaria, Ortes et Ricci. 

B. Franklin, Observations concerning ihe increase of 

mankind. Philadelphia, 1751. (Cfr. Mac Culloch, 
The literature of pol. econ. London, 1844, pp. 253- 
257.) 

C. Beccaria, Elementi di economia poliiica (1769). Im- 

primé dans les vol. XI et XII de la Collection de 

Custodi. Milano, 1803. 
G. Ortes, Riflessioni sulla popolazione délie nazioni per 

rapporto alV economia nazionale. 1790. (Cfr. Fed. 

Lampertico, G. Ortes e la scienza economica al suo 

tempo. Venezia, 1865.) 
Lod. Ricci, Riforma degli istiiuli pli délia cilla di Mo- 

dena. Modena, 1787. 

Franklin indique , brièvement et clairement , les 
causes qui déterminent l'augmentation et la diminution 
de la population ; Beccaria consacre un des meilleurs 
chapitres de ses Leçons à ce sujet, et il fait allusion à la 
loi des revenus décroissants de la production territoriale. 
Plus profonde est la monographie d'Ortes qui contient 
en germe la partie substantielle de la théorie de la popu- 
lation ; mais on n'y trouve ni données historiques ni don- 
nées statistiques, pour lesquelles il aurait pu utiliser 
les indications précieuses fournies par le mémoire de 
l'abbé Marc Lastri (Ricerche suJV antica, e nioderna 
popolsizione délia, cittk di Firenze, 1775), ni applica- 
tions pratiques. Si l'illustre Ludovic Antoine Muratori 
avait déjà discuté, incidemment et dans un livre ascé- 
tique, quelques points de la théorie économique de l'as- 
.sistance (Délia caritk cristiana, 1723), c'est à Ludovic 



LES MONOGRAPHIES 183 

Ricci que revient la gloire d'avoir trouvé dans le prin- 
cipe de la population les prémisses d'où il déduit de 
sages maximes sur l'organisation de la charité publique, 
pour qu'elle serve à alléger et non à amener l'indi- 
gence et la misère. 

A. Setli, Lodooico Ricci e la beneficenza pubblica net 
secolo scorso (Nuova Antologia, 1880). 

11 nous est impossible de nous occuper des nombreux 
travaux qui ont été écrits sur le côté économico-admi- 
nistratif de l'assistance ; nous nous contenterons de 
renvoyer aux œuvres suivantes qui donnent d'abon- 
dants renseignements historiques et bibliographiques. 

C. I. Pelitli, Saggio sul buon governo delta mendicilà, 

etc. Torino, 1827. 2 volumes. 
De Gérando, De la bienfaisance publique. Paris 1839. 

4 volumes, 
(irenier, Essai de bibliographie charitable. Paris, 1891. 



§ 2. LA MONNAIE 

Les grands événements qui séparent le moyen âge do 
l'état moderne, c'est-à-dire la chute de l'empire romain 
d'Orient, les grandes découvertes géographiques, l'in- 
vention de la poudre et celle de l'imprimerie, la renais- 
sance des études classiques, la décadence de la féoda- 
lité, la constitution des monarchies, le schisme religieux, 
etc., etc., et les autres faits de caractère plus purement 
économique, comme les nouvelles directions des routes 
commerciales et les transformations des rapports com- 
merciaux entre l'Occident et l'Orient, les altérations 
monétaires continues et, en iriême temps, l'afflux en 
Europe des métaux précieux venant des riches mines 
découvertes en Amérique, la prépondérance toujours 



184 LES MONOGRAPHIES 

plus grande de l'économie monétaire sm' l'économie natu- 
relle, qui caractérise le moyen âge, et la multiplication 
des établissements de crédit ; la confiscation des biens des 
corporations religieuses dans les pays protestants et 
l'augmentation de l'indigence, l'excès de la population, 
la fondation des colonies, l'émigration et les relations 
économiques avec les pays d'origine qui en furent 
la conséquence ; l'institution des armées permanentes, 
l'augmentation progressive des dépenses publiques, et 
le besoin toujours plus grand de nouvelles recettes fis- 
cales, appellent, au x\f siècle et dans les siècles sui- 
vants, lattention des penseurs sur les problèmes qui 
concernent la circulation et les finances. 

Les écrivains de minéralogie, dans leurs études sur 
les métaux précieux, s'occupent aussi de la monnaie ; 
ils effleurent souvent les questions économiques et quel- 
quefois même^ comme le célèbre Jules Agricola dans 
son livre De re metallica (lùdD), il les approfondissent. 
Les antiquaires et les numismates en parlent aussi dans 
leurs études sur les monnaies anciennes (Budée, Alciat, 
etc.i, sur les monnaies modernes (Borghini, pour les 
monnaies de Florence) ; c'est un objet d'étude pour quel- 
ques moralistes, comme l'aristotélicien Auguste Nifo, de 
Sienne, dans son o^îuscule De divitiis (1531). Les juris- 
consultes s'en occupent longuement, spécialement dans 
le but de déterminer les conséquences légales des alté- 
rations, faites par les princes, du poids, du titre, et des 
rapports de valeur des monnaies. Bartole de Sassofe- 
rato '1313-J359) et ses nombreux élèves parlent de la 
monnaie dans des œuvres générales ; il existe aussi de 
courts traités spéciaux par Martin Garrati (de Lodi) 
(1438), François Corti (de Pavie, 1482), Albert Bruno 
(d'Asli, 1506) et quelques autres dont les travaux ont été 
réunis dans les collections De monetis faites par les 
écrivains allemands Mathieu Boyss(1574), Reinero Bu- 



LES MONOGRAPHIES 185 

delio (1591) et par le piémontais Gaspard Tesauro(1609). 
Les ouvrages plus récents d'Antoine Sola (1541), d'An- 
toine Favre (1609) et plus encore, les ouvrages sur le 
Cliangenient des monnaies deChar\esDumou\in{Opera 
omnia. Paris, 1638) et du jésuite espagnol Mariana, 
(Toledo 1599), ont une valeur plus grande. Tous ces 
écrivains, qui savaient en quoi consiste la bonitas in- 
trinseca des monnaies et qui ont dépeint parfois avec de 
vives couleurs les dangers économiques des altérations, 
les ont déconseillées aux princes ; mais, partant de cette 
maxime que la valor impositus constituait l'essence 
de la monnaie, ils ont soutenu que les altérations des 
monnaies étaient, dans certains cas, légitimes. 

Giuseppe Salvioli, Il diritto monetario italiano. Milano, 
1889 {'mEnciclopedia giirridica. Vol. X. P'" II l, eh. 
XetXI.) 

G. A. Conigliani, Noie storiche sulla qiiestione giuridica 
dei pagamenîi moneiari. Modena, 1891. 

Il faut attribuer une grande importance à quelques 
écrivains qui étudient ce sujet sous son aspect purement 
économique. Le plus ancien est le célèbre astronome 
Nicolas Copernic, qui, vers 1526, écrivit, sur la de- 
mande de Sigismond l", roi de Pologne, un petit 
traité De monetae cudendae ratione, resté inédit 
jusqu'en 1816, réimprimé et traduit en français par 
Wolowski (1864). Copernic expose clairement les fonc- 
tions de la monnaie, il critique les altérations et le sei- 
gneuriage, dont il montre les dangers, il est partisan 
de l'alliage, entrevoit le théorème de Gresham et pré- 
conise la concentration et la simplification du régime 
monétaire; il a surtout en vue la condition des pro- 
vinces prussiennes, alors sujettes de la Pologne. 

A. Montanari, Aicolô Copernico, etc. Padova, 1873. (2'-" 
édit. 1877.) 



186 LES MONOGRAPHIES 

Presque à la même époque un anonyme [Gemeine 
Stlmmen von der MLlntze, 1530. — Apologie, etc., 
1531), dans sa défense de la bonne politique monétaire 
des princes saxons de la branche albertine (contrecarrée 
par les partisans de la branche ernestine), expose des 
idées fort exactes sur le caractère de la richesse, du com- 
merce et de la monnaie. 

W. Roscber, Ueber die Bliithe deutscher Naiionalu- 
konomik im Zeitalter der Reformation Berichie der 
sàchsischen Gesellschaft der Wiss. Phil. hist. Classe. 
1862, pag. 145 et su iv.) 

W. Lotz, Die Drei Flugsc/iriften iiber den Mûnzstrcit, 
etc. Leipzig-, 1893. 

Dans la longue série des ouvrages français sur la mon- 
naie, dont quelques-uns sont relativement anciens et 
n'ontpas encore été étudiésde près, comme, parexemple. 
ceux de Grimaudet, Garrault (1586), PouUain (1621), 
Boutteroue (1666), Le Blanc (1690), Boizard (1692), 
Dupréde Saint-Maur (1746), Bettange (1760) et Abbot 
de Bazinghen (1764), nous rappelons seulement celui 
de Jean Bodin ^ 1530-1596] qui, dans son ouvrage De In 
République (1576), propose la suppression de Talliagc, 
la fixation de la valeur relative de Tor et de l'argent à 
12 pour 1. la frappe de monnaies d'or et d'argent de 
poids égal et de valeur proportionnelle, l'unité des 
hôtels de monnaies, etc. 

C. A. Conigliani, Le dottrine moneiarie in Francia du- 
rante il média evo. Modena, 1890. 

Les anglais possèdent aussi une série nombreuse 
d'écrivains monétaires remarquables, dont on trouvera 
la liste dans Jevons, Investigations in Currency and 
Finance. London, 1884, p. 363 et suiv. Parmi les plus 
importants il faut citer W. Petty (1682), J. Locke 



LES MONOGRAPHIES 187 

(1682-95), N. Barbon (1606), le fameux Rej^ort (1717) 
crisaac Newton et, enfin, le traité de Joseph Harris 
[An essay on money and coins. London, 1757-58), 
récemment réimprimé. 

Une place éminente, parmi les écrivains monétaires, 
appartient, sans aucun doute, aux italiens, comme cela 
est généralement reconnu par les écrivains étrangers. 
Et cela deviendrait plus évident encore si un de nos 
jeunes économistes s'occupait, avec le soin nécessaire, 
de ce sujet si intéressant. 

Au xvi" siècle, en dehors de la courte et très élégante 
Lezione délie monete (1588) de Bernard Davanzati 
{Scrittori classici italiani di Economia, politica. Parte 
Antica. T. II. Milano, 1804, p. 17) qui résume les idées 
fondamentales, il faut signaler, avant tous les autres, 
Gaspard Scarufïî, de Reggio en Emilie (1519-1584), 
négociant, banquier, quelque temps essayeur et ensuite 
adjudicataire de l'Hôtel des monnaies, l'auteur de YAli- 
tinonfo (c'est-à-dire la véritable lumière), écrit de 1575 
à 1579, édité à Reggio en 1582, commenté par Prati- 
suoli avant 1587 (Reggio, 1604) et réimprimé dans un 
des volumes de la Collection de Custodi. Il expose avec 
beaucoup de profondeur et de compétence, mais avec 
une prolixité excessive, les fonctions de la monnaie ; 
il en déplore les désordres et propose comme remède 
un système monétaire unique, basé sur le rapport fixe de 
valeur de 12 à 1, qu'il considère comme excellent et qui 
a été, d'ailleurs, conseillé par le divin Platon, et qui 
est à peu près conforme au rapport réel de cette époque ; 
il ajoute, enfin, que les dépenses de fabrication doivent 
être payées par celui qui fait frapper les monnaies, l'Etat 
devant d'ailleurs prendre sur lui une partie de ces dé- 
penses. 

Andréa Balletti, G. Scaruffi e la quesiione monelarla 
nel secolo XVI. Modena, 1882 (Bon travail, très 



188 LES MONOGRAPHIES 

soigné dans sa partie biographique et dans son 
exposition). 

Au xvri^ siècle, il faut rappeler, en dehors des Discorsi 
de JeanDonato Turboli, meilleur directeur d'Hôtel des 
monnaies qu'économiste (1616-29), deux œuvres écrites 
vers 1680 par le savant modénais Geminiano Montanari 
(1633-1687), professeur à l'Université de Padoue, 
imprimées soixante-dix ans après dans la Raccolta di 
opère sulle monete d'Argelati (et ensuite reproduites 
dans la Collection de Custodi), dans lesquelles on 
retrouve, à chaque pas, l'influence de Bodin. 

Enfin, au xviii^ siècle, qui fournit le plus grand 
nombre de monographies sur ce sujet, il faut citer en 
dehors des volumes diffus et érudits du comte G. R. 
Carli, de la traduction et des commentaires des œuvres 
de Locke, dues au florentin Pagnin.i, des écrits de Brog- 
gia (1743) et de Vasco (1772), les opuscules popu- 
laires de Eeccaria et ceux de Pierre et d'Alexandre 
Verri : 

Joannes Ceva, De re nummaria quoad fieri potuit geo- 
metrice pertractata. Mantuae, 1711. (Opuscule que 
nous avons communiqué à Nicolini qui l'a com- 
menté dans le Giornale degli Economisti.\o\. VIII. 
Padova, 1878 — et signalé ensuite à Jevons, qui 
l'a cité dans sa Bibliographie des économistes ma- 
thématiciens). 

Ferdinando Galiani, Délia Moneia. Napoli, 1750 (Pu- 
blié sans nom d'auteur dans sa jeunesse et réim- 
primé en 1780 sous son nom et avec de nom- 
breuses notes). — C'est le meilleur traité italien; 
sa forme est également remarquable. 

V ov!\\i&o 'i^ev'i , Osserimzioni sut prezzo légale délie mo- 
nete. Milano, 1751, in-4. (Œuvre extrêmement 
remarquable.) 

Cr. Ad. Soetbeer, Literaturnachweis ûber Geld und 
Mïinzwesen. Berlin, 1892. 



LES MONOGRAPHIES 189 



§ 3. — l'enghérissement des prix 

L'enchérissement des prix a été étudié incidemment 
par les auteurs que nous venons de citer, parce que 
c'est un sujet étroitement lié à celui de la monnaie. La 
hausse des prix faisait sentir ses effets perturbateurs 
tout particulièrement sur ceux qui avaient des revenus 
fixes en argent ou des créances résultant de contrats à 
longs termes. Si quelques écrivains, comme l'évêque 
Ugo Latimer, dans ses Sermons (1549), attribuaient ce 
fait à l'avarice des propriétaires qui haussaient arbitrai- 
rement la rente, et si d'autres (comme Frank, Zwingle, 
Melanchton, Henckel) y voyaient l'effet des monopoles 
des commerçants et des spéculations des usuriers, il ne 
manque pas d'écrivains, en France et en Angleterre, qui 
ont expliqué cette grande révolution économique d'une 
façon moins exclusive et plus conforme à la vérité. 

Tandis que le seigneur de Malestroit {Paradoxes sur 
le fait des monnaies. Paris, 1566) affirmait que ren- 
chérissement des prix était seulement apparent , parce que 
il avait pour cause les altérations des monnaies — si, 
disait-il, contre une même quantité de marchandise, 
il faut donner un plus grand nombre de pièces dimi- 
nuées, c'est qu'il en faut ce nombre pour faire la même 
quantité de métal fin que par le passé — , Jean Bodin 
réfutait cette affirmation dans deux opuscules, qu'il a 
ensuite résumés dans sa République. 

J. Bodin, Réponse aux Paradoxes de M. de Malestroit 

touchant renchérissement de toutes les choses^ etc. 

Paris, 1568. 
— Discours sur le rehaussement et la diminution des 

monnaies. Paris, 1578. 
L'anonyme, Discours sur les causes de l extrême cherté, 

etc. Paris, 1574 (réimprimé dans les Archives 



190 LES MONOGRAPHIES 

curieuses de l'histoire de France, etc. Vol. VI, 
série I. Paris, 1835), donne un résumé de Bodin 
avec des notes sans valeur. 

Bodin démontre que le.s causes principales de ren- 
chérissement des pri.\ sont l'abondance de la monnaie, 
résultat de l'augmentation de la production des métaux 
précieux et en particulier de l'argent, de l'importance 
acquise par le commerce extérieur et par les capitaux 
qu'attirait la banque de Lyon. Il reconnai.s.sait encore 
comme causes importantes le luxe des riches, la libre 
exportation du blé, les monopoles, le mauvais état des 
monnaies. Il voulait porter remède à tout cela par des 
réformes monétaires et fiscales qui tendraient à protéger 
l'industrie nationale par des droits élevés d'importa- 
tion, etc. 

Une opinion contraire à celle de Malestroit et en 
apparence seulement différente de celle de Bodin est 
défendue par un autre économiste français, François 
de Grammont, seigneur de Saint-Germain, secrétaire 
de Louis XIII. Il est l'auteur d'un ouvrage curieux et 
peu connu, écrit, semble-t-il, sur l'ordre de Richelieu. 
Il cherche à prouver combien sont injustes les plaintes 
des contribuables français sur l'augmentation des im- 
pôts, qu'il ne croit qu'apparente, puisque le trésor 
l'oyal ne peut pas avec l'argent reçu acquérir plus de 
richesses qu'il ne le faisait avec les anciennes contribu- 
tions nominalement plus faibles. Il soutenait (contre Ma- 
lestroit) que la quantité de l'argent a augmenté effecti- 
vement, et qu'il faut en donner davantage pour obtenir la 
môme quantité de marchandises, mais il objecte à Bodin 
que, bien queTunité de valeur de la monnaie ait réelle- 
ment diminué, sa valeur totale est demeurée la même. 

Scip. de Grammont, Le denier royal, traité curieux de 
l'vret de l'argent, etc. Paris, 1620 XXII-299 pag.). 



LES MONOGRAPHIES 191 

C. A. Conigliani, L'aumento apparen'e délie spesr puh- 
hliclie e il Denier royal, etc. Milano, 1890 (in 
Filangieri, XV« année, lasc. V;. 

Nous devons citer encore un Dialogue anglais entre 
un propriétaire, un fermier, un commerçant, un fabri- 
cant de bonnets et un docteur en droit, qui diri,2:e la 
discussion. Ce dialog-ue est remarquable par l'abon- 
dance des faits recueillis par une observation directe et 
par la vivacité avec laquelle est exposée la diversité des 
opinions sur les causes, les effets et les remèdes de la 
révolution des prix. Les plaintes, les explications et les 
propositions sont naturellement différentes et souvent 
contradictoires. Ce dialogue, édité en 1581. par A\'. S. 
(William Stafford. d'après Farmer). réimprimé en 1751 
(et attribué à Shak.speare), puis de nouveau dans le 
volume IX de la Harleian MisceLlany, a été finalement 
reproduit par l'excellente Slialispeare Society. Il ré- 
sulte des reclu-rcbes approfondies d'Elisabetli Lamond 
{Engllsli Hisi.orical Review, avril 1891) que ce dia- 
logue, écrit dès 1549 et probablement par John Haies 
(mort en 157'2j, a été publié par Stafford avec quel- 
ques omissions (dont l'une expo.se nettement ce qu'on 
appelle la loi de Gresham) et quelques adjonctions, 
dont la plus remarquable est celle où Stafford (après 
Hodin) indique la great store and plenty of treasure 
comme une des causes de renchérissement des prix. 
Haies voit, au contraire, la cause du renchérissement 
dans les altérations monétaires et dans la transforma- 
tion des terres cultivées en blé, en prairies pour l'éle- 
vage des brebis. Il croit pouvoir remédier aux dan- 
gers qui en résultent par quelques mesures douanières 
et eu particulier par des droits élevés à l'exportation de 
la laine et par la libre exportation des céréales. 

W. S., A conipendious or briefe examinalion of cer- 



192 LES MONOGRAPHIES 

tayne onlinary complaints, etc. London, 1581 
fréimprimé avec une introduction de J. D. Mat- 
thew et avec des notes de F. J. Furnivall. Lon- 
doii; 1876). 

E. Nasse, Ueber eine volksicirthschaftliche Sclwift aus 
(ter Zeit cler Preisrevolution, etc. (in Zeitschr. fur 
die ges. Staatswiss. 1863, pp. 369-391). 

Thomas Gresham, Information touching the fall of 
ihe exchainge, 1558 (réimprimé par E. de Lave- 
leye dans les Jahrh. f. Xat.Oelc de B. Hildebrand., 
1882, vol. IV. pp. 117-119). 



§ 4. LES PAIEMENTS INTERNATIONAUX. 

De tous les économistes de la première moitié du xvii* 
siècle, la première place appartient, à plus d'un titre, à 
Antoine Serra qui écrivit dans les prisons de la F/ca- 
ria, où il était enfermé, non pas comme complice de 
Campanella (comme l'a imaginé Salfi), mais comme 
accusé de faux monnayage (comme l'a démontré Ama- 
bile), son Brève trattato délie cause che j)Ossono fare 
abbondare li regni d'oro e d'argento dove non sono 
minière. (Napoli, 1613j. 

Ce petit ouvrage eut une destinée curieuse. Oublié 
par les contemporains, trouvé par hasard par Intieri, 
qui en donna une copie à Galiani, il fut porté aux nues 
par celui-ci dans la seconde édition de son traité Délia 
moneta. (1780). Il fut ensuite réimprimé par Custodi et 
signalé avec des éloges hyperboliques par Peccliio. par 
Bianchini et par presque tous les historiens de l'éco- 
nomie politique, qui ne se sont pas souciés de le lire en 
entier, etc'estlàcequi explique comment Serra est, pour 
quelques-uns, le fondateur de l'économie, pour d'autres, 
le créateur ou un défenseur, et pour d'autres enfin 
un adversaire du système mercantile, dont on ne peut 
même pas avec certitude le déclarer partisan. Travers 



LES MONOGRAPHIES 193 

Twiss {View of the jorogress,. etc. London, 1847, pp. 8- 
10, 32-33, 51, 75, 163), Ferrara {Biblioteca cleW Eco- 
nomista, série I, vol. III, Torino, 1852, pp. xLviir-Lv), 
et Pierson (Bijdrage tôt de geschiedenis, etc. Ams- 
terdam, 1866, pp. 8-13, 29-30), sont les seuls qui se 
soient efforcés, avec beaucoup de soin, sinon avec un 
plein succès, de porter un jugement exact sur cette œuvre 
si importante. 

Depuis l'analyse très soignée de la polémique entre 
De Santis et Serra publiée par Fornari, Gobbi a étudié 
attentivement le Brève trattato et il a exposé, avec 
beaucoup de perspicacité, mais en partie seulement, 
son contenu. Enfin, De Viti, un éminent spécialiste 
en matière de monnaie et de change, nous a donné un 
excellent commentaire (auxquel Benini a joint quel- 
ques gloses), qui pourra faciliter la comparaison du 
mérite de Serra avec celui de ses contemporains et de 
ses prédécesseurs. 

Tommaso Fornari, Studii sopra Antonio Serra e Marc' 

Antonio De Santis. Pavia, 1879. 
U. Gobbi, La concorrenza estera, etc. Milano, 1884, 

pag. 49 et suiv. 
— Veconomia poliiica negli scrittori italiani. Milano, 

1889, pag. 176 et suiv. 
A. De Viti De Marco, Le teorie economiche iVAnt. 

Serra. Milano, 1890 (In Memorie del R. Instituto 

Lombardo di Scienze, série III, vol. IX, pp. 103-130). 

Comme cela résulte du titre du Traité et de ses affir- 
mations souvent répétées. Serra, en discutant un sujet 
nouveau et de caractère scientifique, ne se préoccupe 
pas (comme l'avait fait Bottero) des causes de la richesse, 
mais seulement de celles qui amènent l'abondance de la 
monnaie. Il n'a pas étudié légèrement un problème 
trop vaste ; il a étudié correctement et avec des idées 
larges un problème restreint et il l'a fait avec une mé- 

13 



194 LES MONOGRAPHIES 

thode excellente et sans digressions, mais cependant 
avec beaucoup de répétitions qui s'expliquent, en partie, 
parla circonstance qui l'avait amené à écrire. Sans dis- 
cuter la question de l'échange international, étrangère 
à son sujet et pour laquelle il eût été d'ailleurs incom- 
pétent, car il ignorait la théorie quantitative de la valeur 
de la monnaie et celle du coût comparatif, et en s'abste- 
nant aussi de parler du change réel, Serra donne une 
explication exacte du phénomène des paiements interna- 
tionaux en monnaie. Il montre que Tabondanee de la 
monnaie, dont l'importance est, pour lui, un axiome, 
dépend de causes naturelles (les mines) et de causes 
artificielles; ces dernières se subdivisent en accidents 
propres (qui ne peuvent pas être créés), ce sont l'excé- 
dent des produits de la terre sur les besoins de la con- 
sommation indigène et une position géographique 
favorable au commerce, et en accidents communs (que 
l'on peut chercher à réaliser), ce sont le nombre des 
industries (manufactures), la qualité de la population, le 
grand trafic et l'aide du gouvernement. On voit la grande 
analogie qu'il y a entre les causes de la richesse indiquées 
par Botero, que Serra avait sans doute consulté, et les 
causes de l'abondance de l'argent dont ce dernier 
donne une meilleure classification, supérieur ici encore 
à son prédécesseur en ce que, tout en préférant lui aussi 
les manufactures à l'agriculture, il parle (comme Ta 
remarqué le premier Nazzani dans son Saggio sulla. 
vendita, fondlaria, 1872) de la loi limitative de la pro- 
duction agraire. Quanta la politique économique, Serra 
demande la liberté d'exportation de la monnaie et celle 
du change, que son adversaire Marc-Antoine De Santis 
deNocera, dans ses Discorsi (1605), voulait empêcher 
et restreindre par des défenses d'exportation et par des 
tarifs légaux. Il croyait que ces expédients pouvaient 
faire entrer de la monnaie dans l'Etat, mais il se fondait 



LES MONOGRAPHIES 195 

sur une théorie absolument inexacte de la valeur de lu 
monnaie et sur cette hypothèse fausse que le change 
défavorable est la cause et non l'effet de la rareté de la 
monnaie, tandis qu'il dépend de la faible importance de 
l'industrie manufacturière, de l'absentéisme d'un grand 
nombre de citoyens riches, et du grand nombre de 
négociants étrangers. Serra n'indique, d'une façon 
explicite, aucun remède, se réservant de parler « dès 
que le maitre l'aura ordonné ». Mais le gouvernement, 
qui accueillait les opinions des empiristes et qui édictait 
des Pragmatiques inspirées par De Santis, ayant fait 
interroger en 1617 Serra, le renvoya aussitôt en prison, 
parce que, d'après un chroniqueur cité par Fornari 
(pag. 262), il n'y avait dans ses conclusions que du 
verbiage. 

Le mérite des travaux de Biblia 'Discorso sopra l'ag- 
giustamento dellamoneta e cainhr'i ciel Regno, 1621) 
semble disparaître à côté de celui de Serra. Il considère 
comme fixe le rapport de valeur entre l'or et l'argent et 
il veut, lui aussi, que la loi fixe le taux légal du change 
avec Tétranger. Il faut citer aussi les ouvrages de Vic- 
tor Lunetti {Politica mercantile. Napoli, 1630; Pds- 
tretto de' tesori, etc., 1640), qui demande la prohibition 
de l'exportation de la monnaie et l'abolition des douanes. 

Il est, au contraire, un autre ouvrage qui mériterait 
d'être l'objet de quelque travail (et De Viti nous l'a 
promis), c'est l'œuvre économico-juridique du bolognais 
Romeo Bocchi ; mettant à profit les fruits de ses lec- 
tures, de ses expériences et de ses nombreux voyages, 
il s'efforce d'expliquer le mécanisme des paiements et, 
en particulier, des paiements par compensation pen- 
dant les foires, 

Romeo Bocchi, Délia giusta unlversale misura e suo 
iipo. Tome I : Anima délia moneta. Tome II : Corpo 
délia moneia. Venezia, 1621. (Gobbi, VEconomia 



196 LES MONOGRAPHIES 

polUica, etc. Milano, 1889, pp. 164-175. en a 
donné un bon extrait.) 



,^ 5 . LES BANQUES DE DÉPÔT ET DE ClRCULATrON 

Les banques publiques de dépôt sont nées au xv^ 
siècle (Barcelone, Valence, Saragosse), au xvi'" siècle 
(Trapani, Gênes, Palerme, Messine, Naples, Venise, 
Milan) et au xvii'' siècle (Amsterdam, Rotterdam, Ham- 
bourg, Nuremberg) sur la ruine des banques privées, 
en général tombées en faillite. Elles avaient pour but 
de faire des prêts à un intérêt modéré (Naples', de sim- 
plifier les paiements entre commerçants en les rempla- 
çant par de simples virements de compte (Gênes, Ve- 
nise, Sicile), de créer une valeur idéale de banque 
ramenée à une quantité fixe d'argent, et partant sous- 
traite aux périls de la multiplicité et de l'altération des 
monnaies (Amsterdam 1609, Hambourg 1619), et fina- 
lement aussi de consolider et d'amortir la dette de 
l'Etat (Gênes) ou celle de la commune (^Milan) par le 
recouvrement d'impôts cédés à la Banque elle-même. 
On a écrit sur ces banques, non seulement des mono- 
graphies historiques pour faire connaître (en attendant 
une histoire générale du crédit) chacun des établisse- 
ments, mais aussi quelques ouvrages théoriques, qui 
sont les débuts de la littérature bancaire. 

Parmi les nombreux ouvrages historiques sur les 
banques de Gênes (Serra, Lobero, Cuneo, Wisnievvski), 
de Naples (Rocco, Ni.sco, Petroni, Ajello, Tortora), de 
Venise (Lattes, Ferrara), je n indiquerai que les travaux 
récents et très remarquables de Cusumano, Piccolo- 
mini, Soresina, Dunbar, qui ont éclairci sur certains 
points l'histoire d'un grand nombre de banques italiennes. 

V. Cusumano, 67or/a dei banchi di Sicilia. Vol. I: 



LES MONOGRAPHIES 197 

I banchi privaii. Roma, 1887. Vol. Il: I banchi 

piiblici, 1892. 
Narc. Mengozzi, Il monte dei Paschi. Siena, 1891. 
Nie. Piccolomini, Il monte dei Paschi, etc. Vol. I-IV. 

Siena, 1891-93. 
Am. Soresina, Il banco giro di Venezia. 1889. 
Ch. Dunbar, The bank of Venise ( In Quartely Journal 

of économies. Vol. VI. Boston, 1892). 

La constitution du Banco di Rialto à Venise (1587) et 
de celui de Saint- Aynbrogio , à Milan (1598) ont été 
l'occasion d'intéressants ouvrages théoriques ; le Banco 
de Gênes et le Banco Giro (1619) de Venise ont suscité 
des ouvrages purement descriptifs (Merello), des ou- 
vrages d'histoire (Trevisan) et de comptabilité (Cavalà). 

Elie Lattes a réimprimé deux célèbres discours, abso- 
lument contraires, attribués au sénateur Thomas Con- 
tarini, et prononcés en 1584, au moment de la fonda- 
tion du Banco di Rialto. Celui qui est favorable aux 
banques publiques rappelle les abus multiples, les 
opérations imprudentes, les faillites des banques pri- 
vées. En sens contraire, le second discours fait remar- 
quer que l'Etat ne doit pas de se faire marchand ; que 
l'obligation de payer en valeur de banque pourrait être 
dans certains cas très lourde ; que dans les moments de 
crise financière, la tentation de se servir de l'argent 
déposé deviendrait trop forte ; que, finalement, la fail- 
lite de la banque publique aurait des conséquences 
beaucoup plus graves que celle des banques privées. 

Le négociant milanais Jean Antoine Zerbi, qui avait 
étudié, dans ses voyages, les banques espagnoles, sici- 
liennes et en particulier celle de Saint-Georges, recom- 
mande fortement de fonder une banque semblable, en 
recueillant l'argent nécessaire au moyen de luoghi 
(actions), de dépôts de cartularlo et de molteplici 
(actions augmentées de l'intérêt composé) ; il décrit les 



198 LES MOxNOGRAPIIIES 

opéi'ations de la banque et énumère les avantages 
économiques et fiscaux qui en résulteraient. Les résul- 
tats furent bien dillérents de ceux qu'on avait prévus; 
la banque, créancière et fermière des impôts delà ville, 
fut sur le point do tomber en faillite en 1G30, et, trans- 
formée plus tard en Monts-de-piété de Saint-Charles, 
de Sainte-Thérèse, Napoléon et Lombardo-\'énitien, 
elle devint une simple administration de la dette pu- 
blique. 

E. Lattes, La Libéria délie banche a Venezia. Milano, 

1869, pp. 118-160. 
C. A. Zerbi, Dialogo del banco di S. Ambrosio. Milano, 

1593. — Del banco di S. Ambrosio, 1597. — JJis- 

corso in forma di dialogo iniorno al banco di S. 

Ambrosio, 1599 fCfr. Em. Greppi, Il banco di S. 

Ambrosio. Milano, 1882). 
Mich. Merello, Brève dichiarazione delV instituzione 

délia campera di S. Giorgio, etc. Genova, 1607. 
Bern. Trevisan, Inf'ormazione per il banco del GirOy 

écrite après 1680 (Dans la traduction de la 

Science dit commerce de J. Sonnleithner, faite en 

italien par F. Viganô. 3" édition, Milano, 1863, 

pp. 293-299, 
G. Cavalà Pasini, La scuola in pratica del banco 

giro, etc. Venezia, 1741. 

Il faut ajouter que V. Lunetti (cité dans le ,§ précé- 
dent) fit, en 1630, au gouvernement napolitain la pro- 
position de créer une Tavola délia R. Corte, privilé- 
giée pour le paiement des commerçants, qui devait 
céder une part de ses bénéfices au fisc (pour éteindre 
ses dettes), et un Offîciodell' aboyidanza. Il ne faut pas 
oublier non plus un abbé Norbis (un italien), cité par le 
professeur Bidermann {Die Wiener Stadt-Bank. Wien, 
1859) qui émit l'idée de fonder à Vienne un Banco- 
giro, qui eut une très courte durée. 

La littérature anglaise sur les banques de circulation 



LES MONOGRAPHIES 199 

e.st plus récente, plus abondante et plus intéressante. 
Elle commence par une série ininterrompue de projets 
et de polémiques, qui précédèrent et accompagnèrent 
la fondation de Téphémère Land-Bank et celle de la 
Banque d'Angleterre, créée en 1694 par l'écossais Guil- 
laume Pattersonj Con/ere?îce on the public debts, 1695) 
et dirigée par Michel Godfroy (A short account ofthe 
Bank of England. 1695), qui prêta à l'État son capital 
et mit en circulation des billets qui rapportaient 
d'abord environ 3 pour cent, et qui cessèrent d'être pro- 
ductifs d'intérêt après 1700. 

J. R. Mac Culloch, The UUerainre of political eco- 
nomy. London, 1945, pag. 155 et suiv. (Pas tou- 
jours exact ni impartial dans ses jugements). 

Lord Macaulay, Hisiory of England, vol. IV. 

Eug. V. Philippovich, Lie Bank von England. "Wien, 
1885. 

J. E. Tti. Rogers, The firsc nine years of the bank of 
England. Oxford, 188". 

Clî. F. Dunbar, Xotes on earbj banking schemes (in 
Quarterly Journal of Economies, vol. II. Boston, 
1888, pp. 482-490. 

Priée (Handbook of London Bankers, pag. 142 et 
145) raconte qu'un certain Hagenbuck, qui se disait 
italien, fit, dès 1584, la proposition de créer une banque 
publique à l'imitation de celle que l'on voulait fonder 
à Venise et que, en [Q'2'2. une proposition semblable fut 
faite par un certain FLobert Heatii. D'autres projets se 
succédèrent sans interruption dans la seconde moitié 
duxvii^ siècle et dans la première moitié duxviii"^. Les 
uns proposaient des banques de dépôt sur le type hol- 
landais, comme Lambe , d'autres, sur le type vénitien, 
comme Lewis. Pother et Cradocke proposèrent au Par- 
lement anglais, comme plus tard Law au Parlement 
écossais, l'institution d'une banque territoriale^ qui, 



200 LES MONOGRAPHIES 

prêtant son capital à l'Etat, ferait ensuite des prêts à 
la propriété, en se procurant les moyens nécessaires 
par rémission de billets à vue et au porteur, munis 
d'une simple garantie hypothécaire. Le plus absurde 
de ces projets, celui d'Ugo Chamberlain et John Briscoe 
(1690) aboutit à la Land-Bank . 

S. Lambe, Seasonable observations, etc., 165<.>. 

M. Lewis, Proposais io increase trade, 1G77. — Pro- 
posais io ihe Kinrj, 1678. — A short ntodel of 
banli, etc. 

W. Potier, Key io iceallh, 1651. — Humble i>roposals. 
1651. — Tradesrnan's Jeicell, 1661. 

F. Cradocke, An expédient to make aicay ail impo- 
sitions, 1660. — Weallh discovered, 1659. 

John Law, Money and trade considered. etc., 1705; 
traduit par l'auteur, sous le titre de : Considéra- 
tions sur le numéraire et le commerce, 1720. 

Du billet de banque garanti par la propriété fon- 
cière imaginé par Law, il est facile de passer au billet 
inconvertible, expérimenté sous la régence de Philippe 
d'Orléans. L'histoire critique du système de Law a été 
faite d'abord par Thiers (1826), qui a été un juge trop 
bienveillant, puis par Daire (1843), qui a été trop .sé- 
vère ; Cochut a fait connaître les anecdotes et les satires 
de l'époque (1853); Horn (1858) et Alexi (1885) se 
sont également occupés de cette question. Il faut con- 
sulter de préférence : 

Em. Levasseur, Recherches historiques sur Le système 
de Law. Paris, 1854. (Travail très soigné.) 

J. Heymann, Law und sein System. Miinchen, 1853. 
(Examine spécialement les doctrines). 

Au système se rattachent un grand nombre d'ou- 
vrages d'auteurs contemporains, adversaires impla- 



LES MONOGRAPHIES 201 

cables (Paris Duverncy), partisans plus ou moins dé- 
clarés (Melon, Dutot), historiens impartiaux, comme 
Forbonnais (Recherches et considérations sur les 
finances en France, vol. V, Liège, 1758), sur lesquels 
il n'est pas utile de donner des indications plus détail- 
lées. 



CHAPITRE IV 
LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 



Les Etats modernes, issus des ruines du féodalisme, 
avaient besoin de revenus toujours plus grands pour 
subvenir aux dépenses de la nouvelle organisation 
militaire, politique et administrative, aux dépenses de 
guerre et au luxe des cours. Les anciens expédients 
financiers, revenus domaniaux, confiscations, contri- 
butions de guerre, ne pouvaient plus suffire, même 
en y joignant les expédients nouveaux, dons gratuits, 
régies fiscales, vente des charges, des monopoles indus- 
triels et commerciaux, concédés à des individus ou à de 
grandes compagnies. La transformation de l'ancienne 
économie, — reposant sur l'échange en nature, caracté- 
ristique del'époque féodale, en économie monétaire, con- 
séquence nécessaire de la naissance des manufactures 
et du commerce et aussi de l'importance toujours 
croissante de la richesse mobilière des villes, — attirait 
toujours davantage l'attention des gouvernements, qui 
commençaient à se persuader que la prospérité de TEtat 
a son fondement principal dans le bien-être écono- 
mique du peuple. Il en résulta une série de disposi- 
tions législatives qui vinrent confirmer, modifier ou 
changer les lois de la période précédente ; celles-ci 
s'inspiraient d'idées indéterminées et contradictoires, 
ou tendaient à procurer des revenus au fisc ou aux 
favoris du prince sans se soucier de l'utilité géné- 
rale. 



204 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

C'est ainsi que la législation économique de quelques 
Etats, tout en conservant son caractère empirique, 
gagne en unité et s'inspire de critères généraux. Ceux- 
ci varient nécessairement avec les conditions des diffé- 
rents pays, suivant qu'ils sont principalement agricoles, 
qu'ils possèdent déjà ou cherchent à posséder des 
manufactures, qu'ils cherchent à s'enrichir par la navi- 
gation et le commerce, spécialement par le commerce 
international. Nous ne devons donc pas nous étonner 
de la coexistence ou de la succession de systèmes 
absolument opposés, puisque tous aspirent à assurer 
l'autonomie et quelquefois la prépondérance aux Etats 
qui les adoptent et qu'ils partent de conceptions abso- 
lument différentes suivant qu'ils tendent à favoriser 
l'agriculture, les manufactures, le commerce dans 
l'intérêt des classes dominantes, ou qu^ils cherchent 
à préserver la nation de certains dangers moraux, réels 
ou supposés, par de rigoureu.ses lois somptuaires, des 
défenses absolues d'importation des marchandises 
étrangères, ou qu'ils A'eulent préserver les con.som- 
mateurs des disettes et amener l'abondance de la mon- 
naie. La lutte des différentes classes, représentant des 
intérêts opposés, et plus tard la louable intention des 
gouvernements d'assurer le bien-être de la nation en 
accueillant les demandes légitimes et en repoussant 
les prétentions injustes sont l'origine des sy.stèmes em- 
piriques de politique économique. Nous trouvons dans 
les œuvres auxquelles ils ont donné naissance des germes 
théoriques précieux qui deviennent, dans la période 
suivante, des éléments plus ou moins importants de 
systèmes vraiment scientifiques. 

Avant de nous occuper des systèmes empiriques, 
dont les meilleurs représentants sont fournis par un 
nombre considérable d'écrivains du xvii^ et de la pre- 
mière moitié du xyiii*^ siècle, nous devons mentionner 



LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 205 

quelques publicistes, dont quelques uns très anciens, 
qui ont écrit des ouvrages de politique générale ou de 
politique économique, où se trouvent résumées la pra- 
tique courante et les idées dominantes de leur temps. 

Ce sont : au xiv^ siècle, Jean Ser Cambi, historien et 
politique et, au xv^, un poème anonyme sur la politique 
anglaise (1436), qui défendent le système protecteur et 
sont ainsi en opposition nette avec les idées relativement 
libérales de Diomède Carafa; au xvi'' et au commence- 
ment du wïi", Melchior Ossa et Georges Obrecht, dont 
les œuvres (résumées par Roscher) laissent dans l'ombre 
celles du plagiaire Gaspard Klock (De contributionibus, 
1634 — Deaerario, 1651), auquel Held et, il y a quelques 
années, Stein ont prodigué des éloges immérités. 

Joannes Ser Cambii, Monila Guinisiis {\n Miscellanea 
de Baluzio. Lucca, 1764, tome IV, pag. 81). 

— The Libell of Enylish Policye (1436), édité par R. 
Pauli. Lipsia, 1878. 

Parmi les écrivains politiques qui se sont occupés 
plus spécialement de questions économiques et finan- 
cières et en général des questions d'administration, la 
première place appartient sans conteste à Jean Bodin 
(1530-1596). Dans le sixième livre de son œuvre prin- 
cipale [De la, République, 1576), développée dans la 
traduction latine (1584), il tient compte de l'influence 
du climat et du sol et donne un système complet de 
politique économique et financière ; il réclame la libre 
importation des denrées alimentaires et des matières 
premières, des droits élevés à l'importation des produits 
étrangers et la défense d'exportation des céréales et des 
matières premières. Cela ne l'empêche pas d'ailleurs de 
déclarer que le commerce doit être franc et libre. 

H. Baudrillart, Jean Bodin et son temps. Paris, 1853. 



206 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

La seconde place appartient à Jean Botero (1540- 
1G17), qui reproduit les idées économiques de Bodin; 
il préfère seulement la prohibition aux droits élevés sur 
les marchandises étrangères. Il est incompétent en 
matière de monnaie et de crédit, mais il développe et 
perfectionne dans certaines parties la théorie de limpot, 
qu'il considère comme la source ordinaire des revenus 
de l'État [Délia, ragion cli Stato. Roma, 1589). 

Parmi les politiques de moindre valeur il nous suf- 
fira de citer le jésuite espagnol Mariana [De rege et 
régis institutlone, 1599), le compilateur érudit, mais 
indigeste, Grégoire de Toulouse (De RejDubUca, 1597), 
Celse Mancini de Ravenne, auteur du livre De juribus 
jjr.inclpatiun (1596), commenté par Rava (1888), Sci- 
pion Chiaramonti de Cesena {Delta ragione di Stato, 
1635), disciple de Botero, qui a sur le commerce des 
idées plus larges, et enfin Jacques Bornitz [De nummis, 
1608 — De rerum sufficientia in republica, 1625), 
compilateur d'ouvrages spéciaux sur la politique éco- 
nomique. Tous ces écrivains sont d'ailleurs inférieurs 
par plus dun point au hollandais Boxhorn qui a écrit 
des Institutiones politicœ (Amsterdolami, 1643) qui 
ont été très répandues même en Ualie. 

Le poète normand Antoine de Montchrétien, qui a 
été porté aux nues par Duval et plus encore par Funck- 
Brentano qui le proclame fondateur de l'économie 
politique, est un contemporain de Serra, mais il lui est 
inférieur et pour le fond et pour la forme. Il dédia au 
roi Louis XIII et à la reine régente Marie de Médicis 
un Traité, dans lequel il expose sans beaucoup d'ordre 
ses idées et ses propositions, de caractère restrictif sur les 
manufactures et le commerce terrestre et maritime, mê- 
lant, comme l'a remarqué impartialement Baudrillart, 
à beaucoup d'erreurs de doctrine et de fait quelques 
bonnes observations sur le travail et la concurrence. 



LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 207 

Nous ajoutons qu'il faut tenir compte à Montchrétien 
d'avoir demandé une protection égale pour les manu- 
factures et pour l'agriculture ; on se rappelle le dissen- 
timent qui existait sur ce point entre Henri IV (qui sui- 
vait les avis d'Olivier de Serres et de Laffemas) et Sully; 
le roi introduisait en France la culture du mûrier et 
l'industrie de la soie, tandis que son austère ministre 
protégeait exclusivement l'agriculture. 

Jules Duval, Mémoire sur Antoine de Montchrétien, elc. 
Paris, 1868. 

Ant. de Montchrétien, Traicté de V Economie ^wUtiqne 
dédié en 46io au hoy et à la Reyne mère du Roi/, 
avec une introduction et notes par Th. Funck- 
Brentano. Paris, 1889. 

H. Baudrillart, v" Montchrétien, in Xouoeau Diction- 
naire d'Economie politique, vol. Il, Paris, 1891, 
pp. 325-328. 

L. Wolowski, Henri IV économiste. Paris, 1855. 

E. Bonnal, Sully économiste. Paris, 1872. 



S 1. LE SYSTÈME ANXONAIRE 

V. Cusumano, La teoria del commercio dei grani in 

Italia. Bologna, 1877. 
U. Gobbi, La concorrenza estera e gli economisti ita- 

liani. Milano, 1884. 

La crainte des disettes, le peu de confiance que l'on 
avait dans les commerçants en blé que l'on tenait 
poiir des spéculateurs malhonnêtes s'enrichissant au 
préjudice des agriculteurs et du peuple, et enfin des 
considérations juridiques et politiques sur l'impor- 
tance des approvisionnements ont été les causes prin- 
cipales de l'ancienne législation annonaire, qui se pro- 
posait d'assurer aux consommateurs la quantité de blé 
nécessaire. Les gouvernements espéraient y pourvoir 



508 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

par rétablissement de « greniers d'abondance » admi- 
nistrés par des fonctionnaires publics ; par des défenses 
d'exportation, des franchises et des primes à l'importa- 
tion des blés étrangers ; par la fixation légale du prix 
du pain, et par des obstacles de tous genres à la libre 
circulation du blé à l'intérieur, consistant soit dans 
l'obligation pour le propriétaire de déclarer la quantité 
de blé produite excédant sa consommation, soit dans 
l'obligation de porter son blé à la ville pour le vendre 
sous la surveillance de l'autorité, soit dans la prohibition 
de faire du pain chez soi, d'employer le blé à des usages 
industriels, etc. On croyait par ces dispositions protéger 
les consommateurs nationaux contre la concurrence des 
consommateurs étrangers et contre les fraudes des acca- 
pareurs, en soustrayant le commerce des denrées au 
droit commun pour le soumettre à l'administration pu- 
blique. C'est en Italie que l'on trouve les premiers théo- 
riciens de ce système et les premiers adversaires des 
exceptions temporaires que quelques gouvernements 
faisaient à la rigueur des mesures annonaires en per- 
mettant les « traites » lorsque le blé excédait les besoins 
du pays ou lorsque les prix étaient tellement bas, qu'ils 
portaient atteinte aux intérêts des propriétaires et des 
agriculteurs. Au xvi® siècle tous les politiques approu- 
vent plus ou moins complètement ce système, et un 
avocat romain, Casali, proteste même contre une cons- 
titution de Clément VII qui, suivant l'exemple de ce 
qui se faisait à Florence depuis 1427, avait autorisé 
les « traites ». 

Bapt. Casali, In legcm agrariam. Romae, 1524. 

Vers la fin du xvi'' siècle et au commencement du 
xvii^ un grand nombre de jurisconsultes s'occupent de 
ce sujet et commentent les lois positives. Les causes 



LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 209 

(les disettes et les mesures par lesquelles on peut y 
porter remède sont l'objet de deux monographies. 
Celle de Segni^ chanoine de Bologne, est une apologie 
du système annonaire le plus rigoureux : elle invoque 
surtout des considérations morales ; celle de Tapia, 
magistrat napolitain, est plus modérée et s'inspire 
davantage des besoins de la pratique. 

Gio. Batt. Segni, Traltalo sopra la carestia e famé. Bolo- 

gna, 1602. 
Carlo Tapia march. di Belmonle, Tratiato delVahhon- 

danza. Napoli, 1638 (écrit longtemps avant). 

Le changement des conditions du commerce, les 
progrès théoriques, la réaction des classes agraires, 
frappées dans leurs intérêts, les exigences du fisc, qui 
ne veut pas renoncer au revenu des droits sur les cé- 
réales, amènent petit à petit la décadence du système. 
En Italie De Luca ne l'accepte qu'avec beaucoup de tem- 
péraments (1680), Broggia le défend faiblement (1743) 
€t Genovesi (1765) le repousse. En Allemagne il trouve 
encore un partisan dans Unger, mais il est combattu 
par Philippi, partisan du protectionnisme agraire et par 
Reimarus, qui défend résolument le libre échange. 

F. Unger, Von dcr Ordnung der Friichlpreise, elc. Got- 

tingen, 1752. 
L. A. Philippi, Jier vertheidigte Kornjude. Berlin, 1765. 
H. Reimarus, D/eF/r//ie(7 des Getreidehandels. 2° édit. 

Hamburg, 1790. 



§ 2. — LE SYSTÈME MERCANTILE 

Ad. Held, Carey'sSociahvissenschafl und das Merkaniil- 
sijstem. Wurzburg, 1866. (Ne remonte pas toujours 
aux sources). 

14 



210 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

H. .T. Bidermann, Ueher den Mcrkanlilismus. Inns- 
bruck, 1870. 

W. Cunningham, The growth of english mdustry and 
commerce. Vol. II. London, 1892. 

C. F. Bastable, The Iheory of inieDialkmal irade. Du- 
blin, 1877. 

S. Bauer, V-' Balance oftrade, in Dictionary ofPolilical 
Economy de R. H. Inglis Palgrave. Part. I. Lon- 
don, 1891, pp. 85-88 (court, mais très substantiel). 

W. A. S. B.ewm'S,, English Irade and finance, etc, 1892. 

^ Le système mercantile a eu une importance plus 
grande encore. Il a pendant plusieurs siècles exercé 
une influence sur la législation et, par conséquent, sur 
les conditions économiques d'un grand nombre d'Etats; 
il a laissé des traces visibles dans les systèmes de protec- 
tion douanière qui dominent encore aujourd'hui dans 
la plupart des pays d'Europe et d'Amérique. On Ta 
appelé quelquefois système restrictif, mais cette expres- 
sion est trop générique ; certains auteurs, sur les 
traces de Mengotti, l'ont dénommé le Colbertisme, lui 
donnant ainsi le nom de l'homme d'Etat qui, sans en 
être le créateur, en a tait l'expérience la plus large, la 
plus intelligente dans le gouvernement d'un grand 
pays. 

Les mercantilistes partaient de cette idée, vérité 
d'évidence dans l'économie privée, que la possession de 
l'argent permet Tacquisition de toutes les autres 
richesses ; ils voyaient, en outre, que la puissance com- 
merciale et politique se concentrait chez les nations 
qui, occupant la première place pour leurs manu- 
factures et leur commerce, spécialement pour le com- 
merce maritime, facilité par la possession de grandes 
colonies, disposaient d'une grande quantité de métaux 
monnayés, qui provenaient de leurs mines de métaux 
précieux(Espagne, Portugal), ou qu'ils attiraientparleur 
commerce (Italie, Flandre. Flollande et, plus tard, Angle- 



LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 211 

terre et France). De tout cela les mercantilistes con- 
cluaient que le bien-être économique d'une nation est 
proportionnel à la quantité de monnaie en circula- 
tion et ils en tiraient comme corollaire la règle fonda- 
mentale de leur politique économique : conserver et 
augmenter l'argent existant dans le pays. Il est abso- 
lument contraire à la vérité d'attribuer aux partisans 
de ce système cette opinion étrange que la monnaie est 
l'unique richesse, tandis qu'au contraire il n'est pas 
rare de rencontrer chez les partisans du mercantilisme 
cette erreur absolument opposée, que la monnaie a une 
valeur de pure convention, complètement indépen- 
dante de la matière dont elle est composée, erreur qui 
atteint son apogée avec Law et ses disciples, partisans 
du papier-monnaie. Ce jugement erronné sur le prin- 
cipe fondamental des mercantilistes vient en grande 
partie de ce qu'ils emploient parfois le mot monnaie 
(comme les Romains le mot « pecunia w) pour parler 
de la richesse. (3n ne peut pas nier d'ailleurs, comme l'a 
fort bien remarqué Smith, que beaucoup d'écrivains 
déclarent dès l'abord que la monnaie n'est pas l'unique 
richesse, mais leur argumentation laisse ensuite sup- 
poser qu'ils sont d'un avis opposé. 

S'ils sont unanimes à croire à l'importance écono- 
mique et fi.scale d'une grande quantité de monnaie, 
ou, selon l'expression anglaise, d'un trésor [treasure). 
les opinions sont très divergentes au sujet des moyens 
propres à atteindre ce but. Tout en reconnaissant qu'il 
est tout à fait impossible, par suite de l'absence de 
recherches historiques exactes sur l'économie politi- 
que, notamment en Angleterre et en France, de classer 
correctement les différents écrivains, même en s'en 
tenant aux plus importants, il nous semble que nous 
avons trouvé un fil conducteur dans le labyrinthe de 
la littérature du système mercantile. Nous distinguons 



"212 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

trois phases suffisamment caractérisées dans l'ensemble, 
bien que quelques écrivains ne puissent, par suite de 
l'incohérence de leurs principes ou du peu de clarté de 
leurscxposés, être assignés avec certitude à l'une d'entre 
elles. 

A) La prohibition de V exportation de la monnaie. 

Les formes les plus anciennes du mercantilisme sont : 
la prohibition de l'exportation des monnaies, les altéra- 
tions des monnaies désignées par l'étrange euphémisme 
d'augmentation, et la fixation légale du cours des 
changes. Par les défenses à l'exportation on appliquait 
aux monnaies le système adopté pour le blé, et on 
oubliait que la sortie de l'argent, qui, selon l'expression 
du poète, per medios ire satellites amat, est la con- 
séquence nécessaire de conditions économiques déter- 
minées. Par les altérations et par le tarif officiel du 
change on croyait pouvoir amener directement ou indi- 
rectement une augmentation de la monnaie en cir- 
culation. 

Parmi les partisans de ces expédients, adoptés par un 
grand nombre de gouvernements, il suffira de signaler 
une série d'écrivains espagnols et portugais qui 
réclament la prohibition des marchandises étrangères 
ou des droits élevés comme un autre moyen efficace 
pour conserver l'or et l'argent qui venait des colonies 
d'outre-mer. 

L. Ortiz, Mémorial al Rey para prohibir la salida de 

l'oro, 1588. 
Sancho de Moncada, Restauracion politica de Espana. 

Madrid, 1619. 
Damian de Ohvares, Mémorial para prohibir la enlrada 

de los generos estrangeros. Madrid, 1621. 
Duarte Gomez, Discursos sobre el commercio de lasdoi 

Jndias. Lisboa, 1622, p. 218. 



LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 213 

Juan de Castanares, Sistema sobre prohibir la enlrada 
de los generos eslrangeiros . Lisboa, 1626. 

Parmi les écrivains monétaires italiens dont nous 
avons parlé dans le chapitre précédent, De Santis et 
Lunetti sont des partisans décidés de la défense d'ex- 
portation des monnaies ; Biblia ne l'admet que pour les 
monnaies nationales ; Bocchi l'approuve mais ne la 
croit pas praticable ; Serra et Turbolo la repoussent 
absolument. 

Nous pouvons constater un progrès notable, quoique 
relatif, chez quelques écrivains qui s'aperçoivent que 
ces expédients ne permettent pas de conserver la mon- 
naie, parce qu'ils s'arrêtent à certains symptômes de la 
situation monétaire, mais ne tiennent pas compte des 
véritables causes qui seules peuvent amener l'abondance 
de l'or et de l'argent. Nous citerons Laffemas, contem- 
porain de Serra et de Montchrétien, contrôleur général 
du commerce sous Henri IV, qui, dans un des nombreux 
opuscules cités par Lafïîtte, combat directement les dé- 
fenses d'exportation de l'argent. 

Barthélémy Lafïemas, Comme l'on doit permetlre la 
liberté du transport de Vqr et de Vargent hors du 
royaume, et par tel moyen conserver le nostre et at- 
tirer celui des estranqers. Paris, 1602. 

P. Lai^Rlle, Notice sur B. Laffemas. Paris, 1876. 

B) La balance des contrats. 

La seconde phase du système mercantile mérite 
d'être étudiée de près. Elle s'est développée pratiquement 
en Angleterre depuis les derniers siècles du moyen âge 
et elle a eu de nombreux partisans ou adversaires théori- 
ques vers la fin du xvi^ et au commencement du xvii« 
siècles, quand le changement des conditions du com- 
merce rendirent la continuation du système impossible. 



214 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

Nous rencontrons pour la, première fois dans This- 
toire de l'économie une polémique qui a provoqué de 
très nombreux ouvrages... Ils ont été négligés dans les 
meilleures histoires générales de l'économie (même par 
Kautz et par Ingram) et même par des écrivains qui, 
comme Roscher [Zur Geschichte der englischen 
Volkswh'thschaftslehre. Leipzig, 1851-1852) et Ochen- 
kowsky [Englands wirthschaftliche Entwickelung 
am Ausgange des Mittelalters. Jena, 1879), se sont 
occupés avec beaucoup de soin des anciens économistes 
anglais. 

Rich. Jones, Primitive political Economy of England{m 

Edinhurgh Review, april 1847). Réimprimé dans 

ses Literary Remains edited by W. Wheweli. Lon- 

don, 1859, pp. 291-335. 
J. Janschull, Le free-lrade anglais. Part, I. La période 

du mercantilisme . Moscou, 1876(en russe). 
Edm. V. lleyking, Zur Geschichte der Handelsbilanz- 

theorie. l'-Ttieil. Berlin, 1880. 
G. Schanz, Englische Handehpolilik gegen Ende de'i 

Mittelalters. Leipzig, 1881. Deux volumes. 
Em. Léser, Denksckrift ûber die englische WoUenin- 

dustrie (1622). 1887. 
Alb. Hahl, Zur Geschichte der Volksivirthschaft lichen 

Ideen in England, etc. 1893. 

Le système dont nous parlons a été appelé par 
Jones, d'une expression heureuse, le système de la 
balance des contrats (balance of bargains), parce que 
c'était, en effet, un ensemble de mesures tendant à 
surveiller les contrats entre commerçants anglais et 
commerçants étrangers, afin qu'il en résultât une 
augmentation de la monnaie en circulation dans l'Etat. 
En plus de la défense de l'exportation de l'or et de 
l'argent, les lois imposaient aux commerçants anglais, 
qui vendaient leurs marchandises dans les villes 



LES SYSTEMES EMPIRIQUES 21 O 

(Bruges, Anvers et particulièrement Calais) qui avaient 
le monopole de l'exportation des objets manufacturés 
[staple towns), l'obligation de reporter dans leur patrie 
en espèces sonnantes une partie déterminée du prix reçu 
des étrangers. D'autres statuts {Statutes of em- 
ployment] imposaient aux marchands étrangers, qui 
vendaient leurs marchandises en Angleterre, le devoir 
d'employer Targent reçu en achats de produits anglais. 
Pour assurer l'exécution de ces prescriptions, les com- 
merçants étaient soumis à une surveillance spéciale de 
la part des fonctionnaires [customers] chargés de 
la perception des droits dans les staple towns ; ils 
devaient faire changer en monnaies anglaises, par 
Tintermédiaire d'un autre fonctionnaire public {royal 
exc/ianger), les monnaies étrangères dont ils étaient 
détenteurs. 

Avec le temps, différentes circonstances, la reprise de 
Calais par les Français, les altérations monétaires 
d'Henri VIII et le fréquent usage des lettres de change 
dans les paiements des dettes commerciales, rendirent 
toujours plus difficile l'exécution rigoureuse de ces 
mesures. Finalement l'importance acquise dans le 
commerce international par la fameuse compagnie des 
merchcint adventurers, qui luttaient avec succès contre 
le monopole des anciens centres du commerce d'expor- 
tation, contribua à ruiner presque totalement le 
système et à donner naissance à la dernière phase du 
mercantilisme. 

Les ouvrages théoriques qui défendent le système de 
la balance des contrats sont très rares au xvi^ siècle, 
mais ils se multiplient dans les premières décades du 
siècle suivant. 

Clément Armstong, A irealise conceming ihe staple 
and the commodities of Um reaime. Vers 1530. 
Édité par R. Pauli avec deux mémoires anony- 



2i6 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

mes adressés au comte d'Essen, Drel volksivivth- 
schaflliche Denkschriflen aus cler zeit Heinrichs 
VIII. Gôllingen, 1878. 

Dans ses ouvrages de polémique Thomas Milles, 
employé aux douanes, exprime quelques idées générales 
sur les impôts, combat les compagnies privilégiées et 
propose le retour au système de la balance des contrats. 
Plus intéressante est la controverse (commentée par 
Janschull) entre le hollandais Gérard Malynes, qui 
déplore les ruses des banquiers, causes principales de 
la sortie de l'argent, et qui demande le rétablissement 
de l'office de changeur royal, et Edouard Misselden, 
qui se déclare l'ennemi des anciennes restrictions et le 
défenseur du free-trade, c'est-à-dire du commerce libre, 
débarrassé des monopoles des individus ou des villes 
et soumis aux seules restrictions nécessitées par l'intérêt 
général. Misselden est'certainement (s'il n'est pas le pre- 
mier comme le croit Janschull) un des meilleurs écono- 
mistes de son temps. 

Th. Milles, The customcrs apologie. London, 1604. — 
The cuslomers replie, 1604. — The mislery of ini- 
quity, 1609. — An abstract almost Verbatim of Ihe 
cuslomers apologie, 1622. 

G. Malynes, A trealise of the canker of EnglaniVs 
commomvealth, msivs 1601. — St. George for En- 
gland allegorically descrihed, mai 1601. — En- 
glands iviews in the unmasking of tivo paradoxes, 
1603. — 2'he maintenance of free trade, 1622. — 
The center of the circle of commerce, 1623. — Lex 
mercatoria, 1622. 

Ed. Misselden, Free trade or meanes to make trade 
flourisli . London, 1622. 2" édit. — The circle of com- 
merce or the balance of tirade in défense of free 
trade. London, 1623. 

Dès cette époque le public anglais commence à pren- 
dre part aux controverses économiques, et les ouvrages 



LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 217 

deviennent si nombreux que, vers le milieu du siècle 
passé, Massie avait recueilli près de mille cinq cents 
ouvrages ou opuscules dont on conserve le catalogue 
au Musée Britannique (Mss. Lansdowne 1049, cité par 
Cunningham, The Economie Journsil, n" 1. London, 
1891, pag. 81;. Dans ces controverses chacun des 
intérêts de classe trouve des défenseurs. C'est ainsi, 
par exemple, queKeymor, Gentleman, Davies sont des 
défenseurs de la pêche, Wheeler, agent des mer chant 
adventurers (combattu par Milles) défend, comme 
Misselden, les intérêts du commerce d'exportation, 
tandis que Raleigh, Verger, Digges etc., défendent le 
commerce colonial, et un anonyme les manufactures. 

J. Keymor, On Ihe dutch fishing, 1601. 

T. Gentleman, The icay lo icin weailh, 1614. 

W. Jotin Wheeler, A ireaiise of commerce, 1601. 

W. Raleigh, Observations touching Iradeand commerce, 

1614. 
Sir Duflley Digges, The defence of trade, 1615. 
A true discovery of Ihe decay of trade, 1622 (Edité par 

Léser, op. cil). 

C) La. balance du commerce. 

Un examen plus attentif des fonctions du commerce 
amène quelques écrivains, relativement libéraux, à se 
persuader toujours davantage du peu d'efficacité du 
système qui prétendait surveiller chaque contrat afin 
d'obtenir une augmentation de la circulation monétaire, 
système auprès duquel les ouvrages de Bodin (1576), 
d'Haies et de Stafford (1549 et 1581) et ceux de Botero 
(1589) marquent déjà un progrès notable. Nous citerons, 
parmi beaucoup d'autres, Lewis Robert {The treasure 
oftraffike, 1641) et .John Parker (0/" a free i7'ade, lti48). 

Mais le négociant Thomas Mun est l'auteur qui 
donne aux idées nouvelles une forme vraiment systéma- 



218 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

tique. Dans son Discourse oftra.de, publié en 1621 (et 
non en 1609 comme le dit Mac CuUocli), et dans une 
Pétition au Parlement (1628) il défend lui aussi la 
Compagnie des Indes Orientales en démontrant, sans 
attaquer du reste les statutes of employaient, qu'elle 
provoque par son commerce une importation de mon- 
naie de beaucoup supérieure à Texportation. Mais dans 
un autre de ses ouvrages, beaucoup plus important, 
écrit entre 1641 et 1651, publié après sa mort par son 
fils en 1664 sous le titre significatif de EnglancVs 
treasure by forraign trade, il fait un exposé complet 
de la théorie du commerce internationnal, mieux éla- 
borée que celle de Misselden, sans tomber dans les 
exagérations de beaucoup de mercanlilistes postérieurs. 
Ce livre a eu en Angleterre et à l'étranger une grande 
autorité. Il nous suffira de rappeler que Genovesi, en 
1764, le fit traduire en appendice à l'édition napolitaine 
de Cary et qu'Adam Smith se réfère principalement à 
Locke et à Mun pour réfuter le mercantilisme. 

Mun se propose de démontrer que l'unique moyen 
de s'enrichir consiste pour un Etat à diriger l'ensemble 
de ses opérations commerciales de telle sorte que la 
valeur des marchandises exportées dépasse celle des 
marchandises importées, et obtenir ainsi un « résidu» 
actif (balance) que l'on doit, sans vexations, faire payer 
en argent. Ce résidu permet seul au prince d^augmenter 
son « trésor ». Dans ce but il demande des lois somp- 
tuaires, la fondation de colonies, des encouragements 
à la marine et au commerce de transit, des droits 
d'entrée élevés (mais non prohibitifs) sur les marchan- 
dises étrangères, des facilités pour les exportations des 
nationaux et pour l'importation des matières premières 
que l'on peut travailler dans le pays et en particulier 
pour celles qui viennent des Indes. Pour montrer que 
cette importation de matières premières ne peut pas 



LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 219 

être nuisible, il cite l'exemple du paysan auquel le sol 
restitue au centuple les semences qu'on lui a confiées. 
Mun n'ignore pas que le mouvement de la monnaie ne 
dépend pas seulement de celui des marchandises, mais 
qu'il dépend aussi d'autres causes. Il sait également 
qu'une très grande quantité de monnaie renchérit no- 
minalement la valeur des marchandises et empêche 
leur exportation, il n'ignore pas enfin les imperfections 
des tableaux de douane qui servent de base pour 
calculer si la balance est ou non favorable. 

T. M. A discourse of trade from Emjland into the East 
Indies. London, 1621. 

Thomas Mun, EnglanWs treasureby forraign trade, or 
the ballance of our forraign trade is the rule of 
ourtreasure. London, 1664. (Réimprimé par Mac 
Culloch clans la très rare Select collection of early 
english tracts on commerce. London, 1856, pag. 1 
et suiv., 116 et suiv.) 

Parmi les partisans anglais de la balance du com- 
merce, il y a deux tendances absolument opposées, au 
point de vue pratique comme au point de vue spéculatif. 
Les pessimistes se lamentent sur la décadence de l'An- 
gleterre qu'ils attribuent au commerce « passif » avec 
les Indes et avec la France et à la concurrence ruineuse 
■de l'Irlande pour Tindustrie de la laine. 

Sam. Fortrey, England's interest and improcement, 
1629. 

Roger Coke, A discourse on trade, 1670; et divers tra- 
vaux écrits de 1671 à 1696. 

(Anonyme) Britannia languens, 1680. 

John Pollexfen, England and East India inconsitent in 
their manufactures, 1697. 

Ch. King, British merchant or commerce preserved, 
1721. 

Jos. Gee, Trade and navigation ofGreat Britain, 1729. 



220 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

Les mercantilistes les plus modérés, admirateurs 
de la politique économique de la Hollande, portent un 
jugement bien différent sur les conditions économiques 
de l'Angleterre. Il nous faut mentionner, en dehors d'un 
anonyme fort libéral (E?7(jf/a?id'sgreaf hajojJiness, 1677), 
trois écrivains qui, au siècle passé, ont été fort appréciés, 
même en Italie^ Temple, Child et Davenant. 

On doit à Guillaume Temple, qui fut longtemps am- 
bassadeur d'Angleterre dans les Pays-Bas, d'excellentes 
observations sur le travail, l'épargne, le luxe et les 
rapports de la production et de la consommation. Josias 
Child mérite davantage encore de retenir l'attention 
pour ses jugements exacts sur les caractères de la mon- 
naie, pour ses idées modérées sur la population, pour 
son hostilité contre les monopoles et les autres entraves 
mises au commerce intérieur, et surtout parce qu'il 
considère la balance du commerce non comme une 
cause, mais comme un effet des bonnes conditions du 
commerce et en particulier du commerce maritime. Il a 
cependant des idées étroites sur lés rapports de la mère 
patrie avec les colonies ; avec Culpeper il demande la 
réduction légale du taux de l'intérêt et il attribue à l'in- 
fériorité de son taux de l'intérêt la prospérité de la 
Hollande. Les œuvres économiques, financières et sta- 
tistiques de Charles Davenant marquent un progrès 
encore plus important. Très peu convaincu (dans ses 
dernières œuvres) de l'exactitude des calculs basés sur 
l'importation et l'exportation, il est (comme l'a remar- 
qué Pierson) plutôt mercantiliste de nom que de fait ; il 
demeure cependant partisan des compagnies privilégiées 
et du système colonial le plus rigoureux ; il admire 
l'acte de navigation de Cromwell, que Child (comme plus 
tard Smith) n'approuve que pour des raisons politiques ; 
il est enfin un adversaire déclaré des emprunts pu- 
blics. 



LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 221 

W. Temple, Obseroations iipon the uniled Provinces of 
Nelherlands, 1672. — Essay on the (rade of Ireland, 
1673. 

Jos. Chil.i, Observations concerning trade ond interesl of 
money, 1668. — A new discourse on trade, 1690, 2« 
édil., 1694. 

(Sir Thomas Culpeper), /l tract against usurie^ 1640. 
Usefiil remarks on high interest, 1641. 

Ch. Davenant, Essay on the Easl India trade, 1696-97. 
— Essay on the probable means of making apeoplc 
gainers in the balance of trade, 1699. — Discourses 
on the public revenues and on the trade of England, 
1698. — Essay upon loans, 1710. 

Les mercantilistes allemand.s et espagnols de cette 
période, de même que les mercantilistes français et 
italiens, sont de beaucoup inférieurs aux mercantilistes 
anglais, bien qu'ils aient été beaucoup appréciés à leur 
époque. 

J. J. Bêcher [Politischer Disciu's, 1668, 6® édit. 
1759), Ph. W. von Hôrnigk, son beau-frère, tout puis- 
sant dans le monde officiel {Oesterreich ûber Ailes, 
1684), et le baron Guillaume de Schroder [Fûrstliche 
Schatz-iind Rentkaminer , 1686), l'un des plus anciens 
partisans des emprunts publics, demandent Tapplication 
à l'Autriche d'un système restrictif rigoureux. Une 
opinion plus modérée est représentée par Seckendorff, 
l'auteur d'un traité de politique spécialement finan- 
cière, adapté aux conditions des petits états allemands 
{Der deutsche Fûrsterstaat, 1655) et plus encore par 
l'illustre polygraphe Hermann Conring (1606-1681), 
célèbre dans l'histoire de la statistique, et l'auteur 
d'essais remarquables sur les impôts. 

La série des mercantilistes minores se clôt en 
Espagne avec Jérôme Ustariz et Bernard Ulloa, tous 
deux admirateurs de Colbert. Leurs œuvres, traduites 
en plusieurs langues, exercèrent une notable influence 



922 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

sur plusieurs écrivains italiens et allemands du siècle 
passé. 

G. Ustariz, Teorka y practica de comercic y de marina. 
Madrid, 1724, 3« édit., 1757. Traduction libre par 
Forbonnais. Paris, 1753. Trad. italienne., Rome, 
1793. 
B. Ulloa, Restableclmienio de las fabricas y comercia 
espaiwl. Madrid, 1740. Deux volumes. Trad. franc . 
Amsterdam, 1753. 
Cfr. A. Wirminghaus, Zziei spanische Jlercaniilisteyi. 
Jena, 1886. 

L'ouvrage de Jean François Melon (Essai politique 
aur le Commerce. Amsterdam, 173 't. Nouvelle édit.. 
J754) est le résumé le plus autorisé des doctrines pro- 
fessées sur l'économie ou, comme on le disait alors, sur 
le commerce. La célébrité et la diffusion de son livre 
ont été très grandes, moins pour son mérite théorique,, 
qui est très faible, mais pour sa brièveté et sa clarté. 
Melon préconise la liberté du commerce, entendue, 
cependant, dans le sens d'un échange du superflu 
contre le nécessaire ; il admet de nombreuses restric- 
tions à l'importation et à l'exportation ; il est favorable 
aux compagnies privilégiées, aux emprunts publics, 
qu'il appelle des dettes de la main droite à la main 
L^auche et, dans certaines limites, même aux altérations 
monétaires. Sur ce dernier point il trouve un contra- 
dicteur dans Dutôt, le caissier de Law {Réflexions 
politiques sur le commerce et les finances. Amster- 
dam, 1738 . L'écho de ces controverses est allé juscju'en 
Italie, où elles ont été résumées par Gérùme Costan- 
tini (1754;. Les doctrines de Melon ont fait école et elles 
ont été exposées par le banquier romain Gérôme Bel- 
loni dans un discours qui a eu un grand succès, et 
plus coip.plètement par Joseph Antoine Costantini, par 
Ricci (1755) et par le père G. P. Pereira, d'origine por- 



LES SYSTEMES EMPIRIQUES 223 

tugaise (1757). Broggia {Dei tributi, 1743) et Muratori 
[Délia publica félicita. Modena, 1749) sont des dis- 
ciples de Melon, mais leur doctrine sur le commerce 
des blés est moins libérale. 

March. G. Belloni, Del commercio, dissertazione. 

Roma, 1750. 2« édit. 1757). 
Giov. Sappelti cosentino (Guiseppe Antonio Costan- 

Uni , Eleinenii di commercio . Genova, 1762 (l'''=édit. 

1749). 

Dans la première moitié du siècle passé, le système 
mercantile s'est, petit à petit, transformé en système 
protecteur. La balance du commerce, le cours des 
changes passent au second plan ; ils ne sont plus le but, 
mais le symptôme de la prospérité économique. Ce qui 
importe, avant tout, c'est Taugmentation de la densité 
de la population, le développement du commerce, de la 
navigation et, en particulier, des manufactures, qui 
donnent les profits les plus élevés, occupent un plus 
grand nombre de personnes, etc. Tandis que, à l'origine, 
le système mercantile, comme l'a démontré Heyking 
(Op. cit., pag. 24-43) unissait l'idée de l'équilibre éco- 
mique à celle de l'équilibre politique (ce que Justi con- 
sidère comme une chimère), plus tard, son caractère 
national devient plus marqué, et il cherche à donner à 
l'Etat non seulement l'indépendance, mais la supré- 
matie et, partant, il recherche la puissance politique 
plus que l'augmentation de la richesse. C'est un point 
que Cunningham a mis en lumière pour les écono- 
mistes anglais et que beaucoup de critiques oublient 
trop souvent. 

W. Cunningham, Adam Synith und die Merkantilisien 
(in Zeitschr. fur die ges. Staatsitnss, pp. 41-64). — 
The progress of économie doctrine in England, etc. 
(in The Economie Journal. Voll. 1891, pp. 73-94). 



224 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

Pour juger le système mercantile dans son ensemble, 
il faut le juger en se tenant également éloigné d'un 
rationalisme superficiel et des réhabilitions intempes- 
tives. Par ses manifestations pratiques les plus pures 
et les plus grandioses et en même temps les plus tem- 
pérées, c'est-à-dire dans l'acte de navigation de Crom- 
well (1651) et dans les réformes économiques et fiscales 
de Colbert (1661-1683), le mercantilisme a contribué à 
la création de la marine anglaise et à celle des manu- 
factures françaises. Le génie de Colbert conçut une 
œuvre grandiose et il eut la volonté ferme de l'atteindre; 
il ne s'en tint pas aux expédients mesquins de ses pré- 
décesseurs, que beaucoup de ses successeurs ont repris, 
et il n'aboutit pas, comme on l'a cru quelquefois, à des 
conséquences absurdes. Il supprima un grand nombre 
de restrictions au commerce intérieur, améliora les 
moyens de transport et de communication, unifia les 
poids et les mesures, etc. S'il multiplia, sans nécessité 
véritable, les règlements de fabrique, il établit en 1634 
un tarif, qui a été élevé en 1667 par représailles contre la 
Hollande, mais qui est encore libéral, si on le compare 
à ceux du protectionisme moderne. Il ne faut pas ou- 
blier que Colbert a déclaré, à plusieurs reprises, que les 
mesures adoptées par lui avaient un caractère purement 
provisoire. Et il est facile de comprendre pourquoi Wal- 
pole et Pitt (senior) en Angleterre, Frédéric Guillaume T"" 
et Frédéric II de Prusse, Joseph II d'Autriche, Pierre le 
Grand en Russie, ont essayé, rarement avec la même 
habileté et par suite avec un succès varié, de suivre les 
traces de Colbert. 

F. Joubleau, Éludes sur Colherl. Paris, 1856. Deux vo- 
lumes. 

P. Clément, Histoire de Colbert et de son administration. 
2^ édit. Paris, 1875. Deux volumes (E.xcelleDt ou- 
vrage). 



LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 225 

Neymarck, Colbert et son tenais. Paris, 1877. Deux vo- 
lumes. 

G. Cohn, Colbert vornehmlich in staatstvisihschafl- 
licher Hinsichl. In Zeitsclmft de Tubingue. Vol. 
25 et 26, 1869-1870, pp. 369-434, 390-454 (Monogra- 
phie soignée avec une bonne indication des 
sources). 

Considéré au point de vue théorique, le système mer- 
cantile, dans ses phases de la balance du commerce et 
de la protection douanière, se présente comme une pre- 
mière tentative d'explication des différents moments de 
la circulation des richesses. C'e.st un essai nécessaire- 
ment imparfait, parce que le phénomène de la produc- 
tion n'était pas encore expliqué ; on n'avait pas une 
notion exacte du capital, que l'on confondait avec l'ar- 
gent, dans lequel on voyait la forme de richesse la plus 
durable et la plus facile à être accumulée. Sans doute, 
les mercantilistes ont exagéré l'importance de la mon- 
naie, parce qu'ils ne voyaient pas nettement qu'elle 
n'est essentiellement qu'un instrument ; tous ne s'aper- 
cevaient pas qu'il était impossible d'acheter sans vendre ; 
quelques-uns proposaient des moyens qui n'étaient 
nullement propres à atteindre les résultats cherchés. 
Ils avaient raison de voir dans l'argent une marchan- 
dise siii generis et de déplorer les inconvénients 
qu'entraîne sa pénurie, mais ils ne s'apercevaient pas 
qu'une quantité excessive pouvait avoir des inconvé- 
nients, parce qu'elle élevait les prix et rendait toujours 
plus difficiles les exportations. Ils ignoraient que l'uti- 
lité de la monnaie dépendait, non seulement de sa 
masse, mais aussi de la rapidité de son cours; ils 
ne comprenaient pas que la balance du commerce 
et la balance des créances et des dettes ne sont pas tou- 
jours la même chose, et qu'il était possible, pour une 
nation, d'importer des marchandises d'une valeur supé- 

15 



226 LES SYSTÈMES EMPIRIQUES 

rieure à celle des marchandises exportées, sans, pour 
cela, épuiser son stock métallique, parce que tous les 
paiements ne se font pas en monnaie et parce qu'il 
est possible de compenser l'excédent de valeur des 
produits venus de l'étranger par des créances sur 
l'étranger. Les mercantilistes croyaient, à tort égale- 
ment, qu'il était possible d'avoir une balance toujours 
favorable, et ils ne parvenaient pas à comprendre qu'un 
sophisme se cache dans le principe de la réciprocité, 
qui était l'idéal des traités de commerce, parce que 
refuser les marchandises étrangères à raison du refus 
que l'étranger fait de nos produits, c'est refuser un 
avantage parce que un autre se le refuse. 

Au lieu de se persuader que les peuples comme les 
individus ne peuvent s'enrichir s'ils ne produisent plus 
qu'ils ne consomment, les mercantilistes, ne tenant 
compte que du commerce extérieur et des marîufac- 
tures qui en formaient le principal aliment, ensei- 
gnaient qu'il faut exporter plus que ce que l'on importe, 
et confondaient ainsi l'importation avec la consomma- 
tion et l'exportation avec la production, par suite de 
cette fausse supposition que l'intérêt général de la nation 
s'identifie avec l'intérêt des commerçants. Cette erreur et 
les conséquences funestes qui résultèrent des rivalités et 
des guerres des Anglais, des Français et des Hollandais, 
qui se disputèrent à coups de tarif l'hégémonie écono- 
mique, ne se trouvent certainement pas justifiées, mais 
elles s'expliquent et s'atténuent, si l'on pense à l'impor- 
tance exceptionnelle du commerce et de la monnaie à 
cette époque et chez ces nations qui virent naître les 
premiers penseurs qui se préoccupèrent des causes et 
des mouvements de la richesse nationale. 



CHAPITRE V 
LA RÉACTION LIBÉRALE ET L ÉCLECTISME 



La décadenco de l'agriculture, opprimée par les exac- 
tions féodales et par le poids d'impôts excessifs et mal 
répartis, le nombre croissant des pauvres, les tristes 
conséquences du régime de tutelle rigoureuse auquel 
étaient soumises les manufactures, enchaînées dans les 
corporations, perverties par l'esprit de monopole et de- 
venues, sous les successeurs inhabiles de Colbert, des 
instruments dociles de fiscalité et de police, toutes ces 
causes firent naitre dans l'esprit de certains philan- 
tropes et de certains magistrats, zélés pour le bien 
public et désireux de remédier aux maux qui oppri- 
maient la classe la moins aisée et spécialement les 
cultivateurs, le désir de réformes économiques et fis- 
cales, qu'ils ont soigneusement indiquées et défendues 
avec fermeté. Ces projets concernent en particulier le 
commerce des grains, la réorganisation du système des 
impôts, les abus des corporations ; ils ont amené, vers 
la fin du xviL^ siècle et dans la première moitié du xviii", 
d'importants changements dans la politique économique 
de beaucoup d'Etats, et ils ont fourni en même temps 
de nouveaux matériaux à la recherche scientifique. 

§ I. — Le prgtegtionisme agraire. 

Les partisans de ce système devaient soutenir une 
double lutte, et contre les partisans des anciennes me- 



228 LA RÉACTION LIBÉRALE 

sures annonaires, qui avaient pour objet de protéger le 
public contre les dangers des famines, spécialement par 
la défense d'exportation des grains, et contre les mer- 
cantilistes et les protectionnistes industriels, qui re- 
doutaient l'exportation de la monnaie et désiraient 
que le prix des céréales fût peu élevé parce qu'ils 
espéraient obtenir ainsi la diminution des salaires et 
l'augmentation des profits. Ils répétaient, au contraire, 
après Sully, que l'agriculture et le pâturage sont les 
deux mamelles de l'Etat, et ils proposaient des mesures 
douanières qui avaient pour but de garantir aux cultiva- 
teurs et aux propriétaires des prix rémunérateurs, qui les 
amèneraient à ne pas négliger et même à améliorer 
leurs terres. 

Le premier partisan du protectionisme agraire est un 
homme politique hollandais, Graswinkel (1651), dont 
la renommée ne dépassa pas les frontières de son pays. 
Boisguilbert eut, au contraire, une plus grande célé- 
brité; il est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages, 
qui ont exercé une influence notable sur les italiens 
Pascoli et Bandini. Ces écrivains, et d'autres de moin- 
dre importance, pouvaient invoquer à l'appui de leurs 
opinions, l'exemple delà législation annonaire anglaise. 
Par deux actes célèbres elle avait introduit, en 1670, 
une échelle mobile qui réglait les droits à l'importa- 
tion d'après les prix du blé à l'intérieur du royaume, 
et elle accordait par le bounty act de 1689 des primes 
à l'exportation des céréales. 

Rich. Faber, Die Entstehung des Agrarschuizes in En- 
gland. Strasburg, 1888. 

Tandis que, quelques années auparavant, la plupart 
des économistes anglais recommandaient l'imitation du 
régime commercial de la Hollande, nous avons main- 






ET l'éclectisme 229 

tenant une série d'économistes français , d'écrivains 
allemands et spécialement d'écrivains italiens, qui de- 
mandent l'adoption de la législation agraire de l'Angle- 
terre. Le premier dans l'ordre des temps, et aussi par 
sa pratique administrative, par la large base théorique 
de ses arguments, par le zèle qu'il déploie en faveur 
des classes rurales auxquelles il voudrait assurer un 
sort meilleur, est un illustre magistrat normand, Pierre 
le Pesant de Boisguilbert, C'est un adversaire éner- 
gique du colbertisme, un ennemi des privilèges accordés 
aux manufactures. Il demande de profondes réformes 
fiscales, l'abolition des douanes intérieures et la liberté 
absolue d'exportation des céréales ; mais il est en même 
temps persuadé de la nécessité d'empêcher par des droits 
élevés à l'importation la concurrence ruineuse des mar- 
chandises étrangères. Il a exposé ses idées dans un cer- 
tain nombre d'écrits, d'un style pénible, sans beaucoup 
d'ordre et quelquefois peu clair. Le Détail de la, France 
( 1 697) et le Factuin de la France ( 1 707) ont un caractère 
plus particulièrement statistique. Ses autres ouvrages 
sont théorico-pratiques : le Traité de la nature^ cul- 
ture, commerce et intérêt des grains (1704), la Dis- 
sertation sur la nature des richesses, de l'argent et des 
i7'^6^t^s, etc. Ces deux derniers ouvrages ont été réunis, 
deux ans avant la mort de l'auteur, sous le titre inexact 
de Testament politique de M. de Fau5an(1712). Quel- 
ques biographes de Boisguilbert (Daire, Horn, Cadet), 
s'appuyant sur certaines de ses phrases {laissez faire la 
nature et la liberté) et sur l'emphase avec laquelle il 
combat l'importance excessive donnée à la monnaie, 
qui devrait être le « valet » et non le « tyran » du com- 
merce, ont voulu faire de Boisguilbert un libre échan- 
giste absolu, et ils ont qualifié de contradictions ses 
propositions restrictives. On pourrait, par ce procédé, 
porter sur Colbert le même jugement, puisqu'il répète 



230 LA RÉACTION LIBÉRALE 

dans un grand nombre de documents officiels que le 
commerce doit être « extrêmement libre ». 

J.C. Horn, V économie politique avant les Physiocrales. 
Paris, 1867. 

P. Cadet, Pierre de Boisguilbert, précurseur des écono- 
mistes. Paris, 1870. 

W. von Sl^arzynsky, P. de Boisguilbert und seine 
Beziehungen zur neueren Volksicirthschaftslehre. 
Berlin, 1873. 

Gust. Cohn, Boisguilbert, {Zeilschrift fur die ges. 
Staalsu-iss. Vol. XXV, 1869, pag. 369). Excellent 
essai. 

Aug. Oncken, Die Maxime laissez faire et laissez 
passer, etc. Bern, 1886, p. 49-55. 

Il nous suffira de mentionner parmi les autres protec- 
tionnistes agraires français, Claude Herbert, que Kautz 
rattache à tort à la physiocratie; il est l'auteur d'un livre 
connu même en Italie, où il fut traduit par l'ordre du 
gouvernement napolitain, en 1764, et parut précédé 
d'une préface de Genovesi. 

Cl. Herbert, Essai sur la police générale des bleds 
Londres, 1754. — Xouv. édit. Berlin, 1757. 

Boisguilbert a eu, en Italie, plus d'influence que 
Melon. Son école y est représentée par deux précur- 
seurs notables des réformes qui furent tentées à Rome 
par Pie VI et réalisées à Florence par Pierre Léopold : 
l'abbé Léon Pascoli, de Pérouse. trop vite oublié, et 
l'archidiacre Salluste Antoine Bandini. de Sienne , 
beaucoup plus connu, mais qui n'a pas toujours été jugé 
équitablement. 

Léon Pascoli accepte les théories de Boisguilbert (il 
lui emprunte le titre de son principal ouvrage), mais il 
ne répudie cependant pas le mercantilisme. Il est par- 
tisan de l'abolition des douanes intérieures, de la libre 



ET l'éclectisme 231 

exportation des grains (sauf en temps de disette), mais il 
demande au contraire la prohibition de l'exportation 
des matières premières et de l'introduction des objets 
manufacturés, comme cela se pratique en Angleterre. 

Teatamento poiilico d'un accademico fiorenii.no. Colonia 
(Perugia) 1733 i^écriL en 1728). —Voir aussi sa 
préface à son autre ouvrage (avec le nom de l'au- 
teur) IL Tevere navigato e navigabile. Roma, 
1740. 

Bandini (1677-1760) est un disciple plus résolu de 
Boisguilbert, dont il a reproduit de nombreux passages 
(comme l'a démontré Gobbi) ; il s'est aussi assimilé son 
système et en partie aussi celui de Vauban, et il en a 
fait application aux conditions des Maremmes de Sienne, 
ruinées par le mauvais gouvernement des Médicis. 
Dans son Discorso (1737), il proposait une réforme 
économique complète : l'abolition des mesures an- 
nonnaires, et une réforme fiscale, à savoir un sys- 
tème d'impôts qui, tout en conservant les droits 
à l'importation, consistait essentiellement dans une 
dime sur les terres, d'après les déclarations des pro- 
priétaires, payée en argent, pour laquelle on tiendrait 
compte des variations de prix des denrées et qui 
serait perçue et répartie par les communes, qui en pren- 
draient la ferme. C'est une erreur étrange (relevée 
d'abord en 1819 par Gambini, et réfutée en 1852 par 
Ferrara) de voir dans Bandini un libre échangiste 
absolu (comme l'ont fait, après Gorani, presque tous 
les historiens de l'économie politique) et même un 
ancêtre de Cobden, comme le croient, avec Zobi, un 
très grand nombre de spéciah.stes toscans, qui oublient 
que Bandini non seulement admet les défenses d'im- 
portation des céréales, mais qu'il n'est pas toujours 
débarassé de toute crainte au sujet de la sortie de la 



232 



LA REACTION LIBÉRALE 



monnaie et qu'il a encore quelques préjugés (que lui a 
reprochés Paoletti) sur les « magasins d'abondance ». 

S. A. Ba.nd\n\. Discorso Economico, elc.Firenze, 1775" 
Réimprimé en 1803 (in Raccolla de Custodi. P. 
Mod. Tom I) et plusieurs fois à Sienne. La meil- 
leure édition est celle de 1877. — (V. les très 
intéressants Ricordi de Bandini Piccolomini. 
Siena, 1880). 



Pour conclure sur la valeur des protectionnistes 
agraires, soit au point de vue théorique, soit au point 
de vue pratique, nous remarquerons qu'ils ne furent ni 
les fondateurs de la science économique, ni les précur- 
seurs directs du système physiocratique, ni les inspira- 
teurs immédiats des réformes économiques et fiscales. 
D'autre part, il est certain que Boisguilbert, par sa cri- 
tique du colbertisme, par sa théorie de la solidarité des 
intérêts, en opposition complète avec le pessimisme de 
Montaigne et de Bacon, mais spécialement par l'apolo- 
gie du haut prix des denrées agricoles et par l'identifi- 
cation de l'intérêt des classes rurales avec celui de la 
nation, a suggéré à la physiocratie un de ses principes 
fondamentaux. Quant à Bandini, qui ne peut aspirer à 
aucune importance théorique, il a le mérite d'avoir 
par ses sages conseils, méprisés des ignares minis- 
tres de Jean Gaston, préparé la voie aux réformes de 
Léopold, beaucoup plus radicales comme on le sait, 
mais qui (comme cela sera démontré par le savant 
professeur Morèna dans un volume qui contient ses ar- 
ticles publiés dans la Rassegna, nationale) ne furent 
pas seulement inspirées et défendues par des libres 
échangistes absolus (Neri, Fabbroni, Fossombroni), 
mais qui ont été soutenues par d'autres (Gianni, etc.) 
qui n'allaient pas au delà des idées de Bandini, sans 
parler de ceux qui demandaient, comme Biffî Tolo- 



ET l'éclectisme 233 

mei, la défense d'exportation des matières premières et 
faisaient rétrograder la science jusqu'à Pascoli. 

PompeoNeri, Discorso sopra la materia frumentaria, 
1767 (Publié en appendice au livre de Fabbroni, 
Dei provvedhnenU annonarii. Firenze, 1804). 

Les œuvres de Gianni et de Fabbroni, incomplètes, 
forment la RaccoUa degli Economisti toscani. (Fi- 
renze, 1847-49. Quatre volumes). 

Les œuvres très intéressantes de Fossombroni, en 
grande partie inédites, seront prochainement pu- 
bliées par Morena. 

Aldobr. G. B. Paolini, Dclla legittima liber là ciel com- 
mercio.Yol I et IL Firenze, 1785 et suiv. 

Matteo BifTi Tolomei, Sentimento im'parziale per la Tos- 
cami, 1791. — Esame del commercio attivo toscano, 
1792. — Confronta délia ricchezza dei paesi che 
godono libertà nel commercio friimentario, etc., 2« 
édit. 1795. 



S 2. LA LIBERTÉ INDUSTRIELLE 

De nombreux et vaillants écrivains anglais et spéciale- 
ment des écrivains français, prédécesseurs ou contem- 
porains des pliysiocrates, se sont efforcés de démolir la 
partie la plus vulnérable des mesures de Colbert, c'est- 
à-dire les obstacles mis à la liberté de l'industrie et du 
commerce intérieur par les corporations privilégiées et 
les règlements de fabrication. 

Em. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France 
jusqu'à la Révolution. Paris, 1859. Deux volumes. 

H.. W. Farnam, Die innere franz'ôsische Gewerbepo- 
lilik von Colbert bis Turcjot. Leipzig, 1878. 

Hubert Valleroux, Les corporations d'arts et métiers. 
Paris, 1885. 



23^ 



LA REACTION LIBERALE 



G.AlberLi,Ze corponizione d'arti e mesiieri e la libertà 
ciel commercio inierno, etc. Milano, 1888. 



La guerre contre les corps de métier est, en vérité, 
beaucoup plus ancienne ; dès le xvi"^ siècle, Bodin 
(1568 et 1576) et avant lui Haies, dans un ouvrage pu- 
blié par Stafford en 1581 , condamnaient leurs tendances 
au monopole et demandaient qu'elles fussent ouvertes 
à tous, y compris les étrangers. Au siècle suivant les 
maîtrises trouvèrent des adversaires encore plus réso- 
lus dans le triumvirat, alors fameux, des mercanli- 
listes autrichiens, Bêcher (1668), v. Hornigk (1684) et 
Schroder (1686), en cela d'accord avec Seckendorff 
{Additiones à la troisième édition de son Deutscher 
Fûrstenstasit, 1665). Mais ces adversaires n'avaient pas 
d'autre objet que de remplacer les règlements des cor- 
porations privilégiées et en partie encore autonomes 
par des règlements beaucoup plus rigoureux édictés 
par rÉtat, comme, par exemple, l'inspection officielle 
et la marque obligatoire des produits. On trouve aussi 
à cette époque des adversaires relativement plus libé- 
raux^ comme, par exemple, Child (Observation concer- 
ning trade, 1668^, Coke {Enghind's improvement 
1675) et un écrivain plus éminent, Pierre De la Court 
(1618-1685). le plus illustre des anciens économistes 
hollandais, qui a étudié la structure intime des corpo- 
rations dont il a fait une critique très vive et demandé, 
sans être écouté, la réforme radicale. Ses doctrines ont 
été exposées par Laspeyres et par van Rees dans leurs 
Histoires (citées au chapitre I") et dans divers ou- 
vrages spéciaux. 

Het Welicaeren der Stad Leyden, 1659. — Inierest van 
Holland, 1662 (trad. parue sous le litre : Mémoires 
de Jean de Wilt. Ratisbonne, 1709). — Aamvysing 
der heilsame poliiike Gronden, etc. Leyden, 1669 
(trad. allemande, 1672). 



ET L^ÉGLEGTISME 235 

Et. Laspeyres, Miitheilungen aus P. de la CourVs 
Schrlfien (m Zeitschr. fur die ges. Staatswissen- 
schaft,i862, p. 330-374). 
0. van Rees, Het Wel>vaeren, etc. Utrecht, 1851. 

L'abolition des maîtrises a été en vain suggérée en 
1752 au Sénat de Venise par Dolfîn (Ag. Sagredo, 
Sulle consorterie délie arti edifica,tive. Venezia 1857, 
page 190) ; elle a été effectuée, en 1770, en Toscane par 
Pierre Léopold, avec la collaboration de Sarchiani 
{Ragioname7ito sut commercio, etc. 1781. — Meinorie 
economico-politiche 1783), en France par Turgot et 
par la Constituante (1776, 1791) et en 1787 en Lombar- 
die, grâce à Beccaria et à Verri, aux ouvrages de 
Decker (1744), de Tucker (1750) et de Plumart de 
Dangeul {Remarques sur les avantages et les désavan- 
tages de la France et de la Grande-Bretagne, 1754. 
Traduction italienne, Venezia, 1758). Plus explicite 
encore est l'excellente monographie de Simon Clicquot 
de Blervâche (1723-1796), inspecteur général des ma- 
nufactures. En réponse à une demande de l'Académie 
d'Amiens, il exposait avec une grande compétence théo- 
rique et pratique les inconvénients du régime corpo- 
ratif et il indiquait les moyens de les faire disparaître ; 
il a étudié aussi le difficile problème du remboursement 
des dettes des corporations, que Turgot a négligé. Parmi 
les plus zélés inspirateurs des réformes tendant à éman- 
ciper le commerce intérieur de la France il faut rappe- 
ler aussi Jean Claude Marie Vincent (seigneur de 
Gournay), intendant du commerce (1712-1759), traduc- 
teur de Culpeper et de Child (1754), auquel on attribue 
la célèbre maxime laissez passer, et que l'on considère, 
depuis V Eloge qu'en a fait Turgot, — et c'est une de ces 
fables convenues si fréquentes dans l'histoire de l'é- 
conomie — comme le second fondateur du système 
physiocratique. Pour se convaincre du contraire on 



236 ■ LA RÉACTION LIBÉRALE 

pourra lire la monographie du professeur Auguste 
Oncken qui, dans un autre ouvrage déjà cité {Die 
Maxime laissez faire, etc., Bern, 1886, pag. 108 
et suiv.) a déjà fourni des éclaircissements sur ce 
sujet. 

Cfr. Tarticle de G. Schelle, in Nouveau Dictionnaire 
d'Economie politique. Yo\. 1. Paris, 1891. pag. 1105. 

Anonyme (Clicquot). Considérations sur le commerce 
et en particulier sur les compagnies, sociétés et 
maîtrises. Amsterdam, 1758. Publié aussi à La 
Haye (sous le pseudonyme de M. Delisle), 1758. 
Trad. ital. (de A. N. Talierj. Venezia, 1769. 

Jules de Vroil, Etude sur Clicquol-Blervâche , Paris, 
1870. 

En Italie le sujet a été traité avec peu d'originalité et 
relativement tard. Les élèves de Melon et ceux de Geno- 
vesi (à l'exception de Sergio) défendent, plus ou moins 
complètement, les entraves au commerce intérieur. 
Lorsque, vers la fin du siècle, l'Académie d'agriculture, 
des arts et du commerce de Vérone mit au concours 
le sujet des corporations, celles-ci trouvèrent un apo- 
logiste exagéré dans Marachio (1794) et des défenseurs 
plus modérés dans Marogna (1791) et dans Torri (1793), 
qui voulaient réformer les abus. Elles ont été combat- 
tues énergiquement par l'abbé Augustin Vivorio (1744- 
1822) et, avec plus de compétence, par le laborieux éco- 
nomiste piémontais, abbé Jean-Baptiste Vasco (1733- 
1796). Mais tous ces écrivains connaissaient et citaient 
les œuvres de Turgot, de Condillac et de Smith ! 

Ag. Vidorio, Sopra i corpi délie arti, etc. Verona, 1792. 
G. Wàsco, Délie Università délie Arti e Mestieri. Milano, 

1793. (Réimprimé dans la Collection de GusLodi. 

P. Mod.Vol. XXXIII). 



ET l'éclectisme 237 



§ 3. LES THÉORIES ET LES RÉFORMES FINANCIERES 

Les problèmes financiers ont attiré, après les pro- 
blèmes monétaires et en même temps que les questions 
de commerce et de change, l'attention d'un grand 
nombre d'écrivains, qui ont mêlé plus ou moins heu- 
reusement des considérations théoriques à l'examen des 
conditions et des lois de leur pays et quelqviefois à 
des propositions de réforme. D'abord se développèrent 
des doctrines qui remontent en partie à Aristote, qui 
(comme l'a excellement démontré Neumann) pense que 
la répartition des dépenses publiques selon les facultés 
est la seule qui corresponde à la justice distributive; en 
partie elles viennent des canonistes, qui recherchent 
dans les im^DÔts la cause juste, la forme convenable et 
l'autorité légitimej^en partie elles sont une suite de la 
théorie de Bodin et de Botero^qui distinguent les impôts 
personnels et les impôts réels, approuA'ent ces derniers 
et demandent qu'ils frappent plutôt les terres, sans 
exclure les impôts sur les objets de luxe et de consom- 
mation générale, mais bien les objets de première 
nécessité. Un bon nombre de politiques, comme par 
exemple Caputo (De regimine reipublicae, 1621) et, 
avant eux, un groupe de jurisconsultes, dont Verreti 
(1547), cité par Rava, dans leurs traités de subsi- 
diis, de collectis, de tributis, de vectigalibus, s'ef- 
forcent d'établir avec une grande précision les principes 
d'équité qui doivent présider à la perception des im- 
pôts, que beaucoup considèrent encore au xvii^ s. comme 
des revenus extraordinaires de l'État, à côté des reve- 
nus domaniaux et des droits régaliens qui forment les 
revenus ordinaires. Le principe de la généralité de 
l'impôt s'affirme d'abord timidement, puis avec plus de 
fermeté, à rencontre des privilèges de l'aristocratie et 



238 



LA REACTION LIBERALE 



du clergé, dont le candide Bandini (1737) attend la 
renonciation volontaire. La raison géométrique de 
l'impôt, c'est-à-dire la proportionnalité, est admise par 
tous (en dehors du père Davilla, espagnol, qui demande 
une capitation progressive, 1651); quelques-uns cepen- 
dant réclament l'exemption d'un revenu minimum, 
déjà exprimée par un jurisconsulte allemand, Mathieu 
Wesembeck {Cynosura liturgica. de subsidiis, 1645), 
oublié par Roscher et commenté par Gusumano {Ar- 
chioio di Statistica, Roma, 1880). C'est en Alle- 
magne que les théories financières sont exposées dans 
des œuvres systématiques spéciales, dans des ouvrages 
d'érudition (Bornitz, Besold, Klock), ou pour préparer 
les fonctionnaires des magistratures financières [Cham- 
bres). L'ouvrage de Seckendorf, dont nous avons déjà 
parlé, devient le vade meciun, et, plus tard, il fournira 
le plan des leçons faites par quelques professeurs de droit, 
comme, par exemple, Thomasius et Ludv^^ig à Halle 
[xevs 172'2), Franckenstein à Leipzig, etc. 

G. Ricca-Salerno, Sioria délie doitrine finanziarie in 
Italia. Roma, 1881. (Travail très soigné, très jus- 
tement loué par Stein et par Wagner.) 



Les exigences toujours croissantes des gouverne- 
ments allemands, obligés de réparer les pertes occa- 
sionnées par des guerres prolongées et désastreuses, 
firent naître une vive controverse qui commença à la 
fin du xvii^ siècle et se prolongea jusqu'au milieu du 
xviii''. Les uns, comme Tenzel [Entdeckte Goldgrube 
in de)' Accise, 1685) montraient les avantages d'une 
accise générale, tandis que d''autres, comme Leib (1708) 
et Eulner (1721), voulaient la circonscrire aux villes, 
et d'autres enfin, la repoussaient parce qu'elle était con- 
traire à l'équité, et inapplicable. La controverse se clôt 



ET l'éclectisme 239 

avec un ouvrage modéré et judicieux de von der Lith 
{Politische Betrachtungen ûber die verschiedenen 
Arten der Steuern. Breslau, 1751), qui démontre la 
nécessité de combiner les impôts directs et les impôts 
indirects. Une discussion du même genre s'éleva en 
Angleterre quand, vers 1733, le tout puissant ministre 
Walpole essaya de faire voter par le Parlement une 
accise sur le vin et sur le tabac, extrêmement impopu- 
laire, ce fut l'occasion d'une douzaine de libelles. Peu 
de temps après, Matteo Decker [Serions considérations 
on tlie several high duties, 1744), par son projet d'im- 
pôt unique sur les maisons, suscita des écrits favorables 
(Horsley), et d'autres défavorables, et en particulier 
ceux de G. Massie (1756-57), économiste récemment loué 
par Cunningham. On ne doit pas oublier les nombreux 
faiseurs de projets {arbitristas) espagnols, auxquels 
Colmeiro a consacré une monographie et un chapitre 
de son histoire. 

K. Th. V. Inama-Sternegg, Der Acchenstreit deutscher 
Finanziheoretiker. [Zeitschrift fur die ges Siaais- 
wiss. vol. 21. Tubingen, 1865, pp. 516-546). 
Em. Léser, Ein Accisenstreit in England. Heidelberg, 

1879. 
G. Ricca-Salerno. Le dollrine finanziarie in Inghillerra, 
etc. {Giornale degli economisli. Bologna, 1888). 
M. Colmeiro. Ilisloria de la Economia polilica en Es- 
pana. Vol. II. Madrid, 1863. 

Plus que dans ces ouvrages de circonstance, la capa- 
cité financière des Anglais s'est révélée dans quelques 
œuvres scientifiques, dans lesquelles quelques écrivains 
de grande valeur, discutant sur les critères généraux de 
l'impôt, ont donné la préférence aux impôts indirects 
en invoquant principalement des raisons d'équité. 
Hobbes (1642) enseigne que l'impôt (emtae pacis pre~ 



240 



LA REACTION LIBERALE 



tiiun) doit être proportionnel aux services reçus de l'Etat, 
dont la somme est, selon lui, mesurée par les consom- 
mations de chacun. Cette doctrine fut acceptée par 
Child, Davenant et d'autres écrivains anglais, et notam- 
ment par Petty (1662). Le Hollandais Jean De La Court 
arrive aux mêmes conclusions, tout en invoquant des 
raisons quelque peu différentes. 

L'originalité des Anglais* est, pour des raisons d'évi- 
dence, encore plus grande dans la théorie et dans la 
pratique du crédit public. Au xviii® siècle, ils possèdent 
déjà quelques ouvrages et quelques opuscules qui s'oc- 
cupent des détails de ce sujet, à peine effleuré ailleurs. 
Archibald Hutcheson(^A collection oftreati.sesrelciting 
to na^tional clebt, 1721) propo.se la conversion de la 
dette publique en dette privée des propriétaires fonciers. 
Xataniel Gould (combattu par Pulteney) propose, long- 
temps avant Price, la création d'une caisse d'amortisse- 
ment fA?i essay on the national clebt, 1726), tandis 
que Barnard '^Considérations on the proposai for re- 
clucing the interest, etc., 1750) propose la conversion 
et Hocke {An essay, etc., 1750) la transformation de la 
dette perpétuelle en tontines de 99 ans. Plus tard, 
Mortimer CElernents of commerce and finances, 1774). 
non content de défendre les emprunts publics, combat- 
tus par Hume, en fait une apologie exagérée, et réclame 
la priorité à l'encontre du livr^e célèbre du Juif portugais 
Pinlo (Traité de la circulation et du crédit, 1773J. 

J. R. Mac Culloch, The littérature ofpolUical economy. 
London, 1845, pag. 318 et suiv. 



Parmi les partisans des réformes dans le système de 
la répartition et de -la perception des impôts, nous 
devons signaler dans cette période^les écrivains français 
qui demandent l'abolition des privilèges de classe, la 



ET l'éclectisme 241 

suppression des lourds impôts de consommation, une 
équitable réorganisation des impôts directs, la substi- 
tution de la régie à la ferme, etc. On trouve un certain 
nombre de projets excentriques, comme celui de Jon- 
chère (1720) ; d'autres, notamment ceux de l'abbé de 
Saint-Pierre (1717-1723) et de Boulainvilliers (1727), 
bien qu'ils soient inspirés par des vues philanthropiques, 
ont spécialement en vue, comme on l'a trop oublié, les 
intérêts des classes dominantes. Certains auteurs, enfin, 
se font les défenseurs de la classe taillable et corvéable 
à merci, qui faisait entendre, dès la fin du xvi^ siècle, 
ses lamentations (Fromenteau, le Secret des finances de 
la. France, 1581), et s'occupent spécialement de la 
misérable condition des paysans. Ainsi, par exemple, 
Boisguilbert, et après lui, Pa.scoli et Bandini. Dans son 
Projet d'une dîme royale (1707), Vauban ne s'est pas 
débarrassé des théories des mercantilistes et il est par- 
tisan de la concentration et de l'ingérance gouverne- 
mentale. Il faut remarquer encore qu'aucun de ces 
écrivains n'est partisan de l'impôt unique, au sens 
physiocratique, bien que tous aient préféré les impôts 
directs aux impôts indirects et qu'ils aient donné la 
première place à l'impôt territorial. Nous ne devons pas 
être étonné si, à côté des novateurs, nous trouvons des 
défenseurs, plus ou moins modérés, des systèmes en 
vigueur, comme Duval (Eléments de finance, 1736jet 
Naveau (le Financier citoyen, 1757J. Il y a aussi des 
quiétistes qui, comme l'anonyme dont les Mémoires de 
Ti^évoux font l'éloge (l'Ami de la paix, 1761), deman- 
daient de laisser faire au Roi ! 

L'Italie peut se glorifier, dans cette période, de la 
grande œuvre du recensement milanais, c'est-à-dire du 
cadastre parcellaire géométrique commencé sous le 
règne de Charles VI par une première commission 
présidée par Miro (1718 à 1733) et continué et refait 

16 



242 LA RÉACTION LIBÉRALE 

par une seconde commission. Celle-ci a été présidée, sous 
le règne de Marie-Thérèse, par l'illustre économiste flo- 
rentin Pompeo Neri (1749-1758), qui a fait Thistoire de 
ses travaux dans un \o\umineux Rapport (1750), ré- 
sumé et complété par Jean Rinaldo Carli (1776). 

C. Lupi, Sioria de^principii, délie masshne e regole 
seguite nella f'onnazione del catasio prediale, etc. 
Milano, 1825. 

Dans l'ordre théorique, il faut reconnaître une grande 
importance à l'ouvrage de Broggia. C'est le premier 
traité méthodique des impôts ; il est de beaucoup supé- 
rieur aux travaux des caméralistes ses contemporains. 
Cette importance a été pressentie par Galeani Napione, 
signalée, en passant, par Rau ; elle a échappé à Pierson ; 
nous l'avons démontrée en 1876, et elle a été mise en 
pleine lumière par Ricca-Salerno (Storia, etc., pp. 105- 
111), et elle ressort aussi du résumé exact qu'en a fait 
Fornari. 

Charles Antoine Broggia, négociant napolitain (ou 
vénitien demeurant à Naples, comme le prétend Set- 
tembrini) a, mieux que Bodin et Bottero, fait la théorie 
des impôts réels. Il prend, comme point de départ, le 
système fiscal napolitain et, en particulier, la réforme 
de l'impôt territorial ordonnée par Charles III, en 1741, 
et esquisse un système complet d'impôts. Il propose une 
combinaison rationnelle des impôts directs et indirects, 
et s'occupe aussi de quelques questions spéciales, 
comme celle des ports francs, qu'il combat, et celle 
de la taxation des maisons habitées par leurs proprié- 
taires. Ennemi des privilèges, des adjudications, des 
emprunts et de la taxation directe des industries 
(admise par Vauban), Broggia fonde son système sur 
deux bases, celle de l'impôt sur les terres, sur les mai- 
sons et sur les capitaux prêtés ''dîmes sur les revenus 



ET L ÉCLECTISME 243 

certains), à percevoir grâce à lin cadastre (établi d'après 
les déclarations des contribuables) et celle des impôts sur 
la consommation intérieure (gabelles) et sur la consom- 
mation extérieure (droits de douanes). Ce n'est qu'en 
cas de besoins extraordinaires qu'il admet les contribu- 
tions volontaires, l'augmentation des dîmes et, dans 
certaines limites étroites, la capitation. La monographie 
de Broggia qui, comme on vient de le voir, accepte les 
théories des mercantilistes, s'occupait aussi (avec peu 
d'originalité) des monnaies, et faisait partie d'un grand 
ouvrage qu'il s'était proposé d'écrire sur la science de la 
vie civile économique. 

C. A. Broggia, Dei tributi, délie monete e del fjooerno 
polilico délia sanità. Napoli, 1743. (Réimprimé dans 
la Collection de Custodi. Part, antiq., vol. IV.) 

Dans un ouvrage postérieur, qui le fit exiler, Broggia 
proposait à la Commission pour le rachat des fermes 
(cession de certains impôts aux créanciers de l'Etat) 
créée en 1751, le rachat de celles-ci au prix courant, 
inférieur au prix originaire. Cette opération, que nous 
appellerions aujourd'hui une conversion de rente, 
proposée quelques années auparavant en Toscane 
(Pompeo Neri), était combattue par les juristes de la 
vieille école, favorables aux cessionnaires, qui trouvè- 
rent à Naples un savant défenseur dans l'avocat Charles 
Tranchi, l'auteur d'un Mémoire qui l'emporte^ pour la 
forme, sur celui de Broggia. 

C. A. Broggia, Memoria ad oggetto di varie politiche ed 
economiche ragioni, etc. Napoli, 1754. 



§ 4. — CHAIRES, JOURNAUX, ACADÉMIES 

Il est hors de doute que la création de chaires univer- 



244 LA RÉACTION LIBÉRALE 

sitaires spéciales pour les sciences camérales, propo- 
sées par Morhof, Wolff et ensuite par Thomasius 
(Roscher, Geschichte, etc., pag. 344 et suiv.) et effec- 
tuée en 1727 par le roi Frédéric Guillaume I de 
Prusse, qui en confia l'enseignement à un jurisconsulte, 
Gasser (Halle), et à un historien, Dithmar (Francfort sur 
l'Oder), exerça une grande influence sur l'organisation 
systématique des disciplines économiques (toujours sui- 
vie en Allemagne), et plus tard même sur les progrès des 
théories financières. Les sciences camérales, destinées 
aux futurs employés de l'Etat, formaient, sous le nom 
d'économie et de commerce, un étrange mélange de 
notions agronomiques, technologiques et d'économie 
privée, dont on avait besoin pour l'administration des 
terres, des bois, des mines, des industries fiscales, qui 
formaient la partie principale des revenus de l'État. 
Sous le nom de police, elles contenaient en germe les 
théories qui forment maintenant la science de l'admi- 
nistration, notamment de l'administration économique; 
sous le nom de science des finances, elles s'occupaient 
de théories qui différaient des théories modernes, no- 
tamment en ce qu'elles n'avaient pas la solide base de la 
science économique actuelle, ne considéraient pas avec 
une ampleur suffisante la matière des impôts et ne 
disaient rien, ou peu de chose, de la répercussion des 
impôts, et des emprunts publics. 

Les chaires de sciences camérales se multiplièrent en 
Allemagne, en Autriche, en Hongrie, etc. Le précis de 
Darjes peut donner une idée des doctrines qu'on y 
enseignait ; celui de Baumstark, qui appartient à 
l'économie moderne, en donne une bibliographie com- 
plète. 

J. G. Darjes, Erste Grûnde der Camerahvissenschafien. 
Jena, 1756. 2« édit., Leipzig, 1768. 



ET l'éclectisme 245 

Ed. Baumstark, Kameralistische Encyclopcidie . Leip- 
zig, 1835). 

On créa également en Italie, peu de temps après, des 
chaires spéciales dans lesquelles on enseignait unique- 
ment l'économie politique. La première, celle de 
Naples, fondée en 1754, par Barthélémy Intieri, pour 
l'abbé Antoine Genovesi, qui l'occupa avec grand succès 
jusqu'en 1769, porta d'abord le titre de chaire de méca- 
nique et de (commerce. César Beccaria occupa quelque 
temps (1769-1770), à Milan, la chaire de sciences camé- 
raies, et Auguste Paradisi fit à Modène (1772-1780) des 
leçons d'économie civile, restées inédites, auxquelles il 
substitua, dans les dernières années, le livre de Condillac 
(1776). A Païenne, Vincent Emanuel Sergio enseigna 
les doctrines de Genovesi (1779-1806). 

L. Cossa, Suite prime cattedre di economia in Italia 
(1873). {In Saggi di economia politica. Milano, 1878, 
pp. 65-95. 

Vers le milieu du siècle, les journaux scientifiques et 
littéraires qui rendaient compte des ouvrages nouveaux, 
comme, par exemple le Journal des Savants, les Acta 
Eruditoram de Leipzig, les Novelle Letterarie de 
Venise et mieux celles de Florence (1740-1769), le 
Magazzino toscano (1754 et suiv.), les Giornali dei 
Letterati de Modène, de Florence et celui de Pise (1771- 
1795) et plus tard le Giornale Encicloijedico et le 
Giornale d' Italia (à Venise), la Biblioteca Oltrajnon- 
tana et les Ozii letterarii de Turin, commencèrent à 
renseigner leurs lecteurs sur les ouvrages d'économie, 
de jour en jour plus nombreux. En Allemagne et en 
France on sentit bientôt le besoin de publications spé- 
ciales, qui réunirent dans un mélange bizarre des 
articles de technologie, d'économie privée et d'écono- 



246 LA RÉACTION LIBÉRALE 

mie publique. La première revue française est le Jour- 
nal Œconomique (Paris, 1751-1762, 49 volumes), puis 
parut le Journal du Commerce (Bruxelles, 1759-1762, 
24 volumes) ; les premiers périodiques allemands sont : 
VŒkonomische Fama, (1729), le Leipziger Sammlun- 
gen de Zincke (1742) et d'autres, mentionnés par Ros- 
cher (Geschichte, pag. 430 et suiv.). Il y aurait quelque 
intérêt à étudier l'influence scientifique des revues éco- 
nomiques françaises et allemandes. 

Les académies ou sociétés agricoles et quelques 
sociétés scientifiques et littéraires contribuèrent aussi à 
fixer l'attention sur les problèmes économiques. Elles 
publièrent des monographies de leurs membres, elles 
organisèrent des concours et donnèrent des prix sur des 
sujets intéressants et controversés. On doit citer les 
sociétés d'encouragement de Dublin ( j 736) et de Londres 
(1754), l'Académie d'Amiens, celles de Rennes (1756), 
de Bordeaux, de Vienne dans le Dauplliné, de Leipzig, 
de Saint-Pétersbourg, de Zurich, et plus particulière- 
ment la célèbre Académie de Berne (1758). En Italie, où 
fut fondée la fameuse Accademia dei Georgofîli (1753), 
il faut louer l'initiative prise par le gouvernement vé- 
nitien (1768), qui créa un grand nombre d'Académies 
agricoles (Udine, Vérone, Vicence, Belluno, Cone- 
gliano, Trevise). Les Académies scientifiques et litté- 
raires de Mantoue, de Padoue, de Turin mirent plus 
d'une fois au concours, rivalisant avec celle des Georgo- 
phili. des questions concernant l'annone, l'assistance, les 
corps de métiers, la liberté du commerce, etc. Il ne faut 
pas oublier que les doctrines physiocratiques et même 
celle de Smith exercèrent leur influence sur le choix de 
ces sujets et sur l'esprit dans lequel ils furent traités. 

A. Zanon, DeW ulilità morale, economica c polilica délie 
accademie d'agricoltura, arii e commercio. Udine, 
1771. Et dans ses Opère. Udine, 1828-31.) 



ET l'éclectisme 247 

Aug. Oncken, Der altère Mirabeau imd die œkonomische 

Gesellsehaft in Bern, 1886. 
Léon. Piemonte, Antonio Zonon. Padova, 1891, pp. 

67-80. 
A. Balletti, L'economia poliiica nelle Accademie e nei 

Congressi degliscienziati (1750-1850;. Modena, 1891. 

(Monographie consciencieuse et intéressante). 



§ 5. — l'éclectisme bureaucratique 

ET l'éclectisme DE LA CHAIRE 

A. une époque où déjà on avait tant discuté sur la 
population, l'agriculture, les manufactures, le com- 
merce, les monnaies, les banques, l'annone, les impôts, 
les emprunts, et après les travaux des publicistes et des 
philosophes, comme Locke, Hume, Montesquieu, il était 
bien naturel que beaucoup de savants eussent le désir 
de résumer, plus complètement que Melon, Ustariz, 
Ulloa, etc., la cormnv.nis ojjinio sur la science du 
commerce, que l'on appela bientôt économie d'État, 
économie civile, économie publique, économie politique, 
économie nationale. Forbonnais en France, Steuart en 
Angleterre, Justi en Allemagne, Sonnenfels en Autriche, 
Gejiovesi en Italie, l'ont fait avec un certain succès. Ces 
œuvres ont été cependant, avec raison, oubliées, parce 
que, au moment même où paraissaient ces travaux 
de compilation, qui sont une preuve du talent et de 
l'érudition de leurs auteurs, des hommes d'un tout 
autre mérite, s'appuyant sur leurs propres observations 
et sur celles d'autrui, avaient créé un système scienti- 
fique qui, rectifié en certaines de ses parties, complété 
sur d'autres, appuyé sur des bases plus solides et dé- 
pouillé des éléments hétérogènes, a formé ensuite l'éco- 
nomie moderne. 

Le premier dans l'ordre des temps, mais non du 



248 



LA REACTION LIBERALE 



mérite, est Forbonnais (1 722- 1800), l'historien des 
finances françaises. 11 laisse dans l'ombre Melon, mais 
il est encore partisan de la balance du commerce, des 
monopoles et des prohibitions qu'il défend, comme 
intendant du commerce, dans la fameuse controverse 
sur les toiles peintes, avec Vincent de Gournay, et qui 
provoqua un brillant écrit de Morellet (1758). Il loue en 
même temps le libre commerce et ne méconnaît pas les 
abus des corporations, mais il s'occupe, avant tout, de 
l'importance économique du luxe, de la rapidité de la 
circulation et de l'augmentation de la population. 

Éléments du commerce. 1754. Réimprimé plusieurs 
fois. Entièrement refondu dans les Principes et 
observations économiques, 1767. 

L'écossais sir James Steuart lui est de beaucoup supé- 
rieur, et pour l'étendue de ses recherches, et pour son 
érudition. Il expose en deux gros volumes les théories 
du mercantilisme. L'œuvre de Steuart, d'abord bien 
accueillie en Angleterre, fut complètement oubliée 
après la publication de celle de Smith. Ce n'est que plus 
tard qu'elle a été louée avec exagération par quelques 
allemands (d'abord par Hufeland en 1807, et enfin par 
Hasbach en 1891), qui ont fait de Steuart un précur- 
seur de la nouvelle science, dont il est bien plutôt la 
négation. Steuart a été plus exactement apprécié par 
Say, Kautz, Ingram, et il a trouvé dans Feilbogen un 
critique pénétrant et impartial, qui nous permet de nous 
dispenser de la lecture ingrate de son traité. Il a, il est 
vrai, quelques bonnes idées sur la population, sur les 
impôts, sur les machines, sur l'influence du marché, 
sur la distribution des systèmes de culture, etc., mais 
elles sont mêlées aux erreurs les plus étranges, et 
délayées dans des di.s.sertations fort ennuyeuses, comme 
la dissertation d'une centaine de pages sur la fabrication 



ET l'éclectisme 249 

des monnaies. Quel étrange précurseur de Smith ! 
C^est un apologiste de l'omnipotence économique de 
l'Etat ; il veut concilier la concurrence avec les corpo- 
rations, et il est partisan de la liberté des banques 
pourvu qu'elles émettent des billets inconvertibles. Il 
faut une bonne dose de pédantisme pour comparer les 
physiocrates et Smith avec un écrivain qui ne sait pas 
distinguer l'argent du capital, la valeur du prix, le 
salaire du profit. 

J. Steuart, An inquiry into the principles of political 
economy, elc. London, 1767. Deux volumes. Trad. 
en français (1789) et en allemand (1769-1772). 

S. Feilbogen, James Steuart uud Adam Smith (In 
Zeitschr. fur die ges. Staatstuiss., 1889.). 

L'abbé Antoine Genovesi (1712-1760) eut plus de 
succès, parce que ses leçons lui firent en Italie un bon 
nombre de disciples. D'une grande érudition, s'il est 
inférieur à Steuart pour sa connaissance du système 
monétaire et du systène financier, il lui est supérieur 
par la conciliation qu'il tenta entre les vieilles théories 
de Child, de Temple, de Melon, d'Ustariz, d'Ulloa et 
les théories plus récentes et plus libérales de Herbert et 
de Hume. Les Leçons de Genovesi forment plutôt une 
collection de monographies qu'un véritable traité, et les 
sujets sont rapprochés par le voisinage des pages plus 
que par celui des idées, comme l'a dit excellement 
Ferrara. Ses opinons, ajoute cet auteur, étaient vieilles 
dès leur naissance, et si c'est là un jugement un peu 
sévère, il est plus proche de la vérité que celui de 
Bianchini qui compare Genovesi à Smith. Il est vrai 
cependant que Genovesi est le plus illustre et le plus 
modéré des mercantilistes italiens. Il a su mieux que 
les autres combiner le protectionisme industriel avec le 
protectionisme agraire ; le commerce est pour lui, non 



250 LA RÉACTION LIBÉRALE 

seulement un but, mais aussi un moyen, pour la vente 
des produits des autres industries ; il distingue le com- 
merce utile (extraction des denrées et des objets manu- 
facturés et introduction des matières premières), du 
commerce nuisible (exportation des matières premières 
et importation des marchandises étrangères) et il prouve 
que le premier a besoin de la liberté plus que de la 
protection et que le second doit être prohibé ou forte- 
ment enchaîné. 

Ant. Genovesi, Délie lezioni di commercio ossia d'eco- 
nomia civile. Napoli, 1765. Deux volumes. 2* édit. 
1768-1770. Traduit en allemand (1776) et en espa- 
gnol (1785). Résumé par Tomaso Gibellini, Ele- 
menli di ecoiiomia civile. Tormo, 1805). (Voir aussi 
G. Racioppi, Antonio Genovesi. Napoli, 1871). 

A l'école de Genovesi (cfr. Gobbi, La concorrenza. 
estera, 1884, pag. 139 et suiv.) appartiennent les napo- 
litains Fortunato (1760), Strongoli (1783), Yenturi 
(1798), Zanon d'Udine (Lettere, 1756-1767), Todeschi 
de Ferrare {Opère, 1784) et Marcello Marchesini, [Sag- 
gio cVéconomia. politica,. Napoli 1793). 

Le plus important des caméralistes allemands, 
Jean Henri Justi (m. 1771), professeur au Theresœum 
de Vienne (1750-1752) et ensuite à Gœttingue, a en- 
seigné, lui aussi, les doctrimes du mercantilisme et, à 
ce point de vue, on doit le mettre un peu au-dessous de 
Genovesi et de Steuart. Son mérite principal est 
d'avoir groupé ses théories dans un ordre systématique, 
d'avoir distingué l'économie et le commerce de la 
science de la police (ou de l'administration), dont il est 
le père ; il a fait des recherches personnelles et il a 
mieux élaboré les matériaux déjà recueillis en partie 
dans le Dictionnaire de la. police de Delamare (1526). 
Il a composé le premier traité des finances qui contienne 



ET l'éclectisme 251 

une classification rationnelle des dépenses publiques, 
une théorie des revenus (trè.s complète pour les domaines 
et les régies), absolument insuffisante pour les emprunts 
publics, et un essai de coordination des principes fon- 
damentaux des impôts, avec certains développements 
sur les impôts directs (impôt territorial, industriel et 
personnel par classes) et sur les impôts indirects, et en 
particulier sur les droits dédouanes, qui sont pour lui, 
au point de vue économique, les brides dont se sertie 
gouvernement pour guider les industries de la façon 
la plus conforme au bonheur des peuples. 

Joh. H. G. von Justi, Staatsicirthschaft, odor systema- 
tische Abhandiuny aller Oekonomischen und Came- 
ral-Wissenschaften. Leipzig, 1755. Deux volumes. 
2* édit. 1758. — System des Finanzwesens. Halle, 
il66.—Polizei-Wissenschaft,il6D. (Cfr. Deutsch. 
J. H. G. von Justi, in Zeiischr. fur die ges. Staats- 
ifiss, Tiibingen, 1889 ; et en parLiculier G. Mar- 
chât, Studien ïiber die Eniwickelung der Vcrical- 
tungslehre in Deutschland. Munchen, 1885. 

Le baron Joseph de Sonnenfels (1733-1817) occupe 
en Autriche une position analogue à celle de Justi en 
Allemagne. 11 est, lui aussi, un mercantiliste ; il est 
plus libéral que Justi dans ses attaques contre les en- 
traves annonaires et féodales, mais il n'a pas su comme 
lui présenter ses théories dans un ordre systématique. 
Il a sur la question de la population une théorie ori- 
ginale ; il y voit le grand principe de la politique écono- 
mique et financière, et ainsi l'ancienne règle de la 
balance du commerce se trouve complètement modi- 
fiée, parce que Sonnenfels ne défend pas la balance 
numérique (qui se règle en argent) mais la balance 
des profits, qui permet d'occuper dans l'industrie le 
plus grand nombre d'individus. 

Vingt-cinq ans avant Sonnenfels, Jean Pierre Siiss- 



252 LA RÉACTION LIBÉRALE ET l'ÉCLEGTISME 

milch, qui avait, en se servant des travaux des arithmé- 
ticiens politiques (Graunt, Petty, Halley, Kerseboom, 
etc.) fondé la théorie statistique de la population, pro- 
fessait les mêmes principes sur la politique économique 
{Die gôttliche Ordnung in den Veranderungen des 
menschlichen Geschlechts. .1742. 2^ édit., 1761.) Le 
livre de Sonnenfels fut prescrit comme ouvrage obliga- 
toire dans les universités autrichiennes jusqu'en 1846, 
et un professeur d'Agram a même considéré comme 
nécessaire de réfuter en 1831 l'antique principe de la 
population. 

Jos. V. Sonnenfels, Grundz'àize der Polizel, der Hand- 
lung und der Finanz. Wien, 1765. Trois volumes. 
Huitième édition, 1819-1822. 

Joh. Henfner, Iniroductio in œconomiam nationalein. 
Agram, 1831. 



CHAPITRE VI 
LES PRÉCURSEURS DE LA SCIENCE 



Les auteurs dont nous avons parlé dans le chapitre 
précédent ne s'élèvent pas au-dessus du niveau des 
opinions courantes ; ils se contentent de les ordonner 
en sections et en chapitres dans des œuvres qui n'ont 
que l'apparence scientifique, et qui ne sont que l'ex- 
pression de la législation économique et financière en 
vigueur. Cependant, d'autres auteurs contemporains, 
ou même plus anciens, ont déjà découvert les germes 
plus ou moins développés des théories nouvelles qui 
vont se fondre dans le système de Quesnay ou qui four- 
niront des matériaux précieux à la science de Smith. 

Ces éléments, de valeur très inégale, sont dus à des 
économistes, à des jurisconsultes, à des politiques et à 
des philosophes, pour la plupart écossais , anglais et 
français. Ils se rapportent, en général, à la théorie de 
la production et de la distribution des richesses, mais 
ils se rattachent aussi parfois aux principes fondamen- 
taux de la science et de l'art économiques. Les anciennes 
théories du commerce, de la circulation, de la politique 
agraire et industrielle, commerciale et financière, ont 
été ainsi augmentées, corrigées et en partie aussi dé- 
molies. 

Nous allons essayer, vestigia deserere awsi, de les 
classer et de faire une critique sommaire des doctrines 
de ces précurseurs de la science ; ils sont beaucoup 



254 LES PRÉCURSEURS 

ignorés et souvent aussi appréciés avec peu d'impartia- 
lité et d'exactitude. 



.Ç 1. — LA PRODUCTION ET LA DISTRIBUTION. 

On discutait depuis des siècles sur l'importance ab- 
solue et relative des différentes industries, et on pro- 
posait des moyens pour les protéger toutes ou pour en 
favoriser quelques-unes aux dépens des autres, mais 
on ne s'élevait pas d'ordinaire, si ce n'est incidemment, 
à l'idée de l'unité de l'industrie et on ne recherchait pas 
les éléments dç la production ; personne n'avait énuméré 
les causes de ses progrès et tous ignoraient les formes 
que revêt son organisme. On avait cependant quelque- 
fois, mais de façon superficielle, parlé des avantages 
de la concurrence, même les écrivains les plus résolu- 
ment favorables aux restrictions de toute sorte les 
avaient quelquefois signalés ; l'antiquité même avait 
reconnu ceux de la division du travail ; la littérature 
scolastique du xv^ siècle avait entrevu la théorie du 
capital ; quelques écrivains du xvi^ et du xvii* siècle 
ont entrevu la loi des revenus décroissants; enfin, 
au xviii^ siècle, on trouve des adversaires (Montesquieu, 
Sonnenfels) et des partisans (Bielfeld, Steuart) de l'em- 
ploi des machines. 

La recherche fondamentale des éléments de la pro- 
duction a ses premiers et ses meilleurs représentants en 
Angleterre; ce sont deux écrivains justement célèbres, 
à ce titre et à d'autres plus importants encore (Petty et 
Locke), et un écrivain plus obscur (Asgill), déterré pour 
ainsi dire par Dugald Stewart et par quelques autres 
érudits de notre époque. 

William Petty (16231687) est un des plus illustres 
précurseurs de la statistique investigatrice, et un ad- 
versaire de la plupart des doctrines des mercantilistes, 



DE LA SCIENCE 255 

sinon de toutes. Il a été, avec Locke, un des premiers 
partisans du type monétaire unique et un des plus an- 
ciens adversaires des lois restrictives de l'intérêt. Il a 
professé que le travail est le père, c'est-à-dire le principe 
actif, et la terre, la mère de la richesse ; il a distingué 
dans la population deux classes : la classe productive 
et la classe improductive, selon qu'elles contribuent 
ou non à la production des objets utiles et matériels ; 
il a défini, enfin, la rente comme l'excédent du prix 
des denrées agricoles sur leur coût de production. 

Quantulumcumque or atract conccrning money, 1682. — 
Political anaioiny of Ireland. 1691. — A ircatise on 
taxes and contributions. 1662. Dernière édition, 
1769. — Several essays in political arithmetick, 1699. 

Cfr. W. L. Bevan, sir William Petly. Canterbury, 1893. 

Le célèbre philosophe et politique Jean Locke (1632- 
1704) doit être considéré comme un mercantiliste ; il a 
même donné une forme systématique aux erreurs de 
ce système, mais il a le mérite d'avoir perfectionné 
quelques doctrines spéciales, comme celle de la pro- 
priété, qu'il fait dériver du travail, celle de la monnaie, 
dont il combat (contre Lowndes et Barbon) les altéra- 
tions , bien qu'il exagère l'importance de la quantité 
de la monnaie et qu'il n'apprécie pas avec exactitude 
les causes de sa valeur. Il insiste sur la puissance pro- 
ductive du travail, alors que Hobbes, longtemps aupa- 
ravant, avait compté, parmi les éléments de la produc- 
tion même, la terre et l'épargne. 

John Locke, Two treaiises on government. 1690.— Some 
considérations of the conséquences of the lowering 
ofinterest, etc., 1691. — Further considérations, etc. 
1698. Trad. ital. (de G. Fr. Pagnini). Firenze, 
1751. Deux vol. — Woi-ks, 1835. Neuf volumes. 

Thom. Hobbes. De cive, 1642. — Leviathan, 1651. 



256 LES PRÉCURSEURS 

Enfin le dernier des écrivains cités, qui est un parti- 
san des banques territoriales, parle clairement de la 
terre comme de l'unique source de toute richesse. 

John Asgill, Several assertions -proved in order to create 
anothtr species ofmoney, etc. 1698. 

Il faut noter que presque tous les écrivains consi- 
dèrent que l'augmentation de la population est, dans 
tous les cas. désirable ; que les salaires tendent à se 
rapprocher du prix des denrées indispensables à l'entre- 
tien des ouvriers et qu'ils ne peuvent par conséquent 
supporter le poids des impôts directs ; que l'augmenta- 
tion de la rente territoriale et la diminution du taux de 
l'intérêt sont des symptômes de progrès économique. Il 
existe cependant sur ce dernier point d'importantes 
divergences entre les écrivains, selon qu'ils confondent 
ou non l'argent avec le capital. 

Le plus grand nombre des partisans du mercanti- 
lisme, et parmi eux quelques-uns des plus modérés, 
comme Culpeper (1641) et Child (1668), pensaient que 
le taux peu élevé de l'intérêt est la cause de l'abon- 
dance de la monnaie et ils en demandaient la réduc- 
tion. Ils invoquaient surtout la prospérité de la Hol- 
lande. D'autres, au contraire, soutenaient (Petty, Locke 
et même Montesquieu et Vincent de Gournay), que le 
faible taux de l'intérêt est l'effet et non la cause de 
l'abondance de la monnaie ; aussi étaient-ils des adver- 
saires de la fixation légale de l'intérêt. Le premier qui 
soutint cette opinion, c'est l'auteur anonyme d'un inté- 
ressant opuscule intitulé Interest of money mistaken 
(1668). D'autres écrivains enfin, après avoir réfuté l'opi- 
nion générale qui confondait le capital avec la monnaie, 
démontrèrent que le taux de l'intérêt est complètement 
indépendant de la quantité de la monnaie. Bauer a dé- 



DE LA SCIENCE 257 

montré que le mérite de cette démonstration appartient 
à Nicolas Barbon (.4 discourse of tracle, 1690) et non 
à Massie {Essay on the governing causes of the na- 
tural rate of inter est, 1750) ni à Hume (1755), auxquels 
on attribue d'ordinaire cette théorie. 

Stepli. Bauer, Xicholas Barbon lin Jahrbûchcr fiir Xaf. 
Oek. N. F. Ban cl XXI, 1890). 



§ ?. LA VALEUR ET l'iMPÔT. 

La théorie de la valeur avait été étudiée par les sco- 
lastiques qui se proposaient de déterminer le juste prix, 
et plus tard, incidemment, par tous les écrivains qui 
se sont occupés de la monnaie. Vers le milieu du siècle 
passé, elle était arrivée à un tel degré de développe- 
ment que, dans les œuvres de quelques-uns des meil- 
leurs économistes, nous trouvons déjà exposées, d'une 
façon plus ou moins concise, les théories de l'utilité, 
du coût de production, de l'offre et de la demande, et 
leurs diverses modifications et combinaisons. Nous in- 
diquerons quelques-uns des représentants de chacune 
de ces théories et nous renverrons pour des renseigne- 
ments plus complets aux excellentes monographies de 
Loria, de Graziani, de Montanari et de Zuckerkandl. 

Ach.'Loria, La ieoria ciel valore negli economisli ita- 

liani. (In Archivio giuridico, Bologna, 1882). 
Aug. Graziani, Sioria critica délia ieoria ciel valore ir 

Italia. Milano, 1889. 
A. Montanari, Coniribulo alla sioria ciel valore negli 

scriitori italiani. Milano, 1889. 
R. Zuckerkandl, Zur Théorie des Preises, etc. Leipzig, 

1889. 

L'influence de la rareté sur la valeur avait été notée 

17 



258 LES PRÉCURSEURS 

par Davanzati et mieux encore par Geminiano Monta- 
nari. Barbon (1690) en a fait une analyse plus correcte ; 
on peut le considérer, avec Galiani [Delta, moneta, 1750), 
qui est encore plus explicite, comme un précurseur de 
la théorie moderne de l'utilité finale ou de l'utililé- 
limite. Dans la même année, un anonyme toscan (Fab- 
brini), qui a été commenté par Montanari et copié par 
Franzi (1769), considérait comme éléments de la valeur 
l'utilité des choses et la difïiculté de se les procurer 
[DelU indole e qualitk naturali e civili délia moneta. 
Rome, 1750). Petty, au contraire, enseitçnait dans son 
traité des impôts (1662) que la valeur d'une chose dé- 
pend du travail dépensé dans sa production et qu'elle 
est mesurée par la durée de ce travail, tandis que Locke 
(1690), qui voit, lui aussi, dans le travail le fondement 
de la valeur, le détermine en ayant éiçard plutôt à sa 
quantité qu'à sa durée. Enfin Grotius, Puffendorf, WollT. 
Barbeirac, et quelques autres, estiment c|ue les dépenses 
de production sont le point auquel tend la valeur nor- 
male, vers lequel gravite la valeur courarxte qui sul)it 
des oscillations continues d'après le changement des 
conditions du marché. 

L'étude des phénomènes de l'incidence et de la 
répercussion des impôts, corollaires de la loi delà valeur, 
mais aussi critérium essentiel d'un bon système d'im- 
pôts, a été un autre élément de progrès pour l'écono- 
mie. Tout le mérite de ces recherches revient aux éco- 
nomistes anglais, c'est-à-dire à l'auteur anonyme de 
l'opuscule intitulé : Reasons fora llniited exportation 
of wool (1677), que Mac Culloch a retrouvé, et plus en- 
core à Locke (1691) et à Vanderlint, qui sont d'accord 
pour penser que tous les impôts se répercutent sur la 
rente territoriale. 

Locke enseigne que, dans un état essentiellement 
agricole, presque tout le poids des impôts pèse sur les 



DE LA SCIENCE 259 

propriétaires et il en déduit la nécessité d un impôt uni- 
que sur les terres, qui sera avantageux aux contribua- 
bles eux-mêmes en épargnant les dépenses de percep- 
tion. Il est complètement inutile d'essayer de faire con- 
courir aux charges de l'État les commerçants, qui 
augmenteraient les prix, les locataires, qui diminue- 
raient les loyers dûs au propriétaire, et les ouvriers, 
qui obtiendraient une augmentation correspondante de 
leurs salaires. 

W. vonOclienkowski, John Loche ah XationalœUonom. 
In Jahrbûcher fur National Oekonomie. 18" année, 
1880, pp. i3i-476. 

Une théorie identique a été exposée avec plus de 
profondeur par Jacques Vanderlint(iUone7/ a,ns\vers ail 
fliings. London, 1734 , qui est partisan de l'impôt uni- 
que, parce que la terre est la source unique des 
richesses. 

G. Ricca-Salerno, Le doitrine finanziarie in Inghiltcnn . 
Bologna, 1888, pag. 23 et suiv. 



,§ 3. L-V LIBERTÉ ABSOLUE DU COMMERCE 

Les théories restrictives, qui ont dominé pendant 
des siècles la politique économique, avaient déjà subi 
de profondes modifications grâce à l'introduction d'un 
régime de liberté partielle appliqué au commerce des 
grains sous l'influence des idées de Boisguilbert, et à la 
disparition graduelle des monopoles et des autres en- 
traves au libre exercice des industries à l'intérieur. 

D'autres écrivains portaient des coups plus décisifs 
au système mercantile et au système protecteur, qui lui 
avait succédé, en s'en prenant à leurs principes fonda- 



260 LES PRÉCURSEURS 

mentaux et en proclamant la liberté absolue du com- 
merce intérieur et du commerce extérieur. 

Il ne s'agit ni des applications partielles des princi- 
pes du libre échange, dont on a des exemples remar- 
quables, quoique temporaires, dans la politique écono- 
mique de Florence au cours de la dernière partie du 
moyen âge, ni des tentatives pour l'instaurer à ^'enise, 
ni du système relativement libéral des Pays-Bas, réfor- 
mes qui trouvent au xvi*" et au xvii" siècles des défenseurs 
théoriques dans Sassetti, Giogalli, Pierre de la Court 
(ch. V,§ 2), qui tous s'inspirent de considérations fondées 
sur l'intérêt exclusif de la classe commerçante. 

Pohlmann, Die Wirthschaftspolilik der floreniiner Re- 
naissance, und das Princip der Verkehrsfreiheit . 
Leipzig, 1878. 

Filippo Sassetti, Ragionamento sopra il coinmercio fra 
i Toscani e i Levaniini, 1577. (Publié dans ses 
Lettere. édite ed inédite. Firenze, 1855.) 

Scrittura inedita'di Simone GiogaUi, negozianLe ve- 
neto del secoloXVII. Venezia, 1856. 

Il ne s'agit pas non plus des glorifications indétermi- 
nées du libre échange, comme celles de Emeric de 
Ld.croix [Le nouveau Cy née, 1623), ni de propositions 
inspirées par l'intérêt de régions spéciales, comme 
celles de Albert Struzzi {Dialogo sobre el comercio de 
ostos reynos de Castilla, 1622, page 17) et de Diego 
Joseph Dormer {Discursos historicos politicos, 1684) 
cités par Colmeiro, ni d'autres projets partiels, cir- 
conscrits, par exemple, à l'introduction de ports 
francs, demandés en Angleterre, comme l'atteste un 
écrit anonyme cité par Bauer [Free ports, the nature 
and necessitie of them stated, 1652). 

L. Cessa, Lateoria del libero scambio nel secolo decimo- 
settiino, 1873. (Aussi in Saggi di Economia poli- 
tica. Milano, 1878, pp. 39-64). 



DE LA SCIENCE 261 

Les discussions qui eurent lieu au sujet de l'acte de 
navigation de 1651, combattu par quelques mercanti- 
listes, et notamment par l'auteur anonyme de Britannia 
languens (1680), et défendu au contraire, pour des 
raisons politiques, par des écrivains très libéraux, 
comme l'était l'auteur des très importantes Considéra- 
tions on the East India trade (1702), conduisirent à 
un examen plus approfondi de tout le système restrictif. 
Ce système fut réfuté dans ses bases théoriques par 
Nicolas Barbon (A discourse of trade, 1690), qui dé- 
montre que l'importation des marchandises étrangères 
provoque nécessairement l'exportation des produits na- 
tionaux, théorie qui étonne chez un auteur favorable non 
seulement aux droits compensateurs, mais même à la 
fixation légale de l'intérêt et aux altérations monétaires. 

La démonstration explicite des avantages du libre 
échange est due à un économiste anglais et à un écono- 
miste français qui ont écrit à un demi siècle d'inter- 
valle l'un de l'autre et qui ont étudié ce problème non 
plus à un point de vue particulier et national, mais au 
point de vue général et cosmopolite. 

Sir Dudley North, dont l'importance a été signalée 
par Roscher et plus encore par Janschull (Le libre 
échange anglais, vol. I, Moscou, 1876, pp. 97-112), 
qualifie le mercantilisme d^aberration politique. Il 
part de cette idée que la monnaie est une marchandise 
qui se distribue naturellement entre les différentes 
nations selon leurs besoins respectifs, manifestés par 
le mouvement des prix, et il s'appuie en outre sur 
la solidarité des intérêts entre les différentes classes 
sociales, comme entre lés différents États, pour procla- 
mer que la liberté industrielle et commerciale absolue 
est l'unique moyen d'arriver à la richesse. 

Sir Dudley North, Discourses upon trade. London, 1691 • 



262 LES précurseurs] 

(Réimprimé à un petit nombre d'exemplaires à 
Edimbourg, 1822 et à Londres, 1846 . 

Une importance éji^ale doit être attribuée au paladin 
franc-ais de la liberté économique, le marquis Fiené Voyer 
d'Argenson (1094-1757). Il est l'auteur d'ouvrages poli- 
tiques et d'écrits économiques, inédits pendant plus 
d'un siècle, et d'un très important article publié en 
1751 dans le Journal Œconomique pour réfuter la 
Dissertazione sul coinmercio de Belloni, que défen- 
daient les rédacteurs de ce journal. D'Argenson. dont 
les doctrines ont été récemment exposées par Oncken 
ÇDie Maxime laissez faire, etc. Bern, 1886, pp. 55-80) 
est l'auteur de la maxime ne pas trop gouverner et 
du fameux laissez faire, considéré comme le grand 
principe de la politique économique. Pour lui le pas- 
sage des marchandises d'un Etat dans un autre devrait 
être libre, comme Tair et l'eau ; toute l'Europe ne de- 
vrait être qu'une seule foire ; laliberté constitue Téqua- 
tion, la police, la balance du commerce ; laissez faire, 
rnorhleUj laissez faire ! 

Anonyme, Lettre à l'auteur (Belloni . In Journal (Eco- 
nomique. Avril 1751. Réimprimé avec la réponse 
dans la Collection de Custodi. P. Nov, tom. II 
pp. 133-153 . 

Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argcnson, etc. 
Paris, J858, 



,^' 4. — l'école écossaise 

Un autre groupe d écrivains a contribué, d'une 
façon différente et jusqu'ici peu remarquée, aux pro- 
grès de l'économie, moins par la qualité des doctrines 
qu'ils ont professées que par la façon dont ils les ont 
enchaînées, en les introduisant dans l'enseignement 



DE LA. SCIENCE 263 

d'une science qui avait déjà plus d'un siècle d'exis- 
tence. On doit à ces écrivains la première tentative de 
réduire en système les principes de la circulation et 
en partie aussi ceux de la distribution des richesses. 
C'est un point sur lequel nous avions appelé l'attention 
dès 1876 et qui a été éclairci par Hasbach dans deux 
excellentes et érudites monographies, et par Bonar 
dans un ouvrage magistral. 

W. Hasbach. Die philosophischen Grundlagen der von 

F. Quesnay uvd Ad Smiih begrùndelen polUischen 

Oekonomie. Leipzig, 1890. — Uittersuclumfjenûber 

Adam Smith und die Entwicklung der poUlischen 

■ Oekonomie. Leipzig, 1891. 

James Bonar, Philosophy and polilical economy, etc, 
1893. 

Tandis que dans les écoles on maintenait la division 
de la philosophie pratique (faite nar les anciens Grecs), 
en trois parties, l'éthique, la politique et l'économie, 
entendue dans le sens d'économie privée, (que Morhof, 
Thomasius et d'autres en Allemagne désiraient voir 
enseignée par des professeurs spéciaux), les créateurs de 
la nouvelle science du droit naturel, c'est-à-dire Gro- 
tius (De jure belliac pacis, 1638), Puffendorf (De offi- 
cio hominis etcivis, 1672. Trad. en français par Bar- 
beyrac, 1728) et leur prolixe continuateur Wolff f Jus 
naturx, 1741-49. — Institutiones, etc., 1750) dévelop- 
paient dans un ou deux chapitres de leurs œuvres les 
théories de la valeur, du prix, de la monnaie, des sa- 
laires et de l'intérêt, dont ils s'occupaient à l'occasion de 
la recherche des principes de l'égalité et de la jus- 
tice dans les contrats. 11 faut remarquer cependant que 
l'étude économico-juridique de la valeur, de la mon- 
naie et des contrats, ce que Hasbach n'a pas formelle- 
ment indiqué, commence avec les théologiens et Iss 



264 LES PRÉCURSEURS 

canonistes du moyen-âge ; ils se sont occupés, en effet, 
du juste prix et de l'équité contractuelle et ils ont dis- 
tingué les pactes licites des pactes viciés par l'usura- 
ricipravitas. Aussi serait-il fort intéressant de rechercher 
dans les théologiens précurseurs de Grotius, que con- 
naissent bien les historiens du droit, les modifications 
que la doctrine de la justice absolue dans les contrats 
devait subir en devenant une partie du droit naturel. 

Ces théories encore imparfaites et professées (cela est 
important à relever) par des écrivains allemands imbus 
des maximes du système mercantile n'auraient pu être 
d'aucune utilité pour notre science si elles n'avaient été 
transportées dans l'atmosphère, économiquement plus 
respirable, d'un pays, où, petit à petit, des hommes 
d'une toute autre envergure que les caméralistes alle- 
mands avaient déjà développé et ordonné beaucoup 
mieux ce système encore embryonnaire. Ce lut la tâche 
de l'école de la philosophie écossaise dont le chef, 
François Hutcheson, qui professa, de 1730 à 1746, la 
philosophie morale à l'Université de Glasgow, eut pour 
élève Adam Smith. Hutcheson utilisa pour son ensei- 
gnement l'ouvrage de Puffendorf, qui avait été traduit 
en anglais par son prédécesseur Carmichsel (1718). Il 
conserve, mais en lui faisant une place plus large avec 
des matériaux anglais, la partie économique, et il cor- 
rige la philosophie avec les principes de Schaftesbury, 
et la politique avec les doctrines libérales de Locke, 
qu'il substitue à l'absolutisme de Hobbes. Hutcheson 
divisait son cours (comme plus tard Smith) en théologie 
naturelle, éthique, jurisprudence (qui comprenait l'é- 
conomie) et politique. Longtemps après, Adam Fer- 
guson, professeur à Edimbourg, qui survécut à Smith, 
modifia l'ordre des matières, en séparant l'économie 
de la jurisprudence, et en subdivisant la politique en 
political law, qui traite des national institutions, et 



D"E LA SCIENCE 265 

en public opconomy, qui s'occupe des national re- 
sources (people, wealth, revenue). 

F. Hutcheson, Philosophiae moralis inslitutio compen- 
diaria, etc. Rotterdam, 1745. — System of moral 
philosophy, 1755 (posthume). 

Ad. Ferguson, Institutes of moral philosophy. 2<= édit. 
Edinburgh,1773. — Principles of poUtlcal and mo- 
ral sciences, 1792. 

Hutcheson, malgré ses idées sur la liberté naturelle 
et les droits innés, est un partisan décidé du mercanti- 
lisme. Ce qui est digne d'être noté, c'est la façon systé- 
matique dont il a traité des théories de la valeur, du 
prix, du commerce, des monnaies et de l'intérêt, sans 
parler de ses idées sur le travail comme principal 
élément productif, et sur la mesure de la valeur ; sur 
ces derniers points il avait pour prédécesseurs Petty et 
Locke. L'influence que Hutcheson a exercée sur 
Smith a été devinée par Cousin, et il est facile de le 
constater si l'on compare la façon dont tous deux com- 
mencent l'analyse des phénomènes économiques. 



§ 5. — LES PRÉCURSEURS IMMÉDIATS 

Les vérités fondamentales de la science et les règles 
de l'art économique ont été très convenablement éla- 
borées par deux écrivains dont le premier (Cantillon) 
doit être étudié en relation avec Quesnay, et le second 
(Hume) en relation avec Smith. 

Richard Cantillon, dont se sont occupés récemment 
Jcvons et Higgs, fut un banquier très expert. H est né 
en Angleterre d'une famille irlandaise ; il a longterafps 
vécu à Paris où il a été en relation d'affaires avec haw. 
Il est mort assassiné à Londres en 1734. Son Essai sur 



266 LES PRÉCURSEURS 

la nature du commerce a été composé après 1730; il 
n'a été publié qu'en 1755. Il a circulé en manuscrit et il 
a été connu par Mirabeau, qui s'en est servi largement 
pour le premier volume de son Ami des homynes (1756). 
Il a été loué par Quesnay, Smith, Condillac, copié 
presque à la lettre par M. Postlethwayt (Great Bri- 
tain's true System, etc., 1757) et suivi fidèlement dans 
la première partie du livre de Harris [Essay upon mo- 
ncy and coins. London, 1757-1758), qui ne le cite pas 
davantage. 

Essai sur la nature du commerce en général. Traduit 
de Tanglais (traduction supposée). Londres (Pa- 
ris) 1755. Réimprimé dans le 3" volume de la 
traduction française des Discours 'politiques de 
Hume faite par De Mauvillon (Amsterdam, 1755). 
Traduit et mutilé, sous le faux nom de Philippe 
Cantillon, sous le Wlve Analy sis of trade (London, 
1759). Traduction italienne. Venise, 1767. (Le textfr 
français a été réimprimé avec soin par le pro- 
fesseur Dunbar. Boston, 1892). 

U Essai de Cantillon, que Jevons considère comme le 
premier traité systématique, le berceau véritable de l'é- 
conomie politique, est divisé en trois parties. Dans la pre- 
mière il parle du travail et de la terre, comme éléments de 
la production, et de leur proportion (d'après Petty) ; de 
la théorie de la valeur normale et de la valeur cou- 
rante, de la population, des métaux précieux, consi- 
dérés comme la meilleure matière monétaire ; ses dé- 
monstrations sont faites avec une précision et une 
clarté remarquables. Dans les chapitres VII et VIII on 
trouve en germe la doctrine de Smith sur les causes delà 
différence des salaires dans les différentes profe.ssions, 
et dans le chapitre XII celle de Quesnay sur la dépen- 
dance qu'il y a entre les différentes classes sociales et 
les propriétaires. Dans la seconde partie, qui est un 



DE LA SCIENCE 267 

petit traité sur la monnaie, il faut signaler particulière- 
ment son étude sur les causes de la différence des prix 
dans les grandes villes et dans les campagnes, et son 
étude des effets que produit sur les salaires et sur le prix 
des marchandises la découverte de nouvelles mines 
d'or et d'argent (ce sujet a été étudié de nos jours par 
Cairnes dans deux excellents essais). La troisième con- 
tient une théorie des paiements internationaux et une 
analyse des spéculations sur le cours des changes, qui, 
au dire de .levons, pourrait sembler être un extrait de 
l'œuvre classique de Goschen. 

W. S. Jevons, R. Coniilloa and ihe naiionalily of Po- 

liiiral Economy (In Contemporary Beview. Janvier, 

1881). 
H. Higgs. R. C'intillon iThe Economie Journal. Vol. l. 

juin 1891). 
St. Bauer, v° Contillon (dans la 2« parLie du Dictianon/ 

(if poltticni Economy de R. H. Inglis Palgrave. 

London, I892j. 
H. Higgs, CantiUon's place in économies (In Quarierty 

Journal of économies. Boston, juillet 1892). 

Les questions économiques, étudiées d'ordinaire 
dans des opuscules de circonstance ou dans des ouvrages 
sur les sciences philo.sophiques et juridiques, commen- 
cèrent, vers le milieu du xviii^ siècle, à éveiller un inté- 
rêt beaucoup plus grand et plus général après que quel- 
ques écrivains les eurent considérées au point de vue 
politique, comme le fît Montesquieu [Esprit des lois, 
17'i8-i9), qui étudia les institutions financières dans 
leurs relations avec les formes de gouvernement, ou dans 
leurs rapports avec le progrès de la civilisation. Bien 
que ces écrivains ne soient pas tous dégagés de la théorie 
mercantiliste, ils lui portèrent de rudes coups. Le préjugé 
vulgaire de la .suprématie de l'argent a été combattu par 
le philosophe Berkeley [The Querist, 1735-1 737), à l'aide 



268 LES PRÉCURSEURS 

de quelques questions habilement posées, mais il est 
grand partisan du papier monnaie ; par Mathieu Decker 
{An essay on the décline of the foreign trade, 1744) 
et mieux encore par Josias Tucker (m. 1799) dans plu- 
sieurs écrits sur des sujets spéciaux C-^dvsintages and 
disadvantages of France and Great Britain 1750. 
— Four tracts, 1754). dont un {Reflections on the na- 
turalisation of foreign 'protestants, 1755) a été traduit 
par Turgot sous un autre titre. Mais c'est David Hume 
{1711-1756) qui attira plus que tous les autres, par sa 
célébrité comme historien et comme philosophe, par 
l'exquise élégance de son style, l'attention publique sur 
les controverses de l'économie politique. Il a été tenu 
en haute estime par Adam Smith qui, déjà initié aux 
recherches économiques par Hutcheson, dut subir l'in- 
fluence des idées plus avancées de son ami lorsqu'il fut 
chargé de l'enseignement de la philosophie morale. 

Il est assez difficile de porter un jugement exact sur 
la place qui revient à Hume. Certainement il n'a pas 
fonde l'économie politique, comme l'ont prétendu ses 
biographes Walckenaër et Burton. Quelques criti- 
ques peu impartiaux l'ont préféré à Smith (lord Brou- 
gham, Skarzinski), d'autres (Diihring) l'ont mis sur la 
même ligne ; Feilbogen a montré ses erreurs dans un 
excellent travail, le meilleur qui ait été écrit sur ce su- 
jet. Si on les compare au petit ouvrage, systématique et 
techniquement profond, de Cantillon, les Essais de 
Hume, publiés sous le titre significatif de Political 
Discourses en 1752, et complétés en 1753, manquent 
évidemment d'unité et de cohérence ; ils parlent des 
théories de la population, du luxe, de la circulation 
(commerce, monnaie, intérêt, balance du commerce, 
jalousie dans le trafic) et des finances (impôts et dette pu- 
blique), mais ils ne disent rien du capital, de la valeur, du 
salaire, etc. Ils sont inspirés par des principes libéraux, 



DE LA SCIENCE 269 

par un amour ardent du progrès, mais ils énoncent, 
souvent sous une forme dubitative et mêlées à quelques 
paradoxes, des vérités déjà démontrées par d'autres et 
d'une façon plus satisfaisante à l'aide d'arguments pure- 
ment économiques, tandis que l'objet principal de Hume 
est évidemment de combattre les préjugés populaires 
et de démontrer l'influence du commerce sur la civili- 
sation. Il faut noter que les Essais de Hume, connus et 
exaltés même par les économistes de profession, ne suf- 
firent pas à les persuader de leurs erreurs, qui ne leur 
parurent pas réfutées par des arguments assez persua- 
sifs. L'allemand Darjes, l'italien Genovesi, l'écossais 
Steuart, étudient Hume et restent mercantilistes. Tur- 
got, lui-même, admire Hume, mais il croit le commerce 
stérile. 

D. Hume, Political discourses. London, 1752. — Essays 
and Ireaiises on several subiects. 1753. (Traduits à 
plusieurs reprises en français, en italien, en al- 
lemand, etc.). 

S. Feilbogen, Smith und Hume (In Zeitschrift fur 
die ges. Siaalsiviss. 26" année. 1890. pp. 695-716). 



CHAPITRE VII 
LE SYSTÈME PHYSIOGRATIQUE 



Le mérite insigne d'avoir créé un système scienti- 
fique d'économie politique, ou mieux de droit philoso- 
phique social, considéré principalement au point de vue 
économique, c'est-à-dire un système déduit d'un petit 
nombre de principes et parfaitement homogène, qui em- 
brasse l'économie pure et la politique économique et 
financière, appartient, sans .doute aucun, à un homme 
de génie, François Quesnay, le chef de l'école qui sest 
appelée d'abord, par antonomase, l'école des économistes 
et qui, après 1768, prit le nom de physiocratique parce- 
qu'elle croyait à l'empire des lois naturelles. Ce sys- 
tème, bien qu'il ait été esquissé en partie par Cantillon 
et qu'il soit composé d'éléments fournis par Boisguil- 
bert, Petty, Locke, Vanderlint, doit être considéré 
comme nouveau, parce que son auteur aélhninéde nom- 
breuses contradictions et l'a enrichi d'analyses origi- 
nales sur le capital, le produit brut et le produit net, et 
sur les rapports entre la population et les subsistances. 
L'histoire de la physiucratie, et celle des nombreux 
ouvrages dans lesquels ce système se trouve exposé, 
commenté, combattu et défendu, présente par consé- 
quent un grand intérêt. Elle a été faite, pour partie, dans 
plusieurs monographies, qui ne sont pas toujours im- 
partiales et qui ne donnent pas une connaissance suffi- 
santes des sources, dont beaucoup sont encore iné- 
dites. 



272 LE SYSTÈME 

Notice abrégée des différents écrits modernes sur la 
science de l'économie politique. In Ephémérides du 
citoyen, eic. Paris, 1769 (Matériaux abondants, 
mais pas toujours sûrs). 

Un choix des meilleurs ouvrages de l'école physio- 
cratique a été fait par E. Daire dans la Collection des 
principaux économistes (Paris, 1846, 2 volumes), et 
par F. Ferrara dans la Biblioteca aelV Economista, 
(vol. I. Torino, 1850), avec de bonnes notes biogra- 
phiques et critiques. Daire est toutefois un juge trop 
bienveillant, et Ferrara un juge trop sévère. 

G. Kellner, Zur Geschichte des Physiocraiismus. Gôttin- 
gen, 1847. 

Jos. Garnier, W Physiocrates, dans le vol. II. (1853) 
du Dictionnaire de r Economie politique de Coque- 
lin. 

L. de Lavergne, Les économistes français du xvni^ 
siècle. Paris, 1870 (Élégantes biographies). 

G. Schelle, Du Pont de Nemours et l'école physiocra- 
tique. Paris, 1888. (Contient beaucoup de notices 
intéressantes sur l'histoire externe du système). 



§ 1. — L'école de Quesnay. 

François Quesnay (1694-1774) était le fils d^un avocat 
propriétaire foncier, et il fut lui-même un agriculteur 
passionné. Il exerça. la médecine et écrivit une œuvre 
remarquée sur la physiologie ; appelé à Versailles, il 
devint le médecin de Louis XV et de madame de Pompa- 
dour, qui le protégea particulièrement. Etranger aux 
intrigues de cour et tout entier à l'étude, il écrivit pour 
V Encyclopédie de Diderot et d'Alembert les deux ar- 
ticles fermiers (1756) et grains (1757), qui contiennent 
les germes de son système, et il en composa d'autres, 
hommes (récemment découvert par Bauer), intérêt de 



PHYSIOGRATIQUE 273 

Vargent et impôts jusqu'ici inédits, qu'il avait repris 
lorsque V Encyclopédie , prohibée parle gouvernement, 
était devenue une publication clandestine. Le fameux 
Tableau économique a été imprimé mais non publié 
en 1758. Dans sa première comme dans sa seconde 
édition, fort modifiée, de trois exemplaires seulement 
(dont un a été découvert également par Bauer), il contient 
un tableau numérique qui décrit la circulation et la dis- 
tribution des richesses entre les différentes classes socia- 
les, accompagné de quelques commentaires (Extrait 
des Economies royales de M. de Sully), qui ont été 
ensuite développés sous le titre de Maximes générales 
du gouvernement économique cVun royaume agricole 
et insérés dans la Philosophie rurale de Mirabeau 
(1763). Il écrivit aussi d'autres opuscules, le Problème 
économiciue et le Second problème économique, le 
Droit naturel {il^S), qui fait connaître ses idées philo- 
sophico-juridiques^ et enfin les Dialogues sur le com- 
merce et les travaux des artisans, dans lesquels il dé- 
fend ses doctrines et fait mieux connaître sa méthode. 

Phijsiocratie, etc, recueil publié par Du Pont. Leyde et 
Paris, 1767-1768. 2 volumes. (Réimprimé à Yver- 
don, 1768. 6 volumes.) 

Fr. Quesnay. Œuvres économiques et philosophiques 
avec une introduction et des notes par Auguste 
Oncken. FrankfurL a M., 1888 (Edition préléra- 
ble à celles de Du Pont et de Daire et enrichie de 
notes). — D'aulres ouvrages et des lettres de 
Quesnay seront prochainement publiées par 
Bauer, qui en a publié un compte rendu dans les 
Jahrbùcher fur Nat. Oekonomie . N. F. vol. XXI. 
août 1890. 

Le plus ancien et le plus fervent disciple de Quesnay 
a été le marquis Victor de Mirabeau, auteur de nom- 
breux ouvrages, écrits dans un style prolixe et dccla- 

18 



274 LE SYSTÈME 

matoire. Dans les premières parties de son Ami des 
hommes ou traité de la jjopulation (Avignon, 1756), 
il soutenait l'ancienne doctrine sur la population et 
faisait l'apologie de la petite culture, qui occupe un plus 
grand nombre de paysans. Converti à la pliysiocratie, 
il publia d'autres volumes, commenta le sybillin Ta- 
bleau économique {il QO), dont Bandeau (1770) donna 
plus tard une meilleure explication ; il écrivit ensuite 
la Théorie de Vimpôt (1760), qui fournit, avec un mé- 
moire de Saint-Péravy [Mémoires sur les effets de 
l'impôt indirect, 1768), un bon résumé des doctrines 
financières du maître ; plus tard les Economiques (1769) 
et enfin la Philosophie rurale ou économie générale 
et politique de l'agriculture (1763), qui est son meil- 
leur ouvrage. 

Après lui, par l'ancienneté et par son zèle à faire 
connaître le système , vient Pierre Samuel Du Pont 
(1739-1817), le dernier survivant de l'école, qu'il dé- 
fendit contre Say qui, comme Smith et beaucoup d'autres 
(y compris Turgot), l'appelait une secte à cause de 
l'inflexibilité avec laquelle les élèves défendaient les 
opinions du maître. Du Pont a le mérite d'avoir com- 
battu, (il y fallait un certain courage), les assignats et 
d'avoir contribué aux sages réformes financières de 
l'Assemblée constituante, dans laquelle on lui donna 
le nom de Nemours pour le distinguer d'un homonyme. 
Ami de Turgot, il l'a soutenu dans ses réformes ; il fut 
collaborateur et directeur des deux revues physiocra- 
tiques, \eJournalde l'agriculture, du commerce et des 
finances (1765-1766), et les Ephémérides du citoyen 
(1766 etsuiv.). dans lesquelles il publia un très grand 
nombre d'articles, écrits parfois un peu à la légère. 
Schelle a parlé de ses œuvres dans la monographie 
que nous avons citée plus haut. 

Les meilleurs interprètes de la pliysiocratie ont été. 



PHYSIOCRATIQUE 275 

sans aucun doute, Mercier de la Rivière, Baudeau et 
Letrosne, sans parler des disciples de moindre impor- 
tance, Abeille, Condorcet, Bosnier de FOrme, Bigot de 
Sainte-Croix, Chastellux, l'abbé Morellet, c|ui (avec 
Mercier et Baudeau) délendit contre Galiani la liberté 
absolue du commerce des blés, etc., etc. 

Mercier de la Rivière, intendant à la Martinique, est 
l'auteur d'un ouvrage que Smith (il est inexact que ce 
.soit, comme il le dit, un petit ouvrage), considère 
comme le meilleur exposé de la physiocratie. En réalité, 
si on le lit en entier dans ses quarante-quatre chapitres 
(et non dans les dix-huit reproduits par Daire) on y 
trouve une analyse fidèle de la partie philo.sophique du 
système et un exposé des idées politiques de ceux de 
ses partisans qui créèrent la fameuse doctrine du des- 
potisme légal, que d'autres (comme Turgot et Du Pont) 
ont nettement repou.ssée . 

Mercier de la Rivière. V ordre naturel et essenliei des 
sociétés politiques, l'aris, 1767. A été l'occasion de 
la fameuse satire de Voltaire (qui d'ailleurs avait 
beaucoup de respect pour Quesnay et admirait 
Turgot) intitulée : Llwmme aux quarante écus. 

Nous devons à l'abbé Beaudeau, d'abord adversaire, 
puis un partisan ardent de la physiocratie, beaucoup 
d'articles intéressants dans les Ephémérides du ci- 
toyen et un résumé des doctrines de Quesnay, préférable 
à ceux de Mirabeau, de Du Pont et de Mercier, pour sa 
clarté, sa méthode et quelques développements origi- 
naux. 

Abbé N. Baudeau, Première introduction à la philoso- 
phie économique ou analyse des états policés. Paris, 
1771. 

Il faut citer encore Letro,sne, l'auteur d'une réponse 



276 LE SYSTÈME 

quelquefois peu heureuse, à l'œuvre mémorable (1776) 
dans laquelle Condillac réfutait la doctrine de l'impro- 
ductivité des manufactures et du commerce. Dans le livre 
de Letrosne (De l'ordre social, 1777), il faut signaler la 
seconde partie (Z>e ri72feréisoc/aZ), qui contient quelques 
bonnes observations sur la monnaie et sur la circula- 
tion. 



^' '> 



— TURGOT 



Anne-Robert-Jacques Turgot, baron de l'Aulne, 
(1727-1781), longtemps intendant à Limoges et, pen- 
dant près de deux ans (1774-1776), ministre de 
Louis XVI, est aussi célèbre pour ses ouvrages que pour 
ses sages réformes. Il s'efforça de réorganiser les finan- 
ces et de débarrasser l'agriculture, les manufactures 
et le commerce des entraves séculaires qui les oppri- 
maient ; ces réformes furent bientôt après rapportées. 
Le ministre tomba, victime de la faiblesse du roi, des 
intrigues de la cour, de l'opposition des classes privi- 
légiées et en partie aussi parce qu'il s'était trop hâté et 
qu'il avait imprudemment négligé les tempéraments 
nécessaires à l'introduction sans secousses d'un nouvel 
ordre de choses (Foncin, Essai sur le ministère de 
Turgot. Paris, 1887). 

Comme économiste, Turgot mérite une place- à part 
pour la variété et la solidité de ses connaissances et 
pour la multiplicité des sujets qu'il a discutés dans ses 
œuvres et dans ses mémoires officiels. Ses œuvres ont 
été recueillis par Du Pont [Œuvres de Turgot 1809- 
1811, 9 volumes) et par Eug. Daire(1844, 2 volumes). La 
sobriété, l'ordre et la clarté de son exposition, Texcel- 
lence de sa méthode, sa répugnance à suivre en tout 
et pour tout les opinions du maître, ne permettent pas 
de ne voir dans Turgot qu'un disciple de Quesnay, 



PHYSIOGRATIQUE 277 

bien qu'il professe au fond les mêmes doctrines, et qu'il 
ne se soit pas dégagé (comme on l'a parfois prétendu à 
tort) des erreurs de l'école, dont il ne voulait pas être 
considéré comme un partisan. L'étude de ses œuvres 
est facilitée par de nombreuses monographies, de va- 
leur différente, écrites parfois dans des vues apologé- 
tiques. 

'A. Batbie, Turgot philosophe, économiste et administra- 
teur. Paris, 1861. 

A. Mastier, Turgot, sa vie et sa doctrine. Paris, 1861. 

Tissot, Turgot, sa vie, son administration et ses ou- 
vrages. Paris, 1862. 

H. v. Scheel, Turgot als Nationcdœkonom (In Zeitchr. 
fur die ges. Staatswiss. de Tubingen, 24" année. 
1868, pp. 243-270). 

Fr. v. Sivers, TurgoVs Stellung in der Geschichie der 
Nationalôkonomie {InJahrb. fur Nat. Œk. d'Hiide- 
debrand. Jena, 1874, pp. 145-208j. 

A. Neymarck, Turgot et ses doctrines. Paris, 1885. 2 
volumes. 

L. Say, Turgot. Paris, 1887. 

P. Feilbogen, Smith und Turgot. Wien, 1893. 

Parmi ses travaux sur des sujets spéciaux, il faut 
citer sa lettre à l'abbé Cicé sur le papier monnaie (1749) 
dans laquelle, à peine âgé de 20 ans, il combat les 
sophismes de Terrasson, disciple de Law ; le fragment 
valeur et monnaies (1770), destiné au. Dictionnaire du 
commerce de son ami Morellet; le très célèbre mémoire 
sur les -prêts d'argent (1769) ; son mémoire sur les 
mines et carrières (1770) ; ses lettres brillantes sur 
la liberté du commerce des grains (1770), qui sont 
un véritable chef d'œuvre ; enfin ses nombreux écrits 
sur V impôt, et ses rapports officiels sur la perception 
de la taille, qui lui donnèrent l'oecasion de parler du 
capital, des salaires, de la rente, des emprunts 
publics, etc. 



278 LE SYSTÈME 

Les Réflexions sur la formation et la distribution 
des richesses, écrites en 1766, et publiées à la fin de 
l'année 1769, dans les Ephéinérides du citoyen avec des 
modifications arbitraires de Du Pont, supprimées seu- 
lement dans quelques unes des éditions postérieures, 
doivent être considérées comme une explication claire 
et élégante des doctrines des physiocrates, mais elles 
marquent aussi un progrès notable dans l'histoire de 
la science, parce que Turgot a su séparer l'étude de 
l'économie de celle du droit, séparation qui n'existe pas 
dans les ouvrages de Mirabeau, de Mercier, de Beau- 
deau, etc. ; il a ainsi composé le premier traité scien- 
tifique d'économie sociale et il a adopté, comme l'indique 
le titre, la classification qui a été plus tard adoptée. 

Il recherche la genèse historique et rationnelle des 
faits économiques, et il voit dans la distribution inégale 
de la propriété foncière la cause principale du progrès 
économique. En mettant en contact par l'échange les 
diverses économies individuelles, elle oblige ceux qui ne 
possèdent pas de terre à vendre des produits et à rendre 
des services aux propriétaires dont ils cultivent les fonds, 
et cela en parcourant les cinq stades de l'esclavage, de 
la servitude, du vasselage, du colonat et du fermage. 
La nécessité de l'échange est l'origine de la valeur 
estimative et objective, mesurée par la monnaie, c'est- 
à-dire par la forme la plus commune du capital, dont il 
examine les diverses fonctions dans leurs rapports avec 
l'industrie. 11 explique les rapports économiques entre 
les propriétaires, les cultivateurs, les artisans, les com- 
merçants et les protessions libérales, en appréciant 
leurs services, directs et indirects, et en déterminant 
les parts qu'ils reçoivent dans la distribution. Il s'arrête 
spécialement à rechercher la nature de l'intérêt du 
capital ; il est partisan de la liberté de l'intérêt et il la 
justifie par cette raison que l'emprunteur, avec la 



PHYSIOCRATIQUE 279 

somme prêtée, peut acheter un fond qui peut lui donner 
un profit, qu'il doit partager avec le prêteur. Ces fines 
analyses purement économiques et leur enchaînement 
.savant marquent le passage de Quesnay à Smith et 
constituent le mérite principal de Turgot qui, cepen- 
dant, est inférieur à Tun et à l'autre en orisfinalité. 



§ 3. LES BASES DU SYSTEME 

Les théories des physiocrates forment un système de 
droit public économique, combiné avec une analyse de 
la production et de la distribution des richesses, d'où ils 
déduisent, avec une logique parfaite, quelques pré- 
ceptes de politique économique et financière. 

Le droit économique de Quesnay a son fondement 
dans le concept d'un ordre naturel, qui se rattache, 
bien que d'une façon un peu extrinsèque, à la philo- 
sophie de Malebranche [Traité de la. morale, i6(S4),cité 
comme une autorité dans la préface de la Philosophie 
rurale de Mirabeau, et il est en pleine harmonie avec 
les théories alors courantes sur la félicité de l'état de 
nature, plus tard vicié par les institutions humaines. 
Par là, Quesnay donne la main à Rousseau, sans ac- 
cepter cependant la doctrine du contrat social et celle 
de la souveraineté du peuple. D'ailleurs, le système de 
Quesnay diffère de celui de Grotius, Puffendorf et Hut- 
cheson, ([ui développent leurs idées économiques dans 
un ou deux chapitres de la théorie des contrats synal- 
lagmatiques, comprise dans le droit privé, tandis que les 
physiocrates étudient le droit de propriété et la liberté 
du travail et du commerce presque toujours dans leurs 
rapports avec le droit public. L'ordre naturel est, pour 
l'école de Quesnay, un complexus de lois (au sens juri- 
dique du mot) qui, par la volonté divine, gouvernent 



280 



LE SYSTEME 



le monde et forment une espèce de code éternel et uni- 
versel, dont les dispositions sont gravées, d'une façon 
(''vidente, dans la conscience de chacun, et doivent 
être respectées par les lois positives qui, selon Du Pont, 
ne sont que de simples actes déclaratifs des lois natu- 
relles, conséquences nécessaires des besoins de 
l'homme, de la diversité de leurs aptitudes et de la né- 
cessité d'appliquer les capitaux à la terre. 

L'analyse de la production (territoriale) qui se ratta- 
che à la théorie de la distribution du produit net 
(expliquée avec des chiffres hypothétiques dans le 
Tableau économique), débute par une classification 
originale des capitaux, qui comprennent les « avances 
primitives », c'est-à-dire le capital fixe (outils, bestiaux), 
et les « avances annuelles », c'est-à-dire le capital cir- 
culant (semences, engrais) du cultivateur. Le résidu 
qu'on obtient en déduisant du produit brut les dépenses 
de culture (reprises), qui comprennent aussi les gains 
des producteurs (fermiers, métayers, salariés), constitue 
le « produit net », c'est-à-dire l'augmentation annuelle 
de la richesse nationale, qui sert aux besoins de l'Etat et 
à l'augmentation du capital. Au point de vue écono- 
mique, la société se compose de trois classes, celle des 
producteurs, qui exercent, pour leur compte ou celui 
d'autrui, l'industrie territoriale (agraire ou extractive) ; 
la classe stérile (que Turgot appelle la classe stipendiée), 
constituée par les commerçants qui transportent, et par 
les artisans qui transforment la richesse, mais n'en aug- 
mentent pas la quantité (Letrosne), et par les professions 
libérales, qui rendent elles aussi des services utiles et 
quelquefois nécessaires, mais n'accroissent pas le pro- 
duit net (Quesnay et Turgot), parce que la valeur 
ajoutée aux matières premières correspond à celle qui 
est consommée (outils, matières auxiliaires, salaires) 
dans la production ; enfin la classe des propriétaires 



1 



PHYSrOCRATrOUE 281 

(appelée la classe disponible par Turgot), qui vit sans 
travailler et reçoit le produit net comme compensation 
des capitaux incorporés dans le sol. 

La politique économique des physiocrates est très 
simple et de caractère négatif, parce qu'elle se résume 
dans l'aphorisme laissez faire, laissez X)àsser, c'est-à- 
dire dans la liberté illimitée, qui est conforme à l'ordre 
naturel ; grâce à elle chaque producteur, guidé par son 
intérêt personnel, contribue à la prospérité générale sans 
qu'il soit besoin d'aucune ingérence gouvernementale. 
Mais l'école de Quesnay, quand elle veut montrer les 
avantages économiques de la liberté industrielle et com- 
merciale, se sert d'arguments bien différents de ceux 
des libre-échangistes modernes. Elle invoque la liberté 
parce qu'elle espère que, grâce à la concurrence, les dé- 
penses delà classe productive diminueront et que le pro- 
duit net augmentera : elle désire le bon marché des mar- 
chandises, mais cependant le haut prix des denrées agri- 
coles. L'action de l'Etat étant réduite uniquement à la 
défense sociale, on comprend que la question de la forme 
du gouvernement fût secondaire pour les physiocrates , et 
on comprend aussi pourquoi beaucoup d'entre eux ont 
préféré le gouvernement puissant d'un seul à celui d'une 
assemblée, parce qu'ils le croyaient plus indépendant et 
plus porté aux réformes nécessaires pour émanciper 
l'industrie des entraves qui l'enserraient. 

Ils ont accepté et développé les doctrines de Locke et 
de Vanderlint quant à l'incidence finale des impôts sur la 
rente foncière, ou comme ils disaient sur le produit net, 
parce qu'ils croyaient que la concurrence avait pour 
effet nécessaire la réduction des salaires et des profits 
à un minimum non imposable. De ce point de départ 
ils concluaient logiquement que la substitution d'un 
impôt unique et direct sur le produit net aux impôts 
multiples était conforme à l'intérêt général et à l'intérêt 



282 LE SYSTÈME 

des contribuables eux-mêmes. On aurait pu ainsi 
diminuer les dépenses de perception et même sup- 
primer les inconvénients de répercussions onéreuses et 
inévitables . 

Le système physiocratique, considéré par rapport aux 
théories empiriques auxquelles il succédait, présente 
un tel mélange d'erreurs et de vérités, de mérites et de 
défauts, qu'il a rendu malaisé un jugement équitable, 
même pour ceux qui l'ont examiné objectivement. Il a, 
d'ailleurs, été condamné quelquefois comme une uto- 
pie absurde ; on l'a aussi identiflé en tout et pour tout 
avec le système de Smith, qui n'y aurait apporté que 
des modifications sans importance. 

Il nous semble qu'on ne peut refuser à l'école de 
Quesnay-le mérite d'une analyse ingénieuse, quoique 
pour partie fausse, des phénomènes de la production et 
de la distribution en général, et des fonctions du capi- 
tal, bien distinctes de celles de la monnaie, en particu- 
lier, et aussi celui d'avoir mis en lumière l'importance 
fondamentale de l'agriculture et d'avoir porté le der- 
nier coup à la théorie de la toute puissance économique 
de l'Etat, en demandant la liberté du travail et du com- 
merce et la réforme radicale des mauvais systèmes d'im- 
pôts alors en vigueur. Il est vrai cependant que le sys- 
tème, irréprochable au point de vue logique, est fondé 
sur des bases juridiques et économiques en partie 
fausses et en partie inexactes, et sur un petit reste du 
mercantilisme qu'il combat si vigoureusement. L'idée 
d'un ordre de nature, en dehors duquel aucune économie 
scientifique n'est possible, était transformée par les 
physiocrates dans l'hypothèse, aussi arbitraire qu'ab- 
surde, de l'existence de lois applicables à tous les temps 
et à tous les lieux, sans tenir compte des précédents 
historiques et du degré de civilisation. L'origine du 
produit net était attribuée à la libéralité de la nature, 



PHYSIOGRATIQUE 283 

alors qu'elle est un effet de la limitation et des inégalités 
dans la fertilité et dans la situation des terres. La dis- 
tinction en travail productif et travail improductif, et 
■entrelâ rente originaire et la rente dérivée aurait fait 
grand honneur à l'école de Quesnay, si elle ne 
l'avait mal appliquée dans sa théorie de la stérilité des 
manufactures et du commerce. Cette dernière théorie 
■était, pour quelques-uns, une suite de cette erreur phy- 
sique qui leur faisait croire que la terre est productive 
■d'objets nouveaux, et, pour d'autres, de cette erreur éco- 
nomique de l'identité, affirmée mais non démontrée, 
■des valeurs produites et des valeurs consommées dans 
la production, pour d'autres enfin de cette idée, juste en 
«Ile-même, de la dépendance de l'industrie manufactu- 
rière et commerciale vis-à-vis de l'industrie agricole, mais 
viciée par Tignorance de la réciprocité de cette dépen- 
dance. La cause principale, et insuffisamment remarquée, 
<le leur erreur fondamentale consiste à avoir identifié 
l'intérêt général avec l'intérêt particulier des différentes 
-classes, et à avoir par conséquent étudié les phénomènes 
■économiques au point de vue des intérêts des produc- 
teurs (réduits pour eux aux cultivateurs) et non à celui 
des consommateurs, sans s'apercevoir, par exemple, 
que le bon marché des denrées agricoles est tout aussi 
désirable que celui des autres marchandises et qu'il 
ne fallait pas comprendre dans les dépenses de produc- 
tion (au point de vue social) les salaires, les profits, les 
intérêts, qui sont au contraire une partie de la rente, 
■d'où peut dériver, non moins que de la rente foncière, 
le produit net, parce que la réduction supposée au 
minimum indispensable à l'entretien des travailleurs ne' 
ne se fait pas toujours. Les disciples de Quesnay se 
trompent gravement quand ils font du laisser faire un 
■dogme scientifique, tandis que ce n'est qu'une règle 
pratique, sujette à de nombreuses exceptions, néces- 



284 LE SYSTÈME 

saires pour éliminer les collisions très fréquentes entre 
les intérêts particuliers et l'intérêt général. Les physio- 
crates se trompent enfin, même en faisant abstraction 
de son impossibilité d'application, lorsqu'ils demandent 
l'impôt territorial unique, corollaire légitime de leur 
théorie de la répercussion des impôts, fondée sur 
riiypotbèse fausse de l'impossibilité de frapper les 
salaires et les profits. Pour conclure, nous ferons remar- 
quer que l'école de Quesnay, qui a bien mérité de la 
science et de la pratique pour la guerre qu'elle a soute- 
nue contre les sophi^mes du mercantilisme et les excès 
du despotisme économique, est tombée dans un grand 
nombre d'erreurs, que professent de nos jours encore 
les optimistes, et que l'on s'obstine parfois à considérer 
comme indissolublement unies aux théories de l'école 
de Quesnay. 

Et. Laspeyres, Quesnay, Turgot und die Physiokra- 
ien (In Deutsches Staaiswôrierbuch de Bluntschli 
etBraler. Volume viii, 1864, pp. 445-455j. 

N. G. Pierson, Het Physiocmtisme (In De Economist, 
1880). Excellent essai critique. 

H. Denis, Des origines et de l'évolution du droit écono- 
mique. La Physiocratie. (In Philosophie pjsilive de 
Littré, 1880). 



§ 4. LA PHYSIOCRATIE A l'ÉTRANGER 

Le système de Quesnay, qui eut en France ses der- 
niers représentants dans le marquis Germain Garnier 
CAbrégé élémentaire des j^rincipes de l'économie 
jDolitique, 1796) et dans Dutens (Philosophie de Véco- 
nomie j)olitique, 1835), contemporains de Théodore 
Schmalz (1760-1841) et de Charles Arnd (Die naturge- 
mUsse Volkswirthschaft, 1845. 2^ édit., 1851), c'est- 
à-dire des derniers physiocrates allemands, n'a pas 



PHYSIOGRATIQUE 285 

trouvé de partisans en Angleterre. Il en a eu quel- 
ques-uns de second ordre dans d'autres pays : Stroj- 
nowski en Pologne, le prince Galitzin en Russie (1796) 
et un nombre un peu plus considérable en Allemagne 
et en Italie. 

Parmi les physiocrates allemands, nous devons signa- 
ler, en dehors de Ftirstenau et de Springer, le suisse Isaac 
Iselin, le fondateur du périodique Ephemeriden der 
Menscheit (1776-1782), le laborieux J. Aug. Schlettwein 
(1731-1802), auteur d'un résumé [Grundfeste der 
Staaten oder politische Oekonomie, 1779), Jacques 
Mauvillon (1743-1794), qui le dépasse en profondeur 
(Sammlung von Aufsatzen, etc., 1776. 2 volumes), 
et enfin le margrave Charles-Frédéric de Bade (1728- 
1811), l'auteur d'une espèce de table synoptique C-^na- 
lyse abrégée des principeii de Véconomie politique) 
insérée àan^le^Ephéméridesdii citoyen [ilTi) et qu'on 
a souvent attribuée (par exemple Daire) à Du Pont, 
qui l'a reniée tout en l'améliorant trois ans plus tard 
{Table raisonnée des principes de l'économie poli- 
tique, Carlsruhe, 1775). Ce prince fit l'expérience de 
l'impôt unique dans les villages de Theningen et de 
Balingen (1770-1776), et de Dictlingen (1770-1792). 
Mais comme l'a démontré Emminghaus, l'insuccès 
d'un système mal inauguré (Schlettwein) et exécuté à 
regret (par J.-J. Schlosser) sur un petit territoire 
et pendant si peu de temps, ne peut pas fournir des 
éléments certains pour un jugement fondé sur sa 
bonté relative ou absolue. 

A. Emminghaus, Karl Friedrich' s von Baden Phy- 
siocratische Verbindungen, Bestrebiingen nnd Ver- 
suche (In Jahrbûcher fur Nat. Oekon. 10"^ année 
1872, pag. 1 et suiv.) 

W. Roscher, Geschichte der Nat. Oekonomik in Deuisch- 
land. Mûnchen, 1874, pp. 480-500. 



286 LE SYSTÈME 

Cfr. F. von Sivers, dans les Jahrbùcher, 13= année, 
1875, pp. 1-15. 

K. Knies, C. Fr. v. Baden briefUcher Verkehr mit Mira- 
beau and Du Pont. Heidelberg, 1892. Deux vo- 
lumes. 

Il est certain que la physiocratie a exercé une influence 
.sur les ministres toscans, promoteurs des réformes de 
Léopold (Tavanti, Neri, Gianni), qui firent même tra- 
duire quelques livres et quelques opuscules français 
{Coyer, Baudeau, Bosnier de TOrme, etc. i, dans le but 
de rendre populaire les idées qu'ils défendaient, comme 
cela résulte des travaux de Zobi {Manuale storico délie 
massime e degli ordinaraenti economici vigenti in 
Toscana, 1847), de ceux de Montgomery Stuart [Storia. 
del libero scambio in Toscana, 1876), et mieux encore 
de la consciencieuse monographie d'Abel Morena (Le- 
ri formée le dottrine economicJie in Toscana. In Ras- 
segna nationale. Firenze, 1886 et suiv.). Un petit nom- 
bre d'écrivains ont accepté, sans notables changements, 
les doctrines de l'école de Quesnay. Parmi eux nous men- 
tionnerons Melchior Delfîco (1788) et Nicolas Fioren- 
tino (1794) ; parmi les écrivains annonaires, en dehors 
de Xegri déjà cité (1767^, Scottoni (1781), Mario Pagano 
(1789), De Gennaro [Annona, ossia piano econoniico 
di publica sussistenza, 1783;. Scrofani (3/eï7i07'ie di 
econoniia polltlca, 18'26 ; parmi les écrivains de 
finance, Adam Fabbroni, rappelé par Balletti (1778). 
Joseph Gorani (1771), Jean Paradisi (1789) et particu- 
lièrement le toscan Joseph Sarchiani {Intorno al sis- 
tema délie pmhbliche imptosizioni, 1791). Beaucoup 
d'autres, au contraire, acceptent les nouvelles théories 
sans abandonner les anciennes, par exemple, Paoletti 
{Veri mezzi di rendere felici le société, 1772/ qui est 
favorable aux lois somptuaires; Filangieri (1752-1788), 
partisan du libre échange et de l'impôt unique, mais 



PHYSIOCRATIQUE 287 

lidèle à la théorie de la balance mercantile; Brio:anti, 
qui admet les droits compensateurs et insiste sur l'utilité 
du commerce; D'Arco, d'abord mercantiliste (1771), 
plus tard (1775) partisan d'une doctrine éclectique en ce 
([ui concerne le blé, et qui finit par admettre, sous l'in- 
fluence des idées d'Ortes, la pleine liberté du commerce 
(1788) ; enfm Mengotti [IlColbertismo. Firenze, 1792), 
qui indique les précautions nécessaires à prendre pour 
préparer le libre échange. 

Gaet. Filangieri, Délie leggi jxiUdche ed economiche, 
1780. Et le second livre de la Scienza délia legis- 
lazione (Réimprimé dans la Collection de CusLodi, 
Part. Mod. Vol. 32j. 

Filippo Briganti, Esame economiro del sisiema civile. 
Napoli, 1780. (Et dans Custodi, Part. Mod. Vol. 
28 et 29). 

Conte Giov. Batt. Glierardo D'Arco. Opère, Cremona, 
1785. Vol. I et m. 



§ 5. LES CRITIQUES DE LA PHYSIOGRATIE 

Userait absolument inutile d'énumérer les nombreux 
écrivains du siècle dernier qui ont combattu, en toutou 
en partie, les théories physiocratiques sans être d'au- 
cun secours aux progrès de la science. Quelques-uns 
veulent ressusciter le mercantilisme ; il semble possible 
à d'autres de combiner les principes de l'ancien système 
avec ceux du nouveau ; d'autres s'essayent à réfuter 
certaines propositions exactes des physiocrates et les 
remplacent par des propositions fausses, ou bien ils ac- 
ceptent les prémisses (incidence del'impôt sur le produit 
net), et repoussent, pour de simples considérations pra- 
tiques, leurs conséquences nécessaires (impôt unique), 
ou enfin ils réfutent les doctrines erronées de la stérité 
de l'industrie et du commerce, de l'absolue identité 



288 LE SYSTÈME 

de l'intérêt particulier avec l'intérêt général, et de la 
répercussion des impôts, et ils y substituent d^autres 
erreurs manifestes ou tout au moins des assertions non 
démontrées. C'est à ces catégories de critiques qu'ap- 
partiennent quelques uns des éclectiques déjà cités, For- 
bonnais, Steuart, Justi et beaucoup d'autres écrivains, 
en particulier des écrivains allemands, cités par Kautz 
et plus complètement par Roscher {Geschichte, etc., 
pp. 494-592). Parmi ceux-ci, il en est un, bautement 
apprécié en Allemagne, Justinus Moser (1720-1794), qui, 
dans une série d'écrits politiques {Patriotische Phan- 
tasien, 1774), combat ladivision du travail, la grande in- 
dustrie, le libre échange, demande des restrictions féo- 
dales à la propriété et défend les corporations ; c'est en 
même temps un ennemi des mesures propres à favoriser 
l'augmentation de la population ; il est partisan des 
hauts salaires, de la liberté illimitée du commerce des 
blés et du développement du crédit agraire. Nous 
devons parler encore de deux autres écrivains éclecti- 
ques plus connus, même hors de l'Allemagne, Biish et 
Herrenschwand. Ils font grand cas des doctrines de 
Quesnay et de Smith, mais ils conservent, en grande 
partie, les préjugés du mercantilisme et, en particulier, 
celui de l'importance suprême de la quantité de la mon- 
naie et des phénomènes de la circulation. J. Georges 
Busch (1728-1800), directeur de l'Académie commer- 
ciale de Hambourg, s'est occupé, dans ses nombreux 
écrits, de la partie technique des théories monétaires, 
bancaires, et en général, des théories commerciales, 
énonçant çà et là des idées saines et originales en 
matière de rente, de systèmes agraires, de crises éco- 
miques et de population. Herrenschwand a particulière- 
ment insisté sur ce dernier sujet; on le considère en 
général comme un des nombreux précurseurs de Mal- 
thus. 



PHYSIOGRATIQUE 289 

L. Rupprecht, Juslus Mbsers sociale und volkswirth- 
schaftliche Anschauungen. Stuttgart, 1892. 

J. G. Bûsch, Kleine Schriften ûberdie Handluyig, 1772. 
— Abhandlung von Geldumlauf, 1780. Deux vol.— 
Theoretisch-prakiische Darstelliing der Handlung, 
1792. Deux volumes. — SammilicheSchrifien.Wien, 
1813-1818. Seize volumes. 

Herrenschwand, De l'économie politique moderne. 
Londres, 1786. — De iécon. pol. et morale de 
Vespèce humaine, 1796. Deux volumes. —Du 
vrai principe actif de Vécon.poL, 1797. 

Nous devons nous arrêter plus longtemps surGaliani, 
Condillac, Beccaria, Verri, Ortes, qui ont étudié avec 
originalité les problèmes fondamentaux de la science et 
préparé la voie à ses progrès ultérieurs. 

Il faut être reconnaissant à un écrivain contemporain 
(Macleod) d'avoir rappelé l'attention sur l'importance 
théorique de Condillac, qui a réfuté l'erreur des phy- 
siocrates sur la stérilité des manufactures et du com- 
merce, et donné une théorie de la valeur. Nous 
ne pouvons cependant concéder à Macleod qu'avec 
Condillac commence une ère nouvelle ; d'autres écri- 
vains (Galiani, Turgot, Letrosne) avaient déjà, en effet, 
discuté avec talent et avec autant d'ampleur le même 
sujet. Condillac voit dans l'utilité de quantités détermi- 
nées de biens le fondement de la valeur ; il montre les 
avantages réciproques que les échangistes retirent de 
l'échange, parce qu'ils obtiennent des richesses aux- 
quelles ils attribuent une valeur supérieure à celle des 
valeurs qu'ils cèdent. 

Condillac, Le Commerce et le gouvernement, etc. Vol. I 
(volume unique). Amsterdam et Paris, 1776. 



19 



290 LE SYSTÈME 



.^ 6. GALIANI, BECCARIA, VERIU, OUTES. 

L'abbé Ferdinand Galiani est né à Naples (1728- 
1787). C'est à la lois un économiste et un jurisconsulte, 
et toujours un écrivain élégant. 11 traduisit, à Vàixe de 
vingt ans, les ouvrages de Locke sur la monnaie, qu'il 
utilisa partiellement pour composer son traité classi([ue 
(1750), dont nous avons déjà parlé (chap. III, § 2^ ; il 
publia plus tard, alors qu'il était secrétaire d'ambassade 
à Paris, ses Dialogues sur le commerce des blés, qui 
le firent connaître dans toute l'Europe et lui attirèrent 
de vives réponses. Dans son livre sur la monnaie, 
bien qu'il s'inspire des principes du mercantilisme et 
qu'il soit favorable, dans certaines circonstances (sur 
les traces de Melon), aux altérations de valeur de la 
monnaie, ses doctrines sont- généralement saines et 
toujours exposées avec beaucoup de clarté. Il faut sur- 
tout louer sa défense de la liberté de l'intérêt, le cba- 
pitre sur le cours des changes, et spécialement la théorie 
de la valeur. Cette dernière théorie a été commentée 
avec beaucoup de pénétration par Graziani {Storla 
critica, etc., 1889, pp. 99-107), qui a montré que 
Galiani est un des précurseurs les plus importants de 
la doctrine qui l'onde la valeur sur l'utilité concrète de 
chaque quantité de richesses considérée à part, utilité 
déterminée selon lui par l'intensité différente des 
besoins, sans oublier l'influence du temps sur la va- 
leur et les influences réciproques de la demande sur 
la valeur et de la valeur sur la demande. Dans ses 
Dialogues, où il montre l'impossibilité d'établir un sys- 
tème unique, libéral ou restrictif, de politique anno- 
naire. l'auteur se montre non seulement dialecticien 
puissant, mais il devance, en un certain sens, l'école 



PHYSIOCRATIQUE 291 

historique moderne en combattant les théories trop 
absolues de la physiocratie et en mettant en lumière, 
sauf quelques erreurs dans les applications, le carac- 
tère relatif des institutions économiques et la nécessité 
de les adapter aux diverses conditions de temps^ de lieu 
et de civilisation. 

Dialogue sur le commerce des blés. Londres (Paris), 
1770. — Nouvelle édition augmentée. Berlin, 1795. 
Deux volumes. Traduits en allemand par Bar- 
khausen (1777), par un anonyme (1778), et par 
Beicht (1802). 

Cfr. L. Diodati, Vita delV abaie F. Galiani.. Napoli, 
1788. — G. Ugoni, La lelteraiura ifaliana, etc. 
Vol. I (Milano, 1856), pp. 191-357. — F. Fornari, 
Délie teorie economiche nelle provincle napolc- 
tane, etc. Milano, 1888. 

Le marquis César Beccaria (1738-1794), l'illustre au- 
teur du livre Des délits et des peines (1764), a publié 
une Prolusione (1769), écrit des lezioni di economin 
(1769-1770) restées inédites jusqu'en 1804, et contribué 
{avec Verri et Carli) à d'importantes réformes dans 
l'administration de la Lombardie, notamment de l'an- 
nonne, des monnaies, des poids et des mesures, et à 
l'abolition des corps de métiers et de la ferme des impôts. 
Ses Elementi d'economia pitbblica, trop défavorable- 
ment jugés par Pascal Duiwsit {Revue moderne, 18G5), 
sont remarquables pour la précision, la clarté et la 
rigueur des déductions, qui dénotent un auteur familier 
avec les mathématiques comme le prouve son Tenta- 
tive anfttitico sui contrabbandi (In Caffè. Vol. I, 
Brescia, 1765), qui inspira au sicilien Guillaume Silio 
(1792) un ouvrage analogue. Bien qu'il accepte les 
doctrines des physiocrates (avec lesquels il entra en 
relation pendant le court voyage qu'il fit à Paris en 
1766), il ne repousse pas cependant tous les préceptes 



592 LE SYSTÈME 

du mercantilisme. Il attaque les corporations et n'ad- 
met pas les prohibitions ; il est éclectique comme Ga- 
liani, partisan décidé de la liberté annonaire, mais 
cependant il défend les primes à l'exportation (repous- 
sées par Carli) et il est grand partisan des droits pro- 
tecteurs. Au point de vue théorique, si on ne peut lui 
reconnaître l'originalité que lui attribuait Say dans 
l'analyse de la fonction des capitaux (qu'il emprunte à 
la physiocratie), ni celle que voulait lui reconnaitre, 
avec beaucoup d'autres, Pecchio, au sujet de la divi- 
sion du travail, ni même celle dont parle Ingram, dans 
l'analyse des causes déterminantes de la diversité des 
salaires dans les différents métiers (énumérées longtemps 
auparavant par Caritillon), il doit être loué pour ses 
idées exactes sur la population (chap. TII, §1) et plus 
encore, comme le remarque Graziani [op. cit. pp. 72-76) 
pour sa belle analyse de la loi de la valeur normale, 
dans les cas de libre concurrence et dans les cas de 
monopole. 

C. Beccaria, Elemenii di economia pubblica (1769). 
Dans les volumes XI et XII. Part. Mod. (1804) de 
la Collection de Custodi et vol III ;Torino, 1852) 
de la Biblioieca dell' Economista de Ferrara. 
Trad. française. Paris, 1852. 

Cfr. les notices biographiques données par C. Cantù, 
Beccaria e il diritto pénale. Firenze, 1862; et par 
A. Amati (et A. Buccellati), C. Beccaria e Vabo- 
lizione délia pena di morte. Milano, 1872. 

Son ami et collègue, le comte Pierre Verri, né à Milan 
(1728-1797), n'a ni son talent ni sa culture scientifique 
et littéraire, mais il lui est de beaucoup supérieur comme 
économiste pour la quantité et pour la valeur de ses 
écrits, dans lesquels il s'émancipe presque complète- 
ment de l'erreur physiocratique sur la non productivité 
des industries. Bien qu'il partage encore quelques-uns 



PHYSIOGRATIQUE 293 

des préjugés du mercantilisme, notamment dans ses 
Elementi ciel cornmercio {ilQo}, il professe des idées 
nettement libérales dans ses Riflessioni sulle legi vin- 
colcLTiti, principEilmente nel commercio dei grani, 
écrites en 1769 et publiées en 1796; il a, également, 
remarquablement analysé les causes de la décadence 
de l'industrie et du commerce de la Lombardie sous 
la domination espagnole dans ses Memorie sulV econo- 
mia pubblica. dello Stcito di Milano (1768), publiées 
dans la Collection de Custodi (vol. XVII). 

Les Meditazioni sulV economia x>olitica (1771), plus 
complètes et plus claires que les Elementi de Beccaria, 
sont le meilleur précis publié en Italie au siècle passé et 
elles seraient même supérieures aux abrégés étrangers 
si les Réflexions de Turgot ne lui étaient pas anté- 
rieures. Il est vrai cependant que Verri le dépasse tout 
au moins pour avoir fait une analyse plus exacte et plus 
compréhensive de la production, parce qu'il a montré 
que, dans lagriculture comme dans les manufactures, 
l'homme ne peut que rapprocher et séparer, mais' qu'il 
ne peut jamais créer de nouveaux objets (section 3") ; 
il se trompe cependant sur un point, car il considère 
les commerçants comme de simples intermédiaires entre 
les producteurs et les consommateurs. Les Meditazioni 
forment un système, parcequ'elles sont un examen des 
différentes causes qui permettent ou empêchent qu'un 
pays s'enrichisse par un excédant de la production sur la 
consommation, et qu'on obtienne ainsi le produit maxi- 
mum d'où dépend l'augmentation continue de la popu- 
lation. C'est pour cela que Verri (contrairement à Bec- 
caria) préfère la petite à la grande culture et combat la 
concentration excessive des propriétés, comme les en- 
traves directes à la liberté industrielle et commerciale. 
Il admet cependant (dans l'impossibilité du libre échange 
universel) des droits protecteurs, précurseur en cela 



294 LE SYSTÈME 

(comme le remarque Pierson) de la théorie du fair-trade ; 
il les accepte aussi parce que, combinés avec les impôts 
directs, ils sont nécessaires au point de vue fiscal, 
le système de l'impôt territorial unique étant prati- 
quement impossiiDle et scientifiquement faux. Enfin 
la théorie de la valeur de Yerri est très importante, 
parce que le premier il s'occupe presque uniquement 
de la valeur courante, déterminée par la loi de l'offre 
et de la demande, qu'il expose cependant en termes peu 
heureux, parlant toujours du nombre des acheteurs et 
de celui des vendeurs ; il a proposé une formule qui a 
été enjjuite discutée, modifiée, défendue par Frisi. Gioja, 
Valeriani et Rossi (Cfr. Graziani, op. cit., pp. 1 13-J31;. 
Une faute d'impression dans le Cours d'économie 'po- 
litique de Pellegrini Rossi. dont personne ne s'est jus- 
qu'ici aperçu, a introduit dans beaucoup d'ouvrages 
italiens et étrangers un certain Ferry (Verri), auquel on 
attribue la formule de l'offre et de la demande !. . 

(P. Verri) Meditazioni suW economia politica. Li- 
vorno, 1771. Ptéimprimé plusieurs fois avec des adjonc- 
tions de l'auteur (et quelquefois avec des notes sans intérêt 
et peu bienveillantes de G. R. Carlil, par exemple, dans 
la Collection de Custodi (vol. XV) et dans celle de Fer- 
rara (vol. III), et en même temps que ses œuvres philo- 
sophiques. On en a fait trois traductions françai.ses, une 
anonyme (1800), l'autre par Mingard (1773; et une troi- 
sième par Neale (1823) ; deux allemandes, par un ano- 
nyme (1774), et par L. B. M. Schmidt (1785); une hollan- 
daise (1801). 

Voir aussi, en dehors du recueil des lettres et des 
œuvres inédites publié par Casati : Isid. Bianchi, Elogio 
storico di P. Verri. Cremona, 1803. — C. Ugonij La 
letteratura italiana, etc. Vol. 11(1856), pp. 35-128. — 
Eug. Bouvy, Le comte P. Verri. Paris, 1889. 

Le prêtre Jean-Marie Ortes (1713-1790), le plus illus- 



PHYSIOGRATIQUE 295 

tre des économistes vénitiens du siècle passé, dont nous 
avons déjà signalé les idées exactes sur la question de 
la population (ch. IIP, .^ 1), est un esprit original, 
mais son style est faible ; parfois paradoxal, il est un peu 
étranger, mais moins qu'il ne voudrait le faire croire, 
au mouvement général des études économiques de 
son temps. Il est l'auteur d'ouvrages anonymes, im- 
primés à un petit nombre d'exemplaires, recueillis 
et commentés avec grand soin par Custodi, Cicogna et 
Lampertico. Il combat le mercantilisme sans adopter 
les théories de la physiocratie, et il défend le libre 
échange universel, en se déclarant en même temps 
partisan des biens de .mainmorte, des fidéicommis et 
de beaucoup d'autres restrictions médiévales au droit 
de propriété. Son système part d'un principe évidem- 
ment faux, à savoir que la richesse des différents 
peuples constitue une quantité fixe, rigoureusement 
proportionnelle au nombre des habitants ; c'est donc 
une tentative vaine que d'essayer de Taccroitre, parce 
qu'il ne faut pas confondre la distribution des richesses 
entre les individus avec celle qui se fait dans l'économie 
nationale. 

Dell' economia nazionale. Part, I. 1774. — Erroripopo- 
lari intorno alV economia nazionale. 1771. — Bei 
fidecommessi, elc. — V. la Collection de Custodi, 
vol. XXI-XVII etXLII. — Bibliot. delC Econom., 
vol. III (1852). 

Fed. Lampertico, Giammari^ Ories e la scienza eco- 
nomica al suo tempo. Venezia, 1865. (Excellente 
monographie;. 

Pour les économistes vénitiens, contemporains 
d'Ortes, on peut consulter, en dehors de l'ou- 
vrage déjà cité d'Alberti sur les corporations : 
Alb. Errera, Storia delV econ. pol. negli Siati 
délia Repubblica Venefa. Venezia, 1877; et J. Facen, 
Mengotti e le sue opère. (In Bivista Veneta. IIP an- 
née, 1875). 



296 LE SYSTÈME PHYSIOCRATIQUE 

Nous ajouterons, en terminant, que les autres écono- 
mistes italiens du siècle passé se sont occupés de 
l'annone (Carli, Caraccioli, Cacherano, Aleandri), des 
impôts (Palmieri, Gianni, Vergani, Scola, Marchesini, 
Foscarini) et des monnaies. Il est parlé de leurs ouvrages 
dans les livres, déjà cités, de Cusumano, de Gobbi, de 
Ricca-Salerno et dans un de nos essais bibliographiques. 

L. Cossa, Snggio di bibliografia délie opère econo- 
miche italiane sulla moneta et sul credito anteriori 
al -1849. (In Giornale degli Economisa. Bologne, 

juillet 1892). 



CHAPITRE VIII 
ADAM SMITH ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 



L'économie politique qui formait , .^râce à Quesnay, 
un système achevé de droit économique, dont Turgot 
avait dégagé un système d'économie sociale, prend, 
peu après, dans l'œuvre immortelle d'Adam Smith, le 
caractère et l'importance d'une science, au sens le plus 
large du mot, qui embrasse non-seulement l'économie 
rationnelle, mais aussi l'économie appliquée, c'est-à- 
dire la politique économique et financière. Cette œuvre 
est aujourd'hui encore le fondement le plus sûr des 
recherches ultérieures parce que, comme l'a excellem- 
ment remarqué Roscher, ce qui a été écrit sur ce sujet 
avant Adam Smith peut être considéré comme une 
préparation à ses théories, et tout ce qu'on a écrit de- 
puis comme leur complément. 

C'est peut-être pour cela que nous ne possédons pas 
jusqu'ici un bon travail critique qui établisse, d'une 
façon exacte et impartiale , le mérite de Smith à 
l'égcird des économistes ses prédécesseurs et ses suc- 
cesseurs. 

On ne peut pas , en effet, considérer comme répon- 
dant à cette fin les courts essais de Blanqui (1843), de 
Cousin (1850), de Kautz (1851), de Lavergne (1859), de 
Du Puynode (1865), d'Oncken (1874), de Chevalier 
(1874), de Weisz (1877), de Stôpel (1878), de Walcker 
(1890), ni même les travaux plus étendus et plus com- 
plets de Laspeyres (1865), de Held (1867), de Cliffe 



298 ADAM SMITH 

Leslie (1870), de Bagehot, d'Inama-Sterne^g, de Nasse, 
de Luzzatti et de Ricca-Salcrno (1876), de Helferich 
(1877), deNeurath(1884),etde Courcelle-Seneuil(1888). 
Les dix monographies suivantes ne remplissent pas 
non plus cet objet, soit qu'elles manquent d'impartialité 
(Rossler, Skarzynski), soit qu'elles ne constituent pas 
une critique approfondie (Delatour et Haldane), soit 
parce qu'elles s'occupent seulement dune partie du su- 
jet (Léser, Oncken, Hasbach, Zeyss, Feilbogen et Jager). 

J. F. B. Baert, Adam Snillh en zijn onderzoek naar 
den rijkdom der volken. Leiden, 1858. (Quoique 
d'une critique insuffisante, c'est encore, à cer- 
tains points de vue. le meilleur travail sur ce 
sujet). 

H. Rossler, Ueber die Grundlehren der von Ad. Smilli 
hegrûndeien Volksivirthschaftstheorie. Erlangen, 
1868. 2' édit., 1871. 

Em. Léser, Der Begriff des Reichthiims bei Ad. Smiili. 
Heidelberg, 1874. 

Aug. Oncken, Ad. Smith und Immanuel Kant, etc. 
Leipzig, 1877. 

W. von Skarzynski, Ad. Smith aïs Moralphilosoph 
und Schôpfer der Nationalœkonomie. Berlin, 1878. 

Alb. Delacour, Ad. Smith, sa vie, ses travaux et ses 
doctrines. Paris, 1886- 

R. B. Haldane, Life of Adam Smith. Londres, 1887. 
(Contient aussi une riche mais incomplète bi- 
bliographie). 

R. Zeyss, Ad. Smith rind der Eigennuiz. Tïibingen, 
1889. 

W. Hasbach, Untersuchungen ïiber Adam Smith, etc. 
Leipzig, 1891. 

0. Jiiger, Den moderne Statsôkonomie Grundlàggelse 
ved Ad. Smith. Kristiania, 1893. 



§ L LA VIE ET LES TRAVAUX DE SMITH, 

La meilleure biographie de Smith e.st celle deDugald- 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 299 

Stewart, Account ofthe life and writiyigs ofAcl. Smith 
(in Transactions of the R. Society of Edinburgli, 
vol. III, part. I, 1793, pp. 55-537, Réimprimée et aup:- 
mentée dans le second volume des œuvres de Stewart, 
éditées par William Hamilton, 1858). On trouve quel- 
ques détails complémentaires intéressants dans l'es- 
quisse biographique deJ. R. Mac Culloch, Treatises and 
Essays, etc. Edinburgh, 1853, pp. 443-462, et aussi 
dans Em. Léser, Untersuchungen zur Geschichte der 
Nationalœkonomie. Jena, 1881, pp; 3-46. 

Adam Smith est né à Kirkaldy, en Ecosse, le 5 juin 
1723. C'est là qu'il fit ses premières études ; il les con- 
tinua à Glasgow (1737-1740), où il eut pour maitre Hut- 
cheson, et les termina à Oxford (1740-1746). Il apprit 
les langues classiques et les langues modernes, les 
sciences mathématiques, naturelles et philosophiques; 
il se rendit, vers 1748, à Edimbourg; c'est là qu'il fit, 
sous le patronage de lord Kames, des leçons de rhéto- 
rique et de belles-lettres, et qu'il se lia d'amitié avec 
son célèbre compatriote David Hume. En 1751, il fut 
nommé professeur de logique; et, cette même année, 
il obtint la chaire de philosophie morale. Comme ses 
prédécesseurs, il comprenait dans la philosophie mo- 
rale la théologie naturelle, l'éthique, la jurisprudence, 
les institutions politiques, et, dans celles-ci, l'économie 
})olitique. Sa grande mémoire, ses tendances naturelles, 
ses relations avec des commerçants experts, la publica- 
tion des Essais de Hume (1752), de Cantillon (1755), de 
Harris (1757), et d'autres écrivains anglais et français, 
et même la réimpression, faite en Ecosse, d'un grand 
nombre d'ouvrages des meilleurs économistes anglais 
du xv!!** siècle, contribuèrent à tourner l'attention de 
Smith vers les problèmes économiques, et en particu- 
lier vers ceux du commerce international. Il lut, en 
effet, dans la Select Society d'Edimbourg, une étude 



300 ADAM SMITH 

sur les effets des primes à l'exportation des blés (1754) 
et, dans un manuscrit de l'année suivante, signalé par 
Dugald Stewart, il défendit (avant les physiocrates) 
les principes du libre échange. En 1759, il publia sa 
théorie des sentiments moraux, qui est un excellent 
traité de morale, assez faible dans sa partie métaphy- 
sique, et fondé sur les principes psychologiques de l'é- 
cole écossaise, dont Hutcheson fut le chef, et dont Reid 
et Smith ont été, avec quelques autres, les plus illustres 
continuateurs. 

Ad. Smith, The theory of moral sentimenis . London, 
1759. Sixième édition (augmentée) 1790. Deux 
volumes. Plusieurs traductions françaises: 1764; 
1830. (Cfr. J. A. Farrer, Adam S?ni7/i. London, 1881). 

Sur la demande, qui lui fut faite, par l'intermédiaire 
de Charles Townsend, d'accompagner dans son voyage 
le tout jeune duc de Buccleugh, il quitta sa chaire en 
1764, visita la France et la Suisse, s'arrêta quelques 
mois à Toulouse, et presque une année (1766) à Paris, 
où il fit la connaissance de beaucoup de philosophes 
(Diderot, d'Alembert) et d'économistes, notamment de 
Quesnay et de Turgot, les plus vaillants champions du 
système, qu'il combattit plus tard en le considérant ce- 
pendant comme le plus proche de la vérité. Dans les 
dix années qui suivirent , Smith vécut retiré dans sa 
patrie, faisant cependant, comme Ta démontré Léser, 
de fréquents voyages à Londres, tout occupé à ré- 
diger son livre sur la Richesse des Nations, terminé 
en 1775, et publié dans les premiers mois de 1776. 

Ad. Smith, An inquiry into the nature and causes 
ofthe wealthof nations. London, 1776. Deux volumes 
in-4; troisième édition augmentée, 1784. Parmi les 
éditions avec commentaires, citons celles de Playfair 
(1805), de Buchanam(i8i4), de Wakefield (1835-1839), 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 301 

et tout particulièrement celle de Mac Gulloch (Edim- 
bourg, 1828, quatre volumes), réimprimée plusieurs fois 
avec des corrections ultérieures, en 1839, 1850, 1855, 
1863, 1870, et celle de Rogers (1869, 1880). Parmi les 
éditions courantes les plus récentes, il faut signaler 
celles de J. S. Nicholson (1884 et 1887), accompagnée 
d'une bonne introduction et de notes bibliographiques. 

La Richesse des Nations a été traduite dans les 
principales langues de l'Europe, par exemple en danois 
(1779), en espagnol (1794), en hollandais (1796), en 
russe (1802), en polonais (1812). Parmi les nombreuses 
traductions françaises, la meilleure est celle de Germain 
Garnier (1805 ; cinquième édition, 1880); parmi les édi- 
tions allemandes, celle de C. W. Asher (1861). On doit 
préférer à. la première édition italienne (Napoli, 1790), 
celle qui a été insérée dans la Biblioteca delV Econo- 
inistcL (vol. II, Torino, 1851). 

De nombreux extraits ont été publiés ; rappelons 
ceux de Jérémie Joyce (Cambridge, 1797; 3^ édition, 
1821), de W. P. Emerton [An abridgement, etc., 
Oxford, 1881), et de F. A. B. De Wilson {Analysis of 
Ad Smith's Wealth of Nations Books 1 and 2. 
Oxford, 1885). 

La renommée acquise par Smith le fît nommer com- 
missaire pour les douanes à Edimbourg, où il se rendit 
avec sa mère et sa cousine en 1778 ; on lui donna le 
titre de recteur de l'Université de Glascow (1787). Il 
mourut le 17 juillet 1790. 



§ 2. — L.-V. RICHESSE DES NATIONS 

De tout ce qui précède, il résulte qu'Adam Smith ne 
peut être considéré ni comme le créateur des différentes 
doctrines économiques, ni comme le créateur du pre- 



302 ADAM SMITH 

mier, ni même d'un traité parlait de cette science. 
Mais s'il a trouvé dans les œuvres des économistes 
anglais, des philosophes écossais et des physiocrates 
français^ de précieux matériaux, des doctrines en partie 
déjàdémontrées et quelques essais de coordination; s'il a 
trouvé, de plus, dans les progrès des industries et dans 
les inconvénients de Tancienne législation restrictive, 
une honne occasion pour méditer sur la nature et sur 
les causes de la richesse et sur les réformes nécessaires 
à son accroissement, il n'en est pas moins vrai^ d'autre 
part, que lui seul avec son génie, vivant dans un milieu 
et travaillant avec des matériaux qui ont été accessi- 
bles non seulement à des bureaucrates et à des hommes 
d'alTaires. comme Melon et Forbonnais, et à desérudits 
de la valeur de Genovesi, de Steuart, de Justi, mais 
aussi à des personnes d'un esprit et d'une culture peu 
communs comme Quesnay et Turgot, posa les bases 
solides d'une science nouvelle et de ses principales 
applications, et laissa à une grande distance non seu- 
lement les inventeurs de recettes empiriques d'écono- 
mie politique ou de combinaisons mécaniques de doc- 
trines hétérogènes et souvent contradictoires entre elles, 
mais même les fondateurs du système physiocratique, 
dans lequel se mélangeaient, avec une logique irréfu- 
table, des vérités admirablement pressenties, des er- 
reurs théoriques très graves et des règles qu'on suppo- 
sait être d'une application générale et qu'il était au 
contraire impossible de mettre en pratique. 

L'œuvre de Smith est un véritable chef-d'œuvre, 
parce qu'elle a été écrite par un homme qui possédait 
un remarquable esprit philosophique, une instruction 
riche et variée, une profonde érudition historique et un 
remarquable sens pratique, qui lui permirent d'étudier 
les différents côtés des problèmes qu'il a développés 
dans leurs détails, en appliquant alternativement le rai- 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 303 

sonnement déduclif et le raisonnement inductif; de 
plus, son style est élégant et accessible à tout lecteur 
cultivé et attentif. La richesse de ses illustrations 
historiques, l'évidence des preuves de fait, et même 
les digressions dans le domaine administratif (justice, 
instruction, armée), que quelques écrivains ont si vive- 
ment blâmées, et qui rappellent son dessein primitif 
d'écrire une encyclopédie juridico -politique, expliquent 
en grande partie la popularité de l'œuvre et son 
influence sur les réformes législatives des principaux 
États modernes. 

On a souvent fait cette remarque, et il était facile de 
la faire, que le livre de Smith n'est pas un traité au 
sens étroit du mot, comme le prouvent le peu de soin 
donné aux définitions, et souvent leur absence voulue, 
et le manque de proportion entre les différentes parties 
de l'œuvre; d'autres ont ajouté, et c'est une opi- 
nion encore dominante (comme on peut le voir dans 
Sidgwick), que Smith, comme Steuart, considérait 
l'économie politique comme un art, et que la science 
n'était pour lui qu'un accessoire ou tout au plus une 
simple propédeutique, et enfin que toute son œuvre est 
un recueil de monographies sans lien systématique. 
Mais, tout en souscrivant à la précieuse critique de hàH- 
tahle {Hermathena, n" 12, Dublin, 1886), nous remar- 
quons que Smith lui-même, dans un passage oublié 
par ses critiques (livre IV, ch. IX), a défini d'une ma- 
nière expresse l'économie par la formule qui se trouve 
au frontispice de ses Recherches, et qu'il s'est préoc- 
cupé de l'ordre des matières; il a étudié l'économie 
comme science dans les deux premiers livres, This- 
toire économique dans le troisième, les systèmes de poli- 
tique économique dans le quatrième, et la politique 
financière dans le cinquième; il a donc, et c'est notre 
conclusion, adopté une classification qui ne diffère pas 



304 ADAM SMITH 

en substance de celle qui est encore souvent adoptée 
dans la science et dans l'enseignement. 

Dans le livre premier, Smith, partant de ce que.JL^.. 
travail est la source principale de la richesse natio- 
nale, recherche les causes qui en augmentent refïîcâ^ 
cite productive, et il s arrête en particulier suri analyse 
de la division du travail, dont il indique Torigine, les 
effets, les avantages et les conditions d'application, 
c'est-à-dire l'accumulation antérieure du capital et l'ex- 
tension du marché. Mais comme la division a pour con- 
séquence nécessaire l'échange, et que celui-ci suppose 
la valeur, Smith est amené à parler des deux formes de 
la valeur, de la valeur d'usage, fondée sur l'utilité des 
choses, et de la valeur d'échange, constituée parleur 
puissance d'achat. Il recherche les causes, la mesure, 
la loi de la valeur d'échange ; cette loi est différente 
suivant qu'il s'agit de la valeur naturelle ou de la valeur 
de marché. L'analyse des éléments de la valeur natu- 
relle l'amène à la théorie de la distribution, qui con- 
tient ses célèbres recherches sur les causes de la diver- 
sité des salaires et des profits, et ses recherches incom- 
plètes sur la nature de la rente et sur les relations 
entre les différentes espèces de rente, et il arrive à cette 
conclusion que le progrès des richesses fait augmenter 
la rente et les salaires et diminuer les profits. Il tire de 
là cette conséquence que l'intérêt des propriétaires et 
celui des ouvriers coïncide avec l'intérêt général, beau- 
coup plus que l'intérêt des capitalistes. Pour Smith 
donc, le travail humain est le principe générateur de 
la richesse, qui consiste dans l'ensemble des objets ma- 
tériels qui servent aux nécessités, aux commodités et 
aux plaisirs de la vie. La production des richesses se 
réduit en effet à ajouter de l'utilité et de la valeur aux 
objets échangeables et matériels. Tous les travaux, 
utiles ou nécessaires, ne sont pas pour cela productifs 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 305 

au point de vue économique. Et par exemple, les ser- 
vices des ecclésiastiques, des magistrats, des médecins, 
des domestiques ne le sont pas, parce qu'ils n'ont pour 
résultat direct aucun objet matériel. Le système de 
Smith a été appelé souvent et pendant longtemps un 
système industriel, parce qu'il part du concept du tra- 
vail, tandis que les mercantilistes partaient de celui 
de la monnaie et les physiocrates de celui de la terre, 
et qu'ainsi ils ne reconnaissaient pas la productivité de 
toutes les industries matérielles. 

Dans le livre second, où l'influence physiocratique 
est la plus notable, Adam Smith distingue le fonds de 
consommation et le capital, dont il énumère les diffé- 
rentes espèces, en insistant sur la distinction entre le 
capital fixe et le capital circulant, entre le produit brut 
et le produit net; il indique l'importance de l'épargne, 
qui crée le capital et alimente le travail productif, tandis 
que la consommation improductive sert d'aliment à 
de purs services qui n'augmentent pas la richesse. 
L'examen des différentes formes du capital l'amène à 
parler de la monnaie, de ses fonctions, de ses substi- 
tuts fiduciaires, et de la confusion, déjà critiquée par 
d'autres, entre la quantité de la monnaie et le taux de 
l'intérêt, qu'il voudrait voir fixer par la loi un peu 
au-dessus du taux courant, pour empêcher crue le capi- 
tal ne soit prêté de préférence aux prodigues et aux 
spéculateurs, toujours prêts à payer un intérêt plus 
élevé. Smith pense que l'emploi du capital dans Tagri- 
culture est plus productif que dans les autres industries, 
parce que le concours gratuit des forces naturelles per- 
met de payer la rente au propriétaire. 

Après avoir, dans le troisième livre, esquissé une 
histoire de l'industrie^ et étudié plus particulièrement 
les causes qui ont fait prospérer en divers temps et en 
différents lieux l'industrie des campagnes et celle des 

20 



306 ADAM SMITH 

villes, Smith fait, dans le quatrième livre, un examen 
détaillé du système mercantile, qu'il combat dans son 
principe fondamental comme dans ses différentes appli- 
cations ; et il passe ensuite à l'examen plus rapide et 
moins approfondi du système physiocratique, dont il 
met en évidence les erreurs, mais en laissant un peu 
dans l'ombre ses mérites. La critique de ces deux sys- 
tèmes lui fournit l'occasion d'exposer les préceptes de 
sa politique économique. Smith admet, luiaus.si, comme 
principe supérieur d'un bon gouvernement, la plus 
grande liberté dans la production et dans la circulation ; 
il combat, comme Que.snay , les différents expédients des 
anciens systèmes restrictifs, c'est-à-dire l'esclavage, 
le servage, les entraves féodales et les fidéicommis, les 
monopoles, les corporations, les règlements, la fixation 
légale des prix et des salaires, le système colonial, les 
primes, les prohibitions et les droits protecteurs élevés, 
etc. Il faut remarquer cependant que, bien qu'elle .soit 
fondée sur le principe du « laissez faire » et du « lais- 
sez passer «, la politique économique de Smith se dis- 
tingue notablement de celle des physiocrates. Avant 
tout, la démonstration de Smith est essentiellement dé- 
duite de raisQn.s (Vopportuuité, tandis que l'argument 
principal de Quesnay et de Turgot est dans le concept 
juridique du droit de travailler. De plus, le principe de 
l'identité de l'intérêt individuel et de l'intérêt général 
n'est pas professé d'une façon absolue par Smith, bien 
qu'il pense que, d'ordinaire, le bien-être général résulte 
de la lutte des intérêts particuliers, modérée par la 
concurrence. Mais ce qu'il importe le plus de remar- 
quer, c'est que S mith dé feml la liberté économique en 
se préoccupant surtout de l'intérêt des consommaTeùrs 
et non de l'intérêt exclusif des différentes catégories 
dè^producteurs, et qu'il considère par conséquent le bon 
marché de tous les produits comme l'idéal du progrès 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 307 

économique. Enfin, qu'on remarque que, guidé en cela 
par un sens pratique sûr, Smith ne croit ni à la possibi- 
lité ni à l'utilité d'une application immédiate et uni- 
verselle de la liberté industrielle et commerciale, et que, 
étant donné même un stade de civilisation très avancé, 
ne s'oppose pas à ce que, pour des raisons d'hygiène, de 
moralité, d'ordre public il soit fait quelques exceptions 
à la règle. C'est ce que prouvent notamment les res- 
trictions qu'il admet à la circulation des billets de 
banque, et à la liberté du commerce, soit en temps de 
guerre, soit pour des raisons politiques en cas de repré- 
sailles avec probabilité de succès, et enfin le droit pro- 
tecteur à l'exportation de la laine et les monopoles 
temporaires à des compagnies qui font des entreprises 
aventureuses, dont on peut espérer des avantages con- 
sidérables dans l'avenir ; ces restrictions sont mention- 
nées pour la première fois dans l'édition de 1784. 

Dans le cinquième livre, il étudie l'action de l'Elat. 
Smith ne lui attribue pas seulement les fonctions néga- 
tives delà défense des personnes et des proJDriétés et du 
niaintien de la sécurité intérieure et extérieure, mais il 
lui assigne aussi de larges pouvoirs en matière d'édu- 
c^t^oji. d'instruction, notamment d'instruction élémen- 
taire, et il pense enfin qu'il doit faire toutes les œuvres 
de grande i itilité pubH gue qui ne peuvent pas donner 
une rémunération suffisante à l'industrie privée. Smith 
s'occupe enfin des moyens pécuniaires indispensables 
pour satisfaire aux besoins de la vie sociale, et il expose 
les règles principales de rétablissement des impôt.?. 
Utilisant ce qui avait été écrit avant lui sur les finances, 
con.sidérées spécialement au point de vue politique et 
fiscal, il fonde le système des impôts sur la base solide de 
la théorie économique de la distribution des biens ; il 
réfute l'ancienne doctrine domaniale, préconise un mé- 
lange rationnel d'impôts sur la consommation et sur les 



308 ADAM SMITH 

différentes catégories de revenu, et met en lumière les 
inconvénients auxquels donne lieu l'abus du crédi t public. 
Telle est, dans ses lignes générales, l'œuvre de 
Smith. Elle a déterminé le contenu, les limites, le ca- 
ractère et la méthode-de la science moderne; elle ren- 
ferme des germes précieux pour le développement ulté- 
rieur de certaines théories insuffisantes, comme celles 
de la population, des salaires, des profits, et pour la 
correction de quelques autres, comme celles de la rente 
et du capital, qui contiennent des erreurs et des con- 
tradictions, ou d'autres enfin qui, comme celles du tra- 
vail productif et du travail improductif, et du concours 
gratuit de la nature dans l'industrie territoriale, se res- 
sentent encore de l'erreur fondamentale du système 
physiocratique que Smith avait réfutée. 

Si Smith a subi, sur certains points, l'influence de 
la philosophie dominante à son époque, s'il a une idée 
un peu inexacte sur Tharmonie de l'intérêt public et de 
l'intérêt privé, s'il restreint d'une façon trop exclusive 
les attributions économiques de l'Etat par une réaction 
excessive contre la politique économique de son temps, 
s'il ne reconnaît pas suffisamment le caractère essen- 
tiellement relatif des institutions sociales en général , et 
du problème de l'ingérence gouvernementale en parti- 
culier, on ne peut pas souscrire cependant dans toute 
leur étendue aux accusations d'individualisme, de ma- 
térialisme, d'absolutisme, et moins encore à l'accusation 
d'idéalisme excessif, qui ont été produites contre lui par 
l'école économique maintenant dominante en Alle- 
magne. 

S 3. — ADVERSAIRES, DISCIPLES ET CRITIQUES 

L'œuvre de Smith, dans les années qui ont suivi 
immédiatement sa publication, a suscité une grande 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 309 

quantité d'ouvrages qui avaient pour but d'éclaircir, 
d'ordonner, de résumer, de répandre la nouvelle doc- 
trine, et de la défendre contre les objections, emprun- 
tées le plus souvent aux théories du mercantilisme, et 
quelquefois aussi de la corriger et d'exposer d'une 
façon plus satisfaisante certains points plus ou moins 
importants. 

Au nombre des adversaires, ceux qui se présentent à 
nous avec des traits caractéristiques, quoique différents, 
appartiennent au groupe des mercantilistes, anglais et 
français, et au groupe des romantiques, allemands pour la 
plupart. Dans le premier il faut citer Pownall ^Le^fe?' to 
Adam Smith, 1776), Crawfurd (Doclrine of equiva.- 
lents, 1794), Gray [The essential pvincÂples ofwcalth, 
1797) et Wakefield(A?i essay upon polltical economy, 
1804) ; Cotteril (1831), et plus récemment Alison (1842) 
et en partie aussi G. Atkinson [Principles of social 
and jiolitical economy, 1858). En France, Ferricr (Du 
gouvernement dans ses rapports avec le commerce, 
1802) essaye de réhabiliter le système mercantile, qui 
est présenté d'une façon modérée par deux protection- 
nistes ingénieux, l'érudit Ganilh [Des systèmes d'éco- 
nomie politique, 1809. — Traité de Véconomie j^oli- 
tique, 1815. — Dictionnaire, etc., 1826) et Louis Say 
Principjalcs causes de la richesse, 1818.—- Traité de la 
richesse, 1827. — Etudes, etc., 1836),et portéauxconsé- 
quences les plus absurdes par Saint-Chamans {Nouvel 
essai sur la richesse, etc., 1824) ; on trouve des idées 
analogues dans Toeuvre célèbre de J. G. Fichte Der 
(jeschlossene Handelsstaat, 1800), sans parler des ou- 
vrages de Kaufmann (1827 et suiv.) et de ceux du ministre 
russe Cancrin (1 845) et d'un protectionniste moins 
extrême, l'autrichien Frânzl (1834). L'école que Roscher 
a appelée l'école romantique, parce qu'elle voudrait 
ressusciter avec le moyen-âge politique le moyen -âge 



310 ADAM SMITH 

économique, a son précurseur dans Môser, ses plus célè- 
bres partisans sont Gentz, ami de Metternich et tra- 
ducteur de Burke, mais elle reconnaît pour chef Adam 
MûUer (1779-1829), dont les théories ont été adoptées 
plus ou moins complètement par Haller, Bodz-Raymond, 
Kosegarlen, etc. Dans ses différentes œuvres, Miiller 
{Elemente cler Staatskunst, 1809, 3 volumes. — Ver- 
sucJi einer neuen Geldtheorie, 1816. — Nothwen- 
digkeit einer theologischen Grundlage der Staats- 
wissenschaften, 1819), se déclare l'adversaire de l'éco- 
nomie de Smith, qu'il trouve infectée d'individualisme, 
et de sa politique économique, libérale et cosmopolite. 
Il y oppose une théorie qu'il fonde sur la morale ; il 
tient un grand compte des conditions historiques, com- 
plète l'analyse de la division par celle de l'associa- 
tion des travaux, étudie l'influence du capital intel- 
lectuel, et défend une politique nationale et restrictive, 
tendant à rétablir les entraves féodales à la propriété, 
et les corporations d'arts et métiers. Dans les œuvres 
de Millier, on trouve (comme l'a démontré Hildebrand) 
quelques-uns des germes des théories développées plus 
tard par l'école de List. Le vicomte Alban de Vil- 
leneuve-Bargemont [Economie politique chrétienne. 
Paris, 1834, 3 volumes) est le chef d'une école d'éco- 
nomistes français qui ont quelque affinité avec les théo- 
ries, ou plutôt avec les tendances, des romantiques 
allemands. 

L'adhésion du chef de l'école utilitaire, le juriscon- 
sulte et politique radical Jérémie Bentham (1749-1832), 
aux théories de Smith, contribua à la répandre en 
Angleterre. Bentham a écrit un Manuel d'économie 
joolitique, publié après sa mort par Dumont, plusieurs 
monographies sur le libre échange et sur la dette pu- 
blique et, en particulier, une Défense of usury (1787) 
dans laquelle il demande, comme Turgot (1769), la 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 311 

pleine liberté de l'intérêt des capitaux; il s'y attaque à 
une exception admise par Smith qui se déclara con- 
vaincu. H ne faut pas oublier que l'application générale 
du principe de l'intérêt personnel, acceptée par beaucoup 
d'économistes (en particulier parles deuxMill), contra- 
riant les règles de la saine morale, a provoqué des cri- 
tiques, souvent fondées, même au point de vue pure- 
ment économique. 

Lord James Lauderdale (1759-1839) a soumis à une 
critique minutieuse les nouvelles doctrines. Il a fait des 
observations exactes sur les différences entre la richesse 
publique et la richesse privée, sur l'importance de l'uti- 
lité comme fondement de la valeur, sur l'impossibilité 
de la mesurer d'une façon absolue, sur les influences 
que la distribution exerce sur la production ; mais il est 
souvent pédant et quelquefois injuste, comme lorsqu'il 
met en doute l'importance de l'épargne et de la division 
du travail, et lorsqu'il pense que le commerce n'est 
productif que médiatement. 

J. Lauderdale, Ayi Inquiry into the nature and ori- 
(jin of the public wealth. Edinburgti, 1804. 2« édit. 
1819, trad. franc., 1808; trad. nll., 1808. 

En Allemagne, les doctrines de Smith, dont se sont 
inspirés beaucoup d'hommes d'Etat, comme Stein, 
Hardenberg, et d'autres auteurs des réformes adminis- 
tratives, effectuées notamment en Prusse, durent néces- 
sairement transformer entièrement, sinon dans la dis- 
tribution des matières^ du moins dans leur contenu, 
l'ancienne encyclopédie économique des caméralistes. 
Parmi les meilleurs auteurs d'ouvrages de vulgarisation, 
nous citerons Weber qui importa en Allemagne la 
locution d'économie politique (Lehrhuch der politi- 
schen Oehonomie, 1813), Kraus,Sartorius, Lûder, qui, 
sans s'éloigner trop de leur maitre, mettent mieux en 



312 ADAM SMITH 

évidence les facteurs naturels de la production, les 
biens immatériels, la valeur d'usage et l'action écono- 
mique de l'Etat. Christian Jacques Kraus (S taaiswirt h- 
schaft, 1808-11) insiste sur la distinction entre l'éco- 
nomie pure et l'économie appliquée ; Georges Sartorius 
(Handbiich, [l%.\Von den Elementen des National- 
reichtums, 1806-8) abonde en illustrations historiques, 
tandis que Auguste Ferdinand Liider fUeber National- 
industrie, 1800-04) se sertplutôt delà statistique, et plus 
tard CDie National'ôkonomie, 1820) il étudie longue- 
ment le prétendu concours gratuit de la nature dans la 
production. Le comte Jules Soden s'est consacré, avec 
plus d'originalité, à la détermination plus exacte des 
concepts fondamentaux de la science. C'est un auteur 
[Die National'ôkonomie. Leipzig, 1805-24, 9 volumes) 
obscur, prolixe, enclin aux discussions purement verba- 
les ; G. Hufeland [Neue Grundlegung der Staats- 
wirthschaftskunst. Giessen, 1807-13) a exposé, au 
contraire, avec beaucoup de pénétration les fonctions de 
l'entrepreneur et les notions de la valeur, du prix, du 
capital, de la monnaie, mais il est inférieur en clarté et 
en profondeur à Jean Frédéric Eusèbe Lotz {Revision 
der Grundbegriffe der Nationale irthschaftslehre. 
Coburg, 1811-14), qui a composé également un excellent 
manuel, dans lequel il défend le libre échange et expose 
d'une manière diffuse la science des finances [Handbuch 
der Staatswirthschaftslehre. Erlangen, 1821-22,3 vol. 
• — 2''édit. 1837-38). Mais c'est le manuel plus court de 
Louis Henri von Jakob [Grunds'atze der Nationaloko- 
noniie. Halle, 1805, 3'' édit., 1825) qui a été surtout 
répandu dans les écoles. Jakob a traduit Say et il est 
l'auteur d'un manuel très bien fait de science finan- 
cière {Die Staatsfinanzw issenschaft . Halle, 1821. 2 
vol. - 2'' édit., 1837. - Trad. franc, de Jouffroy, 1846). 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 313 

§. 4. MaLTHUS ET LE PRINCIPE DE LA POPULATION 

Une place importante clans l'histoire de la science 
appartient au pasteur protestant Thomas Robert Mal- 
thus (1766-1834), professeur d'histoire et d'économie 
au collège de Haileybury. Il a étudié d'une façon vrai- 
ment magistrale la théorie économique de la population, 
dont il a recherché le principe fondamental dans ses 
applications diverses ; il a posé les bases d'une doctrine 
qui, dépouillée de son enveloppe pseudo-mathématique, 
et formulée avec plus de précision au point de vue psy- 
chologique et au point de vue statistique, résiste encore 
victorieusement aux objections, qui reposent en grande 
partie sur des équivoques, et aux fausses conséquences 
qu'en ont tirées quelques disciples incompétents, par- 
tisans des restrictions légales au mariage, sans parler 
des partisans du système immoral du préventive in- 
tercouTse, que l'on désigne d'ordinaire inexactement du 
nom de néo-malthusiens. 

Malthus a été élevé par son père, ami et correspon- 
dant de Rousseau, qui croyait à la théorie du progrès 
indéfini (de Condorcet), et à celle du bonheur illimité 
qu'aurait donné au genre humain le communisme 
défendu par William Godwin [Enquiry concerning 
political justice, 1793 — The enquirer, 1797). Le 
jeune Malthus avait sur tous ces points des opinions 
différentes. Il publia, sous le voile de l'anonyme {An 
essay on the principle of -population, as it affects the 
future improvement of society, 1798), un opuscule 
dans lequel il essayait de démontrer, mais avec trop 
d'em.phase, qu^aucune réforme économique et politique 
ne pourrait paralyser les maux sociaux, parce qu'ils 
sont une conséquence de la tendance générale et cons- 
tante de la race humaine à dépasser les moyens de 



314 ADAM SMITH 

subsistance, nécessairement limités ; ce sont ces maux, 
la souffrance, la misère et le vice qui rétablissent, en 
fait, l'équilibre entre le nombre des hommes et la quan- 
tité des éléments nécessaires à leur conservation. Le 
pessimisme du premier Essai de Malthus, d'un caractère 
nettement polémique, ne se justifie pas, mais il s'ex- 
plique, si l'on songe qu'il écrivait aune époque dans la- 
quelle la succession des disettes, les maux causés par les 
guerres, la concentration des entreprises, le relâchement 
dans l'application des lois sur les pauvres, la conces- 
sion faite par les paroisses de suppléments de salaires 
(allowances), l'augmentation des impôts et de la dette 
publique, contribuaient à rendre plus nuisible et plus 
dangereux le contraste entre l'augmentation croissante 
de la population et la rareté des subsistances. Après de 
nouvelles études, mettant à profit son expérience et les 
renseignements recueillis dans ses voyages en France, 
en Suisse, en Russie et dans les Etats Scandinaves, 
Malthus refit complètement son premier travail, l'enri- 
chit d'abondantes illustrations historiques et statis- 
tiques, et le publia sous son nom. 11 l'a d'ailleurs 
corrigé dans les éditions ultérieures, et il y a joint 
des appendices qui ont spécialement pour but de 
répondre aux principales objections de ses adversaires. 

Th. Rob. Malthus, .4» esmy on ihe prinàple of popu- 
lation, or a view of i.t pasi and présent e/fects on 
human happiness, etc. 1803. 2 vol. — 6« édition 
(de l'auteur), 1826. — V° Population dans le Sup- 
plément à VEnajclopaedia Britannica de Macvey 
Napier (1824). 

Cfr. James Bonar, Malthus and his work. London. 
1885, et. Soetbeer, Die Stellung der Sozialisten 
zur Malthus' schen Bcvôlkerungslehre. Berlin, 1886. 

Dans sa forme nouvelle, l'œuvre de Malthus a le ca- 
ractère, le contenu, les proportions d'une œuvre vrai- 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 3J5 

ment scientifique et originale. Il a modéré son pessi- 
misme primitif, et supprimé quelques propositions 
risquées ; il a ajouté une analyse ingénieuse et profonde 
des effets divers qu'exercent et que peuvent exercer, dans 
les différents stades de civilisation, les obstacles posi- 
tifs et préventifs à l'augmentation de la population. 
Parmi ceux-ci il comprend le moral restraint, qu'il 
considère comme le seul moyen par lequel la raison 
humaine, victorieuse de l'instinct, 'peut arrêter l'excès de 
population. Il enrichit enfin son livre de la critique 
minutieuse des effets de l'émigration et des systèmes 
de charité légale et de communisme, dans lesquels il 
voit des excitants à l'augmentation des naissances en 
dehors des limites inexorablement marquées par la 
quantité des aliments. UEssai de Malthus est l'œuvre 
fondamentale sur le sujet économique de la population ; 
elle n'a pas été jusqu'ici dépassée, malgré ses défauts 
réels, souvent signalés, parfois avec trop de subtilité. 
II est certain que Malthus n'a pas méconnu, mais 
qu'il a un peu atténué (étant donné les conditions de 
son temps), Tinfluence du progrès économique et en par- 
ticulier celle des nouveaux systèmes de culture, d'amé- 
lioration des communications, du libre échange, sur 
l'augmentation des subsistances, et celle du progrès 
intellectuel sur l'augmentation des naissances. 

Parmi les œuvres moins importantes de Malthus, en 
dehors de son ouvrage sur la rente, nous devons men- 
tionner ses Définitions in political econorny (Lon- 
don, 1827), trop oubliées maintenant. Il a été moins 
heureux dans ses polémiques avec Say sur le gênerai 
(jlut et avec Ricardo sur la valeur et les droits à l'im- 
portation des céréales. Chose étrange, le professeur 
Malthus, esprit pratique, observateur diligent des effets 
immédiats des institutions économiques, croyait à la 
po.ssibilité d'un excès absolu de population et il ad- 



316 ADAM SMITH 

mettait le protectionnisme agraire, contrairement à 
l'industriel Say et au banquier Ricardo, qui négligeaient, 
comme l'avoue Ricardo dans ses lettres, les conséquences 
transitoires pour rechercher les conséquences défini- 
tives. 

Th. Rob. Malthus, The high price of provisions, iSOO. 

— Observations oniheeffecis ofilie corn to?rs,1814. 

— Grounds of an opinion on the poLicy of restric- 
iing importation of foreign corn, 1815. — Vrinciples 
of political eco7wmy, 1820.-2^ édi t., 1836. — The 
nieasure of value, 1823. (VoirBoaar, op. cit.). 



$ 5. J.-B. SAY ET LA THÉORIE DES DÉBOUCHÉS 

Parmi les contemporains français de Malthus et de 
Ricardo, quelques-uns se sont proposés d'éclaircir, de 
résumer et de répandre les principes de Smith, sans 
aspirer à être originaux. Sans parler du livre prolixe, 
et un peu antérieur, d'Isnard [Traité des richesses, 
1781 ) qui s'arrête encore à réfuter les physiocrates, — ce 
que Mill {Commerce defended, 1808) et Torrens [Eco- 
nomists refuted) firent plus tard contre Spence (1807), 
— ni de celui de Canard {Principes d'Economie poli- 
tique, 1802), l'auteur d'une théorie excentrique de la 
répercussion des impôts, ni des deux volumes de Sis- 
mondi (De la, richesse commercicile , 1803), certaine- 
ment préférables mais bientôt oubliés, il faut mentionner 
le petit ouvrage du philosophe comte Destutt de Tracy 
[Traité d'économie politique, 1815), clair et précis, et 
celui de Joseph Droz {Economie politiciue, 18'29, 
3*édit., 1854), qui s'inspire de considérations morales. 
Mais ces écrivains ne s'éloignent pas, au fond, des doc- 
trines de Say, le plus illustre des économistes français 
de cette période. 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 317 

Jean-Baptiste Say (1767-1832) est né à Lyon. Il a été 
commis de magasin, journaliste, puis membre du tri- 
bunat, plus tard directeur d'une filature de coton et 
enfin professeur d'économie industrielle au Conserva- 
toire des arts et métiers, et, dans la dernière partie de 
sa vie, professeur au Collège de France. Ayant reçu, 
par hasard, deClavière, qui devint plus tard ministre, 
un exemplaire du livre de Smith, il s'enthousiasma pour 
l'étude de l'économie politique, et devint, comme on 
l'admet généralement, le plus grand et le plus heureux 
des vulgarisateurs ; il a aussi, ce qu'on n'admet pas tou- 
jours à tort, développé avec bonheur l'œuvre de l'illustre 
écossais. Dès la première édition de son Traité (1803), 
qu'il a résumé dans son Caie'c^isme (1817), et enrichi 
de développements sur l'économie industrielle dans son 
Cours complet [iS^S], qui reproduit les leçons faites 
au Conservatoire des arts et métiers, Say donne des 
preuves de ses éminentes qualités dans l'exposition 
claire et élégante des doctrines purement économiques, 
dont il a donné de bonnes définitions et qu'il a illustrées 
d'excellents exemples pratiques. Il a ordonné ses ma- 
tières selon sa célèbre division tripartite, et il les a ren- 
dues intelligibles à la généralité des lecteurs, qui n'au- 
raient pu aborder les digressions historico-politiques 
de Smith. Le Traité de Say a été complètement modifié 
à sa seconde édition (1814), qu'il ne put publier sous 
l'Empire; il a été notablement corrigé et complété dans 
les trois éditions postérieures. Traduit dans presque 
toutes les langues, il est devenu un livre populaire, 
qui a permis à beaucoup de gens de connaître des 
doctrines qui ne leur étaient pas accessibles dans leurs 
sources originales. Mais l'ambition qu'avait l'auteur 
d'être considéré comme le premier des économistes 
de son temps, et son manque de connaissances his- 
toriques et juridiques, lui firent commettre de grosses 



318 ADAM SMITH 

erreurs sur l'ingérence de l'Etat, qu'il veut restreindre 
beaucoup plus que ne le faisait Smith, sur l'improduc- 
tivité des dépenses publiques, et sur la libre frappe 
des monnaies, et ne lui permirent pas de tenir un 
compte suffisant de tous les progrès que la science 
avait faits, notamment en Angleterre et grâce à Ri- 
cardo. C'est pour cela qu'il n'a pas accepté les doctrine» 
de ce dernier sur la valeur, la monnaie, la distribution 
et l'incidence des impôts, et qu'il a ajouté un grand 
nombre de notes critiques à la traduction française des^ 
Principes de Ricardo (1818) faite par Constancio. Il 
considère comme identiques au point de vue social les 
concepts de produit brut et de produit net, et il tombe 
dans de nombreuses contradictions dans la théorie des 
produits immatériels, (Voir ses notes à une réimpression 
non autorisée du Cours de Storch, 1823); il discute 
sans succès contre Gioja sur l'utilité de la statistique, 
dont il n'apprécie pas le caractère scientifique. Il a été 
plus habile dans les développements qu'il a donnés à 
une partie de la doctrine des consommations privées et 
dans l'analyse des effets de l'épargne et de la consom- 
mation improductive ; il a enfin admirablement exposé 
la théorie des débouchés, qu'il n'a certes pas créée de 
toutes pièces, parce que, comme l'indique Mac Culloch, 
juge d'ailleurs trop sévère, elle avait été déjà entrevue 
par Tucker, par Mengotti, et mieux par un anonyme 
(Sketch ofthe aclv-dnce and décline of nations, 1795) 
mais il l'a largement développée, notamment dans ses 
applications à la doctrine du libre échange et à celle 
des crises. Au sujet de celle-ci il soutint, d'accord en 
cela avec Ricardo, une polémique heureuse contre Mal- 
ihus et Sismondi, qui croyaient possible un encombre- 
ment général et permanent des marchandises, sans son- 
ger que, tant que les besoins de tous ne sont pas 
satisfaits (ce qui est impossible), les encombrements ne 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 319 

peuvent être que partiels, parce que, au point de vue 
général, l'offre et la demande se font nécessairement 
équilibre. Dans ses controverses avec Sismondi, au 
sujet du régime des industries en général et des ma- 
chines en particulier, Say ne sut pas réfuter avec des ar- 
guments pleinement persuasifs 1' « économie à rebours » 
de son contradicteur qui avait mis à nu des plaies so- 
ciales, en grande partie transitoires, mais dignes ce- 
pendant d'être prises en considération. 

J. B. Say, Traité cVéconomie politique. Paris, 1803. 
2 vol., 5" édit., 1826. - S» édit. (par A. Clément), 
1876. — Catéchisme d'économie politique, 1817. — 
Cours complet d'économie politique pratique. Paris, 
1828-30. 6 vol. — Œuvres complètes, publiées par 
H. Say, dans les vol. IX-XII de la Collection des 
jjrincipaux économistes. Paris, 1841. 

Dans l'attente d'une monographie tout à fait satisfai- 
sante sur les travaux de Say, on peut consulter l'étude 
excellente, mais un peu apologétique, de Franc. Ferrara, 
publiée dans la Dibliotecct clelV Economista, série I, 
vol. VII, (Torino, 1885), pp. V-CX ; et aussi G. Du 
Puynode, Etudes sur les principaux économistes, 
Paris, 1868, pp. 336-410, et mieux encore Et, Laspeyres, 
V" Say dans Je Deutsclies Staaiswôrterbuch de Blunt- 
schli et Brater, vol. IX (Stuttgart), 1865), pp. 116-1-23. 

Au nom de Say se rattache celui de son gendre, 
Charles Comte (m. 1837), l'auteur d'un bon livre sur la 
Propriété (1834, 2 vol.) et d'un Traité de législa- 
tion (Paris, 1827, 4 vol.) resté inachevé, dans lequel il 
examine à fond le sujet de l'esclavage. Il faut citer 
aussi l'allemand Henri Storch, né à Riga (m. 1835), 
auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus connu, 
le Cours d'économie j^olitique (Saint-Pétersbourg, 
1815, 6 vol.) écrit pour les deux grands ducs Nicolas 



320 ADAM SMITH 

et Michel de Russie, ses élèves, est peu original dans 
sa partie théorique, mais très riche au contraire de 
documents sur le cours forcé, l'histoire des prix, les 
banques, etc. Dans son ouvrage le plus important, les 
Considérations sur la 7i.ature du revenu national 
(Paris, 1824), qu'il a lui-même traduit en allemand 
(Plalle, 1825), il corrige et complète, devançant Du- 
noyer, la théorie des produits immatériels de Say. et 
celle de la rente, développée avec plus de profondeur 
par Hermann (1832). 



§6. RrCARDO ET LA THÉORIE DE LA DISTRIBUTION. 

La science a fait des progrès bien plus considérables 
grâce aux travaux de Ricardo, le plus grand des éco- 
nomistes de ce siècle. Comme Malthus, il a eu la male- 
chance d'être mal apprécié, et par beaucoup d'admira- 
teurs enthousiastes, et par un nombre plus grand encore 
d'adversaires, anciens ou récents, parmi lesquels nous 
regrettons de rencontrer deux écrivains de grande va- 
leur, Jevons et Ferrara. 

David Ricardo est né en 1772 ; il est le fils d'un né- 
gociant juif, d'origine hollandaise, qui le destina, dès 
l'adolescence, aux affaires, mais qui l'abandonna bientôt 
parce qu'il désapprouva sa conversion au christianisme. 
Ricardo devint banquier et il exerça cette profession 
avec une rare intelligence et un rare succès : en peu 
d'années il acquit une grande fortune ; il compléta son 
instruction en étudiant les sciences naturelles ; ayant 
trouvé, par hasard, le livre de Smith, il se donna tout 
entier à Téconomie politique. Il fut élu, en 1819, mem- 
bre du Parlement, où on fît grand cas de ses opi- 
nions dans les questions commerciales et financières ; il 
fut l'un des fondateurs du Political Economy Club 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 321 

(1821) et l'ami des plus illustres publicistes de son temps, 
en particulier de Bentham, de Mill et aussi de Malthus 
et de Say, avec lesquels il eut des polémiques ardentes, 
mais courtoises. Il mourut en 18'23, universellement 
regretté, et pour les qualités de son intelligence, et pour 
celles de son caractère, loyal, indépendant, généreux. 
Pendant sa courte carrière scientifique (1809-23), Ri- 
cardo publia quelques ouvrages peu volumineux, mais 
de grande valeur, dans lesquels il discute la question 
monétaire, et surtout, avec des réserves et des tempé- 
raments souvent oubliés par ses disciples, la fameuse 
théorie quantitative de la monnaie, acceptée par le 
Builion Committee de 1810, combattue par Bosanquet, 
soutenue par la Currency school , inspiratrice des 
Actes bancaires (1844-45) de Robert Peel ; il se fit le 
promoteur d'une banque nationale de circulation émet- 
tant des billets convertibles en lingots d'or ; il com- 
battit le système d'amortissement de la dette publique 
alors en vigueur {sinking fund) ; il soutint à plusieurs 
reprises (contre Malthus) la libre importation des cé- 
réales, avec une grande profondeur de vue et une pleine 
connaissance des faits, notamment dans l'opuscule 
magistral sur la Protection de l'agriculture. 

D. Ricardo, The high price ofbidlion a proof of ihe 
dépréciation of bank notes, 1810. -4« édition, 1811. 
— Reply to M. Bosanquet, 1811. — Proposais for 
an economical and secure currency, 1816. — Plaii 
for the establishment of a national bank, 1824 (Pos- 
thume). — V° Funding System, dans la 6" édition 
de V Encyclopaedia Britannica, 1820. — An essay on 
the influence of a loto price of corn on ihe profits of 
stock, 1815. — On protection to agricidture, 1822. 
Quatre éditions. 

The icorks of D. Ricardo, par J. R. Mac Culloch. Lon- 
don, 1846 (réimprimées en 1881). -Trad. franc, 
par A. Fonteyraud. Paris, 1847. — On doit y 

21 



322 ADAM SMITIT 

joindre les lettres publiées dans les Mélanges et 
correspondcmces de J. B. Say. Paris, 1833 (et dans 
les Œuvres. Paris, 1844) et les 88 lettres plus in- 
téressantes encore adressées à Malthus : Letters 
of D. Bicardo, etc., éditées par James Bonar. 
Oxford, 1887. 

Sa grande renommée lui vient surtout de ses Prin- 
cipes cVécononiie fjolitique (1817). C'est une œuvre 
originale et profonde qui fait époque dans l'histoire de la 
science, bien qu'elle n'ait pas tous les mérites que lui ac- 
cordent ses partisans enthousiastes (comme Mac Culloch 
et De Quincey) et qu'elle présente de très graves dé- 
fauts qui ne peuvent échapper aux critiques conscien- 
cieux, mais on n'y trouve pas les fautes signalées, de 
mauvaise foi ou d'une manière équivoque, par des jugés 
légers ou incompétents. Ricardo ne s'est jamais proposé 
d'écrire un traité complet, parce que, comme cela résulte 
de nombreux passages de ses lettres, il connaissait, et 
même il exagérait par modestie, son incapacité à 
écrire ; il était, de plus, très sceptique sur la possibilité 
et l'utilité d'une théorie scientifique de la production 
des richesses. Ses Principes, qui n'étaient pas, à l'ori- 
gine, destinés à la publicité et qui n'ont été imprimés 
que sur les vives instances de ses amis, et spécialement 
de James Mill (comme cela est indiqué dans l'A iffo6io- 
graphie de son fils, J. St. Mill), sont comme un appen- 
dice à l'œuvre de Smith, dans lequel Ricardo, utilisant 
les recherches de quelques écrivains contemporains, en 
particulier de Malthus, Say et West, qu'il accepte, rec- 
tifie ou combat, s'est proposé de donner une nouvelle 
théorie de la distribution des richesses. C'est là pour lui 
le véritable objet de l'économie politique ; il a déduit 
cette théorie de la théorie de la valeur, et il y a ratta- 
ché ses théories non moins originales et profondes sur 
les échanges internationaux et sur l'incidence des im- 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 323 

pots. Tel est le but qu'il se propose et qu'il a rempli 
en substance, quoique en partie seulement, pour des 
raisons qui se découvrent facilement, si on veut bien 
le lire avant de le juger. C'est, d'abord, parce que 
Ricardo, comme cela était son droit, ne s'est occupé que 
de science pure, laissant de côté les applications; il a 
cherché, comme il le dit (dans ses lettres à Malthus), la 
vérité et non l'utilité de ses principes ; il s'est borné, 
même dans la science pure, aux déductions tirées d'un 
petit nombre de prémisses générales, construisant des 
cas simples ou, selon son expression, des strong cases, 
parce qu'il voulait déterminer les effets derniers des 
lois économiques, étudiées chacune d'une façon indé- 
pendante, et qu'il a négligé complètement, comme on 
le lui a reproché, les effets prochains et transitoires, 
dont son émule, observateur plus prudent, plus sa- 
vant, mais moins subtil et moins profond, se préoccu- 
pait, de son côté, d'une façon trop exclusive. 

Etudiant, par exemple, la valeur, Ricardo n'ignore 
pas, mais il n'apprécie pas à sa juste valeur, Timpor- 
tance de la demande, mais il exagère celle de l'offre, 
représentée par le coût, tandis qu'une école contem- 
poraine donne trop d'importance à la demande, repré 
sentéepar l'utilité; étudiant d'une façon magistrale la 
rente, il accentue trop l'influence des degrés différents 
de fertilité, et il atténue celle de la distance du marché ; 
il ne songe pas assez à l'influence du progrès, qui 
neutralise la hausse progressive des prix des denrées 
agricoles, et, fidèle à son but théorique et général, il ne 
tient pas compte de la coutume, de la sympathie et de 
l'ambition politique, qui modifient l'action delà concur- 
rence et ne permettent pas au propriétaire d'exiger 
dans beaucoup de cas, toute la rente du fermier auquel 
il est personnellement attaché ou qui est un électeur in- 
fluent. Ricardo n'a pas voulu s'occuper de toutes les 



324 ADAM SMITH 

théories de la distribution, et son élude mérite plus d'un 
reproche, par suite des très grands défauts de son expo- 
sition. Ce sont eux qui sont la cause principale des équi- 
voques auxquelles son œuvre a donné lieu, des déduc- 
tions fausses qu'on en a tirées (les novateurs pessimistes} 
et des réfutations erronées qu'on en a faites (les conserva- 
teurs optimistes). Il a ainsi laissé une tâche difficile aux 
savants impartiaux qui se proposent de formuler ses 
théories avec plus de précision et de clarté, de les corri- 
ger, de les compléter, et d'en déduire des applications 
plus intéressantes et moins éloignées de la pratique. Ri- 
cardo, qu'on accuse à tort de doctrinarisme, parce qu'il 
s'est servi de la seule méthode possible pour la nature des 
problèmes qu'il étudiait, ne l'a pas toujours appliquée 
d'une façon absolue, ainsi que le reconnaissent la plupart 
de ses partisans et de ses adversaires, unanimes sur ce 
point. Ses connaissances historiques et philosophiques 
sont moindres que celles de Smith et même de Mal- 
thus, mais il a comme eux et comme Say la même con- 
naissance des affaires ; si son exposition est moins sys- 
tématique que celle de Say, et s'il a accordé à ses défi- 
nitions et à sa terminologie moins de soin que Malthus, 
Ricardo les dépasse tous en profondeur et en clarté. Il 
n'eut pas la précaution d'indiquer d'une façon explicite 
les prémisses de ses argumentations, de bien déterminer 
les limites de leur champ d'application et les circons- 
tances principales qui peuvent en modifier les résul- 
tats. C'est pour cela que, tout en n'ignorant pas que 
l'utilité est le fondement, mais non la mesure de la 
valeur, il formula la théorie classique du coût de pro- 
duction et celle du coût comparatif dans les échanges 
internationaux, mais, s'étant servi du concept, mal 
déterminé, de la quantité de travail, qui s'identifiait 
pour lui avec les dépenses de production (y compris 
l'influence du capital), on en a tiré la théorie socialiste 



I 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 325 

pseudo-ricardienne du travail cause unique de la 
valeur ; il a réfuté la théorie de l'utilité que Say oppo- 
sait à celle du coût, mais il ne s'aperçut pas qu'une 
détermination différente et plus concrète du concept 
générique de l'utilité pouvait conduire à la théorie 
de l'utilité finale, qu'on a l'habitude d'opposer à la 
théorie qui pourrait être appelée du coût final, dont elle 
est, au contraire, le complément. Qu'on n'oublie pas 
que tout ce qu'il y a d'incomplet ou de mal formulé 
dans l'œuvre de Ricardo, ne peut pas lui enlever le 
mérite insigne d'avoir enrichi la science d'une théorie 
originale de la distribution des richesses, qui reste la 
base la plus sûre des corrections et des adjonctions qui 
ont été déjà faites et que Ton fera dans l'avenir. Nous 
devons, par conséquent, repousser d'une façon nette 
les alïîrmations de ces érudits qui, avec des citations 
exactes seulement en apparence, ont mis en doute le 
mérite inventif de Ricardo. Il est plus original encore 
que Smith, et pour des raisons à peu près identiques. 
Presque tous les éléments de sa théorie se trouvent 
dans des ouvrages antérieurs, mais ils y sont énoncés 
incidemment, ils y sont isolés, sans lien entre eux 
et mêlés à de très graves erreurs. Ricardo doit à 
Smith, par exemple, quelques-unes de ses proposi- 
tions fondamentales sur la valeur, mais elles étaient 
chez Smith exprimées d'une façon obscure et accompa- 
gnées d'autres propositions absolument contradictoires. 
La théorie des débouchés (Say) devance, sur certains 
points, la théorie beaucoup plus importante des échan- 
ges internationaux, dont Bastable mettait récemment 
en lumière la profonde simplicité et l'élégance. La 
théorie des salaires et en particulier celle des profits, 
que Ricardo rattache admirablement à la théorie des 
prix, est également originale, et il ne faut accuser que 
la négligence de l'exposé, si beaucoup de lecteurs, 



326 ADAM SMITH 

inattentifs OU incapables, ont méconnu le sens vérita- 
ble de la dépendance du taux relatif du profit et du coût 
du travail (et non du salaire) et si les socialistes, 
comprenant mal la notion de salaire naturel, déter- 
miné par le Standard of life, qui est, pour Ricardo, 
essentiellement changeant, lui ont attribué la loi d'ai- 
rain du salaire irréductible au minimum des subsis- 
tances nécessaires pour faire vivre les ouvriers et leur 
famille. Même en ce qui concerne la rente, l'orij^inalité 
de Ricardo est pour nous hors de contestation. Nous 
savons qu'un protectionniste agraire écossais, James An- 
derson, contemporain de Smith (m. 1808), dans quel- 
ques-uns de ses écrits de circonstance, cités par Tedder 
(v" Anderso7i dans le Dictionary of. Pol. Econ, de 
Palgrave. Part. I, 1891, p. 39), mais notamment dans 
le livre An inquiry into the nature of the corn la\çs 
(Edinburgh, 1777), découvert par Mac Culloch {Lite- 
rature of Pol. Econ., pp. 68-70), expose d'une façon 
claire, dans une note, le principe de la rente, qu'il déduit 
de la seule considération de l'inégale fertilité des terres 
et que, plus tard, deux autres écrivains, indépen- 
damment d'Anderson, ont exposé, en même temps et 
expressément, la doctrine de la rente d'une façon ana- 
logue, mais avec des différences fondamentales, qu'on 
n'a pas assez remarquées. L'un d'eux, Malthus {An 
inquiry into the nature and ^drogress ofrent, 1815) 
pour lequel Bonar et plus fortement Léser {Untersu- 
chungen zur Geschichte der Nationalœkonomie. Jena, 
1881, p. 47 et suiv.) revendiquent la priorité, demeure 
encore incertain entre la vieille théorie de la rente 
(produit net) professée par les physiocrates et accueillie 
partiellement par Smith [en faisant seulement une excep- 
tion pour les mines) et la nouvelle. Il admet, en effet, 
la diversité de fécondité des terres et la loi des revenus 
décroissants comme cause de la rente, mais il croit 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 327 

qu'elle dépend, en outre, de l'aptitude de la terre à 
donner un produit supérieur aux dépenses de culture 
et de ce caractère particulier des céréales, dont la 
demande ne peut jamais diminuer ; et, ce qui importe da- 
vantage, il insiste sur ces deux causes supposées dans ses 
Principes d'économie politique, postérieurs à ceux de 
Ricardo. L'autre théoricien de la rente, sir Edward West 
[An essay on the application of capital to land, 1815) 
a des idées plus exactes ; il est complètement débarrassé 
de l'erreur physiocratique qui voit dans la rente un 
effet de la libéralité de la nature et non un effet de la 
faible production de la terre. Il faut remarquer, 
après Gonner, que Ricardo qui, dans son Es.sai de 1815, 
attribue uniquement à Malthus le mérite de la nouvelle 
théorie, après avoir lu l'opuscule de West, cite égale- 
ment cet écrivain dans la préface de son Economie 
(1817), dont le dernier chapitre est consacre à la réfu- 
tation des erreurs de Malthus. Malgré cela, la supério- 
rité de Ricardo, même sur ce sujet de la rente, consiste 
à avoir fait des propositions qui s'y rapportent une des 
bases de là théorie de la distribution, et à en avoir éli- 
miné pour toujours les restes du système de Quesnay. Il 
n'est pas nécessaire, enfin, étant donné l'honnêteté 
inattaquable de Malthus et de Ricardo, de réfuter l'aC' 
cusation, démentie par les faits, mais répétée en Alle- 
magne par Held (repoussée, il est vrai, par Wagner et 
par Cohn), et en Angleterre par Ingram, d'après la- 
quelle Ricardo, par sa théorie libérale sur les céréales, 
soutenait, dans des vues égoïstes, le money^d interest 
contre le landed interest, que détendait je protec- 
tionniste agrarien Malthus, sans songer que Malthus, 
dont on fait le patron des grands propriétaires, 
était un ecclésiastique qui professait dans un Col- 
lège entretenu par la Compagnie des Indes, tandis que 
le banquier Ricardo était un grand propriétaire foncier ! 



3'28 ADAM SMITH 

D. Ricardo, PrincipLes of political economy and taxa- 
tion. London, 1817. - 3"= édil. (1res augmentée), 
1821. - Trad. franc, de F. S. Conslancio (avec 
des noies critiques de Say , 1818. Deux volumes. 
— La meilleure édition est celle de E. C. K. Gon- 
ner, avec une introduction, des notes et des 
appendices. London, 1891. 



La meilleure biographie est celle de Mac Culloch 
(Ricardo' s Works, pp. 15-33). Parmi les travaux cri- 
tiques on peut consulter, en dehors du long commen- 
taire de Ed. Baumstark (Leipzig, 1838; réimprimé, 
1877) maintenant un peu vieilli, l'article de Et. Las- 
peyres dans le volume III (Stuttgart, 1864), pp. 619- 
634, du Deutsches StantsM-ôrterbuch ; celui de Em. 
Léser, dans les Ja.hrbûcher fur Nat. Oek. de Conrad, 
5887 ; celui de N. S. Patten, Malthns and Ricardo, 
Baltimore, 1889, et l'Introduction de P. Beauregard 
à l'édition des chapitres sur la valeur, la rente, les 
salaires et les profits, qui forment un des volumes 
(1890) delà, Petite Bibliothèque Économique deGuil- 
laumin. 

Ricardo, Malthus et Say ferment la première période 
classique de la nouvelle économie, dont les résultats se 
trouvent résumés dans une forme rigoureusement scien- 
tifique, mais un peu aride, par le publiciste radical, 
élève de Bentham, ami intime de Ricardo, James 
Mill (1773- 1838), l'illustre historien de Vlndia Britan- 
nica (181-1819), qui, le premier, a formulé d'une 
façon explicite la théorie du fonds des salaires. Ces 
résultats ont été également résumés, .sous forme de 
dialogueet de roman, par Mistre.ss Marcett, Miss Marti- 
neau et Mistress Fawcett. 

James Mill, Eléments of political economy. London, 
S" édit., 1826. - Trad. franc, de Parisot, 1824. 



ET SES SUCCESSEURS IMMÉDIATS 329 

M. Marcel, Conversations on polilical economy, 1817. - 

Trad. franc,., 1824. 
H. Martineau, Illustrations of polilical economy^ 1832- 

1834. Neuf volumes. Trad. franc, de G. de Moli- 

nari, 1880. 2 vol. 
M. G. Faw^cett, Taies in polilical economy, i%l^. 



CHAPITRE IX 



L'ECONOMIE POLITIQUE EN ANGLETERRE 



Les progrès de réconomie politique dans notre siècle 
sont dus à l'influence toujours plus grande qu'elle a 
exercée sur les réformes législatives, à la diffusion et à 
l'amélioration des moyens d'échange, de transport, de 
publicité et de communication, aux modifications fré- 
quentes du système monétaire, à la multiplication des 
établissements de crédit, à l'émancipation de l'agricul- 
ture et de la propriété foncière des derniers vestiges 
des entraves féodales, à la liberté de l'industrie manu- 
facturière et du commerce intérieur, à la lutte incessante 
entre les partisans de la protection et ceux du libre 
échange, et, en même temps, à la succession rapide des 
crises commerciales, monétaires, bancaires, et à la né- 
cessité toujours plus grande d'une législation tendant à 
défendre les intérêts des classes ouvrières^ insuffisam- 
ment protégées par les caisses d'épargne, les sociétés 
de prévoyance, les coopératives, et par le patronage des 
classes aisées. 

D'un autre côté, la consolidation du système repré- 
sentatif et la liberté de la presse, d'association, de 
réunion, qui en sont les conséquences, augmentent 
toujours davantage le cercle des personnes qui parti- 
cipent plus ou moins directement à l'administration 
des affaires publiques, et qui ont ainsi des raisons 
spéciales pour s'intéresser tout particulièrement aux 



332 l'économie politique 

disciplines qui étudient les phénomènes qui sont en 
relation étroite avec la prospérité générale. 

Mais toutes ces causes, qui donnent une poussée salu- 
taire aux études économiques, n'agissent pas partout 
avec la même intensité et elles n'ont pas partout des 
résultats également importants. L'Angleterre a conservé 
pendant longtemps la première place, mais cette 
position éminente lui est de plus en plus contestée, en 
particulier par l'Allemagne, qui se pose depuis une 
vingtaine d^année en réformatrice orgueilleuse de la 
science. L'Allemagne a certainement enrichi la science 
par ses nombreuses recherches historiques et statisti- 
ques et elle y contribue maintenant par de très impor- 
tants travaux, dans lesquels elle associe à la puissance 
de l'abstraction et à son exquis sens pratique la con- 
naissance des résultats des travaux étrangers, qui lui a 
autrefois manqué. La France, au contraire, qui jadis 
rivalisait avec l'Angleterre et qui l'emportait sur 
l'Allemagne, perd de son importance théorique par 
l'esprit d'exclusivisme de l'école qui y domine, tandis 
•que l'Autriche, Tltalie et les Pays-Bas, et plus récem- 
ment les Etats-Unis et la Russie, ont utilisé les progrès 
réalisés par les doctrines anglaises et allemandes tout 
en évitant, en partie, quelques uns des défauts de 
l'école actuelle de l'économie politique allemande, et 
elles font des progrès marqués qui laissent à une dis- 
tance notable les petites nationalités d'origine latine, 
Scandinave et slave. 

J. Kautz, Z)/e geschichtliche Entwickelung der National- 
okonomie und ihrer Liieraiur. Wien, 1860, pag. 488 
et suiv. 

J. K. Ingram, Hislory of political economy. Edin- 
burgh, 1888, pag. 138 et suiv. 

En Angleterre l'économie politique, après les grandes 



EN ANGLETERRE 333 

œuvres de Smith, de Mallhus et de Ricardo, devient 
pendant longtemps une science presque populaire, 
enseignée dans les établissements d'instruction supé- 
rieure aux futurs hommes d'Etat et même dans quel- 
ques écoles élémentaires comme un antidote salutaire 
contre les progrès des doctrines socialistes, qui n'ont 
pas trouvé à cause de cela en Angleterre cet accueil 
facile qu'elles ont rencontré en France et dans quel- 
ques uns des pays d'Europe et d'Amérique. La vi- 
vacité de l'opposition faite à l'économie dans ces 
vingt dernières années ne lui a pas été dommageable 
parce qu'elle a obligé les savants à faire une révision 
des théories professées jusque-là, et préparé sans doute 
à la science une période de nouveaux triomphes, dont 
on peut signaler déjà des présages significatifs. En 
Allemagne et en Italie, ce sont les chaires d'économie 
politique qui ont une influence prépondérante ; en An- 
gleterre l'instruction économique se fait par les nom- 
breuses revues qui appliquent les principes de la science 
à la discussion des questions d'actualité pratique. 
Nous signalons principalement la Quarterly et YEdin- 
burgh Review, anciens organes des tories et des 
whigs, la Westminster Review, organe des vieux 
radicaux, la Fortnightly, la Contempora'ry, la iVa- 
tional Revie\v,\e Nineteenth Century, qui représen- 
tent les nouvelles tendances libérales ou qui occupent 
une position neutre et indépendante. Parmi les publi- 
cations spéciales, très peu nombreuses jusqu'ici, les 
périodiques les plus célèbres et les plus anciens sont 
le journal hebdomadaire d'économie polique, The Eco- 
nomist, fondé en 1843 et qui s'occupe des questions com- 
merciales, monétaires et bancaires, et la revue trimes- 
trielle Journal of the sta.tistlca.1 Society de Londres, 
qui a célébré en 1885 le cinquantième anniversaire 
de sa fondation. 



334 'I/économie politique 

La ligue de Manchester, fondée par Cobden et Briglit, 
grâce à la persévérance de son agitation législative. et au 
patronage puissant du ministre Peel et de ses succes- 
seurs Itussell et Gladstone, a réussi à faire aboutir les ré- 
formes économiques et financières, commencées depuis 
longtemps par Huskisson. Elle a obtenu l'abolition 
des corn-laws, de l'acte de navigation, des droits pro- 
tecteurs de l'industrie manufacturière, et l'abolition ou 
la réduction notable de nombreuses accises. D'autres 
mesures ont amélioré d'une façon certaine la condition 
des classes ouvrières; ce sont principalement: la liberté 
de coalition, la reconnaissance légale des « trades- 
unions », les nombreux « factories acts », les lois sur 
les « friendly » et sur les « building societies », sur les 
magasins coopératifs, etc. On a aboli aussi, à la satisfac- 
tion générale, un grand nombre de formes d'ingérence 
gouvernementale, vieillies et vexatoires ; mais on a 
aussi, sans trop se préoccuper des objections exagérées 
de quelques doctrinaires partisans du « laissez faire », 
petit à petit rendu l'instruction élémentaire obligatoire, 
augmenté les ^Douvoirs de l'Etat sur les banques 
d'émission et sur les chemins de fer, créé des caisses 
d'épargne postale et des caisses publiques d'assurance 
sur la vie, racheté les télégraphes et réformé beaucoup 
d'autres services publics plus ou moins liés au bien-être 
économique du pays, qui, malgré la violence de nom- 
breuses crises funestes, est allé en augmentant graduel- 
lement, comme le démontrent les excellents travaux 
statistiques de Levi, de Giffen, etc. 

Arch. Prentice, Hisiory of ihe anii-corn-law league . 
Manchester, 1883. Deux volumes. 

Leone Levi, The hisiory of commerce and of ihe éco- 
nomie progress of ihe brilishnaiion{i 863-1878)^ 
London, 1880. 

Aug. Mongredien, Hisiory of ihe free-irade movement 
in England. London, 1881. 



EN ANGLETERRE 335 

L. Price, A short hislory of polillcal economy in 
England from Ad. Smith to A. Toynbee. London, 
1891. (Bon résumé historico-cri tique des théories 
des principaux économistes anglais, non com- 
pris les économistes actuels). 

Cannan, .4 history of the théories of •production and 
distribution in english political economy from 4776 
to iSiS. London, 1893 (Excellente monographie). 



,§ J. LE DÉVELOPPEMENT ULTÉRIEUR DE l'ÉCONOMIE 

CLASSIQUE 

L'écossais Jean Ramsay Mac Culloch (1789- 15^64)^ 
est un écrivain érudit mais partois inexact, ingénieux 
mais quelquefois superficiel ; il est l'auteur d'un grand 
nombre d'ouvrages économiques et financiers. Il a 
contribué à vulgariser les doctrines de Smith, de Mal- 
thus et de Ricardo par ses abrégés, remarquables par 
leur clarté, et il a inauguré, par ses travaux biogra- 
phiques, ses collections d'anciens économistes, et no- 
tamment par sa bibliographie, les recherches historiques 
sur la science économique, qu'avant lui et longtemps 
■encore après lui on a complètement négligées ; en An- 
gleterre, son Dictionnaire du commerce [9^ édition en 
1880) est un répertoire utile de renseignements tech- 
niques et statistiques. 

J. R. Mac Culloch, Principles of political economy. 
Edinburgh, l825.-7« édit., 1885, trad. franc, sur 
la 4« édit. de A. Planche, 2« édit. 2 vol. — A 
treatise on the principles and praciical influence of 
taxation and the fundin g System. Edmlmrgh, 1846. 
3* édition, 1863. — The literature of political eco- 
nomy. London, 1845. 

Le colonel Robert Torrens (1780-1864) lui est supé- 
rieur par sa pénétration et il l'a égalé par son activité. 
11 est l'auteur de nombreux ouvrages sur la production 



336 l'économie politique 

des richesses, sur les salaires et les coalitions, mais il 
est surtout connu par sa théorie des échanges interna- 
tionaux et par d'autres opuscules dans lesquels il 
défend les réformes commerciales, bancaires et finan- 
cières de Robert Peel. 

Rob . Torrens, An essay on the production of wealthy 
1821. — On ivages and combinations. 1834. — An 
essay on the influence of th9 external corn trade. 
4-^ édit., 1827 (fort apprécié par Ricardo). — The 
budget, 1844. 

L'archevêque anglican de Dublin, Richard Whately 
(m. 1863), professeur à Oxford, est l'auteur de bonnes 
leçons d'introduction à l'économie (1831) ; il a fondé 
une chaire à Trinity Collège, qui a été honorablement 
occupée par Longfîeld, par Lawson, et plus tard bril- 
lamment par Cairnes, et maintenant par Bastable. 

Mais, de tous les économistes anglais qui ont écrit 
après Ricardo et avant Stuart Mill, la première place 
appartient sans conteste à Nassau Guillaume Senior 
(1790-186^.). Il a été professeur à Oxford de 1826 à 1831 , 
et plus tard en 1847. C'est un économiste sagace, d'une 
large et solide culture ; il a écrit, dans un style élégant, 
de bonnes monographies sur la distribution interna- 
tionale des métaux précieux (1827-1828), sur la popu- 
lation (1828-1829), sur la valeur de la monnaie (1829), 
sur la mesure des salaires (1830) et sur la législation 
des fabriques (1837). Il a publié également des leçons 
propédeutiques (1826 et 1852) et un précis d'économie 
[An outline of the science of polit ical econoniy, 1836), 
inséré d'abord dans V Encyclopaedia. Metropoiitana, 
et réimprimé (6^ édit, 1872) séparément. Nous devons 
à Senior une analyse ingénieuse du coût de production, 
dans lequel il fait entrer la rétribution pour la formation 
du capital, appelée par lui abstinence, qui a soulevé 



EN ANGLETERRE 337 

des objections fondées en grande partie sur une équi- 
voque. Il a fait également des recherches intéressantes 
sur les relations entre le taux des salaires et celui des 
profits ; il a été un des premiers en Angleterre à s'oc- 
cuper de la terminologie économique, qu'il a cherché à 
rendre plus correcte et plus précise. Senior a, en outre, 
le mérite d'avoir insisté sur le caractère scientifique 
de l'économie sociale et sur son caractère de neutralité 
à l'égard des différents systèmes de politique écono- 
mique, qu'ils soient inspirés par le principe du « laissez 
faire » ou par celui de l'ingérence goavernementale. 

C'est une grave erreur, répandue notamment en Alle- 
magne, d'identifier l'école classique anglaise avec l'école 
de l'optimisme, qui est représentée par Carey et par 
Bastiat, et de la désigner sous le nom d'école de 
Manchester. Il n'y a qu'un petit nombre d'écrivains 
de second ordre, comme Banfield {Organisation of 
iyidustrie 1844, - 2'' édit. 1854) et Rickards {Popula- 
tion and capital, 1854), qui défendent ces opinions on 
Angleterre. Elles ont été résumées dans le Manuel de 
Rogers {Manuel of political economy, 1868) ; mais on 
n'en fait pas même mention dans d'autres traités qui 
ont cependant une certaine valeur, et que nous citons 
ci-dessous, bien que quelques-uns soient de date plus 
récente. 

Th. Chalmers, The Christian and civic economy, 
1821 . Deux volumes. — On political economy-, i® édit, 
1832. Il donne beaucoup d'importance au principe 
moral ; c'est un pur disciple de Malthus, combattu au 
contraire par Eisdell (On the industry of nations, 1833). 
— J. P. Stirling, The philosophy oftrade, 1846, a fait 
de bonnes observations sur la théorie de la valeur. — 
W. L. Sargant, The science of social opulence, 1856. 
Sa méthode présente quelque analogie éloignée avec 
celle de Thunen. — W. E. Hearn, Plutology, 186i. 

09 



338 l'économie politique 

Réimprimé en 1889 ; il contient d'intéressants dévelop- 
pements sur la production. — John Macdonell, Surveij 
ofpoliticsLl economy, 1871. — John L. Schadwell, 
System of political economy, 1877. 

.^' 2. — JOHN STUART MILL 

Les Principes d'économie politique de cet illustre 
philosophe, publiciste et économiste, dont les idées ont 
exercé une influence si notable sur l'opinion des classes 
cultivées en Angleterre, et en partie aussi sur celle de 
l'étranger, nous présentent principalement le résumé, 
l'achèvement et l'exposé le meilleur des doctrines de 
récole classique dans leur forme la plus exacte ; à un 
autre point de vue, au contraire, c'est à eux que se rat- 
tachent les théories de nombreux adversaires de l'éco- 
nomie, notamment des socialistes, et ils ouvrent la voie 
aux perfectionnements ultérieurs de l'école critique 
contemporaine. Pour bien comprendre le caractère, et 
il faut bien le dire, les contradictions nombreuses de ce 
livre vraiment singulier, il faut pénétrer dans l'hi.stoire 
intime de la vie intellectuelle et morale de Mill, qu'il a 
lui-même racontée avec une admirable sincérité. 

John StuarL Mill, Auiobiography. Lonclon,1873. Trad. 

franc, par Gazelles, Paris. 
W. L. Courtney, Li/e of John Stuart Mill. London, 

1889. 
F. Faure, v° /. S. Mill (in Nouveau Dictionnaire (Céco- 

nomie politique. Paris, 1891. Vol. II pp. 273-280). 
MinLo, J.S. Mill (in Encyclop. Brit. Vol. XVI. 1883;. 

SluartMill est né à Londres en 1806. Son père le .sou- 
mit à un régime d'instruction très rigoureux, soustrait à 
tout principe religieux. A quatorze ans il connais.sait 
admirablement les langues et les littérature.';; classiques. 



EN ANGLETERRE 339 

Après quelques mois passés en France (1820), où il fît 
la connaissance de Say et de Saint-Simon, il retourna 
dans sa patrie, étudia la philosophie et le droit, et se lia 
alors d'amitié avec Bentham, Austin, Grote, Macaulay. 
Ilobtint en 1823, sous l'autorité immédiate de son père, 
une place dans l'administration de la compagnie des 
Indes, qu'il occupa jusqu'en 1858. Il fut député de 
Westminster (1865), mais il ne fut pas réélu en 1868 à 
cause de l'indépendance de son caractère et de l'excen- 
tricité de quelques unes de ses opinions. Il se retira à 
Avignon, où il mourut en 1873. 

Il se rattacha d'abord à l'école des philosophes radi- 
caux, dirigée par Bentham et représentée par la 
Westminster Review ; mais, dès 1826, des sentiments 
plus nobles et plus généreux furent éveillés en lui par 
les lettres de quelques uns de ses amis (Marmontel, 
Condorcet, Saint-Simon) et renforcés par l'amitié 
d'une femme de grand cœur et d'un esprit remar- 
quable (1831), devenue plus tard sa femme (1851), dont 
il a fortement dépeint les vertus, et à laquelle il a dédié 
sa belle monographie sur la liberté {On liberty, 1859). 
Depuis, disciple dissident de Bentham (voir un article 
de 1838 dans la revue précitée), il apporte d'importantes 
modifications à la doctrine de l'utilité [Utilitd.risni, 
1863) ; il subit plus tard, au moins partiellement, 
l'influence de Comte {Auguste Comte and positivism, 
1865), avec lequel il a été pendant longtemps en cor- 
respondance (1841-1846). Il défendit avec beaucoup 
d'ardeur les réformes agraires de l'Irlande {England 
and Irland, 1868), la représentation des minorités par 
le système de Hare {On représentative government, 
1861) et les droits politiques des femmes {On the sub- 
jection of Women, 1869). 

Ses théories économiques sont exposées dans ses 
•Essais (1844), dans son Système de logique (1813), 



340 l'économie politique 

dans ses Principes d'économie politique (1848), dans 
quelques écrits insérés dans le recueil de ses petits 
traités (1867-1875) et dans ses fragments posthumes sur 
le socialisme (1879). 

John Stuart Mill, Essays on sonie unsettled question of 
poliiicaleconomy. London, 1844.-2«édit. 1874. — 
System of logic 7'aclocinative and inductioe. 1843. 
Deux volumes. 7» édit., 1875. Trad. franc., par 
Peisse, sur la 6« édit. (plusieurs éditions). — 
Principles of poiitical economy, ivith some of iheir 
applications to social philosophy. London, 1848. 
2 vol.- 7« édit., 1871. Trad. franc, par H. Dus- 
saud et Courcelle-Seneuil (plusieurs éditions). — 
Dissertations and discussions. 2« édit., 1867-1875. 
Quatre volumes. — Chapfers on socialism- (in 
Fortnightly Review, 1879). Trad. franc., in Revue 
philosophique. 

Les Essais ont été écrits en 1827 et 1830, mais ils 
sont re.stés inédits (sauf le dernier) jusqu'en 1844. Ils 
contiennent presque toutes les contributions vraiment 
originales de Mill en matière d'économie sociale. Dans 
le premier, il développe la théorie du commerce inter- 
national de Ricardo et formule clairement la fameuse 
doctrine des valeurs internationales, qui est la base la 
plus solide des argumentations en faveur du libre 
échange, et qu'il a enrichie plus tard de nombreux exem- 
ples, dans son traité, sous l'appellation d'équation de la 
demande internationale. Dans le second essai, il étudie 
l'influence de la consommation sur la production, et il 
cherche à prouver que Vabsenteism est un mal pure- 
ment local, et que, si un encombrement général et per- 
manent des produits est impossible, un encombrement 
général et temporaire est possible, mais qu'il dépend 
du manque de confiance et non d'un excès de pro- 
duction. Dans le troisième, il argumente sur l'emploi 



EN ANGLETERRE 341 

des mots productif et improductif, soit au point de vue 
du travail, soit au point de vue de la consommation. 
Dans le quatrième, consacré au profit et à l'intérêt, 
Mill défend et explique la théorie de Ricardo sur les 
rapports entre les salaires et les profits, et il démontre 
que ceux-ci dépendent du coût du travail, et que, par 
conséquent, une amélioration dans la production des 
objets consommés par les ouvriers fait augmenter leur 
salaire réel, sans c;ependant diminuer les profits des 
entrepreneurs. Le cinquième et dernier essai donne 
quelques règles de méthodologie économique, qu'il a 
développées plus complètement et avec plus de maturité 
dans le sixième livre du Système de logique. Dans 
cette œuvre, il admet, avec Comte, une sociologie géné- 
rale, science concrète et nécessairement inductive, et il 
soutient, d'un façon non moins explicite, la nécessité 
d'une science économique séparée quoique non indépen- 
dante, qu'il distingue magistralement de l'art. Il in- 
siste sur son caractère abstrait et hypothétique, qui 
nécessite, par conséquent, non pas une soi-disant mé- 
thode métaphysique et intuitive qu'il repousse, mais 
la méthode de la déduction, qu'appliquent également 
les sciences physiques les plus avancées ; celles-ci ont 
aussi à leurs secours l'aide précieuse de l'observation 
expérimentale, qui est, dans sa signification rigoureuse, 
presque complètement inaccessible aux sciences socia- 
les. C'est là, comme on l'a vu dans la première partie, 
la théorie delà méthode qui, grâce aux excellents com- 
mentaires de Cairnes et aux récentes rectifications de 
Menger et de Keynes, constitue la base la plus sûre de 
l'économie moderne. 

Mill s'est proposé dans ses Principes d'économie 
politique., qui ont été considérés sans conteste pendant 
longtemps, et à certains points de vue de nos jours 
encore, comme le meilleur traité anglais sur la matière, 



342 l'économie politique 

d'exposer avec une ampleur suffisante les doctrines de 
l'économie politique, telle qu'elle a été constituée par 
Ad. Smith et complétée par Malthus et par Ricardo, 
€n tenant compte des progrès partiels ultérieurs dus à 
Wakefîeld, à Babbage, à Rae, à Ghalmers, etc. ; de 
joindre aux résultats de la science pure leurs applica- 
tions les plus importantes, et de substituer ainsi, en 
utilisant les travaux de Jones, de Laing, de Thornton, 
aux digressions, parfois trop longues et vieillies de 
Smith, des considérations conformes àl'étatactuel de la 
science et de la pratique, et pouvant fournir en même 
temps un exemple de l'emploi correct de la méthode 
qu'il avait proposée. Ce but, Mill l'a pleinement atteint, 
parce que son livre, malgré de nombreux défauts, est 
devenu, grâce aussi à ses mérites particuliers d'expo- 
sition claire, ordonnée et attrayante, la source principale 
à laquelle ont puisé les économi.stes contemporains, 
dont beaucoup ne se sont plus occupés des œuvres des 
grands maîtres, et en particulier de celles de Ricardo et 
ds Malthus, parce que leurs principes étaient exposés 
avec plus de précision par Mill, qui s'est préoccupé d'en 
rendre l'intelligence plus facile. 

Il faut notamment prendre en considération, dans 
les Principes de Mill, son analyse de l'influence du 
progrès sur la population, sur les prix et sur la distri- 
bution, ses observations sur la tendance des profits à 
un minimum, sur l'état stationnaire, et l'antithèse qu'il 
établit entre le caractère physique des lois scientifiques 
de la production et le caractère social de celles de la dis- 
tribution, sa meilleure contribution, selon lui, à l'écono- 
mie politique. La critique moderne pense, au contraire, 
que son mérite principal consiste dans l'exposition 
lumineuse qu'il a faite de la théorie de la valeur et de 
celle de la distribution, et dans la correction de quelques 
unes des erreurs de Ricardo, bien que ces corrections 



EN ANGLETERRE 343 

restent loin de la perfection qu'il croyait avoir atteinte. 
Il s'est occupé, en effet, de la valeur courante et de la, 
valeur normale, mais plutôt de celle-ci que de celle-là, 
sans rechercher d'une manière approfondie leur 
influence réciproque. Dans son étude de la valeur 
normale, il a considéré, comme Ricardo, le phénomène 
par rapport au vendeur, et il a un peu trop insisté 
sur le coût de production ; il y a plus d'une ambiguïté, 
comme l'a relevé Cairnes, dans sa détermination de ce 
coût. Il a bien indiqué que la demande, représentée 
par l'utilité, influe sur l'offre et par conséquent indirec- 
tement sur le coût, mais il n'a pas su mesurer l'inten- 
sité de cette influence, parce qu'il se réfère au concept 
vague de Tutilité totale du produit (valeur d'usage) et, 
non au concept précis de l'utilité fmale(ou marginale)en 
fonction d'une quantité déterminée ; il a négligé la 
notion de valeur normale considérée au point de vue 
de l'acheteur, qui, dans certains cas, modifie, et, dans 
d'autres, exprime la valeur normale effective. Il a 
développé d'une façon remarquable la théorie des 
valeurs internationales, mais il ne s'est pas aperçu, 
que celle-ci n'est pas complètement séparée ni différente 
de celle des valeurs nationales, mais qu'elle a avec 
elle de nombreux points de contact, tandis que quelques 
unes des différences apparentes dépendent de l'expli- 
cation incomplète et inexacte qu'il a donnée de la 
valeur en général. Enfin, Stuart Mill ne s'est pas 
préoccupé d'appliquer la théorie de la valeur, qu'il 
considère cependant comme fondamentale, à l'expli- 
cation des lois de la distribution, soit parce que, par 
erreur de système, il en parle (livre 2) avant l'échange 
{livre 3), soit parce qu'il a été trop préoccupé de la 
différence qu'il y a entre le caractère social de la dis- 
tribution (c'est-à-dire de l'échange des produits contre 
des services productifs) et le caractère pour ainsi. dire 



3^4 l'économie politique 

mécanique de la circulation (c'est-à-dire de l'échange 
des produits contre d'autres produits). 

Les phases de la vie intellectuelle et morale de Mill 
nous expliquent les nombreuses contradictions qu'il y 
a entre les différentes parties de son œuvre capitale, 
c'est-à-dire ses plus grands défauts. Nous voulons 
parler des contradictions réelles, et non des contra- 
dictions imaginées par quelques critiques, qui lui ont 
attribué des incohérences de méthode dont il n'y a pas 
trace dans ses ouvrages, ou des discordances entre 
les doctrines qu'il enseigne dans le domaine de la science 
et les critères dont il fait usage dans les applications, 
nécessairement changeants avec les variations de temps 
et de lieux et les conditions sociales. 

Plus encore que l'influence des idées philanthropiques, 
qui lui lont, dans les éditions ultérieures de ses Prin- 
cApes et notamment dans la troisième, faire des pré- 
visions toujours plus favorables à l'avenir de la classe 
ouvrière, et avouer qu'il croit à la possibilité d'une 
réalisation éloignée du socialisme, influence qui atteint 
son apogée dans les Chapitres posthumes consacrés à ce 
sujet; plus que sa proposition de restreindre le droit de 
succession en ligne collatérale; plus que ses sympathies 
pour les impôts sur les transferts de propriété à titre 
onéreux, qui dans les dernières années de sa vie abou- 
tissent au fameux projet de confiscation de la rente 
future des terres, on doit passer sous silence, au point 
de vue scientifique, comme contradictoires entre elles, 
la combinaison des aspirations socialistes et de l'adhésion 
aux théories de Malthus ; il va même jusqu'à proposer 
des restrictions légales au mariage. Sa sympathie 
pour l'état stationnaire, qui est un principe de déca- 
dence, est en contradiction avec sa foi inébranlable au 
progrès indéfini ; il y a contradiction aussi entre la glo- 
rification du système des petites propriétés paysannes, 



EN ANGLETERRE 345 

qu'il admire avec Laing, et spécialement avec Thornton 
{A plea for peasantprojjrietors, [8^8,-2" édit. 1874), et 
l'apologie de la grande propriété collective dont Mill se 
fît le promoteur, après 1870, comme président de la 
Land tenure refovin association [Dissertations and 
discussions, vol. IV, 1875. Papers on land tenure) ; 
il y a contradiction enfin entre les idéals du véri- 
table socialisme, ennemi de toute concurrence, et l'apo- 
logie des sociétés coopératives de production, qui ne 
font que substituer la concurrence des entreprises col- 
lectives d'ouvriers à la concurrence des entreprises 
individuelles. 

A la gloire de Stuart Mill se rattache la renommée 
moindre d'Henri Fawcett( 1833- 1884), qui a été profes- 
seur à Cambridge, membre très actif de la Chambre des 
Communes, où il soutint avec beaucoup de chaleur la 
réforme financière des Indes et la cause de la coopéra- 
tion, sans demander cependant une ingérence excessive 
de l'Etat, et qui devint, en 1880, Postmaster-general. 
En dehors des recueils d'un grand nombre de ses arti- 
cles et de ses discours, on peut citer ses monographies 
remarquables, bien que peu originales, sur la condition 
des ouvriers et sur le libre échange, et enfin son résumé 
des Principes de Mill, enrichi de renseignements exacts 
et de développements intéressants sur les questions 
d'application, en particulier sur l'esclavage, sur les 
impôts locaux, sur les découvertes des nouvelles mines' 
d'or, sur les lois des pauvres, sur l'expropriation des 
terres, sur les « trades-unions » , sur les sociétés coopé- 
ratives, etc., etc. 

H. Fawcett, The économie position of the bristish la- 
bourer. London, 1865. — Pauperism, 1871. — Free 
trade and protection^ 1878. - 6« édit., 1885. — Ma- 
tinal of political economy, 1863. - 6" édit. 1883. — 
Essays and lectures on social and political subjects, 



346 l'économie politique 

1872. (Cfr. Leslie Slephen, TJfe <>f H. Fain-etl, 
1885). 



§ 3. — LES MONOGRAPHIES. 

L'économie politique a fait également des progrès 
en Angleterre grâce à de nombreux travaux qui se 
sont proposé d'apprécier certains phénomènes, d'en 
rechercher les causes, d'en prévoir les conséquences, 
de défendre ou de combattre l'introduction ou l'abolition 
de lois et d'institutions nouvelles. C'est ainsi, par 
exemple, que la réforme du système de production, due 
principalement à l'introduction des machines, provoqua 
des travaux, les uns descriptifs, les autres théoriques, 
comme celui du mathématicien Charles Babbage (On 
the econoray of machinery and manufactures, 1832J 
qui complètent l'analyse de Smith sur les avantages de 
la division du travail, ou des écrits techniques apo- 
logétiques, comme celui de Ure [Philosojyhy of manu- 
factures, 1835. Trad. franc., Paris, 2 vol.. 1836), ou 
critico-philanthropiques comme ceux de Gaskell {Arti- 
sans and machinery, 1836), deKay [Social condition 
of the people, 1852.) et de Morrison {An essay on 
the relations betxveen labour and capital. 1854). 
La question coloniale fut, elle aussi, l'objet de nom- 
breuses études ; il faut citer notamment les leçons de 
H. Merivale {Lectures on colonisation, 1841-42), et 
les projets hardis de E. G. Wakefield (England and 
America, 1843. — A view of the art colonisation, \^\^). 
Sir James Caird {English agriculture. 2® édit, 1852. 
— The landest interest. 4' édit. 1880) a écrit avec une 
grande compétence sur l'économie agraire ; sur les lois 
agraires récentes, il faut signaler particulièrement les 
monographies de Brodrick {English land and english 
landlords, 1881), de Schaw-Lefevre {Freedom of land, 



EN ANGLETERRE 3'l7 

1881. — Agrarîan tenures, 1893), de Kay {Fr(3e-trade 
in land. 9" édit. 1885) et de R. M. Garnier [History of 
the english landed interest, 1893. 2 volumes). L'apo- 
logie du libre échange a été faite par Dunckley {The 
charter of nations, 1854) et par Farrer {Free-trade 
versus fair trade, 1885) ; il a été vivement combattu 
par Byles {Sophisms of free-trade) et par Alison (Free- 
trade and protection , 1842). 

La question monétaire a été étudiée par un groupe 
de bons écrivains : Lord Liverpool (A treatise on the 
coins of the reahn. Oxford, 1805, réimprimé en 1880), 
W. Stanley Jevons {Money and the mecanlsm of 
exchange. 1875. 4« édit. 1878. Trad. franc.. Paris, 
1876), J. Sh. Nicholson {A treatise on money. Edin- 
burgh, 1888), les deux premiers partisans du mono- 
métallisme, le dernier du bimétallisme, qui a trouvé 
récemment de nouveaux apologistes dans Seyd, Bar- 
bour, Hucks-Gibbs, etc. Plus nombreuses et, dans 
l'ensemble, plus importantes sont les monographies sur 
la question des banques; elle a été traitée largement 
dans- la classique Histoire des prix de Thomas 
Tooke, continuée par Guillaume Newmarch (A history 
of priées and the state of circulation from 1192-1856. 
London, 1838-57. Six volumes. Bonne traduction alle- 
mande, un peu abrégée, par .G. W. Asher, Dresde, 
1858-59. Deux volumes) et dans l'ouvrage ingénieux, 
mais souvent paradoxal, de H. D. Macleod [The theory 
and practice of banking . 5^ édit. 1892. Deux volumes) ;, 
elle «, été récemment résumée par Courtey dans l'ar- 
ticle Banking de la 9^ édition de V Encyclopaedia Bri- 
tannica. Sur les questions pratiques, méritent d'être 
signalés les ouvrages de Gilbart, de Crump, d'Hankey 
The principles of hank,ing. \8Q7) et celui de R.-H. - 
Inglis Palgrave {Bankrate in England, France and. 
Germany. 1844-78. London, 1880), en grande partie', 



348 l'égonomee politique 

statistique. Mais l'œuvre qui présente le plus grand 
intérêt théorique est celle de Gosohen {The theory of 
foreign exchanges. 1861. 14" édit. 1890. Trad. franc, 
par L. Say, Paris, 4« édit., 1896, sur la théorie des 
paiements internationaux, et l'ouvrage élégant de Ba- 
gehot (Lombard-Street, a description of the w.oney 
markot, 1873. - 7*^ édit. 1878. Trad. franc. Paris, 187^i), 
qui contient un résumé très clair du système bancaire 
de la Grande-Bretagne. Ont enfin une non moindre 
importance les ouvrages de polémique, par lesquels 
les partisans du currency pnnciple, rattaché aux théo- 
ries monétaires de Ricardo, ont préparé et soutenu 
la nouvelle législation bancaire de Robert Peel, Les 
partisans du banking principle , qui professaient 
des idées plus libérales sur l'émission des billets, qu'ils 
considéraient comme essentiellement identiques aux 
autres titres fiduciaires (lettres de changes, chèques, etc.), 
tandis que leurs adversaires les assimilaient à la mon- 
naie métallique, ont violemment combattu cette légis- 
lation. Le chef de la première école, à laquelle appar- 
tiennent Torrens et Mac CuUoch, fut le fameux banquier 
S. Jones Loyd (plus tard Lord Overstone), auteur de 
nombreux travaux réunis sous le titre de : Tracts and 
otiier publications on metallic and paper currency, 
1858. Le chef de la seconde fut Tooke, qui groupe au- 
tour de lui Stuart Mill, Jacques Wilson, gendre de Ba- 
gchotet son prédécesseur à la direction de VEcononiist 
[Capital currency and banking, 1847), et notamment 
le très pénétrant John Fullarton [On the régulation of 
currency, 1844. - 2* édit. 1845). 

Les réformes financières proposées , effectuées ou 
combattues, ont été discutées longuement dans des 
ouvrages de circonstance, dont quelques-uns sont remar- 
quables même au point de vue scientifique. Je citerai, 
parmi les plus anciens, ceux de Sir John Sinclair [His- 



EN ANGLETERRE 349 

tory of the public revenue. 3" édit. 1803-4. Trois vol.), 
de Robert Hamilton {Tfie rise and progress, the ré- 
demption, etc. of the national debt. 3^ édit. 1818), de 
Sir Henri Parnell (On financial reform. 4® édit. 188-2); 
les ouvrages historiques de Taylcr [History of taxation 
of En gland, 1853), d'Hubert HaW {History of the eus- 
tom revenue, 1885), et l'œuvre grandiose de Stephan 
Dowell (.4 history of taxation in England, 1884-85. 
Quatre vol. '2* édit. 1888) ; les ouvrages sur les impôts, 
de Sayer (On the income tax, 1831), et de Buchanan 
[înquiry into the taxation, 1844) ; les ouvrages- 
plus récents de Baxter [Taxation on the United Klng- 
dom, 1869), de Noble [The Queen taxes, 1870), de 
Morton Pelo, de Giffen [Essay on finances. 2'' édit. 
1880), de Wilson [The national budget, 1882) ; ceux 
dePalgrave(1871), Goschen (J872) et de Probyn (1875. 
2' édit. 1885) sur les impôts locaux; le recueil des exposés 
financiers de Gladstone [Financial stateinents, 1 863-70. 
Trois vol.) et les belles monographies sur la dette pu- 
blique de Newmarch [On the loans raised by M. Pltt, 
1855), de Capps [The national debt financially consl- 
dered, 1859) et de Baxter {National debts, 1871). 

Il nous faudrait encore mentionner, si la place ne 
nous manquait, les publications les plus importa'ntes 
sur la question ouvrière en général et en particulier sur 
les trades unions, notamment l'ouvrage deHowell (The 
confticts of capital and labour. 2^ édit. 1890), les tra- 
vaux sur les sliding scales des salaires, dont se sont 
occupés spécialement Munro etPnce{Industrial peace, 
1887), sur l'arbitrage, de Cromnton [Indus trial con- 
ciliation, 1876), et sur les institutions de prévoyance et 
les coopératives. Il suffira de dire que les salaires en 
général et les conditions réelles des ouvriers ont été 
étudiés à plusieurs reprises par Rogers, Brassey, Gif- 
fen, etc.; que les caisses d'épargne et les sociétés de se- 



3b0 l'économie politique 

cours mutuels l'ont été par des spécialistes compétents, 
Ansell (18351, Neison (1845), Tidd Pratt (1830 et suiv.), 
Scratchley (1849 et suiv.), Lewins (1866); les sociétés 
coopératives de consommation, par Holyoake (The his- 
tory of coopération in England, 1875-79. Deux vol.), 
les sociétés coopératives rurales, par Pare (1860), et 
Stubbs (1884); les coopératives de construction, par 
Jones (1803;) les caisses ouvrières en général, par Hole 
[The homes of the worhing classes, 1866) ; la par- 
ticipation aux bénéflces, par Taylor [Profit sharing, 
1884), et dernièrement par Lowry Whittle, et par 
Rawson {Profit Sharing précédents, 1891); la rému- 
nération du travail en général, par Schloss {Methods 
of industrial remunerati.on, 1892). 



§ 4. CRITIQUES ET ADVERSAIRES 

Dans les vingt années qui ont suivi lapublication des 
Principes de Stuart Mill, les doctrines de l'école clas- 
sique n'eurent que de rares adversaires, et ceux-ci 
même ne furent que peu écoutés dans le camp des éco- 
nomistes. Les violentes attaques de Carlyle, de Dillon, 
et en particulier celles de Lalor [Money and moral, 
1854). de John Ruskin (Wo?'/is, 1871-87), dont Geddes 
a fait récemment l'apologie {John Ruskin econoniist, 
Edinburgh, 1884), ont trouvé un écho plutôt parmi les 
littérateurs qu'auprès des économistes. Même les ouvra- 
ges des nouveaux protectionnistes, qui ont formé la 
ligue du fair-trade, dirigée par Eckroyd, parmi les- 
quels il faut citer Sullivan, ont trouvé un certain appui 
auprès de quelques intéressés, mais ils n'ont pas réussi 
à persuaderles hommes d'étude. On peut en dire autant 
des articles du positiviste Frédéric Harrison et de 
quelques autres apologistes, plus ou moins exagérés, 



EN ANGLETERRE 351 

des trades-Linions. Les ouvrages de quelques éminents 
philanthrophes, Kingsley, Denison Maurice, Hughes, 
ont eu un peu plus d'influence. C'est inexactement qu''on 
les a qualifiés de socialistes chrétiens, parce que, s'ils 
combattent la concurrence individuelle qu'ils voudraient 
remplacer par la coopération, sur laquelle ils fondent 
trop d'espérances, ils ne sont pas, comme les socialistes 
autoritaires, des ptirtisans de l'ingérence excessive de 
l'État, pas plus que ne l'ont été Lord Ashley (plus tard 
Lord Shaftesbury) et beaucoup d'autres qui ont sou- 
tenu au Parlement les factory acts et d'autres lois 
protectrices des intérêts de la classe ouvrière, 

Cfr. L. Brentano, Die christlich- sociale Bewegung in 

England. Leipzig, 1883. 
Th. Klrkup, An inqidry inlo socialism. London, 1887. 
G. Cohn, Lord Shaftesbury {in Deutsche Rundschau. 

3" fasc-, 1889). 

La véritable crise de l'économie classique anglaise, 
que Ton a cru quelquefois avant-coureuse de son nau- 
frage et quelquefois de son remplacement par une 
science nouvelle, tandis qu'elle a conduit au contraire 
à d'importantes corrections et à de nouvelles adjonc- 
tions à la science ancienne, date de l'année 1869. Pour 
des commodités d'exposition, nous réduirons à trois 
groupes, dont le premier est représenté par Thornton et 
par Toynbee, le second, par Cliffe Leslie et Ingram, et 
le troisième, par Cairnes et par Jevons, tous les écri- 
vains de ce mouvement. 

On peut consulter sur ce sujet, en dehors des histoires 
déjà citées d'Ingram et de Price, deux articles de Fox- 
weli et de Cohn, juges trop sévères d'ailleurs des éco- 
nomistes classiques. 

H. S. Foxwell', The économie -movemeni in England. 



352 l'économie politique 

(in Quarterly Journal of Economies. Boston, oc- 
tobre 1887). 
G. Cohn. Die heutige Nationalôkonomie in EnglawJ,etc. 
(in Jahrbuch fur Gesetzgehung, Verivaltung; etc., 
de G. Schmoller. Leipzig, 1889. l"fasc. pp. 1-46). 

Nous avons de Guillaume Thornton (1813-1880) une 
monographie sur la population {Overpopuîation and 
itsreïnedy, 1846), une autre sur les paysans-proprié- 
taires, déjà citée, et une autre moins connue {Indian 
public Works, 1875). Dans un ouvrage, dans lequel il 
se fait le défenseur des trades unions {On labour, ils 
wrongful daims and rightful dues, 1869. - 2^ édition, 
1870. — Trad. ital., Firenze, 1875), il dirige des 
objections très nettes contre la théorie de la valeur et 
contre celle du fonds de rétribution des salaires iwage 
fund), qui était exposée dans les traités de Mill et de 
Fawcett d'une façon explicite mais très prudente, tan- 
dis que d'autres écrivains en avaient déduit le corol- 
laire de la stérilité absolue des coalitions et des grèves. 
Devant les arguments de Thornton, qui sont, en réalité, 
en partie faux et le résultat d'équivoques sur la loi do 
l'offre et delà demande, Stuart Mill, qui ne s'était pas 
arrêté aux objections dirigées contre la théorie du 
fonds des salaires par le jurisconsulte Longe (A réfu- 
tation of the wage-fund theory, 1866) et par Cliffe 
Leslie {Fraser's Magazine, juillet 1868), publia, avec 
une singulière précipitation, dans la Forlnightly 
Reciew {mars 1869), un article, réimprimé dans ses 
Dissertations and discussions (vol. IV, pag. 43 et 
suiv.), dans lequel il répudiait celte doctrine, en rela- 
tion très étroite avec cette proposition que la demande 
de produits n'est pas demande de travail. Cette 
condescendance irraisonnable a été alors, et elle est 
encore aujourd'hui, considérée par quelques ennemis de 
l'économie comme une condamnation de la science 



EN ANGLETERHE 353 

économique, eL les nombreuses polémiques, nées en 
1876 à roccasion du centenaire de la Richesse des 
nations, citées par Laurence Laughlin, dans son édi- 
tion résumée des Principes de Mill (New-York, 1888, 
pp. 36-37), montrent à merveille leurs prévisions peu 
favorables à l'avenir de l'économie politique. 

Voir sur la théorie des salaires en général, et sur 
celle du « wage-fund » en particulier (en alLen- 
dant le mémoire annoncé de Slephan Bauer), 
l'opuscule de W. D. Mac Donnall, A hisiorv mid 
criticisrn of Ihe varions théories of wages, Dublin, 
1888, plus remarquable par sa clarté que par sa 
profondeur. 

On cite d'ordinaire, notamment en Allemagne, parmi 
les adversaires les plus récents de l'école classique en 
Angleterre, un jeune homme de grand talent, Arnold 
Toynbee (1852-1883). Sa fin tragique et prématurée, 
son amour sincère et désintéressé pour les classes 
ouvrières, et les magnifiques œuvres de charité et de 
patronage qu'il a fondées, et que continuent sous son 
nom un groupe choisi d'amis et de disciples, méritent 
de retenir l'attention plus que ses travaux scientifiques, 
à peine commencés. En effet, dans ses leçons posthu- 
mes, fort exactement appréciées par Marshall dans sa 
belle préface à Vlndustrial pedce de Price (1887). on 
trouve des jugements souvent sensés, quelquefois témé- 
raires, sur la science' économique, des recherches his- 
toriques intéressantes et de sages projets de législation 
sociale, qui, considérés dans leur ensemble, ne sont rien 
moins que favorables à une excessive ingérence gou- 
vernementale, et qui sont par suite en contradiction 
flagrante avec son étrange prophétie, selon laquelle à 
l'ère de la liberté des échanges succédera celle de l'ad- 
ministration. Toynbee se déclare radical et sccialiste, 

23 



354 l'économie politique 

mais il demande la réalisation de la justice, il exalte le 
self help, la coopération, l'initiative individuelle, le 
respect de la propriété privée, il répudie le matéria- 
lisme, etc. Ces contradictions dans le domaine de l'art 
économique ne doivent pas nous surprendre chez un 
auteur qui appelle, dans une de ses leçons, l'école de 
Ricardo une imposture intellectuelle, alors que, dans 
une autre, il déclare qu'elle a besoin seulement de 
quelques corrections et d'une forme plus rigoureuse- 
ment scientifique. 

A. Toynbee, Lectures on the industrial révolution in 
England. London, 1884. - 2« édit., 1887. 

L'école classique a trouvé un adversaire beaucoup 
plus compétent dans l'avocat irlandais Thomas Edouard 
Cliffe Leslie (1827-1882). Il a été professeur à Belfast, 
mais il résidait en Angleterre, C'est un écrivain savant 
et érudit, auquel on doit des monographies sur l'éco- 
nomie appliquée, dans lesquelles il se déclare partisan 
de profondes réformes financières, notamment de la ré- 
forme des impôts indirects, et de l'émancipation de la 
propriété foncière des entraves féodales, A l'école deSum- 
ner Maine et dans ses fréquents voyages, Leslie se livra 
à des recherches historico-économiques, et il fut le plus 
chaud et, pendant quelque temps, le seul partisan 
du courant suivi en Allemagne par Roscher et par 
Knies, Il ne reste de lui que des Essais, publiés dans 
plusieurs revues, le manuscrit d'une œuvre historique 
de longue haleine ayant été perdu en 1872, Parmi ces 
essais, nous devons rappeler ceux qu'il a consacrés à 
des questions agraires, dans lesquels, comme Mill et 
Thornton, il défend la petite propriété et même la petite 
culture, et ceux qui sont consacrés à l'étude de la dis- 
tribution des métaux précieux, de l'histoire des prix et 



EN ANGLETERRE 355 

des variations des salaires et des profits. Les théories 
générales de Leslie, indiquées dans quelques courts 
travaux critiques sur les œuvres de Smith, Mill, Cair- 
nes, Bagehot, sont développées dans ses Essais sur les 
relations de l'économie et de la statistique, et en parti- 
culier dans celui qui est consacré à la méthode philo- 
sophique dans l'économie politique, publié d'abord 
dans le périodique irlandais HormR.thena(\o\. II, 1876, 
réimprimé dans les Essays de 1888, pp. 163-193). Ce 
mémoire a spécialement pour but de combattre la mé- 
thode déductive, c'est-à-dire l'étude distincte du côté 
•économique des problèmes sociaux, de nier l'existence 
des lois générales de l'intérêt et du profit, et finalement 
de combattre, comme trop indéterminé et trop exclusif, 
le concept du désir de la richesse, fondement principal 
des déductions de l'école classique. Des objections très 
analogues, non moins absolues et exagérées, contre, la 
méthode déductive, avaient déjà été faites par le protec- 
tionniste David Syme, auteur d'un livre très fortement 
loué par Cohn {Outline of an industrial science, 1874), 
<lans un article inséré dans la Westminster Review, 
(vol. 96, 1871); Lowe (Lord Sherbroocke), dans la 
Nineteenth Century (novembre 1878), et mieux Sidg- 
wick, dans la Fortnightly Review (vol. 31, 1879), ont 
répondu à ces deux attaques. 

Des opinions très analogues à celles de Leslie sont en 
<;e moment défendues par un autre éminent économiste 
anglais, John Kells Ingram, qui professe, comme Har- 
rison et Geddes, les doctrines philosophiques et sociales 
d'Auguste Comte, qu'il considère comme le précurseur 
de l'école historique allemande. Il a reproché à la théorie 
classique d'être trop abstraite et trop absolue, dans un 
discours célèbre, et dans son Histoire de Véconomie 
politique, déjà plusieurs ibis citée, qui constituent 
avec d'autres excellents articles insérés dans la 9* édi- 



356 l'économie politique 

lion de V Eneyclopaedia Britannica, ses principaux 
titres scientifiques. 

Th. Ed. Cliffe Leslie, Lancl Systems and industrial 
eronomy of Ireland, England and conlinenlal coun- 
tries, 1870. — Essays in poliiical economy and 
moral philosophy. Dublin, 1879.-2'" édil. (avec sept 
nouveaux essais économiques substitués aux 
essais purement politiques), 1888. 

J. K. Ingram, The présent position and prospects of 
pohtlcal rconomy. Londres, 1878. (Cfr. E. Naz- 
zani, Saggl di economia polilica. Milano, 1881, 
pp. 17-21.) 

Mais l'économie politique a fait beaucoup plus de 
progrès grâce aux travaux de deux hommes éminents. 
qui ne se sont pas contentés de la critique purement né- 
gative et qui ont apporté des corrections essentielles et 
d'utiles compléments aux doctrimes de Stuart Mill, 
dont ils ont été les continuateurs les plus illustres en 
Angleterre. Cairnes et Jevons. bien que leurs mé- 
thodes et leurs buis soient différents, le premier se 
déclarant disciple de Stuart Mill, qu'il combat avec 
énergie sur plusieurs points, tandis que le second a cru 
substituer des doctrines absolument nouvelles aux doc- 
trines de Ricardo, qu'il appelle able but wong-headecl , 
et de son admirateur Mill, alors qu'en réalité sa cri- 
tique, ne conduit pas à des conséquences au.ssi étranges 
et aussi désatreuses. 

John Elliot Cairnes (18"24- 1875), irlandais lui ausî^i, 
condisciple de Cliffe Leslie, professeur à Dublin en 1861 , 
puis, pendant quelque temps (186fi-187"2) à VUniver- 
sltij Colk'de de Londres, a déployé une extraordinaire 
activité scientifique, notamment dans les dix dernières 
années de sa vie, que troublait une très douloureuse 
maladie.. En dehors de son ouvrage sur" la méthode 
(1857), plusieurs fois cité, et qui a été pendant plus de 



EN ANGLETERRE 357 

vingt ans le meilleur sur ce sujet, Cairnes, qui avait 
une aptitude singulière à suivre l'actioa de certaines 
causes économiques générales à travers un ensemble 
très compliqué de faits, a publié un important travail 
sur l'esclavage aux Etats-Unis {The slav(3 power, its 
character, career and probabla designs, 1862. -2''édit., 
1863) dans lequel il a montré les principaux inconvé- 
nients économiques du travail servile, fait de mauvaise 
grâce, maladroit et uniforme. Il a publié en outre, dans 
différentes revues, quelques essais remarquables; les uns 
critiques, comme ceux sur Comte et Bastiat ; d'autres 
économico-historiques, parmi lesquels il faut en 
signaler quelques uns de très importants sur les effets 
probables de l'augmentation de la production de l'or, 
qu'il développe admirablement en analysant le pro- 
cessus de renchérissement des prix, variable selon que 
les pays sont plus ou moins directement en communica- 
tion d'affaires avec les ré:^ions métallifères, et selon la 
nature des produits, matières premières ou objets ma- 
nufacturés; d'autres, enfin, d'économie appliquée, et 
particulièrement l'essai sur le véritable caractère de 
ia maxime « laissez- faire ». 

A la veille de sa mort Cairnes publia son œuvre 
principale, sur quelques principes fondamentaux de 
l'économie, qu'il expose avec une certaine nouveauté 
de vues. Elle comprend trois parties : la valeur, le travail 
et le capital, le commerce international. Dans la 
première, utilisant le traité do Cherbuliez, qu'il a fait 
connaître aux anglais, il préci.se mieux la distinction 
entre les lois de la valeur courante et les lois de la 
valeur normale, il relève quelques inexactitudes de 
Stuart Mill sur le coût et les dépenses nominales de 
production, en excluant du premier (comme l'avait déjà 
fait Senior) les salaires et les profits. Par sa célèbre 
théorie des groupes non concurrents, il chercha à 



358 l'économie politique 

démonti:er que, même dans l'industrie intérieure, la con- 
currence et le coût n'expriment pas toujours la loi de la 
valeur, qui est déterminée par la demande réciproque. 
Il eut cependant le tort de donner une importance 
exacrérée à cette théorie, qui modifie la loi de Ricardo 
et de Stuart Mill, mais ne la détruit pas, et il ne saisit 
pas le véritable sens de la théorie du degré final 
d'utilité, qu'il critiqua trop à la légère. Dans la seconde 
partie il faut surtout relever la doctrine du fonds de 
rétribution des salaires, répudiée par Mill, comme nous 
l'avons dit, et que Cairnes a formulée avec plus de 
précision, mais avec des observations qui en atté- 
nuent Timportane. Il ramène à de justes propor- 
tions l'influence des trades unions sur le taux des 
salaires et il se montre très confiant dans l'avenir de la 
coopération ; il réfute d'une façon persuasive la loi de 
Brassey [On -work and wages, 1878) sur l'uniformité 
générale du coût du travail. La troisième partie n'est 
pas moins importante ; elle contient une révision mi- 
nutieuse de la théorie du commerce et des valeurs 
internationales de Ricardo et de Mill ; il substitue à 
l'idée de la balance des importations et des exportations 
l'idée plus compréhensive et plus exacte de la balance 
des dettes et des créances ; sur ce point (comme le 
remarque Bastable) il avait été précédé par J. L. Forster 
(An essay on thej^rinçijjle of commercial exchanges ^ 
1804), que Mac Culloch a loué pour ses idées sur 
l'absentéisme. Descendant aux applications, Cairnes 
combat les principaux arguments des protectionnistes, 
notamment des protectionnistes américains ; il est très 
heureux, comme le remarque Ingram, dans sa réfu- 
tation de l'argument qui s'appuie sur la concurrence 
que le high-payed labour de ce pays fait au pauper 
labour de l'Europe, il est moins convaincant au con- 



EN ANGLETERRE 359 

traire dans sa critique de la doctrine de Carey sur 
l'utilité de la multiplicité des industries, et de celle de Mill 
sur la protection des industries naissantes, théorique- 
ment admissible, comme le remarque Sidgwick. mais 
pratiquement inopportune, comme l'a démontré en quel- 
ques lignes Bastable (He7^?Tiai/iena, n. 12. Dublin, 1886). 

J. E. Calmes, Essays on polilical economy,theoreHca- 
and applied. Lonclon, 1873. — Some leading prin- 
r.iples of political economy neivly expounded, 1874. 
— Trad. ital. Firenze, 1877. (Cfr. surCairnes l'ar- 
ticle de Fawcett dans la Fortnightly Revieit\ 
l" août 1875.) 

Guillaume Stanley Jevons est né à Liverpoolen 1835. 
Essayeur à l'hôtel des monnaies de Sidney de 1854 à 
1859, il étudia de retour en Angleterre les sciences 
philosophiques et morales; il avait antérieurement 
étudié les sciences physiques et mathématiques. Il a été 
professeur de logique et d'économie à Manchester 
(1 863-1878), puis à VUniversity Collège de Londres 
(1876-1881) ; il s'est noyé à Bexhill en 1882. Il a laissé 
des travaux importants sur des sujets très divers, mais 
il n'a pu produire tout ce qu'il aurait pu donner sans 
cette mort prématurée. Il fut un logicien éminent, un 
pénétrant économiste, un bon mathématicien, et il 
avait une aptitude extraordinaire pour les travaux 
statistiques. Il exposait alternativement les résultats 
de ses études^ dans une forme populaire, comme dans 
le Primer of politicsil economy (1878) et dans son 
volume sur la monnaie (1875), ou dans le langage le 
plus élevé de la science comme dans ses Principles of 
science (1874, deux vol.), non sans associer quelquefois 
à la rigueur de l'argumentation les élans de la fantaisie, 
auxquels il n'a pas résisté dans son étude sur les crises 
commerciales, dont il rattache la périodicité à celle des 



oCO l'économie politique 

récoltes du blé et indirectement à celle des taches 
solaires {The periodicity of coinrnercial crises, 
1878-79. Réimprimé dans ses Investigations, pag. 
221 et siiiv.). 

Le premier travail de Jevons qui attira l'attention des 
savants concernait la dépréciation de l'or [A serions 
fall in the value of golcl, 1863, réimprimé dans ses 
Investigations, img. 13-118), qu'il a étudiée avec une 
méthode très différente de celle de Cairnes; il publia 
ensuite une monographie, dans laquelle il se préoccupe 
d'un épuisement possible, quoique éloigné, de la houille 
{The coal question, 1865). Parmi ses nombreux tra- 
vaux économico-statistiques, dans lesquels il fit grand 
usage des représentations graphiques et des moyennes 
géométriques, dont il se sert plutôt que des index num- 
5e/'.s de Nevi^march, souvent employés dans r/?conomisf, 
il faut signaler tout particulièrement ses recherches sur 
les variations des prix, ses tentatives ingénieuses pour 
trouver les lois des oscillations du taux de Tescompte, 
de la circulation et des réserves métalliques de la 
Banque d'Angleterre, etc. Dans le domaine de l'éco- 
nomie appliquée, Jevons a étudié à plusieurs reprises 
les questions de la lutte des types monétaires ; il 
a toujours été un défenseur convaincu mais modéré 
du monométallisme ; sur la question ouvrière, il est 
favorable à la coopération et à la participation aux 
bénéfices, et il a affirmé la nécessité d'une sage législa- 
tion sociale {The State in relation to labour, I8i^2). 

Au point de vue de l'économie rationnelle, Jevons, qui 
s'était posé en réformateur radical, a donné des essais, 
remarquables sans aucun doute, mais qui n'ont pas 
restauré la science ab imis fundamentis. Un peu 
sceptique sur l'unité future de Téconomie politique, 
comme cela résulte d'une de ses leçons d'ouverture 
{Fortnightly RevieWy vol. 20, décembre 1876), il a 



EN ANGLETERRE 361 

déclaré, dès 1862, que l'économie comme science doit 
être étudiée avec la méthode mathématique, qu'il croyoit 
capahle de donner des mesures exactes des données 
psychologiques sur le plaisir et la douleur, selon lui le 
point cardinal des recherches économiques : c'est ce 
qu'il a essayé de faire dans un fragment encore inédit 
■consacré à la consommation. En précisant le concept 
de l'utilité finale, Jevons, qui n'avait pas connu les 
travaux de Gossen (1854), a apporté une contrihution 
utile à la théorie de la valeur et complété les théories 
de Ricardo. tandis qu'au contraire son adhésion aux 
idées très indéterminées des économistes français sur 
les lois du salaire n'a point aidé aux progrès de la 
science. 

W. Stanley Jevons, 7he tlieori/ of poliliml economy. 
Londres, 1871. - 2" édit., 1879. - Réimprimé en 
1888. Jrad. ital. dans la série III, vol. II, 1875, de 
la Bihlioteca delV Economistn). — Meihods of so- 
cial ref'onn, 1883. — Jnvestigniions in currency and 
finance, 1884, publiées avec une intéressante in- 
troduction par le professeur Foxvell (pag. xix 
et suiv.) 

Voir aussi : Lelters and Journal of W. S. Jevons, 
1886 (avec une bibliographie complète), et W. 
Boehmert, W. S. Jevons und seine Bedeutung l'ùt 
die Théorie der Volksicirlhscliafislehi'e (in SchmoJ- 
1er, Jahrb. fur Gesetzgehung, Vericaliung, etc. 
Leipzig, 1891. 3-^ fasc, pp. 76-124). 



.§ 5. — l'ét.\t actuel 

Les faits ont démenti solennellement les pronostics 
des sceptiques et les craintes des pusillanimes qui, il 
y a quinze ans. croyaient imminente la ruine de la 
science économique en Angleterre. Malgré les pertes 
importantes occasionnées par la mort de Cairnes, de 



362 l'économie politique 

Bageliot, de Cliffe Leslie, de Jevons, il est resté encore 
un solide noyau d'excellents maîtres et un groupe 
nombreux de disciples zélés qui, mettant à profit les 
progrès réalisés à l'étranger, ont contribué puissamment 
à en préparer de nouveaux et de non moins signalés 
dans la terre classique de ses gloires les plus grandes. 
Le courant historique a reçu une vigoureuse impul- 
sion grâce aux travaux et à l'enseignement de James 
Thorold Rogers, professeur à Oxford (m. 1890), qui a 
écrit l'histoire de l'agriculture et des prix au moyen âge 
et dans les premiers siècles des temps modernes. Il a 
exposé et résumé les résultats de ses travaux dans d'au- 
tres ouvrages sur les salaires, en y joignant des recher- 
ches patientes et originales, que Ton peut apprécier aussi 
dans la monographie, déjà citée, sur les premières an- 
nées de la Banque d'Angleterre. 11 a été moins heureux 
dans les critiques qu'il a faites à Ricardo et, en général, 
aux grands maîtres de la science dans ses leçons sur Vin- 
terjorétation économique de l'histoire. Son élève W. J. 
Ashley, professeur à Ha \ra?'d University suit la même 
voie et avec succès ; il a commencé de bons travaux sur 
l'histoire économique de l'Angleterre. 

James. E. Thorold Rogers, Hislory of agriculture and 
priées (de 1259 à 1702). London, 1866-1887. Six 
volumes. — Six centuries of icork and labour. 
1884. Deux volumes. — The industrial and com- 
mercial historx] of England, 1891. 

W. J. Ashley, The early history of the englishivoollen 
industry. Philadelphia, 1887. — An introduction lo 
english économie history and theory. London, 1888; 
IP Part. 1893. 

La première place dans le champ des recherches his- 
torico-économiques appartient au très érudit professeur 
Guillaume Cunningham, qui a publié une histoire uni- 
verselle du commerce et de l'industrie anglaises dans 



EN ANGLETERRE 363 

leurs relations avec les institutions et les doctrines, qui 
pourra remplacer les compilations utiles mais vieillies 
d'Anderson(l790, 6 vol.) et deMacpherson (1805,4 vol.). 
Tout comme Ashley et Foxwell, Cunningham adhère, 
en grande partie, aux idées théoriques de l'école histo- 
rique allemande. 

W. Cunningham, Polilics and économies. London, 
1885. — The (jrowlh of english induslry and com- 
merce. Vol. let II. Cambridge, 1890-1892. 

Parmi les travaux historiques spéciaux, il en est quel- 
ques-uns de remarquables sur les anciennes Guildes et, 
en particulier, sur les corporations des commerçants, 
qui complètent ou rectifient, sur plusieurs points, les 
études du professeur Brentano. Le principal est le livre 
de Charles Gross [The OUd-Merchant, 1890), qui a 
publié depuis d'autres travaux intéressants. 

On peut, à certains points de vue, considérer comme 
un complément des œuvres historiques les recherches 
statistiques et, en particulier, les recherches sur les 
conditions des classes ouvrières, publiées récemment 
dans des monographies séparées ou dans le célèbre pé- 
riodique de la Société royale de statistique de Londres, 
notamment par Levi, Brassey, Giffen, Chisholm, etc. 

Un autre indice certain des progrès que les étude» 
économiques font en Angleterre nous est fourni parles 
importants travaux sur l'histoire de la science, qui avait 
été autrefois fort négligée. Tandis que le professeur 
Foxwell, qui a dignement succédé à la chaire de Je- 
vons, dont il publie des œuvres posthumes, s'occupe d'un 
travail considérable sur la bibliographie de l'économie 
politique, spécialement en Angleterre, destiné à rem- 
placer l'imparfaite Littérature de Mac Culloch, l'érudit 
James Bonar a commenté les doctrines de la nouvellcj 
école autrichienne sur la valeur, publié un important 



364 l'économie politique 

travail biographique et critique sur Malthus, édité des 
lettres de Malthus : Gonner a commenté avec talent 
Ricardo, et Smart a traduit le Capital de BOhm Rawork. 
Les monographies historico-littéraires de H. Higgs, et 
celles de D. G. Ritchie, dans le Dictiomiaire de Pal- 
grave, méritent aussi d'être mentionnées. 

Dans la sphère plus élevée des investigations* écono- 
miques par la méthode mathématique, appliquée égale- 
ment aux études statistiques (poursuivies avec succès 
par Rawson, Mouat. Hendriks, Inglis Palgrave, Xews- 
holme, Wynnard Hooper, etc.;, il faut faire une place à 
part pour F. Y. Edgeworth, l'illustre successeur de 
Rogers à la chaire d'Oxford. Il faut citer aussi A\'ick- 
steed, qui a exposé, d'une façon claire et élégante, les 
théories de la valeur de .levons. Bonar a fort bien 
montré le lien qu'il y a entre les théories économiques 
et les théories philosophiques. 

F. G. Edgeworth, Maihemaiical Psijchics, 1885. — 
Ph. H. Wicksteed, The alphabet of économie science. 
Part. 1, 1888. — J. Bonar, Philosophy and polilicai 
econoiiuj, etc. 1893. 

Mais la première place parmi les économistes anglais 
contemporains appartient sans conteste au professeur 
Alfred Marshall, qui a .succédé, en 1885, à Fawcett à 
l'Université de Cambridge. Par son enseignement et 
par ses travaux, il a donné des preuves éclatantes de 
son esprit pénétrant, de ses connaissances variées et 
approfondies, de ses idées larges et exactes sur la mé- 
thode, de son appréciation exacte des théories de l'école 
classique, qu'il continue dans le sens de Smith, en 
combinant, mais avec plus de modération, l'usage des 
mathématiques, comme Jevons, aux recherches histo- 
riques, comme Rogers et Cliffe Leslie, et à l'induction 
statistique, comme Giffen, parce que comme il Ta si- 



EN ANGLETERRE 365 

gnaK'", les faits bruts sont muets et ne dispensent pas 
de^^ déductions théoriques. Il a particulièrement étudié 
fa théorie de la valeur, sur laquelle il a écrit d'intéres- 
sants mémoires analytiques, non publiés. Ce n'est qu'en 
1879 qu'il s'est décidé à résumer le résultat de ses 
études dans un livre élémentaire, mais très remarquable, 
écrit en collaboration avec sa femme, Maria Paley, qui 
a remplacé, presque complètement, l'autre précis clas- 
sique, plus facile mais moins profond, rédigé par Mis- 
tress M. G. Fawcett [PolUical economy for beyinners, 
1870) d'après le Manuel de son mari. Après avoir 
exposé ses idées sur les caractères et la méthode de la 
science dans sa leçon d'ouverture du 24 février 1885 
[Tlie présent position of économies), il a publié, 
l'année suivante, le premier volume de son œuvre 
principale. On a également de lui quelques monogra- 
phies, parmi lesquelles il nous suffira de citer la der- 
nière, très importante, sur le sujet si controversé main- 
tenant de la concurrence {Some aspects of compéti- 
tion, 189U). 

Alfr. Marshal], l'he économies of industry. London, 
1879. - 2" édit. 1882. — Principles of économies. 
Vol. T, 1890- 2" édil., 1891. (Cfr. l'article de N. 
G. Pierson dans la revue De Economiste mars 
1891. pp. 177-207, et celui de A. Wagner, dans le 
Quarlerly Journal of Economies. Boston, avril 
1891). 

Le but que Marshall se propose dans ses Principes 
esta peu près le môme que celui de Stuart Mill. Il u 
exposé les théories de l'école classique, revues et corri- 
C-ées d'après les derniers progrès de la recherche scien- 
ti tique, et enrichies d'applications correspondant aux 
conditions et aux: besoins actuels. Il serait inopportun 
de vouloir juger, avant l'achèvement de Tœuvre, si 
Marshall a, ou n'a pas, pleinement atteint son but. 



366 l'économie politique 

Il est cependant certain que le livre de l'illustre pro- 
fesseur de Cambridge, supérieur, à certains points de 
yne, à celui de Mill par la richesse des détails, la pleine 
connaissance de l'état actuel de la science, pourra diffi- 
cilement le remplacer comme œuvre didactique, parce 
que la forme de l'exposition et la subtilité des recherches 
le rendent accessible à un plus petit nombre de lec- 
teurs, et parce que l'ordre qu'il suit, excellent pour la 
recherche, Test moins pour la communication des ré- 
sultats. Ce n'est pas là cependant un défaut pour une 
ceuvrc qui est en grande partie originale, bien que 
l'auteur déclare modestement qu'il veut présenter seu- 
lement a modem version of old doctrines. La vérité 
est qu'il expose, d'une façon magistrale, les doctrines 
reçues, qu'il les corrige, qu'il en limite, quand cela est 
nécessaire, les applications, et qu'il continue les recher- 
ches de ses prédécesseurs, souvent interro^npucs au 
moment où croissait avec la difficulté l'intérêt pratique 
de solutions plus concrètes. Marshall a mis à profit les 
travaux antérieurs, mais il n'est pas tombé dans les 
mêmes erreurs. Il apprend, par exemple, de Cournot à 
apprécier le principe de la continuité dans les phéno- 
mènes économiques, sans accepter ses déductions erro- 
nées sur le commerce international ; il adopte la théorie 
de Walker sur les salaires, mais sur beaucoup de points 
il la corrige ; il analyse les effets du principe de l'inté- 
rêt personnel, mais il ne néglige pas les modifications 
qu'il subit en pratique sous l'influence du sentiment 
moral ; il admet et il explique la loi des revenus décrois- 
sants dans la production territoriale, mais il ne se borne 
pas à de simples considérations générales, il descend 
dans l'examen des effets qu'elle produit sur les différents 
.systèmes et sur les différentes formes de culture et sur 
les autres emplois du sol. Il éclaircit, en particulier, la 
loi de la valeur en montrant qu'elle est la résultante do 



EN ANGLETERRE 3G7 

phénomènes qui doivent être étudiés séparément, et par 
rapporta l'offre, qu'il identifie avec la production, étu- 
diée par lui avec beaucoup de soin et de notables pro- 
grès sur Hearn (le meilleur spécialiste sur ce sujetl, et 
par rapport à la demande, c'est-à-dire aux conditions 
<lu marché, dont il donne une analyse qui ajoute à l'ana- 
lyse déjà si remarquable de .levons. Il emprunte à celui- 
ci la théorie du degré final d'utilité, ou, comme il préfère 
s'exprimer, de l'utilité marginale, mais il s'empresse 
de démontrer qu'elle éclaire et qu'elle complète en partie 
mais qu'elle ne remplace pas celle du coût de produc- 
tion. Au sujet de la valeur, Marshall, dépassant les limi- 
tes des recherches de Mill, démontre que l'échange des 
produits avec les servicesproductifs (distribution) est gou- 
verné par la même loi que l'échange des produits avec 
les produits (circulation). L'idée de la continuité des 
phénomènes économiques a diminué pour l'auteur l'in- 
térêt des bonnes définitions ; il n'y a point donné le 
soin qu'elles réclament (livre second) et c'est pour cela 
peut-être qu'il n'a pas réussi à se débarrasser de cer 
taines erreurs traditionnelles chez les économistes 
anglais, et notamment il considère comme capital 
les provisions nécessaires à l'entretien des ouvriers et 
de leur famille, et il commet cette erreur plus grave 
encore de comprendre dans les dépenses de production 
non seulement le remplacement du capital et la com- 
pensation des efforts, des sacrifices et des risques inhé- 
rents à la production même, mais aussi le revenu de la 
classe ouvrière, confondant ainsi le point de vue de l'en- 
trepreneur, qui est celui de l'économie privée, avec celui 
de la société, qui est propre à l'économie politique. 
Marshall a le mérite d'avoir ajouté à la loi des revenus 
décroissants une loi des revenus croissants [law of 
increasing return), non remarquée par Ricardo, pnr 
Malthus et par Stuart Mill, qui se vérifie dans les cas où 



368 l'économie politique 

l'augmentation de la demande provoque une intensité 
plus grande dans les systèmes de production, qui rend 
possible une plus large division du travail et conduit 
(ce qui semble à première vue paradoxal) à une diminu- 
tion du coût et du prix. Mais Marshall exagère beau- 
coup, comme le remarque finement Pierson, le champ 
d'application de cette loi, et il en tire des conséquences 
très optimistes en matière d'augmentation de la popu- 
lation, lorsqu'il affirme que la loi des revenus croissants 
est toujours applicable à l'augmentation de capital et de 
travail dans la production, tandis que ia nature reste 
soumise à l'influence de la loi des revenus décroissants. 
L'optimisme de Marshall n'a d'ailleurs rien de commun 
ni avec celui des physiocrates, ni avec celui de Bastiat. 
Ses vues sur la question ouvrière, sur la diversité des 
causes qui règlent la demande de tra\ail et la demande 
de produits, et sur les conditions et les limites de l'inter- 
vention de l'Etat pour protéger les intérêts des cla.sses 
moins aisées, sont, à tous les points de vue. recomman- 
dables et également éloignées des exagérations du so- 
cialisme et de celles de 1 individualisme. Ce n est certes 
pas chez Mill, Cairnes, .levons et Marshall qu'on retrouve 
les caractéristiques de convention de l'école de Man- 
chester, souvent supposées, pour des besoins de la polé- 
mique, là où elles n^existent pas. 

Un seul écrivain, éminent à beaucoup d'égards mais 
excentrique souvent, Spencer, représente en Angle- 
terre les théories des individualistes doctrinaires : mitis 
il ne faut pas oui)licr que Spencer The man versus 
the state, ISSôi appuie sa protestation ffo.v clnmaiitis 
in déserta dit spirituellement Cohn sur des arguments 
que le plus grand nombre des libéraux ab.solus ne 
voudraient certes pas s'approprier, notamment sur un 
argument donné dans sa Social statics (1850), avant 
Darwin par conséquent, exprimant la crainte que 



EN ANGLETERRE 369 

l'intervention de l'Etat en faveur des faibles ne trouble 
la loi du progrès qui veut le triomphe des plus habiles, 
c'est-à-dire des plus forts ! Il faut ajouter qu'un illustre 
savant naturaliste, Huxley, a répondu à Spencer ; il a 
rectifié l'idée de la lutte pour l'existence et noblement 
protesté contre la barbare application littérale qui en 
est faite aux phénomènes sociaux {The Nineteenth 
Century, Février 1888). 

L'université de Cambridge compte encore parmi ses 
professeurs un éminent philosophe, Henri Sidgwick. 11 
est l'auteur d'une critique très appréciée des différents 
systèmes de morale {The methods of ethics, 187'i.- 
4*édit., 1890)et d'un traité d'économie politique, précédé 
d'une belle introduction qui contient des observations 
très fines sur les méthodes ; les deux premiers livres 
sont consacrés à la science et le dernier à Tart. La valeur 
des deux parties de l'œuvre de Sidgwick, insuffisam- 
ment appréciée par Ingram et par Gohn, est en vérité 
un peu différente. La première partie contient un 
exposé, souvent abstrus, de l'économie théorique ; l'au- 
teur y soumet à des critiques, dont l'importance n'égale 
pas toujours la subtilité, les théories communément 
acceptées. Ainsi, par exemple, ses chapitres sur la 
valeur et les échanges internationaux sont obscurs, et 
l'idée qu'il se fait de la richesse et en particulier de la 
monnaie, qu'il étend aux titres de banque, est trop 
large ; il a fait quelques observations ingénieuses sur 
les monopoles et consacré un bon chapitre aux variations 
temporaires et locales de la répartition ; il a distingué 
avec raison, mais cela n'a pas grande importance, la 
coutume de l'habitude. La partie la meilleure du traité 
de Sidgwick est celie qui concerne l'économie appliquée 
(III* livre). Il examine, au point de vue moral et juri- 
dique, avec une grande hauteur de vues, une méthode 
rigoureuse et une sereine impartialité, les questions 

24 



370 l'économie politique 

d'intervention de l'Etat dans la production et dans la 
distribution des richesses. On y trouve une critique 
impartiale du communisme et du socialisme contempo- 
rain et un bon chapitre sur les rapports de l'économie 
et de la morale. Sidgwick a repris ces sujets dans le 
savant ouvrage qu'il a récemment publié sur la théorie 
de la politique; il a répété, abrégé ou corrigé ce qu'il 
avait écrit antérieurement sur ce sujet. 

H. Sidgwick, The principles of poUtical economy. 
London, 1883. -2« édit., 1887. — The éléments of 
poliiics, 1891. 

Les récents progrès de l'économie politique ont trouvé 
des vulgarisateurs habiles qui ont assumé la tâche dif- 
ficile et ingrate d'en exposer les principaux résultats dans 
des œuvres élémentaires. C'est ce qu'ont fait E.Cannan 
[Elementary poUtlcal ecoûom.y, 1888), J. E. Symes(A 
short text-hooli of polituzal ecoiomy, 1888), et E. C. K. 
donner [PoUtical economy, 1888). 

Les deux jeunes professeurs, Joseph Shield Nichol- 
son, de l'Université d'Edimbourg, et François Bastable, 
do l'Université de Dublin, collaborateurs de la neuvième 
édition de V Encyclopaedia Britannica, ont publié, en 
dehors des ouvrages déjà cités, quelques monographies 
qui montrent leurs aptitudes scientifiques et, en parti- 
culier, la bonté de la méthode, la sûreté de la doctrine 
et la netteté de leur style. Bastable est spécialement 
connu par la révision soignée qu'il a faite de la 
théorie des changes internationaux et par sa savante 
Science des finances ; Nicholson, par ses études sur 
l'influence des machines sur les salaires, par un élé- 
gant petit ouvrage sur la question agraire, remar- 
quable par ses sagaces observations sur les limites 
d'application de la théorie de la rente, et enfin par un 



EN ANGLETERRE 371 

grand traité d'économie, riche de développements his- 
toriques. 

G. F. Bastable, The iheory of international trade. 
Dublin, 1887. — Public finance, 1892. 

J. S. Nicholson, The effects of machiner y on wages. 
Cambridge, 1878.-2* édit., 1892. — TenanVs gain 
not landlord's loss, Edinburgh, 1883. — Principles 
of'political economy, 1893-94. Deux volumes. 

Ce que nous avons dit suffît à démontrer que, dans 
ces dernières années, les économistes anglais ont 
donné de nouvelles preuves de leur valeur théorique, 
de leur exquis sens pratique, et de leur sage aversion 
pour les questions purement verbales, et qu'ils ont 
également cessé de ne pas tenir compte, selon la tra- 
dition, des ouvrages étrangers ; par l'étude des meil- 
leurs auteurs étrangers, ils ont élargi leur horizon, 
par des recherches historiques et statistiques, ils se sont 
habitués au maniement des méthodes les plus propres 
aux diverses parties de l'économie, et ils ont montré 
que, pour les écrivains vraiment originaux, la diversité 
des opinions est plus apparente que réelle, comme cela 
résulte de la méthodologie de Keynes. 

Pour prouver que les Anglais, non seulement con- 
servent mais accroissent l'ancienne renommée de leur 
primauté économique, nous rapjjellerons que, dans 
l'année 1891, de laborieux savants ont commencé la 
publication de deux revues spéciales et d'un excellent 
dictionnaire. Les revues générales déjà citées ne suffi- 
saient plus, et il fallait un autre Dictionnaire à côté de 
celui de Macleod (Vol. I, London, 1863), resté inachevé 
et consacré presque exclusivement aux questions de 
crédit, que ce savant et ingénieux auteur, comme on le 
.^ait, a traitées dans de volumineux ouvrages et résu- 



372 



L ÉCONOMIE POLITIQUE EN ANGLETERRE 



mées dans son Economies for beginners, 1878.-2" édit., 
1880. 

The Economie Review, 1891. — The Economie Journal 
^Dirigé par Edgeworth), 1891. — R. H. Inglis Pal- 
grave, Diclionary of poUtical economy, 1891 et 
suiv. 



CHAPITRE X 
L'ÉCONOMIE POLITIQUE EN FRANCE 



La France peut, même dans ce siècle, se glorifier 
d'avoir eu dans Sismondi, Cournot, Dupuit, Dunoyer, 
Bastiat, Chevalier, Cherbuliez, Le Play, Courcelle-Se- 
neuil, d'illustres représentants de tous les courants 
théoriques et pratiques de l'économie politique. Elle a 
encore en De Parieu, Block, Levasseur, Léon Say, Le- 
roy-Beaulieu, de Molinari, Frédéric Passy, de Foville, 
Gide, Périn, Brants, Cheysson, Jannet, des écono- 
mistes dignes, à plus d'un titre, d'être pris en grande 
considération. Cependant on ne peut pas nier que l'éco- 
nomie politique, particulièrement la science pure, qui 
a toujours été impopulaire en France et tenue tout au 
plus pour une « littérature ennuyeuse », n'a plus depuis 
longtemps l'estime des savants, et qu'elle se trouve 
dans des conditions peu favorables, si on la compare à 
la position élevée qu'elle conserve en Angleterre et 
même aux progrès qu'elle a faits en Allemagne^ et 
qu'elle fait en Autriche, en Italie et aux Etats-Unis. 

Plusieurs causes ont contribué à cette décadence 
intellectuelle, et, en premier lieu, le petit nombre de 
chaires d'économie politique. Elle n'est enseignée, en 
effet, que dans quelques écoles spéciales, au Conserva- 
toire des Arts-et-Métiers, à l'école des Ponts-et-Chaus- 
sées, et plus récemment à l'école des hautes- études 
commerciales, à l'école libre des sciences politiques, ou, 
comme matière de pur luxe, dans un établissement 



374 l'économie politique 

comme le Collège de France qui ne confère pas de 
grades académiques et n'a pas d'auditoire régulier et 
constant, mais où, cependant, ont professé des hommes 
de grand mérite, comme Say, Rossi, Chevalier, Bau- 
drillart, actuellement Levasseur et Leroy- Beaulieu. Ce 
n'est que tout dernièrement que l'économie est deve- 
nue une matière, d'abord libre, puis obligatoire, dans 
les Facultés de droit (et même dans les Instituts profes- 
sionnels) et qu'elle a été l'occasion de la publication de 
cours et de résumés par Batbie, Cauwès, Beauregard, 
professeurs à la Faculté de droit de Paris, Alfred Jour- 
dan, professeur à Aix et à Marseille, et par Villey, Rozy, 
Worms, Rambaud, etc. 

A. Batbie, Nouveau cours d'économie politique. Paris, 
1866. 2 vol. — P. Cauwès, Cours d'économie poli- 
tique, 3« édit., 1892-1893, 4 vol. — P. Beauregard, 
Eléments tC économie politique, 1890. — A. Jourdan, 
Cours analytique d' économie politique, 1885. -2« édit., 
1893. — J. Rambaud, Traité élémentaire et rai- 
sonné d'économie politique, 1892. 

Le progrès et la diffusion de l'économie ont été égale- 
ment empêchés par la guerre que lui firent d'une façon 
continue les industriels protectionnistes, appuyés par 
l'opinion publique, les sphères gouvernementales et les 
majorités des assemblées délibérantes, et même par 
beaucoup d^écrivains, dont quelques-uns sont des hom- 
mes de valeur comme Cauwès, Gouraud {Essai sur la 
liberté du commerce, 1854), Richelot, traducteur de 
List et admirateur de Macleod {Une Révolution en éco- 
nomie politique), Dumesnil-Marigny (Les libre-échan- 
gistes et les protectionistes conciliés, 1860), etc. Les 
libre-échangistes français, il faut bien le dire, s'appuient 
sur des arguments trop génériques et ils n'ont aucun 
.souci des précédents historiques et des conditions locales, 



EN FRANCE 6 lu 

dont tiennent justement compte leurs principaux adver- 
saires. 

Mais la cause principale de la décadence des études 
économiques, dont se plaint éloquemment Léon Say 
{Le socialisme d'état, 1884, p. 208), est dans le dé- 
bordement des doctrines socialistes, qui trouvent un 
accueil facile auprès de la classe ouvrière et un terrain 
tout préparé par les tendances usurpatrices de la 
bureaucratie ; l'opposition qu'elles rencontrent dans 
l'individualisme extrême et dans l'optimisme intransi- 
geant de l'école officielle, qui oppose des erreurs théo- 
riques aux propositions inconsidérées de ses adversaires, 
ne suffît pas à en empêcher la diffusion. Et, en effet, 
l'école française s'est éloignée, sauf de rares exceptions, 
de l'école anglaise, et elle a sacrifié la science à l'art ; 
elle a repoussé les théories de Malthus et de Ricardo 
qui, en Angleterre, avaient été corrigées et mieux for- 
mulées, et considéré le « laissez-faire » comme un 
dogme rationnel et non pas, ce qu'il est réellement, 
comme une règle d'art ; elle a fait de la science la gar- 
dienne intéressée de l'organisation économique exis- 
tante, et s'est opposée non seulement à l'ingérence 
bienfaisante ou dangereuse de l'Etat, mais même aux 
plus légitimes manifestations de la liberté, lorsque 
celle-ci, par la formation de groupes sociaux spontanés 
et autonomes, vient en aide à la faiblesse de l'ouvrier 
isolé et sans ressources devant la force débordante de 
l'entrepreneur capitaliste. L'exclusivisme de cette école, 
maîtresse du. Journal des économistes {[8 'i^), dirigé 
par de Molinari, de l'Economiste français, dirigé par 
Leroy-Beaulieu (1873), et du M onde économique, dirigé 
par Beauregard (1881), largement dotée grâce aux 
abondantes ressources que l'Académie des sciences 
morales et politiques peut consacrer aux prix qu'elle 
distribue (les sujets étant toujours traités d'après les 



376 l'économie politique 

opinions bien connues des juges), et soutenue aussi 
par les réunions mensueltes de la Société d'économie 
politiciue et par les publications de la maison Guil- 
laumin, a éié décrit par le meilleur des économistes 
dissidents , Gide , avec des couleurs peut-être trop 
vives (comme le remarque le professeur hollandais 
D'Aulnis), mais ne s'éloignant pas, en somme, de la 
vérité. Nous trouvons donc en France ce type d'éco- 
nomiste orthodoxe^ dont Técole aujourd'hui domi- 
nante en Allemagne nous esquisse continuellement 
les traits, en les appliquant à tort aux écrivains anglais 
et en oubliant qu'elle est elle-même d'un exclusivisme 
non moindre, mais dans une autre direction. 

A. de Foville, The économie movement in France (in 
Quartcrly Journal of Economies. Boston, janvier 
1890, pag. 222-232). — Ch. Gide, The économie 
schools, etc., in France (in Poliiieal Science Quar- 
tcrly. New-York, 1890. Vol. V, pag. 603-635). 



^" 1. — l'école classique 

Les remarques précédentes sur la tendance générale 
des recherches économiques ne sont pas contredites 
par ce fait que nous trouvons en France quelques écono- 
mistes d'un rare mérite, qui ont suivi complètement ou 
ne se sont que peu écartés des doctrines et de la méthode 
des économistes anglais ; ils constituent une minorité 
notable, mais rien de plus. A cette minorité appartien- 
nent Pellegrino Rossi , Michel Chevalier, Antoine 
Elisée Cherbuliez, Joseph Garnier, et, en partie seu- 
lement, Courcelle-Seneuil et Block ; trois de ces auteurs 
seulement sont Français de naissance. 

Pellegrino Rossi, né à Carrara en 1787 et assassiné à 
Rome en 1848, se fît connaître, pendant son exil en 



EN FRANCE 377 

Suisse, comme criminaliste ; appelé en France en 1833, 
il succéda à Say dan« la chaire d'économie politique, 
qu'il occupa très brillamment, pour entrer quelques 
années plus tard dans la carrière diplomatique. Rossi 
contribua, par ses leçons, publiées en grande partie après 
sa mort, à faire connaître les doctrines de Malthus et de 
Ricardo, qu'il exposa avec beaucoup de compétence et 
de clarté, mais avec peu d'originalité ; il a cependant 
mis en lumière l'importance de la valeur d'usage, que 
les anglais avaient un peu négligée, et la distinction 
entre la science et l'art, qu'il avait empruntée à Senior. 
Michel Chevalier (1806-1879) lui succéda dans sa 
chaire en 1840. Ancien Saint-Simonien, directeur du 
Globe, ingénieur de mérite, brillant écrivain, très 
habile dans le maniement des chiffres, il suivit une 
direction différente de Rossi, parce qu'il s'occupa 
beaucoup plus de l'économie appliquée , que des 
théorèmes de l'économie rationnelle ; il a étudié dans 
son cours les moyens de transport, et, en particu- 
lier, les chemins de fer (vol. I et II), dont il a été le 
promoteur très zélé, et mieux encore la monnaie. Il a 
d'ailleurs consacré à ce dernier sujet d'autres mono- 
graphies ; il avait soutenu contre Léon Faucher que 
la baisse de la valeur de l'or, provenant de la décou- 
verte des mines de la Californie et des placers de 
l'Australie, aurait des conséquences beaucoup plus 
graves que celles qui ont eu lieu en réalité (De la 
haïsse probable de l'or, 1858). Partisan ardent du libre 
échange, il le défendit dans son Examen du système 
commercial connu sous le nom de système protec- 
teur (2^ édit., 1853), et il fut, avec Cobden, le négocia- 
teur heureux du traité de commerce de 1860. Il a parlé 
impartialement en 1848 des questions ouvrières, tout en 
attaquant, dans le Joii7'?2ai des Débats, le socialisme par 
ses Lettres sur l'organisation du travail ; il soutint 



378 l'économie politique 

contre son émule Louis Wolowski (1810-1876), d'origine 
polonaise, beau-frère de Faucher, et vaillant défenseur 
du bimétallisme [L'or et Vargent, 1870) et de l'unité 
d'émission (La question des banques, 1864), l'étalon 
unique d'or, avec De Parieu et avec Levasseur (La 
question de L'or, 1858); il défendit également les 
théories bancaires de l'école de Tooke et de Fullarton. 
Partisan des expositions internationales, il a essayé de 
créer, mais sans résultats notables, à l'occasion de 
celle de Londres de :!862, une agitation contre les 
brevets d'invention ; plus tard il a résumé ses arguments 
dans un opuscule intitulé Les brevets d'invention 
(1878). lia écrit pour l'exposition de 1867 une classique 
introduction aux rapports des jurys, et, presque en 
même temps, un mémoire contre l'octroi {L'industrie 
et Voctroi de Paris, 1867). 

P. Rossi, Cours iVéconomie politique. Vol. I-II. Paris, 
1840-41. Vol. III-IV {-posthumes) 1851-54. — Mé- 
langes d'économie politique, 1857. 2 vol. — Œuvres 
complètes, 1865 et suiv. Dix volumes. — Cfr. L. 
Reybaud, Economistes modernes, 1862, pp. 371-439. 

M. Chevalier, Cours d'économie politique. Vol. I-IIÏ. 
1842-1850. 3 vol. - 2« édit., 1855-1866. — V. l'ar- 
ticle de P. Leroy-Beaulieu dans le Nouveau Dic- 
tionnaire d'économie politique. Vol. I, 1890, pp. 410- 
416. 

C'est sous l'influence presque exclusive de Say, 
de Rossi et de Chevalier que Joseph Garnier (1813- 
1881) a écrit en 1845 ses Éléments d'économie poli- 
tique. Il est un des fondateurs, et . il a été pendant 
longtemps le rédacteur en chef du Journal des Econo- 
mistes, de VJinnuaire de V économie politique \ il est 
l'auteur de très nombreux travaux, énumérés avec soin 
par Lippert. Dans les éditions ultérieures et sous le nou- 
veau titre de Traité, les « Éléments» de Garnier, aux- 



EN FRANGE 379 

quels se joignirent d'autres volumes complémentaires 
sur les finances et sur la population, devinrent un réper- 
toire très érudit, mais peu profond, des études économi- 
ques, que l'on peut mettre en parallèle avec le Diction- 
naire d'économie politique {[Sbi-iSo^, '2 \o\.), édité par 
Guillaumin et dirigé par Charles Coquelin [m. 1853), 
l'auteur du brillant ouvrage Du crédit et des banques 
(18 '18, -3^édit., 1875), avec la collaboration d'un grand 
nombre de spécialistes, dictionnaire qui a été pendant 
longtemps un modèle incomparable d'encyclopédie éco- 
nomique. 

Jos. Garnier, Traité d'économie politique , 1860. -9<= édit., 
1889. — Du Principe dépopulation, 1857.-2^ édit., 
1885. — Notes et petits traités, 1858.-2« édit., 1865. 
— Eléments de finances, 1862. Puis sous le titre 
de Traité, 4« édit., 1882. — Cfr. J. .T. Garnier, Bio- 
graphie de l'économiste Jos. Garnier. Turin, 1881, 
et l'article de Lippert dans le Handworferhuch 
der Staatswissenschaften. Vol. III. Jena, 1891, pp. 
699-702. 

Le plus illustre parmi ceux qui ont étudié la science 
pure, fidèle aux doctrines de l'école cla.ssique, a été le 
genevois Antoine Elisée Cherbuliez (1797-1869), pro- 
fesseur de droit à Genève en 1833, d'économie en 1835, 
puis membre du Grand Conseil jusqu'ert 1848. Il émi- 
gra en France et y resta jusqu'au coup d'État ; revenu 
dans sa patrie, il fut professeur en 1853 à l'Académie de 
Lausanne, puis, dans les dernières années de sa vie, 
au Politechnicon de Zurich. Républicain conservateur, 
il est l'auteur de deux ouvrages politiques célèbres; il 
a écrit plusieurs articles dans la Bibliothèque univer- 
selle, dans le Journal des Economistes et dans le Dic- 
tionnaire de Coquelin, sur des questions théoriques et 
contre le socialisme, une monographie sur les causes de 
la misère, dans laquelle il défend chaleureusement le 



380 l'économie politique 

patronage, et enfin un traité d'économie qui présente 
beaucoup de points de contact avec les Principes de 
Mill, auxquels il est supérieur, sous certains rapports, 
pour la cohérence des principes, pour la distinction 
rigoureuse des vérités de la science et des règles de 
l'art, pour l'harmonie des différentes parties et pour la 
connaissance plus large de la littérature économique. 
Il faut remarquer, comme signe des temps, que le nom 
de Cherbuliez et celui de Cournot ne figurent pas dans 
\q Nouveau dictionnaire d'économie j^olitique dirigé 
par L. Say et Joseph Chailley (Paris, 18!i0-i892, 
2 vol.), et que le traité de Cherbuliez, que nous avons 
signalé en 1876 comme le meilleur de tous ceux qui 
ont été écrits en français, n'a eu qu'une seule édition et 
n'a été traduit qu'en italien! 

A. E. CherbuHez, Théorie des garanties conslituiion- 
nelles. Paris, 1838, 2 vol. — De la démocratie en 
Suisse, 1843. 2 vol. — Simples notions de l'ordre 
social, 1848.-2» édit., 1884. — Etudes sur les causes 
de la misère, 1853. — Précis de lu science écono- 
mique et de ses principales applications. Paris, 1862. 
2 vol. — Cfr. E. Rambert, A. E. Cherbuliez [Bi- 
bliothèque universelle. Genève, 1870. Tomes 38 et 
39). 

Parmi les économistes qui forment pour ainsi dire le 
passage entre l'école classique et celle des optimistes, il 
faut signaler, pour leur talent et leur merveilleuse acti- 
vité scientifique, Courcelle-Seneuil et Block. Léon Say 
jouit également d'une grande autorité, et parce qu'il 
porte dignement un nom illustre, et parce qu'il a dirigé 
avec habileté et prudence une des plus ardues opéra- 
tions de change de notre temps, le payement de l'in- 
demnité de cinq milliards, et aussi parce qu'il est l'au- 
teur d'ouvrages modérés dans le fond et élégants dans 
la forme. Il a traduit la Théorie des changes étrangers 



, EN FRANGE 38 J 

de Goschen (2* édit. franc. 1875); nous mentionnerons 
uniquement, en dehors de son volume déjà cité sur 
le Socialisme cV Etat, Les solutions démocratiques de 
la question des impôts (1866) et le grandiose Dic- 
tionnaire des finances (1887 et suiv.), dont il dirige la 
publication. 

Jean Gustave Courcelîe-Seneuil (1813-1892 , négo- 
ciant, journaliste, professeur d'économie à Santiago 
(Chili), de 1853 à 1863, conseiller d'Etat en 1879, a écrit 
de nombreux ouvragés de philosophie, de droit, de 
politique, de comptabilité, de mérite divers, mais il s'est 
occupé plus spécialement d'économie industrielle et 
d'économie politique, et en particulier des banques et 
du socialisme. Il a traduit avec Dussard les Principes 
de Stuart Mill, et publié, en suivant en grande partie 
cet ouvrage, un traité qui est digne de beaucoup d'élo- 
ges par la bonté de sa méthode, la distinction suffisam- 
ment exacte entre la science et l'art, le parallèle très 
soigné entre les deux systèmes économiques de la con- 
currence et de l'autorité, par ses comparaisons entre 
les institutions juridiques et les phénomènes économi- 
ques, et pour quelques développements intéressants sur 
l'émigration et les colonies, considérées spécialement 
dans leurs relations avec les conditions des sociétés 
hispano-américaines. 

J. G. Courcelle-Seneuil, Traité théorique et pratique 
des opérations de banque. 1853. - 6"^ édit., 1876. — 
La banque libre, 1867. — Liberté et socialisme, 
1868. — Traité théorique et pratique d'économie 
politique, 1858-1859.2 vol. -3"= édit., 1891.— Traité 
sommaire d'économie politique, 1865. 

Maurice Block (né en 1816 de parents allemands) est 
l'auteur de nombreux ouvrages de statistique thi'orique 
et appliquée, directeur du Dictionnaire général de la 



382 l'économie politique 

politique (1862-64), du Dictioîinaire de Vacbninistra- 
tion française (1855-1 856,- 3'' édit., 1891), collaborateur 
d'un grand nombre de revues, même de revues alle- 
mandes et anglaises ; familier avec presque toutes les 
langues de l'Europe et la littérature économique uni- 
verselle, dont il fait des compte-rendus, depuis plus de 
quarante ans, dans le Journal des Economistes^ avec 
beaucoup de soin et avec beaucoup de brio, il a ainsi 
préparé les matériaux qui lui ont servi pour son œuvre 
bistorico-critique sur les Progrès de la science écono- 
mique depuis Smith, dans laquelle il a eu de multiples 
occasions de critiquer l'école allemande moderne et de 
faire l'éloge de Técole autricliienne. 

M. Block. Les progrès df la science économique depuis 
Ad. 5OT///*.Paris,1890; -'inédit., 1897.2 vol. — Pe/<7 
manuel d' économie poli liq ne , 1873. -8<= édil., 1880. — 
Les théoriciens du socialisme en Allemagne, 1873. 



,^ 2. LES OPTIMISTES. 

Bien qu'elle ne soit pas en contradiction ouverte avec 
les auteurs indiqués ci-dessus, la nombreuse pbalange 
des écrivains qui suit les idées défendues dans l'ensei- 
gnement, dans les académies, et dans les principales 
revues, professe d'une façon plus marquée les tbéories 
de l'optimisme en matière d'économie sociale, celles de 
l'individualisme à l'égard de la politique économique, et 
celles du quiétisme au sujet delà question ouvrière. Elle 
a son précurseur dans Dunoyer, son chef dans Bas- 
tiat, et elle compte, parmi les auteurs vivants, un parti- 
san brillant et batailleur dans De Molinari, et un repré- 
sentant savant, judicieux et modéré dans P. Leroy- 
Beaulieu ; il faut mentionner encore Levasseur. Fré- 
déric Passy et un petit nombre d'autres économistes. 



EN FRANCE 383 

Charles Dunoyer (1786-1862), journaliste courai^reux 
pendant la Restauration, préfet et plus tard conseiller 
d'État sous Louis-Philippe, estundisciplefîdèle, mais un 
interprète quelquefois inexact de la théorie de Malthus. 
Il commença en 1825 et il termina en 1830, sous le 
titre de Nouveau traité d'économie sociale, une 
œuvre dont les exemplaires ont été détruits par un 
incendie, qu'il a refaite pour la troisième fois, avec de 
plus grands développements, en 1845, et dont il a 
résumé les principes fondamentaux dans l'article Pro- 
duction inséré dans le Dictionnaire de Coquelin 
(vol. IL pp. 439-450). Dunoyer s'est occupé avec beau- 
coup d'originalité de la liberté économique, non seule- 
ment dans ses applications les plus variées, mais aussi 
dans ses relations avec tous les autres facteurs du pro- 
grès économique, intellectuel et moral. Sa classifica- 
tion des industries, acceptée par beaucoup d'écono- 
mistes, et sa théorie des industries personnelles, dans 
laquelle il a résumé toute la théorie des produits imma- 
tériels, déjà exposée en partie par Say et par Storch, a 
servi, plutôt par les polémiques auxquelles elle a donné 
lieu que par son contenu positif, à rectifier quelques 
points de la théorie de la production. Dunoyer a été 
moins heureux avec sa conception du travail comme 
unique facteur productif, et avec sa théorie du concours 
gratuit des éléments naturels, qui l'ont amené à nier 
la rente territoriale, devançant ainsi les théories soute- 
nues par Carey en Amérique et plus tard par Bastiat, 
(jui s'est reconnu plus ou moins explicitement leur 
élève. 

Ch. Dunoyer, De la liberté du travail, 1845. 3 vol. — 
Notices d'économie sociale, 1870. — Œinres, 1885- 
1886. 4 vol. — Cfr. F. Ferrara, dans le vol. VII, 
série 2'' de la Biblioleca deW economista. Tarin, 
1859. pp. v-XLix. , 



384 l'économie politique 

Frédéric Bastiat est né à Bayoïine en 1801 ; pro- 
priétaire foncier à Mugron, il s'est occupé, dans le silence 
de son domaine, de littérature, de beaux-arts et d'éco- 
nomie politique, enlisant les ouvrages de Smith, Say, 
et en particulier ceux de Charles Comte, de Dunoyer 
et de Carey. Sa carrière scientifique n'a duré que de 
1844 à 1850 ; il est mort de consomption à Rome en 1850. 
Bastiat a été un philanthrope sincère et un ferme 
champion de la liberté économique, qu'il a défendue 
contre les assauts des protectionnistes et, spécialement 
après 1848, contre ceux des socialistes, notamment dans 
ses deux célèbres brochures Capital et rente (1849) 
et Gratuité du crédit (1850), dirigées contre Prou- 
dhon et Chevé, qui défendaient le crédit gratuit. Ses So- 
phismes économiques (l845-1847)sont un chef d'œavre 
de bon sens et de logique ; il y réduit à l'absurde, 
(par exemple, par la fameuse pétition des marchands 
de chandelles), les principaux arguments des protec- 
tionnistes ; il montre que leurs théories, demandant la 
spoliation en faveur des riches, se rattachent à celles 
des socialistes qui la demandent à l'avantage des pau- 
vres {Protectionnisme et communisme, 1849). Sa dé- 
monstration serait inattaquable, si elle ne ressuscitait la 
doctrine physiocratique du droit absolu à la liberté des 
échanges et, partant, la négation des fonctions écono- 
miques de ÏEtdit {L'Etat, etc. 1847) et s'il n'oubliait pas 
complètement d'examiner les arguments favorables à 
la protection temporaire des industries naissantes. 
Bastiat a traduit les principaux discours deCobden, de 
Bright, de Fox et des autres chefs de la Ligue de Man- 
chester, qu'il a publiés en y joignant une magistrale 
introduction (Cobden et la ligue, ou V agitation 
anglaise pour la liberté des échanges, 1845). Il a été 
moins heureux sur le terrain de la science pure, qu'il a 
étudiée sur la fin de sa vie, dans le but de briser dans 



EN FRANGE 385 

les mains des socialistes les armes qui leur étaient 
fournies par les « funestes théories » de Ricardo et de 
Malthus. Ses idés sur la valeur, la rente, la population 
(Propriété et spolmtlon, 1848. — Harmonies écono- 
miques, 1850, - 2e édit. 1851) sont déduites de l'idée 
physiocratique de l'ordre naturel, c'est-à-dire de l'idée 
préconçue d'une harmonie fatale entre l'intérêt privé, 
pourvu qu'il soit libre, et l'intérêt public, qu'il identifie 
avec celui du consommateur, et qui conduit inévitable- 
ment au progrès indéfini, cest-à-dire à l'augmentation 
continue du bien-être général et à la diminution gra- 
duelle des différences entre les diverses classes so- 
ciales. Les principales bases de son fragile édifice théo- 
rique sont: l'explication de la valeur comme le rapport 
de deux services échangés, en prenant par une étrange 
équivoque (signalée par A. Clément, FerraraetCairnes) le 
mot service, tantôt comme équivalent de travail effectué, 
tantôt comme synonyme d'utilité, ou de travail épargné; 
la théorie (analogue à celle de Dunoyer et de Carey) 
du concours gratuit de la nature dans la production, et 
partant la négation de la rente, qui se confond avec 
l'intérêt du capital employé à préparer et à améliorer 
la terre ; enfin l'hypothétique loi de la distribution 
(elle aussi énoncée par Carey), en vertu de laquelle, avec 
le progrès de l'industrie, la part de produit qui va à 
l'ouvrier augmente d'une façon absolue et d'une façon 
relative, tandis que celle qui reste à l'entrepreneur 
capitaliste augmente bien dans sa quantité totale, mais 
diminue par rapport au salaire ; enfin ses étranges con- 
tradictions sur la population, par lesquelles il combat à 
plusieurs reprises la théorie de Malthus, qu'il accepte 
dans d'autres parties de son volume sur les Harmonies. 
Il est évident que la hâte extrême avec laquelle Bastiat 
a compilé ses Harmonies, l'a empêché de faire l'ana- 
lyse de certains phénomènes économiques avec la pro- 

25 



386 l'économie politique 

fondeur dont il a donné des preuves dans son opuscule 
célèbre Ce que Von voit et ce que Von ne voitpas .1850) 

Fréd. Bastiat, Œuvres complètes, 2= édiL., 1862-1864 
(réimprimées plusieurs fois). 7 vol. 

Voiries travaux de De Fontenay, Paillottet, F. Passy, 
De Foville, etc., mais spécialement l'essai de 
François Ferrara dans le vol. XII de la Biblio- 
leca delV Economista (1851), pp. v-glx, et celui 
de J. E. Cairnes dans la FoitnUjhtly Revieic, Oc- 
tobre 1860, réimprimé dans ses Essays (1873j. 

L influence que Bastiat a exercée par la partie saine de 
ses œuvres, qui contient la réfutation des sophismes 
des protectionnistes et des socialistes, comme par la 
partie évidemment inexacte sur la valeur et la distri- 
bution des richesses, se manifeste moins dans las ou- 
vrages de ses élèves que dans la tendance qui se 
retrouve encore aujourd'hui chez la majorité des éco- 
nomistes français et chez une notable minorité d'alle- 
mands et d'italiens. L'influence immédiate de Bastiat 
se constate chez quelques écrivains, parmi lesquels il 
suffira de citer Martinelli {Harmonies et perturbations 
sociales, 1853), Bénard {Les lois économiques, 1862), 
R. De Fontenay {Du revenu foncier, 1854), qui a écrit 
plus tard d'autres travaux dans lesquels il montre une 
grande vigueur de raisonnement et, enfin, Frédéric 
Passy, l'infatigable champion de la liberté et le promo- 
teur ingénu et sympathique de la paix universelle 
{Leçons d'économie politique, 1861. 2 vol. — Mélanges 
économiques, etc.). 

Gustave de Molinari est né à Liège en 1819 ; il a été 
directeur de V Economiste belge (1855 à 1868) et depuis 
1882 à\i Journal des Economistes ; c'est le champion le 
plus estimé de l'individualisme ; écrivain fécond, parfois 
pénétrant, souvent excentrique mais toujours brillant, 



EN FRANGE 387 

il s'est occupé de questions spéciales, comme de la pro- 
priété, de l'esclavage, du commerce des grains, de la 
monnaie, du crédit, des poids et mesures, et, sous diffé- 
rents points de vue aussi, de l'ensemble des phénomènes 
économiques ; il défend, sur l'incompétence de l'Etat 
en matière économique, des doctrines que des juges 
non suspects, comme par exemple de Foville, ont juste- 
ment taxées d'exagération, 

G. De Molinari, Cours iVéconomie politique. Paris, 
1855-1863. 2 vol. — Questions cV économie politique. 
Bru.xelles, 1861. 2 vol. — L'Evolution économique 
au XfX° siècle. Paris, 1881. — Les lois naturelles 
de l'économie politique, 1891. — Précis d'économie 
politique et de morale, 1893. 

Paul Leroy-Beaulieu, professeur au Collège de 
France, comme son beau-père Michel Chevalier, 
fort compétent en matière statistique, a débuté par de 
bonnes monographies sur Yétat intellectuel et moral 
des ouvriers (1868), sur la question ouvrière (1872, 
'l" édit. 1882), sur le travail des femmes (1873), sur la 
colonisation (1874,-4" édit. 1891), auxquels l'Aca- 
démie des sciences morales et politiques a décerné 
des prix. Cependant ses titres scientifiques les plus 
sérieux sont le Traité de la science des finances, le 
seul traité français qui rivalise, à certains points de vue, 
avec les traités allemands, et ses trois longues études sur 
la répartition des richesses, sur le collectivisme, et 
sur les fonctions de l'Etat. Il ne partage pas les 
opinions extrêmes de Spencer et de Molinari ; cepen- 
dant, c'est un j^artisan du quiétisme économique, qui le 
conduit à des solutions imparfaites et quelquefois fausses 
de problèmes théorico-pratiques de grande importance. 
Par exemple, il nie l'importance pratique de la théorie 
de la rente de Ricardo et il n'accepte pas la théorie de 



388 l'économie politique 

Malthus, parce qu'elles sont contraires à sa foi dans 
l'augmentation incessante du bien-être des classes 
ouvrières ; il a de nombreux doutes sur la possibilité 
d'application et sur les avantages de la participation 
aux bénéfices et de la coopération. Cela ne fait pas 
qu'il n'ait fourni quelques utiles contributions aux 
progrès de la science par ses recherches sur le taux 
de l'intérêt, par ses comparaisons très approfondies 
entre les entreprises gouvernementales et celles qui sont 
constituées par les sociétés anonymes, et par beaucoup 
de bonnes observations sur les dangers de l'ingh^ence 
économique de l'Etat lorsqu'il se fait le seul défen- 
seur des faibles ; s'il exagère ces dangers, ses idées 
sont cependant une digue contre les théories du" socia- 
lisme d'Etat. 

P. Leroy-Beaulieu, Traité de la science des finances. 
Paris, 1877. 2 vol.-o« édit., 1892. — Essai sur la 
répartition des richesses, ISSl.-S'' édit., 1888. — 
Des causes qui influent sur le taux de l'intérêt (in 
Mémoires de V Académie des sciences morales et po- 
litiques. Tome XI, 1885j. — Précis d'économie 
politique, 1888. — L'Etat moderne et ses fonctions. 
1890. — Cfr. l'article de Pierson dans De E'-ono- 
mist (septembre 1890, pp. 608-615). 

Henri Baudrillart (1821-1892), philosophe, journa- 
liste, suppléant de Chevalier dans la chaire d'économie 
et prédécesseur de Levasseur dans celle d'histoire de 
l'économie au Collège de France, s'est occupé spéciale- 
ment des rapports des phénomènes économiques et des 
lois de la morale. Parmi ses nombreuses publications il 
faut signaler, en dehors d'un bon Manuel et d'autres œu- 
vres déjà citées, sa belle histoire du luxe et ses savants 
ouvrages sur l'état de l'agriculture française, publiés 
par les soins de l'Académie des sciences morales et 
politiques, supérieurs par leur importance à l'enquête 



aAI 



EN FRANCE 389 

sur les conditions des manufactures faite par Louis 
Reybaud, romancier et économiste (m. 1879), le très 
célèbre historien des socialistes modernes. 

H. Bauclrillart, Manuel d'économie polUiqiœ, 1857. 

5® édit., 1883. — Histoire du luxe privé el public. 

1878-1880. 4 vol. — Les populations agricoles de la 

France, 1880-1885. 2 volumes. 
L. Reybaud, Eludes sur le régime des manufactures., 

1859-1874. 4 vol. 

Emile Levasseur (né en 1828) est l'auteur d'excel- 
lentes monographies, ô.\vi\pvécis préférable à celui de 
Baudrillart, mais surtout de très savants ouvrages 
économico-historiques : il a publié un certain nombre 
d'ouvrages de géographie et de statistique, et on lui doit 
une œuvre classique sur la population en France. 

E. Levasseur, Précis d'économie politique^ 1867.- 
4* édil., 1883. — Histoire des classes ounrières en 
France, etc., jusqu'à la Révolution, 1859. — His- 
toire, etc., jusqu'à nos jours, 1867. — La population 
française, etc. 1889-1892. Trois volumes. 



§ 3. LES ÉCOLES DISSIDENTES 

Ces écoles ont eu et ont encore en France, en Belgi- 
que et en Suisse, d'illustres représentants, mais toutes 
n'ont pas un nombre important de disciples. Sis- 
mondi, Cournot, Auguste Comte, Le Play, Périn, et 
quelques autres ont laissé, comme économistes ou 
comme critiques de Téconomie, des traces profondes de 
leur passage dans le sentier de la science. 

On peut considérer comme des dissidents, sinon 
tous, au moins quelques uns de ceux qui, appliquant 
la méthode mathématique, sont arrivés à des consé- 



390 l'économie politique 

quences divergentes de celles de l'école classique et de 
celles des optimistes. Nous citerons A. Cournot 
(1801-1877), philosophe et mathématicien, qui a été le 
premier à se servir de cette méthode avec compétence 
dans ses Recherches sur les principes de la théorie 
de la richesse (1838). Cournot s'est occupé de la valeur 
et de la rente, notamment dans les cas de monopole, 
et il a étudié l'influence des impôts sur les prix, et il est 
ainsi arrivé à des résultats parfois imprévus dans la 
théorie des échanges internationaux. Croyant plus tard 
que l'usage des mathématiques avait nui à son livre 
qui, en fait, passa inaperçu pendant plus de 25 
ans, il y renonça complètement dans ses Prin- 
cipes de la théorie des richesses (1863), et, dans le 
résumé, en grande partie modifié, qu'il publia peu do 
temps avant sa mort {Revue sommaire de la science 
économique, 1877). Juvénal Dupuit, inspecteur géné- 
ral des ponts et chaussées (1804-1866), s'éloigne moins 
des doctrines courantes. Dans ses mémoires sur les 
travaux publics il a parlé, lui aussi, de la théorie de la 
valeur, et il a écrit un volume intéressant sur la liberté 
commerciale, dans lequel il démontre que les pertur- 
bations momentanées qu'elle peut amener ne diffèrent 
pas de celles qui sont l'effet de l'introduction des 
machines ou de tout autre perfectionnement indus- 
triel. Parmi ceux qui se sont servi du calcul pour 
résoudre des questions spéciales nous citerons Fauvcau. 
Le chef de l'école mathématique est maintenant Léon 
Walras, professeur à l'Université de Lausanne. 

E. J. Dupuit, De la. mesure de VulilUê des travaux 
publics (in Annales des fonis et chaussées, 2« série. 
Tome VIII, 1844). — De l'influence des péages sur 
l'ulililé des voies de communication. {Ibidem, 1849^ 
— La liberté commerciale, son principe, ses consé- 
quences, 1861. 



EN FRANGE 391 

G. Faaveau, Considérations mathématiques sur la 
théorie de Vimpôt, 1864! — Considérations mathé- 
malhiques sur la théorie de la valeur (in Journal 
des Economistes, 1867). 

L. Walras, Eléments d'économie politique pure. Lau- 
sanne et Paris, 1874-1877.-20 édit., 1889. — Théo- 
rie mathématique de la richesse sociale, 1883. 

L'école positiviste et en particulier son illustre chef 
Auguste Comte, un ancien saint simonien (1797-1857), 
s'est moins occupée de la réforme de l'économie poli- 
tique que de sa négation comme science particulière des 
phénomènes économiques, qu'elle considère comme 
indissolublement unis à ceux de l'ordre intellectuel, 
moral et politique. C'est à cette démonstration que 
Comte a consacré notamment le quatrième volume de 
son Cours de j)hilosophie positive, remarquable d'ail- 
leurs à plus d'un titre. Sa classification des sciences 
en physico- mathématiques, biologiques et sociolo- 
giques, sa détermination des trois stades, théologique, 
métaphysique et positif, sa distinction de la statique et 
delà dynamique sociales, ses vues sur la considération 
du caractère continu des phénomènes de la vie sociale, 
ont exercé une notable influence non seulement sur 
Harrison, Geddes, Ingram, mais aussi sur d'illustres 
économistes qui, comme Mill, Cairnes, Marshall, 
reconnaissent l'utilité d'une étude séparée des phéno- 
mènes économiques. 

Aug. Comte, Cours de philosophie positive. Paris, 1830- 
1842. 6 vol.-4« édit., 1881. — Sys'ème de politique 
positive, 1851-1854. 6 vol. -Nouvelle édition, 1880- 
1883. 

Littré, Comte et la philosophie positive, 1863. — Cairnes, 
M. Comte and political economy. (In Forinightly 
Reviens mai 1870, et dans ses Essays, 1873. — J. 
K. Ingram, Uistory of political economy, 1888, 
pp. 196-200. 



392 l'économie politique 

D'autres philosophes ont fait des incursions plus ou 
moins heureuses dans le domaine économique. Am- 
broise Clément a essayé de combiner, avec peu de succès 
d'ailleurs, l'économie avec la morale et la politique 
[Essai sur la, science sociale, 1868. 2 vol.) ; Secrétan, 
professeur à Lausanne, annonce la fin du salariat; 
Renouvier admet le droit au travail ; Fouillée, dans son 
livre La propriété sociale et la démocratie, critique 
le caractère trop absolu de la propriété foncière, et enfin 
E.spinas dans son Histoire des doctrines économiques 
(1891) fait des observations ingénieuses et intéressantes, 
mais quelquefois inexactes, sur le caractère des diffé- 
rentes époques et des divers systèmes, sans cependant 
faire un examen minutieux et approfondi des théories, 
notamment de celles des auteurs contemporains. 

Des objections plus importantes ont été faites aux 
optimistes par quelques écrivains de l'économie appli- 
quée qui, malgré de notables différences dans la ten- 
dance et dans les détails, sont cependant d'accord pour 
combattre l'individualisme et le quiétisme de l'école 
dominante et pour admettre la nécessité d'une réforme 
sociale. Le précurseur de ce mouvement a été Sis- 
mondi. 

Jean Charles Léonard Sismonde de Sismondi (1773- 
1842), illustre historien, littérateur, agronome, a dé- 
fendu les doctrine."? courantes dans ses premières œuvres 
(Tableau de l'agriculture toscane. Genève, 1801. — 
De la. richesse commerciale, 1803. 2 vol.). mais il en 
a fait une critique sévère dans ses Nouveaux principes 
d'économie poUticiue , Ôû de la richesse dans ses 
rapports avec la population (Paris, 1819. Deux vol. 
2*^ édit. 1827), et aussi dans ses Etudes sur réconomie 
politique (1837-1838. 2 vol.). Cedernier ouvrage e.st un 
recueil d'essais sur l'agriculture, l'esclavage^Jes^ma- 
nufaotures, le commerce, les monnaies et le crédit, les 



EN FRANGE 393 

colonies, la balance entre la production et la consomma- 
tion, etc. Il combat quelques unes des doctrines de Smith, 
de Say et de Ricardo, et oppose à leur cbrématistique, 
qui s'occupe des richesses en oubliant l'homme qui les 
produit, la véritable économie politique, qui étudie 
l'intluence de la production et de la distribution sur le 
bi^îT-êtreTTialériel du peuple. Frappé de la succession ra- 
pide des^crises dérivant de l'e-xcès de la production, qui, 
à son tour, est la conséquence de la division du travail, 
des machines, de la formation des grandes entreprises 
et en particulier de la concurrence effrénée, par l'effet 
de laquelle les riches deviennent toujours plus riches et 
les pauvres plus pauvres, Sismondi proclame la néces- 
.sité de retourner à la petite culture, de restaurer la pe- 
tite propriété et la petite industrie ; il pense, en outre, 
que l'entrepreneur doit garantir la subsi.stance des ou- 
vriers etque l'Etatdoit l'aider dans cette tâche. Sismondi , 
loin de combattre la liberté du commerce, ou de récla- 
mer un changement, qu'il croit pernicieux , dans le 
.système de répartition des produits, s'arrête à la critique 
négative du régime industriel moderne et il se déclare 
naïvement incapable d'en proposer un meilleur. Cela 
suffît à expliquer son influence sur des écrivains qui, 
tout en acceptant ses prémisses, en ont tiré les consé- 
quences les plus diverses, c'est-à-dire, et sur les socia- 
listes et sur les partisans des réformes partielles dans le 
système actuel de production et de distribution des ri- 
chesses. Ses théories eurent un savant interprète dans 
Théodore Fix, allemand d'origine, qui fonda la Revue 
mensuelle d'économie j^olitique 11833-1836. 5 vol.), 
qui publia ensuite d'intéressantes Observations sur 
Vétat des classes ouvrières {] S \(^) : elles ont inspiré 
de nombreuses enquêtes privées sur lesl^onditions des 
ouvriers^ et en particulier sur les abus dérivant du 
travail des enfants, parmi lesquelles nous rappelons 



394 l'économie politique 

celle du médecin et philanthrope L. R. Villermé 
[Tableau de l'état physique et moral des ouvriers, 
1840. Deux vol.), et les brillants essais de Léon Faucher 
(m. 1855' intitulés Etudes sur VAngletcj're (Paris, 
1845. Deux vol.) ; elles onteu aussi une influence sur les 
descriptions très exagérées d'Eugène Buret (La misère 
des classes laborieuses en Angleterre et en France. 
Paris, 1842. Deux vol.). Ai>x travaux de l'école de Sis- 
mondi se rattachent, au moins pour partie, ceux de 
quelques écrivains que Kautz qualifie assez heureuse- 
ment de demi-socialistes, comme, par exemple, Villiaumé 
[Nouveau traité d'économie politique, 1857. Deux 
Yol.) et Auguste Ott, un disciple érudit de Bûchez [L'éco- 
noniie j^olitique coordonnée au jyoint de vue du pro- 
grès, 1851 ; récemment réimprimé). 

Cfr. sur les doctrines de Sismondi, H. Eisenhart, 
Gescliichte de)' Naiionalôkonomie. Jena, 1881, pp. 99- 
117. — et mieux L. Elster, /. Ch. L. S. de Sis- 
mondi,' in Jahrbûcher fur Naiionalôkonomie. Nou- * 
velle série, vol. XIV (1887;, pp. 321-382. 

Beaucoup plus utile a été l'œuvre de Frédéric Le 
Play (1806-1882), camarade de Chevalier à l'Ecole po- 
lyteclmique, inspecteur général des mines , savant 
organisateur de plusieurs Expositions internationales, 
en particulier de celle de 1867. Il a fait de nombreux et 
périlleux voyages et institué, avec une singulière abné- 
gation, des enquêtes personnelles sur le budget écono- 
mique et sur les conditions. morales des familles^ ou- 
vrières choisies par lui comme typiques dans les 
différents pays et dans les diverses professions. Il a 
publié les résultats de ces enquêtes dans deux grandes 
œuvres, continuées par de zélés disciples, qui, dans les 
dissussions de la Société d'économ.ie sociale de Paris, et 
par la publication de La Réforme sociale (1881 et suiv.) 



EN FRANCE 395 

et de la Science sociaie (1876), s'efforcent de répandre 
les idées du maître. Ennemi de lïndividualisme exagéré, 
sans comb attre cependant la libre concurrence, Le Play 
veut guérir les plaies sociales par une restauration mo- 
rale de Tautorité du père dans la famille, et de celle 
de l'entrepreneur dans l'atelier, sans demander cepen- 
dant le retour ni aux anciennes corporations, ni au ré- 
gime patriarcal, auquel il oppose ce qu'il appelle la 
famille-souche, qu'il voudrait rétablir par la liberté de 
tester et par l'abolition des dispositions qui prescrivent 
la division des terres entre les cohéritiers. Il a contribué 
aux progrès de l'économie pure par ses recherches sur 
la consommation et les différentes habitudes sociales, 
étudiées par la méthode monographique, qui peut 
être un utile complément, mais qui ne peut pas cepen- 
dant (comme on le dit parfois) se substituer aux obser- 
vations méthodiques et collectives de la statistique. 
Parmi ses disciples il faut signaler Daire, Focillon, de 
Ribbe, Guérin, mais, avant tout, l'éminent ingénieur 
Emile Cheysson, professeur à l'Ecole des Mines et à 
riCcole des Sciences politiques, l'organisateur de la sec- 
tion d'économie sociale à l'Exposition de 1889, et l'au- 
teur de nombreuses et excellentes monographies éco- 
nomiques et statistiques, dans lesquelles il discute, avec 
une rare compétence, les questions de méthode. 

F. Le Play, Les ouvriers européens. Paris, 1855. 
2« édit., 18T7^'87p. Six volumes. '^^^Zes ouvriers 
des deux mondes, elc. 1858-1885. f" série. Cinq 
vôllimésV S^série, 1886-1893. Trois volumes. — 
La réforme sociale en France déduite de l'observa- 
tion comparée des peuples européens, 1864. Deux 
volumes (7" édit., 1887. Trois volumes). Son 
œuvre théorique est résumée dans : L'organim- 
tionda travail, 1810.-5" édit., 1888, et dans d'autres 
ouvrages moins étendus. 

Cl'r. sur Le Play les appréciations deV. BranLs, 



396 l'économie politique 

F. Le Play, dans la Revue catholique de Louvain 
(1882). — Ch. de Ribbe, Le Play, d'après sa cor- 
respondance. Paris, 1884. — A. Jannet, V Ecole 
de Le Play. Genève, J890. — H. Higgs,F. Le Play, 
dans le Quarterly Journal of Economies. (Boston, 
juillet 1890,1. 

Tandis que le Play, qui espérait voir se réaliser la 
paix. sociale dans tous les pays de confession chrétienne, 
cite seulement, bien que fervent catholique, les pré- 
ceptes du Décalogue et ceux de l'Evangile qui en sont 
le complément, il était bien naturel que naquit une 
école qui, faisant un appel direct à la doctrine catholique, 
mettrait en évidence le côté chrétien de l'économie 
appliquée, et demanderait comme un complément 
nécessaire de la liberté économique et des associations 
spontanées d'ouvriers, le patronage des entrepreneurs 
sous la direction plus ou moins immédiate de l'autorité 
ecclésiastique. Cette école a son siège principal en 
Belgique, et spécialement à l'Université catholique de 
Louvain, qui fait antithèse à l'Université libre de 
Bruxelles et aux Universités gouvernementales de Liège 
et de Gand ; elle a aussi actuellement des repré.sentants 
dans les facultés libres de droit de Paris, de Lyon, de 
Lille et d'Angers. 

Cette école est représentée en Allemagne par le 
D'" G. Ratzinger (Die VolhsuùrtJLSchaft in ihren 
slttlichen Gruyullagen, 1881J, en France par Charles 
Périn. L'œuvre principale de ce dernier, traduite en 
\ plusieurs langues, est intitulée De la, richesse dans les 
' sociétés chrétiennes (Paris, 1861. Deux vol. - 3" édit., 
1883); il a également publié Les lois de la société 
chrétienîie [181^-2" édit., 1876), Le socialisme chré- 
tien (1878), L'économie politique cVaprès rEncycliciue 
(1891). Il a aussi écrit une histoire de l'économie 
moderne, malheureusement quelquefois partiale {Les 



EN FRANGE 397 

doctrines économiques depuis un siècle, 1880). Périn 
a eu un digne successeur . à son enseignement dans 
un esprit égal au sien mais qui lui est supérieur par 
son érudition historique et par sa connaissance technique 
des différentes doctrines, VictorJBrants, Excellent pro- 
fesseur, il a poussé ses élèves aux études qui peuvent 
tendre à l'amélioration de la condition des ouvriers. Il a_ 
débuté par un érudit Essai historique sur la condition 
des classes ~ rurales en~~Bêïgîque (Louvain, 1880), 
anquéî" se" rattache un bon travail de Vanderkindere. 
Une fois nommé professeur, Brants a résumé,, dans 
trois précieux petits volumes, les doctrines de l'école 
catholique : Lois et méthodes de V économie politique 
(Louvain, 1883. -S*" édit., 1887.), La lutte pour le pain 
quotidien (1885.-'îs édit., 1888), La circulation des 
hommes et des choses (1880.-2^ édit., 1892). 

De bons précis, plus courts, sont dus à De Melz 
Noblat,Ze.y lois économiques, 1861.- 2"= édit., 1880. 
— F. Hervé-Bazin, Trailé élémentaire d'économie 
politique, 1880. — Plus faible est le résumé des 
doctrines de Le Play fait par Guillemenot, Essai 
de science sociale, etc., 1884. 

Nous devons citer, a côté de Brants, pour la valeur 
et la modération de ses doctrines, Claudio Jannet, 
d'abord magistrat, puis professeur à l'Institut catho- 
lic[ue_dê__Paris. Il est l'auteur d'une œuvre remar- 
quable sur les États-Unis [Les États-Unis contempo- 
rains. 4^ édit., 1889. Deux vol.), d'un intéressant 
recueil d'études dans lesquelles il combat le socialisme 
à'Y^idii [Le socialisme cV État et taré forme sociale, {^Wj 
et d'une monographie récente {Le capital, la spécu- 
lation et la finance, 1892). Les doctrines de ces auteurs 
peuvent se glorifier, en ce qui concerne leur appli- 
cation aux questions ouvrières modernes, de l'appro- 



398 l'économie politique 

bation implicite du chef auguste de l'Église, qui, dans 
l'Encyclique Rerum novarurii du 15 mai 1891, a dit 
son opinion toujours autorisée, quoiqu'elle ne soit 
obligatoire qu'en matière de dogme et de morale ; on 
a eu quelquefois le tort de chercher dans l'^ncî/c/if^tie 
co qui ne pouvait ni ne devait s'y trouver, un traité 
d'économie politique. 

Aux écrivains dont nous venons de parler s'oppose, 
sinon en tout du moins en partie, un autre groupe de 
zélés catholiques, dont quelques uns reçoivent leurs 
inspirations de l'étranger et tendent la mam à l'école des 
socialistes catholiques, dirigée pendant un temps par 
Monseigneur Ketteler, évêque de Mayence (m, J8771 et 
représentée parles Christlich-Sociale B Ihtter {ISQS); 
d'autres au contraire ont reconnu dans le cardinal 
Manning un chef savant et laborieux, favorable à-UH-e 
large intervention de l'Etat dans la question ouvrière, 
et qui avait applaudi au fameux manifeste du jeune 
empereur d'Allemagne. Un dernier groupe, exclusive- 
ment français, dont le chef est le fougueux orateur 
comte de Mun, qui a pour organe V Association catho- 
lique et pour champ d'action les Cercles catholiques 
cVouvriers, demande la restauration des anciennes 
corporations^d'arts et métiers. Le plus érudit champion" 
de ce courant extrême, qui voit dans Périn un ami 
trop zélé de la liberté, et qui voudrait rattacher, même 
dans la science pure, l'économie à la morale, doit être 

cherché hors de France : 

» 

Ch. S. Devas, Grounckvork of Economies. London, 

1883. — PolUical economy, 1892. 

Une dernière catégorie de dissidents de l'école 
dominante, dont la qualité vaut mieux que la quantité, 
est celle qu'on a l'habitude de désigner sous le nom 
d'école nouvelle. 



EN FRANCE 399 

Les deux représentants les plus illustres de ce 
groupe, dont les doctrines et les tendances sont 
d'ailleurs différentes, sont le belge de Laveleye et le 
français Gide. 

Emile de Laveleye (1822-1892), professeur à Liège, 
littérateur et publisciste, a écrit d'excellents essais. On 
lui doit de bons travaux sur l'économie agraire en 
Belgique, en Hollande, en Lombardie et en Suisse, et 
un volume sur les crises commerciales (Le marché 
inonétdiire et les crises, 1865); il a été un défenseur 
infatigable mais exagéré du bimétallisme (La monnaie 
et le bimétallisme international, 1891) ; il a collaboré 
aux principales revues d'Europe et d'Amérique, et il a 
acquis une renommée mondiale. Devenu partisan ardent 
des nouvelles doctrines allemandes {Les tendances 
nouvelles de V économie politique, in Revue des deux 
inondes, 1875), il a résume les meilleures monogra- 
phies anglaises et allemandes sur la propriété collective, 
dont il a fait jusqu'à un certain point l'apologie (De /<-i 
jyropriété et de ses formes primitives. 187 1-1"= édit., 
1891) ; enfin, ses Eléments d'économie politique 
(1882 d'édit. 1891) montrent son peu d'aptitude à 
parler des principes de la science pure, dont il ne 
connaissait exactement ni l'objet, ni le but, ni la 
méthode. (Cfr. notre article dans le Giornale degli 
Economisti, Bologne, octobre 1891,et Gobletd'Aviella, 
E. de Laveleye, 1895). 

Charles Gide (né en 1847), professeur à la Faculté 
de droit de Montpellier, le frère du regretté juriscon- 
sulte Paul Gide, est d'un tout autre tempérament scien- 
tifique. C'est un économiste éminent qui, comme 
Cairnes et Jevons, doit être jugé moins .sur ce qu'il 
voudrait être que sur ce qu'il est en réalité. AJ^ersaire 
décidé des optimistes, partisan de la liberté sans être 
idolâtre de la concurrence, Gide, si on ne tient pas 



400 l'économie politique 

compte de quelques propositions peu mesurées sur la 
propriété foncière et de quelques prédictions exagérées 
sur l'avenir des coopératives de consommation, qui 
préparent, selon lui, le terrain aux coopératives de 
production, doit être considéré comme un économiste 
moins éloigné qu'il ne le pense de l'école classique, 
qu'il attaque souvent, dailleurs d'une façon vague. 
Son traité d'économie politique suffît à le prouver (le 
meilleur précis à notre avis, comme celui de Cherbuliez 
est le meilleur traité) ; il résume, avec compétence, les 
doctrines modernes et entre autres la théorie de la 
valeur de Jevons, qui ne diffère pas au fond de celle de 
l'école austro-allemande. Gide, qui n'arrive à définir 
la nouvelle école (allemande) que par une phrase à 
effet en la qualifiant d'école de la solidarité opposée 
à celles de la liberté, de l'autorité, de l'égalité, a le 
mérite incontestable d'avoir créé un organe indépen- 
dant de la pensée économique, qui peut compter sur un 
bel avenir, malgré la conspiration du silence de ses 
puissants adversaires. 

Ch. Gide, Princii^es d'écotiomie politique. Paris, 1884. 
5« édit., 1896.-Trad. anglaise, 1892. — L'école 
nouvelle. Genève, 1890. — Revue d'économie poli- 
tique. Paris, 1887 et suiv. 



^ -i. — LES MONOGRAPHIES 

S'il y a décadence dans les recherches de science 
pure, le progrès fait par les français dans l'étude de 
l'histoire peut nous servir de réconfort. En dehors des 
œuvres classiques de Thierry, Taine, de Monteil, Gué- 
rard, Leber, Mantellier, Bourquelot, notamment sur 
les conditions et les institutions médiévales, nous avons 
de remarquables monographies deFagniez, de Frignet, 



EN FRANGE 401 

la belle histoire de Pigeonneau (1885-1889) sur le com- 
merce, et aussi les ouvrages de Poirson, de Ijoutaric, 
et de quelques autres sur les institutions économiques 
de certains rois, et, enfin, les histoires des classes 
rurales de Delisle, Doniol, Dareste de la Chavanne, 
Babeau et Villetard, le travail de Hanauer sur les con- 
ditions économiques de TAlsace et celui de Mathieu 
sur la Lorraine. Si la statistique moderne a été créée 
par l'illustre belge Adolphe Quetelet (1796-1 874), Guerry 
a été un maître dans la statistique morale, à laquelle Yver- 
nès a consacré différents travaux, ainsi, d'ailleurs, qu'à la 
démographie, qu'ont particulièrement étudiée Levasseur 
et Bertillon. La statistique économique a été cultivée 
par Moreau de Jonnès, Legoyt, et maintenant par Block, 
déjà cité, et par l'éminent Alfred de Foville, l'auteur 
de brillants articles sur les prix et de deux belles mo- 
nographies sur les transports (La transformation des 
moyens de transport, 1880) et sur le morcellement 
du sol (Le morcellement, 1885), qui peut servir de 
complément au livre de A. Legoyt, 1886. 

De Franqueville (Du régime des travaux piihlics, 
2°édit., 1870. Quatre vol.), Audiganne {Les chemins 
de fer, 1858-1863. Deux vol.), Picard {Traité des che- 
mins de fer, 1887. Quatre vol.), ont étudié, au point de 
vue historique et dans leurs détails techniques, les tra- 
vaux publics et en particulier les chemins de fer. 

Dans l'économie agraire, en dehors de Baudrillart, 
déjà cité, il faut mentionner l'éminent publiciste 
HippolytePassy (1793-1880), auteur d'un petit volume, 
qui n'a pas encore été dépassé, sur les systèmes de cul. 
ture (2'=édit., 1852), Léonce de Lavergne (1809-1888), 
justement loué par Cliffe Leslie {Fortnightly Review, 
février 1881), auquel nous devons de savantes et élé- 
gantes monographies. Essai sur l'économie rurale 
de V Angleterre, de VEcosse et de l'Irlande (1854, 

26 



402 l'économie politique 

5* édit., 1882); L'Agriculture et la jJOjDulation (1857, 
2" édit., 1865); Economie rurale de la France {iSQi). 
4^ édit., 1870), et enfin le belge Piret qui a commencé 
une œuvre considérable, quoique mal proportionnée 
{Traité d'économie rurale, 1889 et suiv, j, le comte de 
Tourdonnet (Traité joratic^ue du métayage, 1882) 
et ReroUe (Dit colonage partiaire, 1888) qui ont 
étudié à fond le métayage, Cazeneuve (1889) ({ui 
s'est occupé de la participation aux bénéfices dans les 
entreprises rurales, et un grand nombre d'auteurs 
qui ont écrit sur le crédit foncier et sur le crédit 
agricole, etc., etc. 

Sur les manufactures, il faut consulter les ouvrages 
de Léon Faucher, de Verdeil, du belge Ducpétiaux, de 
Charles Laboulaye, le frère de Fillustre Edouard Labou- 
laye ; sur le crédit et sur les banques, Wolowski, Horn, 
Juglar, l'auteur d'un beau volume sur les Crises com- 
merciales (2" édit., 1889), Courtois fils, qui a écrit 
l'histoire de la banque de France; parmi les nombreux 
ouvrages sur le libre-échange, rappelons celui d'Ame 
(Etude sur les tarifs des douanes, 1876. Deux vol.) ; sur 
la population, Bertheau (1892) ; sur l'assistance, qui a 
été étudiée dans un grand nombre de livres remar- 
quables, l'ouvrage classique La charité légale, ses 
causes et ses effets (1836), bien que sa critique de la 
charité publique soit trop absolue, a pour auteur le 
genevois F. Naville (1784-1836) ; le grand ouvrage de 
de Gérando [De la bienfaisance jniblique, 1839. 4 vol.) 
étudie surtout les questions d'administration, il n'est 
vieilli que pour certaines de ses parties (Cfr. Ch. Gra- 
nier. Essai de bibliographie charitable, 1891). 

Il existe également un grand nombre de monogra- 
phies sur les salaires, les syndicats, les sociétés de pré- 
voyance, les coopératives; c'est ce que prouvent les Qpu- 
vres de Simon, Beauregard, Crouzel, L. Smith, Laurent, 



EN FRANCE 403 

De Malarce, Lafitte, Véron, Penot, Rouillet, Abrial, 
Batbie, Bûchez, Feugiieray, Lemercier, Ch. Plobert, 
Le Rousseau, Fougerousse, Gibon, etc. dont les œuvres 
sont indiquées dans nos Primi elementi d'economia 
sociale (lO^édit., 1895; trad. franc. Paris, 1889). 

Sur les finances, (en dehors du Traité de Leroy- 
Beaulieu et du Dictionnaire de Léon Say), la première 
place appartient au savant ouvrage d'Esquirou de Pa- 
rieu {Traité des impôts^ etc. Paris, 1862-64. Cinq vol. 
2e édit., 1866-67), qui n'a pas d'égal dans la littérature 
des autres pays. On doit aussi mentionner sur les impôts, 
les ouvrages de Vignes, Guyot, Denis, professeur à 
l'Université de Bruxelles, et au point de vue historique, 
de bons travaux deClamageran, Vuitry, Stourm, Four- 
nier de Flaix, etc., etc. Sur les emprunts, rappelons 
seulement les travaux de .Juvigny, Laffitte, Labeyrie, 
Cucheval-Clarigny, et nous renvoyons pour les autres 
à nos Primi elementi di scienza délie finanze, (Tiédit. 
1890; trad. franc, Paris, 1891). 



CHAPITRE XI 
L'ECONOMIE POLITIQUE EN ALLEMAGNE 



I 



Le progTes des études économiques a été, dans ce 
siècle, certainement très notable en Allemagne, et les 
doutes légers et imprudents émis par quelques écri- 
vains français et italiens sur la réalité de ce progrès font 
peu d'honneur à leur perspicacité et à leur science. On 
ne peut cependant pas admettre l'idée d'une primauté 
germanique dans le champ entier des sciences écono- 
miques, parallèle à celui que l'Allemagne conserve jus- 
qu'ici dans les sciences philologiques, philosophiques, 
historiques et juridiques. Cette prétention, que la 
grande majorité des écrivains de ce pays répète avec 
une obstination blâmée d'ailleurs par des hommes aussi 
savants qu'impartiaux comme Wagner, trouve très fa- 
cilement accès même en Italie auprès de quelques 
jeunes écrivains par trop enthousiastes ; on ne peut 
réduire cette proposition à sa juste valeur qu'en 
quittant les généralités trop vagues et trop indéter- 
minées, pour examiner avec soin les différentes 
branches de la science économique cultivées en Alle- 
magne. 

La part très large faite à l'économie politique 
dans les facultés philosophiques, juridiques et po- 
litico-administratives des universités allemandes a 
contribué non seulement à la diffusion des connais- 
sances, mais aussi à déterminer le courant donné à 
cette étude, non moins que la qualité des arguments et 



EN ALLEMAGNE 405 

le caractère des œuvres publiées. La science étant sur- 
tout étudiée par des professeurs, cela nous explique en 
outre beaucoup de traits caractéristiques du développe- 
ment des études économiques en Allemagne, c'est-à- 
dire le manque de sens pratique, l'abondance des trai- 
tés, des manuels, des précis, les discussions tbéo- 
riques d'une subtilité souvent exagérée, accompagnées 
d'un luxe inutile d'incidents purement verbaux, pour 
aboutir (dans les vingt dernières années) à une négli- 
gence blâmable des recherches scientifiques. On s'est 
trop souvent borné à des recherches d'histoire et de 
statistique économiques, intéressantes, mais souvent 
trop particulières ; on veut y voir la base inductive 
d'une nouvelle science économique, ou d'une sociolo- 
gie encore plus nouvelle, devant laquelle l'économie 
actuelle devrait disparaître. On doit cependant considé- 
rer comme une excellente conséquence de la culture 
juridique des professeurs allemands l'idée plus exacte 
qu'ils se sont faite des fonctions économiques de l'Etat, 
qu'ils ont sa:\'amment analy.sées et défendues energique- 
ment contre les objections des individualistes. Cepen- 
dant ils n'ont pas su le plus souvent éviter l'erreur théo- 
rique de confondre la saine liberté économique, défen- 
due par 1 école classique, avec le dogme absolu du 
« laissez faire «, professé par les optimistes, ni l'erreur 
pratique de désirer une ingérence nuisible et excessive 
de l'Etat ; par là ils se .sont rapprochés des funestes uto- 
pies du socialisme bureaucratique ou révolutionnaire. 
Un autre mérite incontestable des économistes alle- 
mands, pour lequel on peut leur reconnaître dans une 
certaine mesure une véritable prééminence, consiste à 
avoir, fidèles aux traditions de l'ancienne doctrine camé- 
raliste, maintenu et mieux précisé la distinction entre 
la science pure et ses applications ; ils ont, en effet, 
reconnu à côté de la politique financière (science des 



•406 l'égonomte politique 

finances) une politique économique, et étudié dans des 
vues plus larges cette branche de l'économie afin de 
constituer la science de l'administration, qui s'est subs- 
tituée à la science de la police, trop ancienne et trop 
étroite. ]Mais les équivoques sont encore nombreuses, car 
la distinction entre l'économie pure et l'économie appli- 
quée est souvent confondue (et quelques-uns s'en font 
un titre de gloire, comme nous l'avons dit) avec celle 
de réconomie générale et de l'économie particulière, 
comme s'il y avait des questions scientifiques de carac- 
tère spécial et des questions d'application de caractère 
général ! 

Quoiqu'il en soit, il est certain que l'Allemagne du 
xix^ siècle possède des maîtres éminents dans toutes les 
branches des disciplines économiques. Des hommes 
comme v. Thiinen, Hermann et Mangoldt, Stein, 
Schâftle, Roscher, Knies, Wagner ; des spécialistes 
comme Xebenius, Hanssen, Helferich, Nasse, Soet- 
beer, Schmoller,.Cohn^ etc.; des statisticiens comme 
Engel, Rilmelin, Lexis, Knapp, Becker, etc., peuvent 
être comparés aux plus illustres savants de tous les 
temps et de tous les pays. 

W. Roscher, Geschichte dur National-Oekouomie in 
Deutschland. Munchen, 1874, pp. 862-1048 (sa- 
vant, impartial, élégant). 

V. Cusuinano, Le scuole economiche délia Germania, 
in rapporio alla questione sociale. Napnji, 1875. 
(Extraits abondants des œuvres les plus récentes, 
qui ont été souvent copiés sans citation de 
sources). 

K. Walcker, Geschichle der Nalionalùkonomie . Leip- 
zig, 1884, pp. 111-261. (Singulier mélange de 
renseignements biographiques et bibliogra- 
phiques quelquefois inexacts et souvent étran- 
gers au sujet, et de jugemsnts le plus souvent 
faux et assez souvent blessants). 

M. Meyer, Die neuere Xational(Jkonomie,elc. 4* édit., 



EN ALLEMAGNE 407 

Munden i. W., 1885. (Compilation améliorée 

dans les dernières éditions). 

Cohn, System der Xalionulôkonomie. l""" vol. 

Siultgart, 1885, pp. 123-133, 157-173. 

V. Scheel, Die poUUsclie Oekonomie, in Handbuch 

(le Schdnberg. 3« édit., vol. I. Tubingen, 1890, 

pp. 94-106. 



§ 1. — L''ÉCOLE CLASSIQUE. 

Charles Henri Rau, né en 1792, professeur à Erlan- 
gen en 1818, puis à Heidelbergen 1822, où il mourut en 
1870, en dehors de quelques travaux de moindre im- 
portance parmi lesquels il faut citer ses remarquables 
Ansichten der Volkswirthsrhaft (Leipzig, 1821), dans 
lesquels il indique le caractère relatif des institutions 
économiques et l'influence qu'exercent sur elles les 
conditions locales de sol et de climat, a publié un cours 
complet d'économie politique divisé, comme celui de 
Jakob, en trois parties : économie sociale, politique 
économique, et politique financière, qu'il tint pendant 
une longue série d'années au courant du progrès de la 
science. Si cette œuvre ne brille pas par l'originalité 
des vues ni par la profondeur des recherches, elle est 
cependant très remarquable par Tampleur de la doc- 
trine, la richesse des données statistiques, législatives 
et bibliographiques, la modération des jugements, l'har- 
monie des parties, la clarté de Texposition, son sage 
éclectisme théorique et son exquis sens pratique. Ces 
qualités expliquent pourquoi le livre de Rau a conservé 
pendant si longtemps, dans les Universités et pour les 
candidats aux carrières administratives, la première 
place, fait oublier les manuels antérieurs, et soutenu la 
concurrence contre quelques autres manuels postérieurs 
à sa première édition, par exemple ceux de Zachariœ 
(1832), Rotteck(1835), Bûlau (1 835), Riedel (1836-1842), 



408 l'économie politique 

Eiselen (1843), Schilz (1813), Glaser (1858), Rossler 
(1864), Umpfenbach (1867), etc. 

K. H. Rau, Lelirbiich der politisrhen Oekonomie. l^*" 
vol., Leipzig, 1826 (8« édit., 1868-69). -2« vol., 
1828 (5e édit., 1862-63). -3« vol., 1832 (5" édit., 
1864-G5). 

Nous devon.s signaler à côté de Rau, parce qu'ils se 
rapprochent de lui à certains points de vue, trois 
hommes d'Etat, qui se sont également occupés des 
questions théoriques, dans un esprit et avec un succès 
différents, Malchus, Hoffmann, Xebenius. 

G. A. von Malchus ;1770-1840', ancien ministre du 
Royaume de Westphalie, a étudié spécialement la 
science des finances ; nous lui devons une œuvre de 
caractère tout à fait pratique et en harmonie avec le 
système français des impôts [Hanclbuch der Finanz- 
'{çissenschaft. Stuttgart, 1830. Deux volumes). Jean 
Gottfried Hoffmann (1765-1847), professeur et directeur 
de rOfïïce de statistique de Berlin, plus pénétrant mais 
moins systématique, a fait, au contraire, dans ses œu- 
vres économiques et financières, Tapologie des institu- 
tions prussiennes : ses opinions ont, d'ailleurs, souvent 
varié, notamment sur la question de la liberté indus- 
trielle et des corporations. En dehors de plusieurs re- 
cueils de ses travaux moins importants on a de lui une 
théorie de la monnaie [Die Lehre vom Gelde. Berlin, 
1838. — Die Zeichen der Zeit im d.eutschen Miïnz- 
wesen, 1841), dans laquelle il recommande, le premier 
en Allemagne et sans donner des arguments vraiment 
persuasifs, l'adoption de l'étalon monétaire unique d'or; 
cette proposition provoqua une réponse beaucoup plus 
savante et pratiquement fondée de Hermann. Dans sa 
théorie des finances {Die Lehre von den Steuern, 1840) 
ses opinions sont moins concluantes encore ; il combat 



EN AI-LEMAGNE 409 

avec des arguments trop faibles l'impôt foncier et 
'l'impôt sur la rente, et il n'a pas des idées exactes sur la 
répercussion des impôts. 

Charles Frédéric Nebenius , 17<S4-1857) leur a été cer- 
tainement de beaucoup supérieur; il est un de ceux qui 
ont eu une part intelligente et active à la préparation et à 
la formation du Zollverein fZ)e?' deiitsc/ze Zollverein, 
soin System iind seine Zukunft. Carlsruhe. 1835;. 
Dans le domaine scientifique, il a ac-quis une renommée 
bien méritée par ses travaux sur la théorie du crédit 
public, qui, malgré les progrès ultérieurs, notamment 
en ce qui concerne les effets économiques des emprunts 
(C. Dietzel, Wagner, Nasse, Schâffle) conservent encore 
une très grande importance pour la profondeur des 
recherches, la rectitude des jugements et l'abondance 
des renseignements historiques. 

F. Nebenius. Di^r offenlUche Crédit. Carlsruhe, i820. 
2« édit-, vol. I, 1829. — Ueber die Herabsetzwvj 
dnr Zinsen der offentlichea Schuldoi. Stuttgart, 
1837. 

Thiinen, Hermann et Mangoldt se sont consacrés, au 
contraire, presque exclusivement aux questions géné- 
rales de l'économie sociale; ces trois écrivains, restés 
fidèles à l'esprit de l'école classique, ont apporté des 
contributions utiles et originales aux progrès de la 
science pure ; ils occupent sans aucun doute une place 
très éminente. 

Le comte Jean Henri de Thiinen (1783-1850), autodi- 
dacte, agronome élevé à l'école de Thaer, et possesseur 
de la grande propriété de Tellow dans le Mecklenbourg, 
a fait faire de notables progrès à la science économique ; 
en se servant du calcul, il a approfondi par la méthode 
déductive et indépendamment de Ricardo, la théorie de 
la rente. Il s'est occupé spécialement du problème de 



410 l'économie politique 

la rente de position, que ie grand économiste anglais 
n'avait étudiée qu'incidemment ; il a consacré de 
longs développements, dans le premier volume de «on 
Etat isolé, aux lois qui déterminent la distribution 
territoriale des systèmes de culture d'après la distance 
du marché. Il a été moins heureux dans ses recher- 
ches sur le salaire naturel (c'est-à-dire sur le juste sa- 
laire) ; il crut avoir déterminé le juste salaire dans la 
formule Vëip, c'est-à-dire racine carrée du produit que 
l'on obtient en multipliant la somme exprimant la va- 
leur des choses nécessaires à l'entretien de l'ouvrier par 
celle qui indique la valeur des produits obtenus par 
son travail, mais ses prémisses étaient arbitraires et in- 
suffisantes. Pratiquement il pensait se rapprocher de la 
solution du problème en accordant à ses paysans une 
participation aux bénéfices (Gfr. Sedley Taylor, Profit- 
Sharing. London, 1884). La critique de cette formule 
a été l'objet de travaux ingénieux, mais peu concluants 
et souvent équivoques, delà part de Laspeyres (1860), 
de Knapp (1865), de Brentano (1867), de Schumacher 
(1869), de Falck (1875) et enfin d'une réfutation victo- 
rieuse de Komorzynski (1894). 

J. H. V. Thiinen, Der isolirte Slaat. 1" vol., Ros- 
tock, 1826 (2'' édit., 1842. Trad. franc, de Laver- 
rière, 1851). -2« vol., 1850-63 (Trad. franc, de Wol- 
koft; 1857).-3«vol., 1863. 

Cfr. H. Schumacher-Zarchlin, /. H. v. Thùnen. Ros- 
Lock, 1868.-2'= édit., 1883. 

M. WolkofT, Lectures d'économie politique rolioimelle, 
1863. 

Frédéric Benoit Guillaume Hermann (1795-1868), 
professeur et, plus tard, directeur de l'Office de statis- 
tique de Munich, est moins original que Thiinen, mais il 
l'égale pour son esprit critique et il a une connais- 



EN ALLEMAGNE 411 

sance plus complète de la littérature économique. 
Comme Hufeland, Lotz, Soden, il a cherché à préciser 
les théories abstraites de la productivité, du capital, de 
la valeur et du prix, de la rente, de l'intérêt et de la 
consommation. Dans sa théorie du capital, qu'il définit 
d'une façon trop large, parce qu'il y comprend, comme 
Say, les- capitaux d'usage, et qu'il étend plus encore 
par son analyse des capitaux immatériels, — ce quicon- 
•duit logiquement aux idées quelque peu étranges de 
Charles Dietzel (Das System der Staatsanleihen. Hei- 
■delberg, 1855) sur les emprunts publics, — Hermann 
n'apasété, sauf quelques bonnes observations, trop heu- 
reux. Il faut le louer sincèrement pour les quelques 
corrections qu'il a faites à la doctrine du fonds des sa- 
laires et pour sa belle exposition de la théorie de la va- 
leur et du prix ; dans cette étude il a devancé les tra- 
vaux des derniers économistes anglais, en considérant 
le phénomène au double point de vue de l'acheteur et 
du vendeur. Mais c'est sa théorie du revenu qui consti- 
tue le principal titre de sa renommée scientifique ; c'est 
pour lui un concept subjectif, et le premier il Ta déter- 
miné rigoureusement en le distinguant des notions ob- 
jectives de produit brut et de produit net, avec lesquels 
les anglais le confondaient. Il a ainsi fourni leur point 
de départ aux recherches intéressantes, mais quelque- 
fois inexactes, de Bernhardi (lSi8) et aux travaux plus 
approfondis de SchMûe {M e ns ch und Gut, 1860) et de 
Schmoller [Ziir Lehre vom Einkommen, 1863). — Le 
professeur K. G. Neumann, l'éminent collaborateur du 
Manuel de Schonberg et l'auteur de bonnes monogra- 
phies, qu'il a résumées dans ses Grundlagen der 
Volkswirthschaft. (Tilbingen, 1<S89), peut être consi- 
déré, dans une certaine mesure au moins, comme un 
disciple de Hermann ; c'est un écrivain érudit, mais 
-quelquefois trop subtil. 



412 l'économie politique 

F. B. W. Hermann, SUtatsicirthschafiliche Unfersu- 
chungen. Munchen, 1832. — La seconde éditioQ 
(posthume , partiellement améliorée, mais sans 
les intéressantes notices historico-critiques de 
la première, a été publiée en 1870. 

L'éminent économiste saxon Hans von Mangoldt 
(1824-1 868V, professeur à Gôttingue. puis à Eribourg, 
auteur d'ouvrages très remarquables, n'a pas suivi 
une direction très différente de celle de Hermann. Il a 
débuté par une dissertation sur les caisses d'épargne 
(1847); il a publié ensuite quelques intéressants 
articles théoriques et biographiques dans le Diction- 
naire de Bluntschli et Brater, une bonne monographie 
sur la doctrine du profit, un précis déconomie, qui est 
encore aujourd'hui un des meilleurs, et un traité plus 
développé, resté inachevé par la mort prématurée de 
l'auteur. Les parties les plus originales de Mangoldt, 
concernent l'analyse exacte, mais trop minutieuse, du 
profit de l'entrepreneur, qu'il veut séparer complète- 
ment de l'intérêt et du salaire, et aussi la théorie delà 
rente foncière, dont il montre ingénieusement les 
analogies avec les revenus de monopole, sans indiquer 
les différences. Les mêmes idées ont été exprimées, 
d'une façon tout à fait indépendante , par le fran- 
çais P. A. Boutron TJiéorie de la rente foncière 
Paris, 1867) et par Schaffle [Die nationalôkonomiscJie 
Théorie cler ausschliessenden Absatzverhiiltnisse. 
Tûbingen, 1867j. 

H. v. Mangoldt, Die Lchre vom Untemehmergewin . 
Leipzig, 1855. — Gruntlriss (1er VoUcswirthschafis- 
lehre. Stuttgart, 1863.-2^ édit. (augmentée par 
F. Kleinwâchter), 1871. — Volkswirtlischoftslehrf. 
1" vol., Stuttgart, 1868 (traite de la production, 
de la conservation et de la distribution des ri- 
chesses;. Cfr. Ad. Wagner, Gedàchtnissreile auf 
H. V. Mangoldt. Freiburg i. Br., 1870. 



EN ALLEMAGNE 413 

Un petit groupe d'éminents spécialistes, Baumstark, 
Laspeyres, Helferich s'écartent peu de l'économie clas- 
sique, ou tout au moins ils n^ont pas pris une part très 
active aux polémiques entre l'école historique et l'école 
des optimistes. Helferich a écrit sur les oscillations de 
la valeur des métaux précieux de 149'2 à 1830 (Niirn- 
bcrg, i843) ; E. Nasse a consacré de courtes mais excel- 
lentes monographies à la monnaie, au crédit, et aux 
banques, etc. Le plus célèbre est Georges Hanssen 
(1809 1894), auquel nous devons une série de travaux 
classiques qui traitent, spécialement au point de vue 
historique, de l'économie agraire de l'Allemagne. 

G. Hanssen, Agrarhistorische Ahhondlungen. Leipzig, 
1880-84. Deux vol. 

Une position éminente, bien qu'isolée à certains 
points de vue, a été occupée pendant longtemps, parmi 
les économistes et les publicistes allemands, par Lorenz 
Stein (1815-1890), professeur à Vienne, historien 
profond du socialisme français, défenseur de réformes 
radicales dans l'enseignement du droit, créateur émi- 
nent de la Science de Va.driiinisir(ition (voir p. 45-46), 
à laquelle il a donné des proportions colossales en la 
substituant à l'ancienne science de la police. Il a écrit 
aussi un petit nombre de monographies juridico-éco- 
nomiques, un résumé excessivement métaphysique 
d'économie politique, et un traité classique de la 
Science des finances, qui a tous les mérites et tous les 
défauts de sa Science de V adininistvEition . Après le 
travail de Stein, les Manuels de Science financière se 
sont multipliés. Il faut signaler comme pleins démérite: 
un manuel de Umpfenbach, qui expose les notions fon- 
damentales ; un autre très complet et encore inachevé 
de Wagner, remarquable pour sa doctrine, la perspica- 
cité, l'abondance et l'exactitude de ses renseignements 



414 l'économie politique 

statistiques et législatifs; un élégant et très clair résumé 
de Roscher ; enfin les monographies écrites par des spé- 
cialistes compétents pour le Manuel de Schonberg. 

L. V. Stein, Lehrbuch dor yalionaWlwnomie. Wien, 
1858.-3" édit., i887. — Lehrbuch der Finaimcissen- 
srhafl, 1860. - 5« édit., (en 4 volumes), 1885-80. 

K. Umpfenbactî, Lehrbuch der Finanztvissenschaft. 
Erlangen, 1859-60. - 2" édit., 1887. 

Ad. Wagner, Finanzwissenschaft. Vol. I. Leipzig^ 
1871-1872. - 3'' édit., 1883. - Vol. II, 1878-80. - 
3^ édit., 1890. - Vol. III, 1886-89. 

W. Roscher, System der Finanzwissenschaft . Stutt- 
gart, 1886,-3'= édit., 1889. 

G. Schonberg, Handbuch der politischen Oekonomie. 
S" édit., vol. III. Tubingen, 1890. 

Cfr. K. Th. Eheberg, Geschichte der Finanzwissen- 
schoft. [Handivôrterbuch der Staatsicissenschaften 
de Conrad, Elster, etc. Vol. III. lena, 1891, pp. 
487-505). 



S 2. — l'école historique et ses dérivations. 

Ce serait une entreprise trop ardue, et fort inutile^ 
que de vouloir énumérer tous les i^récurseurs réels ou 
prétendus de l'école historique. Il suffît de dire que 
Adam Millier, Alexandre Hamilton, Sismondi, Schon 
{Xeue Untersuchung der nationalôkonomie, 1835), 
Schmitthenner [ZwOlf Bâcher vom Staate, i839), 
Auguste Comte et d'autres adversaires de l'économie 
classique ont exposé des idées qui, incontestablement, 
ont exercé une grande influence sur les théories de 
cette école. 

L'importance de Li.st (1789-1846) est, à ce point de 
vue et à d'autres, encore plus grande. Il e.st le chef 
reconnu des protectionnLstes allemands, et en particu- 
lier de ceux de l'Allemagne méridionale ; il a été le pro- 



EN ALLEMAGNE /i 1 5 

moteur du Zollverein, de la construction rapide de.s che- 
mins de fer et en général des réformes qui avaient pour 
but d'unifier la législation économique et fiscale. Au 
point de vue théorique, sa doctrine de la protection tem- 
poraire des manufactures, et en général son économie 
nationale qu'il opposait à l'économie cosmopolite des 
Universités, est fondée sur une succession uniforme ima- 
ginaire des stades de civilisation, qui ne trouve pas dans 
l'histoire une démonstration suffisante, et elle est déduite 
de cette idée, qui n'est pas complètement inexacte, d'un 
sacrifice imposé momentanément aux consommateurs 
pour développer les forces productives de la nation ; 
mais cette idée, à son tour, dérive d'une opposition, qui 
n'est nullement nécessaire, entre les forces productives 
et la valeur d'échange des marchandises. 

Fr. List, Bas nationale System der poliiischen Oekono- 
mie. l"vol., 1841. - Trad. franc, par Richelot, 
1851.-7° édit., avec une introduction intéressante 
(pp. 1-249) de K. Th. Eheberg. Stuttgart, 1883. — 
Gesammelte Schriften (édité par L. Hatiser). Stutt- 
gart, 1850. Trois volumes. 

Cfr. pour d'autres indications, l'article de Em. Léser 
dans VAUgemeine deutsche Biographie, 1883. 

Parmi les champions de l'école historico-écono- 
mique. qui, comme Ta bien démontré Menger, ne peut 
pas être considérée comme étant en parfaite harmonie 
avec les tendances et les idées de l'école historico-juri- 
dique (Hugo, Niebuhr, Savigny, Eichhorn), mais qui 
descend au contraire en ligne droite des écoles historico- 
politiques de Tubingue et de Gottingue (Spittler, Dahl- 
mann, Gervinus), on doit compter Hildebrand, Knies 
et Roscher. 

Bruno Hildebrand (1812-1878) fonda en 1863 à Jena, 
oùils était professeur, les Jahr bûcher fur Nationaloko- 
nomie uncl Statistik ; depuis 1873, il partagea la 



416 l'économie politique 

direction avec son gendre, le professeur Jean Conrad, 
qui lui succéda comme directeur en 1878. Il est parti- 
culièrement connu par un ouvrage inachevé Die 
Nationalohonoinle der Gegenwart iind Zukunft, 
i'^'" vol. Francfort. 1848), dans lequel il fit, avec 
talent et élégance plus qu'avec exactitude, une large 
critique des systèmes modernes d'économie politique, 
exagérée dans les objections dirigées contre l'école 
classique, mais fort exacte dans sa réfutation du socia- 
lisme. 

Charler Knies (né en 1821), professeur à Heidelberg, 
défenseur ingénieux de la séparation de la statistique 
descriptive et de la statistique investigatrice (il a .sur ce 
point pour disciple Rûmelin et Wagner), est inférieur 
à Hildebrand pour son style enveloppé et bizarre, mais 
supérieur à lui par son activité scientifique, par l'éten- 
due et la profondeur de ses connaissances économiques 
et juridiques ; il est l'auteur d'une œuvre dans laquelle 
il a fait connaître les normes de la méthode historique, 
qu'il a laissée complètement de côté, comme nous l'avons 
déjà indiqué, dans ses excellentes monographies sur la 
valeur, sur les transports, et en particulier dans son 
(cuvre classique sur la monnaie et sur le crédit, à la- 
quelle manque encore la partie consacrée aux emprunts 
publics. 

K. Kaies, Die Statistik als selbsiândige Wissenschaft. 
Cassel, 1830. — Die jwlitische Oekonomie vom 
Standpunkte der geschichtlichen Méthode. Braun- 
schweig, 1853.-2" édit. avec d'importants appen- 
dices), Berlin, 1881-83. — Die Eisenbahnen und 
ihre Wirkungen, 1853. — Die nationalôkonomische 
Lehre vom Werth (in Zeilschrift fur die gesammte 
Staatsiciss., 1855). — Der Teiegraph als Verkehrs- 
mittel, 1857. — Geld und Crédit. J" vol., 1873. - 
2« édit., 1885; - 2« vol., 1876-79. 



EN ALLEMAGNE 417 

Guillaume Rosclier (181 7-1894), professeur à Leipzig, 
a, dès 1843, esquissé les traits caractéristiques de la 
méthode historique, d'après laquelle non seulement la 
politique économique mais encore l'économie sociale 
aurait son fondement dans l'induction historico-statis- 
tique. Il est sans aucun doute un des plus illustres éco- 
nomistes de ce siècle. Si nous ne pouvons le louer pour 
avoir défendu cette méthode, déjà critiquée plus haut, 
parce qu'on arriverait ainsi à substituer aux lois scienti- 
fiques de réconomie sociale les lois de développement 
des faits économiques que nous feraient connaître les 
études historiques, géographiques et philosophiques sur 
les différents stades de la civilisation chez les différents 
peuples, il nous semble, au contraire, mériter un éloge 
hans réserves pour l'impulsion vigoureuse qu'il a don- 
née par ses œuvres, remarquables par leur profondeur, 
leur érudition extraordinaire, par la connaissance par- 
faite des théories de l'école classique, qu'il a en somme 
acceptées, par la sereine impartialité de la critique, par 
la clarté et l'élégance du style, soit à l'étude dog- 
matique des doctrines, soit à l'histoire de leur déve- 
loppement, et aussi parce que, seul en Allemagne, il 
a réussi à composer un traité d'économie dans lequel il 
a conservé aux différentes parties leurs proportions né- 
cessaires, et qu'il a su éviter les digressions philoso- 
phico-juridiques et l'excès des détails technico-législa- 
tifs. 

W. Roscher, System der Volksiviiihscliaft. l^f'vol., 
Stuttgart, 1854.-21« édit., 1894. — 2-= vol., 1859. 
12« édit., 1888. — 3= vol., 1881.-6" édit., 1892. — 
4«vol., 1886. -4« édit., 1894. — o« vol., 1894. - 
Ansichien der Volksivirthschaft. Leipzig, 1861. 
3' édit., 1878. Deux volumes. — Ueber Korniheue- 
rung und TheuerangspoUtik. 3*' édit., 1852. — Kolo- 
nien, Kolonialpolitik und Answanderung, 1856. 
3= édit., 1885. 

27 



418 l'économie politique 

Cfr., sur Roscher, le remarquable essai de Schmoller 
dans le recueil intitulé Zur Lille raturgeschkhte 
der Slaats-und Sozialiuissenschaflen. Leipzig, 1888, 
pp. 147-171. 

C'est à Gustave Schmoller (né en 1838 1, actuellement 
professeur à Berlin, que revient le mérite d'avoir tenté 
l'application de la méthode historique et d'avoir déduit 
des prémisses de Floscher et de Knies les conséquences 
qu'ils n'en avaientpas eux-mêmes tirées. Nous lui devons 
un grand nombre d'excellentes monographies sur l'his- 
toire économique de l'Allemagne et en particulier sur 
la petite industrie, sur les corporations, sur les époques 
delà politique financière prussienne, et sur la théorie 
des entreprises industrielles. Une partie de ces études, 
et beaucoup d'autres que nous ne citons pas pour 
être bref, sont insérées dans la revue qu'il dirige de- 
puis iSS\ , Jahrbuch fur Gesetzgebung, Verwaltung 
und Volkswirthschaft (fondée par Holtzendorff en 
1872, qui s'adjoignit comme collaborateur Brentano en 
1877) ; nous devons mentionner également les mono- 
graphies rédigées par ses meilleurs disciples et réunies 
dans le recueil intitulé Staats-und Socialwissen- 
schaftliche Forschungen (Berlin, 1878 et suiv.), qui 
présente quelque analogie avec une autre collection de 
travaux historico-économiques, dirigée par le profes- 
seur Conrad, de Halle. Schmoller partage cette grave 
erreur de croire à l'impossibilité d'appliquer utilement 
la méthode déductive aux recherches de la science éco- 
nomique, qui, à son avis, ne pourra se constituer tant 
que l'on n'aura pas de matériaux historiques et .statis- 
tiques complets sur les conditions économiques de tous 
les temps et de tous les lieux. 

G. Schmoller, Zur Geschichte der deulschen Rlein- 
(jewerhe un 19 Jalirhundert. Halle, 1870. — Ueber 



J 



EN ALLEMAGNE 419 

einige Grundfragen des Rechts und dei' Volkwirih- 
schaft, 1875 (contre Treilschke). — Die Strassbur- 
ger Tûcher-und Weberzunft, etc., 1881. — DieEpo- 
chen der preussisclien Finanz-PoUiik (in i" vol. 
du Jahrbuch, etc.). — Die geschichtliclie Entwi- 
cklung dcr Unternehmung {Jahrbuch, etc., 1890- 
1893). — Ziir Social-und Geiverbepoliiik der Ge- 
genwart. Leipzig, 1890. 



Albert Eberard Frédéric Schâffle (né en 1831), jour- 
naliste, professeur à Tubingue en 1861, puis à 
Vienne en 1868, et pendant quelque temps (1871) 
ministre du commerce dans le cabinet Hohenwart, 
diriii'e maintenant à Stuttg-art la revue trimestrielle 
Zeitschrift far die gesanimte Staatswissenschaft, 
fondée en 1844 par des professeurs de la Faculté 
d'administration de Tubingue et dirigée par eux jus- 
qu'en 1875. Il a débuté par un bon précis d'économie 
politique, qui s'est accru et s'est amélioré dans ses 
éditions successives ; il y étudie avec beaucoup de 
compétence la théorie des entreprises, celle de la mon- 
naie, du crédit, des moyens de transport, et il y expose 
les critères qui permettent de distinguer l'économie 
générale des économies particulières. Il a composé 
plus tard un traité plus considérable de sociologie 
économique, dans lequel il a exagéré les ressemblances 
entre la structure et les fonctions du corps humain 
et du corps social ; il a ainsi commis de graves 
erreurs qui ont été relevées par Krohn et par d'autres 
critiques. Il a trouvé dans de Lilienfeld {Gedanken 
ûbev die Socialwissenschaft der Zukunft, 1873 et 
suiv.) un représentant d'idées fort analogues aux 
siennes. 11 a porté plus tard un jugement très bienveil- 
lant sur le socialisme, dont on l'a cru souvent un 
apologiste, de sorte qu'il a été amené à désapprouver 
les tendances de la démocratie sociale. Il est certain 



''iSO l'économie politique 

que dans beaucoup de ses monographies sur le système 
monétaire, la question ouvrière, les problèmes fiscaux, 
il montre une confiance exagérée dans les avantages 
de l'ingérence économique de l'État. 

Alb. Eb. Fr. Schaffle, Die Xalional'tJkonomie. Ttihin- 
gen, 1861. -S^ édit., sous le titre de : Bas gesPÂl- 
schaftliche System der menschlichen Wirthsrhaf'ty 
1878. Deux volumes. — Bau und Leben des sozialen 
Korpers, 1875-1878. Quatre volumes. -S*- édit., 1881 
et suiv. — Kapitalisnius und Sozialismus, 1870. — 
DieQuiiitessenz des Sozialismus, 1874. (Trad. franc., 
par Benoît Malon, 1880.)-13« édit., 1891. — Z>/e 
Aussichislosigkeit der Sozialdemokratic , 1885.- 
4^ édit., 1893. — Die internationale Doppekv'ùhrung , 
1881. — Der corporative Hïdfskassenzivang, 1883.- 
2° édit., 1884. — Die Grunds'àtze der Sieuerpolilik, 
1880. — Gesammelte Aufsdtze, 1885-1886. Deux 
volumes. 

H. Bisclîof, Grundzûge eines Systems der Nationalô- 
konomie. Graz, 1876. (C'est un résumé du traité 
de Schaffle). 

§ 3. ÉCONOMISTES LIBÉRAUX ET SOCIALISTES 

DE LA CHAIRE 

Le groupe de libéraux, pour la plupart journa- 
listes et avocats, qui forme ce que les adversaires 
ont assez inexactement appelé l'école de Manchester, 
a étudié l'économie politique dans les œuvres des 
Français et spécialement dans Bastiat. Il a fondé 
à Berlin une société d'économie politique, présidée 
par Prince-Smith (1809-1874), écrivain brillant et 
facile ; il a organisé des congrès annuels, fondé en 
1863 une revue (Vierteijahrsschrift fïir Volkswirth- 
schaft uncl\Culturgeschichte ) et, soutenu, dans les pre- 
mières années de l'empire, par les assemblées délibé- 
rantes, il a préconisé l'abolition des lois restrictives 



EN ALLEMAGNE 421 

de la liberté du travail, de l'association et du domicile, 
il a demandé l'abolition de la prison pour dettes et celle 
des lois restrictives de l'intérêt conventionnel dans le 
prêt, l'unification du système des monnaies, des poids et 
des mesures, l'organisation des banques, la réforme des 
impôts et des douanes, etc. Ermann Schulze-Delitsch 
(1808-1879) s'est rendu célèbre parmi les économistes 
libéraux moins par sa culture, quelque peu superfi- 
cielle, dont s'est moqué àprement Lassalle, que par sa 
persévérance et son remarquable sens pratique. 11 a pu 
ainsi organiser et répandre les banques populaires et 
d'autres formes de sociétés coopératives, en s'inspirant 
des principes de la mutualité et de l'autonomie; il a 
été fortement aidé dans cette œuvre par Schneider, 
Parisius, Richter et quelques autres collaborateurs 
du célèbre périodique Die Inniing cler Zukunft (Cfr. 
A. Bern^tein. Schulze-Delitsch, etc. Berlin, 1879). A ce 
groupe appartiennent Faucher (mort en 1878), Michaelis, 
Rentzsch, directeur de V Ilandwôrterbuch cler Volhs- 
wirthscha.ftsleJire [Leipzig, 1865. Réimprimé en 1869), 
et parmi les économistes de valeur moindre, Wollf, 
Braun, Wyss, etc. Il faut tout particulièrement men- 
tionner, au contraire, pour la modération de leurs 
doctrines et pour leur compétence signalée dans quel- 
ques questions spéciales, Ad. Soetbeer, traducteur de 
Mill, secrétaire de la Chambre de commerce de Ham- 
bourg et actuellement professeur honoraire à Gôttingue, 
auteur d'ouvrages remarquables sur la statistique des 
métaux précieux, et vaillant promoteur de l'étalon 
unique d'or, que défendent également, en dehors de 
Bamberger, d'autres économistes (comme Nasse) qui 
appartiennent d'ailleurs à des écoles très différentes ; 
A, Emminghaus, auquel nous devons de très bonnes 
monographies, notamment sur les assurances. Le 
camp des libéraux a été abandonné depuis quelque 



422 l'éconojiie politique 

temps par Maximilien ^^'irth, journaliste, statisticien 
et auteur d'ouvrages de lecture facile, et en parti- 
culier d'un manuel d'économie, peu profond et nulle- 
ment systématique [Grundzûge der National-Oeko- 
nomie, 1856-1870), et par Victor Bohmert, directeur du 
bureau royal ofliciel de la statistique de Dresde, rédac- 
teur de VArbeiterfreund,et défenseur zélé delà par- 
ticipation des ouvriers aux bénéfices. 

V. BôhmerL, Die GcvAnnbetheiligung. Leipzig, 1878. 
Traduction italienne par P. Manfredi. Milano, 
1880. Trad. franc, par Albert Trombert, 1888. — 
(En sens contraire) H. Prommer, Die Gcirinnbe- 
theiligung. Leipzig, 1886. — (Impartial) L. Stein- 
brenner, Die BelheiUgung, sic, Heidelberg, 1892. 

Une grande partie des professeurs allemands qui, 
pour les questions de science pure, acceptent presque 
tous les doctrines de l'école historique ou celles du néo- 
historisme de Schmoller et de la sociologie deSchaffle, 
ont entrepris vers 1870 une lutte vive et, à certains 
points de vue, justifiée contre les exagérations du libé- 
ralisme et du quiétisme absolu. Appuyés par les gou- 
vernements qui, après 1879, ont suivi la politique 
économique du prince de Bismarck et sont entrés réso- 
lument dans la voie de la protection douanière et dans 
celle de la législation sociale, ces économistes ont fait 
tous leurs efforts dans leur enseignement, dans les 
congrès, dans les revues et dans des publications spé- 
ciales pour répandre leurs doctrines. Ils sont partisans 
de la reconstitution de l'économie sociale, qu'ils veu- 
lent fonder sur les recherches historiques et statistiques 
et mettre en harmonie avec les principes de Féthique et 
du droit ; ils sont également favorables à une réforme 
sociale effectuée par l'œuvre de l'État, également éloi- 
gnée des conservateurs libéraux et des socialistes révo- 



EN ALLEMAGNE 423 

lutionnaires(Cfr. les Schriften des Vereins fur social- 
polllUi. Leipzig, 1872-189'2. 51 volumes). Pour toutes 
ces raisons, ces professeurs ont été qualifiés de l'appel- 
lation dédaigneuse, qui n'est pas exacte pour tous, de so- 
cialistes de la chaire, ou, comme on dit plus souvent 
maintenant, de socialistes d'Etat. Sans entrer dans la cri- 
tique du système, que nous avons laite à grands traits 
dans la Première joartie de cet ouvrage,, nous dirons 
qu'en réalité un bon nombre de ces écrivains, (Wagner, 
Scliâffle, Samter, Neumann, von Scheel, etc.), ont 
accepté avec trop de confiance quelques-unes des pro- 
positions des socialistes sur la propriété foncière, le 
droit d'héritage^ l'impôt progressif, l'assurance ouvrière 
obligatoire ; certains écrivains, comme le savant et ingé- 
nieux Lange (mort en 1876) partagent même presque 
toutes leurs opinions (Die A?'6ei^er/'ra^e, 1865.-4'" édit. 
1879). Ajoutons que, grâce aux influences déjà signalées 
et au système de nomination des professeurs en vigueur 
dans les Universités, l'école allemande, par sa négation 
de l'existence de lois générales, a détourné les étudiants 
des recherches théoriques, en les retenant sur les ques- 
tions d'ordre politique ; elle mérite donc le reproche 
d'exclusivisme tout autant que l'école optimiste fran- 
çaise, et elle a nui de cette façon aux progrès de la 
science pure qui, dans ces vingt dernières années, se 
sont considérablement ralentis dans la patrie de Thil- 
nen et de Hermann par le fait des nouveaux (Schmol- 
1er) plus que par celui des anciens chefs de l'école his- 
torique (Koscher et Knies), car ces derniers n'ont pas 
confondu les théories anglaises avec celles de l'opti- 
misme et de l'individualisme, ni mis sur le même rang 
Bastiat et Ricardo, comme cela est arrivé notam- 
ment à Held, écrivain excellent à certains points de 
vue {Zwei Biïcher zur socialen Geschichte Englands. 
Leipzig, 1881) ; ils ont également commis des erreurs 



•^i24 l'économie politique 

très g-raves dans rinterprétalion et dans la critique des 
doctrines fondamentales de Smith, (Rosier par exemple, 
Ueber die Grundlehren der von Ad. Smith begriln- 
deten \'olkswirthschaftsleJire. Erlangen, 1868.-2" édit. 
1871. — Vorlesungen der Volkswirthschaft, 1878). 

Il ne faudrait pas croire cependant que toutes les 
publications récentes des économistes allemands n'ont 
aucune valeur théorique, et il ne faut pas oublier, 
d'autre part, que, dans le domaine de l'histoire et de la 
statistique économiques, TAllemagne compte des écri- 
vains de premier ordre, dont nous avons déjà parlé, et 
un groupe important d'éminents érudits : elle a de 
plus fourni de remarquables monographies sur la légis- 
lation économique nationale et comparée, et sur la 
science financière (Vocke, Neumann, v. Scheel, Lehr, 
Léser, Kaizl, v. Falck, Wolff, v. Reitzenstein, Ehe- 
berg, etc), à laquelle Schanz a consacré une revue 
spéciale (G. Schanz, Fi nanz-Archiv. Stuttgart, 1884 et 
suiv.). 11 faut observer enfin que l'Allemagne possède 
de nombreux ouvrages très remarquables sur les autres 
parties du savoir économique, qu'il ne nous est pas pos- 
sible d"énumérer ici. Il suffit de rappeler ceux de Con- 
rad, Meitzen, von Miaskowski, von der Golz sur la 
question agraire, ceux de Schonberg, Klostermann, 
Kleinwaclitcr, Brentano, Hasbach, et de beaucoup 
d'autres sur la question industrielle et sur la question 
ouvrière, ceux de Lexis, Schraut sur la question com- 
merciale, les écrits de Nasse, Arendt, et de quelques 
autres sur le système monétaire et sur le système ban- 
caire, les monographies de Paasche sur les prix, de 
Mithoff sur la distribution, de Pierstorff sur le pro- 
fit, etc., etc. 

Deux écrivains qui, tout en se rattachant à l'école du 
socialisme delà chaire, s'en écartent sur quelquespoints 
dignes d'être relevés, méritent une mention spéciale. 



EN ALLEMAGNE 425 

Gustave Cohn, professeur à Riga, à Zurich et actuel- 
lement à Gôttingue, a débuté par une savante mono- 
graphie sur la législation des chemins de fer anglais ; 
il s'est fait connaître ensuite par de brillants essais sur 
des sujets très variés d'histoire et de politique écono- 
miques, et il a commencé enfin avec un succès relative- 
ment moindre la publication d'un manuel d'économie 
politique, riche d'observations pénétrantes et précieuses, 
mais qui manque d'un grand nombre des qualités né- 
cessaires dans une étude systématique d'une science 
quelconque. Il faut louer Cohn cependant pour sa mo- 
dération, notamment sur les questions de méthode, et 
pour la pondération avec laquelle il juge les œuvres des 
grands maîtres de la science. 

Gust. Cohn, Unter suchungen ûber die englische Eisen- 
bahnpoUtili. Leipzig, 1874-1875, 1883. Trois vol. 
VolkswirihschaflLiche Aufs'dize. Stuttgart, 1882. — 
Xationalukonomischen Siudien, 1886. — System der 
National'okonomie. Vol. I et II. Stuttgart, 1885-89. 

Les titres scientifiques d'Adolphe Wagner (né en 
1835) sont encore plus considérables ; fils d'un illustre 
physiologue, frère d'un éminent géographe, professeur 
à Vienne, à Hambourg, à Dorpat, à Fribourg, et depuis 
plus de vingt ans à Berlin, ^^'agner est avant tout un 
spécialiste de premier ordre en matière de monnaie, de 
banque, de cours forcé et de finance. Il s'est fait le 
défenseur des doctrines bancaires de Tooke et de Ful- 
larton, dont il a fait une savante analy.se; puis il s'est 
converti peu à peu aux idées restrictives en matière 
d'émission, et s'est rapproché du système de la banque 
d'Etat, il a défendu a,vec Arendt, Schaffle, Lexis, la théo- 
rie du bimétallisme international {Far biraetallistiscJie 
Mûnzpolitik Deutschlands] ; il est l'auteur de l'article 
Statistih dans le vol. X du Dictionnaire de Blunts- 



426 l'économie politique 

chli et Brater (18G7), et il s'est occupé en outre, à plu-^ 
sieurs reprises, de la réforme du système monétaire 
autrichien. En Russie il a publié un travail classique 
sur la théorie du cours forcé du papier monnaie, dans 
lequel il distingue soigneusement les oscillations de 
l'agio de la dépréciation dans la valeur des marchan- 
dises. Bien qu'il ait défendu la propriété foncière contre^ 
les assauts du socialisme {Die Abschaffung des priva- 
ten GrundeigentJiinns, 1870) il a proposé aux conseils, 
municipaux des grandes villes l'expropriation des pro- 
priétaires des maisons pour résoudre le problème du 
renchérissement des loyers, ce qui a provoqué de sages, 
critiques de RoscheretdeNasse. Son volumineux Coiu'S 
d'économie est remarquable par la profondeur des re- 
cherches, l'érudition, l'abondance des exemples histo- 
riques, statistiques, législatifs, la précision et la clarté 
de la langue, mais il pèche par la tendance exagérée de 
l'auteur à accepter les principes du socialisme d'Etat, 
soit dans sa politique économique, soit dans sa politique 
financière. Dans son Cours comme dans le Manuel de 
Schonberg, Wagner a traité remarquablement la partie 
générale et quelques chapitres spéciaux' de la théorie 
des impôts, et la doctrine des emprunts publics. Il ne 
pourra cependant pas, même avec l'aide d'éminents 
collaborateurs, remplacer comme il l'espère le traité de 
Rau, parce que la disproportion des parties, les énormes 
digressions philosophiques, historiques et juridiques 
Ont considérablement augmenté l'étendue de l'ouvrage 
et en ont fait presque une encyclopédie. Dans la science 
pure, Wagner est très correct quant à l'emploi des mé- 
thodes, et il s'écarte fortement de Schmoller ; il appré- 
cie avec beaucoup de sagacité et d'impartialité les 
grands écrivains anglais (Smith, Ricardo, Malthus), y 
compris les auteurs contemporains, et il s'émancipe, à ce 
point de vue, des préjugés de ses compatriotes. Il ne 



EN ALLEMAGNE 427 

faut donc pas s'étonner si de son école est sorti Henri 
Dietzel (né en 1857), professeur à Bonn, le seul écrivain 
de l'Allemagne proprement dite qui ait eu le courage 
de porter des coups vigoureux à l'exclusivisme domi- 
nant ; il a été le précurseur de l'école autrichienne, et 
il a démontré la nécessité d'associer aux recherches po- 
sitives les investigations théoriques. 

Ad. Wagner, Beilràge zur Lehre von den Banken. 
Leipzig, 1857. — Die Geld und Creditheorie der 
PeeV schen Bankade. Wien, 1862. — System der 
deidschen Zetlelbankyeselzgehunf). Freiburg i. Br, 
1870 - 2« édit., 1873. Deux volumes. — Die Ord- 
nung des ôsterreichischen Staatshaushaltes. Wien, 
1863. — Die russiche Papiericdhrung. Riga, 1868. 
— Lehrhuch der politischen Oekonomie. l'''"vol., 
Leipzig, 1876. -3« édil., 1892-1893. - 5« vol., 1871. 
3« édit., 1883. — 6' vol., 1880- 3« édit., 1890. — 
7« vol., 1886-1889. 

H. Dietzel, Ueber das Verhallniss der Volkswirlh' 
schoftslehre zur Socialwirihschaf'tslehre. Berlin, 
1882. — Der Ausgangspunkt der Socialwirlhschafts- 
lehre, etc. (in Zeitschr. /". die ges. Staafsivissen- 
schaft. Tubingen, 1883). — Ueber Weseji und Be- 
deiitung der Theilbaus (Ibidem, 1884-85). — Bei- 
ir'dge zur Methodik der Wirlhschaftswissenschaft 
(in Jahrbûcher de Conrad. Jena, 1884). 

Quel que soit le jugement qu'on porte sur le courant 
actuel des études économiques en Allemagne, il est hors 
de doute que l'activité scientifique va toujours en 
augmentant. On en trouverait une preuve dans le 
grand nombre de revues spéciales que nous avons 
citées, et dans celles qui ont été fondées récemment, 
VArchiv fiir sociale Gesetzgebung (Tilibingen, 1888) 
dirigée par Braun, VAUgemeines stattstisches Archlv, 
dirigée par von Mayr (1890-91), et dans les deux colos- 
sales publications, l'une sous forme de traité, l'autre 
sous forme de dictionnaire, qui sont l'œuvre collective 



4'28 l'économie politique 

d'un groupe nombreux d'éminents spécialistes. Ils ont 
résumé dans ces œuvres tout ce quil y a de plus inté- 
ressant dans le domaine des doctrines économiques, 
administratives et financières, en les illustrant par une 
ample moisson de renseignements historiques, statis- 
tiques, législatifs, et il ont ainsi achevé deux encyclo- 
pédies, Tune systématique, l'autre alphabétique, dont 
il n'y a pas d'égales dans la littérature d'aucun autre 
pays. Parmi les précis, d'ordinaire assez courts, il 
suffira de citer le Grundriss de A. Held ('2^ édit. 1878), 
le Leitfadôn de A. Adler [i^ édit., 1890), le résumé de 
II. Schober(4^ édit., 1888), qui a presque toujours suivi 
Roscher, celui de Neurath (2" édit., 1892) et enfin celui 
de Lehr. 

GusL. Schônberg, Handbuch der politischen. Oekono- 
mie. Tubingen, 1882. Deux volumes. -3* édit., 
1890-91. Trois gros volumes. (Trad. italienne 
dans la BibUoieca dell' Economista, dirigée par 
Boccardo). 

J. Conrad, L. Elster, W. Lexis, etc., Handwôrter- 
buch der Siaatsioissenschafl. Jena, 1889-94. Six 
volumes. 1" supplément, 1895. 

J. Lehr, Politische Oekonomie. MuRchen, 1892 (2« édi- 
tion). 



CHAPITRE XII 

L'ÉCONOMIE POLITIQUE EN AUTRICHE 

DANS LES PAYS-BAS, EN ESPAGNE 
ET EN PORTUGAL 



Nous réunissons dans ce chapitre, par manque de 
place, ce qui nous semble digne d'être noté dans les 
conditions de l'écononie politique chez deux peuples de 
nationalité germanique et deux de nationalité latine, 
et nous constatons tout d'abord que l'importance scien- 
tifique des deux premiers dépasse de beaucoup celle 
des deux seconds. 



§ 1 . — l/ÉCCLE AUSTRO-ALLEMANDE 

Bien qu'il n'ait pas antérieurement manqué à l'Au- 
triche des économistes zélés et particulièrementdesstatis- 
ticiens (v. Czôrnig, Ficker, plus tard Neumann-Spallart, 
et maintenant Brachelli et le bavarois K. Th. v. Inama- 
Sternegg, éminent historien de l'économie allemande), 
cependant elle ne pouvait lutter avec les autres parties 
de l'Allemagne, même si Ton tient compte des nom- 
breuses publications sur les questions commerciales, 
monétaires et bancaires. Sans parler des prolixes com- 
pilations du professeur Mischler (senior) de Prague, des 
savantes œuvres historiques de Béer, des monographies 
estimées de Plener, de Peez, etc., des bons essais de 
Neurath et de quelques travaux ingénieux de Hertzka, 



430 l'économie politique 

passé récemment au socialisme, nous rappelerons 
seulement les excellents précis des professeurs viennois 
Kudler (m. 1853) et Neumann-Spallart (m. 1888), le 
premier protectionniste, le second libre écliani^iste, et, 
d'une façon particulière, les œuvres financières, très étu- 
diées et très élégantes du baron Charles de Hock (fê08- 
1869), dans lesquelles nous trouvons des observations 
originales sur la répercussion des impôts et une étude 
approfondie des impôts de consommation. 

Jos. Kudler, Die Grundlehren di'r Volkswirlhschfi/ 1 . 
Wien, 1846. Deux volumes. -2« édit., 1856. 

F. S. Neumann, Volkswirthschaftslehre mit beson- 
derer Anwendiing auf Heertcesen, etc., Wien, 1873. 

C. V. Hock, Die uffentiichen Abgaben und Schulden. 
Stuilgart, 1863. — Die Finanzverivaltung FranU- 
reichs, 1857. — Die Finanzen und die Finanzge- 
schichte der vereinigten Staatenvon America, 1867. 

Dans ces dernières années, grâce au travail diligent 
de deux éminents professeurs, Charles Menger et Emile 
Sax, dont l'activité scientifique est d'ailleurs beaucoup 
plus ancienne, est née une école autrichienne, ou mieux 
austro-allemande, qui doit être hautement louée pour 
avoir rappelé Tattention du monde savant sur les pro- 
blèmes de la science pure et en particulier sur celui 
de la valeur, et sur la nécessité d'appliquer la méthode 
déductive, que les économistes allemands avaient 
abandonnée pour se livrer presque tous à de minutieuses 
recherches historiques et statistiques. 

Emile Sax (né en 1845), professeur à l'Université 
allemande de Prague et député au Reichsrath, a écrit 
un bon travail sur les maisons ouvrières ; il doit sa 
réputation d'éminent économiste à sa grande monogra- 
phie (résumée dans le Manuel de SchÔnberg) sur les 
moyens de tran.sport et de communication, dont il a 



EN AUTRICHE, ETC. 431 

montré de main de maître le caractère public, et dont il 
a fait une analyse objective et impartiale, supérieure à 
t;elles de Cohn et de Wagner, remarquables sans doute, 
mais trop subjectives. Dans les polémiques sur la mé- 
thode, il a défendu la méthode déductive et soumis à un 
ingénieux examen le principe de l'intérêt personnel et 
t;elui delà sympathie; il a montré la nécessité d'étudier 
l'action de l'Etat même dans le domaine de la science 
pure. Il faut signaler encore un autre travail ori^-inal 
de Sax. dans lequel il se propose de déduire toute la 
théorie financière, dont il revendique le caractère 
scientifique, de la théorie de la valeur ; il y a là quelque 
^xgération, qu'il enveloppe, d'ailleurs, dans un style 
souvent obscur. 

Em. Sax, D/e Wohnunffszustûnde der urbcUenden Klns- 
sen. Wien, 1869. — Die Verkehrsmillel in Volks- 
und Slaatswirthschaft, 1878-1879. Deux volumes. 
— Das Wesen und die Aufyabe der Naiionaloko- 
nomie, 1885. — Grundlegung der Iheorelischen 
Staalawirlhschaft, 1887. — Die Progressivsleuer 
(in Zeitschr. fur Volkswirihschafl. n» 1, 1892). 

Charles Manger (né en J840), professeur à Vienne, a 
exercé une influence plus grande encore par ses ou- 
vrages, ses vastes connaissances et son excellent en- 
seignement. Son frère Anton (professeur de droit) et 
son cousin Maximiiien se sont occupés également de 
quelques questions d'économie. Dans un premier travail, 
immédiatement apprécié mais moins qu'il ne le méri- 
tait, et; dans ses essais postérieurs sur le capital, sur 
les questions de monnaie, Menger, sans faire usage du 
calcul, est arrivé à des résultats en partie analogues à 
ceux de Jevons et en partie nouveaux sur la doctrine 
de la valeur subjective des biens instrumentaires, 
définitifs et complémentaires, et à quelques applications 



432 l'économie politique 

qui ont été le point de départ d'une série d'articles de ses 
disciples, v. Wieser (maintenant professeur à Prague), 
Zuckerkandl et Komorzynski. 

C. Menger, Grimdsaize der Volhsîcirthschaflslehre. 

Wien, 1871. — Zur Théorie des Kapiials (in Jahr- 

hùcher fur Naiional-Oekonomic . Jena, 1889.) — 

V° Geld, dans Y Handioorierbuch de Conrad, vol. 

III, 1892. — Der Uebergang zur Goldwcihrung. 
■ Wien, 1892. 
Fr. V. Wieser, Ueber den Ursprimg und die Hawpl- 

gesetze des wirthschaftliches Werlhes. Wien, 1884. 

— Der natùrliche Werth, 1889. 
R,. Zuckerkandl, Zur Théorie des Preises. Leipzig, 1889. 
Joh. V. Komorzynski, Der Werth in der isoUrten 

Wirthschaft. Wien, 1889. 
Cfr. W. 'èmdiTi, An introduction lo ihe iheorij of value 

on the Unes of Menger, etc. London, 1891. 

Le signal de la lutte contre le courant trop exclusif 
de l'école historique a été donné par Menger dans ses 
classiques Untersuchungen, qui constituent un exposé 
profond et clair des préliminaires d'une méthodologie 
économique, dont Fauteur s'occupe depuis de longues 
années, tout en dirigeant en même temps les travaux 
préparatoires d'une hibliographie générale de l'écono- 
mie politique. Un compte-rendu acerbe et inexact de 
Schmoller provoqua une réponse très vive et trop agres- 
sive de Menger, qui, à son tour, fut suivie d'articles plus 
mesurés, dans lesquels Wagner et Dietzel, malgré 
quelques réserves, adhéraient à ses opinions. A l'hon- 
neur de Menger il faut ajouter que, loin de mépriser ou 
même de négliger les recherches historiques et histo- 
rico-littéraires, il les encourage, comme le prouvent les 
excellentes thèses de ses disciples Bauer et Feilbogen, 
dont nous avons déjà parlé, et celle de Schullern, dont 
nous parlerons plus loin. 



EN AUTRICHE, ETC. ^tdS 

C. Menger, Untersuchungen ûber die Méthode der So- 
cialicissenschaflen und dn' politischen Oekonomre 
insbesoudere. Leipzig, 1883. — Die Irrihiimer des 
Historimus. Wien, 1884. 

Parmi les disciples de Menger le plus éminent est 
sans aucun doute Eugène von Bohm-Bawerk, profes- 
seur à Innsbruck et maintenant à Vienne. Il a com- 
mencé sa carrière par une remarquable monographie, 
dans laquelle il cherche à démontrer que les simples 
rapports de droit et de fait ne forment pas un capital 
au point de vue de l'économie sociale, bien qu'ils puis- 
sent former une partie importante du patrimoine indivi- 
duel. 11 a, plus tard, avec plus de largeur que ^^'iescr, 
développé la théorie de la valeur, déduite de l'utilité- 
limite, d'après la doctrine de leur maître commun. 
L'œuvre la plus importante de Bohm-Bawerk e.st 
l'histoire et la théorie de l'intérêt du capital ; il l'expli- 
que par la différence de valeur entre les biens pré- 
sents et les biens futurs, qu'ils soient employés dans 
la consommation ou dans la production. Ce livre est 
remarquable par la profondeur des recherches, par sa 
critique pénétrante et la clarté lumineuse de son expo- 
sition, malgré les critiques acerbes que quelques auteurs 
ont faites sur l'exactitude et Timportance de ses conclu- 
sions. 

D'autres élèves de Menger, comme Gross et particu- 
lièrement Mataja, ont étudié le profit ; Schullern a ana- 
lysé le concept de la rente ; Meyer a remarquablement 
exposé la théorie de la justice dans la répartition des 
impôts, et il a soumis à une révision diligente la théorie 
de la rente ; Eugène vonPhilippovich est l'auteur d'une 
excellente étude sur la banque d'Angleterre dans ses 
rapports avec les finances {Die Bank von England^ 
Wien, 1885); il a débuté dans la chaire de Fribourg 
par la publication d'une judicieuse leçon d'ouverture 

28 



4o4 L ECONOMIE POLITIQUE 

[Ueber Aufgabe und Méthode der politischen Oeko^ 
nomie. 1886); plus tard, il a publié un bon pré- 
cis. Il faut ajouter que l'école austro-allemande n'a 
pas oublié les questions d'application et d'actualité, 
comme le prouvent notamment les travaux de Mataja 
(Oa.s Recht des Schadenersaizes, 1888) et ceux de 
Seidler sur les budgets {Budget und Budgetrecht, 
1885) et sur les peines pécuniaires [Die Geldstrafe, 
in vol. 20 des Jahrbïi.cher fur Xational-Oekonoinie, 
1890). 

Eug. V. Bôhm-Ba\verk, Redite und Verhdltnisse vom 
Slandpunkte der volksivirthschaftlichen Gùlerlehre. 
Innsbruch, 1881. — Grundzûge der Théorie des 
ivirthschaftlichen Gùierirerths (in Jahrbûcher de 
Conrad, 1886). — Kapiial und Kapiialzins. Inns- 
bruch, 1884-1889. Deux volumes. - Trad. angl. 
de W. Smart, 1890-1891. 

F. Mataja, Der Unlernehmergewin. Wien, 1884. 

G. GTOSS,DieLehre vom Unternehniergeicinn, Leipzig, 

1884. — Wirthschafisformen und Wirihschafts- 

prinzipien, 1888. 
H. V. Schullern, Untersuchungen ùber Begriff und 

Wesen der Grundrenie. Leipzig, 1889. 
Rob . Meyer, Die Principien der gerechten Besteuerung . 

Berlin, 1884. — Bas Wesen des Einkommens, 1887. 
Eug. V. Philippowich, Grundriss der politischen Oe- 

konomie. Freiburg i. Br., 1893. Deux volumes. 

Tout en étant d'accord avec nos illustres collègues 
de Vienne et de Prague sur la méthode et tout aussi 
convaincu qu'eux-mêmes que l'application qu'en a 
faite Ricardo n'est pas inattaquable, nous nous per- 
mettons cependant d'émettre un doute sur l'impor- 
tance qu'ils attribuent à la théorie de l'utilité-limite et 
à ses dérivés. Nous l'acceptons comme un complé- 
ment utile et comme une correction partielle à la théo- 
rie de la valeur courante, mais nous ne pouvons 



EN AUTRICHE, ETC. 435 

accorder qu'elle doive remplacer celle de la valeur nor- 
male et devenir le centre d'une économie nouvelle sur 
une base purement psychologique. Les réflexions de 
Dietzel et de Patten [Jarhûcher fur Nationalôko- 
nomie, 1890-91), nous semblent dignes d'être prises en 
considération, parce qu'elles ne sont pas, comme celles 
de certains adversaires, de grossières équivoques. Il faut 
en outre souhaiter moins de prolixité et plus de clarté. 

Cfr. sur l'école aulro-allemande : James Bonar, 
The Austrian Economists. (in Quarterly Jour- 
nal of Economies. Boston, octobre 1888). — Em. 
Sax, Die neueslen Forlschrilte der naiionaloko- 
mischen Théorie. - Trad. ital. de A. Graziani. 
Siena, 1889. — E. v. Bôhm-Bawerk, The Austrian 
Economists (in Annals of the American Academy, etc. 
J'hiladelphia, janvier 1891). 

Voir aussi la nouvelle revue trimestrielle Zeitsrhrift 
fur Vollxswirthschaft, Socialpolitik und Verical- 
twuj. Wien, 1892. 



.^" 2. l'économie politique dans LES PAYS-BAS 

L'état des études économiques dans les Pays-Bas 
peut être considéré comme florissant. Elles sont repré- 
sentées dignement dans les Universités de Leyde, 
d'Utrecht, de Groningueet d'Amsterdam; on leur ouvre 
les revues générales [De Gids) et elles ont leurs revues 
spéciales [De Economiste Vragen der Tijd.s). Les 
Hollandais sont tout à fait au courant de l'état actuel 
de la science en France, en Allemagne, en Angleterre ; 
ils sont restés fidèles aux traditions de l'école classi- 
que, dont ils ont perfectionné les résultats, et ils ont étu- 
dié dans de bonnes thèses de doctorat les questions de 
science pure et de science appliquée. Il suffît de men- 
tionner le mémoire de van Houten sur la valeur (1859), 



436 • l'écoîsOmie politique 

ceux des éminents professeurs d'Aulnis de Bourouill 
(d'Utrecht) sur le revenu social (1874), d'accord avec 
les doctrines de Jevons, et de Greven (de Leyde) sur la 
théorie de la population (1875), étudiée du point de vue 
des idées des évolutionnistes Spencer, Greg et Galton, 
et, en outre, la thèse très correcte d'Heymans sur la mé- 
thode (1880), celles de Tasman sur la répercussion, et de 
Cohen Stuart sur l'impôt progressif ( 1 889) , et enfin , celles 
de Falkenburg sur le salaire, de Verrijn Stuart qui réfute 
l'opinion de ceux qui voient dans les théories de Marx 
une suite des théorèmes de Ricardo (1890), de von der 
Schalk sur les coalitions industrielles (1891), et de Me- 
thorst sur les maisons de travail pour les pauvres (1895) . 
Parmi les autres professeurs, nous devons citer van 
Ress (1825-1869), auteur de très savants travaux his- 
torico-littéraires, Quack qui a écrit de brillants essais 
sur le socialisme, Vissering (1818-1888), savant auteur 
d'un manuel élégant mais peu profond, Cort van der 
Linden, quia écrit dans l'e.'^iDrit de l'école allemande un 
bon précis sur les finances. Antoine Beaujon (1853-1890) 
leur est supérieur à tous sous beaucoup de rap- 
ports. Il s'est occupé d'abord de travaux statistiques, 
il a écrit ensuite en anglais son œuvre principale sur la 
pêche, et il a publié enfin une monographie précieuse » 
dans laquelle il a déduit correctement de la théorie des 
échanges internationaux le corollaire de la liberté du 



commerce. 



H. Q. G. Quack, De socialisten. Personen en stelsels. 

Amsterdam, 1875-1879. 
Sim. Vissering, Handboek van praldische Siaathuis- 

houdkuncle, 1860-65; 4« édit., 1878. Deux petits vo- 

kimes. 
P. W. A. Cort van Linden, Leerboek der financien. 

1887. 
A. Beaujon, Hisiory of ihe duich sea fisheries. Ams- 



EN AUTRICHE, ETC. 437 

terdam, 1884. — Handel en handeispoliiiek. Haar- 
lem, 1888. 



Guillaume Cornélius Mees (1813-1884), président de 
la Banque des Pays-Bas, a été un savant de premier 
ordre. Il a débuté par deux mémoires, le premier sur 
les altérations monétaires [De vi mutcitae monetae in 
solutionein pecuniae debitae, 1838), le second sur 
les anciennes banques de dépôt ; il a relevé quelques 
erreurs de Steuart et de Smith, et expliqué la véritable 
nature des opérations de la banque d'Amsterdam 
fProeve eener gesdiiedenis va.n het bankwezen in 
Nederland. Rotterdam, 1838). Il écrivit ensuite une 
excellente monographie sur le travail dans les établisse- 
ments d'assistance (De Werkinrigtinge7ivan arnien, 
1844). Il publia beaucoup plus tard ses travaux de 
science pure ; ils sont remarquables par la profondeur 
de la pensée, la correction un peu arido de la forme, et 
la sobriété de l'érudition. Dans le volume intitulé 
OverzicJit van eenige hoofdstukken der Staatshuis- 
houdkunde. Amsterdam, 1886, il a résumé, avec une 
simplicité et une clarté remarquables, les théories de 
l'école classique, et, en particulier, celles de Ricardoet 
de Stuart Mill sur la production, la valeur, la distri- 
bution des richesses, sans omettre de parlerdes limites 
de leur champ d'application. 11 faut signaler tout par- 
ticulièrement sa théorie des relations entre le salaire et 
la rente et celle des échanges internationaux, qu'il a 
enrichie de développements intéressants. Il a égale- 
ment publié d'autres mémoires dans les Actes de 
l'Académie Royale des Sciences d'Amsterdam, qui sont 
autant d'essais complémentaires, également très impor- 
tants : le premier porte sur le système monétaire, dont 
Mees avait déjà parlé dans une monographie spéciale 
(Het niuntwezen van Nederlandsch Indie. Amster- 



438 l'économie politique 

dam, 1851), et aussi, à plusieurs reprises, dans de remar- 
quables rapports officiels {De muntstandaard in ver- 
hand met de pogingen tôt invoering van eenheid 
VEin munt, 188')). Il y expose avec une méthode cor- 
recte la théorie du bimétallisme international, et il 
évite les exagérations des partisans extrêmes de ce sys- 
tème. Sur cette doctrine, presque généralement accep- 
tée en Hollande, nous possédons des travaux de Pier- 
son, de Van den Berg, directeur de la banque de Java, 
et enfin de Boissevain et de Rochussen (1891); les 
œuvres de ces deux derniers écrivains ont été couron- 
nées. Les mémoires de Mees sur la répartition des 
impôts (1874) et sur les concepts fondamentaux de l'éco- 
nomie (1877) sont pleins d'observations pénétrantes. 

Parmi les économistes hollandais actuels, la première 
place appartient à Nicolas Pierson (né en 1839), profes- 
seur d'économie à Amsterdam (1877), successeur de 
Mees à la présidence de la Banque néerlandaise (1884), 
et, depuis août 1891, ministre des finances. Esprit 
pénétrant, également bien doué pour les recherches 
historiques, scientifiques et les travaux d'application, 
Pierson a écrit de nombreux mémoires sur la monnaie, 
le crédit, la valeur, le salaire, la rente, l'impôt, etc., 
presque tous insérés dans les revues déjà citées, De 
Gids et De Economist. Admirateur des économistes 
anglais (en particulier de Ricardo, de Mill, de Je vous, 
de Marshall), il persévère dans la théorie du libre 
échange sans tomber dans l'optimisme; il admet une 
intervention modérée de l'Etat dans la question 
ouvrière, mais repousse énergiquement les théories du 
socialisme. 

Parmi les monograpliies qui ont fait l'objet de publi- 
cations séparées, nous citerons sa traduction du livre de 
Goschen sur le cours des changes, son discours sur le 
concept de la richesse [Het begrip van volksrykdom. 



EN AUTRICHE, ETC. 439 

'S. Gravenhage, 1864) ; l'opuscule Twee adviezenover 
muntwezen (1874) et enfin ses brillantes et érudites dis- 
sertations historico-politiques sur le gouvernement des 
colonies (Het Kulhiur-stelsel, 1868. totalement re- 
fondues sous le titre de Koloniale jjolitiek. Amster- 
dam, 1877), Le chef-d'œuvre de Pierson est son 
traité d'économie politique, dans lequel, abandonnant 
les divisions ordinaires et sans aucun appareil d'éru- 
dition, il explique, avec une profondeur qui égale celle 
de Mees mais avec une toute autre vivacité de style, les 
doctrines de l'économie moderne. Il commence par la 
théorie de la valeur qui le conduit aux théories de la 
distribution et de la circulation; il continue, après avoir 
expliqué lesproblèmes financiers même au pointdevue 
pratique, par les théories de la consommation, de la 
population et enfin par celle de la production, dont il 
proclame l'importance capitale. Le livre de Pierson est 
en somme un des meilleurs exposés de l'état actuel de 
la science. 

N. G. Pierson, Leerboek der Staalhidshoudkunde . 
Haarlem, 1884-90. Deux vol. — Grondbeginselen 
der Siaathuishoudkunde. Haarlem, 1875-76. -Nou- 
velle édition, un peu modifiée, 1886. 



§ 3. l'économie politique en ESPAGNE 

Cfr. (en dehors de mon article déjà cité). M. H. v. 
Heckel, Zur Entwickelung und Lage der neueren 
staatsivissenschaftlichen LiUeratur in Spanien (in 
Jahrbûcher fur Nationalùkonomie. Jena, 1890. Nou- 
velle série, 21« vol., pp. 26-49). 

Le peu de stabilité des gouvernements, les crises 
économiques et financières, les nombreux obstacles à 
la diffusion du savoir, le peu d'originalité des écrivains. 



440 l'économie politique 

habituéi? à imiter les œuvres étrangères et notamment 
les œuvres françaises, suffisent à expliquer le peu 
d'importance relative des économistes espagnols et 
portugais contemporains; dans ces dernières années, on 
peut signaler quelques honorables exceptions. 

Il existe en Espagne un très grand nombre de livres 
élémentaires, mais on ne peut louer en eux ni l'ampleur 
de la doctrine, ni la pénétratioa de la critique, ni la 
rigueur de la méthode, ce qui explique le besoin de 
traduire les résumés écrits en langue étrangère. On 
apprécia pendant longtemps le Curso de Economia 
-politico. (!'■" édit. Londres, 1828. Deux vol.-7'= édit. 
Oviedo, 185?.-trad. franc, de L. Galibert, 1833) d'Al- 
varo Florez Estrada (m. 1833), qui résume avec beau- 
coup d'habileté dans des analyses en partie originales 
les théories des économistes classiques. Les Principes 
d'économie politique du protectionniste A. Borrego 
(1844) sont plus connus que les excellents Eléments 
du marquis de Valle Santoro (1829). Les idées restric- 
tives ont été encore plus favorablement défendues par 
l'illustre historien et publiciste Manuel Colmeiro (Tra- 
ta,do elementa.1 de economia j^olitica eclectica. Madrid, 
1845. Deux volumes), qui, converti plus tard au libre 
échange, résuma ses leçons dans les Principios de 
economia j^olitica (Madrid, 1859.-4'' édit., 1873). 
Benigno Carballo y Wangûemert (m. 1864) professa 
des idées plus conformes aux théories reçues dans son 
Curso de economia politica (Madrid, 1855-56. Deux 
vol.). Plus vaste encore est l'œuvre du professeurs. D. 
Madrazo, de l'Université de Madrid (Lecciones de econ. 
polit., Madrid, 1874-75. Trois vol.), disciple de Ba.stiat. 
Des théories analogues étaient professées par le séna- 
teur Mariano Carreras y Gonzales, auteur d'un précis 
de statistique (i863), et d'un traite d'économie, fort en 
usage dans les écoles et qui porte le titre caractéris- 



EN AUTRICHE, ETC. 441 

tique de F iloso fia del interès Personal (Madrid. 1865.- 
3* édit., 1881). J. M. de Olozaga y Bustamente , 
auteur d'une œuvre érudite (Tratado de econoinia, 
politica. Madrid, 1885-86. Deux vol.), très répandue 
hors d'Espagne, n'est pas moins optimiste. 

D'excellentes monographies ont été publiées dans la 
Gaceta, economîsta 1I86O-68. Douze volumes), dans les 
Mémoires de la Société économique de Madrid (1835- 
77) et dans ceux de l'Académie des sciences morales et 
politiques (1863-78) ; d'autres ont été réunies dans les 
volumes d'Essais et d'Etudes publiés par Diaz (1855), 
par Duran y Bas (1856) et parEscudero(1878y. Le libre 
échange a été défendu par Figuerola, Barzanellana, de 
Bona y Ureta, Ochoa, Sanromâ, etc. ; sur le crédit en 
général ont écrit Casasas (1890); sur le crédit foncier, 
Oliver (1874), Isbert y Ouyas (1876) ; sur la propriété, 
Santamaria de Paredes (1874; et Martinez (1876) ; sur la 
population, Oaballero, qui a soulevé une vive polémique 
(1873) ; sur les crises industrielles, Pastor y Rodri- 
guez (1879) ; sur la question sociale, Arenal 1880 , Fer- 
ran, Menendez (1882; ; sur les caisses d'épargne, Ra- 
mirez (1876); sur l'assistance, Aranaz (1859i, Perez 
Molina 1868, Montells y Bohigas (1879) et quelques 
autres. 

Les ouvrages sur la science des finances sont très 
nombreux. En dehors du Diccionnario de liacienda 
de Canga Arguëllcs Londres, 18'26, - 2*^ édit. Madrid, 
1834-40. Trois volumes) et des livres élémentaires de 
Lopez Narvaez (Tratado de Hacienda, etc., 1856) et 
de Lozano y Montes {Compendio, etc., 1878', on peut 
citer l'œuvre critique de Conte [Examen, etc. Cadix, 
1854-55. Quatre vol.), les traités systématiques de Pefia 
y Aguayo [Tratado de la Hacienda, etc. Madrid, 1838), 
de Toledano [Curso de institue iones. 1859-60. Deux 
vol.) et l'ouvrage plus récent et plus accrédité de Pier- 



442 l'économie politique 

nas y Hurtado {Manual de instituciones de hacienda- 
publica espanola. Cordova, 1869. - 4^ édit., Madrid^ 
1891), riche de notices sur l'histoire et sur la législation 
financière nationale. 11 faut signaler d'une manière 
spéciale L. Maria Pastor (m. 1872), auteur de trois 
excellents travaux sur les impôts (La Ciencia, de la. 
contribucion. Madrid, 1856), sur le crédit privé et. 
public {Filosofla, del crédita, 1850.-2« édit, 1858) et 
sur l'histoire delà dette publique (Hisioi'ia de ladeuda 
publica espanola, 1853). Les impôts ont été étudiés 
par Heredia (1813), Lopez de Aedo (1844), Valdes-- 
pino (1870), etc.; sur le crédit public il existe un 
traité élémentaire de A. Hermandez Amores (Murcie, 
1869). 

Parmi les travaux d'histoire économique il faut faire 
une mention spéciale pour ceux de F. Gallardo Fer-- 
nandez [Origen, progvesos, etc. de las renias de 
Espaiîa. 1806-32. Sept vol.), pour la très intéressante 
histoire des banques espagnoles de R. Santillan [His- 
toria sobre los bancos, etc. Madrid, 1865. Deux vol.) 
et pour l'excellent Essai sur la propriété foncière de De- 
Cardenas [Ensayo sobre la historia de la propriedad 
territorial en Espaiîa. Madrid, 1873-75. Deux vol.) 

Les doctrines des socialistes de la chaire, combattue;?, 
par Rodriguez, Sanromâ, Carreras, trouvent des parti- 
sans éminents et modérés dans F. Giner [Principios 
elementales del derecho, 1871), G. Azcàrate [Estudios^ 
politicos y economicos, 1876), Botello (1889) et Sanz y 
Escartin (La cuestion economica, 1890). Une sage 
théorie éclectique est défendue par Piernas y Hurtado, 
professeur à Madrid [Vocabulario de la economia, 
1877.-2^ édit., 1882), qui a récemment publié un vo- 
lume d'Essais [Estudios economicos, 1889) et d'inté- 
ressantes conférences sur la coopération {El movi- 
miento cooperativo, 1890), et aussi par L. de Saralegui 



EN AUTRICHE, ETC. 4i3 

y Médina (Tratado de economia fjôlitica. ^6" édit., 
1890). 



I. F. Da Silva, Diccionano bibliographico portu- 
guez, etc., Lisboa, 1858-87. Quatorze volumes. 

J. Fred. Laranjo, Economistas poriuguezes [0 Insii- 
iuto. Vol. XXIX et suiv. Coimbra, 1882-1884). 

L'économie politique a trouvé dans le Portugal des 
conditions encore moins favorables qu'en Espagne. Le 
premier écrivain de quelque importance est l'évêque de 
Pernambuc et d'Elvas, J. J. Cunha d'Azéredo Couti- 
nho (1743-1821), qui a publié quelques essais sur le com- 
merce, les mines, la monnaie, l'esclavage. Un certain 
nombre de monographies sur les questions d'applica- 
tion ont été insérées dans les Mémoires de l'Académie 
des Sciences (1789-1816). L'excellent jurisconsulte et 
économiste José da Silva Lisboa (1756-1835 a le mérite 
d'avoir fait connaître en Portugal et au Brésil les théo- 
ries de Smith ; il a résumé ses idées dans les Estudos 
do bem comum e economia, politica (Rio de Ja- 
neiro, 1819-20. Deux vol.). Nous trouvons des écrivains 
éclectiques ou partisans de la physiocralie, comme le 
professeur de Coïmbre, J. J. Rodriguez de Brito (1753- 
1831), qui a écrit des Memorias politicas sobre as ver- 
dadeiras bases de la grandeza das naçoes, Lisboa, 
1803-05) ; d'autres, au contraire, se sont faits les défen- 
seurs d'un protectionnisme modéré, comme F. S. Cons- 
tancio, traducteur de Malthus et de Ricardo, qui a 
fondé et dirigé à Londres les Annaes das Sciencias 
(1818-22) et José Accursio das Neves (1766-1834), un 
érudit connaisseur de l'histoire économique portu- 
gaise {Variedades sobre objectos relatlvos as artes, 



444 l'économie politique 

commercio e manufacturas. Lisboa, 1814-17, Deux 
volumes). 

Le premier précis d'économie loolitique écrit, dans 
une forme un peu scolaslique, par le prêtre D. Man- 
nuel d'Almeida Lisboa, 1822), devait servir pour la 
chaire proposée par le député Rodriguez da Brito, 
mais non instituée par suite de l'opposition des parti- 
sans du système restrictif inauguré au siècle précédent 
par le ministre Pombal. Ont paru ensuite les Institui- 
çoes (Lisboa, 1834) de José Ferreira-Borges (1780-1838), 
extraites en grande partie des œuvres de ïracy et de 
Storch, les Preleçcocs (Porto, 1837) de Ag. Alb. da Sil- 
veira Pinto (1785-1852, les Xoroes elementares de 
Ant. d'OliveiraMarreca (Lisboa, 1838), le très court pré- 
cis de Pinheiro-Ferreira [Précis cVun cours cléconoinie 
politique. Paris, 1840) elles autres plus récents de F. L. 
Gomes [Essai sur la théorie de l'économie politique, 
etc. Paris, 1807) et de L. Aug. Rebello da Silva [Com- 
2:>enclio de economia politica, rural, industrial e 
commercial (Lisboa, 1868. Trois volumes). 

Une chaire d'économie a été créée à l'Université de 
Coïmbre en 1830 et confiée à Adrien Pereira Foriaz de 
Sampajo. qui l'a occupée jusqu'en 1871. Il a publié un 
précis, inspiré dans la première édition 1 1839) par le 
catéchisme de Say et dans la seconde (1841) par le traité 
de Rau. Augmentée dans les réimpressions ultérieures, 
et notamment dans la cinquième [Novos elementos de 
economia politica e estadistica. Coïmbra, 1858-59. 
Trois vol.), corrigée à nouveau et un peu abrégée dans 
la sixième (1867) et dans la septième (1874. Deux vol.), 
cette œuvre, peu profonde, mais remarquable par 
l'ordre, la clarté et la richesse des renseignements, 
remplaça dans les écoles les compilations précédentes. 

L'enseignement de la science des finances ayant été 
introduit dans l'enseignement de l'Université (1865\ 



EN AUTRICHE, ETC. 445 

conjointement avec le droit financier national comme 
en Espagne, Mendonça Cortez publia des Estudos fhinn- 
çeiros, résumées (1873) par Ctirnido de Figuereido, 
auteur d'une Introduccao a sciencia das finanças 
(1874). On doit lui préférer le traité du professeur An- 
tonio dos Sanctos Pereira Jardim (né en 1821), intitulé 
Princijnos de Finança (Coimbra^ 1869.-3eédit., 1880). 

A Tinfluence des idées radicales, voisines du socia- 
lisme, est dû le petit ouvrage de F. M. de Sousa Bran- 
dao (0 tvahalho. Lisboa, 1857). Le ministre actuel des 
finances, Oliveira Martins (0 régime das riquezas, 
Lisboa, 1883) et J. J. Rodrigues de Freitas, professeur 
à TAcadémie polytechnique de Oporto {Principios de 
Economia politica. Porto, 1883), se sont in.spirés, au 
contraire, des théories de l'école historique et des résul- 
tats de la sociologie. 

Parmi les monographies nous citerons les Principes 
de la science des finances {Syntelologia) de Ferreira 
Borges (Lisboa, 1834), l'histoire de la dette publique 
de Da Silveira Pinto {Dividapubliraj^orlugueza, Lon- 
dra, 1831), les ouvrages de Morato Roma sur la mon- 
naie (De lamonnaie. Libona, 1861), de Serzedello sur 
les banques [Os bancos, 1867) et du professeur Laranjo 
sur l'émigration et les colonies (T/ieo)7a gérai da emi- 
graçào. Tome I. Coimbra, 1878). 



CHAPITRE XIII 

L'ÉCONOMIE POLITIQUE DANS LES PAYS 

SCANDINAVES, SLAVES ET MAGYARES 



Il sutrira de donner de très rapides indications sur la 
littérature Scandinave, slave et magyare. (Nous nous 
sommes particulièrement servis des œuvres et des 
renseignements fournis par les professeurs Falbe Han- 
sen, Scharling, Petersen, Hertzberg, Rabenius, Hamil- 
ton, Lilienstrand. Wreden, Janschull, Jahnson, Loria, 
Kautz et Bêla Foldes . Toutes les œuvres ont un inté- 
rêt ou historique ou purement local, ou bien, quoique 
remarquables^ elles ne s'éloignent pas de celles des 
meilleurs économistes anglais, allemands, français. 
Dans les vingt-cinq dernières années cependant les 
progrés de la Russie ont pris des proportions telles 
qu'ils nous permettent d'espérer en un avenir scienti- 
lique encore plus brillant. 



§ 1. PAYS SCANDINAVES. 

A. — Dariemark. 

A la période mercantiliste appartiennent le^s œuvres 
très importantes de Tévêque Henri Pontoppidan ; il est 
l'auteur d'une description statistique du Danemark 
(1763-81; et d'un livre intitulé Oekonomik Balance 
(1759;; il a été directeur du Danmarsk og Norges 
okonomisk Magazin (1757-68. Huit volumes). A cette 



DANS LES PAYS SCANDINAVES, ET(J. 447 

période se rattachent également les travaux de Frédéric 
hïitken {Oekonomiske Tanker, 1755-61. Neuf volumes) 
et les œuvres politiques de Andrée Schylte (1773-76), 
qui s'est fortement imprégné des idées de Hume. 
Othon D. Liitken a répandu des idées libérales en ma- 
tière de monnaie (1735) et devancé Malthus, dès 1758, 
dans la théorie de la population ; on lui doit un des 
premiers travaux systématiques [Undersogninger, etc., 
1760). 

On doit, en partie, à l'influence physiocratique les 
réformes faites par le ministre Struensee : abolition 
de la servitude, de la communauté des terres, des pres- 
tations féodales, etc. Le tarif douanier relativement 
modéré de 1797 est postérieur de quelques années seu- 
lement à la traduction de Smith (1772-80), qui a été 
suivie, beaucoup plus tard, par celle des ouvrages de 
Say, Sismondi, Blanqui, Ricardo, Mac Culloch, Rau 
et plus tard encore par celle de Bastiat et de Faw- 
cett. 

Une chaire d'économie ayant été créée à l'Université 
de Copenhague, le professeur C. Olufsen (1815-27) pu- 
blia un précis {Grundtra.ek af denj^ra-ktiske Stalsôko- 
nornie, 1815) d'après les écrivains allemands. En 1848 
une faculté politico-administrative spéciale fut créée ; 
l'enseignement fut confié au célèbre statisticien David, 
-qui, longtemps auparavant, avait dirigé le StatsukonO' 
misk Archiv (1826-29, continué en 1841-43), et à Berg- 
soe, auteur d'une volumineuse Statistique du Dane- 
mark (1844-53). Un peu plus tard le professeur C. J. H. 
Kayser publia un bon précis, dans lequel il résume 
l'économie classique, notamment d'après Hermann et 
Stuart Mill [On arbeidets Ordning . 1857. Trad. sué- 
doise, 1867). Son successeur N. C. Frederiksen (émigré 
«n Amérique en 1877) se rapproche des théories des 
-optimistes dans trois monographies sur la libre concur- 



448 L'ÉCONOiMIE POLITIQUE 

rence (1863), le développement (1870) et sur les con- 
cepts fondamentaux de Téconomie (1874). Des idées 
analoï^ues sont exposées dans le manuel populaire de 
M. Gad [Det almindelige Velstands natur og aarsager. 
2" édit. 1879). 

Les études économiques ont reçu en Danemark 
une nouvelle impulsion après la fondation de la Société 
d'économie politique (1872) et la publication d'un^ 
revue mensuelle {NationalôJionomisk Tidschrift , 
1873 et suiv.) à laquelle collaborent l'éminent statisticien 
professeur H. Westergaard , les professeurs V. Falbe- 
Hansen et W. Scharling, qui ont publié, pour un con- 
cours en 1869, deux bonnes monographies sur les 
variations des prix après la découverte de l'Amérique. 
Falbe-Hansen dirige aussi la statistique offîcielle et suit 
avec beaucoup de modération les idées de l'école alle- 
mande, à laquelle adhèrent plus complètement le privat- 
docent Alexis Petersen-Studnitz, directeur de la revue 
ci-dessus mentionnée, Krebs, W. Arntzen et H. Ring^ 
auteurs d'unprécis {Nationalukonomien, 1875), et enfin 
Cl. Wilkens, qui a écrit un essai de sociologie (Sam- 
fundslegemets Grundlove, 1881). Scharling, collabo- 
rateur de plusieurs périodiques allemands, auteur 
d'une introduction à l'économie [Inledning Ht den jjo- 
litiska, ôkonomi, 1868) et d'un Programme de leçons 
[Grundrids af den rené Arbejdslaere, 1871) suit les 
doctrines de l'école classique. L'école mathématique 
est représentée par Westergaard [Inledning tit stiidiet 
of Natlonalôkonoinien, 1891), F. Bing, M. Rubin, 
Julius Petersen (Bestenimelse af den rationelle Ar- 
beidslôn samt nogle Bemerkingen von Oekonomiens 
Méthode, 1873). 

L'importance relative du socialisme, très répandu 
en Danemark, a fait naître un grand nombre d'ouvrages 
sur la question ouvrière. 



DANS LES PAYS SCANDINAVES, ETC. 449 

Cfr. R. Meyer, Der Socialismus in Danemark. Berlin, 

1874. 
G. Martinet, Le Socialisme en Danemark, 1893. 

B. — Nbrivège. 

Plus que l'union politique, qui a duré jusqu'à la (in 
de 1814, la communauté des langues a contribué à im- 
primer à la littérature économique de la Norwège un 
caractère peu différent de celui du Danemark. Depuis 
le milieu du siècle passé il a été publié un grand nombre 
d'ouvrages de caractère descriptif ou concernant des 
intérêts purement locaux. La crise économique, les 
désordres monétaires, l'insolvabilité des banques sont 
les sujets les plus souvents traités. Sur la question ban- 
caire il faut citer quelques opuscules du capitaine Ma- 
riboe (1815-21), mais spécialement une bonne monogra- 
phie du professeur Antoine Martin Schweigaard {Om 
Norges Bank og Pengevaesen, 1836). Schweigaard est 
aussi l'auteur d'une célèJjre Statistique de la Norwège 
qu'il n'a pu terminer parce qu'il a dépensé son activité 
comme membre du Stortliing, où il a obtenu l'abolition 
des corporations, des monopoles, des droits protecteurs ; 
il a pris également une part active dans rétablissement 
des chemins de fer. 

Voir F. Hertzberg, Professor Schweigaard. Christia- 
nia, 1883. 

Au moment de la discussion sur la question moné- 
taire qui se termina par la formation de la ligue 
Scandinave (1872-75) parurent plusieurs ouvrages de 
polémique de T. H, Aschehoug, de l'ex-ministre 0. J. 
Broch (1867), du banquier Heftye (1873) et de Gam- 
borg (1874). Il n'existe pas en Norwège de traités et de 
précis d'économie, sauf un petit ouvra'ge populaire de 
H. Lehmann {Velstandslecre, 1874) qui accepte les 

29 



450 l'économie politique 

doctrines de Bastiat. Parmi les économistes actuels, en 
dehors de ceux que nous avons déjà cités, il faut men- 
tionner le directeur du bureau de statistique, A. N. 
Kyaer, qui a écrit un bon ouvrage sur la navigation 
{Biclnig til ùebjsnlngen of shibsfartens oehonomiske 
forhold, 1877). Un concours fut ouvert en 1876 pour 
une seconde chaire d'économie à l'université ; on choi- 
sit pour sujet le crédit et les banques. A ce concours 
prirent part Gamborg {Seddelbanken) , Kyaer {Om 
seddelbariker) et Ebbe Hertzberg (qui fut nommé , au- 
quel nous devons deux travaux très remarquables, 
publiés en 1877 sous le titre de : En kritisk Frems- 
tilling af Griuidsaetmingerne for Seddelbankers, et 
Uni Kredi tiens Begreb og Vaesen. Gamborg a écrit en 
outre une très courte dissertation théorique sur Tintérêt 
[Om renten af -penge^ 1870), Enfin, parmi les auteurs 
les plus récents nous devons signaler Morgenstierne et 
Jiiger, auteur d'une monographie déjà citée sur les 
théories du capital et de la rente dans Adam Smith. 

G. — Suède et Finlande. 

La Suède a, elle aussi, une littérature, qui remonte au 
milieu du siècle passé, sur l'organisation des manu- 
factures et sur des sujets généraux, dont les auteurs ont 
été d'ordinaire des professeurs de sciences camérales, 
qui acceptaient plus ou moins explicitement les idées 
des mercantilistes. 11 suffit de citer parmi eux A. Berch 
(m. 1771), très célèbre en son temps 'De fellcitate pa- 
ir iae j^er Oeconomiam proniovenda, 1731. — Inled-^ 
ning tilt allmanna Hushallningen, 1747). Ils sont 
tous inférieurs à A. Chydenius (1729-1803), auteur 
d'excellentes monographies qui défendent les théories 
libérales, développées plus tard par Smith {Poliiiska 
Skrifter, édités par E. G. Palmén, 1877-80). Nous 
trouvons plus tard à Upsal le professeur L. G. Rabe- 



DANS LES PAYS SCANDINAVES, ETC. 451 

nius, protectionniste, auteur d'un manuel [L'àrehok i 
National-Ekonomlen, 1829), auquel a succédé, quel- 
ques années plus tard, son fils Théodore, qui a écrit 
sur les dîmes (1856), la liberté industrielle (1867), le 
luxe (1873), et qui a traduit nos Eléments de finances 
(1882). Le professeur actuel D. Davidson s'est surtout 
occupé de science ; il a écrit sur la formation du 
capital, sur l'histoire de la théorie de la rente [Bidrag 
till Kapitabildningen, 1878. — Bidrag till joixWante- 
teoriens historia, 1880). La chaire de l'Université de 
Lund, qui est plus récente, est occupée dignement par 
le comte G. K. Hamilton, auquel nous devons quelques 
travaux sur le concept et le développement de l'éco- 
nomie C1858), sur la physiocratie (1864), sur la monnaie 
et le crédit [Ont jjenningar och kredit. IbBl), sur la 
question ouvrière {Om arbetshlassen, 1865), etc. 

Pour des raisons pratiques, on a beaucoup discuté en 
Suède la question des banques et celle du cours forcé, 
sur lesquelles nous possédons d'excellents travaux de 
Nordstrom (1853), de Skogman (1845-46), de J. M. 
Agardh (1865), de Leffler (1869), de Carlquist (1870, 
et aussi le très remarquable mémoire de Bergfalk sur les 
crises commerciales (1859). La science des finances n'a 
pas été négligée; nous citerons entre autres un ouvrage 
de CoUin (A fhandling om staisinkomsterna, 1816). 
On peut avoir une idée exacte des conditions de la 
science économique en Suède d'après le précis de 
G. Westman [Natioiialekonomiens Grunddrag, 1881- 
1885), destiné à l'enseignement secondaire, et celui 
de G. A. Leffler, disciple de l'école allemande, pour 
l'enseignement supérieur (Grundlinier LUI National- 
ekonomiken, 1881). 

La première place parmi les économistes de la Fin- 
lande appartient au professeur A. Liljenstrand, de 
l'Université d'Helsingsfors, qui, en dehors de quelques 



45"2 l'économie politique 

ouvrages moins importants (1851-57), a pulilié deux 
monographies sur l'association [System a.f Samfund- 
sehonoinins Liiror, 1860) et sur les conditions territo- 
riales de sa patrie (Finlands Jordnaturer, etc.. 1879). 



A. — Pologne et Bohême. 

Le comte Frédéric Skarbek (1792-1869), profcs.seur à 
Varsovie, estl'auteur de bons précis d'économie (18'20), 
d'administration (18"21) et de finance (1824), d'un dic- 
tionnaire (1828) et de deux traités d'économie pure et 
appliquée (1859-60). La traduction française du premier 
des précis indiqués [Théorie des richesses sociales, 
1829. Deux volumes) est souvent citée pour sa bonne 
analyse du phénomène de la circulation. Le manuel du 
négociant Sigismond Dangel [Ogôlne zasady ekononiii 
politycznéi, 1862) et les œuvres économiques et sociales 
fort appréciées de Joseph Supinsky (Lemberg, 1872. 
Cinq volumes) ne sont pas connues hors de la Pologne. 
Nous devons à Withol Zaleski, professeur à Varsovie, 
des œuvres statistiques et des monographies sur les 
rapports de l'économie et de la morale (1867), sur les 
sociétés ouvrières (1873), etc. Joseph Oczapowski, col- 
laborateur de la Reinie d'économie poliiiciue, profes- 
seur à Varsovie et ensuite à Cracovie, a écrit quelques 
travaux historiques, critiques et dogmatiques, d'après 
les théories de l'école allemande, qu'il a réunis dans un 
volume publié en 1889. Comme partisan de cette même 
école nous devons signaler le laborieux professeur 
de Lemberg, Léon Bilinski (né en 1846), quia écrit, en 
allemand, sur les impôts sur le luxe, (1875, sur les 
tarifs de chemin de fer (1875), sur la réforme des finances 
communales (1878) et, dans sa langue maternelle, 



DANS LES PAYS SCANDINAVES, ETC. 453 

quelques études sur l'impôt, sur la rente {Siudya nad 
podatkieni dochodowym, 1870), un manuel de science 
des finances [System nauki skarbowey , etc., 1876) 
et un grand traité d'économie [System ekonornji spo- 
lecznej, 1880-82. Deux vol.) qui a remplacé un autre 
précis du même auteur publié en 1873-74. 

Sur l'économie agraire ont écrit Soldraczinski, Rem- 
bowski, Skarzinsky, Stawisky ; sur le commerce et sur 
les banques, Falkenhagen-Zaleski ; sur les assurances, 
Mayzel ; sur les finances, le prince Lubomirski, Na- 
gôrny, etc. Les œuvres de Tengoborski, Cieszkowski, 
V. Miaskowski, Ochenkowski, écrites en français et en 
allemand, sont généralement connues. 

En langue bohème nous avons un précis de la 
science des finances du professeur J. Kaizl [Financni 
vêda, 1888) de l'Université de Prague. 

B. — Russie. 

Si on ne tient pas compte du Domstroi, qui est une 
compilation sur l'économie domestique de différents 
auteurs du xvi^ siècle publiée par Golochwastow (1849) 
et commentée par Nekrassow (1872) et par Briickner 
(1874), la littérature économique russe commence, 
dans la seconde moitié du siècle suivant, avec les ou- 
vrages de l'érudit mercantiliste serbe Krishanitsch 
(commentée par Bodenstedt) et avec le curieux ou- 
vrage intitulé Pauvreté et Richesse (1724) de Po.s- 
soschkow. autodidacte, paysan, commerçant, indu.s- 
triel, mort en prison en 1726, qui a développé, d'une 
façon très explicite, les idées restrictives qui ont in.spiré 
la politique économique de Pierre le Grand. 

A. Briickner, Iwaii Possoschkoïc, 1878. 

L'économie moderne pénétraen Paissie avecles leçons 
de Tretjiikow (1772;. les traductions de Smith (1802) et 



454 l'économie politiquk 

de Sartorius (1812), le précis de Schlôtzer (1805), mais 
surtout avec les œuvres déjà citées de Storch qui sont, 
dans leur ensemble, préférables aux traités de Bu- 
towski (1847), de Stepanow et de Tschivilew (1848), de 
Kamensky (1856) et au court précis de Vernadsky 
(1858). Il faut louer, sinon pour leur originalité, dû 
moins pour leur précision et leur clarté, les Principes 
d'économie de Gorlow (1859), auquel nous devons 
aussi le premier traité de Science des finances (1845). 
Mais l'œuvre la plus remarquable de cette période est 
certainement la belle monographie de Turguenew sur 
les impôts (Saint-Péterbourg, 1818.-2^ édit. 1819), qui 
discute à fond les questions les plus importantes et qui 
mériterait d'être traduite dans une langue plus familière 
aux économistes. 

Pour avoir une idée exacte des caractères, de la ten- 
dance et de l'importance des travaux d'économie poli- 
tique publiés en Russie, il ne faut pas oublier que, bien 
que cette science soit enseignée dans les Universités et 
qu'on en fasse des exposés populaires dans beaucoup 
de revues (Journal économique, Messager de l'Europe, 
Messager russe, Journal du ministère des finances, etc.) 
et en particulier dans le Magazine des sciences poli- 
tiques (1872 et suiv.), cependant les rigueurs de la 
censure préventive, notamment dans les trente années 
du règne de Nicolas, ont empêché beaucoup d'esprits 
éminents de s'occuper des problèmes de théorie pure 
et d'un grand nombre de questions d'application. C'est 
ce qui explique le fait singulier de l'abondance des 
ouvrages russes sur l'histoire des idées et des faits, sur 
la statistique et sur la législation comparée. 

Karatajew, Bibliographie des finances, du commerce 
et de Vindustrie, (1714-1879). S' Pétersbourg, 1880. 
ill donne les titres de plus de six mille ou- 
vrages). 



DANS LES PAYS SCANDINAVES, ETC. 455 

Ed. Berendts, Volks-iind Staatsivissenschafilichi' Ans- 
chauungen in RusslancL, etc. Saint Pétersbourg, 
1888. 

C'est à l'histoire des doctrines économiques que sont 
consacrés les ouvrag-es de Balugjenski (i806), de 
Masslow(1820) sur les systèmes d'économie, l'ouvrage 
un peu superficiel de Babst sur Law (1852), et les 
ouvrages iDeaucoup meilleurs de Geissmann sur la 
physiocratie (1849); de Muriaweff sur Turgot (1858i, de 
Zechanowsky sur Smith (1859), mais notamment les 
deux volumes de Janschull sur l'Histoire du libre 
échange en Angleterre (1876-78) et les recherches 
intéressantes de Briezky sur la théorie des impôts en 
France au siècle passé (1888), auxquelles se rattache un 
mémoire plus ancien d'Alexejenko sur les théories des 
impôts de Smith, Say, Ricardo, Sismondi et Stuart 
Mill (1870). 

Sur les faits économiques nous avons les monogra- 
phies sur l'histoire des finances en Russie d'Hage- 
meister (1833) et de Tolstoi (1842\ les monographies 
fort appréciées d'Ossokin sur les douanes intérieures 
(1850) et sur l'impôt des patentes (1856 etc. ; sur la 
législation fiscale comparée, le savant travail de A. Sa- 
blowski-Desatowski sur les finances prussiennes (1871), 
l'ouvrage, encore inachevé, de Kowalewski sur l'an- 
cienne juridiction des impôts en France (1870) et les 
essais de Ragosin sur l'impôt du tabac (1870) et de 
Lwow sur l'impôt des patentes (1879). 

Plus nombreuses et non moins importantes sont les 
publications de statistique économique, dont on trouve 
un compte rendu dans une savante monographie du 
professeur Jahnson, de Saint-Pétersbourg, qui nous l'a 
courtoisement communiquée (1880). Sur la statistique 
russe en général, en dehors de deux travaux de vulga- 
risation de Buschen (1867) et de Livron (1874) nous 



456 l'économie politique 

possédons une œuvre érudite et consciencieuse de 
Jahnson {Statistique comparée de ht Russie et des 
Etats del'Euro2)e occidentale, 1878-80. Trois volumes). 
La statistique agraire a été étudiée par Tchaslav^^ski, 
Orlow, Kablukow, ^^'ilson, auteur d'un Atlas très 
soigné (1869), et surtout par Yermolow [Mémoire sur 
la production agricole de la Russie, 1878). Comme 
complément aux ouvrages précédents nous pouvons 
citer les travaux de Werekha sur les forêts (1873), de 
Borkowski (1872), de Besobrasow(1870), de Jahnson et 
d'Orbinsky (1880) et de Fedorow (1888) sur le commerce 
des blés, et enfin ceux de Skalkowski etde Besobrasow 
sur l'industrie des mines. On n'a pas négligé non plus, 
malgré les difficultés inhérentes au sujet, la statistique 
des manufactures et du commerce. C'est aux manu- 
factures que se rapporte un excellent recueil de mo- 
nographies (1862-65) et le bel Atlas de Timirilsew 
(1870.-2'' édit., 1873); le.=! travaux d'Aksakow (1858) et 
de Besobrasow (1865) concernent le commerce et les 
foires. 

Un réveil notable des études économiques en Russie 
peut être constaté depuis 1865 ; il est dû en partie à 
l'abolition du servage et à la crise qui en a été 
la conséquence immédiate, à la réforme des impôts, 
à laquelle on a déjà consacré d'importantes études, 
à la multiplication des sociétés anonymes, en parti- 
culier pour la construction des chemins de fer à la fon- 
dation de la grande Banque d'Etat et à l'augmenta- 
tion correspondante du papier monnaie. La condition 
des paysans et delà propriété commune a été étudiée par 
Kaw^elin^ Pasnikow, Efïîmenko, Trirogow', Trylow, 
Skrebitzky, Iwanikow, ïhôrner, Wassilitchikow (1876), 
Sieber (1883) ; le crédit agraire, par Besobrasow (1861) 
et Chodsky; les caisses rurales de prêt, par Jakowleff, 
Koljupanow, Luginin ; les chemins de fer, par Zecha- 



DANS LES PAYS SCANDINAVES, ETC. 4o7 

nowesky, Golowatschow, Witto, J. S. Bloch, auteur 
d'un ouvrage statistique érudit mais peu critique 
(1878. Cinq volumes', et mieux par A. Tschuprow [Les 
chemins de fer. Moscou, 1875-78). disciple fervent de 
l'école allemande et partisan des chemins de fer d'Etat. 
Sur les sociétés anonymes nous avons les ouvrages de 
Tarassow et d'Issajew ^1877) et la monographie de 
législation comparée de Thorner (1871) ; les banques et 
la circulation ont été étudiées par Lamansky, Kulom- 
sins, Wreden, Schwaschenko (1880), Kaufmann, qui a 
écrit également sur les caisses d'épargne (1875). 

La science des finances est cultivée en Russie avec 
prédilection. Les leçons lithographiées de Besobrasow 
et de Lebedew, professeur à Saint-Pétersbourg et 
auteur d'une œuvre grandiose sur le Droit financier, 
celles de Miihlhausen, professeur à Moscou, beaucoup 
mieux que les manuels publiés par Lwow et par 
Patlaeffsky , ont contribué à en répandre la connaissance. 
Parmi les monographies on peut consulter les tra- 
vaux très savants de Janschull, professeur à Moscou, 
dont quelques uns ont été réunis en un volume (188 i), 
les travaux de Lebedew sur les impôts locaux 1886, 
d'Aleksejenko sur les impôts directs (1879 , de Ptu- 
kowskv sur les impôts personnels (I862i, de Tl^'irner 
sur l'impôt foncier (1860). de Sodoffsky sur l'impôt des 
maisons (1892), de Subbotin sur l'impôt sur l'indus- 
trie (^1877) et, d'une façon particulière, trois dissertations 
de Besobrasow et de Bunge, recommandables pour la 
profondeur des recherches et la connaissance parfaite 
de la législation et de la littérature économique. 

W. P. Besobrasow, Impôt sur les actes, 1864. — Les 
revenus publics de la Russie, 1872 (in Mémoires de 
l'Académie impériale de S' Pétershourg). 

IV. BuDge, Théorie du cré'lit. Kiew, 1852. — Le cours 
forcé en Russie, 1871. (Traduction de la mono- 



458 l'économie politique 

graphie de Wagner, avec une introduction et de 
savantes notes complémentaires). — Cfr. F. De 
Rocca, La circolazione moaetaria ed il corzo for- 
zoso in Russia. Rome, 1881. 

Aux controverses sur le libre-échange et la protection 
douanière ont pris part Bobrinsky, Kalinowshy, Wal- 
cker, Thorner, Bunge et Janschull ; sur la question 
ouvrière il y a des travaux de Nowosselisky (1881), 
d'Issajew ; sur la condition des paysans, de Nowitzky 
(1876), Sokolowsky (1878), Umantz (1884), Gregoriew 
(1885) et Kabliikow (1885). 

Parmi les monographies qui traitent de la sience pure 
nous citerons celles de Korsak sur les formes de l'in- 
dustrie (1861), et de Wreden sur la théorie des entre- 
prises (1873) ; celles de Wolkoff (1854) et de Fucbs sur 
la rente 1871), celle de Antonowicz (1877) et le travail 
plus important de Zaleski (1893) sur la valeur et l'excel- 
lent travail de Sieber sur la tbéorie de la valeur de 
Ricardo et de Marx (1885), fort loué par Loria. Le 
domaine entier de la science a été parcouru dans le 
grand traité d'Antonowicz (1886) et dans les traités de 
Wreden (1874 ; T édit. 1880), d'.hvanjkow(1885,-3'' édit. 
1891), de Tschuprow (1892), disciple de l'école alle- 
mande. Il faut louer les précis de Liliew (1860), de 
Bunge (1870), de L. W. Chodsky (1884,-2« édit. 1887), 
auxquels nous nous permettrons d'ajouter l'excellente 
traduction de nos Premiers éléments d'économie 
sociale a\ec un appendice biliographique du professeur 
Sokalsky de Charkow (1886). 

Aux provinces de la Baltique appartiennent l'histo- 
rien Al. Brilckner, auteur d'une monographie intéres- 
sante sur la monnaie [Kupfergeldhrisen, 1867), 
l'illustre auteur de la statistique morale, Alexandre v. 
Oettingen (né en 1827), le banquier Goldmann, qui 
a étudié le papier monnaie (Dsls russische Pajnergeld, 



DANS LES PAYS SCANDINAVES, ETC. 459 

1866); à la Courlande, le sociologue P. de Lilienfeld et 
Berens, qui a écrit sur la rente (1868) etc., etc. 



.^3. — HONGRIE. 

Le défaut de place et l'existence de deux bonnes 
histoires particulières nous permettent de ne donner 
que de rapides indications sur la littérature magyare et 
notamment sur son ancienne littérature. 

En dehors de l'ouvrage de Kautz (déjà cité), nous 
avons pu consulter; grâce à l'amabilité de i'au- 
teur, rexceliente esquisse historique de H. J. 
Biclermann, Das Studlum der politischen Oekono- 
mieund ihrer Hilfsivlssenschafien in Ungarn. Ka- 
schau, 1859 (n'est pas dans le commerce). 

La création d'une chaire de sciences camérales à l'Uni- 
VersitédeTyrnau(l760), transférée ensuite à Pesth, et à 
l'Académie deGranvaradino(1769), d'Agram(1772), etc., 
et la discussion d'importants projets de lois dans les 
assemblées politiques, auxquelles prenaient part des 
membres infkients de la haute aristocratie, ont réveillé 
l'intérêt public sur les questions économiques, malgré 
le peu de préparation scientifique et le peu de rensei- 
gnements positifs, par suite du manque de bonnes sta- 
tistiques. L'ouvrage de Sonnenfels, traduit en latin par 
Beke (1807-1808), a été obligatoire dans l'enseignement; 
les excellents ouvrages deHuber [Politia civitatis, 1829) 
•et de Henfner (Introductioin oeconomiam j)olitica.7n, 
1831), qui s'inspiraient des manuels allemands alors en 
usage, eurent moins de succès. 

L'illustre patriote comte Stephan Széchenyi a donné 
\ine forte impulsion aux études d'économie appliquée. 
Il est l'auteur de quelques brillantes monographies, 



460 l'économie politique 

écrites dans sa langue nationale et inspirées parles 
doctrines libérales, intitulées HitGl[Sur le crédit, 1830), 
Vilay [Lumière, 1831), Stadium (1833), A ketet népe 
[Le peu-pie oriental, 1841), etc., qui ont- provoqué des 
polémiques auxquelles ont pris part entre autres le 
comte Joseph Desewffy i^conservateur), auteur, lui aussi, 
d'une monographie sur le crédit (A Intel, 1831. -Tra- 
duction allemande. Kaschau, 1831). Par son influence 
et sa popularité, Széchenyi contribua à d'importantes 
réformes : abolition des entraves féodales et des mono- 
poles, amélioration des moyens de transport, diffusion 
du crédit, etc. Dans le même ordre d'idées nous pou- 
vons signaler les travaux de Csato sur l'économie en 
général (1835), de Gyôry sur l'influence des machines 
sur les salaires (1834) et sur les moyens de communi- 
cation (1835) ; Srânyi a écrit sur la dette publique et sur 
le papier monnaie (1834). 

La période suivante est remarquable par l'enthou- 
siasme soulevé par les œuvres de Frédéric List et par 
les aspirations vers un système restrictif, soutenues par 
la fameuse Association j)rotectrice (Védegylet) avec 
des exagérations telles qu'elle fut blâmée par List lui- 
même. Ces idées ont été reprises dans les ouvrages de 
Fényes, de Pusstai, Pulssky, dans les dissertations de 
Tréfort sur les systèmes d'économie (1843) et avec plus 
de modération dans l'ouvrage de Erdélyi intitulé Notre 
économie (Nerazeti Iparunh, 1843) et dans le savant 
et excellent précis de politique de Aug. Karvasy, pro- 
fesseur à Pesth, qui embrasse aussi l'économie et la 
science des finances [A politika Tudoniànyok, 1843! 
Deux vol., - '2" édit. 1845-47). Nous devons aussi à Kar- 
vasy, une étude critique sur la méthode historique dans, 
les études économiques (1855). On doit recommander les 
monographies de Gorové. de Brunneck, de Micskey, de 
Mészâros, de Korizmics, etc., sur la propriété foncière ; 



DANS LES PAYS SCANDINAVES ETC. , /i61 

celles de Erdélyi de Szokolay, de Simon ; sur l'indus- 
trie , les corporations, l'usure, celles de Focrarasy, 
Janko, Kôvats, Farkas, Csengery, Mandello sur le com- 
merce, le crédit et les banques; celles du comte Emile 
Deséwfly, de Kemény, de Fay, de Kritzbay, etc., sur la 
monnaie et les finances ; du baron Eotwôs, de Dere- 
sényi et de Karvasy sur le socialisme. 

Parmi les contemporains les plus remarquables nous 
citerons : le très savant professeur Julius Kautz (né 
en 1829), gouverneur de la banque austro-hongroise, 
élève de Roscher; le très actif professeur Bêla Fôldes 
(Weiss), auteur de différents mémoires, écrits en alle- 
mand et en hongrois, et d'un précis d'économie poli- 
tique (1881) ; Mariska et Matlekovits, auxquels nous 
devons deux traités de science financière ; Lôniay qui a 
écrit à plusieurs reprises sur la question des banques ; 
Gyorgy, Hegedus, etc. Il faut louer en particulier les 
œuvres remarquables et très connues de Matlekowits, 
la plupart écrites en langue allemande ; on connaît 
également les études (publiées en France) de Horn, sur 
les banques. 

G. Kautz, Nemzetgazdasag es Pénzûgyian. Budapest, 
1864. Deux vol.-5« édit., 1890. — D'aulres mono- 
graphies sur l'histoire des métaux précieux 
(1877), sur la question monétaire (1881), etc. 

Bêla Fôldes, ^4 nemzetgazdasagtan es pénzûgyian l,è- 
zikonye, 1881.-2'= édit., 1883. 

W. Mariska, Pénzûgyian, 1871. — A. Matlekowits, 
Pénzûgyian, 1876. 



CHAPITRE XIV 
L'ÉCONOMIE POLITIQUE AUX ÉTATS-UNIS 



II pourrait sembler à première vue que les conditions 
physiques , sociales et politiques des Etats-Unis de 
l'Amérique du Nord, et le développement colossal de 
leur richesse, de leur culture et de leur puissance ont 
amené des progrès non moins signalés dans la sphère des 
investigalions économiques. L'immense extension du 
territoire disponible, le rapide accroissement de la po- 
pulation et du capital, le taux élevé des salaires et des 
profits, le développement gigantesque des moyens de 
communication, les changements continuels dans le 
système des monnaies et clés banques, la succession 
de tarifs plus ou moins libéraux ou restrictifs, les ten- 
tatives de tout genre en matière d'impôts, l'augmenta- 
tion menaçante de la dette fédérale et la rapidité non 
moins merveilleuse de son extinction, le contraste entre 
les intérêts manufacturiers du Nord, adversaires de 
l'esclavage et partisans de la protection, et les Etats 
agricoles du Sud, favorables au travail servile et à la 
liberté du commerce, sont des faits de grande impor- 
tance qui ont été Tobjet d'excellents travaux historiques 
et statistiques, très instructifs même pour l'Europe. 

A. S. Bolles, Indvstrial history of ihe United States, 

3« édit., Norwich, 1879. 
W. G. Sumner, A history of american currency. New 

York, 1878. 



AUX ÉTATS-UNIS 463 

E. J. James, S/wrfjV'H ûberden Amerikanischen Zollia- 

rif. Jena, 1877. 
W. G. Sumner, Lectures on the history of protec- 

tion, etc. New-York, 1877. 
A. S. Bolles, The financial history of the United States 

from 411 i la 4860. New-YorA-, 1879-83. Deux 

volumes. 
E. G. Bourne, The history of the surplus revenue of 

4831. New-York, 1885. 

Mais, pour de multiples raisons, le progrès de la 
science n'a pas marché d'un pas égal à celui des ri- 
chesses et des institutions publiques et privées. Les 
conditions tout à fait particulières des Etats-Unis enle- 
vaient, tout d'abord, toute apparence de fondement au 
principe de l'universalité des lois économiques, pro- 
clamé par l'école classique. L'excès de la population, la 
loi des revenus décroissants, la théorie de la rente, le 
paupérisme, étaient des phénomènes auxquels on ne 
prêtait généralement aucune foi, et que certains consi- 
déraient comme possibles mais sans importance pra- 
tique. Les questions qui s'agitèrent à plusieurs reprises 
entre les partisans et les adversaires de l'eslavage, les 
protectionnistes et les libres échangistes, les monomé- 
tallistes et les bimétallistes, les partisans de l'unité et 
ceux de la pluralité des banques, les défenseurs et les 
adversaires du cours forcé, des impôts directs et des 
impôts indirects, du maintien ou de l'extinction des 
dettes, ont été l'occasion d'un très grand nombre d'ou- 
vrages, scientifiquement sans importance, parceque les 
raisons économiques étaient subordonnées aux buts des 
partis politiques, et formaient autant d'armes dont se 
servaient les fédéralistes et les antifédéralistes, les ré- 
publicains et les démocrates, pour se disputer le pouvoir, 
tout en combattant sans conviction profonde les opinion.s 
de leurs adversaires. Daniel ^^'ebster, qui se déclarait 
l'ennemi de toute théorie, fut d'abord libre échangiste^ 



464 l'économie politique 

puis protectionniste afin de suivre, en sens inverse, les 
changements de son adversaire Calhoun. On sait éçrale- 
ment que l'institution des banques nationales, due à 
Chase, contrôleur de la trésorerie au moment de la 
guerre civile, fut inspirée avant tout par des raisons 
financières. Cependant, quelques éminents hommes 
d'Etat, comme Jefferson, Madison, Sherman, Garfield, 
et surtout Ilamilton, se sont occupés sérieusement des 
problèmes économiques, et ont montré des aptitudes 
remarquables pour les résoudre. Nous devons égale- 
ment à des fonctionnaires instruits et zélés d'excellents 
travaux sur d'importantes questions spéciales. Il suffira 
de citer ceux de Quincy Adams, Lee, Gouge. Gallatin, 
et ceux de D. A. Wells sur les réformes fiscales et 
douanières. 

John Quincy Adams, Report iipon weights ami mea- 
surea (1817). Washington, 1821. 

H. Lee, Report of a Committee, etc. Boston, 1827 (dé- 
fense du libre échange). 

W. M. Gouge, A short history of paper money and 
bankhig, etc. Philadelphia, 1833. 

Alb. Gallatin, Considérations onthe currency andhan- 
king System, 1831, et d'autres écrits réunis dans 
le vol. ni de ses œuvres, éditées par H. Adams 
en 1879. 

L'enseignement de l'économie dans les Collèges et 
dans les Univer.sités, qui allaient se multipliant grâce 
à d'abondantes donations privées, a été donné, pendant 
plusieurs décades et encore aujourd'hui, presque exclu- 
sivement par des ministres des différentes sectes reli- 
gieuses, sans l'aide du gouvernement et au milieu de 
l'indifférence générale. Il n'existe qu'unpetit nombrede 
manuels, sans originalité, qui n'ont pas éveillé l'atten- 
tention des savants étrangers qui, jusque il y a quel- 
ques années, admiraient les œuvres juridiques remar- 



AUX ÉTATS-UNIS 465 

quables de Story et de Kent, mais qui ignoraient que 
TAmérique avait des économistes en dehors de Carey 
■et de George, tous deux étrangers à l'enseignement et 
qui ne sont pas, à vrai dire, des hommes de science. 

Nous ne croyons donc pas inutile de donner quelques 
indications sur les sources ; nous nous servirons des 
renseignements que nous ont donnés White, Dunbar, 
Walker, Sumner, Newcomb, Laughlin, Patten, Clark, 
Ely, Andrews et certains autres de nos éminents collè- 
gues. 

Cfr. S. A. Aliibone, Critical dictionanj of english 
iderature,etc. Philadelphia, 1878. Trois volumes. 
Supplément (de G. Forster Kirk) 1891. Deux 
volumes. — Ch. F. Dunbar, Economie science in 
America (in North American Revieiu. Vol. CXII. 
Boston, 1876). — Th. E. Clifïe Lesiie, Poliiical 
Economy in the United States, (in ForlnightUj Re- 
view, n° 203, octobre 1880). 

Nous avons largement puisé dans l'excellent travail 
manuscrit intitulé Studies historical and critical on 
the development of the économie theory in America 
{Lipsia, 1890) qui nous a été aimablement prêté par son 
auteur, le D"" H. F. Furber, de Chicago; il manque en- 
core à ce travail deux chapitres sur les publications de 
ces dernières années. 

§ 1. — l'école nationale et lecole cosmopolite 

Benjamin Franklin (1706-1790), l'auteur de la Science 
du bonhomme Richard, est le plus ancien économiste 
pratique des Etats-Unis ; nous avons déjà cité (p. 182) 
son opuscule sur la population. Dans d'autres travaux 
il a combattu l'esclavage, défendu le papier monnaie ; 
il voit dans le travail la mesure de la valeur, etc. Après 
lui viennent Dickinson [Letters to a gentleman, 1765), 

30 



■46G l'économie politique 

qui a des idées correctes sur le commerce et sur la mon- 
naie, mais surtout Webster, vigoureux adversaire du 
cours forcé. 

B. Franklin, A modest inqviry into the nalwe ami 
necessity of a paper currency, 1729. — Principles 
of Irade, 1774, et d'autres travaux réunis dans 
le second volume de ses œuvres éditées par J. 
Sparks. Boston, 1840. (Cfr. Rich. Hildebrand, 
FranUUn ah Xationalôkonom. (in Jahrbûcher fur 
NalionaVôkonomie . Jena, 1863). 

Pelatiah Webster, PoUtical essays on the nature and 
opérations of money. Philadelphia, 1791. 

La première place appartient, parmi les publicistes 
américains du siècle passé et peut-être encore de notre 
siècle, à Tillustre chef du parti fédéraliste Alexandre 
Hamilton (1757- 1804), auteur de rapports officiels mémo- 
rables sur le crédit public, les banques (1790), les mon- 
naies, les manufactures (1791), dans lesquels il défend 
le bimétallisme, la création d'une banque fédérale uni- 
que de circulation et la nécessité de droits protecteurs 
modérés pour les industries naissantes, avec des argu- 
ments qui diffèrent peu de ceux des partisans du fair- 
ira.de, et sans tomber dans les exagérations des protec- 
tionniste.? ab.solus. 

A. Hamilton, Works. Xew-York, 1855. Quatre vo- 
lumes. — Cfr. Shea, Life and epoch of A. Hamil' 
ton, 1879. 

Daniel Raymond {Thoughts on jjolitical economy, 
1820,-2" édit., 1823) est le premier qui ait exposé les 
théories nationales et protectrices, in.spirées en grande 
partie par la haine contre l'Angleterre. Il défend la 
liberté économique à l'intérieur mais non pas à l'exté- 
rieur, en s'appuyant sur la célèbre distinction faite 



AUX ÉTATS-UNIS 467 

par Lauderdale et par Ganilh entre l'économie privée 
et l'économie publique. Des idées analogues se retrou- 
vent dans Phillips {Manual of political economy, 
1831) et dans Simpson [The working man's manual, 
1831) ; ces ouvrages sont pleins d'invectives contre les 
Anglais, et Colton (Public economy ofthe United Sta- 
tes, 1848) va même jusqu'à affirmer que Smith, Ri- 
cardo et Malthus étaient payés pour ruiner les autres 
nations par le libre échange. Une certaine notoriété 
s'est attachée à Alexandre Everett, qui, dans ses News 
ideas on population (1833) combat Malthus en lui 
attribuant d'étranges erreurs et en soutenant que l'aug- 
mentation de la demande de travail et du taux des sa- 
laires est parallèle à celle de la population. Les idées 
restrictives ont été défendues, avec beaucoup plus de 
sens, par John Rae, émigré écossais dans le Canada 
(Some new principles on the subject of political eco- 
nomy . Boston, 1834), qui chercha à réfuter la théorie de 
la production de Smith, et qui tît cependant de bonnes 
observations, acceptées par Stuart Mill, sur l'accumu- 
lation du capital. Plus récemment le professeur F. Bo- 
wen, le meilleur écrivain de cette école, a défendu le 
hanking principle ; il n'admet ni le fonds des salaires, 
ni la rente ; il nie la valeur pratique des doctrines de 
Malthus, parce qu'en Amérique le cultivateur est pro- 
priétaire et l'ouvrier capitaliste, et il délend un protec- 
tionnisme modéré pour utiliser les richesses minérales 
et provoquer la naissance d'industries variées. Le protec- 
tionnisme trouve encore un défenseur dans Stephan 
Colwell, le commentateur de List (1856) et l'auteur 
d'une analyse pénétrante du mécanisme des paye- 
ments, dans laquelle il combat le papier monnaie et 
demande que les banques ne soient pas obligées de 
rembourser les billets avant l'échéance des traites es- 
comptées. 



468 l'économie politique 

Francis Bowen, Principles of poUtical économe/. Bos- 
ton, 1856. Refait sous le titre American poli licaù 
economy, 1870. — S. Colwell, Ways and means of 
paymerii. Philadelphia, 1859. 

Dans les écoles, ce sont les doctrines anglaises qui 
dominent : importées en Amérique grâce à de nom- 
breuses réimpressions de Smith (1789, 1811, 1818, etc.) 
et de Ricardo et à la traduction de Say faite par Biddle ; 
commentées, dans le sens d'un individualisme extrême, 
dans les écrits de Thomas Cooper (loués d'une façon 
exagérée par Mac CuUoch) et dans ceux de François 
Wayland, remarquables pour leur clarté mais sans ori- 
ginalité, et encore employés dans quelques collèges, 
grâce aux utiles corrections de Chapin. Les éléments 
de Wilson (1839) et les traités de Potter (1841) et de 
Opdyke (1851), tous deux anti-malthusiens, eurent 
moins de succès. On a également déjà oublié le traité 
de Vethake [Principles of political economy, 1838, 
2^ édit. 1844), plus profond, mais obscur et prolixe, qui 
admet, en cas de guerre, quelques exceptions au libre 
échange. 

Th. Cooper, Lectures on ihe éléments of poUiical eco- 
nomy. Colombia, 1826.-2« édit., 1829. 

Fr. Wayland, The éléments of political economy. Bos- 
ton, 1837. — Recast by A. L. Chapin. New-York, 
1881. 

A. L. Chapin, First principles of political economy, 
1881. 



9 



OPTIMISME RESTRICTIF ET OPTIMISME LIBERAL 



Le chef de ce qu'on appelle l'école de Pensylvanie, 
qui n'a pas simplement nié les théories anglaises 
mais s'est risquée avec beaucoup d'audace mais peu 



AUX ÉTATS-UNIS 469 

de succès, à en émettre de nouvelles, est le célèbre 
Henri Charles Carey (1793-1879). C'est un écrivain fé- 
cond, convaincu, ingénieux, et en partie original, mais 
prolixe, et, comme tous les autodidactes (y compris 
George), sans aucune connaissance des méthodes scien- 
tifiques. Il a débuté par un essai sur les salaires (1835) 
dans lequel il combat le pessimisme qu'il croit inhérent 
à la doctrine du fonds des salaires. Dans son économie 
jyolitique (1838) il expose la théorie de la valeur déter- 
minée par le coût de reproduction, et il en déduit une pré- 
tendue loi de la distribution des richesses par laquelle 
il oppose à l'augmentation simplement ab.solue du pro- 
fit l'augmentation absolue et relative des salaires, et 
par conséquent l'amélioration nécessaire et continue de 
la condition des ouvriers. Dans son Crédit System 
(1838) il a étudié les effets de la rareté de l'argent; 
dans Past, présent and future (1848) il abandonne les 
idées libérales, qu'il avait d'«abord professées, combat 
avec plus d'énergie Ricardo et Malthus et, partant de la 
fameuse théorie de l'ordre de culture des terres, il en 
déduit comme corollaires les lois fausses des revenus 
croissants et de l'augmentation plus rapide du capital 
que de la population. Après avoir exposé ses idées sous 
une forme populaire {Harmony of interests, 1850), il 
a fait une exposition plus large de son système dans la 
Science sociale (1858), qui est son œuvre principale; il 
y a affirmé l'idée de l'identité providentielle des lois 
cosmiques et des lois sociales, qu'il a développée plus 
complètenient.dans une autre monographie [Unity of 
law, 1872). pleine d'erreurs de physique. Les théories 
de Carey, magistralement réfutées par Lange en ce qui 
concerne la méthode (J. Stuart Mitl's Ansicliten ûber 
die sociale Frage, 1866) et rapprochées du mercanti- 
lisme par Held, ont trouvé dans Diihring un défenseur 
sophistique et absolu [DieVerkleinerer Carey's, 1868) ; 



470 l'économie politique 

elles ont trouvé des apolog-istes plus modérés, qui les ont 
acceptées en restant fidèles au libre échange, dans Fer- 
rara {Introduzione au vol. XIII, série 1, de la Blblio- 
teca deir Economista, (1853) et dans Wirth (1863). 

H. Carey, Principles of poUtical economy. Philadel- 
phia, 1837-40. Trois volumes. Trad ital. clans le 
volume cilé de la Blblioteca dell' Economista. — 
Principles of social science, 1858-59. Trois volumes 
(résumés par Miss K. Mac Kean, sous le titre de 
Manualof social science, 1864, réimprimé en 1879). 
Trad. frann., par Saint Germain-Leduc et Aug. 
Planche, 1861. — Miscellaneous Works, éditées par 
son neveu H. Carey Baird, 1880. 

Voir sur Carey : W. Elder, A memoir of H. C. Carey, 
1880. — J. W. Jenks, H. C. Carey als Xadonal'ùko- 
nom. Jena, 1885, et l'article deLexisdans VUand- 
wôrterbuch der Staatswissenschaften. Vol. II, pag. 
808. 

Evariste Peshine SmilTi est le plus original des dis- 
ciples de Carey, notamment dans sa théorie de la popu- 
lation qu'a acceptée le maitre ; Elder est ingénieux et 
brillant, mais parfois inexact et infidèle ; Ellis Thomp- 
son leur est supérieur par sa connaissance très étendue 
de la littérature ; Horace Greeley (E-s^ays, 1869) a une 
valeur moindre. Hors de Pensylvanie, W. D. Wilson 
'{First principle.-^, 1875, réimprimés en 1879) cherche à 
combiner les théories de Carey avec celles de Malthus ! 

E. Peshine Smith, Manual ofpolitical economy. New- 
York, 1853. — Trad. franc, de C. Baquet, 1854. 

W. Elder, Questions of the day. Philadelphia, 1871. 

Rob. Ellis Thompson, Social science and national eco- 
nomy, 1875. — Eléments of polit ical economy, 1882. 
— Protection to home industry, 1886. 

Les professeurs Ferry et Sturtevant sont plutôt des 
disciples de Bastiat que de Carey. Libre-échangistes, 



AUX ÉTATS-UNIS 471 

ils sont persuadés que la concurrence fait les prix 
justes, et ils ne croient pas à une augmentation exces- 
sive de la population. Perry combine les doctrines de 
Bastiat avec celles de Macleod ; il appelle l'économie la 
science de la valeur ; il croit que le concours productif 
de la nature est gratuit ; il n'admet pas la rente, bien 
qu'il accepte la loi des revenus décroissants. Il est, en 
outre, l'ennemi des banques de circulation, et il est 
favorable aux droits de douanes fiscaux, pourvu qu'ils 
soient spécifiques et non ad valorem. Sturtevant expose 
des doctrines presque identiques, mais il est moins pro- 
lixe et plus concis dans ses déOnitions. 

A. Latham Perry, Eléments of politkal economy. 
New-Vork, 1866. -20« édit. sous le titre de Prin- 
ciples, 1891. — Introduction to political economy, 
1877.-3'= édit.., 1882 (Ne contient que les théories 
les plus générales sur la valeur, la production, 
le commerce, la monnaie, le crédit et l'impôt). 

J. R. Sturtevant, Economies or ihe science of ivealih. 
New-York, 1877. Réimprimé en 1881. 



§ 3. — l'école classique 

Vers le milieu du siècle, après la réforme des tarifs 
douaniers, le sub-treasure bill et la publication du 
traité d'économie politique de Stuart Mill, l'école clas- 
sique devient prédominante parce que les vieilles ques- 
tions, et notamment celle de l'esclavage, ont disparu 
depuis la fin des guerres civiles. Il n'y a plus à lutter 
que contre les partisans de Carey, qui veulent perpétuer 
les institutions nées des nécessités de la guerre, c'est- 
à-dire les banques nationales, le papier monnaie et la 
dette fédérale. 

Le précis d^économie politique du professeur Bascom 
a joui pendant quelques années d'une grande faveur. Il 



472 l'économie politique 

suit les doctrines de Mill, qu'il a exposées avec beau- 
coup de clarté. Il est partisan du monométallisme^ 
adversaire des banques d'émission, et il veut rempla- 
cer les billets par des certiflcats payables en or, con- 
servé comme réserve. On retrouve ces mêmes doctrines 
exposées, mais avec moins de netteté, dans la Science 
de la richesse de Amasa Walker, qui s'occupe égale- 
ment des questions monétaires et fiscales. Il attaque, 
lui aussi, la législation des banques de 1863 et les 
dépôts permanents auxquels il attribue la crise de 1873, 
et il demande l'extinction rapide de la dette publique. 
A la différence de Bascom, il n'accepte pas la doctrine 
de Malthus. 

John Bascom, Political economy. Andover, 1860. - Ré- 
imprimé en 1874. 

A. Walker, The science of ivealih. Boston, 1866.- 
5« édit., Philadelphia, 1872. 

Le général François Amasa Walker (fils), président 
de rinstitut polytechnique de Boston, est un esprit 
beaucoup plus distingué. lia publié, en 1874, un Atlas 
statistique des Etats-Unis, et il a dirigé avec compé- 
tence le recensement de la population en 1870 et en 
1880. Il est l'auteur d'un grand nombre de monogra- 
phies, dont les résultats sont condensés dans son excel- 
lent traité [Political economy. New- York, 1883-2'' édit. 
1887), qu'il a lui-même résumé plus tard [A brief text- 
book, 1885) et réduit enfin à des proportions encore 
moindres {First lassons, 1889). Son travail spécial le 
plus important est celui qu'il a consacré au salaire [The 
wages question, 1876. Nouvelle édit., 1891). Il distingue 
nettement l'entrepreneur du capitaliste, il décrit leurs 
fonctions, combat la doctrine du fonds des salaires, et 
défend ingénieusement cette thèse, que le salaire, bien 
qu'il soit quelquefois anticipé, est, en réalité, le ré- 



AUX ÉTATS-UNIS 473- 

sidu de la valeur du produit d'où l'on a déduit les inté- 
rêts et les profits. Dans son œuvre sur la monnaie 
{Money, 1878. Nouv. édit.. 1891), résumée dans Mojiey 
trade and iiidustry (1879), il défend le bimétallisme 
international ; il n'a que peu de sympathie pour la cir- 
culation mixte. Son petit volume sur la rente foncière 
{Land and its rent. Boston, 1883) ne s'éloigne pas des 
doctrines reçues ; il y réfute victorieusement les objec- 
tions de Carey, de George, de Leroy-Beaulieu. Dans son 
traité d'économie, il distingue rigoureusement la science 
pure de la science appliquée ; il fonde la valeur des 
richesses (y compris la monnaie) sur l'offre et sur la 
demande, tout en reconnaissant l' influence du coût et 
celle du degré final d'utilité ; il pense que le proprié- 
taire de mines reçoit, outre la rente, une compensation 
pour l'épuisement du sol; il a donné, enfin, d'utiles 
développements sur les questions de commerce, de 
monnaie, de banque, sur le socialisme et la condition 
des ouvriers. 



§ 4 . — HENRI GEORGE 

Cet ingénieux écrivain, universellement connu, mais 
apprécié de façon très opposée par des juges peu com- 
pétents ou passionnés, est né à Philadelphie, en 1838 ; 
il a été typographe à San-Francisco en 1857, et il a 
abandonné à plusieurs reprises cette profession pour 
devenir marin, mineur, journaliste et fonctionnaire 
public, jusqu'au moment où, établi à New-York, il s'est 
enrichi par le .succès extraordinaire de ses œuvres. Il a 
développé dans .son livre fameux Progress andpoverty 
(San Francisco, 1879) les idées ébauchées dans l'opus- 
cule Our land and land policy (1871) ; il en a fait en- 
suite application à l'Irlande [The irish land question^ 



474 l'économie politique 

1881); ily apeuajoutédanssesSociaZp?'o6Ze7?2s(1884) ; 
il a défendu habilement le libre-échance {Protection 
and free trade, 1886), et il a enfin publié une critique 
de l'Encyclique Rerum novarutn {The condition of 
labour, 1891.;! 

George est un des principaux partisans du collecti- 
visme agraire, que combattent vivement les écono- 
mistes et les autres socialistes. Il reconnaît la produc- 
tivité du capital et. en particulier, celle des machines ; il 
défend l'intérêt et le profit, et il nie qu'il y ait conflit 
entre le capital et le travail ; il combat cependant la 
théorie de Malthus et la loi des revenus décroissants, et 
il accepte, sans s'apercevoir de la contradiction , la 
théorie de la rente de Ricardo et celle du salaire de 
Walker, dont il exagère les conséquences. Ennemi trop 
ardent de la propriété foncière, qu il considère comme 
attentatoire au droit naturel et inaliénable de tous les 
hommes à la terre, il soutient que l'accroissement de la 
rente et le monopole des propriétaires sont la cause des 
crises industrielles, de la baisse des intérêts et des 
salaires, et par conséquent du paupérisme. Il repousse 
l'intervention directe de l'Etat pour fournir du travail 
aux ouvriers, mais il propose comme remède aux maux 
actuels la confiscation de la rente {unearned incré- 
ment) par le moyen d'un impôt unique, sans aucune 
indemnité pour ceux qui resteraient nominalement pro- 
priétaires, et il ne doute pas que de cette façon lEtat 
aurait un revenu plus que suffisant pour venir en aide 
au petit nombre de pauvres qui subsisteraient après 
que la hausse des salaires et des profits, conséquence de 
l'abolition de la rente, aurait assaini les plaies sociales. 
La sincérité des convictions, le tableau exact de l'état 
des pays nouveaux et, en particulier, de la Californie, la 
vivacité du style, coloré par des images souvent heu- 
reuses, expliquent suffisamment le brillant succès de 



AUX ÉTATS-UNIS 475 

"son Progress and poverty, plein d'étranges contra- 
dictions, d'erreurs matérielles et de faux raisonnements, 
qui révèlent à chaque page le manque d'une instruction 
%scientifique. 

Cfr. sur George, en dehors des comptes rendus de 
Wagner et de Schmoller, et des critiques som- 
maires de Fawcett [State sorjalism, 1883), de Sa- 
muel Smith [The nationalisation of ihe land, 1884), 
de M. L. Scudder [The labor-value falîacy. Chi- 
cago, 1886) : H. Rose, Henry George. London, 
1884. — V. H. Mallock, Property and progress, 1884. 

— W. Hanson, Fallacies in Progress and Poverlij. 
New-York, 1884. — M. J. Pauw van Wieldrecht, 
Beoordeeling van H. Qporge, Voruitgang en Ar- 
moede. Utrecht, 1885. — D'Aulnis'de Bourouill, Het 
hedendagsche Socialisme, 1886, pag. 182 et suiv. 

— A. Sertorius Freih. von Waltcrshausen, Der 
moderne Socialismus in den Vereinigten Staatrn. 
Berlin, 1890, pag. 329 et suiv. — S. Cognetti de 
Martiis, Il sociaiisnio negli Siaii Uniti. Torino, 
1891, pag. 257 et suiv. — John Rae, Contemporary 
socialism, 1891, pag. 441 et suiv. — A. Menger, 
Das Recht an den vollen Arbeitsertrag. Stuttgart, 
1891, pag. 147 et suiv. 



§ 5. — LES MONOGRAPHIES. 

Parmi les nombreuses monographies sur la monnaie 
•et les banques, citons : Condy Raguet, On currency 
and bcinking (1839); J. S, Gibbons, The banks of New 
Foî'fe (1858); H. R. Lindermann , Moîiey and légal 
tender (1877); G. Mac Adam, An alphabet in finance 
(1880); J. G. Knox, United States nofe.s(1884) ; et 
spécialement l'ingénieuse défense du bimétallisme, 
par S. Dana Horton (Sylver and gold. Nouvelle édi- 
tion, 1877. The Silver pound, 1888. SilverinEuropa^ 
1890). 



476 l'économie politique 

Parmi les proLectionnistes, nous mentionnerons : 
ErasteB. Bigelow, Tariffquestion{\SQ'2),-Tariff2Dolicy 
(2''édit. , 1877j; G. B. Stebbin, American 2)rotectionist 
inanudil (1883). Parmi les libre-échangistes : W. M. 
Grosvenor, Does protection protect? (1876); les nom- 
breux opuscules de David A. Wells {Practical écono- 
mies, 1882); J. Butts, Protection and freetrade (1875), 
et enfin l'histoire de J. D. Goss (History of the tariff 
administration in the United States 1891). qui est 
également l'auteur d''une bonne monographie sur l'a- 
mortissement de la dette publique {Sinking fiinds, 
1892). 

Nous devons un manuel pratique de statistique à 
G. V. Pidgin [Practicat Statistics. Boston, 1888) et 
quelques travaux sur la question agraire à Cox {Free 
lancl and free tracle, 1881], à Sato {History of the land 
question, 1886\ à Allinson et à Penrose (Ground 
rents in Philadelphie, 1888J, à Cheyney, ete. Il existe, 
sur la science des finances, des travaux de : H. White, 
qui a fait des adjonctions précieuses à la traduction de 
nos Premiers Eléments {Taxation. New- York, 1888); 
F. K. Worthington, H istorical sketch of the finances 
of Pennsylvania (1877) et J. Chr. Schwab, History 
ofthe New York property-tax (1890). 

Les publications sur la question ouvrière sont, comme 
cela est naturel, très abondantes. Nous nous conten- 
terons de citer l'ouvrage de Mac Neill , The labor mo- 
vement (1887) et celui de G. Gunton, Principles -of 
social économies inductively considered (New- York, 
1891), dans lequel il a fondu son précédent ouvrage, 
{WeaWi and progress). Sur le travail des enfants, 
nous avons les travaux de W. F. ^^'illoughby et Miss 
Clara de Graffenried (1890); sur l'arbitrage et la conci- 
liation, ceux de J. D. Week, Labor différences and 
their settlement (1886); sur la coopération : Alb. Shaw, 



AUX ETATS-UNIS 477 

Coopération in a western city, A. G. Warner, Three 
fcLses of coopération in the We.si(l887,. E. W. Bemis, 
Coopération in New England (1886), Ch. Bernard, 
Coopération as a business {[881], et enfin sur la parti- 
cipation : N. P. Gilman, Profit sharing (1889). 

La littérature sur l'histoire du communisme et du 
socialisme n'est pas moins riche. Au point de vue cri- 
tique, il faut recommander le livre de M. Th. D. AVool- 
sey, Cominunistn and Socialism ;New-York, 1880;; 
sur l'histoire du communisme en Amérique, nous pos- 
sédons les travaux de Noyés 1 1870, , de Nordhoff (1876), 
et de H. A James (1879), etc. Pour connaître la condi- 
tion des classes ouvrières, nous pouvons consulter le 
rapport de M. Young (Labor in Europe and America^ 
1876), et les rapports ultérieurs et de beaucoup préfé- 
rables de l'éminent statisticien Caroll D. A\'right, di- 
recteur du bureau central de la statistique du travail 
à Washington. 



§ 6. — l'état actuel. 

G. Cohn, Die heutige NationaVùkonomie in England 
und America {in Jahrbuc h de Schmoller. 13" an- 
née, vol. III, 1889, pp. 1-36). 

L'augmentation du nombre des universités, la fon- 
dation de nouvelles chaires d'économie et même de 
facultés distinctes d'administration (New- York et Phi- 
ladelphie, etc.), la création de V American Economie 
Association (1885), la publication de revues spéciales 
{1886-1889), les recueils d'excellentes monographies, 
les polémiques suscitées par les publications de beau- 
coup de jeunes professeurs qui ont suivi les cours des 
Universités allemandes, et en particulier de TUniversitc 



478 l'économie politique 

de Halle, l'influence de professeurs plus expérimentés; 
parfaitement au courant de l'état de la science en 
Allemagne, n'en suivant pas aveuglément le courant 
en ce qu^il a de trop exclusif, ce sont là les faits prin-^ 
cipaux qui expliquent les progrès que l'économie a 
faits dans ces dix dernières années en Amérique et 
la naissance d'un noyau d'éminents écrivains dont le 
talent, la science et l'activité peuvent être mis en pa- 
rallèle avec ceux des meilleurs savants de lEurope. 

Ce qui caractérise l'école que nous qualifierons de 
germano-américaine , c'est sa division réelle , bien 
qu'elle n'ait été ni reconnue, ni jusqu'ici signalée, en 
deux groupes très différents entre eux. Au premier 
appartiennent ceux qui accordent la plus grande im- 
portance à la méthode inductive , aux recherches histo- 
rico- statistiques, et qui laissent de côté, comme vieillies, 
les recherches de la science pure. Le partisan le plus net 
de ce courant est l'infatigable professeur Richard T. 
Ely, de l'Université de Baltimore, érudit mais quelque- 
fois négligent. 

Richard T. Ely, Frenchand german socialism, 1883. — 
2'he past and présent of political economy, 1884. — 
Récent american socialism, 1885. — The labor mo- 
vement in America, 1886. — Froblems of to-day^ 
1888. — Taxation in American States and Cities, 
1888. — An introduction to political economy, 1889> 
(Refait sous le titre : Outlines of political eco- 
nomy, 1893). 

Le même ordre d'idées est suivi par le professeur 
Edmond J. James (Philadelphie), qui a écrit sur le mo- 
nopole du gaz (1887), sur les chemins de fer (The 
railway question, 1887), sur la question monétaire 
(1888), par le professeur J. W. Jenks iBloomington), 
critique de Carey, auteur de quelques monographies, 



AUX ÉTATS-UNIS 479 

par exemple, sur la législation des routes (1888); Falk- 
ner (Philadelphie) , traducteur de la statistique de 
Meitzen. Un peu plus modérés sont les deux profes- 
seurs de l'Université de Colombie, Edwin R. A. Selig 
man, qui a débuté par un bon travail sur les corpo- 
rations médiévales en Angleterre (1887), pour se 
consacrer ensuite avec succès à la théorie des impôts 
et en particulier à celle de l'incidence et de la pro- 
gression, et R. M. Smith, auteur de bons mémoires sur 
des sujets de statistique et de méthodologie. 

E. R. B. Seligman, Contimiity of économie ihowjhf, 
1886. — Two chapiers on ihe medioeval guilds of 
England, 1887. — On Ihe shifiing and incidence of 
taxation, \S92. — Progressive taxation, etc., i89i. 

R. Mayo Smith, Methods of investigation in political 
economg, 1886. — Statistics and Economies, 1888. 

Il faut enfin mentionner l'éminent professeur Henri 
Carter Adams (Anna Arbor), auteur d'excellents travaux 
économiques et financiers sur l'ingérence de l'Etat 
(Relation of the state to industrial action, 1887 , sur 
les impôts {Taxation in the United States, 1881) et sur 
les emprunts (Public debts, 1887). Carter Adams 
marque pour ainsi dire le passage au second groupe 
par son Esquisse de leçons, sur le type du Grundriss 
de Held (Outline of lectures uj^on political eronomy, 
1881,- 2*" édit.. 1886). L'organe de ce groupe est la Po- 
litical Science Quarterlij, édité à New- York (1886). 

L'originalité et la valeur théorique est plus grande 
chez un autre groupe d'écrivains qui cultivent avec 
amour la science pure, comme Patten Philadelphie), 
Giddings i Bryn MawTy et Clarck (Northampton) ; ce 
dernier est arrivé souvent à des résultats analogues à 
ceux de l'école austro-allemande. Ils ont apporté d'in- 
téressantes contributions aux théories du capital, de la 



480 l'économie politique 

valeur et de la distribution des richesses. Il faut égale- 
ment mentionner A\'ood, qui a exposé une théorie du 
salaire, Hawley, qui a défendu contre Edouard At- 
kinsoiifT/ie Distribution of jpvoducts, 1885) les doc- 
trines de Walker_, et enfin Tuttlequi a écrit sur le con- 
cept de la richesse (1891). 

Le plus original et le plus actif parmi les économistes 
que nous avons avons cités c'est certainement Patten. 
Ecrivain très clair, critique pénétrant, mais quelquefois 
partial, des économistes classiques, il a mis juste- 
ment en évidence l'importance de la théorie de la con- 
sommation, et a essayé de réhabiliter, avec des argu- 
ments spécieux, le protectionnisme. 

Clarck est un écrivain moins clair; il a insisté sur le 
caractère moral de certaines questions économiques, 
et il a commenté, comme Giddings, qui est souvent 
plus ingénieux, la doctrine de la distribution des ri- 
chesses. 

Simon N. Patten, The preniises of polUical economy. 
Philadelphia, 1885. — The siabilUy of priées, 1889. 

— The conaumpiion of ivealth, 1889. — The funda- 
mental idea of capital, 1889. — The economical 
premises of proteciion, 1889. — The iheory of dyna- 
mics économies, 1892. 

Jolin B. Clark, The philosophy of xoealih. Boston, 1886. 

— Capital and his earnings, 1888. — Possibility of 
a scientific law of wages (1889) et d'autres articles 
sur ces mêmes sujets (1890-91). — Clark and 
Giddings, The modem distributive process. Boslon y 
1888. 

Franklin H. Giddings, Sociology and polUical eco- 

nomy, 1888. 
Stuart Wood, Theory of wages, 1888. — A critique of 

wages théories, 1891. 

Des polémiques très instructives se sont élevées à 
l'occasion des remarquables travaux de F. A. Walker 



AUX ÉTATS-UNIS 481 

sur les profits et sur les salaires {TJie source of busi- 
ness 2^>'ofits, 1887. — The doctrine of vent and the 
residual clahnant theory of wages^ 1891) ; Macvane 
(1887)^ Olerk et Hobson (1891) y ont pris part comme 
défenseurs d'une nouvelle théorie de la distribution, dé- 
terminée par la rente, qu'ils comparent aux profits et 
aux intérêts. Il faut prendre en particulière considéra- 
tion le petit volume intitulé Science économie discus- 
sion (New-York, 1886), qui contient quelques essais sur 
l'objet, le but et la méthode de l'économie, écrits par 
des partisans de l'école allemande (Adams, Ely, James, 
Patten, Seligman, Mayo Smith) et par des disciples de 
l'école classique (Hadley, New^comb, Taussig). 

Parmi les auteurs qui sont restés fidèles à l'école clas- 
sique il faut citer encore, en dehors de Walker, 
Charles F. Dunbar, professeur à Harvard University 
et G. Sumner, professeur à Yale Collège. Dunbar aune 
connaissance approfondie de l'histoire et de la théorie 
économique ; il dirige habilement le Quarterly Jour- 
nal of Economies (fondé à Boston en 1880], qui est 
devenu une des meilleures revues, dans laquelle il a 
écrit un grand nombre d'articles, et notamment un 
article magistral sur les différentes écoles économiques 
[The reaction in political economy), inséré dans le 
premier volume. Très compétent sur les questions de 
crédit, Dunbar a publié récemment une intéressante 
monographie intitulée Chapters on the theory and his- 
tory of banking (New-York, 189i2). Parmi ses nom- 
breux élèves il faut faire une mention spéciale pour 
Bourne, et notamment pour Laughlin et Taussig. J. 
Laurence Laughlin est l'auteur d'un petit ouvrage élé- 
mentaire {The study of political economy, 1885), 
d'une réduction des Principes de Stuart Mill (3^ édit., 
188j), enrichie de savantes illustrations, d'une mono- 
graphie sur les systèmes monétaires [The history of 

31 



482 l'économie politique 

bimetallisni in the United States, 1886), d'un bon ])ré- 
iiis {Eléments ofjDollt i cal economy. New-York, 1887), 
qui contient quelques développements ingénieux sur la 
valeur. F. W. Taussig s'est occupé des coalitions, de 
la question monétaire et surtout des tarifs, dans quel- 
ques essais réunis ensuite en volume {The tariff liis- 
tory of the United States, 1888); il démontre notam- 
ment que les conditions qui pouvaient justifier une pro- 
tection temporaire ont cessé pour l'Amérique. 

En dehors des études historico-critiques déjà citées 
sur le système monétaire et sur le système protecteur, 
nous devons à William Graham Sumner un travail de 
sociologie intitulé What social classes owe to each 
other (1883), traduit en français, et quelques essais 
contre le bimétallisme, sur les salaires, etc. {Collected 
essays in iDolltical and social science. New-York, 
1885). Défenseur du currency principle,i>eu favorable 
aux coopératives, et libériste radical, Sumner accepte 
en partie les doctrines des optimistes. 

Parmi les partisans de l'école classique, Newcomb, 
Hadley, Andrews et Macvane occupent également une 
place éminente. L'illustre astronome Simon Newcomb, 
auteur de quelques monographies et d'excellents arti- 
cles sur la méthode {North American Review, Octobre 
1875), sur l'organisation du travail {Princeton BevieM', 
Mai 1880) et sur « deux écoles d'économie politique » 
{Ibidem, Novembre 1884), a publié plus tard un traité 
(Princlples of political economy. New- York, 1886:, 
remarquable par sa précision et sa clarté, et en parti- 
culier par une bonne analyse du mécanisme de la cir- 
culation ; mais il est peu explicite sur la question du 
type monétaire, et peu pratique dans les chapitres con- 
sacrés à l'art économique et en particulier au système 
d'impôts. Arthur T. Hadley, disciple de Wagner, a, au 
contraire, une compétence théorique et pratique recon- 



AUX ÉTATS-UNIS 483 

nue ; il est rauteur d'une monographie classique sur les 
chemins do fer [Railroad transportation, its history 
and lïis laws. New- York, 1884;, à laquelle on peut 
comparer le travail de Ch. Fr. Adams {Railroads, their 
orlgin and problems, 2'édit., 1880). Dans cette œuvre, 
comme dans d'autres ouvrages postérieurs (1888 et 
suiv.), Hadley traite, avec beaucoup de profondeur, le 
sujet si controversé des monopoles, sur lequel nous 
avons des travaux de Clark, Giddings, Gunton, 
Jenks, etc. ; il mérite d'être cité (pour nfe citer qu'un 
exemple) à côté de la dissertation célèbre de F. Klein- 
wiichter {Die Kar telle, 1883 . 

E. B. Andrews (né en 1844), élève de Helferich et 
président de la Brown University , associe à l'étendue 
des connaissances la modération du jugement et la 
clarté de l'exposition, dont il a fait preuve dans ses 
travaux sur le problème monétaire (An honest dollar, 
1889) et sur la loi économique des monopoles (1890), 
mais principalement dans un excellent résumé d'éco- 
nomie politique, dont le texte précis et sobre est accom- 
pagné de notes explicatives et bibliographiques pré- 
cieuses pour les maîtres comme pour les étudiants des 
établissements d'instruction supérieure. 

E. B. Andrews, Instiiutes of économies. Boston, 1889. 

Le précis de Macvane, professeur à Harvard Uni- 
versity., a été écrit avec une méthode tout à fait autre. 
Sans aucun appareil d'érudition, il expose les théories 
principales de l'économie pure et quelques-unes de 
leurs applications, d'une façon familière et avec les 
exemples nécessaires. Bien que ces deux écrivains appar- 
tiennent à l'école classique, Macvane, moins porté aux 
nouveautés, se tient rigoureusement à Ricardo et à 
Stuart Mill ; il est fidèle à la théorie du coût de produc- 



484 L ÉCONOMIE POLITIQUE 

tion et à celle du fonds des salaires, qu'il a défendue 
dans quelques articles du Quarterly Journal of Eco- 
nomies, (1887 et suiv.^, dirigés spécialement contre la 
théorie de l'utilité-limite de l'école austro-allemande, et 
contre la théorie de \A'alker sur les profits et les sa- 
laires. 

S. M. Macvane, The icorking principles of poUtical 
economy. New-York, 1890. 

Voir aussi, en dehors des Bévues déjà citées, les 
périodiques : A'orth American Review, Neiv Prin- 
ceton Remeic, Yale Review, Scribner Magazine, 
Popular Science Monthlij, Social Economiste Inter- 
national Journal of Ethics, et en particuHer les 
Annals of the American Academy of PoUtical and 
Social Science. Philadelphie, 1890 et suiv. — La 
Cyclopaedia of PoUtical Science, PoUtical Eco- 
nomy, etc. (Chicago, 1881-84. Trois vol.), dirigée 
par John L. Lalor (traducteur de Roscher), con- 
tient de bons articles originaux de Burchard, 
Ford, Hadley, James, Knox, Weeks, Wliite, etc., 
mais elle est, au fond, une traduction du Dic- 
tionnaire de Coquelin. 



CHAPITRE XV 
L'ÉCONOMIE POLITIQUE EN ITALIE 



L'importance relativement moindre des économistes 
italiens de ce siècle, si on les compare à ceux du siècle 
passé, s'explique suffisamment par les grandes difficul- 
tés contre lesquelles ils durent lutter, particulièrement 
pendant la domination et la prédominance de l'élément 
étranger. Ils eurent contre eux la défiance des gouver- 
nements, les restrictions à la liberté de la presse, le 
nombre infime des chaires, le peu de liberté des pro- 
fesseurs, la difficulté des communicalions entre les dif- 
férentes parties de l'Italie, et entre l'Italie et les autres 
nations. Les progrès faits pendant ces vingt dernières 
années, c'est-à-dire après que l'unité et l'indépendance 
nationales ont été conquises, nous en donnent une 
preuve consolante. 

L. Cossa, Sagrjio di Bibliografia dei trattati e com- 
pendii di economia pollilca scrilti da italiani (in 
Giornale degli Economisti. Septembre 1891 et 
janvier 1892). 



§ 1. — DE 1800 à 1814. 

Quoiqu'à l'époque de la domination française le vent 
ne fût pas propice aux idéologues, il y eut toutefois de 
bons professeurs, comme Valeriani à Bologne, Ca- 
gnazzi à Naples, Balsamo à Palerme et Scuderi à 



486 l'économie politique 

Catane, et de courageux propagandistes des idées libé- 
rales, tels que ce même Balsamo et Fabbroni, et aussi 
un érudit et patient commentateur de nos anciens éco- 
nomistes, le baron Pierre Custodi (17.72-1842), auquel 
nous devons la collection que nous avons souvent 
citée. 

Tandis que Raccbetti, de Crémone (1802), et dans 
leurs œuvres sur le droit public Martignoni, de Côme 
(1805!, Simoni, de Trente (1807) et notamment le véni- 
tien Angelo Ridolfi Dirltto sociale, 1808), s'occupaient 
incidemment d'économie, Luca de Samuele Cagnazzi 
de Altamura (1764-1852), publiait ses Elementi di eco- 
nomla politica (1813), dans lesquels il expose sans 
aucune originalité-, mais avec ordre et clarté, les théo- 
ries de Smith et de Say, faisant oublie/ les essais anté- 
rieurs, trop courts, de iTamassia 1802), de Milizia ^1803', 
de Serafini (1811), où trop exclusivement pratiques de 
Azzariti (1806), ou peu propres à l'enseignement, comme 
le volume de Predaval 1807. 

A cette période appartiennent Jean Fabbroni (1752- 
1822), défenseur zélé des réformes de Léopold et spécia- 
lement du libre commerce des blés, dont il a parlé dans 
plusieurs articles de polémique et plus amplement dans 
son livre classique Dei provvedimenti annonarii. 
1804 (2e édition, 1817). Gioja Sul commercio dei co- 
mestibili e il caro prezzo dei vitto. Milano, 1802 , 
Scarpelli, Palmeri-Salazar(1813^ et plus encore l'illustre 
Victor Fossombroni, se sont montrés favorables à la 
liberté du commerce des blés. 

Le vénérable patriote, éminent agronome (élève d'Ar- 
thur Young), l'abbé Paul Balsamo (1764-1816), qui suc- 
céda au mercantiliste Sergio (1806) dans la chaire 
d'économie, a propagé en Sicile les doctrines de Smith 
et s'est fait le promoteur de réformes tendant à pro- 
téger l'agriculture contre les charges féodales. 



EN ITALIE 487 

Raccolta degli economisti toscani. Firenze, 1847-49. 

Quatre volumes (Comprend les œuvres de Fab- 

broni et celles de Gianni). 
P. Balsamo, Memorie economiche ed agrarie. Pa- 

lermo, 1803. — Memorie inédite di pubblica econo- 

mia, 1845. Deu.x volumes. 

Le.s études économiques ont été poursuivies : en Pié- 
mont, par Prosper Balbo et Galeani Napione ; en Lom- 
bardie, par Jean-Baptiste Giovio, de Côme [Opuscoli, 
1804), par Nuytz (1802) et Martinelli (1808), qui ont 
écrit sur la monnaie, par De Carli, qui proposa la fon- 
dation d'une banque d'escompte pour le commerce de 
la soie (1813); dans l'Italie centrale, par le comte Mario 
Fantuzzi, de Ravenne (3/e?72orte, 1804), par le protec- 
tionniste Colizzi-Miselli [Sulla lana greggia,, 1802) et 
parN. M. Nicolai {Sulla campagna et sulVannona di 
Roma, 1803) ; dans les provinces méridionales, par 
Targioni, d'origine to.scane (1802), qui, ainsi que Marulli 
(1804) et De Mattia (1805), s'est occupé de l'assistance, 
et sans parler d'autres écrivains (cités dans la Storia de 
G. Albergo), par le silicien Antonin Délia Rovere, auteur 
des excellents Memorie sulla moneta bassa di Sicilia 
(Palermo, 1814). 



§ 2. — DE 1815 A 1830 

L'enseignement de l'économie politique donné d'or- 
dinaire par des professeurs protectionnistes (Païenne 
et Catane), remplacé par un cours de « sciences et lois 
politiques » (Pavie et Padoue, 1817), suspendu à Naples 
(1820-1825) et définitivement supprimé à Parme (1820), 
à Turin (1821) et à Bologne (1828), renaît partiellement 
dans les revues, c'est-à-dire dans la Biblioteca italiana 
(1816-1840), dans le Conciliatore (1818-1819), dans le 



488 l'économie politique 

Giornale Arcadlco {] S [9- \S10), dans VAntologia (1821- 
1832), dans le Giornale di Scienze, Lettere ed Arti 
pour la Sicile (1823-18421 et dans les Annali Univer- 
sali di Statistica (1824-1871), fondées à Milan par 
Custodi, Gioja et Romagnosi et continuées par Sacchi. 

Se succèdent ensuite, avec des succès divers, les trai- 
tés d'économie de Ressi (1817-1820), d'Agazzini '1822 
et 1827), le traité quelque peu meilleur de Charles Bo- 
sellini, de Modène {Nuovo esame délie sorgenti délia 
privatae dalla pubblica ricchezza, 1816-17, deux volu- 
mes), le résumé scolaire de Sanfîlippo, de Palerme 
[IstitiLzioni, 1824), qui marche sur les traces de Say, 
et celui du professeur Scuderi, de Catane, plus ample, 
plus réfléchi et adapté aux besoins de la Sicile (Prin' 
cipii di civile economia, 1827. Trois vol.). La renom- 
mée de ces écrivains a été éclipsée par celle qu'eurent 
à leur époque Valeriani et Gioja. 

Luigi Molinari Valeriani, d'Imola (1758- 1828), phi- 
lologue, philosophe, jurisconsulte, fut un profes.-eur 
actif et un écrivain érudit, mais prolixe et obscur, qui 
s'est occupé spécialement des rapports de l'économie 
et du droit; il a étudié avec beaucoup de soin les théo- 
ries de la valeur, du prix, du change, de la justice dis- 
tributive, etc. 

Del prezzo, etc., 1806. — Discorsi, 1807. — Dei cambi^ 
1823. — Opereilc, 1824. — Erotemi, 1825-28. - 
(Cfr. A. Cavazzoni-Pederzini, Iniorno la viia, le 
opère e le dottrine di L. M. Valeriani. Modena, 
1859). 

Melchior Gioja, de Plaisance (1767-1829), fut une 
espèce de dictateur ne supportant aucune objection ; il 
a cultivé avec succès la stati.stique ; on lui doit un 
Nuovo prospetto délie Scienze econoiniche (Série I, 
Teo?'ie, Milano, 1815-17. Vol. I-VI), dans lequel il voulait 



EN ITALIE 489 

résumer tout ce qu'on avait écrit et pensé en matière 
d'économie, de finance et d'administration, et substi- 
tuer une grande encyclopédie systématique à la collec- 
tion de Custodi, qu'il avait souvent critiquée. Travailleur 
ardent, très érudit, puissant analyste, mais pointilleux 
et immodéré dans la critique, Gioja, auquel nous 
sommes redevables de nombreuses observations très 
ingénieuses, par exemple, dans la théorie de l'associa- 
tion des travaux, est insupportable par le pédan- 
tisme de ses tableaux statistiques et sa manie de 
rechercher des contradictions, maintes fois imaginaires, 
dans les œuvres de Smith, de Say et d'autres maîtres 
de la science, qu'il combat trop souvent pour rendre 
hommage à sa thèse favorite de la priorité des écono- 
mistes italiens. Gioja est un partisan exagéré de l'ingé- 
rence gouvernementale, à laquelle il a consacré une 
monographie {Discorso popolare sulle manifatture 
nazionale e tariffe daziarie, 1819). 

François Fuoco, deNaples, quoique doué d'une grande 
aptitude pour les recherches économiques, est moins cé- 
lèbre ; il a vécu dans l'exil pendant de longues années ; 
il est l'auteur d'une œuvre plutôt excentrique {La ma- 
gia ciel credito snelata, Napoli, 1824. Deux vol.), écrite 
pour défendre les projets financiers du ministre Medici, 
et dont il laissa (pressé par le besoin d'argent) Joseph 
De Welz, de Côme, se déclarer l'auteur. Ses Saggi 
economici ont une bien plus grande valeur; il discute, 
dans cet ouvrage, avec beaucoup de finesse la théorie 
de la méthode, celle de la valeur et les systèmes indus- 
triels et bancaires ; il accorde une attention particulière 
à la théorie de la rente de Ricardo, dont, le premier en 
Italie, il reconnaît l'importance, tandis que Scuderi 
{Giornale di Scienze e Lettere di Palermo) et un ano- 
nyme (Biblioteca Itallana, 1824), précurseurs deCarey 
et de Bastiat, en niaient la valeur. Les Saggi de Fuoco 



490 l'économie politique 

passèrent presque inaperçus jusqu'à ce que Scialoja 
(1840) et Mohl (1844) en firent l'éloge; on ne tint pas. 
davantage compte des deux excellentes études qu'il 
publia postérieurement. 

Franc. Fuoco, Saggi cconomici. Prima série. Pisa, 
1825-27. Deux volumes. — Iniroduzione alla, 
studio deir economia industriaU . Napoli, 1829. — 
Le hanche e Vindustria, 1834. 

Sans parler de quelques ouvrages sur le cadastre et 
sur les machines (1823-1824), on peut citer dans cette 
période les travaux de jeunesse de Bianchini sur 
l'influence de l'administration (1828) et sur les délits 
qui portent préjudice à l'industrie (1830), loués par 
Romagnosi, qui écrivit, en 1829, un essai magistral sur 
la libre concurrence. Ce sont cependant les discussions 
sur Tagriculture et la question annonaire qui occupent 
la première place. Gautieri s'occupe des forêts (18J8),. 
Chiarini étudie l'économie des immeubles (1822), Dan- 
dolo (1820) et Berra (1825) recherchent les causes de la 
baisse des céréales, tandis que François Gambini, d'Asti, 
[Délie leggi frumentarie in Italia, 1819) défend la 
liberté absolue, qui trouve des défenseurs ardents même 
dans VAccademia clei Georgofili, où Capponi, Ricci, 
Ridolfî, etc., répondent aux objections de Paolini et 
des autres partisans des droits à Timportation (1824). La 
liberté économique, en général, est défendue en Sicile 
contre les protectionnistes Calvi (1825) et Viola (1828), 
par un éminent élève de Balsamo, Nicolas Palmeri dans 
son Saggio délie cause e délie angustie attuali delV 
economia agraria délia Sicilia (Palermo, 1826). 

§3. —DE 1831 A 1848 
Après la mort de Gioja, la fondation de VIstituto- 



EN ITALIE 491 

d'incoraggiamento di Palermo M 831), la conversion 
de Sanfilippo au libre échange, la création du Progressa 
de Naples (1832-1846), où écrivent Bianchini, Blanch, 
Mêle, De Aui^ustinis, Mancini, et l'influence toujours 
croissante de Romagnosi, devenu l'âme des Annali di 
Statistica et l'inspirateur de jeunes écrivains de 
talent (Cantù, Correnti, Marzucchi, Blanchi, iSacchi), 
les idées libérales se propagent de plus en plus et, avec 
elles, les caisses d'épargne, les asiles pour l'enfance et 
d'autres institutions de bienfaisance, sur lesquelles on 
discute aussi dans les neuf Congressi degli scienziati 
(1839-1847). Quelques émigrés comme Marliani en 
Espagne, Chitti et Arrivabene en Belgique, font par 
leurs travaux respecter les malheurs de l'Italie. Nous 
devons à Arrivabene la traduction des traités de Mill 
1830) et de Senior (1836), publiée en Suisse et com- 
mentée. à Milan par Poli; il fit ainsi mieux connaî- 
tre en Italie les théories de Malthus et de Ricardo, 
popularisées plus tard par Pellegrino Rossi et fort 
appréciées dans les classiques Principil d'economia, 
sociale (Naples, 1840. - Deuxième édition, 1846. Trad. 
française, 1844) de Antonio Scialoja. Appelé à la 
chaire d'économie rétablie à Turin en 1846, il écrivit 
un Trattato elementaro (1848) qui obtint un succès 
qui fut refusé, au contraire, aux excellents travaux dans 
lesquels Francesco Corbani, professeur à Sienne (de 
1842 à 1859) démontre l'importance économique de 
l'élément religieux, comme l'a fait récemment le 
R. P. Matteo Liberatore [Principii d'economia poli- 
tica. Roma, 1889). 

Cfr. Carlo de Cesarg, La vita, i tempi e h' operti di A. 
Scialoja. Rome, 1879. 

Jean Dominique Romagnosi (1761-1835), écrivain 
célèbre en matière de droit public, de droit privé et de 



492 l'économie politique 

statistique, s'occupa toujours, mais avec plus de suite 
dans les dernières et malheureuses années de son exis- 
tence, des questions économiques ; il a écrit d'impor- 
tants mémoires sur des questions d'ordre général : la 
définition, la dignité, la coordination de l'économie 
politique, ses relations avec les autres sciences civiles 
et en particulier avec le droit, le caractère, les avan- 
tages, les limites de la liberté économique (^agricole, 
industrielle, commerciale); il a commis de graves 
erreurs dans la théorie de la population, qu'il n'avait 
pas approfondie. 

Voyez la bonne monographie de G. Valenli, Le idée 
economiche di Gian Domenico Roniagnosi. Rom a, 
1891. 

Très inférieur à Romagnosi pour ses connaissances 
juridiques et économiques, Carlo Cattaneo, de AÎilan, le 
surpasse de beaucoup par la puissance et la vivacité de 
son style. Il a étudié avec beaucoup de savoir certai- 
nes questions d'économie appliquée. Il a fait l'apologie 
des institutions agraires de la Lombardie et, fidèle aux 
principes du maitre. il a combattu dans ses interdi- 
zioni israelltiche, dans les Annali di Statistica. et 
dans le Politecnico, qu'il a très habilement dirigé, les 
sophismes spécieux de Frédéric List. 

C. Cattaneo, Scritli di economia puhblica'\o\. I et II. 
Genova, 1887-1888. 

La défense de l'exportation de la soie grège hors 
du Piémont, déjà attaquée par Gambini (1820) et Len- 
cisa (1831), provoque une chaleureuse réfutation du 
jurisconsulte de Novare, Jacques Giovanetti (1834), 
adversaire également des impôts annonaires (1833). 
Le piémontais Michelini et Meguscher, de Trente (1836), 



EN ITALIE 493 

ont écrit sur les forêts, Gastaldi (1840] sur le commerce 
et les banques, Eandi (1844) sur les caisses d'épargne, 
llestelli (1845) sur les associations industrielles et com- 
merciales, De Rocchi (1846) sur les machines. Mori- 
chini(1835), Magenta (1838, Zennari, Bernardi (1845), 
et Casarini (1846), se sont occupés de l'assistance, et 
avec plus de science, le comte C. llarione Petitti, de Ro- 
reto (1790-1850), auteur du Saggio ciel biion governo 
délia, mendicità (Torino, 1837. 2 volumes^ qui peut 
soutenir la comparaison avec la grande œuvre de 
Gérando, qui en a fait de grands éloges. Nous devons 
à Petitti d'autres travaux sur le travail des enfants 
(1841). sur les associations douanières (1844), sur les 
chemins de fer italiens (1845), sur la réforme des im- 
pôts (1850) et une œuvre posthume sur le jeu du 
« lotto » (1853). 

Ludovic Bianchini, auteur des Principii del credilo 
pit66h'co(1827, -2^édit., 1838) défend les emprunts amor- 
tissables ; il s'est surtout fait connaitre par ses compi- 
lations historiques sur les finances de Naples (1834- 
1836) et de Sicile (1841). Les controverses économico- 
fiscales sur les ports francs, sur le « tavoliere di 
Puglia », sur la conversion de la rente etc., ont pro- 
voqué une multitude d'articles de polémique de Bian- 
chini, de Ceva-Grimaldi, du duc de Ventignano, etc., 
de Ferdinand Lucchesi-Palli et de Jacques Savarese, 
auteur d'un traité d'économie qui est resté inachevé 
(1848). 

Le sicilien François Ferrara (né en 1810), directeur 
du Giornale di Statistica (1836-1848), où il eut comme 
collaborateurs : Emerico Amari, Vito d'Ondes Reggio, 
François Perez et Raphaël Busacca, auteur de bonnes 
études sur le cours forcé (Firenze, 1870), a écrit difïé- 
rentes œuvres statistiques, historico-critiques et théori- 
ques ; il défend énergiquement la liberté commerciale ; 



494 l'économie politioue- 

il a fait, à propos delà polémique sur le cabotage entre 
Xaples et la Sicile (1837), l'apologie de la doctrine de 
Malthus (1841) ; il soutient que les Grecs n'eurent pas 
une véritable science économique (18'i6) ; il donna, déjà 
dans ses premiers travaux, des preuves certaines de la 
puissance de son intelligence et de la vivacité de son 
style. 

Franc. Ferrara, Memorie di slaii.slica. Rome, 1890. 



L'économie politique moderne a pénétré en Italie 
dans une première période; dans une deuxième période 
elle a été ob.scurcie par les doctrines restrictives de 
Gioja ; de nouveau libérale dans la troisième, sous 
l'influence salutaire de Romagnosi et grâce aux leçons 
de Pellegrino Rossi. qui propage les théories de l'école 
classique (Smith, Malthus, Ricardo, Senior), elle rede- 
vient exclusive, mais en sens opposé, dans la quatrième 
période avec Françesco Ferrara, qui succède à Scialoja 
dans sa chaire de Turin (1849-1858), et propage, dans 
ses brillantes leçons, qui circulent lithographiées dans 
toute l'Italie, les doctrines de Carey, qu'il commente 
avec une grande érudition dans les Préfaces de la 
Diblioieca, deW Economista, éditées plus tard séparé- 
ment. Sans tomber dans les amphibologies de Bastiat, 
Ferrara se déclare partisan de la théorie du coût de 
reproduction comme fondement unique de la valeur, 
dont il cache le côté faible par ses fameux succédanés, 
acceptés par Minghetti ; il croit à l'augmentation néces- 
saire et fatale des salaires ; il repousse la théorie de la 
rente; il professe le principe absolu du « laissez-faire », 
c'est-à-dire l'optimisme dans la science et l'indivi- 
dualisme extrême dans les applications. Ses idées bien 



EN ITALIE 495 

tîonnues sur la projjriété, le.s droits d'auteur, les bre- 
vets industriels, la distribution de la richesse en sont la 
preuve, etc. Chercheur infatigable des origines et des 
progrès de la science économique en Angleterre et en 
France, critique puissant, mais parfois injuste, il a écrit 
avec beaucoup de soin les biographies des principaux 
économistes ; les principes qui lui servent de critère lui 
font estimer outre mesure Say, Dunoyer, Chevalier, et 
iïiéconnaître les mérites de Ricardo et diminuer ceux de 
-Rossi et de Stuart Mill. 

Fr. Ferrara, Importanza delV economia poUlica. To- 
rino, 1849. Biblioieca delV Eronomlsia. Série I 
(Trattati complesslvi.) Série II. [Traitati speciali). 
Torino, 1850-70. Vingt-six volumes. — Esame sio- 
7'ico-criiico di fconomistl c doHriiu' ccoiwniiche, etc. 
Torino, 1889-1892. Deux volumes (en quatre par- 
ties). 

Parmi les élèves et les admirateurs de Ferrara, nous 
rappelerons Torrigiani, qui fut professeur à Parme et 
à Pise ; Todde, professeur à Modène, actuellement à 
Cagliari; le savoyard Jean-Jacques Reymond, écrivain 
sage et tempéré, trop tôt enlevé à la science par une 
•cruelle maladie. Gérôme Boccardo (né en 1829) contri- 
bua puissamment à propager en Italie les doctrines de 
Bastiat ; il a été professeur à Gènes ; il est l'auteur 
merveilleusement fécond d'ouvrages sur des sujets très 
Variés (collections, encyclopédies, traités, manuels, 
•«ssais, discours, articles) dont les plus importants sont 
-le précis d'économie, dont on s'est servi pendant de 
longues années dans les écoles , le dictionnaire qu'il a 
rédigé d'après celui de Coquelin, mais qu'il a enrichi 
(notamment dans la seconde édition) de notes intéres- 
santes , la troisième série de la Biblioteca dell'Econo- 
mista, moins exclusive que les séries précédentes. 



496 l'économie politique 

G. Todde, Note mil' economia poliiica. Cagliari, 1885. 

J. J. Reymond, Etudes sur V économie sociale et in- 
ternationale. Turin, 1860-61. Deux volumes. 

G. Boccardo, Traitaio ieorico-pratico d'economia poli- 
tica, 1853 (7^ édit., 1885). Trois volumes. — Dizio- 
nario universale d'economia politica e commercio . 
Torino, 1857. Quatre volumes. -2« édil. (en deux 
volumes). Milano, 1875-77. 

Biblioteca delV Economista. Série III. Torino, 1875- 
1892. Quinze volumes. 



Les tentatives faites par Bianchini et par Bruno 
pour rattacher l'économie aux autres branches de la 
science sociale, bien qu'elles aient été fort approuvées 
notamment à l'étranger, exercèrent peu dinfluence. 
On peut en dire autant de l'excellent abrégé du sicilien 
Placide De Luca, professeur à Xaples. Il ne s'est pas 
tout à fait débarrassé des préjugés restrictifs, mais il a 
le mérite d'avoir écrit le premier manuel italien de la 
science des finances, dans lequel il suit avec trop de 
fidélité celui de Jakob (d'après la traduction française), 
déjà vieilli à cette époque. D'autres traités eurent moins 
de succès encore: ils sont, ou peu connus, comme ceux 
deScopoli, de Vérone (1850), et du toscan Trinci^ ad- 
versaire de Malthus (1858), ou sans originalité, comme 
celui du napolitain Trinchera (1853), qui copie Rossi 
dans la partie théorique et Bianchini dans la partie his- 
torique, ou d'une forme abstruse, comme les nombreux 
traités de Marescotti (1853, 1861, 1878, 1880), ou trop 
courts, comme les résumés de Meneghini (1856) , de 
Rusconie (1852) et de De Cesare il862). 

Lod. Bianchini, Délia scienza e del ben vivere sociale e 
délia economia degli Stati. Vol. I, Napoli, 1845. 
Vol. II, 1855. 

Giov. Bruno, La scienza delV ordinamenio sociale, 
Palermo, 1859-62. Deux volumes. 



EN ITALIE 497 

P. De Luca, Principii dementm'l di scienza economica. 
Napoli, 1852. — La scietiza délie Finanze, 1858. 

Dans le Piémont, qui devint, grâce au séjour de nom- 
breux émigrés, un centre d'études non moins important 
que ceux qui existaient auparavant à Milan et à Xaples, 
les revues, et notamment la Contemporanefi (1850- 
1870), publièrent de bons articles d'économie; il faut 
également citer les monographies du comte 11. G. de 
Salmour sur le crédit foncier et agricole (184G) et son 
organisation dans les Etats Sardes (1853) et en Italie 
(1862). En Vénitie se distinguèrent J. B. Zannini, le 
courageux auteur du Piano di ristorazione economica 
délie Provincie Venete, et Valentin Pasini, de Schio 
(mort en 1864), dont se sont occupé brièvement Lam- 
pcrtico, et longuement Bonglii. L'économie politi- 
que a été étudiée également à Modène par Ludovic Bosel- 
lini et Andréa Cavazzoni-Pederzini ; à Bologne, par les 
jurisconsultes Borgatti et Martinelli ; en Sicile, par Te 
deschi-Amato, Biundi, Rizzari, l'émincnt Salvatore 
Marche.'-e (mort en 1880) et par Perni (disciple de Bruno 
et Intrigila, des statisticiens éminents. 

L'économie ne fut pas négligée dans les revues mi- 
lanaises : le Giornale délie scienze j^olitico-legali 
(1850-53) contient de bons articles d'Antoine Mora ; 
Correnti, De Cristoforis, Zanardelli, Allievi, Massarani 
et Emile Broglio, auteur d'élégantes lettres sur l'impôt, 
sur la rente (1856), ont été collaborateurs du Crépus- 
colo (1850-56). 

Il faut citer spécialement trois écrivains, qui furent 
aussi d' éminents hommes d'état : Stéphan Jacini, An- 
toine Scialoja et Marc Minghetti. 

Stéphan Jacini, de Casalbuttano (1837-1891), ne s'est 
pas occupé de science pure, mais il s'est signalé par 
ses travaux de jeunesse sur l'économie agraire, aux- 

32 



4Ô8 l'économik politique 

quels il revint pour les compléter dans son âge mûr, 
alors qu'il était président et rapporteur de l'enquête 
ag-raire(1817-1877). Antoine Scialoja J817-1877), ayant 
perdu sa chaire, se voua à la profession d'avocat; il écri- 
vit deux brillants opuscules polémiques sur les disettes 
et sur le budget de Naples ; il s'occupa plus tard, 
comme écrivain et comme ministre, de la réforme des 
impôts directs (Nuova Antologia, 1067-1 868j ; il a 
défendu (contre Minghetti, Morpurgo et Allievi) la con- 
solidation de l'impôt foncier. Marc Minghetti, de Bolo- 
gne (18f8-1886i, orateur éloquent, lettré et artiste, est 
connu dans la science économique par son ouvrage 
sur les rapports entre l'économie, la morale et le droit, 
recommandable sinon pour l'originalité, du moins pour 
l'excellence de la doctrime et pour sa forme exquise. 

S. Jacini, La proprirtà fOndiaria e la popolazione agrl' 
cola lit Lomhardia. Milano, 1854.-3'= édit., 1857. — 
Frammenti delV incliicsta agraria. Roma, 1883. 

A. Scialoja, Carostia e govcrno, 1853. — Il hilancio 
degli Staii Sardi ed il Nopoliiano. Torino, 1858. 

M. Minghetti, Opuscoli leiterarii ed économie i. Fi- 
renze, 1872. 



La période de notre émancipation politique a été favo- 
rable à la diffusion des éléments de l'économie grâce au 
rétablissement des chaires anciennes (Bologne, Pise, 
Parme, Modène) et à la création de chaires nouvelles 
dans les Universités (Gênes, Cagliari, Messine, Rome) et 
dans les « instituts industriels et professionnels» ; cela se 
fit cependant avec une hâte qui ne permit pas de choisir 
de bons professeurs. En même temps, le développement 
des manufactures et du commerce, la liberté de dis- 



EN ITALIE 499 

cussion, la liberté de la. presse, et la nécessité de 
résoudre promptement les graves questions économi- 
ques et financières qui surgissaient, provoquèrent des 
projets, des rapports, des discours, des opuscules et des 
enquêtes officielles et parlementaires, dans lesquelles 
d'éminents statisticiens purent se signaler. En dehors 
de ceux que nous avons déjà nommés, il faut citer : 
Cavour, Sella, Luzzatti, Lampertico etc. La science 
pure a été négligée, et parce que les préoccupations poli- 
tiques absorbaient les meilleurs esprits , et parce 
que l'école pseudo-orthodoxe était prédominante. La 
fondation de la Xuova Antologia, (1866), au début 
encore soumise à ces influences, apporta quelque amé- 
lioration à cet état de choses. On se servit dans l'ensei- 
gnement supérieur des traités inachevés des professeurs 
De Rocchi (de Sienne), Salvatore, Majorana-Calatabiano, 
de Casane (1866) et Ippolito, de Naples (1869) et de 
ceux de Ponsiglioni, qui succéda à De Rocchi et ensuite 
à Boccardo (1870,-2'^ édit. 1880 , et de G. E. Garelli 
(1875-2* édit. 1880). i^armi les précis écrits pour les 
instituts techniques, nous citerons ceux de Fornari( 1 868) , 
de Rameri (1864, 1868, 1876) et de Lo Savio (1872;, 
qui furent les précurseurs d'un courant meilleur. 

Le nestor des économistes italiens, Antonio Ciccone 
(1808), qui a succédé en 1865 à Jean Manna, (auteur 
de bonnes études administratives) dans la chaire de 
Naples, fut un disciple modéré de l'école dominante. 
Aux Prmcipii cVeconoraia. sociale (1866-68), parvenus 
à leur troisième édition (1882-83. Trois volumes;, firent 
suite les remarquables mémoires complémentaires sur 
les lois naturelles de l'économie (1883), sur la valeur, 
sur le salaire (1888), sur les pensions pour la vieillesse 
(1882), ainsi que d'autres de plus grande importance sur 
Macleod, sur l'assistance et la misère (1874) et celui qui 
obtint un prix àMilan, sur la question sociale(1884); ils 



500 l'économie politique 

montrent l'intelligence, le savoir et l'activité de l'au- 
teur. 

Quant aux mono,2:raphies, nous devons signaler dans 
le Piémont celles d'Alessandro Garelli sur les banques, 
les crises, les salaires, instructives, toutes pleines de 
faits, et la Logica, délie imposte, œuvre pondérée du 
jurisconsulte Matteo Pescatore ; en Ligurie, les nom- 
breux écrits économico-fiscaux de Camille Pallavicino, 
de Pierre Sbarbaro, de Jacob Virgilio et de Paul Bo- 
selli, les deux derniers très compétents dans les ques- 
tions commerciales et maritimes ; en Lombardie, les 
travaux d'Allocchio sur la liberté des échanges, le cré- 
dit foncier et les caisses d'épargne, ceux de Fano sur 
la charité préventive (1868) et les écrits brillants mais 
quelque peu paradoxaux de l'émigré Henri Cernuschi 
sur le mécanisme des échanges et le bimétalisme ; dans 
la Vénétie, les nombreuses compilations de l'infati- 
guable Albert Errera, les travaux de Benvenuti sur les 
banques et les finances et l'ouvrage plus pratique de 
Cappellari délia Colomba sur les douanes (1867), mais 
surtout les essais économico-statistiques et financiers 
d'Emile Morpurgo (mort en 1 885) et les excellentes études 
sur le crédit foncier (1868) et sur les banques de Venise 
(1869) de Elle Lattes, qui acquit une renommée encore 
plus grande par ses travaux d'épigraphie étrusque ; en 
Emilie, les grandes recherches sur les colonies et sur 
l'émigration (1874) de Leone Carpi ; en Toscane, les 
mémoires économico-agraires et autres travaux de 
Ridolfî, de Corsi, de Rubieri, de Cini, d'Andreucci, de 
Franchetti, de Sidney et George Sonnino, etc. ; dans 
les provinces napolitaines, Racioppi, Nicolo Miraglia, 
Tortora, Faraglia, etc., Auguste Magliani (1825-1891) 
et Constantin Baer, tous deux très compétents dans 
les questions monétaires et fiscales ; enfin, en Sicile, 
le professeur, déjà cité, Jean Bruno, directeur du Gior- 



EN ITALIE 501 

nale cli Statistica (depuis 1848), auteur de bonnes 
études sur les caisses d'épargne (1852(, sur la liberté de 
la boulangerie et sur la taxe du pain (1855), etc. 



,^6. — l'état actuel 

Ang. Bertolini, Saggio cli bibliografia economica ita- 
liana (1870-1890). Bologna, 1892. (in Giornale degli 
Economhti). 

H. von SchuUern-Schrattenhofen, Die theoretische 
Naiionalokonomie Italiens in neuesier Zeit. Leip- 
zig, 1891. (Monographie savante et soignée). 

A. Loria, Economies in Italy (Annats of the American 
Academy, etc. Vol. II, n. 2. Phiiadelphia, 1891). 

U. Rabbeno, The présent condition of polit ical eco- 
nomy in Italy [Political Science Quarterly. Vol. VI, 
n. 3. New York, 1891). 

La fondation de chaires nouvelles à Padoue et à Pavie 
(1858) et renseignement que Ton y donnait dans une 
sereine objectivité scientifique, dénuée do toute ten- 
dance apologétique ou critique des conditions actuelles, 
en tenant compte des progrès faits par l'économie spé- 
cialement en Angleterre et en Allemagne, mis à profit 
par de bons et actifs disciples, devenus ensuite profes- 
seurs dans les principales universités du royaume, fut 
la cause principale de la meilleure direction des études 
et des publications qui ont été louées par des juges 
étrangers compétents. 

Le mérite principal du réveil scientifique actuel est 
dû à trois hommes, illustres à différents titres : Messe- 
daglia, Nazzani etLampertico, et aussi à Vito Cusumano 
(né à Partanna en 1843). sorti de l'école de Pavie, et 
devenu plus tard à Berlin un admirateur passionné des 
doctrines allemandes, qu'il propagea en Italie par le 
savant ouvrage dont nous avons déjà parlé. 



502 l'économie politique 

Angelo Messedaglia (né à Villafranca de Vérone en 
1820), a été professeur à Padoiie (1858-1866), puis à 
Rome. L'étendue et la profondeur de ses connaissances 
scientifiques et littéraires, sa possession des méthodes 
analytiques, l'impartialité de ses jugements, en font, 
sans flatterie, le maître de « ceux qui savent ». Il 
a écrit à plusieurs reprises sur la méthodologie statis- 
tique et économique, sur la monnaie, sur la popula- 
tion, sur les impôts directs et sur le crédit public. On 
peut dire que les défauts de ses œuvres tiennent à 
leurs qualités éminentes. Faisant précéder la synthèse 
des phénomènes de l'analyse de leurs différents aspects, 
dans laquelle il est maître, Messedaglia ne sait pas évi- 
ter les répétitions qui troublent l'ordre systématique 
de ses travaux et il aime à s'arrêter à la critique minu- 
tieuse des formules, quelquefois impropres et parfois 
inexactes (comme le sont les progressions de Malthus), 
qui résument des principes de grande importance théo- 
rico-pratique : c'est ainsi que certains disciples peu ex- 
perts ont pu avoir la conviction erronée que les obser- 
vations du maître pouvaient ébranler certaines lois de 
la science. En outre, une juste antipathie pour les con- 
clusions trop absolues a engendré chez Messadaglia, 
sinon le scepticisme, du moins une certaine hésitation, 
qui lui a fait esquiver les questions capitales sur la dis- 
tribution de la richesse. Toujours peu satisfait de son 
œuvre, il recommençait toujours (pour les corriger et les 
compléter) les premières parties de ses travaux, mais il n'a 
jamais terminé les dernières parties. Nous laissons de 
côté, pour ne pas sortir de notre sujet, ses ch'ssiques 
monographies statistiques (préférées par l'auteur) et 
nous indiquons seulement ses monographies économi- 
ques, en signalant, comme techniquement parfaite, son 
étude sur le cadastre. 



EN ITALIE 503 

A. Messedaglia, Dei prrstiti puhblici e tlel miglior sis- 
tema tli consolidazione. Milano, 1850. — Délia 
• teoria délia popolazione priucipaimenie solto l'as- 
peito del nietodo. Vol. 1. Verona, 1858. — La 
moneta e il sistema mo)ielario. La sforia e la sla- 
iisiica dei metalli preziosi. [Arcliivio di Slaiis- 
tico. Anno VI e VIT. Roma, 1881-83). — Relnzione 
sut TitoloI del Progetto di legge suir imposta foit- 
diaria. Roma, 1884. — Veconomia poliiica in rela- 
zinne alla sociologia e quale scienza a se. Roma, 
1891. 

Emile Nazzani (né à Pavie en 1832). profes.seur pen- 
dant vingt-cinq ans à l'institut technique de Forli, doué 
d'une intelligence robuste et bien équilibrée, très ins- 
truit , débuta par des travaux savants sur l'écono- 
mie appliquée, dans lesquels il défendait la liberté des 
coalitions, et étudia l'organisation des sociétés coopéra- 
tives (in Industriale lioinagnolo, 1868-69) ; il aborda 
ensuite avec une profondeur modestement dissimulée 
les thèmes les plus ardus de l'économie pure : la rente 
(1872), le profit (1878), la demande de travail (1880), la 
valeur (1883), et résuma enfin avec une clarté simple et 
élégante, dans son compendiode meilleurprécis italien), 
les doctrines de l'école classique; il a réfuté, dans un autre 
écrit, les critiques des adversaires de cette école (1879). 

E. Nazzani, Swito di economia poliiica. Forli, 1873- 
4° édit. Milano, 1886. — Saggi di economia poli- 
iica. Milano, 1881. — Sulle prime cinque sezioni 
del capitolo « On value » di Ricardo (in Rendiconti 
del R. Istitulo Lombardo di Scienze, 1883.). 

Fedele Lampertico (né à Yicenza en 1833) s'est dis- 
tingué dans les belles lettres, l'histoire, le droit et la 
statistique. Il a discuté dans de nombreux travaux et 
dans d'excellents rapports parlementaires les sujets 
les plus variés : l'isthme de Suez, les mines, les glar 



504 l'économie politique 

ciers, les bois, les dîmes, les banques, le libre échange^ 
le papier monnaie, etc., et il entreprit de parcourir, dans 
la plus importante de ses œuvres, le champ entier des 
théories économiques, financières et administratives. 
S'il ne put, comme cela était à prévoir, terminer ce tra- 
vail, trop grandement conçu, trop irrégulier dans sa 
forme et peu proportionné dans ses parties, il nous a 
donné une précieuse collection de monographies dans 
lesquelles il a étudié, avec des développements en par- 
tie nouveaux et intéressants, quelques-uns des pro- 
blèmes les plus complexes de la science. 

F. Lampertico, Ecomomia del ])opoli e degli Siati. 
Vol. I-V. Milano, 1874-84. 

Aux critiques formulées sur un ton agressif par Cu- 
sumano (1873) répondit avec une vivacité encore plus 
grande Ferrara, dans la Nuoi:a Antoloyia (août 1873) ; 
il dénonça le germanisme et, plus tard (1878), l'américa- 
nisme économiques comme des ennemis de la liberté. Le 
meilleur élève de Messedaglia, Luigi Luzzatti (né à Ve- 
nise en 18il) répondit avec beaucoup de modération. 
C'est un écrivain brillant, qui s'est fait en Italie l'apôtre 
des banques populaires et des sociétés coopératives. 
Sa patrie et la science doivent lui être reconnais- 
santes pour ses innombrables articles de revues et de 
journaux et pour l'activité qu'il a déployée, comme dé- 
puté et comme ministre, dans les conférences moné- 
taires, dans les expositions industrielles, dans la con- 
clusion des traités de commerce et finalement par ses 
essais de réorganisation du crédit et des finances. 

Les premières escarmouches furent suivies d'un con- 
grès tenu à Milan (1875), de la création de sociétés éphé- 
mères et de la publication d'articles favorables (E. Mor- 
purgo, L. Miraglia, P. Del Guidice, etc.) ou défavo- 



EN ITALIE 505 

rables (Marescotti, Bruno, Torrigiani, Scarabelli, etc.), 
à ce que l'on a appelé inexactement la nouvelle école iau- 
toritaire), tandis qu'en réalité elle comprenait des écri- 
vains de tendances très opposées, d'accord seulement 
pour combattre l'optimisme de la liberté illimitée. Les 
équivoques nées dans la chaleur de la lutte étant main- 
tenant dissipées pour les hommes de bonne foi, il n'est 
pas difficile de déterminer avec précision les tendances 
dominantes des différents groupes de nos économistes. 

Le plus ingénieux parmi les individualistes , dont 
le nombre va en diminuant, est Domenico Berardi. 
Il a combiné les doctrines de Ferrara et celles de Spen- 
cer et il déduit résolument les dernières conséquences 
du principe du « laissez faire » (Le funzioni ciel go- 
verno nelU economia sociale. Firenze, 1887). Les mêmes 
idées sont défendues par Tullio Martello dans son vo- 
lume sur la monnaie (1872), et mieux encore dans un 
brillant article du Giornale clegli Econoviisti, dans 
lequel un anonyme combat avec beaucoup de savoir et 
une fine ironie (mais avec de regrettables allusions per- 
sonnelles) les énormités de l'école économico-zoolo- 
gique. Ponsiglioni, Todde et Angelo Bertolini, dont la 
jeune activité est pleine d'espérances, sont aussi des 
partisans modérés de l'individualisme. 

Dans le petit nombre des partisans du socialisme de 
la chaire nous citerons Forti, directeur de la première 
série du Giornale clegli Econoniisti (1875-1878), Du- 
cati, Ousumano, actuellement plus modéré, Mortara, 
qui est partisan d'une forte ingérence de l'Etat dans la 
propriété foncière (1888) et enfin Camille Supino, auteur 
de mémoires éradits sur la valeur (1880-1889), le 
capital (1886-1891), l'escompte (1892), et d'essais très re- 
marquables sur la navigation (1890). 

Les professeurs Toniolo, de Pise, et Ferraris, de Pa- 
doue sont moins exclusifs. Joseph Toniolo (né en 1845) 



506 l'économie politique 

a été avec Auguste Monlanari fauteur d'un bon ré- 
sumé) l'élève et pendant quelque temps le suppléant 
de Messedaglia ; il a publié des mémoires très soignés 
sur l'élément éthique, la méthode d'observation, la 
petite industrie, la rente, le salaire, la participation 
aux bénénces, etc., et notamment une monographie 
sur la distribution des richesses (1878). Il unit à l'exac- 
titude théorique du maître, de bonnes recherches his- 
toriques et philosophiques; ses consciencieuses leçons 
s'inspirent de hautes idées morales. Charles François 
Ferraris (né en 1850), disciple favori de Wagner, s'est 
occupé avec talent de la science administrative ; il est 
le défenseur ardent des chaires de statistique (1891); il 
s'est beaucoup occujié de la question monétaire et du 
cours forcé (1879) ; il est partisan de l'impôt militaire et 
de l'assurance ouvrière obligatoire; il a écrit avec une 
méthode encore plus correcte sur le crédit privé dans 
ses Principii di scienza, baricaria. (Milano, 1892), qui 
ont remplacé l'ouvrage autrefois excellent mais aujour 
d'hui vieilli de Pierre Rota (1873). 

Joseph Ricca Salerno (né à Sanfratello en 1849) est 
lui aussi un disciple de Wagner. Il a été professeur à 
Pavie, à Modène et à Palerme. Il marque la transition 
entre l'école historique et l'école classique. Il a débuté 
par de savantes monographies sur le capital !l877), sur 
le salaire (1878) et les emprunts (1879), souvent un peu 
obscures ; il a publié ensuite (et c'est son meilleur 
travail) l'histoire des théories financières en Italie 
(1881), et de bons travaux économiques et financiers 
(dans des revues italiennes et étrangères) ; il acquiert 
de plus en plus la renommée d'un excellent maitre et 
d'un critique expert. Il a accueilli le premier, mais 
avec quelques modifications, dans un excellent article 
{Giornale degli Economisti, 1877) et dans son Manuale 
di scienza finanziaria (Firenze, 1888), la théorie de 



EN ITALIE 507 

Sax, qu'acceptent aussi ses excellents élèves de Modène, 
Auguste Graziani, professeur à Sienne, auteur de bons 
travaux sur le profit (1887), les dépenses publiques 
(1887), les opérations de bourse (1890), les piachines 
■(1891), et Charles Ange Conigliani, qui a écrit un 
mémoire ingénieux sur les effets économiques des 
impôts (1890); il doit publier prochainement une 
histoire critique de la théorie économique de la monnaie 
•en Italie, que ses travaux antérieurs nous font vivement 
<iésirer. 

Maffeo Pantaleoni (né à Frascati en 1857), directeur 
de l'Ecole de commerce de Bari, auteur d'excellents 
travaux de statistique économique, et notamment d'un 
mémoire sur l'importance probable de la richesse privée 
•en Italie (1884), a débuté par une savante monographie 
sur l'incidence des impôts; il a donné des preuves de 
son aptitude aux recherches exactes dans les Principii 
di econoynia jjura. (Firenze, 1889). Dans ce livre, qui 
«ut l'honneur rare d'être traduit en anglais, il expose 
la théorie de la valeur, conformément aux doctrines de 
Gossen, de Jevons et de Wieser, etc.; il y fait cependant 
des critiques parfois injustes à quelques-uns des chefs 
de récole autrichienne. 

Le problème de la valeur a été également discuté 
par Piperno, qui a recherché avec soin les causes 
de Vaggio (1880), par Wollemborg (1882), l'infati- 
gable propagateur des caisses rurales de prêt (Raif- 
feisen), par Valenti (1890), éminent spécialiste en éco- 
nomie agraire, par Alessio, qui a écrit aussi une bonne 
monographie sur le système fiscal italien (1883), que 
l'on peut rapprocher de celle de Zorli (1887), et enfin par 
Blanchi (1891), qui s'est également fait connaître par 
de bonnes recherches sur la propriété territoriale (1890). 
<5uelques économistes acceptent, non sans réserves, 
les théories de l'école austro-allemande : Ugo Mazzola, 



508 l'économie politique 

qui a savamment parlé de l'assurance ouvrière en Alle- 
magne (1886); il a soutenu la théorie des produits 
immatériels, et fait (1890' quelques objections subtiles à 
la théorie financière de Sax ; Emile Cossa s'est occupé 
avec sobriété et clarté des entreprises industrielles 
(1888'i et des formes naturelles de l'économie sociale et 
de l'économie financière, il a résumé, en les séparant 
de l'agronomie et de l'économie générale, les éléments 
de l'économie agraire (1890), et il a également écrit 
avec une louable impartialité sur le problème ardu de 
la réduction des heures de travail (1892). 

On doit grandement apprécier, à cause de la netteté 
de la doctrine et de l'excellence de sa méthode, les 
œuvres de De Yiti De Marco et de Gobbi. De Viti De 
Marco (né en 1858i dirige avec Pantaleoni, Mazzola et 
Zorli la nouvelle série du Giornale degli Economistî, 
dans laquelle il défend énergiquement le libre échange, 
attaqué théoriquementpar Benini (1883) et pratiquement 
par Ellena, Salandra, Alexandre et Egiste Rossi. Il est 
particulièrement connu par son étude sur la monnaie 
et les prix (1885), dans laquelle il défend, avec les res- 
trictions nécessaires, la théorie quantitative, et par son 
travail sur le caractère théorique de l'économie finan- 
cière (1888). 

U fisse Gobbi (né en 1859), a étudié, dans un .style 
moins enveloppé mais plus négligé, l' organisation des 
sociétés coopératives et de l'assurance contre les acci- 
dents du travail ; il a recherché avec compétence l'in- 
fluence des systèmes de rétribution sur la productivité 
du travail (188)', et, dans son court mais très utile précis 
d'économie, il a combiné les doctrines de l'école 
classique avec les résultats des recherches minutieuses 
réunies dans le Manuel de Schonberg. 

Achille Loria, deMantoue (né en 1857), n'est inférieur 
à aucun en intelligence, et il est supérieur à tous par 



EN ITALIE 509 

son originalité, et à beaucoup par ses connaissances. 
Professeur à Sienne et actuellement à Padoue, il occupe 
une place éminente dans la science, bien qu'on puisse 
lui reprocher de n'être pas assez objectif dans la critique 
des doctrines et dans le choix des faits qu'il cite à l'appui 
de ses théories personnelles. Il est difficile de résumer 
le système d'un auteur dont les tendances sont, en 
apparence du moins, les plus opposées. Il suit, en effet, 
Ricardo dans ses théories sur la valeur et sur la rente, 
tout en combattant avec àpreté et non sans équivoques 
{NuovcL Antologia, 1890) l'école autrichienne, mais il 
n'accepte pas sa théorie de la monnaie ; il est partisan 
de l'école historique et tient les phénomènes écono- 
miques pour variables et partant il croit que les 
théorèmes de l'école anglaise ne s'appliquent qu'au 
système capitaliste ; il admire Marx (dont il a parlé 
d'une façon magistrale) et croit, avec lui, que le profit 
est une forme transitoire, mais il réfute ses sophismes 
sur la valeur ; il se rapproche des socialistes dans sa cri- 
tique du régime économique moderne, mais il repousse 
leurs projets de réforme parce qu'il espère que les plaies 
sociales disparaîtront naturellement grâce à la diffusion 
de la propriété et à la disparition de la rente ; il loue 
enfin les évolutionnistes, mais il ne leur épargne pas 
les reproches qu'ils méritent. Pour bien comprendre 
les idées de Loria, qu'il a résumées dans une de ses 
leçons d'ouverture, il faut avoir présente à l'esprit 
l'importance suprême (et à notre avis exagérée) qu'il 
attribue au problème économique dans le système 
social et politique, et au problème territorial dans le 
système économique. 

A . Loria, La rendila fondiaria e la sua elisione natu- 
rale. Milano, 1880. — La legge di popolazione ed 
il sistema sociale. Siena, 1882. — Carlo Darwin e 
Veconomia politica. Milano, 188i. — Analisi délia 



510 l'économie politique 

proprietà capitalistica. Torino, 1889. Deux vo- 
lumes. (Cfr. les Appunii de Graziani dans le 
Giovnalc degliEconomisti, 1890).— Siudii sul valore- 
délia moneia, 1891. — La terra ed il sistema so- 
ciale. Padova, 1892. 



A l'école sociologique appartiennent Schiattarelia, 
Puviani, Zorli, Lo Sa\io, Jacopo Luzzatto, Angela 
Majorana, et en partie aussi De Johannis; les représen- 
tants les plus éminents sont Boccardo qui accepte réso- 
lument ces doctrines dans différentes préfaces de la 
Biblioteca. delV Economista, et Cognetti qui étudie 
les fonctions économiques chez les animaux et les tribus, 
sauvages, et recherche les origines du socialisme dans 
l'antiquité et en particulier en Chine et en Grèce dans 
des œuvres connues des philologues mais négligées, 
par les économistes. Il professe des théories analogues, 
à celles de Ugo Rabbeno, auquel nous devons des étu- 
des consciencieuses et en partie originales sur la coopé- 
ration et sur le protectectionnisme. Il faut signaler 
particulièrement, pour la profondeur de ses connais- 
sances et la modération de ses jugements, Icilio Vanni, 
qui ne méconnaît pas l'état embryonnaire, les difficul- 
tés et les dangers de la nouvelle science. 



G. Boccardo, La sociologia. Torino, iSBO. — ranimale 
e l'uomo, 1881. 

S. Cognetti De Martiis, Le forme primitive delV evo-^ 
luzione economica. Torino, 1881. — Socialisma 
atitico, 1889. 

U. Rabbeno, TJ'evoluzione del lavoro. Torino, 1883. — 
La cooperazione in Inghilterra (Milano, 1880) et in 
Italia (1886). — Le società coopérative di produ- 
zione, 1889. — Protezionismo americano, 1893, 

IciUo Vanni, Studii sulla theoria sociologica délia 
popolazione. Città di Castello, 1886. — Prime linee 
d'un programma critico di sociologia. Perugia, 1888, 



EN ITALIE ' 5il 

Le manque de place ne nous permet pas d'indiquer 
de très nombreuses monographies comme celles de 
Giovanni Rossi, Antonelli, et quelques-unes plus 
remarquables de Poreto (sur la théorie mathématique 
de la richesse), et d'autres de : Maggiorino Ferraris, 
Artom, Amar et Bertini dans le Piémont; de Buzzetti, 
Piola, Xicolini. Manfredi, Romanelli, Masé-Dari, 
Pizzamiglio, Sartori, Montemartini en Lombardie; 
Jacques Luzzatti, Salvioni, Délia Bona, Bertagnolli, 
Stivanello. D'Apel, Minelli, Kiriaki, Zanon, Ellero en 
Vénétie; de Manara, Malgarini, Rava, Mamiani en 
Emilie ; de Cambray-Digny et de Fontanelli en Toscane; 
de Villari, Zammarano, Martuscelli, Fortunato, 
Codacci-Pisanelli, Tammeo, Tangorra, Fiorese dans les 
provinces napolitaines ; de Vadalà-Papale, Santangelo 
Spoto, Gemmellaro-Russo, Arcoleo, Merenda en Sicile ; 
de Soro-Delitala, Longiave-Berni, Pmna-Ferrà en Sar- 
daigne. 

Nous avons déjà cité (pag. 30-31) les principaux sta- 
tisticiens; on peut signaler encore Raseri, Stringher, 
Rameri, Sbroiavacica et Giuseppe Majoranà ; nous avons 
aussi indiqué quelques-uns des ouvrages sur l'his- 
toire de l'économie en Italie, dont nous avons donné 
ailleurs un index très complet. 

L. Cossa, Saggio bibliografico sulla storia délie teorie 
economiche in lialia [Giornale tlegli Economisti, 
1892). 



CHAPITRE XVI 
LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 



Par le mot, étymologiquement équivoque, de socia- 
lisme, adopté par les écoles de Owen et de Leroux et 
mis en vogue par Reybaud, on désigne, d'ordinaire, 
les systèmes de politique économique qui attaquent les 
bases actuelles de la société civile. 

Mais si le mot socialisme, au point de vue théorique, 
embrasse un ensemble de doctrines, au point de vue 
pratique c'est au contraire le nom d'un parti qui com- 
prend des groupes divers, nationaux ou cosmopolites, 
anarchistes ou autoritaires, unitaires ou fédéralistes, 
révolutionnaires ou possibilistes, d'après leurs buts, 
leurs moyens d'action, leurs modes d'organisation. 

Comme corps de doctrine, le socialisme embrasse, 
dans ses diverses écoles, des idées économiques qui se 
trouvent bien souvent combinées avec des théories 
philosophiques, religieuses et politiques contradictoires 
entre elles, dont quelques-unes tendent à l'abolition de 
l'Etat, delà religion et de la famille, que d'autres vou- 
draient conserver entièrement, ou seulement modifier. 
Au point de vue philosophique, on parle de socialistes 
matérialistes et de socialistes spiritualistes ; au point 
de vue religieux, de socialistes athées et de socialistes 
croyants, et souvent même, poursuivant l'équivoque 
dans les faits comme dans les mots, de socialistes 
chrétiens, sans s'apercevoir que les chrétiens (qu'ils 
soient catholiques ou protestants) ne peuvent être 



LE SOCIALISME THÉORIQLE CONTEMPORAIN 513 

socialistes, parce que, si le christianisme prescrit d'une 
façon absolue la chanté, il veut qu'elle soit spontanée, 
et partant méritoire, ce qui est en pleine contradiction 
avec le socialisme, qui oppose au devoir des uns le 
droit civilement coercitif des autres, et qui fait dispa- 
raître ainsi en même temps la vertu chez le bienfaiteur 
et la reconnaissance chez l'obligé. Au point de vue 
politique, les contradictions sont tout aussi fortes, 
parce que quelques-uns se servent des doctrines socia- 
listes comme moyeu d'agitation auprès des masses pour 
aboutir à un changement de la forme du gouvernement, 
tandis que pour d'autres les changements politiques, et 
en particulier le suffrage universel, sont un simple 
moyen pour obtenir les réformes sociales, que certains 
croient compatibles avec les formes de gouvernement 
les plus disparates. C'est ainsi que l'on parle souvent 
et non sans équivoque de socialistes conservateurs et 
de socialistes démocrates, de socialistes d'Etat et de 
socialistes de la rue. 

Comme nous ne donnons que quelques indications 
très rapides sur le socialisme théorique considéré au 
point de vue purement économique, nous ne parlons pas 
des systèmes, déjà indiqués en partie, que l'on pourrait 
appeler anciens et que d'autres qualifient d'utopiques, 
parce que ce sont des romans d'Etat, qui sont inspirés par 
des idées purement littéraires, ou par des considérations 
morales sur les dangers de l'oisiveté des riches, résultat 
des inégalités économiques (Morus, Doni, Campanella), 
ou qu'ils invoquent au contraire des arguments essen- 
tiellement politiques (Platon). Nous ne parlerons pas 
non plus des systèmes professés dans la seconde moitié 
du siècle passé (Rousseau, Mably, Morelly, Brissot de 
Warville, etc.), que Ton peut appeler juridiques parce 
qu'ils sont basés presque exclusivement sur un prétendu 
droit de tous à l'usage gratuit des richesses naturelles. 

33 



51 t LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

Considéré de près, le socialisme théorique moderne, 
qui se qualifie pompeusement de scientifique, non pas 
tant parce qu'il dérive de quelques doctrines (mal inter- 
prétées) des économistes que par son interprétation ma- 
térialiste de l'histoire, serésoud, au contraire, dans une 
pure négation de la science économique. Il méconnaît, 
en effet, l'existence d'un ordre social des richesses, et 
se fonde sur cette hypothèse que la liherté engendre 
nécessairement l'injustice, les crises, la misère; delà, le 
socialisme déduit des maximes de politique économique 
qui tendent à la destruction totale ou partielle de la 
propriété privée et de la concurrence, c'est-à-dire des 
hases du système économique actuel. 

11 est assez difficile de donner une classification des 
théories des socialistes, disparates entre elles, malgré 
l'identité de leurs prémisses négatives. Les fausses dé- 
finitions qu'ils donnent, les contradictions fréquentes 
qu'on trouve dans les écrits d'un même auteur, et enfin 
l'usage incertain des mots communisme, socialisme, 
collectivisme, anarchisme, employés tantôt comme des 
équivalents, mais plus souvent opposés ou subordonnés 
les uns aux autres, sans parler de l'équivoque entretenue 
par les individualistes extrêmes qui qualifient de socia- 
liste et qui repoussent, par conséquent, toute reforme 
qui implique une nouvelle ingérence de l'Etat, même si 
elle est nécessitée par de hautes raisons de justice et 
d'opportunité, constituent autant de difficultés. 

On ne peut pas considérer comme une définition pré- 
cise du socialisme celle qui l'identifie avec la philo- 
sophie économique des classes souffrantes, ou qui, en 
d'autres termes, le présente comme l'économie ouvrière 
opposée à l'économie bourgeoise, c'est-à-dire l'économie 
du travail opposée à l'économie du capital ; il est injuste, 
d'autre part, de déclarer que tous les systèmes (et non 
pas quelques-uns seulement) défendus par le socialisme 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 515 

se résolvent, ou dans l'anarchie, ou dans le despotisme; 
ce sont aussi des définitions incomplètes et inexactes 
que celles qui lont consister le socialisme dans la dis- 
tribution artificielle des richesses (et qui oublient les 
nombreuses observations qu'il a faites sur la produc- 
tion, la circulation et la consommation), ou dans l'abo- 
lition du salaire (compatible avec la libre concurrence", 
ou dans la suppression des revenus qui ne dérivent pas 
du travail (rente, intérêt, profit), parce que ces propo- 
sitions concernent seulement quelques-uns des buts 
auxquels tendent, et non pas d'une façon unanime, les 
diverses formes du socialisme. 

Nous citerons quelques œuvres générales, dont l'étude 
peut fournir des données suffisantes pour la classifica- 
tion, la connaissance et l'appréciation des principales 
théories des socialistes. 

Jos. Slammhammer, BlbUugtviphie des Socialismus 
und Communismus. Jena, 1893. 

L. Reybaud, Etudes sur les ré formateurs ou socialistes 
modernes. Paris, 1840-43. Deux volumes.-?'^ édi- 
tion, 1864. 

L. Stein, Der Sozialismus und Communismus des heu- 
liqen Frankreichs. Le\pz]g. 1847.- 2« édit., 1848.— 
Geschiehte der sozialen Bewegung in Frankreich, 
Leipzig, 1850-51. Trois volumes. - Réimprimé en 
1855. 

J. J. Thonissen, Le socialisme depuis l'antiquité. 
Louvain, 1852. Deux volumes. 

B. Hildebrand, Die Nationalbkonomie der Gegenwart 
und Zukunft. Vol. I. Frankfurt am Main, 1848. 

E. De Laveleye, Le socialisme contemporain. Paris, 
1883. - 6« édit., 1891. 

R. T. Ely, French and german socialism. Xew-Yark, 
1883. 

John Rae, Contemporary socialism. London, 1884. 
-2« édit. (fort augmentée), 1891. 

O. Warschauer, Geschichtlich kritischer Ueberblick ûber 



516 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

die Système des Kovimunismus^ ete. {Zeiischr. f. 
die ges. Slaaiswissenschafi . Tiibingen, 1890.) 

H. vonScheel, SocialixmusundKommunismus. 3^ édil. 
beaucoup améliorée. (Dans le vol. I de VHand- 
hucli de Schonberg. Tubingen, 1890). 

Eug. d'Eichthal, Socialisme, communisme et collecti- 
visme. Paris, 1892. 

V. Cathrein, Der Socialismus. S"" édit. Freiburg im 
Br., 1892; trad. franc, par Olivier Feron, 1891. 

Th. Kirkup, A history of socialisni, 1892. 

H. Dielzel, Beitedge zur Geschichte des Sozialismus 
iind des Kommunismus (Zeitschr. fur Litteratvr 
und Geschiehle der Staatsiviss., 1893.) 



i^" \ . LE COMMUNISME 

Dans sa signification scientique, le communisme tend 
à substituer à la propriété privée des richesses de toute 
sorte (instruments de production et objets de consom- 
mation) la propriété publique (de l'humanité, de l'Etat, 
de la commune, ou de groupes confédérés). Les condi- 
tions nécessaires de ce système sont l'universalité du 
travail, l'égalité de la jouissance et la collectivité de la 
production et de la consommation ; l'abolition du ma- 
riage et celle de la famille, que demandent quelques com- 
munistes, ne sont pas essentielles. D'autre part, le col- 
lectivisme de la production et de la consommation ne 
suffît pas à con.stituer le communisme, parce qu'il est 
parfois proposé par des socialistes (comme par exemple 
Fourier) et aussi par des non socialistes pour des rai- 
sons de pure opportunité. 

Il ne faut pas voir dans le communisme une commu- 
nion purement négative, comme on la pratique dans 
la famille et consistant dans l'usage en commun des 
biens comme dans la célèbre phrase de Rousseau qui 
<lcclare (en contradiction avec des idées exprimées dans 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 517 

d'autres de ses œuvres) que la terre n'appartient à per- 
sonne et que les fruits sont à tous. On aboutirait à 
la négation implicite du communisme avec la division 
en parties égales, soit définitive, soit périodique, 
des patrimoines, car c'est là un expédient qui, bien 
qu'il soit révolutionnaire et absurde, conserverait 
cependant, d'ailleurs sans aucune solide garantie, la 
propriété privée, que le communisme veut détruire. 

Le communisme est un système de gouvernement 
économique qui, associant à l'idée d'égalité de droit, 
qui est la base du régime politique moderne, l'idée 
inexacte d'une égalité naturelle des facultés humaines, 
détruite uniquement par la diversité d'éducation, veut 
distribuer le travail selon les aptitudes, arriver ainsi à 
l'égalité du sacrifice et garantir à chacun une part 
de produit absolument égale, ou proportionnée aux 
besoins raisonnables reconnus par l'autorité.supérieure. 
Les systèmes communistes, visant à l'égalité, sont en 
complète opposition avec les systèmes socialistes, au 
sens étroit du mot, qui visent à une distribution des pro-. 
duits proportionnelle aux prestations, et partant néces- . 
sairement inégale. 

Cela n'exclut pas cependant, et certains écrivains 
(soit incohérence, soit esprit de conciliation) en sont un 
exemple, la possibilité de systèmes intermédiaires qui 
admettent le communisme avec le droit à l'existence, 
c'est-à-dire la garantie d'un minimum de produit en 
raison des besoins, et en même temps le socialisme, 
c'est-à-dire la division de l'excédant d'après les presta- 
tions. 

C'est précisément le droit à l'existence et le droit 
au produit intégral du travail, qui, dans l'esprit de 
certains, exprimeraient les droits fondamentaux de la 
classe ouvrière, que la législation moderne ne devrait 
plus se refuser à reconnaître. Mais (comme l'a démontré 



518 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

Anton Menger) ces prétendus droits primitifs ou fonda- 
mentaux sont en contradiction absolue entre eux. Il y a 
également contradiction entre le droit au travail et le 
droit à l'assistance, que réclament certains socialistes. 

A. Menger, Das Redit auf den vollen ÂrhcUsertrag. 
Stuttgart, 1886.-2«édit., 1891. 

Tandis que le droit à l'existence, partant de l'idée de 
la fraternité et de celle de la solidarité, conduit logique- 
ment à l'égalité des biens, le droit au produit intégral 
du travail implique bien l'abolition de la propriété pri- 
vée de la terre et du capital, mais comme il s'inspire du 
principe de l'intérêt personnel, il n'est pas tout à fait 
incoanpatible avec la liberté et il cherche, en tout cas, à 
donner satisfaction à l'équité, puisqu'il reconnaît le mé- 
rite individuel et par conséquent l'inégalité de fait. 

Le droit au travail, qu'il ne faut pas confondre avec 
la faculté de chercher une occupation (droit de travailler, 
•'liberté du travail), ni avec le simple droit à l'assistance, 
est, comme ce dernier, un droit relatif, conditionné, 
complémentaire, à côté des deux droits absolus et prin- 
cipaux, dont nous venons de parler. Le droit au tra- 
vail concerne, évidemment, tous ceux qui sont capables 
de travailler, et se résoud en un salaire payé par l'Etat 
dans ses ateliers à ceux qui n'ont pas pu trouver auprès 
d'un entrepreneur privé \me occupation rétribuée. 
Le droit au travail, considéré par Fourier et par Consi- 
dérant comme un substitut de prétendus droits primi- 
tifs (chasse, pêche, cueillette, pâture), a été reconnu 
dans la célèbre proclamation française du 25 février 
1818 et il a été appliqué dans un esprit absolument con- 
traire au socialisme dans les ateliers nationaux, pour se 
transformer, après les journées de juin, en une simple 
reconnaissance du droit à l'assistance. 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 519 

Le droit à l'assistance qui est en vigueur dans les 
pays qui admettent la charité légale, ne concerne que 
les pauvres, et elle a un caractère humiliant même 
quand il prend la forme d'un salaire accordé à un tra- 
vail effectivement fourni dans un dépôt de mendicité ou 
même à domicile. 

V. Considérant, Théorie du droit de propriété et du 

droit au travail, 1839.-3« édit., 1848. 
Proudhon, Le droit au travail et le droit de propriélé. 

1848. 
Fr. Stopel, Das Recht aufArbeit, 1884. 
B. Prochownik , Das angebliche Becht auf Arheit, 

1891. 
Cfr. E. Thomas, Histoire des ateliers nationaux. Vtixis, 

1848. 

Dans sa forme la plus absolue et la plus grossière, le 
socialisme a pour idéal une égalité parfaite entre le 
travail et les jouissances. Ses moyens sont Texpropria- 
tion immédiate des biens des corporations et la confis- 
cation graduelle de ceux des autres propriétaires après 
leur mort. Il maintient l'égalité en divisant les produits 
en parties égales. Il a eu pour représentant le célèbre 
agitateur François (il prit le nom de Gracchus) Babœuf 
(1764-1797), qui a rédigé le premier journal socialiste 
intitulé : Le tribun du peuple (1794-1796) et qui est 
mort à la suite d'une conspiration ourdie contre le di- 
rectoire; Buonarotti a fort habilement, et avec convic- 
tion, exposé ses idées. 

Ph. Buonarotti, Histoire de la conjuration pour l'éga- 
lité, 1828. Deux volumes.-Réimprimé à Paris 
en 1869. 

P. Janet, Les origines du socialisme contemjmrain. 
Paris, 1883. 

V. Ad vielle, Histoire de G. Babeuf et du babouvisme. 
Paris, 1884. Deux volumes. 



550 LE SOCFALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

Le célèbre publiciste William Godwin (1756-1836), 
adversaire de Malthus, s'est fïiit le défenseur modéré, 
mais illogique, du communisme. Après avoir clairement 
disting'Lié les trois systèmes opposés de répartition des 
biens {degrees of property) : propriété privée, presta- 
tions, et besoins, il se déclare partisan de ce dernier 
système, mais il propose des moyens peu propres pour 
le réaliser, parce qu'il ne veut pas du concours de l'État 
et se déclare anarchiste, mais finalement il se contente 
(dans la dernière de ses œuvres) du simple droit à l'as- 
sistance. 

W. God^vin, An enquiry coucerning }jolHicnl justice. 
London, 1793. Deux volumes. -Réimprimé plu- 
sieurs fois. — The enquirer, 1797 (et 1821). — An 
enquiry on population, 1820. 

Les systèmes d'Owen, de Cabet, de Weitling peuvent 
être cités comme des types de communisme plus claire- 
ment exposés dans leur partie théorique et suivis d'essais 
d'application partielle (spécialement aux États-Unis). 

Robert Owen (1771-1858), riche industriel, promo- 
teur d'institutions philanthropiques de patronage pour 
ses ouvriers, de sociétés coopératives de consommation 
et de production, est un communiste psychologue. Athée, 
fataliste, convaincu de l'irrespon.sabilité humaine, il 
n'admet ni peines ni récompenses ; ennemi de la pro- 
duction en grand et de la concurrence il veut que le 
travail, distribué d'après les différents âges, s'exerce au 
service de petites communautés confédérées, dirigées par 
des magistrats électifs, et composées d'au moins 500 per- 
sonnes et d'au plus 2,000, qui reçoivent la même édu- 
cation, contractent des mariages non indi.ssolubles et 
qui, sans faire aucun usage du commerce et de la mon- 
naie, et sans connaître ni juges ni pri.sons, jouissent en 
nature de ce qui est nécessaire à leurs besoins. 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 521 

Rob. Owen, News views of society, 1812. — BiXik of 
ihe new moral ivorlcl, 1820. — Révolution in the 
mind, 1850. 

Cfr. W. L. Sargant, Rob. Owen and his social philo- 
sophy. London, 1886. — A. J. Booth, Robert Owen 
the founder of socialism in England, 1869. — IJyod 
Jones, The Life, times and labours nf R. Owen, 
1890. Vol.. T. 

Parmi ses disciples il faut faire une mention spéciale 
pour l'irlandais Guillaume Thomp.son (mort en 1833) 
qui, comme l'a démontré Menger, expose avec beaucoup 
de clarté la théorie de la plus-value, attribuée d'ordi- 
naire à Rodbertus et à Marx. On trouve des idées ana- 
logues dans les écrits de John Gray (1831), d'Edmonds 
(1828), de J. F. Bray (1839) et de Charles Bray (I8'il). 

W. Thompson, An inquiry into ihe principles of the 
distribution of wealth. London, 1824.:Ht';imprimé 
en 1869. 

L'avocat démocrate Etienne Cabet (1788-1856), après 
avoir lu, pendant son exil en Angleterre, l'utopie de 
Thomas Morus, écrivit un roman social communiste 
{Voyage en Icarie, 1840). Il s'y montre l'adversaire de 
la propriété et partisan de la famille. Cet ouvrage, 
plus remarquable par la beauté de la forme que par 
l'originalité des idées, est devenu plus tard le code 
de quelques sociétés d'émigrants français au Texas et 
dans rillinois, où les doctrines d'un maître personnel- 
lement fort peu ascète ont été expérimentées. 

Les idées du cordonnier Guillaume Weitling (1808- 
1871) ne sont pas très différentes. Agitateur révolu- 
tionnaire convaincu et éloquent, il trouve le commu- 
nisme dans le Nouveau Testament. Il voudrait subs- 
tituer à l'organisation économique actuelle une associa- 
tion de familles qui embrasserait tout le genre humain ; 



5'2*2 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

elles seraient gouvernées par des chefs électifs, nommés 
au concours et chargés de distrihuer, en parties égales, 
les choses nécessaires et utiles, et à ceux-là seulement 
qui fourniraient un nombre d'heures de travail supé- 
rieur au temps ordinaire, les objets agréables et de luxe, 
avec l'obligation cependant de les consommer dans un 
court laps de temps déterminé, afin que l'accumulation 
et la transmission héréditaire ne fassent pas renaître les 
inégalités économiques. 

W. Weitling, Z)/e Welt ivie sie ist und sein sollie,i83S. 

— Garantien der Harmonie und Frelheit, 1842. 
Cfr. G. Adler, Geschichte der ersten sozialpolitischen 

ArbeUerbewegiing in Deuischland. Breslau, 1885. 



§ 2. LP] SOCIALISME PROPREMENT DIT. 

Dans son sens le plus étroit le socialisme désigne les 
systèmes qui veulent, non pas abolir, mais assujettir à 
des restrictions essentielles la propriété privée et la 
concurrence, et qui sont en même temps adversaires 
de la répartition des produits par tête, ou d'après les 
besoins, mais partisans de leur répartition d'après les 
prestations de chacun. 

Il y a cependant des divergences notables sur les mo- 
des de répartition ; les uns admettent au partage les 
propriétaires et les capitalistes, les autres excluent les 
revenus qui ne proviennent pas du travail. 

Il faut en outre distinguer dans le socialisme propre- 
ment dit trois formes principales : lès socialistes 
autoritaires, qui veulent confier à un pouvoir suprême 
la production et la distribution des richesses ; les 
socialistes libéraux, qui admettent l'autonomie des 
différents groupes de travailleurs ; les socialistes 
anarchiques , qui ne reconnaissent la nécessité ni 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN ^^^ 

des sociétés politiques en général, ni de l'État en par- 
ticulier. L'espace nous manquant pour un examen dé- 
taillé de chacune des écoles, nous nous bornerons à 
quelques indications sur les doctrines économiques de 
quatre hommes remarquables, soit par l'influence qu'ils 
ont exercée, soit par la puissance de leur esprit et par 
la sincérité de leurs convictions. Nous parlerons de 
Saint-Simon, de Bazard, de Fourier et de Proudhon. 

Le comte Claude Henri Kuuvray de Saint-Simon 
(1760-1825), prétendu fondateur d'un nouveau chris- 
tianisme, a esquissé aussi un système économique (in- 
dustrialisme) sans arrivera des conclusions pratiques, 
mais il a été le chef d'une école à laquelle ont appar- 
tenu, dans leur jeunesse, des hommes remarquables 
comme l'historien Augustin Thierry, l'économiste Mi- 
chel Chevalier, le philosophe positiviste Auguste Comte, 
et le publiciste Bûchez, le fondateur des premières 
sociétés coopératives françaises. Frappé des effets dé- 
sastreux de la répartition inégale et, selon lui, arbi- 
traire des richesses, qui provient des systèmes légaux 
de succession héréditaire, Saint-Simon a tracé à larges 
traits dans un grand nombre d'opuscules, pleins 
d'un enthousiasme que n'ont pu vaincre les souffrances 
d'une vie agitée et aventureuse, les bases d'une nou- 
velle monarchie industrielle, dans laquelle le pouvoir 
dont avaient joui jusqu'ici les classes oisives (légistes, 
fonctionnaires civils, militaires, etc.), qui ont détruit le 
féodalisme et l'aristocratie, devait passer à la classe in- 
dustrielle, composée des ouvriers, des entrepreneurs et 
des capitalistes. Saint-Simon arrive à ce système en 
déduisant les corollaires sociaux de la théorie des éco- 
nomistes qui voyaient dans le travail la cause unique 
de la valeur, identifiée avec la richesse. 

C H. de Saint-Simon, Parabole politique (dans la revue 
L'Organisateur, 1819). — Catéchisme des industriels, 



524 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

1823-1824.— .Vouyeau Christianisme, 1825.— Œuvres 
d<' Saint-Simon et d' Enfant in. P.iris, 1865-1878 
(quarante volumes). {Œuvres clmisies. Bruxelles, 
1859. Trois volumes). 
Cfr. H. Fournel, Bibliographie Sainl-Sinnmienne. Pa- 
ris, 1833. — G. Hubbard, Saint-Sinum. sa vie et 
ses travaux, 1857. — P.jJ.inel, Saint-Sinn)n et le 
Saint-Simonisnie. 



Après la mort de Saint-Simon, ses doctrines, expo- 
sées avec peu de succès dans le journal le Producteur 
(dirigé par Olinde Rodrigues) et mieux dans le Globe 
(1831-1832), ont trouvé des disciples ardents dans Ba- 
zard et dans Barthélémy Prosper Enfantin (1798-1864). 
Ce dernier, devenu le père suprême de la nouvelle 
religion, compromit par la théorie de l'émancipation 
de la femme et par celle du divorce 'que Bazard 
n'accepta pas) les petites communautés saint-simo- 
niennes, qui ont pris fin après la farce indécente et le 
célèbre procès de Ménilmontant. 

Saint-Amand Bazard (1791-1832) a .sans doute le 
mérite d'avoir sérieusement développé la partie écono- 
mique du système saint-simonien. dont on peut le 
considérer comme le fondateur. Pour combattre ce 
qu'il appelait Texploitation de l'homme par l'homme, 
qui était autrefois celle du maître sur l'esclave et sur le 
.serf et maintenant du propriétaire des instruments de 
travail sur l'ouvrier, Bazard préconisait une réforme 
économique, mais il voulait tout d'abord le retour à 
l'esprit du christianisme primitif, l'instruction gratuite, 
universelle, obligatoire. Sa réforme consistait dans la 
distribution du travail selon les aptitudes, et du produit 
d'après les prestations, selon le célèbre aphorisme : de 
chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses 
œuvres. 11 croyait qu'on aurait pu y arriver par la 
substitution de la possession viagère à la propriété 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 525 

héréditaire, en chargeant l'État de distribuer gratuite- 
ment les terres et les capitaux qui devenaient vacants 
par la mort des possesseurs temporaires, à ceux qui 
par leurs travaux antérieurs se seraient montrés les 
plus méritants. Cette opération, faite par des banques 
publiques, dirigées par une hiérarchie de prêtres indus- 
triels, aurait supprimé les graves inconvénients de la 
répartition actuelle des biens, injustement déterminée 
par l'accident de la naissance. A la différence de Saint- 
Simon, qui considérait les industriels dans leur ensem- 
ble et les opposait aux oisifs (légistes, fonctionnaires 
civils et militaires, etc.), Bazard est le premier socia- 
liste français qui montre, d'une façon claire, le conflit 
qui existe, dans le sein de la classe industrielle, entre 
l'entrepreneur et l'ouvrier privé des instruments de 
travail. 

Bazard, Exposilioii de la dorArhie de Saint-Simon, 

Paris, 1830-31. 
(.\nonyme , Economie politique et Politique, 1831 

(Articles de différents auteurs, extraits du Globe)- 
Fr. W. Carové, Der SaiHt-Simonism,U!i. Leipzig, 1831. 
K. G. Bretschneider, Der Saint-Simonismus, 1832. 
A. J. Booth, Saint-Simon and Saint-Simonis)n. Lon- 

don, 1871. 

Comme Saint-Simon, Charles Fourier (1772-1837) 
s'est tenu éloigné de toute agitation révolutionnaire. 
C'est un penseur original, un écrivain prolixe et in- 
correct, doué de beaucoup de talent et d'une imagina- 
tion effrénée. Fourier se rapproche de Owen par ses 
prémisses psychologiques et par sa sympathie pour le 
travail collectif et la consommation collective, mais il 
s'en éloigne en ce que, sauf la garantie du minimum 
nécessaire à l'existence, il n'admet pas la répartition 
selon les besoins ; il est même plus modéré que les 



526 LE SOCIALISME TiîÉOUIQUE CONTEMPORAIN 

saint-simoniens en ce qui concerne riiéritage et il 
attribue 3/ ["2 des fruits de la production au travail 
i)itellectuel, 5/12 au travail manuel et 4/12 au capital. 
Il part de ce principe que l'attraction gouverne le 
inonde moral comme le monde physique, et il est 
persuadé que l'harmonieuse satisfaction des passions, 
dont il a fait une classification bizarre, en oubliant 
l'inertie^ aboutit par la volonté de Dieu au plus grand 
bonheur du genre humain; aussi propose-t-il que le 
travail, devenu attrayant par la combinaison de la 
division des occupations avec leur changement con- 
tinuel, se fasse en commun au sein d'associations de 
propriétaires, de capitalistes et d'ouvriers d'environ 
1,800 personnes, formant une phalange (divisée en 
séries, subdivisées en groupes), habitant une maison 
appelée phalanstère, dirigées par des chefs (unarques) 
et réunies graduellement en une vaste fédération mon- 
diale, gouvernée par un magistrat suprême (omniarque) 
résidant à Constantinople. Fourier a une préférence 
marquée pour l'agriculture (et en particulier pour 
Tarboriculture et l'horticulture) exercée en grand, 
et il pense que les manufactures perdront de leur 
importance avec la disparition du luxe; il a une anti- 
pathie pour le commerce et pour les intermédiaires, 
qu'il voudrait supprimer par la consommation collec- 
tive, qui est préférable à la consommation domestique, 
parce qu'elle est moins exposée au gaspillage des pro- 
duits, 11 faut noter enfin que Fourier, qui n'a pas sur 
ce point les préjugés des autres socialistes, se montre 
plus profond qu'eux parce qu'il cherche à réformer les 
méthodes de production au lieu des méthodes de distri- 
bution, car il attribue le malaise social non pas à l'iné- 
galité mais à Tinsuffisance des richesses. 

Ch. Fourier, Tliéor'n; des quatre mouvements. Leipzig" 
(Lyon), 1808.-2' édit., 1841. — Traité de l'asst/cia- 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 52^ 

iion domestique et agricole, 1822. Deux volumes. - 
2' édit., 1838. -- Le nouveau monde industriel et 
sociétaire, 1829.-3^ édit., 1848. — La fausse indus- 
trie. 1835-36. Deux volumes. — Œuvres choisies 
(avec une bonne Introduction par Cii. Gide). 
Paris, 1890. 

Dans l'école de Fourier, qui eut ses organes spéciaux, 
comme la Phalange, la Revue du Mouvement social, 
la Rénovation, etc., il faut signaler, en premier lieu, 
Considérant, puis Madame Galti de Gamond, Muiron, 
Transon, Hippolyte Renaud, Lechevalier, auteur d'ou- 
vrages volumineux, Brisbane, en Amérique, et en 
partie aussi l'entrepreneur philanthrope Godin-Lemaire, 
le fondateur du familistère de Guise. 

V. Considérant. Destinée sociale. Paris, 1836-38. Deux 
V01.-2' édit., 1847-49. 

Pierre Joseph Proudhon (né à Besançon en 1809, 
mort à Passy en 1865), qui a commenté dans un de ses 
premiers travaux {Qu'est-ce que la propriété ? 1840) la 
célèbre phrase « la propriété c'est le vol » déjà employée 
par Brissot de Warville (1780), occupe une place émi- 
nente dans l'histoire du socialisme. Doué d'un esprit 
subtil et paradoxal, orné, comme tous les autodidactes, 
de connaissances variées mais un peu superficielles, il 
se complaît dans la recherche des contradictions réelles 
et apparentes qu'il trouve dans la succession des phé- 
nomènes économiques, et il en tire argument pour atta- 
quer les chefs des diverses écoles d'économistes et de 
socialistes dans des polémiques violentes et peu cour- 
toises, en se servant de la dialectique hégélienne, qu'il 
a étudiée superficiellement sur le conseil du socialiste 
Charles Griin (1617-1887). 

P. J. Proudhon, Système des contradictions écono- 
miques ou Philosophie de la misère. Paris, 1846. 
Deux volumes. 



558 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

Contrairement à sa devise ambitieuse destruam et 
aedifîcabo, Proudhon se montre aussi expert dans la 
critique du communisme et du socialisme spéculatif 
(Saint-Simon, Fourier), mystique (Leroux) et autori- 
taire (Blanc), que pauvre et même intérieur à ses adver- 
saires eux-mêmes dans ses projets. La ban([ue d'échange 
(appelée plus tard banque du peuple), à la différence de 
celle d'Owen [labour exchange banh, 1832-34) et de 
celle qui fut essayée à Marseille par Mazel (1830-45), de- 
vait non seulement faciliter les échanges en nature mais 
émettre aussi des « bons de circulation ». Ces bons que 
les associés et les adhérents de la banque s'obligeaient 
à recevoir comme de l'argent, permettaient aux porteurs 
de disposer des produits et des services évalués en 
heures de travail. De cette façon Proudhon croyait ar- 
river au crédit gratuit, qu'il a défendu dans sa célèbre 
polémique avec Bastiat [Intérêt et principal, 1850) sans 
s'apercevoir que ses bons, tout à fait incapables de pro- 
curer le crédit gratuit, s'ils étaient émis en escomptant 
les titres de personnes solvables, se convertiraient en 
papier-monnaie de la plus mauvaise espèce s'ils étaient 
émis en grand nombre et sans les garanties nécessaires. 
On trouve aussi comme déjà chez les saint-simonicns et 
chez les écrivains anglais cités ci-des.sus), bien qu'en 
d'autres termes, dans les Contradictions de Proudhon 
la théorie de la plus-value produite par l'ouvrier au 
profit de l'entrepreneur, qui constitue le point de départ 
du socialisme scientifique, fondé, d'après quelques-uns, 
par Rodbertus (Wagner, Rudolph Meyer, Adler, etc) 
et, selon d'autres, par Marx (Engels), qui s'en disputent 
à tort la paternité. 

Beaucoup plus ingénieuse et originale est la tentative 
de Proudhon, bien qu'elle soit irréalisable, de concilier 
l'antinomie entre la liberté et l'égalité par l'anarchie, 
qui, selon lui, n'est pas le désordre, mais la véri- 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 52& 

table liberté (égalité des conditions), que violent tous 
les gouvernements, et fort inutilement parce que la 
justice, comme la vérité scientifique, n'a pas besoin de 
la sanction de la force. Ennemi de la propriété privée 
(exploitation du laible par le fort , il voudrait la rem- 
placer, non pas par la propriété commune (exploitation 
du fort parle faible), mais par la possession (mal définie) 
des instruments de production et par la garantie^ don- 
née à l'ouvrier, du produit intégral de son travail, tout 
en maintenant léconomie individuelle, la concurrence et 
même l'héritage , l^ien qu'il le réduise à une très faible 
part. La meilleure critique de l'utopie de Proudhon, fon- 
dée sur l'individualisme le plus effréné, est dans les 
interprétations très diverses de l'anarchie données par 
les nihilistes russes (Bakunin, Krapotkine) et par les so- 
cialistes révolutionnaires, comme Fieclus,Most et quel- 
ques autres, et même dans ce fait que Proudhon lui- 
même le remplaça plus tard par le fédéralisme. 

P. J. Proudhon, Œuvres coniplcl^s. Paris, 1873-86. 
Trente-sept volumes. — Ccnespondcmct; (1832- 
65j. Paris, 1874-75. Quatorze volumes. 

Cfr. Fr. Hack, P.J. Proudhon. (In Zeitschr.fùr die ges. 
Slaatsiclss., 27' année, 1871, pp. 363-386). — A. 
Sainte-Beuve, P. J. Proudhon, sa vie, sa corres- 
pondance, 1875. — St. Ganz zu Putlilz, P.J. Prou- 
dhon. Berlin, i881. — G. Adler, v° Anarchismus, 
in Conrad et Lexis, Handwurterhuch der Staais- 
tvissenschoften. Vol. I. Jena, 1889, pp. 252-270. — 
K. Diehi, P. J. Proudhon. Seine Lehre und sein 
Leben. Jena, 1888-1890.— A. Mulberger, 6Vu</<m 
ûher Proudhon, 1891. 

Louis Blanc (1813-1882), journaliste radical, disciple 
du communiste Buonarotti, éminent historien et très 
médiocre économiste, a publié dans la Revue du Pro- 
grès (1839) la première esquisse de sa célèbre Orga- 
nisation du travail (1841), à laquelle il a ajouté quatre 

34 



530 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

chapitres dans la neuvième édition (1850). L. Blanc est 
un socialiste autoritaire qui accepte, avec le droit à 
la vie, quelques unes des théories des communistes, 
sans se détacher du socialisme « par groupes », et en 
demandant même, comme président de la commission 
du Luxembourg, le droit au travail, qu'il a défendu 
contre Thiers (Le Socialisme. Droit au travaii, 1848;. 
Persuadé que la concurrence engendre le monopole 
et la misère, et se résout dans l'anarchie, il fait appel à 
l'initiative de l'État pour organiser le travail sur la base 
des principes de la solidarité et de la fraternité. Sans 
porter atteinte à la propriété privée, l'Etat devrait, par 
ses puissants moyens, créer des « ateliers sociaux », qui 
se substitueraient petit à petit aux entreprises ordi- 
naires; gouvernés d'abord par des fonctionnaires, ils 
seraient ensuite cédés à des associations ouvrières et se 
con.stitueraient en fédération sous une autorité centrale. 
L'État ferait l'avance à ces associés, unis entre eux 
par une assurance mutuelle, du capital nécessaire dont 
il prescrirait l'amortissement graduel ; il se réserve- 
rait également une grande latitude au sujet de l'em- 
ploi des profits. Les ateliers seraient accessibles aussi 
aux capitalistes, qui recevraient un intérêt fixe en 
dehors de la rétribution pour le travail commun, qui 
devrait être proportionnelle aux besoins de chacun 
dans la mesure (;ompatible avec les moyens disponibles, 
car c'est en cela que consiste l'équité. D'après Louis 
Blanc, ce .système ne s'éloignerait pas beaucoup de la 
répartition des produits d'après les prestations, car ile.st 
à présumer que les ouvriers les plus intelligents et les 
plus actifs ont des besoins plus grands et plus raffinés! 

L. Blanc, Questions iV aujourd'hui et de demain. Vol. IV 

et V. Paris, 1873-1884. 
Cfr. Ch. Robin, L. Blanc, sa vie et ses œuvres, 1851. 
Hipp. Castille, L. Blanc, 1858. 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 531 

Ferdinand Lassalle (1825-1864), malgré son puissant 
génie, sa profonde culture philosophique et juridique 
et une connaissance plus que suffisante de Téconomie 
poHtique, n'occupe pas parmi les théoriciens socialistes 
une place égale à celle qu'il occupe dans l'histoire du 
socialisme militant. Aristocrate par nature, démagogue 
par ambition, et très habile connaisseur des passions 
populaires^ Lassalle, quelque peu incertain et exagéré 
dans ses aspirations définitives autant que modéré et 
précis par opportunisme et prudent dans ses revendica- 
tions présentes, de plus, écrivain brillant et orateur 
éloquent, doué de sympathiques qualités personnelles, 
possédait la vertu et les vices indispensables pour 
créer et diriger une formidable agitation révolution- 
naire. Au point de vue théorique, ses doctrines n'ont 
aucune originalité, parce qu'il s'approprie les prémisses 
de Rodbertus et de Marx et qu'il reproduit, avec des 
variations sans importance, les propositions de Louis 
Blanc. Pour émanciper les ouvriers allemands de la loi 
d'airain des salaires (attribuée à Ricardo) et pour leur 
garantir le produit intégral du travail, confisqué par l'en- 
trepreneur capitaliste, Lassalle conseille aux ouvriers 
de constituer un parti solide, qui, après avoir conquis, 
par le suffrage universel direct, une forte prépondérance 
politique, fera décréter par le gouvernement je prêt 
gratuit d'une centaine de millions de thalers à de 
nombreuses sociétés coopératives ouvrières, constituées 
en fédération, qui, en possession des instruments de 
production, remplaceront graduellement les entre- 
prises actuelles. Ce qu'il y a de caractéristique dans les 
écrits de Lassalle, c'est la guerre sans merci qu'il a 
faite à Schulze-Delitsch. Lassalle l'attaque dans une 
polémique injurieuse et triviale, et l'accable de son éru- 
dition, qui n'est pas, comme il l'affirme avec orgueil, 
toute la science du dix-neuvième siècle, mais qui est 



532 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

eependant de beaucoup supérieure aux moyens intel- 
lectuels dont pouvait disposer son adversaire. 

Ferd. Lassalle, Systo» der envorbenen Rechte, 1861.- 
2" édit., 1880. — 0/f'enes Antwortsclireiben, etc., 
1863. — Die indirekte Sieuer und die Loge der arbei- 
ienden Klassen, 1863. — lierr Basliat-Schnlze von 
Deliizsch, der ôkonomische Ju'ian,oder Kapilal und, 
Arbeil, 1864; trad. franc, par B. Malon, 1880. 

Cfr. E. von Plener, Ferdinand Lassalle. Leipzig, 1884. 
— W. H. Dawson, German socialism ani Ferd. 
Lassalle. London, 1888-2^ édit., 1891.— G. Brandes, 
Ferd. Lassalle, Berlm, 1865.-2« édit., Leipzig, 1889. 



§ 3. — LE COLLECTIVISME 

On appelle, d'un mot fort employé par les français, 
sollectivistes les théoriciens socialistes qui. tout en 
demandant la propriété publique des instruments de 
production et l'organisation collective du travail, ad- 
mettent la propriété privée des objets de consommation 
et même leur transmission héréditaire. Mais le collec- 
tivisme intégral (industriel) ne doit pas être confondu 
avec le collectivisme purement partiel (territorial}. 

E. Jâger, Der moderne Sozialismus. Berlin, 1873. 

A. E. Fr. QGhâ.ïi\e., Die Quiniessenz des Socialimus, 1815. 

(traduit en italien et en français), -13^ édit., 1891. 
P. Leroy-Beaulieu, Le collectivisme, examen critique 

du nouveau socialisme, 1884.-3^ édit., 1893. 
M. Block, Le socialisme moderne, 1891. 
J. Bourdeau, Le socialisme allemand et le nihilisme 

russe, 1892. 

Le collectivisme de la terre qui a (dans Paine et 
mieux dans Ogilvie) des précurseurs au siècle passé, a 
trouvé, en dehors de Stuart Mill et de George, dont 
.nous avons déjà parlé, de nombreux adhérents, même 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 533 

chez les économistes et jusque chez quelques écono- 
mistes de l'école classique (James Mill) et chez d'autres 
enfin qui (comme Walras) ont bien peu de sympathie 
pour le socialisme. Ces écrivains insistent particuliè- 
rement sur cette idée, qu'il n'y a pas pour la propriété 
privée du sol toutes les raisons économiques et juri- 
diques qui militent en faveur de celle du capital mobi- 
lier. Parmi les plus modérés, quelques uns demandent 
l'incorporation du crédit hypothécaire (Schaffle, Stolp, 
Ruhland) ; d'autres la propriété commune de la terre 
mise en culture Samter); d'autres, au contraire, celle 
des maisons. Beaucoup de collectivistes pensent que la 
propriété commune doit être accompagnée de la culture 
pour le compte de l'Etat; un petit nombre, au contraire., 
voudrait que la propriété soit commune et l'usage 
individuel (Wallacci par la location des terres, en 
petits lots, aux plus offrants. Il y a des divergences 
d'opinion en(;ore plus importantes sur les modes de 
prise de possession ; les uns font appel à la confiscation 
(George), d'autres à une expropriation avec indemnité 
(Fliir.scheim; soit pour tout le fonds, soit pour toute la 
rente, soit uniquement pour la rente future Cunearned 



W. Ogilvie, An essay on ihe right on properly in land. 

1872. Réimprimé (sous le titre : Birlright in land\ 

par D. C. Macdonald. London, 1891. 
Herbert Spencer, Social staiics. 1851. 
A. E. Fr. Schaffle, Inkorporaiion des Hypothekencredita. 

TQbingen, 1883. 
Ad. Samiev, Bas Eigenfhum in seiner sociale Bedeu- 

tumj, 1878. 
A. Russe! Wallace, Land nalionalisalion , ils necessiiy 

and ils nims, 1882. (Nouvelle édition, 1892.) 
S. W. Thackeray, The land and Ihe community^ 

1889. 
M. Fiiirscheim, Der emzige Heliungsiceg, 1891. 



534 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

Hertzka,Z)ie Gesetze der socialen Entwicklung, 1886. 
W. H. Da\vson, The unearned incrément, 1890, 
H. Cox, Land nalionalisation, 1892. 
G. Ricca-Salerno, La nazionalizzazione délia terra (in 
Nuova Antologia, l'='' décembre 1893). 

Le collectivisme intégral est la formule du socialisme 
actuellement dominant, représenté notamment par 
AVinkelblech et Rodbertus (complètement étrangers à 
toute agitation de parti) et par Marx, Charles Georges 
Winkelblech (1810-1865), professeur de chimie et de 
technologie, a publié, sous le pseudonyme de Mario, un 
savant ouvrage historico-critique (demeuré inachevé) 
sur les institutions et sur les théories économiques, qui 
devait comprendre aussi un plan de réforme de l'orga- 
nisation sociale actuelle, contraire, selon lui, aux prin- 
cipes du droit comme à l'intérêt bien entendu des 
classes productrices. Bien qu'il ait été cité par Rau et 
par Roscher, le livre de Winkelblech n'a exercé aucune 
influence sur ses contemporains jusqu'à ce que l'apo- 
logie, un peu exagérée, qu'en a faite Schâffle en 1870, 
en fit faire une réimpression qui appela sur cette œuvre 
l'attention de quelques spécialistes. D'après les idées 
de l'auteur, à la domination de la force (monopolisme), 
antérieure à la Révolution française, a succédé le libé- 
ralisme, actuellement dominant, combattu par le com- 
munisme, systèmes opposés et excessifs qu'il voulait 
concilier. Le libéralisme, infatué de l'idée purement 
négative de la concurrence illimitée, est un système 
atomiste qui, après avoir détruit les anciens privilèges, 
a engendré la ploutocratie, c'est-à-dire le monopole 
des grands capitaux, aussi pernicieuse aux petits entre- 
preneurs qu'aux ouvriers salariés. A son tour le com- 
munisme, idolâtre de la prétendue égalité de fait, est 
un système mécanique qui, par la distribution des pro- 
duits en raison des besoins, conduit au pire des mono- 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 535 

pôles, à celui de l'indolence. L'unique combinaison 
rationnelle de la véritable liberté avec la véritable éga- 
lité se trouve dans le système que l'auteur appelle 
fédéral (sans aucun rapport avec le sens politique 
de ce mot) et qui se résoud dans le collectivisme 
absolu, par l'intermédiaire des sociétés ouvrières, or- 
ganisées par l'Etat, dans lesquelles, après un retranche- 
ment préalable d'un minimum nécessaire pour garantir 
à tous l'existence, le produit du travail commun se par- 
tage en raison des prestations de chacun. Il faut signaler 
dans la théorie de Winkelblech la complète intelligence 
des difficultés que toutes les formes de socialisme ren- 
contrent dans l'insuffisance de la production, dans 
l'excès de la consommation et dans le stimulant à 
l'augmentation indéfinie de la population, mais en 
même temps la confiance exagérée dans les remèdes 
qu'il propose : obligation universelle au travail et lois 
restrictives du luxe et des mariages. 

K. Mario, Untersuchungen ûber die Organisation dcr 
Arbeit oder der System der Weliôkonomie. Kassel. 
1850-59.-2« édit., Tubingen, 1884-83. 4 volumes. 

Inexactement interprêté par Dûhring et par Eisenhart, 
combattu par Held, trop peu estimé par Roscher, porté 
aux nues par Rudolph Meyer (et par d'autres conserva- 
teurs sociaux) et surtout par Wagner (et par d'autres 
socialistes d'État), Charles Rodbertus (1805-lb75), dit 
Jagetzovv, du nom d'une de ses propriétés, député pen- 
dant quelques années et pendant quelques jours mi- 
nistre, a été un socialiste conservateur au point de vue 
politique qui, malgré les pressantes instances de Las- 
.salle, s'est tenu complètement étranger aux agitations 
de la démocratie sociale. Dans une série de monogra- 
phies, remarquables par des recherches ingénieuses et 
inédites, notamment sur les institutions économiques 



53G LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

de Rome, mais défectueuses par la mauvaise exposition, 
Rodbertus a tracé, à différentes reprises, une philoso- 
phie de l'histoire économique d'où il a déduit un plan 
de réformes sociales déjà esquissé dans ses traits fonda- 
mentaux dans un ouvrage {Die Forderungen dev ar- 
beitenden Klasse) excellemment analysé par Dietzel, 
qui remonte à 1837. Il est extrêment difficile de se 
retrouver dans le labyrinthe des propositions de Rod- 
bertus, parce qu'il ne sépare pas nettement celles qui 
appartiennent au collectivisme absolu, idéal qui ne 
pourra d'après lui être réalisé que dans cinq ou six 
siècles, de celles qui pourraient être acceptées et appli- 
quées graduellement par des mesures immédiates. 
Parmi les réformes proposées par R,odbertus,il faut dis- 
tinguer les réformes partielles sur le crédit foncier, 
(qu'il veut transformer de fond en comble en remplaçant 
par le payement d'une rente perpétuelle l'obligation 
de rembourser le capital , des autres réformes plus 
générales sur l'organisme de la production et la condi- 
tion de la classe ouvrière. Ennemi déclaré de l'indivi- 
dualisme, et s'inspirant de la théorie organique de l'État 
de Hegel et de Schelling, Rodbertus confie à l'autorité 
publique la réalisation des réformes économiques qui 
doivent être conformes à l'intérêt collectif, parce que, 
pour lui, l'individu n'est qu'un organe du grand corps 
social. La transition loyale à un système qui fera cesser 
l'action inexorable de la loi économique par laquelle, 
étant donné la libre concurrence, la part proportionnelle 
de produit distribuée aux ouvriers diminue à mesure 
que le meilleur emploi de leur travail en augmente 
la productivité, pourrait être effectuée par Tinterven- 
tion de l'État. Celui-ci devrait établir au j^ro rata du pro- 
duit total de l'industrie la part à assigner aux travail- 
leurs et il devrait en outre fixer la durée de la journée 
normale de travail dans chaque industrie et la quantité 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 537 

normale de produit qui correspond à chaque journée. 
Sur cette base il fixerait un tarif, continuellement 
variable, du prix du salaire et des services productifs 
et remplacerait petit à petit la monnaie métallique par 
des bons indiquant les journées de travail et émis sous 
forme de prêt aux entrepreneurs, qui paieraient avec 
eux leurs ouvriers, et avec lesquels ils pourraient pren- 
dre dans les entrepôts gouvernementaux la quantité 
de produits dont ils auraient besoin en raison du tra- 
vail utile qu'ils auraient fourni. 

De cette façon Rodbertus, malgré le grand appareil 
de sa philosophie et de son érudition, partant de l'hy- 
pothèse d'une loi de décroissance progressive du salaire 
proportionnel, aussi fausse que celle de son augmenta- 
tion fatale, soutenue par Carey et par Bastiat, conclut 
par des propositions très analogues à celles de Owen et 
de Proudhon, mais plus compliquées. C'est en somme 
un système tyrannique et inefficace de taxation offi- 
cielle des prix et des salaires, qui produirait des effets 
semblables à ceux qu'on a obtenus par les assignats et 
le maximum sous la Révolution française. Aussi trou- 
vons-nous excessif l'enthousiasme de Wagner, qui a 
proclamé Rodbertus le Ricardo du socialisme ! 

Rodbertus, Zur Erkenntniss unserer siaatswirtltschoft- 
liclien Zustdnde. !«' fascicule. Neubrandenburg, 
1844. — Sociale Briefe an V. Kirchmann. I-III. 
Berlin, 1850-51. — La seconde et la troisième 
lettre réimprimées sous le titre: Zur Beleuchiimg 
der socialen Frage, 1875. — Zur Erklarung und 
Abhùlfe der heuUgen Krediinoihdes Grundhesiizes. 
Jena, 1868-69.-2' édit., 1876. — Der normale Ar- 
beilsiag (extrait de la Berliner Revue). Berlin, 
1871. Réimprimé dans la Zeilschrift fur die ges. 
Staalnirissencliaften. 34« année, 1878, pp. 322-367. 
— Briefe undsozialpolitischeAufsàtze.BerWn, 1882. 
— Das Kapital. Vierter sociale Brief an v. Kirch- 
mann, 1884. 



538 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

Cfr. Ad. Wagner, Einigcs von und ïiber Rodbertus 
(in Zeilschrifl f. die (/es. Slaatswiss. 1878, pp. 119- 
236. — Th. Kozak, liodhertus Jagetzow's socialpo- 
litische Ansichien. Jena, 1882. — G. Adler, Rodber- 
tus der Berjrùnder des ivissenschafilichen Soziali- 
mus. Leipzig, 1884. — A. Menger, Das Rechl auf 
den vollen Arbeitserirag . Edition de 1886, pp. 79- 
96. — H. Dietzel, Karl Rodbertus. Partie I et II. 
Jena, 1886-88. — W. H. Dawson, German socia- 
lism, etc.,London, 1891, pp. 61-90. 

Karl Marx est né à Trêves en i 818 ; il a vécu en exil 
à Paris, puic à Bruxelles et finalement, pendant de très 
longues années, à Londres, où il est mort en 1883 ; il 
unit au plus haut degré les qualités du savant et celles 
du sectaire. 

Doué d'un esprit puissant, connaissant à lond l'an- 
cienne littérature économique et en particulier la litté- 
rature économique anglaise, armé d'une dialectique 
subtile et souvent sophistique, écrivain toujours obscur 
et parfois inintelligible, il a étudié d'ordinaire les pro- 
blèmes abstrus de la science pure en les accompagnant 
de citations tirées habilement des documents officiels, 
qui constituent pour ses aveugles adhérents les preuves 
irréfutables de ses arJDitraircs constructions historiques 
et de ses affirmations doctrinales. Faisant abstraction 
de toute idée religieuse et de toute considération juri- 
dique, Marx prétend démontrer que l'évolution écono- 
mique conduit inévitablement au collectivisme, sans 
qu'il soit besoin des moyens révolutionnaires, pour 
lesquels il se dépensait avec tant d'énergie comme agi- 
tateur populaire. Sans parler de quelques écrits de 
moindre importance, les idées économiques de Marx 
(empruntées en partie aux socialistes anglais déjà cités 
et en partie aussi à Proudhon) se trouvent déjà esquissées 
dans une polémique acrimonieuse contre Proudhon 
(l8'i7), et elles ont été plus complètement exposées dans 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 539 

son œuvre principale, dont il avait déjà publié, sous 
une autre forme et avec d'abondantes notes bibliogra- 
phiques, les premiers chapitres en 1859. 

K. Marx, Misère de la philosophie . Réponse à la Philo- 
sophie de la misère de M. Proudhon. Bruxelles, 
1847. Réimprimé en 1897. Trad. allemande de 
Bernstein et Kautsky, 1885. — Zur Rriiik derpo- 
litischen Oekonomie. i'"'^ fascicule. Berlin, 1859. 
— Das Kapital. l^^" vol. Productions-process des 
Kapiials. Hamburg, 1867. (4« édit. de F. Engels, 
1890); Trad. franc, par Roy. - 2" vol. Circulaiions- 
process des Kapitals, 1885. 

Cfr. G. Gross, Karl Marx. Leipzig, 1885.— G. Adler, Die 
Grundlogen der Karl Marxschcn Kritik der be- 
slehenden Volksivirthschaft.'îuh'nngen, 1887. — G. A. 
Verrijn-SLuarC, iî«carc/oen il/arx, 1890. (On trouve 
un bon résumé de la doctrine de Marx dans le vo- 
lume déjà cité deCathrein, Der Sozialiinns.^" éd\i. 
1892, pp. 12-29. Trad. franc, par Olivier Feron, 
S.J., 1891.) 

Le fondement du système de Marx, c'est la philo.so- 
phie matérialiste et purement économique de l'histoire, 
avec laquelle il explique toutes les révolutions poli- 
tiques en les ramenant aux incessants changements 
dans le processus de la production et de la circulation, 
dont dépendent à leur tour les transformations corres- 
pondantes dans les systèmes de distribution de la ri- 
chesse. Pour connaître la loi d'évolution de la produc- 
tion et de la vente, il faut remonter à la théorie de la 
valeur et à celle de la plus-value (Mehrwerth) qui ré- 
vèle le processus de formation et d'accumulation du 
capital. 

La théorie de la valeur de Marx (combattue à diffé- 
rents points de vue par Strassburger, Knies, Bohm- 
Bawerk, Adler, etc) est, comme l'a démontré Verrijn- 
Stuart bien différente de celle de Kicardo ; elle vient de 



540 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

cette proposition de Smith que la cause unique, bien plus, 
la mesure, de la valeur de tous les produits est la quan- 
tité de travail nécessaire pour l'obtenir, et par consé- 
quent, d'après Marx, le travail est la substance qui forme 
la valeur en s'incorporant d'une certaine manière dans 
le produit. Or l'entrepreneur capitaliste, en achetant à 
l'ouvrier, privé des instruments de travail, non pas le 
produit mais sa force de travail [Arbeitskraft), se trouve 
dans la possibilité d'obtenir des prestations supérieures 
à celles qui sont nécessaires pour produire les objets 
indispensables à la vie de l'ouvrier, et de cette façon il 
obtient un profit et réalise une Plusmacherei impossible 
dans les échanges ordinaires, qui ont pour base la di- 
versité d'espèce et l'idendité do valeur des produits 
échangés. La plus-value empochée par l'entrepreneur 
constitue le capital, qui lui fournit le moyen de nou- 
velles accumulations qui, parla concurrence des entre- 
preneurs, amènent la concentration de la production 
dans un nombre rapidement décroissant de grandes 
fabriques qui, grâce à la division du travail et aux ma- 
chines engendrent le prolétariat, l'augmentation de la 
misère et la formation d'une armée de réserve d^ou- 
vriers sans travail, qui déprime toujours davantage 
le salaire des autres et contribue à rendre inévitables 
les crises qui frappent continuellement 1 industrie. Mais 
le progrès de la production capitaliste porte en lui-même 
le germe de sa destruction. Il arrivera nécessairement 
un moment où les masses ouvrières, formellement libres 
mais en réalité sous l'oppression de la misère, briseront 
leurs chaînes et exproprieront à leur tour les expro- 
priateurs. Alors, la production se fera par des corpora- 
tions de travailleurs, constituant un état organisé dé- 
mocratiquement, et le produit sera en partie converti 
en capital et en partie distribué aux ouvriers, comme 
une propriété dont ils pourront disposer librement. 



il 



LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 541 

Dans la période qui suivra iminédiatement la révolution, 
qui émancipera le travail de la tyrannie du capital, la 
répartition des produits se fera en proportion des pres- 
tations individuelles, évaluées d'après la durée du tra- 
vail nécessaire pour l'aire chaque unité de produit. Il 
reste donc, d'une manière transitoire, malgré Taboli- 
tion de toute différence de classe une distribution 
inégale des biens. Dans une période ultérieure et défi- 
nitive, le travail ayant cessé d'être une peine et étant de- 
venu une nécessité, toute différence entre le travail intel- 
lectuel et le travail musculaire cessera et on pourra faire 
la distribution des produits conformément à la justice 
absolue, qui demande que le travail soit déterminé par 
les aptitudes et la jouissance proportionnée aux besoins. 
Comme révolutionnaire Marx était très différent de 
Lassalle. Froid, cynique, inaccessible au sentiment de 
l'amour de la patrie, plein de mépris pour un grand 
nombre de ses partisans, il commença sa carrière en 
rédigeant avec Frédéric Engels le fameux programme 
du parti communiste. 11 fonda en 1864 l'As.sociation 
internationale des travailleurs, dont il fut pendant long- 
temps l'âme, et qui survécut de fait sinon de nom à la 
scission provoquée en 1872 par le nihiliste anarchiste 
lîakunin. La Démocratie sociale moderne allemande, 
dépassant les idées relativement modérées des partisans 
de Lassalle, accepta au Congrès de Gotha (1875) et 
encore plus explicitement à celui d'Erfurt (1891) les 
théories du collectivisme absolu, qui sont maintenant 
les plus généralement acceptées en Allemagne (Engels, 
Liebknecht, Bebel), en Belgique (De Pœpej, dans les 
Pays-Bas (Nieuwenhuis), en France (Guesde, Lafargue 
et avec quelques divergences Malon), en Angleterre et 
en Amérique (Hyndmann et Gronlund). 

Fr. Engels, Die Enlwickelung des Sozialimus von der 
Utopie zur Wissenschaft, 1883 (S^ édit.). 



542 LE SOCIALISME THÉORIQUE CONTEMPORAIN 

Liebknecht, Was die Sozialdemokralen swd und sein 

ivolien, 1891. 
A. Bebel, Unsere Ziele, 1875 (5^ édit.) — Die Frau, etc. 

1892 (14« édit.) trad. ital. ; 1892. Trad. franc, par 

Rave, 1871. 
H. M. Hyndmann, The historical basis of socialism in 

England, 1883. 
L. Gronlund, The coopérative commonwealih. 4'' édit., 

1892. 
B.Malon,Ze socialisme intégral.2^ édit. 1892. Deux vol. 

— Précis historique et critique du socialisme, 1892. 

Il n'y a pas en Italie^ malgré les agitations d'un 
parti dont l'activité se manifeste aussi dans la presse 
périodique, de défenseurs vraiment compétents du so- 
cialisme théorique. Il y a cependant des littérateurs et 
des journalistes, qui font des conférences, traduisent 
(souvent du français) des opuscules et des articles des 
socialistes allemands, et qui attaquent vigoureusement 
les représentants des pouvoirs constitués en même temps 
qu'ils délivrent des diplômes d'hommes célèbres à leurs 
amis personnels, qui militent dans les rangs du radi- 
calisme politique, ou dans les rangs encore plus hété- 
rogènes des économistes du passé et des crimina- 
listes de l'avenir. 

Il faut louer Nitti d'avoir commencé par un volume 
érudit et intéressant une critique détaillée des diffé- 
rentes formes du socialisme. 

Franc. S. Nitti, Il socialismo cattolico. 2® édit. Torino, 

1891. Trad. franc., Paris, 1894. 
Voir A. Bertolini, Cenno sut socialismo contemfornneo 
in Italia, 1889. 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



(1) 



Abbot de Bazinghen, iSt]. 

Abeille, 275. 

Abrial, 403. 

Accursio das Neves, 443. 

Achenwall, 53. 

Adams, 481, 483. 

Adams (Carter), 24. 479. 

Adams (Quincy), 464. 

Adamson, 4. 

Adier, 428, 510, 522, 528, 529. 538, 

539. 
Advielle, 519. 
Agardh, 451. 
Agazzini, ^88. 
Agricola, 184. 
Ahrens, 16. 
A.jello, 196. 
Aksakow, 456. 
Albergo, 139, 487. 
Albert-le-Grand, 161. 
Alberti, (G.), 174, 234,295. 
Albcrti (L.-B.), 174. 
Alciat, 184. 
Aieandri, 296. 
Alemanni, 169. 
-vAlembert, 272, 300. 
Alessio, 153, 507. 
.Vlexejenko, 455, 457. 
Ale.xi, 200. 



Alison, 209, .347. 

Allibone, 465. 

Allievi, 497, 498. 

Allinson, 476. 

Allocchio, 500. 

Almeida (d'), 444. 

Amabile, 192. 

Amar, 511. 

Amari, 493. 

Amati, 292. 

Amé, 402. 

Ampère, 49. 

Ancarano (Pierre de\ 168. 

Anderson, 326, 363. 

Andreucci, 500. 

Andrews, 23, 465, 482, 483. 

Ansell, 350. 

Antonelli, 102, 511. 

.A.ntonovicz, 458. 

Apel (d'), 511. 

Appolodore, 146. 

Aranaz, 441. 

Arco (d'), 287. 

Arcoleo, 511. 

Arenal, 441. 

Arendt, 424, 425. 

Argelati, 188. 

Argenson (D'), 262. 

Aristophane, 148. 

Aristote, 70, 97, 149, 156. 

Arnd, 284. 



(1) Nous avons dans cet Index redressé quelques erreurs qui se sont glissées dans 
l'écriture des auteurs cités dans l'ouvrage. 

(Noie du Iradticteur). 



544 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



Arntzen, 448. 
Armstrong. 215. 
Arnberg, 137. 
Arrivabene. 491. 
Artom, 511 . 
Aschohoug, 449. 
Asgill, 254, 256. 
Asher, 301. 347. 
Ashley, 158, 351,332,333. 
Atkinson, 309. 480. 
Audiganne, 401. 
Augustinis (de), 6S, i91. 
Auspitz, 102, 103. 
Austin, 339. 
Azcàrate, 442. 
Azzariti, 486. 



Babbage, 44, 342, 346. 

Babeau, 401. 

Babœuf, 519. 

Babst, 455. 

Bacon, 49, 128, 232. 

Bade (Chaiies-FrédLTic de), 285. 

Baer, 500. 

Baert, 299. 

Bagehot, 27. 85, 298, 348, .355. 

Bain, 83. 

Baird, 470. 

Bakunin. 529, 541. 

Balbo, 487. 

Balchcn. 1.35. 

Balducci-Pegolotti, 174. 

Ballerini, 178. 

Balletti, 139, 187, 247, 286. 

Balsamo, 485, 486, 490. 

Balugjenski, 455. 

Bam berger, 421. 

Bandini, 218, 230, 231, 2-32, 23S. 

Bandoli, 241. 

Banfield, 337. 

Barbeyrac, 258, 263, 



Barbon, 187, 255, 257, 258, 3i7, 

Barbour, 347. 

Bargemont.310. 

Barkausen, 291. 

Bariano, 168. 

Barnard, 240. 

Bartole, 184. 

Barzanellana, 441. 

Baseom, 471, 472. 

Bastable, 114, 210, 303, -325, 

.359, 370, 371. 
Bastiat, 65, 99, 337, 357, .-^73, 

383, 384, 386, 420, 423, 450, 

471, 489, 494. 495, 528,537. 
Batbie, 40,277, 374. 403. 
Bandeau, 274, 275, 278, 286. 
Baudrillart, 23, 35, 129, 205, 

207, 374, 388, 389, 401. 
Bauer, 44, 1.36, 210, 256, 260, 

272, 273, 353, 432. 
Baumann, 163. 

Baumstark, 244, 245, 328, 413. 
Baxter, 349. 
Bazard. 523, 524, 525. 
Beaujon, 105, 436. 
Beauregard, 328, 374. 375, 402 
Bebel. 541, 542. 
Beccaria, 68, 101, 182, 188, 

245, 289, 291, 292, 293. 
Béchaux, 40. 
Bêcher, 221, 234. 
Becker, 30, 406. 
Béer, 428. 
Beicht, 291. 
Beke, 459. 
Belloni, 222,223. 
Bénard, 386. 
Benini, 193, 508. 
Bemis, 477. 
Benoit XIV, 178. 
Bensa, 155. 
Bentham, 310, .321, 328, 339. 



336. 

.382' 
47(1, 



2C6, 
267, 



Idô, 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



545 



Benvenuti. 500. 

Berardi, 505. 

Berch, 450. 

Berends, 455. 

Berens, 459. 

Berg (Van der), 438. 

Bergfalk, 451. 

Bergsoe, 447. 

Berkeley, 267. 

Bernard (Ch.), 477. 

Bernardin de Busto. 169. 

Bernardin de Feltre, 168. 

Bernardin (Saint), 166. 

Bernhardi, 411, 493. 

Bernouilli, 23, 101. 

Berastein, 421. 

Bcrnstein, 539. 

Berra 490. 

Bertagnolli, 511. 

Bertheau, 402. 

Bertillon, 30, 401. 

Berlini, 511. 

Bertolini, 501, 505, 542. 

Bertrand, 103. 

Besobrasov, 456, 457. 

Besold, 238. 

Bettange, 186. 

Bevan, 255. 

Blanchi (G.), 507. 

Blanchi (I), 294, 491. 

Bibiia, 195, 213. 

Biddle, 468. 

Bidermann, 198, 210, 459. 

Blanchini, 132, 141, 192, 249, 490- 

491, 493, 496. 
Biel (Gabriel), 166. 
Bielfeld, 254. 
Biffi Tolomei, 233. 
Bigelow, 476. 

Bigot de Sainte-Croix, 275. 
Bilinski, 132, 452. 
Bing, 448. 



Bischof, 420. 

Biundi, 497. 

Biaise, 169. 

Blanc, 528, 529, 530, 531. 

Blanc (Le), 186. 

Blanch, 491. 

Blanqui, 129, 1-32, laS. 141, 297, 44t. 

Bloch, 457. 

Block, 31, 57, 61, 83. .373. 376, 380, 
381, 382, 401, 532. 

Bluntschli, 45, .319. 

Bobrinsky, 458. 

Boccardo, 495, 490, 510. 

Bocchi, 195, 213. 

Bodenstedt, 453. 

Bodin, 97, 141, 181, 186, 188, 189, 
190, 205, 206, 217, 237, 242. 

Bodio, .30. 

Bodz-Raymond, 310. 

Buhm-Bawerk, 84, 177, 178, 364, 
4a3, 434, 435, 5-39. 

Boeckh, 142. 

Boehmert, 422. 

Boisguilbert, 141, 22S, 229, 230, 
^32. 241. 

Boissevain, 438. 

Boizard, 186. 

Bolles, 106, 462, 463. 

Bona, (Délia), 511. 

Bon a y Ureta, (de), 441. 

Bonar, 15, 263, 314, 326, 363, 364, 

435. 
Bonaventure (S.), ICI. 
Bonghi, 497. 
Bonnal, 207. 
Booth, 525. 
Borgatti, 497. 
Borghiai, 184. 
Borkowski, 456. 
Bornitz, 206, 238. 
Borrego, 440, 
Bosch Kemper, 171. 

35 



546 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



Boselli, 5CH). 

Bosellini, 497. 

Bosnier de l'Orme, 275, 2SG, 

Botello, 442. 

Botero, 141,180, 181, 19-3, 194, 20G, 

217, 2.37, 242. 
Boulainvillicrs, 2'j1. 
Bourdeau ;J. , 532. 
Bourne, 463, 481. 
Bourouill, 876. 436, 475. 
-Bourquelot, 400. 
.'Boutaric, 401. 
Boutron, 412. 
Boutteroue, 18ô. 
Bouvy, 294. 
Bowen, 467, 468. 
Boxhorn, 206. 
Boyss. 184. 
Brachelli, 30. 31. 429. 
Brants. 15, 149, 15S. 1G5, 373, ZOb, 

397. 
Brassey, 349, .358, 363. 
B rater, 319. 
Bray (J. F.) 521. 
Bray, 'Charles), 521. 

Brandes, (G), 532. 
Braun, 421, 427. 

Brenlano, 351, 3o.3, 410. 418, 424. 

Bretschneider. 525. 

Brietzky, 455. 

Briganti, 287. 

Bright, 334. 

Brisbane, 527. 

Briscoe, 200. 

Brissot, 513, 527. 

Brock. 449. 

Brodrick, 346. 

Broggia, 188, 209, 223, 242, 2i3. 

Broglio, 497. 

Brougham, 26S. 

Briickner, 453. 458, 

B.-udiT, 152, 153. 



Brugi, 38. 

Brunncck, 460. 

Bruno, 184. 496, 497, 500, 505, 

Buccellati, 292. 

Buccleugh, 300. 349. 

Buchanam, 300. 349. 

Bûchez, 69, 403, 523. 

Budée, 18i. 

Budelio, 184. 

Biilau, 407. 

Bunge, 457,458. 

Buonarotti, 519. 529. 

Buoninsegni 169. 

Burchard, 48 i. 

Buret, 394. 

Buridan, 164. 

Burke. 310. 

Burton, 268. 

Busacca, 493. 

Buschen, 455. 

Biish, 288, 289. 

Butowski, 45 i. 

Butts, 476. 

Buzzetti, 511. 

Byles, 347. 



Caballero, 441. 

Gabet, 520, 521. 

Cacherano, 296. 

Cadet, 229, 230. 

Cagnazzi, 485, 486. 

Caird,346. 

Cairnes, 2, 7, 57, 66, 76, 80, 84, 85. 

91, 102, 135, 267, 336, 3i0, 343. 

351. 355, 356, 357, 358, -359, 368, 

385, 386. .391, 399. 
Calhoun. 464. 
Calkoen. 151. 
Callicratides, 146. 
Calvi, 490. 
Calvin. 177. 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



547 



Gambray-Digny, 511. 

Gampanella, 176, 192, 513. 

Canarrl, 101, 316. 

Gancrin, 309. 

Gangay Argûelles, 441. 

Gannan,335, 370. 

Gantillon, 265, 266, 268, 270, 292, 
299. 

Gathrein, 35. 

Gantoni, 168. 

Gantù, 292. 491. 

Gappellari della Golomba, 50J. 

Gapellone, 169. 

Gapponi, 490. 

Gapps, 349. 

Gaputo, 237. 

Garaccioli, 296. 

Garafa, 172, 205. 

Garballo y Vangûemert, 132. 

Gardcnas (De), 442. 

Garete de Paros, 146. 

Garey, 60, 134, 218, a37, 3"j9, 383, 
384, 385, 465, 469, 470, 473, 477, 
478,489,494,537. 
Garey Baird. 470. 
Garli, 188, 242, 291, 292, 294, 296. 
Garli (De), 487. 
Gariquist, 451. 
Garlyle,121,350. 
ilarniichael. 264. 
Garové, 525. 
Garpi,500. 
Garrcras y Gonzales, 2, 7, 76, 132, 

440,742. 
Gary, 218. 
Gasali, 208. 
Gasarini, 493. 
Casasas, 441. 
Casati, 294. 
Gastanares, 213. 
Gastillc, 530. 
Gastracane, 168, 213. 



Gathrein, 32, 36, 516, 539. 

Gaton, 152. 

Gattaneo, 492. 

Gauwès, .374. 

Gavazzoni-Pederzini, 488. 

Cavalà, 197, 198. 

Gavour, 499. 

Gazeneuve, 402. 

Gernuschi, 500. 

Gesare (De), 496. 

Geva, 188. 

Geva-Grimaldi, 493. 

Ghailley (Joseph), ,380. 

Ghalmers, 337, 342. 

Ghamberlain, 200. 

Chapin, 468. 

Gharles III, 242. 

Gharles V (le sage), 165. 

Gh'arJes VI, 241. 

Ghase, 464. 

Chastellux, 275. 

Gherbuliez, 20, 21, 24, 25, 62, 70, 

106, 357, 373, 376, 379, 380, 400. 
Ghevalier, 297, 373, 374, 376, 377, 

378, 387, 394, 495, 523. 
Chevé, 384. 
Gheyney, 476. 
Gheysson, 373, 395. 
Chiaramonti, 181, 206. 
Ghiarini, 490, 
Ghild, 220, 221, 234, 235, 240, 249, 

256. 
Ghisholm,363. 
Ghitti, 491. 
Ghodsky, 456, 458. 
Ghydenius, 450. 
Gibrario, 154. 
Giccone, 68, 499. 
Gicé, 277. 
Gicéron, 151. 
Gicogna, 295. 
Gieszkowski, 453. 



548 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



Cini,500. 
Clamageran, 403. 
Clark, 465, 479, 480. 48.'}. 
Clavière. .817. 

Clément (A.), 34, 60, .385. 392. 
Clément (P.), 224. 
Clément, VII, 208. 
Clicquot, 235. 
Cobden, 231, 334. 377, 384. 
Cobergher, 168. 
Cochut, 200. 
Codacci-Pisanelli, 511. 
Cognetti, 62, 96, 475, 510. 
Cohn, 84, 132. 225, 2.3(t, 327, 351 
352, 355, 368, 369, 406, 407, 425*, 
431, 477. 
Coke, 219, 234. 
Colbert, 221. 224, 227. 
Colizzi-Miselli, 487. 
Collin, 451. 
Colmeiro, 136, 1.37, 171. 2.39, 260, 

440. 
Colonna (Egidio\ 164. 
Col ton, 467. 
Columelle, 152. 
Colwell, 467. 468. 
Comte, 49, 60, 61, 135, 3.39, 341, 
355, 357, 389, 391, 414. 523. 

Comte (Charles), 319,384. 

Concina, 178- 

Condillac, 15, 236, 245. 266, 276, 
289. 

Condorcet, 275, 3.39. 

Conigliani,21, 185,186, 191, 507. 

Conrad, 4J6, 418, 424, 428. 

Conrig, 221. 

Considérant, 519, 527. 

Constancio, 443. 

Contarini, 197. 

Conte. 441 . 

Contzen, 157. 

Cooper, 468. 



Copernic, 185. 

Coquelin. 34. 57, 7.3, 379 383, 484, 

495. 
Corbani 491. 
Gormenin, .38. 
Correnti, 491, 497. 
Corsi, 500. 
Corti, 184. 
Cossa (E.),42. 511. 
Cossa,(L.) , 145. 162,245, 260,296, 

485, 508. 
Gosta-Rossetti. 32. 
Costantini, 222. 
Cotrugli, 173. 
Cotte ri 1,309. 
Courcelle-Seneuil, 25, 42. 70, 132. 

298, 373, 376, 380,381. 
Cournot, 101, 102, 103, 105, 366. 

363, 380, 389, 390. 
Court (Jean de la), 240. 
Court (Pierre de la), 234. 
Gourtney, 338, 347. 
Courtois (fils), 402. 
Cousin, 265,297, 
Go ver. 286. 
Gox, 476, 534. 
Cradocke, 199, 2(X). 
Crawfurd 309. 
Cristoforis(Dc),497. 
Grompton, 349. 
Gromwell, 220,224. 
Grouzel, 402. 
Crump, 347. 

Csato, 460. 

Csengery, 461. 

Cucheval-Clarigny, 403. 

Gulpeper, 220, 221, 235, 256. 

Cumming, 106. 

Cuneo, 196. 

Cunha d'Azéredo Coutinho, 443. 

Gunningham, 155, 210, 217, 223, 
239,362,363. 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



549 



Custodi, 137, 138, 192. 295, 486, 

488, 489. 
Cusumano, 139, 158, 174, 196, 207, 

238, 296, 406, 501, 505. 
Czornig, 429. 

D 
Dahlmann, 45, 41.^. 
Daire, 200, 229, 270. 895. 
Dameth, 2, 7, 35. 
Dandolo, 490. 
Dangel, 452. 
Dangeul, 235. 
Dankwardt, 39, 40. 
Dareste de la Cliavaniie, 401. 
Dargun, 33. 
Darjes, 244, 269. 
Darwin, 368. 
Davanzati, 141. 187, 258. 
Davenant, 220, 221, 240. 
David, 447. 
Davidson, 451. 
Davies, 217. 
Davila, 238. 
Dawson, 532, 534, 538. 
Decker, 235, 239, 268 . 
Dei, 174. 
Delacour, 298. 
Delamare, 250. 
Delfico, 286. 
Delisle, 401. 
Denis, 284, 403. 
Desséwffy (E.), 460, 461. 
Desséwffy (.!.), 460. 
Deslutt de Tracy, 316. 
De vas, 398. 
Diaz, 441. 
Dickinson, 405. 
Diderot, 272, 300. 
Diehl, 529. 
Dietzel, 33, 84, 122, 409, 411, 427, 

432, 4,35. 516, 536, 538. 
Digges, 217. 



Dillon, 116, .350. 

Diodati, 291. 

Dithmar, 244. 

Dolfin, 235. 

Dominici, 174. 

Doni, 176, 513. 

Doniol, 401. 

Donnall, 353. 

Dormer, 260. 

Dowell, .349 

Droz, 33, 316. 

Dubois, 164. 

Ducati, 505. 

Ducpétiaux, 402. 

Ducrocq, 38. 

Dufau, 83. 

Dufour, 38. 

Dugnani, 163. 

Dûhring, 3,> 132. 134, 141, 268, 469 

535. 
Dumesnil-Marigny, 374. 
Dumont, 310. 
Dumont (Arsène), 121. 
Dumoulin, 177, 185. 
Dunbar, 196, 197, 199, 465, 481. 
Dunckley, 847. 
Dunoyer, 320, 372. 382, 333, 384, 

385. 495. 
Du Pont, 274, 275, 276, 278,280,285 
Duprat (Pascal), 291. 
Dupré de Saint-Maur, 186. 
Dupuit, 101, 103, 373, 390. 
Durand de Saint- Pourçain ^ 

165. 
Duran y Bas, 441. 
Dureau de la Malle, 142. 
Dussard, 840, 381. 
Dutens, 284. 
Dutôt, 201, 222. 
Duvai, 206, 207,241. 
Duverney, 201. 



550 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



Eandi, 493. 

Eckroyd, 350. 

Edgeworth, 105, 364. 

Edmonds, 521. 

Effimenko, 450. 

Eheberg, 414, 415, 424. 

Ehrle. 171. 

Eichhorn, 415. 

Eichthal (d'i, 516. 

Einert, 41. 

Eisdell, 337. 

Eiselen. 408. 

Eisenhart, 3, 132, 13i, 135, 141 

294, 535. 
Elder, 470. 
Ellena, 508. 
Ellero, 511. 
Elster, 394, 428. 
Emerton, .301. 

Ely, 3, 8, 23, 465, 478, 481, 515. 
Emminghaus, 42, 285, 421. 
Endemann, 39, 40, 157. 
Enfantin, 524. 
Engel, 30, 31, 406. 
Engelbert, 163. 
Engels, 528,539, 541. 
Ebtwos, 461. 
Erdélyi, 460, 461. 
Errera, 295, 500. 
Eschine, 146. 
Escudero, 441. 
Espinas, 3, 1-32, 392. 
Eulner, 238. 
Evangelista, 168. 
Everett, 467. 

F 

Fabbrini, 258. 

Fabbroni, 232, 2.33, 286, 486, 487. 

Faber, 218. 

Fabricio, 173. 



Facen, 295. 
..Gagniez, 400. 

Falbe-Hansen, 446, 448. 

Falck, 410, 524. 

Falkenburg, 436. 

Falkenhagen-Zaleski, 453. 

Falkner, 479. 

Fallati, 30. 

Fano, 500. 

Fantuzzi, 487. 

Faraglia, 500. 

Farkas, 461 . 

Farmer, 191. 

Farnam, 2a3. 

Farrer, 300, 347. 

Faucher (G.), 421. 

Faucher (L), 377, 378, 394. 402. 

Faure, 338. 

Fauveau, 391. 

Favre, 185. 

Fawcett, 328, 329, 345, 352, 364, 

365, 475. 
Fay, 461. 
Fedorow, 456. 
Feilbogen, 248, 249, 268, 269, 277, 

298, 432. 
Fényes, 460. 
Ferguson, 264, 265. 
Ferran, 441. 
Ferrara, 114, 138, 193, 196, 231, 

249, 272, 319, 320, 383, 385, 386, 

470, 493, 494, 495, 504, 505. 
Ferrari, 168. 

Ferraris (C.-F.), 506, 22, 38, 46. 
Ferraris (M.). 511. 
Ferreira-Borges, 444, 445. 
Ferrier, 309. 
Ferroni, 101. 
Feugueray, 403 
Fiadoni, 163. 
Fichte, 309. 
Ficker, 429. 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



551 



-^^ 



Figuerola, 441. 

Filangieri, 97, 286. 287. 

Filiucci, 159. 

Fiorentino, 286. 

Fiorese, 511. 

Fisher, 105. 

Fix, 393. 

Florez-Estrada, 23, 1.32. 

Flurscheim, 533. 

Focillon, 395. 

Fogarasy, 461. 

Foldes, 446, 461. 

Foncin, 276. 

Fontanelli, 511 . 

Fontenay, 386. 

Fonteyraud, 321. 

Fontpertuis, 149. 

Forbonnais, 201,222, 247, 218, 288, 

302. 
Ford, 484. 

Forjaz daSampajo, 1.32. 
Fornari, 139, 172, 173. 193, 195, 242, 

291, 499. 
Forti. 5<J5. 
Fortroy, 219. 
Fortunato (N), 250. 
Fortunato (J.), 511. 
Foscarini, 296. 
Fossombroni, 2.32, 233, 486. 
Forter, 358, 
Foiigerousse, 403. 
Fouillée, .392. 
Fourier, 523, 525, 526, 52S. 
Fournel, 524. 
Fournier de Flaix, 403. 
Foville, .30, 373, 376, 386, 401. 
Foxwcll, .351, 363. 
Franchetti, 500. 
Franchi, 243. 
Franklin, 182, 465. 466. 
Franqueville, 401. 
Frederiksen, 1-32, 447. 



Frignet, 4(J0. 

Frommer, 422. 

Fuchs, 458. 

Fullarton, .348, 378, 425. 

Franckenstein, 2.38. 

Frank, 176, 189. 

Franzi, 258. 

Franzl, 309. 

Frédéric Guillaume I; 244. 

Frisi, 294. 

Froumenteau, 241. 

Funck-Brentano, 206. 

Funk, 159, 166, 169. 

Fuoco. 102, 489. 

Furber, 1.37, 465. 

Furnival, 192. 

Fûrstenau, 285. 

G 

Gabaglio, 28, 30, 31, 83. 

Gad, 448. 

Gaito, 167. 

Galitzin, 285. 

Galiani, 15. 188. 192, 258, 275, 289, 

290.292. 
Galiardo Fernandez, 442. 
Gallalin, 464. 
Galton, 436. 
Gambini, 231, 490, 492. 
Gamborg, 449, 450. 
Ganilh, 309, 467. 
Garelli (A.), 499. 
Garelli (G.-E.), 500. 
Garfield, 464. 
Garnier (Joseph, 23, 57, 71, 76, 

132, 272, 347, 376, 378. 
Garnier ;J. J.;, 379. 
Garnier (Germain), 284,301. 
Garrati, 184. 
Garrault, 186. 
Gaskell. 346. 
Gasparino, 159. 



552 



INDEX DES AUTEURS CITES 



Gasser, 244. 

Gastaldi, 493. 

Gaston (Jean . 232. 

Galti de Gamond, 527. 

Gautieri, 490. 

Geddes,350, 355,391. 

Gee, 219. 

Gehrke, 176. 

Geissmann, 455. 

Gemmelaro-Russo. 511. 

Gennaro,286. 

Genovesi, 68, 209, 218. 245, 247, 

249, 250, 269,302. 
Gentleman, 217. 
Gentz. 310. 
George. 532, 5.33. 
George, 465, 469, 473, 474, 475. 
Gérando (De). 38. 183, 402, 493. 
Gerson, 165. 
Gerstner, 23. 
Gervinus, 415. 
Ghetti, 171. 

Gianni, 232. 23.3, Î86. 296. 487. 
Gibbons, 475. 
Gibellini, 250. 
Gibon, 403. 

Giddings, 15, 479. 480, 483. 
Gide, 373, 376. 399. 400. 
Giffen, a34, 349. 363. 364. 
Gibbart, 3i7. 
Giginta, 170. 
Giiman,477. 
Giner, 442, 
GJogalli, 260. 

Gioj a, 23,.30.138. 294. 486, 488,489, 490 
Giovanetti, 492. 
Giovio, 487. 
Giudice (Del). 504. 
Gladstone, 334, 349. 
Claser, 145, 150, 408. 
Gobbi, 139, 167, 173, 193, 195, 207, 
231, 250, 508. 



Godfrey, 199. 

Godwin, 313. 

Goldman, 458. 

Goldschmidt, 41. 

Golochwastow, 453, 457. 

Golz (von der), 424. 

Gomes, 444. 

Gomez, 212. 

Gonner327. 364.370. 

Gorani, 231, 286. 

Gorlow, 454. 

Gorové, 460. 

Gosohen, 348, 349, 381,438. 

Goss, 476. 

Gossen, 43. 101. 

Gottling, 149. 

Gouge, 464. 

Gould, 240. < 

Gouraud, 374. 

Gournay, 248.256. 

Graffenried 'Dej, 476. 

Grammont, 189. 

Granier, 402. 

Graswinkel, 228. 

Graunt, 252. 

Gravenhage, 439. 

Graziani, 21, 257, 290, 292, 294, 

435, 507. 
Gray, 309,521. 
Greeley, 470. 
Greg, 436, 
Grégoire, 206. 
Grégoriew, 458. 
Grégoire de Rimini, 147. . 
Grenier, 183. 
Greppi, 198. 
Gresham, 185, 191. 192. 
Greven, 436. 
Grimaudet, 186. 
Gronlund, 541, 542. 
Gross. 363, 433, 539. 
Grosvenor, 476. 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



55a 



Grote, ."330. 

Grotius, 177. 258,2(3:!, 264. 27i». 
Griin, 527. 
Guarini, 173. 
Guérard, 400. 
Guérin, 395. 
Guerry. .30. 401. 
Guesde, 541. 
Guicciardini, 174. 175. 
Guilbaiilt.42. 
Guillemenot, 397. 
Gujard, 70. 
Gunton, 476, 483. 
^ Guyot. 41 13. 
Gyorgy, 4(31 . 
Gyôry. 4(50. 

H 

llack, 529. 

Hadley, 481. 482, 483. 48 i. 

Hagemeister, 455. 

Hagen, 14(î. 

Hagenbuck, 199. 

Haldane, 298. 

Hahl, 214. 

Haies, 161, 191, 217. 

Hall, 349. 

Haller, 310. 

Halley, 252. 

Hamaker. 95, 96. 

Hamilton '-\.), 414, 446. 464. 4(36. 

Hamilton (G.-K.), 132, 451. 

Hamilton ,R.;. 349. 

Hamilton (W.), 299. 

Hanauer, 401. 

Hankey, 347. 

Hanson, 475. 

Hanssen, 406, 413. 

Hardenberg, 311. 

Hare, 339. 

Harrington. 176. 

Harris, 187, 266, 299. 



Ilarrison, 350, 355, 391. 

Hartmann, 41. 

Hasbach, 248, 26-3, 264, 298. 424. 

Haushofer, .31, 42, 83. 

Hausser, 415. 

Hawiey, 480. 

Hearn, 70, a37, 367. 

Heath, 199. 

Heckel, 439. 

Heftye, 449. 

Hegedus, 461. 

Hegel. 16, 49, 536. 

Held, 423, 428. 469, 479, 535. 

Helferich, 298, 406. 413, 483. 

Henckel, 189. 

Hendriks, .364. 

Henfner, 252, 459. 

Heredia, 442. 

Henri de Gand, 163. 

Herbert ((Jlaude), 230. 249. 

Hermann, 2, 11, 44, 100, 32ii, 406, 

4<j8. 4(39, 410, 411, 412, 423. 447. 
Hermandez Amores, 442. 
Hérodote, 145. 
Herrenschwand, 288, 289. 
Hertzberg, 446, 449, 450. 
Hertzka. 429, 534. 
Hervé-Bazin, 397. 
Hewins, 210. 
H( yd, 14, 18, 24, 151, 205, 2<l9, 297, 

327. 
Heyking, 214. 
Heymann, 200. 
Heymanns, 54, 84, 436. 
Higgs, 265, 267, 364, 396. 
Hildebrand, 95, 149, 415, 416, 466, 

515. 
Hobbes, 239, 255, 264. 
Hobson, 481. 
Hock, 430. 
Hoflmann, 38, 408. 
Hole. .350. 



INDEX DES AUTEURS CITES 



Holyoake, 350. 

Holtzendorf, 45. 

Hooke, 240. 

Hooper, 364. 

Horn, '200, 229, 230, 402, 461. 

Hôrnigk, 221, 234. 

Horton (Dana), 475. 

llorsley, 239. 

Houten, 66. 

Hoyta ,de\ 165. 

Howell, 349. 

Huber, 459. 

Hucks-Gibbs, 347. 

llufeland, 411. 

Hughes, 351. 

Hugo, 96, 415. 

Hume, 2, 182, 240, 247, 249, 

268, 269, 299, 447. 
Huskisson, .334. 
Hutcheson, 70, 240, 264, 265, 

279, 299, 300. 

Huxley, 369. 
Hyndman, 541, 542. 

I 

léron, 146. 
Inaina-Sternegg, 135, 239, 

391, 429, 
Ingram, 3, 98, 102, 132, 134, 

248, 292. 316, 327, 332, .351, 

.356, 369. 
Intieri, 192, 245. 
Inirigila, 497. 
Ippolito (D"), 499. 
Isbert y Guyas, 441. 
Iselin, 285. 

Isernia, (Andréa d'). 164. 
Issajew, 457, 458. 
Iwanikow, 456. 

J 
.lacini, 497, 498. 
.iHger, 298, 450, 532. 



265, 



268, 



298, 

214, 
355, 



.Tagetzo^v, 535. 

.lahnson, 446, 455, 456. 

Jakob, 19, 23, 312, 496. 

Jakowlefl, 456. 

James, 132, 463, 481, 484. 

.Tames (H.-A.), 477. 

James (E. J.),478. 

Jandelli, 181. 

Janet, 519. 

Janko, 461. 

Jannet. 373,396,397. 

Janschull, 136, 214, 216. 446, 455, 
457, 458. 

Jardim (dos Sanctos Pereira),459. 

Jefferson, 464. 

Jenks, 470, 478, 483. 

Jevons, 2, 4, 15, 24, 30, 43, 66, 70, 
76, 101, 102, 103, iOi, 105, 186, 
265, 266, 267, 320, 347, 351, 356, 
.359, 361, .364, 368, 399, 40<J, 436, 
438. 

Johannis (De), 510. 

John, 30, 31. 

Jonchère, 241. 

Jones, 214, 342, 350. 

Joseph II d'Autriche, 224. 

Joubleau, 224. 

Jourdan. 24, 40, 374. 

Jourdain, 157, 163. 

Joyce, 301. 

Juglar, 30, 402. 

Justi, 179, 247, 250, 251, 288, .302. 

Juvigny, 403. 

K 

Kablukow, 456, 458. 
Kaizl, 423. 453. 
Kalinowsky, 458. 
Kamensky, 454. 
Kames, 299. 
Kant, 16. 
Karatajew, 454. 



INDEX DES AUTEURS CITÉS 



ooo 



Karvasy, 460, 461. 

Kaufmann (Allemand), 3)9. 

Kaufmann (Russe), 457. 

Kautz. 3, 7, 76. 95, 131, 1.32, 133. 

135, 137, 141, 152, 214, 230, 248, 

288, 297, 332, 394, 446. 459, 461, 
Kawelin, 456. 
Kay, 346, 347. 
Kayser, 447. 
Kautsky, 539. 
Kellner, 271. 
Kemény, 461. 
Kent, 465. 
Kerseboom, 252. 
Ketteler, 398. 
Keymor, 217. 
Keynes, 2, 4, 8, 76, 84, 90. 104, 1Û5, 

3il, 371. 
King, 219. 
Kingsley, 351. 
Kirk, 465. 
Kiriaki, 511. 
Kirkup, 351. 510. 
Kleinw'acMcr, 18. 176, 412, 424. 
Klock, 205, 2.38. 
Klosterman, 424. 
Knapp, 30. 406, 410. 
Knies, 41,61, 95, 131, 175. 286, .354, 

406, 415, 416, 423, 539. 
Knox, 475, 484. 
Kolb, :30, 31. 
Koljupanow, 456. 
Komorzynski, 410, 432. 
Knrizmics, 460. 
Korsak, 458. 
Kosegarten. 310. 
Kôsats. 461. 
Kowalewski, 455. 
Kozak, 538. 
Krapotkine, 529. 
Kraus, 23. 311, 312. 
Krause, 16. 



Krebs, 448. 
Kritzbay, 461. 
Krishanitsch, 453. 
Krohn. 419. 
Kubel, 144. 
Kudier, 430 
Kulomsins, 457. 
Kuppener, 166. 
Kwan-Tsze, 144. 
Kvaer, 450. 



Lacroix, 260. 

Labeyrie, 403. 

Laboulaye (Charles), 44, 402. 

Laboulaye (Edouard', 402. 

Lafargue, 541. 

Laffemas, 207, 213. 

Laferrière, 38. 

Laffitte (B.),403. 

Laffltte (P.), 213. 

Laing. 342, 345. 

Lalor, .350, 484. 

Lamansky, 457. 

Lambe, 199, 200. 

Lamond, 191. 

Lampertico, 3, 7, 295. 497, 499, 501, 

503. 504. 
Lamprecht, 155. 
Lange, 423. 
Lansdowne, 217. 
Laranjo, 443, 445. 
Laspeyres, 137, 234, 235, 284, 297' 

319, 328, 410, 413. 
Lassalle, 421, 531, 532, 5.35, 539, 

541. 
Lastri, 182. 
Latimer, 189. 
Latini, 174. 

Lattes, 155, 196, 197, 198, 500. 
Lauderdale, 311, 467. 



556 



INDEX DES AUTEURS GITES 



Laughlin (Laurenct-), 3, 8, 24, 132, 

353, 465,