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Full text of "Le panslavisme et l'intérêt francçais"

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LE PANSLAVISME 



y 



DU MÊME AUTEUR 



La Russie intellectuelle, librairie Maisonneuve. . . 10 » 

Serbes, Croates et Bulgares, études historiques et 

littéraires, librairie Maisonneuve 7 50 

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neuve 5 » 

Grammaire russe, librairie Maisonneuve 5 » 

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Hachette 5 » 

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La Race slave, librairie Alcan 3 50 

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Moscou, librairie Laiirens 3 50 

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La Liquidation de l'Autricbe-Hongrie, librairie 

Alcan 1 25 

Les Luttes séculaires des Germains et des Slaves, 

librairie Maisonneuve 2 50 

La Race slave (traduit de Niéderlé), Hbrairie Alcan. 3 5q 



Bibliothèque de Philosophie scientifique. 



LOUIS LEGER 

MKMBRB DE l'iNSTITUT 
PROFESSBUR AU COLLÈGE DE FRANCK 



Le Panslavisme 

et l'Intérêt français 




PARIS 

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 

26, RUE HA CINE, 26 



Tous droits de traduction, d'aJ«p;ation et de reproduction 
réservés pour tous les pays. 



^77 






9C617Î) 



Droits de tradsction et do reproduction réservés 
pour tous les p»ys. 

Copyright 1917, 

by Ernest Flammarios. 



LE PANSLAVISME 



CHAPITRE I 

COUP D'OEIL SUR L'ENSEMBLE DES PEUPLES 
SLAVES 

uCB Slovènes. — Le groupe Serbo-Croate. — Les Bulgares. 
Les Tchèques et les Slovaques. 

D'après les évaluations les plus vraisemblables 
la race slave qui s'étend des bords de l'Adriatique 
à ceux de l'océan Pacifique constitue actuellement 
un total d'environ cent soixante millions d'âmes. 
Il va de soi que ce groupe, s'il savait s'organiser 
et s'unir au groupe latin constitué par la Belgique, 
la France çt l'Italie, constituerait un ensemble 
formidable qui tiendrait en échec les ambitions 
germaniques et leur interdirait à tout jamais 
l'accès delà Méditerranée et par suite de l'Asie. 

Examinons un peu en allant de l'ouest à l'est 
quels sont les éléments do ce groupe : 

Slovènes 1.500.000 

Serbes et Croates . . 9.773.000 

Bulgares 5.700.000 

Tchèques 7.500.000 

Slovaques 2.740.000 



* LE PANSLAVISME 

Serbes de Lusace. . . 157.000 

Polonais 22.000.000 

Kachoubes 370.000 

Russes 110.000.000 

Le groupe russe se décompose ainsi : 
Grands-Russes .... 69.500.000 

Petits-Russes 33.000.000 

Russes blancs 7.400.000 

Mais ces différences purement linguistiques — 
analogues à celles qui existent chez noiis entre la 
langue d'oïl et la langue d'oc, n'ont qu'un médiocre 
intérêt au point de vue de l'ensemble de la race : 

Voyons quelles régions occupent ces différents 
groupes, quelles sont leurs tendances politiques 
et religieuses et quelle barrière ils peuvent oppo- 
ser à l'expansion de l'Allemagne. 



Les Slovènes. 

Les Slovènes, au nombre d'environ 1.500.000 
âmes, constituent, avec les Serbes ou Wendes de 
Lusace, le plus petit des peuples slaves; mais, 
comme nous allons le voir tout à l'heure, ils se 
fondent en réalité dans le groupe sud-slave, autre- 
ment dit jougo-slave. 

Leur idiome littéraire diffère en somme assez 
peu de celui qui est pialiqué à Zagreb (Agram), à 
Belgrade, à Raguse, à Sarajevo. 

Ils occupent, — sauf l'îlot allemand de Gottschce, 
— toute la Carniole, le nord de l'Istrie, la région 



COUP d'œil sur l'ensemble des peuples slave^ 3 

de Gorica que les Italiens appellent Gorizia et les 
Allemands Goritz (tous ces noms viennent du 
slave gora, montagne), la région d'Udine dans le 
Frioul (région nécessairement abandonnée à l'Ita- 
lie), la partie sud-est de la Carinthie et une petite 
partie des deux comitats de Vas et de Zalad en 
Hongrie. 

Il ne faut rien abandonner à la Hongrie. 

Ici les revendications slaves devront être impi- 
toyables. Assez longtemps la horde asiatique des 
Magyars aura exploité les peuples slaves soumis à 
sa domination et pratiqué à leur détriment la 
farouche maxime Tôt ember nem ember (l'homme 
slovaque n'est pas un homme). Quand le jour 
des légitimes représailles sera venu, les vengeurs 
des nations exploitées devront se montrer impla- 
cables. 

Non moins violente devra être la réaction contre 
les Allemands qui, en Carinthie et en Styrie, se 
sont emparés des fonctions publiques et des écoles. 

« La situation géographique des Slovènes, fait 
remarquer M. Niéderlé^, est fort importante pour 
la race slave. Ce sont eux qui interdiront aux 
Allemands de réunir l'Adriatique à la Mer du Nt»rd. » 
C'est ce que j'avais déjà noté, il y a bientôt un 
demi-siècle, et on me permettra de répéter aujour- 
d'hui les observations que je présentais en ce 
temps-là aux lecteurs de la Revue Muderuc, dans 
un article depuis réimprimé dans Le Monde Slave 
(2* édition, Paris, 1897). 

« On ne saurait trop répéter que rAUemagne ne 

i. Niederlé, la Race alave, 2» édition. (Paris, Aican.) 



N 



4 * LE PANSLAVISME 

va pas au delà de Klagenfûrth. Quelques préten- 
tions qu'elle invoque sur l'Adriatique, quarante 
lieues de pays slaves la séparent de Trieste, et 
c'est aux Slovènes, aux Italiens, aux Dalmates 
(autrement dit aux Serbo-Croates), que la mer 
appartient. La France suit avec un trop vif intérêt 
le développement de la nouvelle Allemagne pour 
qu'il lui soit permis d'ignorer les nationalités 
secondaires qui s'opposent à ce développement. 
Les Slovènes ne se sont point laissé absorber par 
le germanisme autrichien et n'ont nulle envie 
d'entrer dans la Grande Allemagne. Ils savent 
fort bien à quelle race ils appartiennent et si, dans 
une crise européenne, l'Allemagne. les revendiquait 
au nom de je ne sais quelle raison d'État, ils ne 
seraient pas embarrassés pour trouver des alliés 
chez leurs frères slaves, dussent-ils aller les cher- 
cher à Moscou. » 

De même que les Slovaques, dont nous parle- 
rons tout à l'heure, les Slovènes ont le malheur 
de n'avoir point d'histoire nationale. Ils ont été 
soumis tour à tour par leurs voisins, les Bavarois, 
les Francs, les Frioulans, colonisés par des labou- 
reurs et des moines allemands. Pendant longtemps 
l'usage commun de la langue latine leur a fait 
oublier la différence d'idiome entre les Germains 
et les Slaves. La Réforme, en introduisant la 
langue vulgaire dans l'Église, obligea ses adhérents 
à créer un idiome littéraire. 

Au début du xix° siècle, les pays Slovènes, par 
suite des conquêtes de Napoléon, firent partie 
(en 1809) du royaume d'Illyric improvisé par le 



Coup d'œil sur. L'ENSEiiBLE ces peuples slaves 5 

conqu<^rant. Le poète Vodnik chanta la résurrec- 
tion et le slavisme de cette Illyrie. 

« Le Grec et le Latin l'appellent l'Illyrie, mais 
tous ses fils l'appellent la Slovénie. 

« Le citoyen de Raguse, l'habitant du littoral de 
Cattaro, de Gorica (la Gorizia des Italiens) tous 
de leur ancien nom s'appellent Slaves. 

« Chez les Slovènes pénètre Napoléon. Une géné- 
ration tout entière s'élance de la terre. » 

On retrouve les mêmes sentiments chez les 
Croates qui firent partie du royaume d'Illyric. 

Il y a une trentaine d'années je me trouvais le 
13 juillet à Ljubljana(Laybach), la capitale intellec- 
tuelle du peuple Slovène. Dans une réunion ami- 
cale,, un député aujourd'hui décédé, M. Vosniak, 
portant un toast à l'hôte de passage, se faisait l'in-, 
terprète des sentiments que sa race professe pour 
la nôtre, des antipathies qu'elle éprouve pour les 
Germains. 

« Comparons, disait-il, l'histoire des Allemands, 
des Slaves et des Français. Nous n'avons, jusqu'ici, 
vu l'Allemagne faire la guerre que pour satisfaire 
les intérêts les plus égoïstes. L'Allemand ne se 
contente pas do vivre chez lui ; il prétend aussi 
s'établir chez les autres; il revendique notre sol, 
il veut nous imposer sa langue et ses mœurs. 
Quand a-t-on vu les Allemands faire la guerre pour 
une idée, délivrer un peuple asservi sans rien 
lui demander, comme la France qui naguère 
alTranchissait l'Italie, comme la Russie qui arra- 
chait les Bulgares au joug musulman? » 

bans une poésie célèbre, un poète slovène con- 



6 va PANSLAVISME 

temporaîn, Gregorcic, met en scène un prêtre catho- 
lique qui impose les cendres aux fidèles suivant le 
rite de l'Église catholique. Parmi eux figure le 
peuple Slovène si longtemps dédaigné, si misérable. 
Le prêtre rejette les cendres loin de lui et s'écrie 
d'une voix forte : « Lève-toi, mon pauvre peuple, 
jusqu'ici foulé aux pieds dans la poussière; ce 
n'est pas le jour des Cendres qui est ton jour, 
c'est le jour de la Résurrection ». 

Cette résurrection définitive, les Slovènes ne 
peuvent l'attendre que de leur entrée dans une 
confédération sud-slave à constituer sous l'égide 
delà Serbie et cette confédération ne peut s'assurer 
une existence définitive que dans la vaste fédéra- 
tion slave qui renouvellera la face de l'Europe. 



Le groupe serbo-croate. 

Au point de vue ethnique, les Serbes et les 
Croates sont de même langue et de même origine. 
L'histoire et la géographie les ont séparés; mais 
beaucoup d'entre eux comprennent aujourd'hui la 
nécessité de se réunir pour former un groupe 
définitif. 

Les populations qui se sont établies au nord- 
ouest ont profité du voisinage de la mer, de la civi- 
lisation latine et ont pris le nom de Croates. Elles 
appartiennent à la religion catholique. Leur prin- 
cipal centre intellectuel est aujourd'hui Zagreb, 
que nous appelons Agram. Les tribus du sud et de 
l'est, établies plus avant daps la Péninsule balka- 



COUP d'œil sur l'ensemble des peuples slaves 7 

nique, ont pris le nom de Serbes, et embrassé le 
christianisme sous la forme byzantine avec la 
liturgie slavonne. Il résulte de là que les Croates 
écrivent leur langue en caractères latins, tandis 
que les Serbes emploient l'alphabet cyrillique 
analogue à l'alphabet russe. Tandis que la Croatie 
formait un royaume, une annexe du royaume de 
Hongrie, la nation serbe, après avoir constitué 
plusieurs États indépendants est tombée au xv" siècle 
sous la domination turque et ne s'en est éman- 
cipée qu'au début du xix* siècle. 

Voici quels étaient, en 1900, les chiffres approxi- 
matifs des Serbes et des Croates qui doivent 
aujourd'hui être renforcés d'au moins 10 °/oj peut- 
être même 15 °/o. 

Autriche cesleithane 711.382 

Croatie et Slavonie 2.101.580 

Hongrie (approximativement). , . . 70.000 

Territoire de Rieka (Fiume) 13.929 

Bosnie-Herzégovine* 1.650.000 

Monténégro environ 350.000 

Royaume de Serbie 2.398.551 

Vilayet de Scutari et Albanie, environ. 100.000 

Italie 5.000 

Russie . 5.000 

Amérique et autres pays 300.000 

' 8.553.442 

que nous pouvons, sans exagérer, porter aujour- 
d'hui à dix millions. Ce chiffre, joint à celui des 
Slovènes, donne un total qui atteindra très prochai- 
1. D'après le recensement de 1905. 



8 LE PANSLAVISME 

nemenl douze millions. N'oublions pas qu'il s'agit 
d'un groupe essentiellement prolifique. 

L'un des signes principaux qui différencie les 
Croates des Serbes, c'est la religion. Les Croates 
sont essentiellement catholiques, les Serbes ortho- 
doxes et musulmans, mais la règle n'est pas absolue. 
Il y a des orthodoxes en Dalmatie, notamment à 
Raguse, aux bouches de Kotor (Cattaro) et dans 
certains districts de la Hongrie. Presque tout le 
royaume de Serbie appartient à l'orthodoxie. 
En Bosnie- Herzégovine, on a compté, en 1905, 
598.632 Serbes musulmans. Suivant les évaluations 
du professeur Florinsky de Kiev, le nombre des 
musulmans pour l'ensemble des pays serbes serait 
d'environ 800.000. Le jour où les Turcs seront 
définitivement vaincus, ce chiffre ira diminuant par 
suite de l'émigration. Naturellement, le gouverne- 
ment austro-hongrois "s'est appliqué à souligner 
les différences linguistiques ou religieuses pour 
empêcher les tendances unionistes de se développer. 
A un certain moment, il avait même imaginé une 
nationalité bosniaque et il désignait la langue parlée 
par ses sujets du mot de landsprache (zemaljski 
jezik) la langue du paysl 

Le gouvernement serbe avait été mieux inspiré 
quand, pour attester sa tolérance religieuse, il 
avait conclu un concordat avec Rome par les soins 
de M. Vesnitch, son ministre actuel à Paris. 

Pour éviter l'inconvénient d'une double dénomi- 
nation, j'ai proposé pour les deux groupes le nom 
commun d'Illyriens qui se rattache aux souvenirs 
de l'antiquité et de Napoléon. Il symboliserait 



COUP d'(f.il sur l'ensemble des peuples slaves 9 

l'unité morale des deux groupes, de même que le 
nom des Belges symbolise l'unité politique des 
Flamands et des Wallons. Ce nom a d'ailleurs été 
déjà employé dans l'histoire, sous la forme illy- 
risme, pour caractériser la renaissance littéraire 
des pays croates au xix* siècle. 



Les Bulgares. 

J'ai proposé plus haut l'épithète d'illyrienne pour 
l'union serbo-croate. On a proposé jougo-slave ; mais 
l'épithète conviendrait également aux Bulgares qui 
actuellement ne paraissent guère disposés à faire 
partie du groupe, encore que leur situation géogra- 
phique soit plus méridionale que celle des Serbes. 

Les Bulgares, comme les Serbo-Croates, ont eu 
leur berceau quelque part au nord, du côté des 
Carpalhes, non loin des Russes. Quand ils sont 
arrivés dans la Péninsule balkanique, ils ne por- 
taient pas encore le nom de Bulgares et vivaient, 
d'ailleurs comme leurs voisins serbes, en tribus 
isolées et anarchiques. 

Sur les bords du Volga existait une tribu d'ori- 
gine turque appelée les Bulgares ; elle se mit en 
mouvement, traversa le Danube, pénétra dans la 
Dobroudja, soumit les Slaves de l'est de la Pénin- 
sule, les unifia et leur donna son nom. D'autre 
part, elle adopta la langue slave et s'assimila aux 
indigènes. Le même phénomène s'est accompli 
chez nous. Nous sommes un peuple celtique, orga- 
nisé tour à tour par la conquête romaine et les 
Francs, peuple germanique. 



10 LK PANSLAVISME 

Le même phénomène, comme nous le verrons 
tout à l'heure, s'est également accompli en Russie. 
Les Russes et les Bulgares sont des Slaves, mais des 
Slaves dont les ancêtres ont subi un alliage dont 
la proportion est d'ailleurs difficile à déterminer. 

La destinée des Bulgares a été parallèle à celle 
des Serbes; eux aussi ont fondé un empire (tsarat) 
qui a eu des jours de gloire; eux aussi ont été 
opprimés par les Turcs; non seulement par les 
Turcs, mais aussi par les Grecs qui, grâce à la 
complicité du Divan, ont réussi à s'emparer de 
presque toute la hiérarchie ecclésiastique. On sait 
comment ils ont, dans ces dernières années, échappé 
à ce double joug par la constitution de l'exar<^hat 
ecclésiastique, qui assurait leur autonomie reli- 
gieuse, et par les armes victorieuses de la Russie 
qui a posé les bases de leur indépendance poli- 
tique. 

A la fin de l'année 1900, M. Niéderlé < comptait 
un total de cinq millions de Bulgares qui se décom- 
posait ainsi : 

Royaume de Bulgarie, d'après le recensement 
du 30 décembre 1900 2.885.379 

Roumélie, Turquie, Albanie, Cons- 
tantinople, Asie Mineure 600,000 

Macédoine (d'après la statistique 
de M. Kantchov) 1.200. 000 

Roumanie avec la Dobroudja . . . 180.000 

Autres pays 50 . 000 

Total 4.915.379 

1. La Race slave, p. 206. 



COUP d'cfil sl'r l'ensemble des peuples slaves 11 

soit en chiffre ronds 5 millions. Ce n'est pas exa- 
gérer que d'évaluer h 700 mille l'accroissement 
du peuple bulgare depuis cette époque, ce qui 
nous donnerait un total de 5.700.000. 

Les Slaves balkaniques, disait un empereur 
byzantin, sont des peuples anarchiques et qui se 
détestent les uns les autres (ethna anarkhika kai 
misalléla). Le mot est toujours vrai. Notons en 
passant que cette définition est d'ailleurs justifiée 
par l'histoire ou le folklore de tous les pays slaves. 
Comment débute l'histoire de la Russie? Il y a là- 
bas, dans les régions du lac Ladoga et du Ilaut- 
Volga, des tribus slaves et finnoises qui passent 
leur temps en guerres et en querelles, w Un jour ils 
se dirent ; Cherchons un prince qui règne sur nous 
et nous juge suivant le droit. Et ils allèrent au delà 
de la mer chez les Varègues qui s'appellent Russes 
et ils leur dirent : Notre pays est grand et riche, 
mais il n'y a point d'ordre parmi nous, venez donc 
nous régir et nous gouverner * ». 

On sait quelle était l'anarchie polonaise. Or, que 
disait un proverbe national polonais? La Pologne 
se maintient par l'anarchie. Et l'histoire primitive 
des Tchèques nous raconte au ix* siècle, l'épisode 
du prince de la Grande-Moravie, Svatopluk pré- 
sentant à ses 111s un faisceau do dards qui unis ne 
peuvent être brisés et qui le sont aisément quand 
on les sépare. L'histoire tout entière des Slaves 
n'est que celle des misères résultant de leurs ins- 
tincts anariîhiques, 

1. Chronique dite de Nestor, c^dillon française. (Paria, 
Leroux, 1884, p. 15.) 



12 LE PANSLAVISME 

Je reviens aux Bulgares. Ils ont pris rang parmi 
nos ennemis et nous n'avons aucune raison d'avoir 
pour eux une tendresse particulière. Mais le devoir 
des savants est avant tout de rechercher et de 
proclamer la vérité. 

Les Bulgares se sont alliés aux Allemands et aux 
Auslro -Hongrois dans l'idée de se venger des 
Serbes. Or, quel était le point de départ du con- 
flit? la question de la Macédoine. En laissant de 
côté les passions actuelles (La passion, a dit 
Montesquieu, fait sentir et jamais voir), exami- 
nons cette question au point de vue purement 
scientifique. 

Voici ce que j'écrivais vers 1888 dans la Grande 
Encyclopédie, à une époque où l'on était loin de 
prévoir que le conflit franco-allemand aurait sa 
répercussion dans la Péninsule balkanique : 

« La Macédoine, disais-je, malgré les affirmations 
contraires des Grecs et des Serbes, est à peu près 
entièrement peuplée de Bulgares. Les prétentions 
des Grecs et des Serbes ne sauraient prévaloir 
contre les constatations précises des ethnographes 
indépendants tels que Lejean, Kiepert, Rittich, 
Grigorovitch, Hilferding, Mackenzie. En réalité, 
le mont Char (Char Dagh) indique la limite des 
nationalités bulgare et serbe... Les Slaves macé- 
doniens se considèrent comme Bulgares et parlent 
un dialecte bulgare. 

Ce n'est qu'après le traité de Berlin, lorsque la 
Serbie s'est vu définitivement enlever la Bosnie et 
l'Herzégovine que certains de ses hommes d'État 
ont eu l'idée de chercher une compensation du 



COUP d'œil sur l'ensemble des peuples slaves 13 

côté de la Macédoine et de supposer des Serbes 
dans des pays peuplés de Bulgares. » 

Voilà ce qu'écrivait en 1888, un savant français 
très slavophile, parfaitement impartial et désireux 
devoir s'établir sur les débris de l'empire ottoman 
une confédération balkanique. 

Les lecteurs désireux de connaître tous les détails 
de la question qui nous occupe devront se référer 
au volume de M. Niederlé (pp. 211 et suivantes). 
Voici ce que ce savant écrivait dans l'édition tchèque 
publiée en 1909. (La première édition française 
est de 1911, la seconde de 1916) : 

« Il est hors de doute que la partie la plus con- 
sidérable du peuple de Macédoine se sent et se 
proclame bulgare, qu'elle se rattache à l'Église 
bulgare autocéphale dont le chef est l'exarque.. 
Dans son ensemble et par certains détails, la 
langue se rapproche beaucoup plus du bulgare 
que du serbe. La solution naturelle, concluait 
M. Niederlé en 1909, est celle qui adjugerait la 
Vieille-Serbie aux Serbes et la Macédoine aux 
Bulgares. Les relations des deux peuples se trou- 
veraient ainsi réglées et leur développement na- 
tional assuré. » 

Quelles que soient actuellement les erreurs de 
la politique bulgare, menée par un prince étranger, 
il ne faut pas désespérer de les voir un jour répa- 
rées et de voir la Bulgarie rentrer dans le giron 
du monde slave régénéré. 

Quand l'ardeur de la lutte sera refroidie, quand 
une paix honorable aura rendu aux parties lo 
sécurité qui leur manque aujourd'hui, les enneraia 



14 LB PANSLAVISMB 

d'hier feront bien de méditer les vers du grand 
poète panslavc, du Slovaque Kollar. « Slaves, 
peuple à l'esprit anarchique , qui vivez dans la 
lutte et les déchirements, allez demander des 
leçons d'union aux charbons ardents. 

« Tant qu'ils sont groupés dans un unique mon- 
ceau, ils brûlent et chauffent; mais le charbon 
s'éteint solitaire quand il est séparé de son com- 
pagnon. Faites cette joie à votre mère la Slavie, 
Russes, Serbes, Tchèques, Polonais, \i\ùi en bon 
accord. 

« Alors, ni la guerre mangeuse d'hommes, ni les 
perfides ennemis ne pourront vous entamer, et 
votre peuple sera bientôt le premier du monde. » 

Kollar ne nomme pas les Bulgares dans ce 
sonnet écrit vers 1880. Ils n'étaient pas encore 
ressuscites. Mais les perfides ennemis du monde 
slave existent toujours ; ils exploitent leurs divi- 
sions et les Bulgares regretteront quelque jour 
de s'être liés à eux. 



Les Tchèques et les Slovaques 

Le nom des Tchèques, longtemps ignoré chez 
nous, commence à être plus connu depuis que le 
gouvernement français, reconnaissant leur natio- 
nalité et rendant justice à leurs sentiments, les a, 
ainsi que les Polonais, exemptés des mesures de 
précautions qu'il a prises vis-à-vis des autres sujets 
austro-hongrois. Non seulement ils ont été auto- 
risés à résider librement en France, mais encore 



COUP d'oeil sur l'ensemble des peuples slaves 15 

un grand nombre d'entre eux ont été admis à servir 
dans l'armée française. 

Les Tclièques sont les habitants slaves du royaume 
de Bohême, des provinces de Moravie et de Silésie, 
où malheureusement ils sont en contact avec 
environ deux millions d'immigrés allemands. Les 
Slovaques sont le prolongement de la nation tchèque 
dans le nord-ouest de la Hongrie où ils sont indi- 
gnement exploités et opprimés par les Magyars, 
lesquels eux sont de race et de^langue ouralo- 
altaïque. « Établie à la ligne de partage des eaux 
du nord et du sud, protégée par des murailles 
naturelles, sans les fautes de ses princes, cette 
nation occuperait aujourd'hui dans le monde slave 
une autre situation que celle qui lui appartient » 
(Niederlé.) 

Les princes slaves du xii'^ et du xui* siècle ont eu 
le très grand tort d'appeler des Allemands pour 
défricher les forêts de l'ouest et du nord-ouest. 
Or, une fois établis dans un pays, les Teutons ne 
songent qu'à croître et multiplier, à ne point s'en 
aller et à dominer la nation qui a fait la sottise de 
les a[)peler. C'est à eux plus qu'à tout autre peuple 
que Ion peut appliquer le mot du poète : 

Laissez-leur prendre un pied chez vous; 
lis en auront bientôt pris quatre. 

Une réaction en faveur de l'élément slave se 
l)roduisit au XIV" siècle sous la règne do l'empereur- 
roi Charles IV et de son fils Vacslav (Wenceslas). 
Ce fut Charles IV qui, en sa qualiti; d'empereur, 
prescrivait dans sa Uulle d'Or l'élude do la langue 



16 LE PANSLAVISME 

slave aux héritiers du roi de Bohême, du comte 
palatin du Rhin et du margrave de Brandebourg. 
« II est juste, disait-il, que les princes électeurs qui 
sont les colonnes de l'empire aient la connaissance 
de plusieurs idiomes, leur devoir étant de soulager 
l'empereur en ses plus importantes affaires. » 
Donc il ordonnait que les princes en question 
« qui doivent savoir l'allemand pour l'avoir appris 
dès l'enfance, apprennent à partir de sept ans les 
langues latine, italienne et slave, de façon à les 
posséder à l'âge de quatorze ans. » 

D'autre part, il se plaisait à rappeler au tsar des 
Serbes Etienne Douchan les liens de sympathie 
que créait entre eux l'usage commun de la langue 
slave : ejitsdem nobilis slavici idiomatis parti- 
cipation, ejusdem generosx lingux sublimitas ^ . Ce 
n'est pas précisément le langage que le roi de 
Bohème François-Joseph a tenu au roi Pierre de 
Serbie. 

La période du hussitisme n'est pas seulement 
une période de réforme religieuse, mais de luttes 
héroïques pour la défense de la langue et de la 
nationalité slaves. Puis survient une période de 
réaction, une invasion du luthéranisme allemand, 
enfin l'ensemble de circonstances qui provoque 
l'insurrection contre la maison d'Autriche, laquelle 
aboutit à la bataille de la Montagne-Blanche (1620) 
et à l'assujettissement définitif de la nation tchèque. 
Beaucoup de familles quittent le pays et sont rem- 
placées par des immigrés allemands. Il faut suivre 

1. LelU'e datée de Pise, 19 février 1355. 
t 



COUP d'œil sur l'ensemble des peuples slaves 17 

« 

dans lelivredeM.Niéderlé (pp. 109 et suivantes) les 
progrès effrayants du germanisme en Boiiême et 
en Moravie. La nationalité slave semble perdue. 
Puis, à la fin du xvin" siècle, une réaction s'opère: 
les Tchèques reprennent conscience do leur natio- 
nalité et comprennent que pour la défendre il leur 
faut avant tout s'appuyer sur l'unité de la race. 
Ils seront donc nécessairement des apôtres du 
panslavisme intellectuel, en attendant le pansla- 
visme politique. 

Les Slovaques eux ont joué dans l'histoire un 
rôle beaucoup moins considérable; opprimés par 
les Magyars ils suivent de loin le mouvement 
tchèque en dépit des injustices et des persécutions 
dont ils sont l'objet. Dans la première moitié du 
XIX* siècle ils ont donné à l'idée panslave deux de 
ses apôtres les plus éminents, le poète Kollar et 
l'ethnographe Safarik. 

Les statistiques officielles de l'Autriche et de la 
Hongrie font tout ce qu'elles peuvent pour dimi- 
nuer le nombre des Tchèques et des Slovaques. 
M. Niéderlé en 1909 arrivait à un total de 7 mil- 
lions pour les Tchèques proprement dits et pour 
les Slovaques à 2.600.000. En restituant à la 
nationalité slave tous ceux qui pour diverses rai- 
sons (employés, ouvriers, soldats) sont encore 
obligés de la dissimuler, nous resterons certaine- 
ment en dessous de la vérité en présentant comme 
total général un chiffre de 11 millions. 

Au point de vue religieux un grand nombre de 
Tchèques se rattachent à la tradition hussite ; mais 
ils sont officiellement catholiques. Les réformés 

a 



18 LE PANSLAVISME 

ne constituent qu'un effectif de 2, 4 %• Chez les 
Slovaques, les proportions ne sont pas les mêmes; 
on compte 70, 2 "/o tie catholiques, 23 % de 
éformôs de la confession d'Augsbourg ; 5 % sont 
des Uniates, autrement dit des Grecs unis. Dans 
un pays bilingue les Juifs de tempérament cosmo- 
polite hésitent entre les deux nationalités. En- 
viron 60 7o des Juifs de Bohème et de Moravie se 
sont déclarés Tchèques. En Hongrie où il consti- 
tuent 14,8 7o de la population, presque tous se 
sont déclarés Magyars, depuis que la nationalité 
magyare est prépondérante. Le jour ou la natio- 
nalité slave reprendra le dessus un certain nombre 
d'entre eux se laisseront aisément slaviser. Les 
Slovaques depuis environ un siècle ont essayé de 
constituer dans leur dialecte une littérature indé- 
pendante. Le jour où la Tchéquie régénérée cons- 
tituera un Etat indépendant, ils reviendront très 
probablement à l'unité de la langue littéraire, tout 
au moins pour les matières du haut enseignement 
et de la culture générale. 



CHAPITRE II 

LES SLAVES DISPARUS DE LA BALTIQUE 
ET DE L'ELBE 

La trace de ces Slaves en Allemagne. — La toponomastique. 
— Les trois groupes principaux. — La conversion au 
christianisme synonyme de germanisation. — KoUar et 
Renan. 



Les Serbes de Lusace dont nous avons évalué le 
total à 157.000 constituent le plus petit des 
peuples slaves et, nécessairement, celui qui a le 
moins d'avenir. Le nom de la Lusace (allemand 
Lausitz, serbe Luzica) est un mot slave qui veut 
dire pays marécageux. Cette région faisait naguère 
partie de la Couronne de Bohême ; en 1635 elle fut 
cédée à la Saxe. Aujourd'hui les Serbes appartien- 
nent, pour la plus grande partie à la Saxe royale, 
et pour un groupe au royaume de Prusse. Ils par- 
»lent deux langues différentes et appartiennent à 
deux religions (catholique et réformée). Leurs 
principaux centres sont, en Saxe, la ville de 
Budyssin que les Allemands appellent Bautzen et 
en Prusse, celle de Chotebuz ([ue les Allemands 
appellent Kottbus. Isolés à la fois des Tchèques 
au sud et des Polonais à l'est, ils Ilolteut comme 



20 LB PANSLAVISME 

un îlot ethnographique dans la mer allemande et 
sont menacés d'être un jour complètement en- 
gloutis par elle si leurs congénères ne viennent à 
leur secours. 

Ces Slaves sont, comme on dit en géologie, les 
témoins de l'existence d'un groupe considérable 
aujourd'hui disparu, les Slaves baltiques nommés 
aussi Slaves de l'Elbe ou Polabes (de po le long, 
de Labe, l'Elbe). 

En effet, toute la partie de l'Allemagne du nord, 
qui s'étend sur les deux rives de l'Elbe et qui com- 
comprend la Prusse, la Saxe royale, le Mecklem- 
bourg; les petites principautés et l'île de Riigen 
était occupée naguère par les Slaves et n'a été 
définitivement germanisée qu'au xiv* siècle. 

L'origine slave de certaines localités se constate 
encore aisément dans la forme extérieure de leur 
nom. Nous avons dans la principauté d'Anhalt au 
nord de l'Elbe une ville qui s'appelle Zerbst et qui 
est bien connue parce que Catherine II de Russie 
était princesse d'Anhalt-Zerbst. Or, Zerbst repré- 
sente une ancienne forme slave, Serbistie, le lieu 
de réunion des Serbes et rappelle précisément 
l'existence des Serbes qui, en cet endroit, ont 
depuis longtemps disparu. Dans le royaume de 
Saxe les noms slaves sont encore fort nombreux. 
Commençons par la capitale. Dresde s'appelle en 
allemand Dresden. Ce mot vient d'une ancienne 
forme serbe Driezdzany (en Tchèque Drazdany) 
dérivé lui-même d'un ancien mot dromga qui 
veut dire forêt. 

Leipzig représente une ancienne forme Lipsk 



6:,AVE3 DISPARUS DE LA BALTIQUE ET DE l'eLBE ^1 

OU Lipsko et veut dire le bois de tilleuls, du mot 
lipa, tilleul qui a fourni un grand nombre de noms 
de lieux dans les pays slaves. Nous trouvons dans 
la Saxe Royale une ville de mines qui s'appelle 
Chemnitz. C'est la déformation du mot Kamenica 
(de Kamen, pierre) qui veut dire, la mine, la car- 
rière. On trouve une vingtaine de noms analogues 
dans les parties encore slaves de la Bohême et de 
la Moravie. La Silésie est encore aujourd'hui en 
partie polonaise. On ne sera pas surpris d'y ren- 
contrer des noms de villes slaves, tels que Torgau 
(la ville du commerce), Glogau (la ville des houx). 
Dans l'Allemagne du nord, nous n'avons pas moins 
de trois villes portant encore le nom de Stargard 
(Stary Grad, le vieux château). Le nom de la 
Poméranie (en allemand Pommern) veut dire en 
slave le littoral (po, le long de, more, la mer). Je 
pourrais multiplier ces noms à l'infini. Ils rappel- 
lent les anciens habitants de ces contrées aujour. 
d'hui germanisées et les luttes qu'ils ont eues à 
soutenir contre leurs envahisseurs, ces luttes que 
l'annaliste Widukind, moine de Corvey, en West- 
phalie, résumait ainsi au x' siècle : Trauseunt dies 
plurimi, Gcrmanis pro (jloria et pro magno latoque 
imperio, Sclavis pro libertate ac ultime servitute 
varie certanliùus. 

C'est du nom des Slaves fait prisonniers et 
vendus comme serfs par les Allemands que vient 
notre mot d'esclave. 

Ces Slaves disparus étaient établis dans lo 
bassin de l'Oder, de la Save ot de l'Elbe. 

Ils be répartissaient en trois grandes familles. 



22 LE PANSLAVISME 

1° Les Obotrites, qui occupaient le Mecklembourg 
et le Holstein jusqu'au fleuve Warnawa (en alle- 
mand Warnau) ; 

2° Les Lutitses ou Vélètes, entre l'Oder et l'Elbe ; 

3° Les Serbes sur l'Elbe moyen et dans les bas- 
sins de son affluent la Sale, de l'Oder et de la 
Bobra. Ces Serbes (Srbi), leur non\ est absolument 
identique à celui de leurs congénères du Danube; 
mais leur langue est bien difl'érente de la leur. 

Chacun de ces groupes était divisé en une infi- 
nité de tribus. Et ces tribus n'avaient aucune idée 
des intérêts communs de la race. 

Le christianisme fut prêché à ces Slaves par des 
Allemands et leur conversion fut la première étape 
de la germanisation. Les évêchés sont des avant- 
postes du germanisme. Les noms se transforment 
et prennent une physionomie allemande. Ainsi 
Mezibor ^ devient Mersebourg. En 1022, Pribigniev, 
prince des Obotrites, qui porte un nom bien slave, 
se fait baptiser et son fils reçoit le nom allemand 
de Gottschalck. 

L'ile de Rûgen devient le dernier refuge du pa- 
ganisme slave. En If 68, les Danois détruisent le 
sanctuaire païen d'Arkona. Eux aussi, ils ont tra- 
vaillé à la grandeur future de la Prusse. Une fois 
convertis, lesSlaves deviennent nécessairement des 
tributaires; peu à peu ils s'assimilent aux Alle- 
mands. Ecoutez ce fragment de la fondation d'un 
évêché dans la ville slave de Ratibor (1158) : 

« Par droit d'héritage, dit Henri le Lion, nous 

1. La ville entre les bois. — Le slave bor, forêt, devient 
en allemand burg. 



SLAVES DISPARUS DE LA BALTIQUE ET DE l'eLBE 23 

avons reçu de nos ancêtres des peuples païens 
appelés Wénèdes (Venedi, ail. Windisch, — c'est 
le nom que les Allemands donnent volontiers 
aux Slaves). Dès le temps de Charlemagne ils 
étaient des rebelles, ennemis de Dieu et de la 
sainte Église, et, après avoir soumis leurs tètes 
obstinées à la foi chrétienne, ils sont souvent 
retournés à l'abomination du paganisme. Même de 
notre temps, nous n'avons pas cessé d'accabler 
souvent avec le glaive les cols asservis des infi- 
dèles et, pour les punir de leur méchanceté, 
nous avons considérablement augmenté les tri- 
buts, et maintenant, les ayant ainsi accablés, nous 
régnons depuis longtemps sur eux pour l'accrois- 
sement de notre puissance. » 

De tous ces Slaves disparus, les Serbes de Lusace 
seuls subsistent encore. 

Quand les autres Slaves, ceux do Bohème notam- 
ment, ont connu cette tragique histoire elle leur a 
donné lieu de faire d'amères réflexions sur leur 
propre destinée. 

Le poète Kollar qui en qualité d'étudiant en 
théologie séjourna à léna de 1815 à 1819, à léna, 
c'est-à-dire dans les régions mômes qu'avaient 
naguère habitées ses congénères disparus, y était 
sans cesse hanté par le souvenir de ces ancêtres. 
« Chaque localité, chaque village, chaque rivière, 
chaque montagne portant un nom slave — écrit-il 
dans ses Mémoires — me semblait un tombeau, 
un monument d'un gigantesque cimetière. Je vou- 
lais visiter et étudier toutes les communes qui 
portaient des noms slaves et rechercher si l'on n'y 



24 LB PANSLAVISME 

trouverait pas encore quelques traces de la natio- 
nalité primitive. » 

Mais KoUar était plus poète qu'archéologue, et 
dans le prologue de son poème la Fille de Slava, 
sur lequel nous reviendrons, il a éloquemment tra- 
duit ses patriotiques émotions. 

« Elle est là devant mes yeux mouillés de larmes, 
celte terre, berceau jadis, aujourd'hui tombeau de 
mon peuple : siècles anciens qui planez sur 
moi comme la nuit, ô contrée, image de toute 
honte ! De l'Elbe infidèle ^ aux flots dévorants de 
la Baltique, la voix harmonieuse des Slaves reten- 
tissait naguère. Elle est muette aujourd'hui. Qui a 
commis cette criante injustice? Qui a dans un seul 
peuple déshonoré toute l'humanité? Rougis, 
jalouse Germanie, voisine de la Slavie! Ce sont 
tes mains qui ont commis cet attentat. Jamais 
ennemi n'a fait couler autant de sang que ta main 
n'en a versé pour détruire le Slave. Celui-là seul 
est digne de la liberté qui sait respecter la liberté 
d'autrui. Celui qui met des esclaves aux fers est 
lui-même un esclave. Qu'il enchaîne la main ou la 
langue, c'est tout un... Il ne sait pas respecter les 
droits des autres. 

« Qu'êtes-vous devenus, chers peuples slaves qui 
viviez jadis ici?... je regarde au loin à ma droite, 
je fouille l'horizon à ma gauche. Mon œil dans la 
Slavie cherche en vain les Slaves. » 

Remplacez les Serbes de l'Elbe par les Serbes 

1. Le poète l'appelle inûdèie parce que le fleuve, après 
avoir coulé en pays slave (la Bohême), court ensuite en 
pays allemand. 



SLAVES DISPARUS DE LA BALTIQUE ET DE l'eLBE 25 

du Danube. La tactique allemande est la même 
vis-à-vis des Slaves du midi que naguère vis-à-vis 
des Slaves du nord. Elle se résume dans le mot 
que Bismarck appliquait naguère aux Polonais : 
ausrotten, c'est-à-dire extirper, déraciner, exter- 
miner. 

Un demi siècle après Kollar, un grand Français 
évoquait le souvenirdes Slaves baltiques. C'était au 
lendemain de nos désastres en 1871. Renan, dans 
une de ses lettres à Strauss, s'exprimait ainsi : 

« Chaque affirmation du germanisme est une affir- 
mation du slavisme ; chaque mouvement de con- 
centration de la part des Allemands est un mouve- 
ment qui « précipite » Je Slave, le dégage, le fait 
être séparément. Il verra cette longue exploitation 
historique de sa race par la vôtre — et le nombre 
des Slaves est le double du vôtre. Songez quel 
poids pèsera dans la balance du monde, le jour où 
la Bohême, la Moravie, la Serbie, toutes les popu- 
lations slaves de l'empire ottoman sûrement desti- 
nées à l'affranchissement, races héroïques encore, 
toutes militaires et qui n'ont besoin que d'être 
commandées, se grouperont autour de ce grand 
conglomérat moscovite, qui paraît bien le noyau 
désigné de la future unité slave. 

« Une des blessures des Russes sera un jour 
d'avoir été civilisés par les Allemands. Ils le 
nieront, mais ils se l'avoueront tout en le niant et 
ce souvenir les exas[iérera. L'Acadéiuic de Saint- 
Pétersbourg en voudra autant un jour à celle de 
[Berlin pour avoir été allemande que celle de 
BerUu nous eu veut pour avoir été autrefois à 



26 LE PANSLAVISME 

moitié française. Nbtre siècle est le siècle du 
triomphe du serf sur le maître. Le Slave a été et, à 
quelque égard, est encore votre serf. 
r. « Sous prétexte d'une étymologie germanique 
vous prenez pour la Prusse tel village de Lorraine. 
Les noms de Vienne, de Worms, de Mayence sont 
gaulois; nous ne vous réclamerons jamais ces 
villes, mais, si un jour les Slaves viennent reven- 
diquer la Prusse proprement dite, la Poméranie, la 
Silésie, Berlin pour la raison que tous ces noms 
sont slaves ; s'ils font sur l'Elbe et sur l'Oder ce 
que vous avez fait sur la Moselle; s'ils pointent sur 
la carte les villages obotrites ou vénètes, qu'aurez- 
vous à dire? » 

Il y a plus de trente ans, je citais ces paroles de 
Renan dans ma leçon d'ouverture du Collège de 
France et cette leçon se terminait par ces paroles : 

« J'ai la ferme conviction de servir non seulement 
la science, mais le pays en vous apprenant à mieux 
connaître une race qui, malgré son éloignement, 
a été plus d'une fois en contact avec la nôtre et 
dont le développement ultérieur ne sera pas sans 
influence sur notre avenir. » 

Le moment est venu où ces paroles doivent se 
réaliser. 

Comme on peut en juger par ces considérations, 
les Serbes de Lusace, en dépit de leur petit nombre, 
ou plutôt à cause de ce petit nombre, ne sont pas 
un élément à négliger dans la constitution de la 
nouvelle Europe. Ils nous donnent une leçon d'his- 
itoire que les publicistes et les hommes d'État ne 
sauraient trop méditer. 



CHAPITRE III 
LES POLONAIS ET LES RUSSES 



Les Polonais, éliminés à l'Ouest par les Allemands, s'ef- 
forcent de se dédommager du côté des Russes. — Statis- 
tiques. — Les Russes. — Leur expansion vers l'Est et le 
Sud. — DilTérentes formes de leur nom. — Grands-Rus- 
ses et Petits-Russes. — Unité des deux groupes. 



Les Polonais 

De tous les peuples slaves, le polonais établi de 
temps immémorial entre l'Oder, les Carpathes et 
la mer, est probablement celui qui s'est le moins 
éloigné de son berceau. Les Polonais occupent 
une situation centrale parmi leurs congénères. Mal- 
heureusement ils ne surent pas comprendre l'inté- 
rêt majeur qu'ils avaient à défendre leurs voisins 
les Slaves de l'Elbe contre les ambitions des Alle- 
mands. Ils ne surent pas défendre la ligne de 
l'Elbe, ils ne surent pas convertir les Slaves païens 
que la conversion leur eût sans doute assimilés. Ils 
eurent le tort d'appeler les cbevaiiors teutoniqucs 
pour convertir les Prussiens païens et, sous le coup 
do l'invasion tatare (1241), ils durent abandonner 
la Silébic aux Allemands. Toutefois, il reste encore 
dans cette province un élément polonais assez 



LB PANSLAVISME 

considérable qu'une Pologne reconstituée devra 
s'appliquer à récupérer. 

Ce qu'ils avaient perdu du côté de l'ouest, les 
Polonais essayèrent de le regagner du côté de 
l'est, autrement dit du côté du monde russe. Ils 
pénétrèrent en Lithuanie, dans la Russie galicienne, 
en Podolie, en Volynie et s'efforcèrent de s'assi- 
miler les populations russes de religion orthodoxe 

— autrement dite grecque — en leur imposant 
l'Union avec l'Église de Rome. Moscou, centre du 
monde russe et do la foi orthodoxe, devait nécessai- 
rement entrer en lutte avec la Pologne. Ce que 
nous appelons les partages de la Pologne, ce fut 
en grande partie la réannexion au monde russe 
des provinces qui en avaient été distraites. Non 
seulement l'empire russe reprit ses provinces, 
mais encore l'Europe lui permit d'annexer des 
contrées purement polonaises et l'on sait com- 
ment la Prusse et l'Autriche s'annexèrent Tune la 
PosnanJe, l'autre la Galicie. 

Tandis que les Polonais — surtout depuis 1860 

— jouissaient d'une situation enviable en Galicie, 
la Prusse s'efforçait per fas et nefas do germaniser 
le territoire qu'elle occupait. 

Aujourd'hui •— sauf bien entendu l'Allemagne et 
l'Autriche — tout le monde est d'accord pour cor- 
riger l'injustice commise on 1815 et restaurer un 
Etat poloiiai::» dans les limites de la nationalité 
polonaise. 

Quel est le chiffre exact dos Polonais? Pour des 
raisons faciles à deviner, les adversaires et les 
eïpIoiteji'P de leur nationalité tendent à le dimi- 



LES POLONAIS ET LES RISSES 29 

nuer. Eux-mêmes, d'autre part, tendent à l'aug- 
menter en y faisant entrer des éléments allogènes. 
Dans son travail souvent cité, M. Niederlé, au 
cours do l'année 1900, l'évaluait ainsi : 



Pour l'Empire russe (avec l'Asie). 

Pour l'Autriche 

Pour l'Allemagne 

Pour le reste de l'Europe. . . . 
Pour l'Amérique 

Total 



8.400.000 
4.259.150 
3.450,200 
55.000 
1.500.000 

17.664.350 



Ce nombre est approximatif, ajoute M. Niederlé 
en note. D'après une rectification qu'il m'a fournie 
de lui-même, j'ai au § 40 (p. 217 de la traduction 
de l'ouvrage) relevé le chiffre à vingt millions. 

Au chapitre I^de ce volume j'ai donné un chiffre 
hypothétique de 22 millions. 

Depuis, les évaluations de l'Agence polonaise de 
Paris l'ont porté jusqu'à 25 millions. Mais, quoi que 
soit le total auqiiol on s'arrête, les Polonais ne 
forment pas une masse compacte ; ils ne couvraient 
pas le territoire historique de l'ancienne Pologne 
dans sa plus grande étendue. Par exemple, ils 
forment 10 p. 100 dans le gouvernement de Grodno, 
8,2 p. 100 dans celui de Vilna, 6,2 p. 100 dans la 
Vulhynie, 9 p. 100 dans celui de Kowno. Il y a des 
colonies considérables dans les grandes villes, à 
.Moscou, Pélersbourg, Kiev. Il s'est formé récom- 
ment d'importantes colonies ouvrières dans l'Alle- 
magne ocridontale, h Huhrurt, à Esscn, h hort- 
mund, à Bochum, à (ielsonkirchen, etc. Il faut 



30 LE PANSLAVISME 

espérer que si la Pologne obtient son indépendance, 
tous ces groupes épars se rejoindront au foyer 
central. 

L'immense majorité des Polonais est catho- 
lique; les protestants ne constituent guère que 
1 p. 100 de la population. En revanche, les Juifs 
sont fort nombreux. Ils constituent plus de 
14 p. 100 de la population. Cependant un certain 
nombre d'entre eux se déclarent sionistes et ne 
sont peut-être p«,s des Polonais définitifs. D'autres 
se donnent comme complètement russifiés. 



Le groupe russe 

De tous les peuples slaves le peuple russe est le' 
plus considérable. La région où il apparaît au début 
de l'histoire est comprise entre Novgorod-la-Grande 
et Kiev. Les Slaves de ces contrées, peuple anar- 
chique, comme tous leurs congénères, auraient été 
organisés par une tribu Scandinave appelée la 
Rous qui lui donna son nom. Très prolifiques ils 
lancent de bonne heure des colonies chez les voi- 
sins du nord et de l'est, les Lithuaniens, les 
Tchoudes (ou Finnois), les Mouromiens, les Mord- 
vines ; ils se les assimilent et les convertissent à la 
religion grecque orthodoxe qui leur est commune 
avec les Serbes et les Bulgares. Ils ont au Moyen 
Age de longues luttes à soutenir contre lesTatares, 
luttes qui laisseront des traces dans leurs institu- 
tions et dans leur langue. Contenus du côté de 
l'est par les Polonais qui s'efforcent^ saème par 



LES POLONAIS ET LES RUSSES 31 

Vunio7i politique et religieuse, de soumettre ou d'as- 
siniiler des éléments russes et qui y réussissent 
en partie, ils s'étendent indéfiniment dans les 
régions du nord, de Test et du sud et ils assimilent 
de nombreuses populations allogènes. Ils finissent 
par occuper le littoral de la mer Noire, les régions 
du Caucase, les rives de l'océan Pacifique, enfin 
dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle les 
plateaux de l'Asie centrale. 

Par suite du partage de la Pologne, un certain 
nombre de Russesqui lui étaient soumis sont échus 
à l'Autriche. Ces Russes, ainsi que quatre ou cinq 
cent mille de leurs congénères qui débordent sur 
la Hongrie, on les appelle parfois Ruthènes, par- 
fois môme Rusniaks. Le terme est tout à fait 
impropre. L'ancienne collectivité, la tribu primi- 
tive s'aj)pelait Rous d'où un membre de cette col- 
lectivité s'est appelé nécessairement Rusin ou 
Jiousin. Sur ce mot Rusin on a fabriqué une forme 
latine Ruthenus, de même que sur le mot latin 
Prussia on a fabriqué une forme Pruthenia, Pru- 
thenus. Plus tard, quand par suite de l'invasion 
tatare, le centre de l'Etat russe s'est trouvé trans- 
porté à Moscou on a formé sur le grec Rhos, un 
adjectif rossiiskiij formation pédante et sans base 
historique. 

Des publicistes polonais profitant de l'ignorance, 
à peu près absolue du public occidental en matière 
slave ont essayé d'établir une distinction abso- 
lue entre les Russes de l'ouest naguère soumis à 
sa domination politique et à celle de l'Eglise ro- 
maine et les Moscovites. Cette distinction doit être 



32 LB. PANSLAVISME 

rejetée. Il y a des Grands-Russes et des Petits- 
Russes, comme il y a des Français de langue d'oc 
et de langue d'oïl, des gens qui parlent le haut- 
allemand et le platt-deutsch, des Romains, des Pié- 
montais, des Toscans, des Napolitains. Mais ces 
nuances dialectiques ne font aucun tort à l'unité 
du monde russe. Malgré la difficulté d'établir des 
statistiques exactes, Niederlé admettait les chiffres 
suivants pour l'année 1900. 

Grands-Russes 59.000.000 

Russes blancs 6.000.000 

Petits-Russes 23.000.000 

A ces chiffres, il ajoutait pour l'Autriche-Hon- 
grie 3.800.000 Russes. Il notait d'ailleurs que les 
Petits-Russes sont tentés d'augmenter singulière- 
ment leur nombre. Ainsi M. Netchoiii Levitsky 
donnait pour le monde entier un total de 
37.206.000 Petits-Russes, dont 31.174.000 pour la 
Russie d'Europe. Je ne puis que renvoyer à l'édi- 
tion française du livre de M. Niederlé pour les 
origines du conflit entre les deux grands représen- 
tants du peuple russe. Ce conflit, jadis les Polonais, 
aujourd'hui les Allemands ont essayé d'en profiter 
et de le porter à l'état aigu. Mais ils n'y ont pas 
réussi. Qu'il suffise de rappeler que les troupes 
cosaques, si redoutées de nos ennemis, appartien- 
nent pour la plus grande partie à l'élément petit- 
russe. Nous conclurons, comme M. Niederlé par les 
paroles que Gogol qui était lui-même un Petit- 
Russe écrivait à propos du conflit des deux 
groupes : « Que les forces différentes des deux 



LES POLONAIS ET LES RUSSES 33 

races se développent de telle sorte que, s'étant 
ensiiilo uniliées, elles produisent quelque chose 
d'achevé dans l'humanité. » 

Ce qui constitue surtout l'unité des deux groupes 
grand et petit russe, c'est l'unité de culture primi- 
tive, l'unité d'alphabet, l'unité religieuse. Tous 
deux pratiquent la même liturgie et ont la même 
langue ecclésiastique, le slavon. Cette unité, les 
Polonais ont essayé de la rompre en imposant 
naguère l'union à un certain nombre de sujets du 
grand-duché de Lithuanie. Mais cette union soi- 
gneusement maintenue, encouragée, favorisée de- 
puis les partages dans la Galicie par l'Autriche 
catholique, cette union n'a jamais été acceptée 
par la totalité de la population. Je ne citerai à ce 
sujet qu'un seul témoignage, c'est celui d'un prêtre 
français, l'abbé F. de S. qui au cours des années 
1688-1G89 a visité la Petite-Russie *. 

11 s'exprime ainsi : « Les Russiens qui font une 
belle province de ce royaume... sont la plupart 
schismaliques ;... leur liturgie est la langue rus- 
sienne. » 

Petits-Russes et Grands- Russes s'entendent 
d'ailleurs dans leur conception du slavisme. Ce fut 
un historien originaire de la Petite-Russie, Kosto- 
marov qui en 1846 eut l'idée de créer à Kiev une 
société dite des Saints Cyrille et Méthode qui avait 
pour objet l'union politique des nations slaves et 
l'émancipation des divers groupes russes, notam- 
ment du groupe petit-russe. Elle avait un sceau 

1. Publié à Paris, dans la cullnclion iiilitulée Bibliothèque 
russe et polonaise, librairie Franck, 18C8, p. 93. 



34 LB PANSLAVISME 

sur lequel étaient gravées ces paroles : « Vous com- 
prendrez la vérité et la vérité vous rendra libres». 
Chacun des membres portait une bague de fer 
avec sur le chaton les lettres K. M. (Kirill,Mefodii). 
Cette société songeait à convoquer un Congrès 
des Slaves. Pour la Russie de Nicolas I" ce projet 
était inexécutable. Il devait se réaliser deux ans 
après à Prague. Schevtchenko qui était le poète de 
la Petite-Russie, de même que Koslomarov en était 
l'historien, tournait ses regards vers cette ville de 
Prague qu'il ne devait jamais voir, exaltait l'œuvre 
de Schafarik et le martyr de Jean Hus. 

Dans son épître à Schafarik, il exaltait le savant 
qui avait entrepris de réunir en une seule mer les 
fleuves slaves. Il priait Dieu pour que les Slaves 
devinssent de bons frères et fassent en état d'as- 
surer au monde la liberté et la gloire. 



CHAPITRE IV 

LES TÉMOIGNAGES DES HISTORIENS PRIMITIFS 
ET DES LÉGENDES 



Les témoignages des historiens primitifs et des légendes. — 
La chronique russe dite de Nestor. — Les chroniques polo- 
naises et tchèques. — Le prétendu testament d'Alexandre 
le Grand. 



Quelles idées les premiers historiens se font-ils 
des origines de la race et de la solidarité primi- 
tive des peuples slaves? 

La chronique russe dite de Nestor (début du 
XII' siècle) fait descendre les Slaves de la race de 
Japhet et leur donne pour première patrie la région 
du Danube. « C'est de là que les Slaves se sont 
répandus sur la terre, et ils ont pris des noms 
particuliers à mesure qu'ils se sont répandus dans 
les différents pays; ainsi ils allèrent s'établir sur 
une rivière appelée Morava et s'appelèrent Moravcs 
et d'autres s'appelèrent Tchèques. Sont encore 
Slaves les Croates blancs, les Serbes, les Korou- 
tancs (Slovènes). Les Vlakhs (Valaques ou Rou- 
mains) étant venus chez les Slaves du Danube et 
les ayant opprimés, ces Slaves allèrent s'établir 



36 I^B PANSLAVISME 

sur la Vistule et s'appelèrent Poliancsi, d'autres 
Lioulitches, d'autres Mazoviens, d'autres Pomo- 
riens ». 

La chronique énumère les noms d'un certain 
nombre de tribus et continue : 

« Les Slaves qui s'établirent autour du lac Ilmen 
gardèrent leur nom, bâtirent une ville et l'appe- 
lèrent Novgorod et d'autres s'appelèrent Sévériens. 
(Ce sont ces Slaves qui, plus tard, dans les cir- 
constances que nous avons indiquées plus haut, 
prendront le nom de Russes.) 

Dans une série de chapitres subséquents, l'anna- 
liste expose la dispersion des différentes tribus 
slaves sur le sol de l'Empire actuel, raconte l'ar- 
rivée des Scandinaves et l'apostolat des deux 
apôtres slaA'es Cyrille et Méthode. Il rappelle dès 
légendes chrétiennes, absurdes au point de vue de 
la critique historique, mais fort intéressantes pour 
le sujet qui nous occupe. 

L'apôtre Àndronique, l'un des soixante-dix dis- 
ciples de saint Paul, aurait été l'instituteur de la 
nation slave. 

Il est A^enu en Moravie. De même l'apôtre saint 
Paul qui est venu en Illyrie où se trouvaient des 
Slaves : « C'est pourquoi saint Paul est l'instituteur 
du peuple slave auquel nous appartenons aussi, 
nous Russes. Donc saint Paul est aussi notre maître 
à nous Russes. Or la nation slave et la nation russe 
sont une. » 

La chronique polonaise dite de Gallus, qui date 

1. C'est-à-dire habitants des champs, des plaines. L 
mot Polonus est l'équivalent de notre mot Champenois. 



TÉMOIGNAGES DES HISTORIENS PIU.MITIFS 37 

de la même époque, nous dit en termes formels : 
« Polonia pars est Sclavoniœ », et cette Sclavonia 
s'étend à l'ouest jusqu'à la Bavière, à l'Epire 
jusqu'aux frontières de la Vénélie. La chronique 
désigne ainsi clairement l'ensemble du territoire 
occupé par les Slaves. 

Vers la fin du règne de Napoléon III, un certain 
nombre de publicistes étaient atteints de russo- 
phobie, par suite de slavophobie. Pour avoir 
employé le mot de Slavie dans un de mes pre- 
miers ouvrages je fus par l'un d'eux accusé d'être 
un panslaviste; c'était alors une tare presque 
déshonorante. Si j'avais connu le texte de Gallus, 
j'aurais pu y renvoyer mon contradicteur qui en 
eût été abasourdi; malheureusement, je n* le 
connaissais pas encore. 

Au xiii° siècle, le chroniqueur polonais, Mierzwa 
nous expose l'ethnologie de ses compatriotes. Ils 
descendent d'un certain Vandalus, descendant 
lui-même de Japhet, dont la race a occupé plus de 
la quatrième partie de TEurope : la Russie tout 
entière à l'Orient, la Pologne, la Poméranie, le 
pays des Kachoubes (tribu baltique que nous avons 
rattachée à la Pologne), la Serbie qui s'appello 
aujourd'hui Saxe (voyez plus haut pp. 20 à 26), 
la Bohême, la Moravie, la Slyrie, la Carinthie, la 
Slavonie ou Dalmatic, la Croatie, la Paniiouie. C'est 
en somme un tableau complet du monde slave où 
ne sont oubliés que les Serbes et les Bulgares, 
peut-être compris sous le nom archaïque de Pan- 
nonie. 

Vers la même époque, Bogachvul, évoque de 



38 LB PANSLAVISMB 

Poznan (Posen) suppose l'existence légendaire d'un 
certain Pan, roi de Pannonie [pan, en polonais, 
veut dire seigneur). Ce prince a trois fils qui s'ap- 
pellent Gzech, Lech et Rus. Ces trois personnages 
sont les pères dés trois grands peuples slaves. 
Cette invention a fait fortune. On la retrouvera 
dans une foule de textes postérieurs jusqu'au 
xvni' siècle. Ils sont comme le symbole de l'unité 
de la race slave. Seulement on ne sera plus d'ac- 
cord sur leur patrie. Les uns la mettront dans le 
Sud, les autres dans le Nord. Ce qu'il y a de cer- 
tain, c'est que personne ne sait rien de la vie ni 
des actions de ces héros éponymes. Ce sont des 
noms et rien de plus. 

Le premier chroniqueur tchèque, le chanoine 
Cosmas, ne s'occupe pas des origines ethniques du 
personnage qu'il appelle pater Bohemus. Au 
xiv° siècle, le rimeur anonyme connu sous le nom 
de Dalemil fait venir ce personnage qu'il appelle 
Gzech, d'un pays appelé Charoaty (Croatie) situé 
dans la région serbe. 11 s'agit évidemment pour lui 
des Serbes de Lusace, autrement dit des Sorabes. 
Un peu plus loin il raconte comment Borivoj, 
duc de Bohême, fut baptisé par Méthode. Cet 
archevêque, dit-il, était Russe et célébrait la 
liturgie en langue slave. En réalité Méthode était 
originaire de Salonique et probablement Bulgare 
d'origine. Mais les caractères d'écriture de sa 
liturgie étaient les caractères slaves, analogues aux 
russes, — ce qui explique l'erreur du chroni- 
queur. 

La chronique contemporaine de Pulkava est 



TÉMOIGNAGES DES HISTORIENS PRIiMITlFS 39 

mieux informée que celle du prétendu Dalemil. 
Elle fait venir les Slaves de la vallée de Sennaar. 
Ils ont occupé la Bulgarie, la Russie, la Serbie, 
la Dalmatie, la Croatie, la Bosnie, la Carinthie, 
VIstrie, la Carniole. Czech est venu de la Croatie 
pour occuper la Bohème, Lech a occupé la Pologne 
et ses descendants ont peuplé la Russie. 

Nous allons voir intervenir ici un personnage 
qu'on ne s'attendait guère à rencontrer dans l'his- 
toire des Slaves. C'est Alexandre le Grand. 

D'après la chronique polonaise de Mierzwa, dont 
nous parlions tout à Iheure, Alexandre aurait 
réclamé un tribut aux Polonais. Ils lui répondirent 
de façon insolente. Le héros macédonien entra en 
campagne, prit Cracovie et Sieradz. Finalement 
il fut repoussé et la campagne s'acheva pour lui de 
façon peu glorieuse. 

Celte légende va faire le tour du monde slave. A 
la suite des guerres des llussiles, le patriotisme 
tchèque se surexcite et l'on voit apparaître une 
lettre de Majesté, autrement dit un privilège donné 
aux Tchèques et aux Slaves par Alexandre le 
Grand pour les remercier de la fidélité avec laquelle 
ils l'ont servi. Il leur accorde tous les pays, depuis 
l'Italie jus'iu'au Nord : « Si quelque autre peuple, 
dit le texte, se trouve sur ces terres, qu'il soit votre 
serviteur et que ses fils soient les serviteurs de vos 
descendants. » 

Hélas! nous sommes loin aujourdliui do cet 
idéal et nous ne savons que trop bien quel peuple 
se trouve sur le territoire de tous les peuples slaves 
et quelle peine ils ont à défendre leur existence. 



40 LB PAISSLAViSMB 

Au xvr siècle, les historiens polonais Slryjkonski 
et Sarniecki racontent que le privilège d'Alexandre 
a (Hé découvert dans les archives de la Bohême et 
qu'il est conservé dans un monastère près de 
Craccvic. lî'autre part, les Slaves méridionaux 
affirment que le privilège d'Alexandre se conserve 
à Coustantinople dans le trésor de l'empereur des 
Turcs. 

Des chroniqueurs polonais la légende passe dans 
les écrivains russes du xvi'= siècle qui l'erabellis- 
saient à l'envi. Ils racontent que la lettre du tsar 
Alexandre a été suspendue par les princes Veli- 
kosan, Asan., Areskhasan dans le temple du dieu 
slave Yeles et qu'ils en ont fait l'objet d'une véné- 
ration particulière. Ce Pnvilegivm gentis Slavorum 
Mo;cis ah Alexandre Magno concesswn sera repro- 
duit au xvn^ siècle par le prêtre croate Sébastien 
Glavinic, qui avait accompagné une ambassade 
impériale à Moscou (1661-1663), dans son opuscule 
De nd'XxS Moschorw7i^. 

Peu à peu ce document apocryphe devient un 
article de foi pour tous les patriotes et naturelle- 
ment les poètes ne manquent pas d'en tirer parti. 

Ainsi Gundnlic, le grand poète ragusain du 
xvu« siècle, dans son épopée VOsmanide, suppose 
que de tout temps les Slaves ont occupé la Pénin- 
sulfc balkanique. Il fait d'Orphée un poète slave. 
Ce glorieux poète bulgare a laissé ses chansons au 

1 . Cet opuscule a été publié par Vicbmann dans le recueil 
intitulé Sammlung Kleiner Schriflen, zur Alteren Ges- 
chir.htedes russischen Reiches (Berlin, 1820). Il a été traduit 
en russe en \S~iz dans les Lec'ure'^ de la Société historique 
do Moscou. 



TÉMOIGNAGES DES HISTOIUEi\S l'IUMlTIFS 41 

peuple slave pour qu'il célèbre sans cesse les ac- 
tions glorieuses. C'est ainsi que dans ces chansons 
on célèbre encore Alexandre le Serbe^ glorieux 
entre tous les tsars. 

Lu même idée a été reprise au xviu" siècle par 
le poète franciscain André Kacic Miosic (1690- 
1760) dans un recueil célèbre de ballades intitulé : 
Le noble discours de la nation slave, dans lequel on 
raconte le commencement et la fin des rois slaves 
qui, pendant des siècles, ont régné sur les pays 
slaves, avec des chants sur les rois, les bans et les 
héros slaves. 

Cet ouvrage très populaire (il a eu à ma con- 
naissance seize éditions) est précédé de deux 
poèmes, dont l'un en quatrains, qui 'peuvent se 
chanter en dansant le kolo^. 

Nous en citerons quelques fragments : 

« Chaque peuple a quchpies vertus dont il se 
glorifie et dont l'a doué le Dieu tout-puissant. 
Ainsi enseignent les sages. 

Toute valeur règne chez les peuples slaves; la 
force, le courage, le cœur chez les guerriers 
croates. 

C'est ce qu'atteste Alexandre, le grand roi du 
monde entier; il met sous les yeux de tous les 
nobles actions qu'ont toujours fait paraître les 
chevaliers slaves. Aussi cette vaillante race s'est- 
olle toujours ap[)elée glorieuse (slavna) *. 

Avant de mourir il leur a k'gué des privilèges, 

1 Sorte do branle ou de sarubaiidc. 
2. Slaviia. Slava dans les langues slaves veut dire gloire. 
Ce eu de mots se retrouve fréi|ueninient chez les poètes. 



42 LE PANSLAVISME 

marque de sa reconnaissance. Il les a glorifiés, 
célébrés à cause de leur noble vaillance. 

Il a détendu, sous des peines graves, sous peine 
de malédiction, que l'on insultât ce peuple ; il a 
interdit à qui que ce soit d'adresser des injures 
aux Slaves. 

Il leur a laissé pour domaine tous les pays qui 
vont de la mer latine à l'Océan glacial. 

Leur nom doit rester ce qu'il était dans l'anti- 
quité. Personne ne doit s'y opposer. Ainsi l'a 
voulu Alexandre. 

Toute la grande Sarmatie leur appartient de 
toute antiquité : la glorieuse Bosnie, la Dalmatie, 
les pays illyriens, la Moscovie, la Pologne, la Bo- 
hème, la Hongrie^, toute la riche Slavonie et l'hé- 
roïque Bulgarie. 

Ce sont là les pays slaves qu'il a possédés na- 
guère. Ils ont le droit de se glorifier, car ils ont 
vaincu des nations. 

La Ligonie, l'Alanie, la plaine de Lika, Krbava, 
et aussi la belle Albanie, tout cela est du royaume 
illyrien. 

La riche terre du littoral (dalmate) et Gorica, lo 
Banat et la Carniole ont de tout temps appartenu 
au peuple slave. 

La terre serbe et la Russie sont son héritage de 
jtout temps, et aussi la Tatarie et la Prusse. 

Dans sa blanche capitale, qui s'appelait Alexan 
drie, à son cher peuple slave il a adressé un su- 

1, Le poète oublie que les habitants de la Hongrie ne 
sont pas tous des Slaves, mais qu'il y a parmi eux de- 
Magyars. 



TEMOIGNAGES DES HISTORIENS PRIMITIFS 43 

prême saiut. Il a conjuré en outre les dieux qu'il 
honorait, Mars, Jupiter, Pluton, do leur accorder 
tous les biens... 

Onze glorieux bans étaient là présents, ainsi 
que le trésorier, quand Alexandre salua les 
Slaves. 

Ils furent appelés pour attester au monde en- 
tier, ô glorieuse nation ! les bans soussignés, — 
ainsi que les doctes nous l'ont appris, — pour attes- 
ter au monde entier le legs qu'Alexandre, lîls de Phi- 
lippe, t'a légué en reconnaissance de ses exploits. » 

L'authenticité de ce prétendu testament avait été 
mise en doute dès le xvi' siècle par le polygraphe 
tchèque Veleslavin (1545-1599), plus tard par le 
jésuite Balbin (1622-1688), qui était pourtant un 
patriote passionné, et aussi par le Croate Krija- 
nitch dont nous parlerons tout à l'heure et qui 
est, comme nous le verrons, un fougueux pansla- 
viste. Il déclare que c'est une fable grossière, une 
invention des Tchèques. Il fait remarquer qu'au 
temps d'Alexandre les Slaves n'habitaient point 
dans la Péninsule balkanique et que le conquérant 
macédonien n'a jamais eu de rapports avec les 
Ilusses. 

Ce n'est pas seulement Alexandre que les falsi- 
ficateurs, et à leur suite les naïfs, s'elTorcent de 
rattacher à l'histoire de la race slave. Auxvii" siècle 
ai)paraît en Dalmalie un fal.sidcateur (jui invente 
d'annexer à la race slave l'empereur Justinieii. 
Cette erreur, longtemps acceptée par les savants 
des pays slaves, n'a été déma.îquco qui! y u uno 
quarantaine d'annéeâ. 



CHAPITRE V 

L'IDÉE PANSLAVE CHEZ LES POÈTES, 
LES LITTÉRATEURS ET LES PHILOLOGUES 



Témoignages dalmates, polonais, tchèques, Slovènes, serbes 
^de Lusace). 



Chez les érudits, chez les poètes, chez les gram- 
mairiens, c'est un lieu commun que d'exalter 
la gloire et la grandeur de la race slave : « II 
n'y a pas de peuple aussi grand que le nôtre », 
écrit au xvi* siècle le croate Vrancic (1505-1573), 
plus connu sous le nom latin de Verantius. « Notre 
langue ne se cache pas dans quelque coin du 
monde, mais elle est en usage, dans beaucoup de 
grands empires », écrit en 1562 son compatriote 
Antoine Dalmatin. 

Au XVI* siècle les poètes polonais — bien qu'ils 
aient quelques raisons d'être fiers de leur nation 
— aiment à exalter le nom slave. 

Ainsi Grochowski (1554-10 12) écrit La Calliopc 
slave, Zawicki (xvi' siècle) les Charités (autrement 
dit les Grâces) slaves, Wilkowski (xviu^ siècle) La 
Sapho slave en Vhonneur de la glorieuse victoire 
de Smoleyuk, Miaskowski (1549-1022) l'Hercule 
slave. 



l'idée panslave chez les poètes 45 

Dans un de ces poèmes, le rossignol slave 
embrasse d'un coup d'œil tout l'ensemble des 
peuples slaves et les fait apparaître dans l'histoire 
bien avant l'époque où leur existence est réelle- 
ment constatée. 

« On les voit sur les sommets élevés de Pro- 
méthée, (le Caucase). On les voit sur l'océan Gla- 
cial. Ici les Vénètes qui donnent leur nom à une 
mer (la Baltique, Sinus Venetus), ici les Rossanes, 
d'où les Russes ont tiré leur nom, ici les Laxes, 
d'où viennent les Lechs (les Polonais) * là, les 
puissants Ceclis, d'où tirent leur nom les Tchèques 
actuels, puis les Bulgares sur le Danube, les Slo- 
vaques, les Serbes, les Antes, les Bosniaques et les 
vaillants Croates. Contre tous ces peuples les Césars 
romains luttent en vain. Le peuple slave s'établit 
jusque sur les bords de l'Adriatique, sur les rives 
de l'Elbe glacée. » 

Chez les Tchèques, le chroniqueur Hajek (mort 
en 1553), fait descendre les Slaves de Japhet, leur 
assigne en partage les pays serbes, bulgares, 
croates, russes et moscovites; il y ajoute même les 
Valaques qui pratiquaient alors la liturgie et l'al- 
phabet slaves. 

Au xvin' siècle, la triade symbolique Czech, 
Lech et Rous est tellement populaire qu'elle se 
retrouve môme dans les livres d'éducation publiés 
par les Jésuites, dont la plupart s'étaient cepen- 
dant donné la mission d'extirper du pays la natio- 
nalité slave. 

1. Ces étymologies sont de puro fantaisie. 



46 LE* PANSLAVISME 

Au xvii' siècle il se trouva un jésuite patriote — 
infidèle à l'esprit de son ordre — pour plaider en 
Bohême la cause de la langue nationale menacée. 
Bohuslav Balbin (1622-1688) écrivit une Dissertalio 
apologetica pro lingua slavonica, prœcipue bohemica 
qui ne fut publiée qu'un siècle après sa mort, en 
1775 : 

« La langue slave, disait Balbin, est aujourd'hui 
la plus répandue de toutes celles qui existent. Elle 
s'étend de la mer Adriatique jusqu'à l'océan Gla- 
cial, elle est parlée en Istrie, en Dalmatie, en 
Croatie, en Hongrie, en Bosnie, en Bohême, en 
Moravie, en Silésie, en Lusace, chez les Polonais, 
les Rulhènes, dans une partie de la Prusse, chez les 
Russes et les Moscovites (Notons en passant que les 
Ruthènes doivent être identifiés aux Moscovites à 
moins qu'il ne s'agisse du dialecte petit-russe) dont 
l'empire est immense. Il n'y a dans le monde 
entier aucune autre langue avec laquelle on puisse, 
en changeant seulement de dialecte, parler à tant 
de peuples et de nations. » 

Au xvi° siècle un prêtre de la secte des frères 
Bohèmes, Jean Blahoslav, avait écrit une grammaire 
qui, rédigée en 1571 , n'a été publiée que trois siècles 
plus tard, en 1867. Il énumère les différents dia- 
lectes du slave, le tchèque, le polonais, le russe, 
le moscovite et il se demande quel est — au point 
de vue esthétique — le premier de ces dialectes : 

« C'est, répond-il, sur quoi il est inutile de dis- 
puter, car de telles choses sont pleines d'incerti- 
tudes et d'erreurs. Qui pourrait faire une réponse 
juste et acceptable également pour tous? 



l'idée panslave chez les poètes 47 

« îl me paraît utile, dit-il plus loin, quand on 
sait un do ces dialectes d'apprendre les autres. 

« Par exemple un Tchèque qui entend les autres 
dialectes comprendra bien mieux les origines, les 
mutations, les dérivations des mots. » Ce sont là 
des observations très justes, mais dont l'applica- 
tion est plus difficile qu'on n'imagine. 

Nous retrouvons les mêmes idées chez un écri- 
vain Polonais, Lucas Gornicki (1527-1603) qui, 
en 1566, fit paraître à Cracovie un ouvrage intitulé 
le Courtisan polonais. C'est une adaptation du 
célèbre ouvrage italien de Casliglione, // cortegiano. 
îl fournit de curieux détails sur les mœurs et la 
vie polonaise au xvi» siècle. L'auteur suppose un 
dialogue entre quelques gentilshommes de ses 
compatriotes. «Messeigneurs, il faut, ditl'un d'eux, 
que vous sachiez que notre langue n'est pas 
ancienne par elle-même; mais qu'elle est née, il y 
a peu de temps, du slave. 

« Toutes ces langues, le polonais, le tchèque, le 
russe et le croate, le bosniaque, le serbe i le bulgare 
ctbien d'autres d'abordqu'unen'étaientseulclanguc 
slave, de même qu'il n'y avait qu'un seul peuple 
slave. Ainsi donc, quand un gentilhomme ne trouve 
pas de mot polonais, il fera bien d'emprunter à la 
langue tchèque plutôt qu'à toute autre, car cette 
langue est considérée chez nous comme la plus 
achevée. Mais si le mot tchèque est trop difficile 
et que le russe, le croate ou le serbe 2 soit plus 

1. Le croate, le bosniaque <t le serbe ne forment on 
réalité qu'une seule et luCnie langue. V. plus haulcliap. I". 

2. Même observation. 



48 LE PANSLAVISME 

facile à comprendre pour un Polonais, il faudrait 
l'emprunter sans hésitation. » 

Ph'it à Dieu que les Polonais eussent écouté ces 
sages conseils! Ils n'auraient pas défiguré leur belle 
langue par une infinité de germanismes et de 
vocables douteux qu'il est aujourd'hui bien diffi- 
cile d'extirper. S'ils recouvrent jamais leur indé- 
pendance-politique ils feront bien d'écheniller un 
peu leur idiome que les influences teutonnes ont 
terriblement corrompu. 

Nous trouvons un témoignage analogue aux 
précédents chez le Slovène Bohoricz, partisan pas- 
sionné de la réforme luthérienne et par suite de la 
langue nationale. Il fit paraître, en 1584, à Wit- 
tenberg une grammaire rédigée en latin qui était 
à sa façon une sorte de grammaire comparée unde,' 
dit le titre qui est fort long, Moskoviticss, Rutenicœ, 
Polonicx, Boemicie et Lusaiicse Lingux cum Dalma- 
tica et Croalica cognatio facile deprehenditur. 
Bohoricz imagine une langue ruthène et une langue 
moscovite, une langue dalmate efune croate. J'ai 
déjà signalé ces erreurs chez d'autres écrivains. Ce 
qu'il y a de plus intéressant dans son ouvrage, ce 
sont les idées sur l'unité et la diffusion de la 
langue slave. 

On lit dans la préface : « Sous le nom de S»laves 
je n'entends pas un peuple caché dans quelque 
recoin de la terre, et renfermé dans des limites 
étroites, mais j'appelle slaves tous les pays de tous 
les peuples où l'on parle slave, où l'on manifeste 
quelque connaissance de la langue slave {slavicse 
linguse). 



1,'lDÉlS PANSLAVK CHEZ LES POÈTES 49 

Or la langue slave est répandue par la plus 
grande partie du monde, sinon par le monde 
entier... A la cour du Sultan les janissaires parlent 
notre langue et écrivent dans notre al[)habet cyril- 
lique (il s'agit des janissaires d'origine bulgare et 
serbes qui étaient en elïet assez nombreux). Notre 
langue est tellement répandue dans l'empire 
ottoman qu'elle efface presque celle des Turcs cu.v 
mémeti. 

Au nord, sous le pôle même, habitent les Mos- 
covites (Bohoricz écrit les Mosliovites, et comme 
beaucoup de ses compatriotes il fait venir ce nom 
du mot Slovène mosh homme, ce qui est d'ailleurs 
une étymologie absurde). 

Après les Moscovites, il mentionne les Ruthènes 
et tous les peuples que Ptolémée groupe autour 
du golfe Vénétique septentrional et il énuraère 
avec complaisance les Lithuaniens (qui ne sont 
pas des Slaves) les Polonais, les Tchèques, les 
Lusacieus, les Wcndes, les Serbes, les Bulgares. 
« Tous ces peuples, dit-il, sont slaves et parlent 
slave. » Peut-être, ajoute-t-il, prétendra-t-on à 
cause de quelques différences de prononciation ou 
d'écriture que ces peuples ne sont pas homoglottes * 
ou qu'ils ne sont pas tous slaves. C'est comme si 
l'on i)r6lendait que les Souabes, les Misniens, les 
Saxons, les Flamands ne sont pas tous germains. 
Nous les reconnaissons pour germains, nous leurs 
adjugeons une patrie commune à cause do la 
communauté de la langue. Pouniuoi agir autre- 
ment vis-à-vis des Slaves? Il y a certainument 

1. C'est-à-dire du môiiio langue. 



50 LE PANSLAVISME 

entre les dialectes slaves moins de différences de 
prononciation qu'entre les Misniens, les Saxons et 
les Flamands. » 

Même chez le plus petit des peuples slaves, chez 
les Serbes de Lusace, nous retrouvons cette con- 
science et cet orgueil de la nationalité slave. Le 
prêtre luthérien, Michel Frencel (1608-1706) s'ins- 
pire des bibles tchèque et polonaise pour ses tra- 
ductions de l'Ecriture et pousse si loin son patrio- 
tisme qu'il raconte dans un sermon que même en 
Chine on parle wende (c'est-à-dire serbe). Quand 
Pierre le Grand passe à Dresde, Frencel lui fait 
remettre ses traductions de l'Evangile et des 
Epîtres. 

Il accompagne son envoi d'une dédicace où il 
salue « le souverain de beaucoup de millions de 
sujets qui parlent notre langue serbe ou sarmate 
(c'est-à-dire slave), le souverain qui a honoré de 
sa présence la ville de Dresde construite naguère 
parles Serbes (Cf. plus haut c'nap. il). Il rappelle 
la légende de trois frères Czech, Lech et Rous et 
il conclut ainsi : 

« J'honore et vénère Votre Majesté Impériale, 
moi prédicateur wende ou serbe en Lusace de 
l'Électeur de Saxe, et, comme les Russes ou Mos- 
covites parlent notre langue serbe ou slave, autre- 
ment dite glorieuse*... je vous présente ces traduc- 
tions en vous priant de les emporter dans votre 
Russie ou Moscovie afin que les Moscovites 
apprennent par ces livres que la vcVritable religion 
luthérienne fleurit en Saxe. » 

1. Slava veut dire gloire. 



l'idée panslavb chez les poètes 51 

On ignore comment Pierre le Grand accueillii 
cet liommage. Ce qu'on sait, c'est qu'il revint 
quelques années plus tard et qu'il visita Witten- 
berg. Dans cette visite, il était accompagné par 
des étudiants serbes qui lui donnaient des explica- 
tions en leur langue. S"'ils parlaient le serbe pur il ne 
dut rien comprendre ou lit semblant de comprendre 
par politesse. Peut-être quelqu'un de ses ciceroni 
avait- il quelques notions de slavon et put-il 
s'exprimer dans un nègre intelligible. 

Michel Frencel eut un fils, Abraham, qui a écrit 
en latin un gros volume De Originibus lingux so 
rabicx (Bautzen 1G93) oii il fait venir cette langue 
de l'hébreu, ce qui rattache à l'hébreu tous les 
idiomes slaves. Il y parle avec orgueil de l'immen- 
sité de sa race qui s'étend en Orient jusqu'à la 
Tatarie et jusqu'à Constantinople. En tête du 
volume figuraient, suivant l'usage du temps, des vers 
latins en l'honneur de l'auteur et du sujet traité. 
L'un des poètes s'écrie : 

Si par virtuti Slavis fortuna fuisset, 
Orbis adoraret slavica sccptra tremens. 

Si la fortune des Slaves avait égalé leur courage 
(ou leur vertu) le monde adorerait leur sceptre en 
tremblant. 

Ce vœu du versificateur complaisant est bien loin, 
hélas! d'être réalisé. 



CHAPITRE VI 
LES IDÉES PANSLAVES ET LA POLITIQUE 



Los premières applications chez les peuples slaves. — 
Samo, Svatopluk et l'empire morave. — Premysl Otokar. 
— ^ Insatiabiles Teutonicorum hiatus. — Charles IV el 
l'Evangéliaire de Reims. — Les hussites et la Pologne. 
-- Polonais et Russes. — Adam Kisel. 



Si les poètes, les historiens, les publicistes ont 
eu l'idée de la solidarité slave, il faut reconnaître 
que les chefs des peuples n'ont pas eu souvent 
les intentions de la réaliser. Laissons de côté l'em- 
pire éphémère de Samo (vii° siècle) qui s'étendait, 
— à ce qu'il semble — des rives de l'Adriatique 
jusque chez les Sorabes et qui ne survécut pas à 
son fondateur. Ne mentionnons que pour mémoire 
celui du prince morave Svatopluk qui au ix^ siècle 
réunit à la Bohème une partie des pays slovaques 
et polonais. Svatopluk avait prévu le mal que 
l'anarchie apporterait à ses compatriotes et ses 
prédictions se réalisèrent. Son nom est resté dans 
un proverbe national. Un dicton populaire dit en 
parlant de celui qui cherche une chose introu- 
vable : Il cherche Svatopluk. Et la poésie oopu- 
laire chante encore son souvenir. 



LES IDÉES PANSLAVES ET LA POLITIQUE 5'^ 

« Près du large Danube, près des flots écumanls 
de la Morava saigne le cœurj)lessé dos Slaves. 

« patrie de nos nobles aïeux, théâtres retentis- 
sants de nos anciennes luttes, tu gis ensevelie dans 
ta vaste étendue. La flèche du malheur a trans- 
percé ta poitrine. 

« Ton temps est passé ; ta gloire s'est endormie du 
sommeil éternel, les rochers et les ruines couvrent 
le casque de Svatopluk ! Parfois seulement du sein 
de l'oubli un souvenir s'envole au ciel dans une 
chanson. » 
Et encore : 

« Nitra, chère Nitrâ, blanche Nitra ! * oi!i sont les 
temps où tu florissais? Nitra, chère Nitra! mère 
des Slaves, quandje te contemple il me faut pleurer. 
« Tu étais naguère la mère de tous les pays où 
coulent le Danube, la Vistule et la Morava. Tu étais 
la résidence de Svatopluk, quand régnait sa main 
puissante. Tu étais la ville sainte de Méthode, 
(piand il prêchait à nos pères la parole de Dieu. 
Aujourd'hui ta gloire est voilée d'ombre. Ainsi le 
temps change. Ainsi va le monde! » 

Au X* siècle Boleslaw le Grand, roi de Pologne 
(992-1025) prend le titre de roi des Slaves et réunit 
pour un instant les peuples situés entre l'Elbe et 
le Dnieper, entre la Baltique et le Danube. Mais 
cet l']tat éphémère ne lui survit pas. 

Au xiii" siècle le roi de Bohème Premysl Otokar 
(1253-1278) est loin d'être l'ennemi des Allemands. 
11 encounage leur colonisation en Moravie. Mais le 

1 . Nitra, allemand Noulra, magyar Nyilra, ville Je Hongrie 
sur les conûns do la Moravie. 



54 l,B PANSLAVISME 

jour OÙ il voit se dresser devant lui l'ambition 
inexorable de Rodolphe de Habsbourg, il comprend 
qu'il a fait fausse route. Dans une lettre adressée à 
un cardinal romain il se plaint énergiquement du 
tort que les Frères Mineurs allemands font, en 
Bohème" et en Pologne aux Frères de langue slave, 
« à la honte de notre royaume et de notre langue 
slave. » Sa femme, la reine Gunégonde tient, dans 
une affaire du même genre, un langage analogue à 
celui de son mari. Elle recommande à une abbesse 
silésienne des religieux tchèques et polonais, 
« attendu qu'ils sont de notre langue. » 

Premysl Otokar invoque l'aide des Polonais 
contre Rodolphe de Habsbourg et fait appel au sen- 
ti ment de la solidarité slave. Il écrit ù ce sujet des 
paroles qui pourraient servir d'épigraphe à toute 
l'histoire des Slaves occidentaux : « Si le roi alle- 
mand nous soumet, la convoitise insatiable des 
Allemands se donnera libre carrière et s'étendra 
aussi sur vous ». 

Ici le texte latin est d'une merveilleuse énergie : 

« Insatiabiles teutonicorum hiatus ». La voyez- 
vous cette gueule des Teutons qui s'ouvre pour 
engloutir les nations voisines? La voyez-vous? 

Premysl Otakar continue : 

« Nous sommes pour vous le plus sûr rempart et, 
si nous ne pouvons échapper à la tempête qui nous 
menace, vous êtes vous et vos sujets menacés d'un 
grand danger. L'ambition allemande ne se contente- 
rait pas de votre soumission; la libre Pologne serait 
soumise à un jottg a/freux j notre peuple périrait 
tout entier. » 



LES IDÉES PAN'SL.VVES ET LA POLITIQUE 55 

Celle lettre gène considérablement un historien 
allemand de la Silésic, Griinhagen. !1 en conteste 
l'authenticité. Il prétend qu'elle représente quelque 
exercice de style d'un notaire tchèque du xiv° siècle. 
Ce notaire aurait été singulièrement perspicace 
et j'aimerais à connaître son nom. Il a prévu jus- 
qu'au partage de la Pologne. 

J'ai parlé plus haut (p. 15) de Charles IV et 
de son zèle pour la défense de la nationalité et de 
la langue slaves. Nous avons en France un curieux 
monument de ses sentiments slavophiles. C'est 
l'Evangiliaire slavon de Reims dont j'ai publié 
naguère une édition fac-similé^. Je rappelle seule- 
ment que Charles, d'accord avec le pape Clément II, 
avait fondé à Sazava, aux environs de Prague, un 
monastère inauguré en 1372 où des moines croates 
et tchèques célébraient la liturgie en langue sla- 
von ne. 

La période hussite ne fut pas seulement une 
période de réforme religieuse, mais aussi de réac- 
tion nationale. Jean Zizka, dans un de ses mani- 
festes, déclare qu'il veut venir en aide aux fidèles 
de l'Eglise et notamment de la langue tchèque et 
slave. La période hussite crée entre les réforma- 
teurs tchèques et les réformateurs polonais des 
lions intimes. A certains moments la couronne de 
liohôme et celle de Pologne appartiennent au 
même souverain. 

D'autre part, les Polonais qui détiennent une 

1. Reims, Micliaml (■ditoiir, 1899. L'introdiiclion a été 
nMnipiiiuéc duiis le Monde slave, 2« série, (l'uris, tiacbctte, 
1902.) 



56 LE PANSLAVISME 

partie des terres rtisses,qui au début du xvir siècle 
onl, même poussé leurs armes victorieuses jusqu'à 
Moscou, rêvent parfois d'une union plus intime 
avec leurs voisins de l'est. 

En 1646 le tsar Mikhaïlovitch reçut à Moscou du 
castellan de Kiev, Adam Kisel. C'était un de ces 
Russes orthodoxes qui dépendaient alors de la 
Pologne. Il prononça un discours où il proclamait 
en termes lyric[ues la fraternité des deux pays voi- 
sins, cette fraternité qui devait depuis être soumise 
à de si rudes épreuves. 

« Le grand royaume de Pologne et le grand 
empire russe — tels deux cèdres du Liban nés d'une 
même racine — ont été créés par la main du Seigneur 
d'un même sang slave, d'une même langue slave. 
C'est ce qu'attestent les annalistes grecs et latins ; 
mais le meilleur témoin est la langue commune 
aux deux grands États. C'est pourquoi à vous et à 
nous s'applique le mot de l'Ecriture, qu'il est bon 
et beau pour des frères de vivre en communauté. 
Suivant ce précepte divin le tsar Michel Federo- 
vitch a signé un traité de fraternité éternelle avec 
mon Seigneur. » 

Kisel exprime l'espoir que ces relations d'amitié 
fraternelle continueront sous le règne d'Alexis 
Mikhaïlovitch. Il évoque les souvenirs de l'histoire 
slave qu'il divise en trois périodes : . 

1° La période heureuse où les Slaves, grâce à 
l'union de toutes leurs forces, étaient glorifiés dans 
le monde entier. 

Cette période, — soit dit en passant — est pure- 
ment imaginaire. L'orateur, joue comme on l'a 



LES IDÉES PANSLAVBS ET LA POMTJO'iE 57 

ait bien souvent sur l'identité des mots : S/ama7î«?, 
les Slaves et slnva, la gloire ; 

2° La période d'anarchie et de querelles dont les 
étrangers ont profité pour arracher aux nations 
slaves divers territoires (cette période d'anarchie 
dure encore aujourd'hui, témoins les tragiques 
querelles de Serbes et de Bulgares) ; 

3° La période actuelle, période de l'éternelle 
alliance, de l'éternel amour des deux Etats russe et 
polonais. 

Ce sont là de belles illusions qui devaient être 
cruellement déçues. Nous les retrouverons chez un 
Croate auquel elles devaient coûter cher, le prêtre 
catholique Krijanitch. 

La réalité est que le tsar Alexis Mikaïlovitch 
s'intéressait beaucoup moins aux Slaves qu'aux' 
Allemands et aux Anglais chez lesquels il croyait 
trouver pour son peuple des éléments de civili- 
sation. 



CHAPITRE VIÎ 

LE GRAND PANSLAVISTE DU Xyii-^ SIÈCLE 

Georges Krijanitch. — Sa vie et ses idées. — Mavro Orbini. 

L'un des apôtres les plus ardents des idées pan- 
slavistes fut, au xva" siècle, un prêtre croate, 
Georges Krijanitch^. Il était né en 1617, en 
Bosnie. On ne sait ni le lieu ni la date de sa 
mort. Il était de petite noblesse et fut destiné de 
bonne heure à la carrière ecclésiastique. 11 étudia 
la théologie à Agram, à Vienne, à Bologne et à 
Rome. Dans cette ville, le pape Grégoire XÏII avait 
fondé le collège de Saint-Anastase pour les ortho- 
doxes convertis à V Union, c'est-à-dire ceux qui, 
en gardant le mariage des prêtres et la liturgie en 
langue nationale, reconnaissaient la suprématie 
spirituelle du Souverain-Pontife. Krijanitch, en 
étudiant dans cet établissement, imaginait certai- 
nement pouvoir agir un jour sur ses compatriotes, 
les Serbes orthodoxes. Tout en approfondissant la 
théologie et la langue italienne, il méditait sur sa 
langue maternelle ; il apprenait cet idiome slavon 
qui est celui de l'Eglise chez les Slaves du rite grec, 

1. Ou Krizanic. 



I 



lE GB-'.ND PANSLAVISTE hV XVll" SIÈCLE 59 

les Serbes, les Russes et les Bulgares. Il préparait 
dans sa langue maternelle un écrit théologique 
pour réfuter les dogmes sur lesquels les schisma- 
tiques diffèrent des catholiques. Ces études appe- 
laient sa curiosité sur cette lointaine Moscovie qui 
commençait à se révéler à l'Occident. Il écrivait 
une BibUo'.heca schismalum universa à laquelle il 
donnait pour épigraphe ces deux versets, emprun- 
tés, l'un à Ezéchiel, l'autre à saint Jean : « Il n'y 
aura plus désormais deux peuples, et ils ne seront 
pas divisés en deux royaumes. — Il n'y aura qu'un 
troupeau et qu'un pasteur ». 

Excité sans doute par son zèle religieux et par 
cet instinct panslaviste qui fermentait en lui^ il se 
rendit en Russie. Il emmenait avec lui une abon- 
dante bibliothèque. Chemin faisant, il s'arrêta 
durant trois mois à Lwow (Lemberg), oi!i se 
rencontraient les Polonais catholiques et les Ru- 
thènes — autrement dit Petits-Russes — soumis 
à VU7}ion. 

De là il passa dans la Petite-Russie proprement 
dite et séjourna à Niejine, dans la ville où plus tard 
Gogol fera ses études. 

C'est là qu'il composa son premier écrit poli- 
t'^que, le Discours aux Petits-Russieyis, qui flot- 
taient alors entre la Russie et la Pologne. Sou 
patriotisme panslavc ne trouve que dans la Russie 
des garanties d'avenir pour ses congénères ; il en- 
gage les Pelits-Russiens à se rattacher frari- 
chement aux Moscovites, à se soumettre « au 
très doux et très illustre seigneur de la Russie ». 

Krijanitch a une confiance absolue dans l'aveni/ 



60 LE PANSLAVISME 

de l'Etat moscorite et se fait même sur le compte 
de ses habitants des illusions prématurées. 

« Je suis venu ici, écrit-il dans sa Politique, pour 
purifier la langue slave, en écrire une bonne 
grammaire et un bon lexique, pour rédiger une 
histoire de la nation slave tout entière (notez cette 
expression, la nation slave, c'est-à-dire l'ensemble 
des peuples que nous avons énumérés aux pre- 
miers chapitres de ce volume), enfin pour réfuter 
les mensonges que les étrangers répandent sur le 
compte des Slaves, et spécialement des Russes. 

a ... C'est bien à tort, dit-il ailleurs, qu'on m'a 
traité d'aventurier et de vagabond. Je suis venu 
trouver le seul roi de ma nation et de ma langue 
qu'il y ait au monde (il oubliait le roi de Pologne 
qui, sans doute, n'eût pas compris grand'chose à 
ses rêveries). Je suis venu chez mon peuple et 
dans ma vraie patrie, dans le seul pays où l'on 
puisse tirer profit de mes ouvrages, où je puisse 
trouver des acheteurs pour mes travaux, ma gram- 
maire, mes dictionnaires et mes autres livres en 
langue slave. » 

Krijanitch se faisait de singulières illusions, La 
Russie moscovite n'était pas encore assez éclairée 
pour apprécier ses travaux, écrits dans une langue 
singulière et peu intelligible. Il professait d'ail- 
leurs des doctrines libérales pour lesquelles les 
Russes n'étaient pas encore mûrs. « Le devoir et 
l'honneur du souverain, disait-il, c'est de rendre 
son peuple heureux. Car les empires n'ont pas été 
faits pour les souverains, mais les souverains pour 
les empires. Là où il y a de bonnes lois les sujets 



LE GRAND PANSLAVISTK DL' XVII* SlîiCLE 61 

vivent heureux et les étrangers viennent volon- 
tiers. » 

Ces doctrines et son caractère de prêtre catho- 
lique ne pouvaient que le rendre suspect. Le 
16 janvier 1661, il se vit, par ordre du tsar, dé- 
porté à Tobolsk. Il emportait d'ailleurs avec lui 
une bibliothèque assez considérable, si l'on en 
juge par les nombreuses citations dont il émaille 
les ouvrages écrits dans ce lointain exil. On sait 
qu'il revint de Sibérie à une époque qu'il n'est pas 
aisé de déterminer. On ne sait pas non plus où 
et quand il mourut. 

Les Académies de Petrograd et d'Agram de- 
vraient s'entendre pour publier une biographie 
définitive et une édition vraiment critique des œuvres 
de cet illustre précurseur. 

L'exil de Krijanitch ne modifia en rien ses 
idées. Il est resté toute sa vie un panslaviste incor- 
rigible. Il entreprend de créer un idiome panslave, 
également intelligible aux Russes, aux Slaves du 
Midi, aux Lechs. — c'est-à-dire aux Polonais — et 
aux Tchèques. Il constate avec amertume que les 
peuples slaves, en se soumettant aux nations 
étrangères, ont perdu, les uns le tiers, les autres 
la moitié de leur lexique (il exagère un peu), et il 
imagine de restituer ce lexique dans toute sa pu- 
reté. Son purisme va si loin qu'il s'indigne de ren- 
contrer des mots indo-européens, comme mati et 
mater, oko et oculus, ootsa et ovis. 

Celui de ses ouvrages qui nous intéresse le plus, 
c'est son traité De hi Politique. L'épigraphe latine 
du livre en révèle la pensée maîtresse : « J'écris 



62 LE PANSLAVISMB 

ceci pour la défense de noire commune nation. Je 
veux chasser de notre armée tous les étrangers ; 
j'accepte tous les Russes, lés Polonais, les Lithua- 
niens et les Serbes qui veulent servir sous mes 
ordres ». 

Il dédia son ouvrage au tsar Alexis Mikhaïlo- 
vitch, le père de Pierre le Grand. 

« La race slave, lui dit-il, est partagée en six 
tribus, les Russes, les Polonais, les Tchèques, les 
Bulgares, les Serbes et les Croates. Tous ont eu 
autrefois des rois nationaux. Seule aujourd'hui la 
Russie possède un souverain de sa langue. Tous 
les autres peuples sont soumis à des étrangers... 
La race slave n'a pas encore eu d'historien. Les 
Allemands ne cessent d'écrire sur elle, spéciale- 
ment sur la Russie, toutes sortes de calomnies. 
J'ai donc résolu de rédiger une histoire de la race 
slave tout entière, oîi seraient réfutés les men- 
songes des Allemands... » 

Krijanitch est avant tout un patriote passionné 
pour la grandeur de sa race. Il réclame l'expul- 
sion des Allemands qui exploitent la Russie : 

« Notre peuple slave est tout entier en proie à 
la misère; nous sommes dépouillés parles Alle- 
mands, les Juifs, les Ecossais, les Tziganes, les 
Arméniens, les Grecs... 

« Des peuples autrefois célèbres, les Egyptiens, 
les Hébreux, les Grecs, sont aujourd'hui retombés 
dans la barbarie; d'autres, naguère grossiers et 
sauvages, les Français, les Allemands, les Italiens, 
sont arrivés à une haute civilisation. Personne n'a 
le droit de dire qu'à nous, Slaves, la voie des 



LE GRAND PAXSL.WISTE DU XVII* SIÈCLE 63 

sciences est fermée par un arrêt du ciel, que nous 
n'avons pas le droit ou le devoir de progresser 
dans la culture... » 

Dans un chapitre fort curieux, l'auteur expose sous 
la forme dramatique du dialogue les mistires de sa 
race. Les deux interlocuteurs qu'il met en scène 
s'appellent, l'un Boris, l'autre Ilervoï. Boris, c'est le 
Russe; Ilervoï, c'est le Slave du Midi (Hrvati est le 
nom national des Croates). 

« ...Je considère, dit Boris, comme nous sommes 
devenus un objet de risée pour les autres nations. 
Les unes nous offensent cruellement, les autres 
nous méprisent ; d'autres nous exploitent et dévo- 
rent nos biens sous nos yeux et, ce qu'il y a de 
plus cruel, elles nous insultent, nous haïssent, 
nous appellent barbares et nous rangent plutôt 
parmi les animaux que parmi les hommes. » 

Ilervoï explique à son interlocuteur les raisons 
de celte infériorité : 

« La première, dit-il, est notre mépris pour les 
arts; la seconde, notre passion pour les étrangers; 
nous soulTrons qu'ils régnent sur nous, qu'ils nous 
trompent par toute espèce d'artifices, qu'ils fas- 
sent de nous tout ce qu'ils veulent. Voilà pour- 
(T quoi ils nous appellent barbares. » 
B Notez ce couplet. Ilervoï a cruellement raison, 
B et les satiriques russes et polonais, surtout au 
■^ xviii' siècle^ ont vigoureusement llélri la xénoma- 
^K nie de leurs compatriotes. 

^B Ilervoï, avec une amèrc ironie, éniimèrc une à 

^" une, dans la langue originale, les injures dont les 

étrangers accablent ses compatriotes slaves. « Les 



6i 



LE PANSLAVISME 



Grecs, — il aurait dû dire aussi les peuples de 
langue latine — quand ils veulent désigner un 
esclave, emploient le nom de notre nation. Un de 
leurs proverbes dit : « L'Hellène est beau, l'Albanais 
intrépide, le Bulgare n'est pas un homme ». Les 
-Hongrois disent : « L'Allemand est un pourceau, le 
Slave n'est pas un homme. Le Bulgare, le Tchèque 
et le Valaque sont trois voleurs ». Les Français eux- 
mêmes nous parlent des ours de Pologne. 

Hervoï ne méconnaît pas les vices de ses congé- 
nères et s'exprime sévèrement sur leur compte. 
Il oppose à la mollesse des Slaves la ténacité des 
Allemands. Ecoutez ces paroles, dont il y a encore 
aujourd'hui à tirer quelque profit : 

« Ils ont mené leurs affaires de telle sorte que 
jamais un souverain étranger ne les a gouvernés. 
Peu à peu ils ont soumis à leur pouvoir tous les 
royaumes de l'Europe, les uns par la ruse, les 
autres par la force. Là même où on croit qu'ils ne 
régnent pas, ils sont les maîtres. Sous prétexte 
de prendre du service, d'exercer le commerce ou 
quelque industrie, ils envahirent maint pays. Ils 
enlèvent aux indigènes les profits qui leur revien- 
draient et les traitent comme du bétail... 

« En vérité, le peuple qui volontairement se 
soumet à des étrangers se réduit à l'état du trou- 
peau qui ne choisit pas le berger parmi ses mem- 
bres. Ainsi les Croates, les Serbes, les Bulgares, 
réduits par la force à supporter le joug des Alle- 
mands ou des Turcs, ont moins à rougir que les 
Polonais, qui vont chercher des rois chez les Hon- 
grois, les Lithuaniens, les Français. Q.'ant aux 



LE GRAND PANSLAVISTE DU XVII* SIÊCLB 65 

Allemands, ils envahissent nos pays sous prétexte 
d'y apporter les arts de la paix ou de la guerre. 
Ils viennent s'établir chez nous avec leurs femmes ; 
mais ils ne trouvent pas le chemin du retour. C'est 
ainsi qu'ils nous ont chassés de la Moravie, de la 
Poméranie, de la Silésie, de la Prusse. En Bo- 
hême, il ne reste que peu de Slaves dans les villes; 
en Pologne, elles sont complètement germanisées. 
Une fois installés dans un endroit, ils s'y multi- 
plient et supplantent les véritables habitants. » 

Krijanitch ne doute de rien. Il adresse au tsar 
Alexis Mikhaïlovitch les conseils les plus hardis 
avec une audace qui suffirait à nous expliquer sa 
disgrâce. Par une prosopopée qu'on pourrait qua- 
lifier d'impertinence et qui dut sembler un acte de 
lèse-majesté, il met dans la bouche même du 
souverain l'exposé des réformes qu'il rêve pour 
la Russie. 

C'est le tsar lui-même qui invite son peuple à 
jurer qu'il n'acceptera jamais de souverains étran- 
gers. Si la famille tsarienne venait à s'éteindre, on 
ne pourra élire qu'un prince de race slave. Le sou- 
verain de son côté s'engage à ne donner ses filles 
qu'à des princes slaves ou à des boïars russes. Il 
promet de faire cesser les querelles religieuses et 
de conclure de salutaires alliances de façon qu'un 
jour la nation slave soit délivrée du joug ottoman. 

Dans l'histoire de l'humanité, Krijanitch ne voit 
que celle de sa race. Il rappelle comment, après la 
chute de l'empire romain, les ancêtres des Slaves 
actuels passèrent le Danube et occupèrent la Bul- 
garie, la Serbie et la Croatie. « Mais, à cause de 



66 LE 'PANSLAVISME 

leurs péchés, de leur anarchie, de leurs discordes 
ils ont perdu le terrain qu'ils avaient conquis et 
sont tombés sous le joug des étrangers. 

« Une autre partie des Slaves s'est établie sur les 
bords de la mer Baltique, dans la Poméranie, la 
Pologne, la Silésie, la Bohême et la Moravie. Mais, 
à cause de leurs querelles et de leurs alliances 
avec les Allemands, ils sont tombés dans un hon- 
teux servage. lisse sont germanisés- de telle sorte, 
qu'ils ne sont aujourd'hui, ni Slaves, ni Allemands. 
Les Allemands nous ont chassés des villes de 
Livonie, de Prusse, de Poméranie, et de tous les 
rivages de cette mer naguère slave, aujourd'hui 
allemande. Les peuples, du Danube ont déjà perdu 
leur langue'. Il n'y a plus de souverain slave 
qu'en Russie. 

«C'est donc toi, ô grand tsar, qui dois veiller sur 
les peuples slaves et, comme un bon père, prendre 
soin de tes enfants dispersés. Aie pitié de ceux qui 
se sont laissé tromper et, comme le père de 
l'Évangile, amène-les à la raison. Beaucoup d'entre 
eux sont comme enivrés par un breuvage magique. 
Dans leur aveuglement, ils ne sentent même pas 
les injures que leur font les étrangers : ils ne 
connaissent point leur honte. Ils s'y plaisent au 
contraire. 

u Toi seul, ô tsar, as été donné de Dieu pour venir 
au secours des Slaves du Danube, des Polonais, 
des Tchèques, pour leur faire comprendre l'oppreS' 
sion et l'humiliation qui les accablent, toi seul, tu 

1 . Ceci est une erreur. Ni le serbe ni le bulgare n'avaien'. 
disparu. 



LIS GRAND PAN9LAVISTE DU XVIl' SIÈCLE 67 

peux leur apprendre à venger leur nation, à secouer 
le joug allemand qui pèse sur eux. 

« Les Slaves du Danube ne peuvent rien par 
eux-mêmes; il leur faut une force extérieure pour 
qu'ils puissent se remettre sur pied et compter 
encore dans le nombre des nations. Si tu ne peux, 
ô tsar, dans les temps actuels leur venir en aide 
et remettre leur royaume en son premier état, tu 
peux du moins épurer la langue slave dans les 
livres et par de sages publications ouvrir les yeux 
de ces infortunés. » 

Ici, Krijanitch s'abuse singulièrement; les Russes 
du xvii'' siècle ne connaissent pas les langues 
slaves étrangères et sont encore incapables de s'en 
occuper. 

Krijanitch tient absolument à ce qu'ils s'occu- 
pent de leurs congénères nu point de vue politiciue. 
Il leur recommande particulièrement de s'inté- 
resser aux Polonais. La destinée de ces voisins est 
aussi pitoyable que celle des Slaves du Danube. 
Ils se vantent d'une ombre de souveraineté et de 
leurs libertés anarchiques; néanmoins ils ne peu- 
vent rien par eux-mêmes; il leur faut un secours 
extérieur. 

L'alliance seule de la Russie pourrait les sauver. 
Quant aux provinces de la Baltique, à la Bohème, 
à la Silésie, à la Moravie, aux villes maritimes, à 
Hambourg, à tant d'autres cités qui furent jadis 
slaves, on ne peut songer à les reconquérir. 

Ici, Krijanitch se trompe absolument pour co 
qui concerne la Bohème et la Moravie. Mais, dans 
l'état d'abaissement où la nation tchè(iue était 



68 LE. PANSLAVISME 

tombée, qui aurait osé prévoir sa miraculeuse 
résurrection? 

Pour ce qui est des Slaves méridionaux, leurs 
intérêts et ceux des Russes paraissent à Krijanitch 
absolument identiques. Malheureusement, deux 
circonstances, d'après lui, ont empêché jusqu'ici 
la Russie d'accomplir sa mission : sa situation 
d'Etat schismatique et la manie des Slaves pour 
l'étranger, la xénomanie. 

Parmi les étrangers les plus dangereux sont les 
Allemands et les Grecs. Krijanitch trace des uns et 
des autres un portrait peu flatteur et dont certains 
détails ne sont pas toujours exacts. 

« Les Allemands traitent de barbarie la simpli- 
cité slave; ils courent sans cesse le monde, s'in- 
sinuent auprès des souverains ; dans leur avidité 
ils s'indignent de n'avoir pu mettre la main sur le 
trône de Russie. Ils s'etîorcent d'y arriver par les 
mêmes procédés qui leur ont si bien réussi en 
Pologne et en Bohême. Ils détestent les Russes 
dont la sagesse a limité l'essor de leur ambition. 
Ils haïssent la Russie par ce qu'ils sont hérétiques 
et qu'elle est orthodoxe. » 

Ce dernier trait me paraît quelque peu exagéré. 

Pour ce qui concerne les Grecs, Krijanitch s'ins- 
pire des griefs que les Slaves méridionaux ont 
toujours invoqués contre les Fanariotes. Il voit en 
eux — et l'hypothèse était très fondée à son époque 
— des alliés ouverts ou secrets de la domination 
ottomane. Il leur reproche avec raison de payer 
les Turcs pour exercer les fonctions épiscopales 
dans les pays slaves. 



LK GRAND PANSLAVISTE DU XVII* SIÈCLE 69 

« J'ai entendu un Grec s'indigner contre le bien- 
heureux Cyrille de Thessalonique, inventeur de 
l'alphabet slave. Il ne fallait pas, disait-il, créer 
un alphabet et traduire les Ecritures pour ces 
gens-là. Ils auraient été forcés de recourir sans 
cesse à des maîtres grecs. » 

Krijanitch exagère assurément quand il accuse 
les Grecs de se mêler des relations entre Kusties 
et Polonais. 

« Nous sommes avec les Polonais de même 
langue et fils d'un même père. Il ne peut y avoir 
entre ces deux royaumes (la Russie et la Pologne) 
de plus grand bonheur que dans une concorde 
fraternelle. Mais nos ennemis excités par le démon 
s'elTorcent de semer entre nous les querelles, les 
haines et les guerres. 

« Les Grecs savent que si nous étions d'accord 
avec la Pologne nous reconnaîtrions bien vite leurs 
impostures. » 

Il s'agit ici d'impostures en matière religieuse 
et ce couplet n'est pas inspiré par l'esprit politique, 
mais par Vodium theologiecum. 

Krijanitch continue : « Les Allemands, spéciale- 
ment les Suédois, savent qu'ils ne pourraient pas 
garder ce qu'ils ont enlevé aux Polonais. Les Empe- 
reurs convoitent depuis des siècles le territoire des 
Polonais; ils voient que cette conquête est impos- 
sible si les Polonais vivent avec nous dans la cha- 
rité et dans l'amour. Ainsi donc, ces superbes 
maîtres du inonde, dans leur origucil et leur mépris 
pour nous, envoient des ambassadeurs pour e.xcit6r | 
la discorde. » 



70 LE PANSLAVISME 

Comme Krijanitôh avait raison et que la Russie 
officielle a eu tort de n'avoir pas médité ses 
leçons ! 

Me pernieltra-t-on de renvoyer ici à ce que 
j'écrivais, il y a quelques années dans la revue 
l'Opinion (n" du 9 février 1909) ? 

« La Russie, disais-je, se trouve gênée dans ses 
rapports avec les Slaves qui pourraient lui appor- 
ter un précieux concours par la politique inégale 
qu'elle suit vis-à-vis des Polonais de l'Empire 
russe, faisant aujourd'hui des concessions qu'elle 
rétracte le lendemain, retirant d'une main ce 
qu'elle offre de l'autre, suggestionnée, semble-t-il, 
par ses vieilles relations avec l'Allemagne, à l'in- 
fluence desquelles il paraît que Pétersbourg a de 
la peine à s'échapper définitivement... » 

Un député russe, s'adressant aux Polonais, 
s'exprimait ainsi : 

« Nous espérons que les malentendus antérieurs 
ne se renouvelleront plus, à la lumière de la cons- 
cience nationale. » Et par cette conscience natio- 
nale il entendait la Russie parlementaire. Un autre 
Russe, député à la Douma, disait : 

« Nous évoquons les souvenirs du passé pour y 
voir les fautes qui ne doivent plus se reproduire. 
Nous savons que le conflit historique le plus com- 
pliqué se laisse aisément résoudre si on aborde la 
question dans un esprit de justice, » 

C'est cet esprit de justice que nous espérons 
bien voir régner désormais dans les relations de 
la Russie et de la Pologne. — Il n'est jamais trop 
tard pour réparer des fautes, même séculaires. Do 



LE GBAND PANSLAVISTE Di: XVIl" SIÈCLE 71 

la réparation intégrale de ces fautes dépendent 
aujourd'hui les plus chers intérêts de l'Europe. 

A côté de Krijanitch, nous nous contenterons de 
mentionner son contemporain et compatriote, le 
religieux dalmate Orbini (mort vers 1614). Il était 
né dans l'île de MIet (italien Meleda) et fut à 
Kaguse abbé de l'ordre des Bénédictins. Sur l'invi- 
tation d'un noble de cette ville, un certain Bobali, 
il écrivit et publia en italien (Pesaro, 1601) un 
ouvrage intitulé le Royaume des Slaves. 

Si les grandes actions des Slaves ne sont pas 
connues que celles des Hébreux, des Grecs et des 
Romains, cela tient, dit Orbini, à ce qu'ils n'ont pas 
eu d'hommes aussi savants que les autres nations. 

Ils ont lutté contre toutes les nations du monde, 
les Perses, l'Asie, l'Afrique, l'Egypte sous Alexandre 
le Grand ; ils ont fait tributaires Rome et son empe- 
reur. 

Orbini déclare qu'il écrit pour la gloire de la 
race slave et il la prie d'accepter avec bienveil- 
lance son ouvrage comme un témoignage de la 
grandeur des ancêtres. 

Il raconte que les Slaves, descendants de 
Japhet, ne formaient qu'un seul peuple avec les 
Goths, et il leur rattache les Burgondes, les Sar- 
mates, les Vandales, les Vénôdos. Ils ont naguère 
occupé l'Angleterre; ils ont tenu tête à Alexandre 
le Grand ; ils ont vaincu les rois de Médie, de Perse, 
d'Egypte. 

Oncques ne vis pareil exemple de mégalomanie 
rétrospective. 

A partir du xvi* siècle de l'ère chrétienne, Or- 



72 LE PANSLAVISME 

bini arrive sur un terrain un peu plus solide. Il croit 
encore aux fables. Par exemple, il fait partir les 
deux frères Czech et Lech de la Croatie. A propos 
des Slaves baltiques, il note le mal que leur ont 
fait leurs discordes. S'ils avaient su s'entendre, ils 
seraient devenus les maîtres, non seulement des 
rivages de la mer Baltique, mais encore de toute 
l'Allemagne et de toute la France. Ceci est un peu 
exagéré. 

Orbini, bien que moine catholique, témoigne 
une égale sympathie aux catholiques et aux ortho- 
doxes. 

Son livre eut un grand succès. En 1638, un 
compatriote de l'auteur, Ruzic, qui signe Martin 
Roza, en donna un résumé en vers latins, qui fut 
publié à Madrid. 

La renommée de l'ouvrage arriva jusqu'en 
Russie. Pierre le Grand le fit traduire par un Her- 
zégovinien appelé Sava Vladislavitch, et l'ouvrage 
fut édité par les soins d'un théologien renommé, 
Thophane Prokopovitch. L'édition russe parut à 
Pétersbourg en 1722. Le titre de cette édition est 
à lui seul tout un programme panslaviste. Le voici 
en entier : 

Livre d'historiographie du commencement, du 
nom, de la gloire et de la diffusion de la race 
slave et de leurs tsars et princes, sous beaucoup 
de noms et avec beaucoup de tsarats, de royaumes 
et de provinces, rassemblé dans beaucoup de 
livres historiques par M. Mavrourbino, archiman- 
drite ragusain, dans lequel sont racontés l'origine 
et les gestes de tous les pays qui ont été de langue 



LE GRAND PANSLAVISTE DUvXVIl* SIÈCLE 73 

slave, qui sont d'une seule patrie, bien que main- 
tenant ils soient dispersés dans beaucoup d'em- 
pires par suite de beaucoup de guerres qu'ils ont 
eues en Europe, en Asie, en Afrique; l'extension 
de leur Empire, leurs antiques coutumes à diffé- 
rentes époques et leur conversion au christia- 
nisme, sous différents princes, traduit de l'italien 
et imprimé par ordre de S. M. TEmpereur Pierre 
le Grand. 

Pierre le Grand n'a pas écrit le fameux testa- 
ment qu'on lui a faussement attribué, mais en fai- 
sant traduire l'ouvrage de Mavro Orbini, il a pré- 
paré la Russie à s'occuper du monde slave qu'elle 
avait longtemps négligé 



CHAPITRE VIII 
LA RUSSIE ET LES SLAVES 



Pierre le Grand et les Slaves. — La Russie dans la littéra- 
ture des Slaves méridionaux. — Les poètes dalmates. — 
Le dictionnaire de Polikarpov. — Kopievitch. — Les 
Serbes ; Dosithée Obradovitch. 



Pierre le Grand était, comme ou sait, beaucoup 
plus intelligent que son père, le tsar Alexis Mikhaï- 
lovitch. Ce qui l'avait frappé chez les Slaves, c'est 
qu'ils étaient en état d'apprendre le russe beau- 
coup plus facilement que les autres nations. Il eut 
donc l'idée de faire entrer dans son administra- 
tion des expéditionnaires {schreiberov, il employait 
ce mot allemand, ne sachant pas dire la chose en 
russe) qui avaient été au service de l'Empereur, 
c'est-à-dire des Bohémiens, des Moraves, des Silé- 
siens, dont la langue maternelle était le tchèque. 

11 avait l'idée de fonder un théâtre national. Il 
lui fallait des acteurs. Prendre des étrangers 
pour jouer des pièces de théâtre, c'est une singu- 
lière idée. Un Tchèque peut apprendre le russe 
plus facilement qu'un Anglais ou qu'un Allemand; 
mais s'approprier les délicatesses de la langue et 
les caprices de l'accent moscovite, cela n'est pas 



LA RUSSIE ET LES SLAVES 7o 

si commode. Les Allemands ne doutent de rien. Il 
se présenta des Allemands qui se déclarèrent prêts 
à apprendre le tchèque, pour se mettre en état 
d'étudier le moscovite ! 

Pierrele Grand ne se faisait pas une idée très 
nette de la dialectologie slave; il lui fallait des 
historiens et des philologues. En 1712, il envoie 
chercher à Prague des gens capables d'écrire sur 
les origines de la langue slave, sur la langue 
russe, et il ordonne de réunir des livres. Il pres- 
crit de rassembler des encyclopédies en diverses 
langues, de s'entendre à Prague avec les profes- 
seurs des écoles des Jésuites pour les prier de tra- 
duire ces livres en langue slave : « Or, dit-il, 
comme certaines expressions (tchèques) ne sont 
pas identiques à celles.de notre langue *, nous 
pouvons leur envoyer quelques Russes sachant le 
latin pour leur expliquer les mots qu'il faudrait 
interpréter. » 

Entre le russe et le tchèque, il y a à peu près la 
même ditTérence qu'entre le français et le portu- 
gais. 

On ne tarda pas à s'apercevoir que c'était uije 
mauvaise manière de procéder, que la traduction 
tchèque ne faisait qu'apporter des complications 
embarrassantes, et on y renonça. 

Un siècle et demi plus tard, les relations intel- 
lectuelles furent reprises avec les Tchèques, mais 
celte fois de façon plus pratique. 

1. Il aurait dft dire sont absoliimpnt inintelligibles pniir 
les Russes. Mais il n'avait naturoUeaient que des idées assez 
vagues sur la question. 



76 LE PANSLAVISME 

Pierre le Grand, en lutte contre la Turquie, ne 
pouvait négliger les Slaves de la Péninsule balka- 
nique. 

Ils devaient être pour lui des alliés naturels. De 
leur côté, ces Slaves orthodoxes devaient tourner 
leurs regards v^rs leurs coreligionnaires de la 
Russie. Ils envoient des représentants auprès de 
lui et, plus heureux que Krijanitch, ceux-là sont 
écoutés. 

Le Monténégrin Sava Yladislavitch signale à 
Pierre l'importance et les intérêts de ses congé- 
nères, les Monténégrins, les Bulgares, les Serbes, 
les Macédoniens, les Bosniaques, les Dalmates. 
Des Serbes, les Miloradovitch, les Zmaievitch en- 
trent au service de la Russie. On sait quel rôle 
le général Miloradovitch, d'origine serbe, devait 
jouer plus tard dans les guerres contre Napoléon. 

Malheureusement, l'échec de la campagne du 
Pruth (1711) ajourna toutes les espérances des 
Slaves balkaniques. 

Les poètes croates, ragusains ou dalmates ne 
négligèrent point de chanter la gloire de Pierre 
le Grand. 

Le Jésuite Ignace Gradic s'inquiète peu de sa- 
voir si Pierre le Grand est un hérétique. Dans un 
poème daté de 1710, intitulé la Flamme du Nord, 
il invite nettement Pierre le Grand à écraser les 
Osmanlis et à délivrer les Chrétiens : 

« Fais que tes actions glorieuses écrasent la 
vipère turque. Brûle et massacre les infidèles qui 
haïssent la vraie vérité. Fais qu'ils s'étouffent et 
périssent^ i» 



LA RUSSIE ET LES SLAVES 77 

Un poète originaire de Spliet (Spalato) Kavanjin 
(en italien Cavagnini), écrit un poème didactique 
de trois mille deux cents vers sur la Pauvreté et la 
Richesse. C'est une paraphrase, d'ailleurs fort en- 
nuyeuse, de l'histoire de Lazare dans l'Evangile. 
L'auteur y chante tout ce qui lui passe par la tête. 
Il énumère tous les peuples slaves, depuis la Bo- 
hême jusqu'à la Russie, tous les héros slaves ou 
soi-disant tels, y compris Achille, Mars, Philippe 
de Macédoine, Alexandre le Grand, Czech, Lech et 
Rous ; il met dans la série des princes slaves jus- 
qu'à des rois de Danemark. 

La plus grande partie du treizième chant de son 
poème est consacrée à l'éloge du tsar Pierre au 
moment où celui-ci va attaquer la Turquie : 

« Doué de toutes les qualités héroïques d'un 
glorieux souverain, il envoie ses mousquetaires et 
ses Moscovites pour détruire le Turc maudit. Il 
n'est pas bon qu'ici-bas la puissance se partage 
entre doux souverains. 

« C'est ta ferme volonté, ton inébranlable réso- 
lution que le Turc soit étranglé avec la corde de 
son arc et qu'il n'y ait qu'un Empire, comme il 
n'y a qu'un soleil. 

« Tes boïars, tes peuples vont renverser le fils 
d'Othman. Ton but est dans ta main. Ta fortune 
plane au-dessus de toi : car depuis longtemps on 
raconte que tu seras empereur d'Orient. 

« ... Aigle d'or du Septentrion qui voles plus, 
haut que le soleil, envoie-moi une de tes plumes 
si tu veux que je puisse chanter dignement une do 
ton actions. ^ 



78 LE PANSLAVISME 

« Et tu entendras comment l'humble semteur 
de ta Majesté te tressera une verte couronne de 
ses chants, et Spalato répandra ta gloire sur le 
monde tout entier. » 

Ceci est quelque peu exagéré. Bien peu de per- 
sonnes — ,,dans l'univers tout entier — entendaient 
alors l'idiome slave de Spalato. 

Pierre le Grand n'eut pas l'occasion de con- 
naître ce présomptueux hommage. Le poème de 
Kavanjin ne fut publié qu'au xix* siècle. 

En 1717, le prêtre Etienne Ruzic écrit un 
poème intitulé Petar Aleksiovic (Petr Alexieevitch 
en russe). C'est une œuvre bizarre où l'auteur ex- 
prime l'idée que le soleil russe obscurcira la lune 
ottomane — que nous appelons le Croissant — et 
que l'illustre tsar fera périr le dragon d'Orient. On 
sait aujourd'hui combien cette prédiction est diffi- 
cile à réaliser. 

Au cours de Tannée 1718, un Croate laïque ap- 
pelé Vitezovic, — qui a écrit en sa langue mater- 
nelle une chronique où il esquisse un tableau 
complet du monde slave — adresse à Pierre le 
Grand une ode bilingue, latine et croate, pour 
l'inviter à chasser les Turcs d'Europe. , 

Au cours de l'année 1711, Pierre le Grand 
informant la ville de Raguse de ses succès contre 
les Suédois, rappelle les sympathies que lap^tito 
République professe pour la Russie. 

Les Russes commencent à s'intéresser aux 
choses slaves. 

En 1704, le directeur de la typographie de Mos- 
cou, Polikarpov, publia, par l'ordre de Pierre, un 



LA RUSSIE ET LES SLAVES 79 

dictionnaire des trois langu ;s slavonne, grecque et 
latine. Il s'exprime ainsi dans sa préface : 

« Notre langue slave est la mère féconde de 
beaucoup d'idiomes. D'elle, comme d'une source 
inépuisable, sortent de nombreuses langues, le 
tchèque, le bulgare, le lithuanien i, le petit- 
russe. 

« Notre langue slave n'a pas peu d'honneur, car 
elle doit son nom à la gloire (slava). On peut lui 
appliquer le mot de l'Evangile sur la ville de Beth- 
léem : « Et toi, Bethléem, tu n'es pas la dernière 
« ville de Juda. » Et vous, race et peuple slaves, 
vous n'êtes pas les derniers. » 

Un contemporain de Pierre le Grand, llia Ko- 
pievitch, ou Kopievsky, originaire de la Russie 
blanche, qui avait fait ses éludes en Hollande, 
était devenu protestant, mais n'en était pas moins 
resté très Russe ; rentré en Russie, il servit en 
qualité de traducteur au Collège — ou départe- 
ment des Affaires étrangères. Dans un ouvrage 
intitulé Introduction â l'fJUtoire générale, s'adres- 
sant au lecteur russe, il s'exprime ainsi : 

(1 Sache, ô lecteur orthodoxe, que je n'aurais 
pas écrit pour quelque peuple barbare; mais la 
nation russe-slave s'est glorieusement glorifiée 
[slavianorossisku narod slavno proslavisia), (notez 
le jeu de mots que nous avons déjà signalé plus 
haut) (p. 41) plus (]ue toute autre nation par son 
intelligence. Les autres peuples ne comprennent 
pas les peuples limitrophes. Or, le peuple slavo- 

1. Ceci est une erreur. 



80 Lfe PANSLAVISME 

russe a reçu ce don de Dieu qu'il peut traverser 
toute l'Europe en parlant sa langue : je ne rap- 
pellerai point ici les pays polonais^ prussiens, 
tchèques, moraves, hongrois, valaques, slovaques, 
kachoubes, illyriens, » 

Kopievitch va beaucoup trop loin :»les trois peu- 
ples dont j'ai souligné les noms n'entendent point 
le russe et ne le parlent pas ; quant aux autres, — 
j'en ai quelque expérience — le meilleur moyen 
de se faire entendre d'eux, c'est encore de leur 
parler français ou allemand. 

Jusqu'ici, parmi les Slaves du Sud, nous n'avons 
entendu que des Croates catholiques. L'année de paix 
deNystadt, qui assurait des avantages considérables 
à la Russie du côté de la Baltique, Pierre reçut 
des félicitations de l'archevêque serbe Moïse Petro- 
vitch, qui profitait de l'occasion pour le prier 
d'envoyer à ses compatriotes des professeurs de 
langue slave, latine, et des livres ecclésiastiques. 

Dosithée Obradovilch, le rénovateur de la litté- 
rature serbe (1742-1811) raconte dans ses Mémoires 
ses entretiens avec un vieux moine de la Hongrie 
méridionale *. Ce vieillard lui faisait l'éloge de 
Pierre le Grand, qui avait civilisé son pays : « Je 
prie Dieu, dit-il, de faire naître souvent de tels 
souverains, qui puissent affranchir de la barbarie 
toute l'Europe, la Serbie, la Bosnie, l'Herzégo- 
vine, la Bulgarie, la Grèce et les autres pays, » 

On retrouve les mêmes idées dans un chant po- 
pulaire monténégrin du xviii* siècle : 

1. Voir sur ce personnage mon volume Serbes, Croates 
et Bulgares. (Maisonneuve, 1913.) 



LA RUSSIE ET LES SLAVES 81 

« Sauvons le peuple chrétien 
« Et glorifions le nom slave. 
« Vous êtes de même race que les Russes, 
« D'une même foi, d'une même langue. » 
Les Russes sont un peuple voisin de la Pénin- 
sule balkanique; ils sont de même race que les 
Bulgares et les Serbo-Croates, de même religion 
que les Grecs et les Roumains ; il est donc tout 
naturel qu'ils leur portent un intérêt spécial — 
sans parler des visées que, depuis Catherine, tel 
ou tel souverain a pu avoir sur Constantinople. 

Nous n'avons point ici à refaire l'histoire tant de 
fois écrite de la question d'Orient et nous ne pou- 
vons que renvoyer les curieux aux histoires de 
Russie et de l'empire ottoman. Nous n'avons à 
nous occuper ici que des eiïorts intellectuels de la 
Russie pour entrer en rapport avec ce monde 
slave qu'elle connaît si peu et qui, de son côté, 
éprouve le désir plus ou moins instinctif, plus ou 
moins conscient, d'en être connu. 



CHAPITRE IX 

LES RELATIONS INTELLECTUELLES ENTRE LA RUSSIE 
ET LES PEUPLES SLAVES 



Catherine II et la langue russe. — L'Académie russe. — 
L'amiral Schichkov et les Slaves. — Le chancelier Rou- 
miantsov. — Les sociétés slaves en Russie. — La police 
autrichienneetles Slaves. — Razoumovsky. — Roumiantsov. 
— Les premières chaires de slavistique. — Négociations 
avec les Tchèques. — Les missionnaires russes dans les 
pays slaves. — Panslavistes et slavophiles. — Khomiakov 
et Pouchkine. 



On sait quelles furent les ambitions de Cathe- 
rine II du côté de Constantinople. Ce qu'on sait 
moins, c'est que cette impératrice, d'origine alle- 
mande, était profondément russe et qu'elle compte 
parmi les écrivains nationaux les plus distingués 
de son Empire. En 1783, elle avait eu l'idée de 
fonder une Académie russe, qu'il ne faut pas con- 
fondre avec l'Académie Impériale des Sciences, 
établie par Pierre le Grand au mois de jan- 
vier 17ii4. L'Académie des Sciences- était alors sur- 
tout composée de savants étrangers et négligeait 
la littérature nationale. 

A l'instigation de sa favorite, la princesffe Dach- 
kov, Gathejine II institua la Rossiiskaia Akade- 



RELATIONS ENTRE LA RUSSIE ET LES SLAVES 83 

Ku'a, i)our épurer et enrichir la langue russe, en 
prose, en éloquence et en poésie. La princesse 
Dachkov en fut la première présidente. L'Acadé- 
mie vécut ou vivota jusqu'à la fin de l'année 1841. 
A cette époque elle fut supprimée, ou plutôt ad- 
jointe à l'Académie Impériale des Sciences, dont 
elle constitua la deuxième section (langue et lit- " 
térature). 

Le budget de la nouvelle section était assez mé- 
diocre. Il était constitué par un revenu de 
6.250 roubles. Le nombre des membres était fixe 
à soixante. Ils ne recevaient aucun traitement. Si 
quelqu'un d'entre eux s'était signalé par un travail 
remarquable, il recevait une médaille d'or du prix 
de 250 roubles. 

L'Académie devait publier un dictionnaire, qui 
parut en effet de 1789 à 1794. Dans la première 
édition, les mots étaient groupés par ordre étymo- 
logique. Dans la seconde, publiée de 1806 à 1822, 
l'ordre alphabétique fut adopté. D'autre part, 
l'Académie fut chargée de rédiger une grammaire 
russe (3 éditions, 1802, 1809, 1827). Peu à peu 
son budget et ses publications s'élargirent. Mais 
l'histoire de l'Académie ne rentre dans le cadre 
de ce volume qu'en raison des rapports ([u'elle éta- 
blit avec les peuples slaves. 

En 1813 elle eut pour président raïuiral Schich- 
kov. C'était un ardent patriote qui détestait les Fran- 
çais et qui était passionné pour l'étude dosa langue 
maternelle et de l'idioinede l'Eglise russe, le slavoii. 
En 1813 il avait accompagné l'empereur Alexandre 1"' 
dans son expédition contre Napoléon. Il était ailé 



84 LE PANSLAVISME 

en Autriche. Il avait rencontré à Prague l'abbé 
Dobrowsky, le fondateur de la slavistique mo- 
derne, qui, dix ans auparavant, avait — le pre- 
mier des savants tchèques — visité Pétersbourg et 
Moscou. Dès ce moment sans doute le savant abbé 
méditait sa grammaire slavonne qui, sous ce titre, 
Institutiones linguœ slavicse dialecti veleris, devait 
paraître à Vienne en 1822. A Vienne, Schichkov 
avait également eu l'occasion de rencontrer le Slo- 
vène Kopitar, qui était bien loin d'être un pansla- 
viste — c'était un Autrichien passionné — mais 
qui, au point de vue scientifique, avait pu lui donner 
d'utiles indications. 

Schichkov n'avait au fond aucune idée des lan- 
gues slaves, mais il était passionné pour le slavon 
d'Eglise et il employait le mot slave à tort et à 
travers. Ce fut lui qui rédigea les manifestes de 
l'année 1812. 

Il a parfois des lubies plutôt malheureuses. 
Ainsi, parlant des généraux qu'Alexandre opposait 
à Napoléon, il dira : « Dans leurs veines coule de 
le sang des Slaves, sang illustré par des victoires 
retentissantes. » Or, ces prétendus Slaves s'appe- 
laient Bagration*, Barclay de Tolly, Wittengstein. 

Gomme philologue, Schichkov était pitoyable. Il 
s'imaginait que le russe et le slavon représentaient 
une seule et même langue. Au lieu de rapprocher 
le mot notch (la nuit) de l'allemand nacht et du 

1. Bagration était un Géorgien. Sur son nom un slavo- 
phile russe avait fait le jeu de mot suivant Bog rati on; il 
est le Dieu de la guerre. C'est peut être le même qui inter- 
prétait ainsi le nom de Napoléon : Na polie on : il est par 
terre. 






RELATIONS ENTRE LA RUSSIE, ET I,ES SLAVES 85 

latin nox, il l'inlcrprétait par ces deux mots : niet 
otchi (on n'a pas d'yeux, on n'y voit pas!). 

Son zèle ne portait pas toujours à faux. Ainsi il 
rendit justice au labeur que représentait le Dic- 
tionnaire polonais de Linde, publié de 1807 à 
1814; il fil recevoir l'auteur membre de l'Aca- 
démie et eut l'idée d'un travail analogue pour 
lequel la science russe n'était pas encore mûre. 
11 entra en rapport avec les savants tchèques, 
Ilanka, Jungmann. Il fut, comme tout le monde, 
ému de la découverte des pseudo-manuscrits tchè- 
ques auxquels tout le monde croyait alors et 
dans lesquels on a reconnu plus tard d'impu- 
dentes falsifications. Il fit reproduire le Jugement 
de Lîbussa dans les Mémoires de l'Académie; 
en 1820 il traduisit iui-même le manuscrit dit 
de Kralové Dvor {Kralodvorsky Rukopis), 

A Moscou, un groupe d'hommes sérieux se grou- 
pait autour d'un homme éclairé, le chancelier 
Roumiantsov. Le professeur Katchenovsky étudiait 
dans le Messager d'Europe un certain nombre de 
questions relatives à l'histoire et à la littérature 
des Slaves. Notammentil rendait compte, enlSlG, 
des travaux de Dobrowsky. A ce propos il faisait 
l'observation suivante : « Jusqu'ici, chez nous, on 
a peu réfiéchi sur la parenté intime qu'ont avec 
notre langue beaucoup d'autres usitées aussi bien 
dans l'intérieur de notre patrie qu'au délit de ses 
frontières, au profit énorme qu'en retirerait l'his- 
toire de la Russie, la science nationale, si nous 
nous occupions des différents dialectes slaves, de 
leur formation et de leurs relations réciproques. » 



86 LB PANSLAVISME 

Du cercle des idées philologiques, chez des 
cerveaux mal préparés, enclins au mysticisme et 
à la rêverie, le slavisme passait dans la sphère des 
conceptions politiques. 

En 1819 on vit apparaître à Kiev une société 
maçonùique portant cette dénomination bizarre : 
Les Pauvres Slaves. Elle renfermait des Russes et 
quelques Slaves. On sait peu de chose de son his- 
toire. 

En 1825, dans une petite ville voisine, à Vasil- 
kov (gouvernement de Kiev), un groupe de jeunes 
officiers forme une société politique qui s'intitule les 
Slaves réunis. Elle avait pour objet de grouper 
tous les Slaves en une fédération. Elle aurait com- 
pris huit groupes : 1° Russie; 2° Bohême, Mora- 
vie; S° Dalmatie ; 4° Croatie; 5" Hongrie; 6° Tran- 
sylvanie; 7° Serbie; 8° Moldo-Valachie. Cette 
division était arbitraire et même tout à fait fantas- 
tique. Elle négligeait les Polonais et faisait absor- 
ber par les Slaves, les Magyars, les Moldo-Vala- 
ques ou R,oumains, peuples qui ont sans doute subi 
l'influence des voisins slaves, mais qui appartiennent, 
l'un à la famille turque, l'autre à la famille latine. 

Ce mouvement de rêveurs peu dangereux 
inquiéta fort la police autrichienne, facile à s'é- 
mouvoir. Elle se préoccupa notamment des rap- 
ports qu'ils pouvaient entretenir avec Prague. 

Le poète Czelakovsky écrivait à son confrère 
Kamaryt, le 12 juin 1822 : « Il est question de 
transporter la censure (de Prague) à Vienne. La 
cour voit partout des dangers, des complots, des 
carbonari, des sociétés russes. » 



RELATIONS ENTRE LA RUSSIE ET LES SLAVES 87 

On lit dans une autre lettre, datée de sep- 
tembre 1824 : 

« Les dénonciations se multiplient contre Hanka *. 
Il a été appelé à la police. On l'a interrogé sur les 
gens d'outre-Dnieper, comme s'il avait avec eux 
quelques secrètes relations. Ce qui a provoqué 
de graves soupçons chez ces imbéciles, c'est qu'il 
est membre de l'Académie polonaise 2 et de l'Aca- 
démie de Saint-Pétersbourg, qu'il a reçu une mé- 
daille d'argent, une bague de prix, et récemment le 
Dictionnaire de l'Académie en six volumes. » 

Dans une lettre datée du mois d'août 1826, c'est- 
à-dire postérieure à la mort d'Alexandre 1", Czela- 
kovsky communique au même ami ce qu'il a en- 
tendu dire de certains projets panslavistes : 

« L'empereur Alexandre, écrit-il, est tombé vic- 
time de ces fanatiques. Ils voulaient démembrer 
la Russie en morceaux, à la manière allemande, en 
petites principautés, en faire un bund-staat (Etat 
fédératif). La Bohême, l'Illyrie auraient fait partie 
de cet Etat. La famille impériale aurait été com- 
plètement anéantie. » 

Ces informations semblent singulièrement fan- 
taisistes. Peut-être provenaient-elles du cerveau 
de quelque Petit-Russe d'esprit révolutionnaire et 
particulariste. 

Ce que nous acceptons volontiers dans ce pro- 
gramme, c'est l'idée de la Bohême et de l'Illyrie 
faisant partie d'une fédération slave. 

Pour méditer avec fruit sur les destinées des 

1. 11 sera plus loin question rie Hanka. 

2. Il veut dire la Société des sciences de Varsovie. 



88 LE PANSLAVISME 

pays slaves, il fallait avant tout les étudier, et la 
Russie avait beaucoup à faire. 

En 1811, Razoumovsky (Alexis Kirillovitchj, 
ancien curateur * de l'Université de Moscou, y fit 
créer une chaire de littérature slave (slavianskoï). 
Mais ce mot de slave, il ne faut pas le prendre au 
sens où nous l'entendons ici. Il faut tout simple- 
ment entendre le slavon, c'est-à-dire la langue de 
l'Eglise et de la littérature au Moyen Age. Ceci n'a 
rien de commun avec le sujet qui nous occupe en 
ce moment. Les slavianophiles russes sont tout 
simplement des conservateurs soucieux d'opposer 
l'esprit vieux-russe, la tradition byzantine aux 
innovations de l'Occident. Certains d'entre eux, 
pour élargir leur base d'opération, furent incidem- 
ment amenés à s'occuper- des Slaves non Russes.^ 

Roumiantsov, par exemple, avait été amené 
d'assez bonne heure à étudier les rapports réci- 
proques des idiomes slaves. Il avait été en rela- 
tions avec Dobrowsky , le patriarche de la slavistique. 
Retiré à Moscou, il inspira ou dirigea toute une 
série de publications relatives à l'ancienne Russie 
et créa le musée qui porte son nom, musée d'an- 
tiquités nationales qui renferme depuis 1867 une 
très intéressante collection de mannequins repré- 
sentant les différents types de l'Empire russe et de 
la race slave. 

C'est notamment sous les auspices de Rou- 
miantsov que Constantin Fedorovich Kalaïdovitch 
publia en 1824 son ouvrage sur Jean^ exarque de 
Bulgarie, qui appela sur lui l'attention de Kopitar 
1. Curateur, ce serait chez nous recteur. 



RELATIONS ENTRE LA RUSSIE ET LES SLAVES 89 

et de Dobrowsky, et qui excita un certain intérêt 
pour le passé de la nation bulgare. 

L'intérêt pour les choses slaves, et par suite pour 
les origines russes, devint tel que des Allemands 
s'y associent et Unissent même par se slaviser. 
Ainsi Alexandre Voldemar Ostenek, né en 1780 à 
Aremberg, devient Alexandre ChristophorovitchVos- 
tokov (Vostok représente l'allemand Ost) et, sous ce 
nom, il est un des représentants les plus illustres de 
la philologie slave en Russie. Ce n'est pas ici le 
lieu de rappeler les découvertes scientifiques aux- 
quelles son nom est resté attaché. Mentionnons 
seulement que durant sa longue carrière (1781- 
1864) il organisa l'étude scientifique de la langue 
slavonne et celle de la langue russe dans leurs 
rapports avec les autres langues slaves. 

On éprouve le besoin de se mettre en relation 
avec les savants de Prague et de Vienne et de faire 
connaître leurs travaux. Michel Petrovitch Pogo- 
dine (1800-1875), qui fut professeur à l'Université 
de Moscou et membre de l'Académie de Saint- 
Pétersbourg, est l'un des agents les i)Ius actifs de 
ces relations. Il se propose d'abord pour traduire 
les Institutiones lingux slavicx de Dobrowsky, et 
il commence par traduire de cet auteur une Vie 
des apôtres Cyrille et Méthode. La traduction des 
Institutiones paraît à Pétersbourg par les soins de 
Pogodine et de Schcvyrev au cours des années 
1833-1834. C'est un hommage rendu par deux 
Russes illustres à l'érudition tchèque. 

Vostokov, né Allemand, avait éprouvé le besoin 
de russifier son nom. Son compatriote Keppen, 



90 LB PANSLAVISME 

% ■ 

né Kœppen, n'a qu'à modifier l'orthographe du 
sien pour devenir un parfaitMoscovite.il était né 
en 1793 à Kharkov, où son père, Brandebourgeois 
d'origine, servait en qualité de médecin. II n'a 
gardé de ses origines germaniques qu'un amour 
passionné pour la science. 

Ce fut le premier Russe qui ait fait un voyage 
sérieux chez les Slaves autrichiens. Au cours des 
années 1822-1823 il visita Vienne, où il eut l'occa- 
sion de faire la connaissance de Kopitar, de lui 
exhiber des livres, des fac-similés de manuscrits; 
il poussa jusqu'à No vi-Sad, chez les Serbes de 
Hongrie, où il rencontra le jeune Schafarik. Au 
cours de l'année 1823 il était à Prague, où il en- 
trait en rapport avec Dobrowsky et Hanka. 

A son retour il fonda la Revue bibliographique^ 
qui devint l'organe des études slaves en Russie et 
qui eut pour collaborateurs les principaux slayistes 
de l'étranger, lep Tchèque! Dobrowsky,- Jean K'oî-t 
lar, Schafarik, le Slovène Kopitar, le Serbe Vouk 
Karadjitch, les Polonais Bandtkie, Linde, Mrango- 
vius. 

Sa correspondance avec Hanka est particulière- 
ment curieuse. 

Malheureusement Keppen, en sa qualité d'Alle- 
mand originaire, était resté luthérien ; mal vu du 
clergé orthodoxe, il dut abandonner cette publi- 
cation. 

Les relations épistolaires avec les Slaves d'Occi- 
ident étaient alors fort coûteuses; les relations de 
librairie n'existaient pas. 11 était onéreux d'écrire 
une lettre, ruineux et presque impossible d'ache- 



BELATIONS ENTRE LA RUSSIE ET LES SLAVES 91 

ter un livre. Des deux cotés on travaillait isolé- 
ment sans se connaître. Parmi les Occidentaux, 
trois seulement, Dobrowsky, et plus tard le Croate 
Gaj et le Serbe Karadjitch réussirent à pénétrer 
jusqu'à Moscou. 

La Russie ne pouvait rester indéfiniment étran- 
gère au mouvement intellectuel de ses congénères 
slaves. 

Lorsque Karadjitch vint en Russie, au cours de 
l'année 1819, le généreux Mécène Roumiantsov 
lui olTrit de visiter à ses frais les pays slaves pour 
y rechercher les anciens documents, les manus- 
crits, les chroniques, etc. Cette mission n'aboutit 
pas. D'ailleurs Karadjitch n'eût été capable de la 
remplir que pour les pays serbes. D'autre part, 
l'Académie russe chargeait Vouk de lui fournir 
les nouveaux ouvrages qui paraîtraient chez les 
Slaves d'Occident. J'ignore dans quelle mesure 
cette mission fut accomplie. 

En 1826 l'Allemand russifié Keppen et l'amiral 
slavomane Schickhov élaborèrent un plan qui de- 
vait, à ce qu'on imaginait, donner les meilleurs 
résultats. 

Schichkov était devenu ministre de rinstruction 
publique. 

A la fin de l'année 1826 Keppen écrit à Ilanka 
qui était passionné pour les Russes, à Kopitar qui 
ne pouvait pas les souffrir, mais qui était un esprit 
ingénieux et érudit, pour leur annoncer que l'on 
allait fonder trois chaires de slaoisliijue à Péters- 
bourg, Moscou et Kazan. La Russie n'ayant pas 
réussi à trouver, pour ces chaires à créer, de sa- 



92 LB RANSLAVISME 

vaiits nationaux, on songeait à trois Tchèques, 
Hanka, Schafarik, Palacky. Au début, en atten- 
dant que les nouveaux titulaires eussent acquis la 
pratique de la langue russe, l'enseignement pou- 
vait être donné en allemand ou en latin. 

Ce document capital est daté du 18 novembre 
1826. 

Kopitar — qui n'aimait pas les Tchèques et se 
défiait d'eux — répondit à Keppen qu'il vaudrait 
mieux prendre des Russes, après les avoir en- 
voyés se perfectionner dans les pays slaves. En 
cela il n'avait pas tort. Sauf pour la pratique de 
la langue courante, en tout pays un étranger en- 
seigne mal. 

Nous n'avons pas la réponse de Hanka, mais 
nous avons sous les yeux une lettre de son compa- 
triote Jungmann qui nous apprend que la nouvelle 
fut, dans les pays tchèques, accueillie avec enthou- 
siasme. C'était une grande joie de penser que la 
langue tchèque se ferait entendre en Russie. 

Mais Schichkov rencontra dans le monde officiel 
des obstacles qu'il n'avait pas prévus. Des Alle- 
mands influents — il n'en manquait pas — s'ap- 
pliquaient à faire échouer ses projets. Le premier 
juin 1827 Keppen écrivait à Schafarik : « Il 
est impossible de savoir quand la question des 
chaires slaves sera résolue : peut-être bientôt, 
peut-être jamais. » 

Schichkov quitta le ministère au courant de 
l'année 1827; mais il devint président de l'Aca- 
démie russe, et, en cette qualité, il reprit sous 
uneautre forme son projet d'attirer les savants tchè- 



RELATIONS ENTRE LA RUSSIE ET LES SLAVES 



93 



ques dans sa patrie. On appelait en qualité de 
bibliothécaires Hanka, Schafank et Czelakovsky, 
l<^#«d4a^ Tchèques, -tt mav v^ 

Hanka devait être chargé d'un Dictionnaire com- 
paratif des langues slaves. 

Nous retrouvons dans la correspondance du 
poète Czelakovsky l'écho de ces négociations. 
Czelakovsky acceptait à son cœur défendant, pour 
assurer son existence. 

Hanka et Schafarik devaient avoir le septième 
tchine (rang équivalent au grade de lieutenant- 
colonel). 

En Russie, on se réjouissait déjà de voir arriver 
les Ujpiis Tchèques. st i- .' - 

En ce temps-là un si lointain voyage n'était pas 
une petite affaire . Le choléra sévissait en Europe. 
Czelakovsky et Schafarik étaient retenus par des 
intérêts de famille et réclamaient sans cesse de 
nouveaux délais. Hanka hésitait. 

L'Académie dut finalement renoncer à faire 
venir les bibliothécaires espérés. 

Puisque décidément les étrangers se refusaient 
à venir en Russie, la Russie devait aller à eux. Les 
savants russes ne mancjuaient pas des ressources 
nécessaires et ils avaient l'habitude des longs 
voyages, d'ailleurs plus confortables à l'étranger 
que dans l'intérieur de l'Empire. Parmi les pre- 
miers missionnaires, je rappellerai seulement les 
noms de Preiss, de Bodiansky, de Sreznovsky, de 
Grigorovitch. Je les ai tous connus, excepté Preiss 
qui mourut fort jeune. C'étaient de sérieux éru- 
dits, très dignes de défricher le champ confié à 



/ 



94 LE I>ANSLAVISMB 

leur activité. Ils occupèrent les premières chaires 
de slavistique à Kharkov, à Moscou et à Kazan. 
Plus tard, l'enseignement nouveau fut appliqué à 
touteslesuniversités russes. Pogodine lui aussi visita 
les Slaves occidentaux et ceux du Danube et 
appela sur eux (en 1839 et 1842) l'attention du 
ministre de l'Instruction publique, qui était alors 
le comte Ouvarov. Ce qu'il lui demandait, c'était 
dans une certaine mesure la réalisation du pro- 
gramme de Kollar — que nous exposerons tout à 
l'heure — sur la mutualité ou la solidarité slave. 

La sympathie que Pogodine manifestait aux 
Slaves n'était pas absolument désintéressée ; elle 
avait des arrière-pensées politiques, et co pansla- 
visme-là, c'était le seul dont on eût la notion 
dans l'Europe orientale. On s'en défiait, et cette 
défiance était soigneusement entretenue par ceux 
qui avaient intérêt à dénigrer les Russes ou à ex- 
ploiter les Slaves ; les Allemands, les Magyars, les 
Polonais, en lutte constante contre ceux qu'ils 
appelaient les Moscovites, entretenaient naturelle- 
ment ces préjugés. 

Pogodine recommandait cependant de ménager 
les Polonais, pour empêcher qu'ils ne fussent 
altirés par la Prusse. Il rêvait de voir publier à 
Varsovie une revue panslave rédigée dans les 
diverses langues; il voulait instituer à Leipzig une 
librairie russe pour les pays slaves. Notons en 
passant ce choix de Leipzig. Cette ville est le grand 
marché de la librairie allemande. Elle l'est, hélas! 
de la librairie slave. ïl semblerait beaucoup plus 
naturel que ce marché fût établi à Prague. Depuis 



RELATIONS ENTilE LA RUSSIE ET LES SLAVES 95 

un siècle d'agitations panslavistes sous diverses 
formes, les Slaves n'ont pas encore eu le temps 
d'y songer. 

D'autre part — c'est toujours Pogodine qui 
parle — des pédagogues et des savants slaves de- 
vaient être appelés en Russie. Pogodine ne son- 
geait pour le moment qu'au slavisme ou au pan- 
slavisme littéraire. Le reste, disait-il, viendra plus 
tard, si Dieu le veut. 

Pogodine était un panslaviste politique. Il était 
aussi un slavianophile ou slavophile. On a volon- 
tiers, en 0';cident, confondu les deux nuances. En 
réalité, les slavophiles étaient avant tout des enne- 
mis déclarés de l'influence occidentale, des doc- 
trines religieuses de l'Occident — catholicisme ou 
protestantisme. Ils représentent un idéal politique 
et religieux qu'il serait intéressant d'étudier à part, 
mais dont nous n'avons point à nous occuper 
ici 1. 

Ce qui les distingue notamment, c'est leur pas- 
sion pour l'orthodoxie, dans laquelle ils veulent 
voir la religion nécessaire du monde slave. 

Quelques-uns de ces slavophiles ont joué leur 
rôle dans l'histoire des idées panslavistes. Tel est, 
par exemple, le poète Khomiakov (1804-1860). 
Certains de ses poèmes sont devenus populaires 
dans tous les pays slaves. Je ne citerai ici que 
deux fragments de «es œuvres. 



i. Voir ce que j'ai dit n.igiU'ro sur co sujet h. propos (l(! 
l't'i rivain augluis Uixon. Le Monde slave (2" édit., pp. Sii'J 
et suiy.). 



96 VS PANSLAVISME 

La fraternité slave. 

« Ne t'enorgueillis pas devant Belgrade, Prague, 
ô reine des pays tchèques! Ne l'enorgueillis pas 
devant Prague, Moscou aux coupoles dorées! 

« Souvenons-nous que nous sommes frères, en- 
fants d'une mère unique. Aux frères les embrasse- 
ments fraternels, la poitrine contre la poitrine, la 
main dans la main ! 

« Qu'il ne s'enorgueillisse pas de la force de son 
bras, celui qui a tenu bon dans le combat. Qu'il ne 
soit pas honteux celui qui, dans une longue lutte, 
a succombé sous la rigueur du destin ! 

« Le temps de l'épreuve est dur, mais celui qui 
est tombé se relèvera. Il y a beaucoup de miséri- 
corde chez Dieu. Sans bornes est son amour. 

« La brume funèbre se dissipera. Attendu depuis 
longtemps, le beau jour luira enfin; les frères 
seront réunis. 

« Tous seront grands, tous libres! Contre l'ennemi 
marcheront leurs rangs victorieux, tous pleins 
d'une pensée noble, forts d'une foi unique. » 

Le dernier vers est peut-être un écho de la thèse 
religieuse des slavophiles. La foi unique dont rêve 
Khomiakov, c'est l'orthodoxie. 



Les aigles slaves. 

« Tu as établi bien haut ton nid, aigle des Slaves 
du Nord. Tu as étendu largement tes ailes. Tu t'es 
élevé bien haut dans les cicux. Vole! Mais dans la 



RELATIONS ENTUE LA RUSSIE ET LES SLAVES 97 

mer azurée de lumière où ta poitrine respire la 
force et brûle de l'ivresse de la liberté, n'oublie 
pas tes jeunes frères. 

;< Vers les plaines du Midi, vers le lointain Occi 
dent, regarde! Ils sont nombreux là où murmure 
le Danube, là où les Alpes cachent leurs sommets 
dans les nuages, dans les cols des rochers, dans 
les ombres des Karpathes, dans les forêts pro- 
fondes des Balkans, dans les filets des perfides 
Teutons. Ils attendent, les frères enchaînés, le 
moment où ils entendront ton appel, le moment 
où tes larges ailes s'étendront sur leur faible 
tète. 

« Oh ! souviens-toi d'eux, aigle du Nord. Envoie- 
leur ton salut retentissant. Que dans la nuit de 
l'esclavage la lumière de la liberté vienne les 
consoler! Nourris-les de la force morale I Nourris- 
les de l'espéranoe des jours meilleurs! 

« Ces cœurs glacés où coule ton sang, réchauffe- 
les de ton brûlant amour. Leur heure viendra : 
leurs ailes seront plus fortes; leurs jeunes ongles 
croîtront. Les aigles pousseront leur cri et les 
chaînes que la violence leur impose, ils les brise- 
ront avec un bec de fer. » 

Deux fois, depuis moins d'un demi-sicclc, l'aigle 
du Nord a répondu à ces appels des slavophiles. 
Deux fois il s'est heurté à l'aigle noir des Teu- 
tons. La première fois, après la campagni; dij)I()- 
inaliquo, c'a été l'intcrveillion austro-allcinaudo 
([ui, par le traité de Berlin, a ravi à la Russie les 
fruits de si victoire; la seconde fois, c'est dans la 



98 LE PANSLAVISME 

guerre actuelle, où l'aigle noir a couvert de ses 
ailes les provinces de la Serbie et de la Pologne. 

Mors et vita hello 
Conflixere mirando. 

Liitte tragique où se joue ia liberté même de 
l'Europe et où l'aigle noir doit lîuir par suc- 
comber I 

Je viens de citer Khomiakov. Il est en quelque 
sorte le poète classique du panslavisme. 11 est un 
autre poète que l'on cite bien souvent à côté de lui : 
c'est Pouchkine. A vrai dire, Pouchkine, élève 
de notre xviir siècle, de Voltaire et de Piron, 
n'entendait pas grand'chosc en matière slave. 
Il s'est lourdement laissé abuser par Mérimée, 
dont il a traduit en vers quelques-uns des pré- 
tendus chants delà Guzia. Il n'a été amené à dire 
son mot sur les Slaves qu'à propos des événements 
de Pologne. 

La Révolution polonaise de 1830 avait suscité de 
vives sympathies en Occident, en France notam- 
ment. La Russie de Nicolas était vivement atta- 
quée, notamment dans notre Parlement. A ces 
attaques Pouchkine répondit par une pièce célèbre. 
Aux Détracteurs de la Russie. Je l'ai traduite en 
entier dans ma Littérature russe (p. 384). Je n'en 
cite que les vers qui intéressent notre sujet : 

« Pourquoi tout ce bruit, orateurs populaires? 
Pourquoi menacez-vous la Russie d'anathème? 
Qu'est-ce qui vous agite "^ Les troubles de Js. 
Lithuanie? Halte ! C'est une querelle des Slaves 
entre eux, une vieille querelle de famille déjà ré- 



RELATIONS ENTKE LA RUSSIE ET LES SLAVES 99 

glée par le destin, une question que vous ne sau- 
riez résoudre. 

« Il y aîongtemps déjà que ces peuples luttent; 
plus d'une lois, sous la tempête, leur parti ou le 
nôtre a dû s'incliner. Qui sortira vainqueur de 
cette lutte inégale? Le Polonais présomptueux ou 
le Russe lidèle? Les ruisseaux slaves iront-ils se 
fondre dans la mer russe, ou. cette ruer se dessé- 
chera-t-elle? Voilà la question. » 

On a souvent cité ces vers, en les appliquant à 
tout l'ensemble des peuples slaves, mais c'était 
une erreur. Il n'est question ici que de la que- 
relle des Russes et des Polonais. Nous voulons 
espérer que cette querelle est aujourd'hui com- 
plètement éteinte et que les deux nations compren- 
dront désormais l'intérêt majeur qu'ils ont à vivre 
réconciliés contre l'ennemi commun, l'Allemand, 
contre celui dont le proverbe polonais dit : « Tant 
que le monde sera monde, l'Allemand ne sera pas 
le frère du Polonais. » 

Je reviens à l'histoire des chaires slaves. Elles 
ont été successivement introduites aux Universités 
de Moscou, Pétrograd, Kazan, Kiew, Odessa, Var- 
sovie. Celle de Varsovie aurait eu plus de crédit, si 
la Russie, obéissant à une poIiti(iue vraiment slavo- 
phile, ne s'était pas, durant de longues années 
imaginé de vouloir russifier la Pologne. N'insiston 
pas sur ce sujet douloureux. 

Dans l'Empire d'Aulriche-IIongrie, cet enseigne- 
ment figure dans toutes les Universités, sauf celles 
d'Inspruck et de Kolosvar. Il est rei)résenlé à celles 
de Belgrade, pour la Serbie, et do Sofia, pour 1 



100 BB PANSLAVISME 

Bulgarie. Il figure, en Allemagne, à Berlin, à Brcs- 
lau, à Leipzig et à Munich ; en Angleterre, à 
Oxford. Nous verrons plus loin dans quelles circohs- 
tances la slavistique a été introduite à Paris et quel 
rôle la chaire française a joué par rapport au sojet 
qui nous occupe. 



CHAPITRE X 
LA FRANCE ET LE PANSLAVISME 



La Chaire du Collège de France. — Véritables raisons de 
l'établissement de cette chaire. — Mickiewicz et le pansla- 
visme. — Cyprien Robert. — iJiichinski et Henri Martin. 
— Un pluriel pour un singulier. — Le vrai titre de la 
chaire. — Un mot de M. Batbie. 



Ce ne fut point le désir de mieux connaître les 
peuples slaves — alors complètement ignorés — qui, 
vers 1840, fit créer la chaire de littérature slave au 
Collège de France. Ce fut simplement celui d'as- 
surer une situation honorable à un grand poète 
qui était considéré comme le porte-voix de la 
cause polonaise, sous le règne de Louis-Philippe. 
Ce poète, c'était Adam Mickiewicz. 

Celui qui prit la première initiative des dé- 
marches, ce fut Paul Foucher, publiciste et auteur 
dramatique — bien oublié aujourd'hui — dont la 
sœur était la femme de Victor Hugo. Il avait 
épousé une Polonaise qui était la cousine de 
M™* Mickiewicz. 

Ainsi les alTaires de famille jouent leur rôle 
Jans les choses les plus graves de ce monde. 
C'était donc en vue de la Pologne et uniquement 
d'elle — et pour des raisons d'ordre intime — que 

8. 



102 LE PANSLAVISME 

Foucher prit cette initiative. « La chaire à laquelle 
on vous appelle, écrivait-il le 11 avril 1840, à Mic- 
kiewicz, a un caractère politique. On veut créer un 
centre au moins littéraire à la nationalité polo- 
naise dans l'exil. » 

L'exposé des motifs présenté par Cousin, à la 
Chambre des députés, était un tissu d'erreurs et 
d'inepties. Il déclarait par exemple que le polonais 
était le plus parlé des idiomes slaves — au détri- 
ment de la langue russe réduite au second rang — 
ce qui était absurde. 

Il n'évaluait le nombre des Slaves balkaniques 
qu'à deux millions. Il ignorait le développement 
romantique de la littérature russe.^ La discussion 
à la Chambre fut pitoyable. Néanmoins la fonda- 
tion nouvelle eut un grand retentissement dans les 
pays slaves. Son titre même semblait une réclame 
pour l'idée panslaviste : Chaire de langue et de 
littérature slave — au singulier. — Mickievvicz ne 
songea point à protester contre ce titre antiscien- 
tifique. Il n'eut d'ailleurs pas l'idée d'exposer à 
son public où vivaient les peuples slaves, quel était 
leur nombre, quels étaient leurs traits distinctifs. 
Dans sa première leçon, il semble même se ratta- 
cher à l'idée d'un panslavisme assez vague. 

« Un long séjour dans les îpays slaves, les sym- 
pathies que j'y ai rencontrées, les souvenirs qui 
sont gravés dans ma mémoire m'ont donné de 
sentir Vunité de notre race plus que je n'aurais pu 
le faire par la seule étude et le raisonnement théo- 
rique : les causes de nos divisions passées, les 
moyens d'arriver à notre réunion future n'ont 



LA FnWTE ET LE PANSLAVISME 103 

jamais cesse de nie préoccuper ». Comme on le 
voit par cette citation, Mickiewicz ne songe nulle- 
ment à exclure les Russes de la race slave, comme 
devaient le faire plus tard certains de ses compa- 
triotes. 

Et il termine ainsi sa première leçon : 

« La littérature est un champ où tous les peuples 
slaves apportent les fruits de leur activité morale 
et intellectuelle, où ils se rencontrent sans se 
refouler et sans se haïr. Plaise à Dieu que cette 
rencontre pacifi(|ue, sur ce noble champ, soit 
l'emblème de leur réunion future sur un autre 
terrain. » 

A la fin de la neuvième leçon, à propos de la 
légende des trois frères C/.ech, Lech et Rous, dont 
j'ai parlé plus haut, il s'exprimait ainsi : 

« L'idée du Panslavisme, ou unité slave, n'a com- 
mencé à poindre que dans les siècles derniers ; 
elle est le fruit de travaux scientifiques ou litté- 
raires, mais, pour arriver à réaliser un jour cette 
unité, je ne crois pas qu'on ait pris les moyens les 
plus propres, les voies les plus droites. Les savants 
invoquent toujours la communauté de race, oubliant 
que ce sont les institutions religieuses et politiques 
qui ont créé les séparations qu'ils voudraient 
anéantir et qu'il est impossible de détruire tout le 
passé d'une nation pour le ramener à son origine 
physique. C'est ainsi, qu'au derniersiècle, on atentô 
de réunir les Allemands autour d'une seule idée : 
Teuloma, en leur rappelant leur patriarche fabu- 
leux. Toute la tentative avorta et fut bientôt aban- 
donnée des plus chauds partisans de l'unité 



104 LE» PANSLAVISME 

allemande. (Que dirait Mickiewicz, s'il vivait au- 
jourd'hui ?) 

« D'autres savants ont entrevu la possibilité de 
l'unité future des Slaves dans l'adoption de cer- 
taine forme gouvernementale. Cependant quel gou- 
vernement a jamais eu assez de force pour réunir 
et relier ensemble des nationalités différentes ? 
L'Empire romain qui, certes, fut l'idéal de la puis- 
sance matérielle, a imposé sa forme politique à 
plusieurs peuples de l'Occident; mais cette forme 
morte, ce lien sans vie, il a suffi pour le briser du 
premier coup porté par l'invasion des Barbares. 
On doit donc renoncer à l'espoir de grouper les 
peuples slaves autour de telle ou telle forme gou- 
vernementale, autour d'une idée purement phy- 
sique de sang et de race ; ce qu'il faut, c'est une 
idée commune, vaste, immense, une idée qui ren- 
ferme en elle tout le passé et aussi tout l'avenir de 
ces peuples. » (Leçon du 26 janvier 1841.) 

Mickiewicz use et abuse du mot slave, peuple 
slave, sans qu'on puisse tirer de cet abus des con- 
séquences. Ainsi, à la fin de son premier volume, 
on trouve cette conclusion inattendue : 

«... Tout ce qui se fera maintenant de grand, 
de beau, dans le pays, fera la gloire de la noblesse 
polonaise, et de môme on pourra accuser cette 
noblesse de toutes les fautes et de tous les mal- 
heurs du peuple slave ». Voilà donc le peuple slave 
identifié aux Polonais I 

Le poète considère les peuples slaves comme 
solidaires les uns des autres. Ainsi il s'étonne 
(Leçon du 25 mai 1841), que la Pologne et la 



LA FRANCE ET lE PANSLAVISME 105 

Bohême aient vu, avec indifférence, la tyrannie 
et les excès divan le Terrible. 

« Les peuples slaves voisins de la Russie, tels 
que la Pologne et la Bohême (la Bohème n'est pas 
si voisine de la Russie ; elle l'est pour le moins 
autant de la France), étaient témoins impassibles 
des cruautés du souverain moscovite, sans rien 
tenter pour soustraire la Russie à cette oppres- 
sion ». La Pologne cela se comprendrait encore. 
Mais la Bohême ! 

Mickiewicz ne se rend pas compte que la 
Bohême, fort éloignée de la Russie, n'avait pas 
plus d'intérêts communs avec sa politique inté- 
rieure, que nous n'en avons nous-mêmes avec la 
Suède et le Portugal. 

Dans sa leçon d'ouverture de l'année 1841 
(14 décembre), le poète fait allusion au malaise 
dont souffre la race slave — et ce malaise est loin 
d'être guéri à l'heure où j'écris ces lignes — et il 
n'ose en proposer ni l'explication ni le moyen de le 
guérir. 

« Tous les pays slaves, en ce moment, sont 
dans une attente solennelle. Tout le monde attend 
une idée générale, une idée nouvelle. Quelle sera 
cette idée ? La race slave sera-t-elle entraînée vers 
la Russie par la conquête ? Ou bien les Polonais 
réussiront-ils à l'enchaîner dans leur marche aven- 
tureuse à la recherche de cet avenir que les Russes 
appellent un rêve, que les Bohèmes nomment une 
utopie et qui n'est qu'un idéal? Fera-t-on des 
deux côtés quelques concessions? Trouvera-t-on 
une formule qui puisse satisfaire les âmes, les 



106 LB PANSLAVISME 

intérêts et les tendances de tous les peuples ? 
Comme Slave et comme témoin des mouvements 
qui agitent l'esprit ^et les cœurs des peuples de 
l'Occident, je me sens attiré par une force irrésis- 
tible vers cette grave question. » 

Naturellement, cette grave question, Mickie- 
wicz ne devait pas la résoudre. Il s'abîma dans 
les doctrines fuligineuses du Messianisme, et son 
enseignement dut être supprimé i. 

Son successeur, Cyprien Robert, était un autodi- 
dacte dépourvu de critique, qui d'ailleurs avait beau- 
coup vu et beaucoup observé. Dans une brochure 
publiée en 1847 à Leipzig, intitulée les Deux Pansla- 
vismes, il expliquait qu'il fallait distinguer les 
aspirations des Slaves d'Occident des visées per- 
sonnelles de la Russie, avec lesquelles, à cette 
époque, on les confondait très souvent. Il avait 
raison. Mais aujourd'hui, en présence des appétits 
farouches, des ambitions illimitées du Deiitsch- 
tum, il n'y a plus lieu d'établir ces distinctions. 
Ce qu'il nous faut — comme je l'expliquerai plus 
loin — c'est une vaste fédération slave, appuyée 
d'un côté sur la France, de l'autre sur la Russie. 
Dans son ouvrage intitulé le Monde slave, son pré- 
sent, son passé et son avenir (2 vol. Paris, Pessard, 
1852), Robert consacre un chapitre au pansla- 
visme. 

1. Voir pour l'analyse des idées de Mickiewicz mon volume 
Russes et Slaves (2'= série, Paris, Hachette, 1896). Les curieux 
pourront consulter les Slaves, cours professé au Collège de 
France (5 vol. in-S») et notamment les deux derniers 
volumes. Je n'ai encore rencontré personne qui ait eu le 
courage de les lire. 



LA FRANCE ET LE PANSLAVISME 107 

On y trouve des idées qu'il est encore intéres- 
sant de méditer aujourd'hui. 

« L'idée qui sert de base au panslavisme n'est 
point nouvelle, dit Cyprien Robert (tome I,p. 107). 
Les anciens Grecs étaient panhelléniques, quoique 
divisés en plusieurs républiques rivales. » 

L'auteur est bien obligé de reconnaître qu'il y a 
entre les langues slaves de bien autres différences 
qu'entre les anciens dialectes grecs. Il n'y a qu'un 
seul lexique grec; il y a autant de dictionnaires 
slaves qu'il y a de langues, et beaucoup de vocables 
ne sont intelligibles que pour une seule nation. 

« Le seul panslavisme politique qu'indique la 
nature, dit encore Cyprien Robert, c'est avant tout 
l'aiïranchisscment des quatre nationalités slaves i, 
et, comme une de ces nationalités (la Russie), jouit 
déjà de son gouvernement propre et indigène, il 
s'agit de faire obtenir aux trois autres le même 
avantage. Voilà le but définitif de tous les pansla- 
vistes sincères. Ils se proposent d'organiser une 
sorte d'assurance mutuelle, une ligue tacite, mais 
effective pour l'émancipation. Le panslavisme des 
patriotes est sans doute loin de se montrer aussi 
affermi dans sa marche que le [lanslavisme des sa- 
vants. La raison de l'infériorité du premier est toute 
simple : la police le persécute et travaille partout 
à le dissoudre, pendant qu'elle tolère l'autre... » 

Cyprien Robert cite un discours du député alle- 
mand Ileckcr, à la Chambre badoise, discours pro- 
noncé au cours de l'année 1846. Le député annon- 

1. Russe, polonaise, tchèque et serbe. A ce raoraent-là on 
ignore encore l'existence des Bulgares. 



108 LE PANSLAVISME 

çait qu'une catastrophe menaçait l'Allemagne. 
« Regardez, disait-il, le progrès des littératures 
slaves, et comme s'y développe la conscience na- 
tionale. Allez écouter les leçons de la chaire slave 
de Paris; prêtez l'oreille à ce que disent les Slaves 
au sein même de l'Allemagne ; lisez le testament 
de Pierre le Grand * ; tout pronostique à notre 
patrie allemande une des crises les plus graves 
qu'elle ait jamais eu à subir. Parcourez la Bo- 
hême, la Hongrie 2, la Croatie, partout où un 
Slave a son foyer, dans la hutte enfumée du plus 
misérable serf, vous trouvez appendu le portrait 
du tsar. A votre question : « De qui est ce por- 
« trait? » on vous répond : « C'est le portrait du 
(( petit père, du maître qui doit réunir un jour 
« toute notre race en un seul corps 3. » Le jour où' 
cette réunion s'accomplira, je vous le demande, 
Messieurs, comment serons=nous en état d'opposer 
une force de résistance égale à la force d'attaque 
des Slaves? Qui nous assurera que leurs dévasta- 
tions ne surpasseront pas celle des Mongols? Le 
panslavisme grandit si rapidement qu'on peut 
craindre de le voir prendre bientôt dans le monde le 
rôle dominateur enlevé aux Romains et à la race 
germanique^. » 

1. Ce testament est aussi apocryphe que celui d'Alexandre 
le Grand, dont nous avons parlé plus haut (chap. IV). 

2. La Hongrie n'est pas un pays slave, du moins en ce qui 
concerne la population dominante, les Magyars. 

3. Tout ceci est faux bien entendu. Mais ces mensonges 
intéressés trouvaient alors grand crédit non seulement en 
Allemagne, mais en France. 

4. Karl Ilecker (1811-1881), après avoir essayé de proclamer 
la République dut quitter son pays et émigrer en Amérique. 



LA FRANCE ET LE PANSLAVISME 109 

Cypricii Robert avoue qu'il y a dans ces propos 
quelques exagérations. Et, comme il a été élevé à 
l'école d<3 l'émigration polonaise, il y voit une 
preuve des tristes pressentiments et des remords 
qui poursuivent l'Allemagne pour le démembre- 
ment de la Pologne. Il s'imagine que le cours des 
événements amènera prochainement la Confédé- 
ration germanique à protester à main armée 
contre les envahissements de la Russie ; mais il 
considère que la Prusse luthérienne et l'Autriche 
catholique seront impuissantes à s'unir contre la 
Russie schismatique. Tout ce chapitre est à lire, 
pour se faire une idée des fantaisies et des erreurs 
dont vivaient nos pères. Le métier de prophète en 
politique est décidément un bien mauvais métier. 

Cyprien Robert répudie et condamne le pansla- 
visme tsarien. Mais il n'hésite pas à se prononcer 
en faveur du panslavisme fédéral. C'est précisé- 
ment celui que je rêve eu ce moment. 

Encore une citation : 

« Etrangère aux questions slaves, la presse 
française reproduit aveuglément ce que lui envoie 
sur ces questions la presse d'outre-Rhin, et les 
idées les plus fausses s'emparent ainsi des 
esprits. » 

Ce tfétait pas seulement la presse d'outre-Rhin 
qui faussait les idées. Ce qui les faussait égale- 
ment, c'étaient les inlluences de l'émigration polo- 
naise et des peuples hostiles aux Slaves, notam- 
ment des Magyars, qui avaient alors quelque 
crédit chez nous. 

Ces influences s'exercent chez nous par des 



110 LE PANSLAVISME 

moyens qu'on ne soupçonne pas toujours. J'en 
voudrais citer un récent et curieux exemple. La 
veille de la guerre, je faisais à la Société de Psy- 
chologie une conférence sur la psychologie des 
peuples slaves. Je reçus une lettre fort courtoise 
d'une revue de politique étrangère dont j'ai 
oublié le nom, revue qui s'offrait, moyennant des 
honoraires fort convenables, à publier le texte de 
ma conférence. J'acceptai et envoyai mon manus- 
crit. J'avais expose les griefs et les rancunes de 
chacune des nations slaves, notamment ceux des 
Slovaques contre les Magyars. On me renvoya le 
manuscrit, avec une lettre fort courtoise où l'on 
me déclarait que la revue en question étant faite 
avec de l'argent fourni par Budapest, on ne pou- 
vait publier des vérités désagréables sur le compte 
de la politique hongroise. Les Magyars, eux aussi, 
avaient chez nous leurs fonds des reptiles. Et com- 
bien de fois, ces reptiles, je les ai vus se glisser . 
dans des organes que je ne veux pas nommer 
aujourd'hui. 

Le successeur de Cyprien Robert, Alexandre 
Ghodzko (de 1857 à 1883), se renferma prudem- 
ment dans la pratique des textes et des questions 
grammaticales. Tandis qu'il vaquait modestement 
à ses utiles fonctions, sa chaire devint le prétexte 
de manifestations antipanslavistes qu'il est néces- 
saire de rappeler ici en peu de mots. 

Après l'insurrection malheureuse de 1863, les 
Polonais étaient chez nous en grand crédit. Ils rê- 
vaient de la revanche et estimaient que tous les 
moyens étaient bous pour y arriver. L'un d'entre 



LA FRANCE ET LE PANSLAVISME 111 

eux, appelé Duchinski, avait imaginé ce qu'on 
pourrait appeler la revanche ethnographique. Dans 
des livres fort indigestes, il s'efforçait de démon- 
trer que les Russes, ou mieux les Moscovites, 
n'étaient pas des Indo-Européens, par suite des 
Slaves, mais des Touraniens; autrement dit qu'ils 
n'avaient rien à voir avec les Slaves, ou même 
avec l'Europe. L'Europe n'avait qu'à les éliminer; 
la Pologne redevenait une grande puissance, et l'é- 
quilibre du monde était sauvé. En 180i, il publia 
à Paris un volume, d'ailleurs illisible, sous ce titre 
pompeux : Nécessité de réformes dans l'exposition 
de Vhistoire des peuples ary as-européens et tourans, 
particulièrement des Slaves et des Moscovites. Très 
remuant, comme tous les illuminés et les mysti- 
ques, il colportait sa doctrine dans les sociétés sa- 
vantes et chez les publicistes qui voulaient bien 
l'accueillir, et, comme nous étions fort ignorants et 
très polonophiles, on le laissait parler. Il fît la 
conquête d'Henri Martin, qui publia sous son 
influence un gros volume bien oublié aujourd'hui, 
la Russie et l'Europe (février 18G6), et qui soutint 
ses doctrines dans le Siècle. Il mit la main sur un 
journaliste bien oublié aujourd'hui qui, sous ce 
titre extraordinaire, Un pluriel pour un singulier 
et le panslavisme est détruit dans son principe, 
adressa à la Chambre une pétition pour faire 
modifier le titre de la chaire du Collège de 
France. Ce titre était dangereux. En le modifiant 
on assurait le salut de la France. La pétition obtint 
gain de cause. Le titre de la chaire devint Chaire 
de langues et de littératures d'origine slave, ce qui 



112 LE PANSLAVISME 

n'était pas très scientifique. Depuis quelques an- 
nées elle porte la dénomination qu'elle aurait tou- 
jours dû porter : Chairede langues et de littéra- 
tures slaves. Voilà à quel jeu byzantin se divertis- 
sait, à la veille de 1870, une Assemblée qui voyait 
des périls sur le Danube ou sur l'Oder, mais qui 
ne soupçonnait pas ceux qui nous menaçaient sur 
le Rhin et sur les Vosges *. Pour avoir refusé 
de m'associer à ces manifestations enfantines, je 
fus dénoncé comme panslaviste, autrement dit 
comme agent moscovite. Au lendemain de la 
guerre, Henri Martin, qui était avant tout un pa- 
triote, reconnut qu'il avait fait fausse route. Mais 
comme l'Europe aurait changé de face si, au lieu 
d'une Russie neutre, ou plutôt hostile, nous avions 
eu, en 1870, l'alliance russe contre l'Allemagne! 
Qu'on se rappelle le télégramme du vieux Guil- 
laume à son ami l'empereur Alexandre : « Après 
Dieu, c'est à Votre Majesté que je dois ma victoire. » 
Le professeur qui occupe depuis plus de trente 
ans la chaire du Collège n'a cessé d'appeler l'at- 
tention de ses compatriotes sur la nécessité d'étu- 
dier les peuples slaves, de se rapprocher d'eux, et 
sur les avantages qu'elle pourrait retirer de leur 
union. 11 n'a cessé de dire que le danger était sur 
le Rhin, sur la Meuse, et non pas sur la Neva. 
Les derniers événements ne lui ont donné que 
trop cruellement raison. 
Hélas ! même après 1870, nos malheurs n'avaient 

1. Certains compatriotes de Duchinski firent célébrer à 
Cracovie une messe d'actions de grâces pour remercier la 
ciel d'avoir donné un tel génie à la Pologne. 



LA FRANCE ET LE PANSLAVISME 113 

jvas complètement éclairé tous nos hommes poli- 
tiques. Certains d'entre eux vivaient de vieilles 
formules. Pour l'histoire de notre ignorance natio- 
nale, qu'on me permette de renvoyer une fois 
pour toutes à mes Souvenirs d'un slavophile ^ ; mais 
dans ces souvenirs j'ai oublié de raconter mes 
débuis dans l'enseignement à l'Ecole des langues 
orientales. C'était en 1873; l'administrateur de 
l'Ecole, M. Scheffer, m'avait demandé d'y faire un 
cours de langue serbe etavait obtenu pour moi une 
généreuse subvention de 1.500 francs. J'étais depuis 
cinq ans docteur es lettres, et, pour me consacrer 
entièrement à mes études, j'avais refusé une situa- 
tion lucrative en province. Scheffer estima que je 
devais aller remercier le gouvernement de sa gé- 
nérosité et m'obligea à demander une audience au 
ministre de l'Instruction publique, feu Batbie, éco- 
nomiste distingué qui, sous la République, préten- 
dait organiser le gouvernement de combat, en 
faveur de la royauté. Il m'accueillit avec bienveil- 
lance, me fit les compliments obligatoires, et ter- 
mina par ces paroles : « Surtout n'enseignez pas 
le panslavisme! » Le panslavisme à propos d'un 
cours de grammaire serbe I Je fis semblant de 
comprendre et ne répliquai rien. 

Ainsi, môme après 1870, nos hommes d'Etat 
répétaient encore des formules que leur avaient 
serinées sous l'Empire des étrangers ignorants de 
nos intérêts et des intérêts de l'Europe. Ah ! l'Al- 
lemagne peut se vanter» d'avoir été bien servie 
chez nous I 

1. Paris, llacholle (190G). 



CHAPITRE XI 
LES TCHÈQUES ET LE PANSLAVISME SCIENTIFIQUE 



L'abbé bobrowsky. — Hanka. — Czelakovsky.— Schafarik. — 
Ilavliczek. — Le slavisme chez les Illyrieiis et les Polonais. 



Dans un chapitre précédent nous avons été 
amené à parler des rapports scientifiques du 
monde russe avec les Tchèques. Les Tchèques ont 
élé dès la fin du xvin' siècle les véritables pré- 
curseurs du panslavisme scientifique et — par 
contre-coup — ils ont collaboré inconsciemment 
à l'œuvre du panslavisme politique. 

Le premier apôtre de celte science nouvelle est 
un prêtre catholique, l'abbé Dobrowsky (1753- 
1828). C'était un bon Autrichien, un fidèle sujet du 
Kaiser, qui écrivit la plus grande partie de ses tra- 
vaux en allemand. Dépassant de beaucoup les 
cadres de l'histoire de la Bohême et de la Moravie, 
il aborda dès l'année 1786 la question de l'origine 
de la race slave, de la formation des langues 
slaves, entreprit en 1792, sur l'initiative de la 
Société des Sciences de Prague, un voyage en 
Suède et en Russie dont il publia le compte rendu 
dans les Mémoires que celte Société rédigeait alors 
en allemand. Il collaborait en môme temps au 



LES TCHÈQUES ET LE PANSLAVISME SCIENTIFIQUE 115 

recueil que son compatriote et confrère Vacslav 
Durych faisait paraître sous ce titre : Bibliotheca 
slavica cnUiquissIma dialecli commuais et ecclesias- 
tica luiiversœ Slavorum gentis (Vienne 1798). Il écri- 
vait une Vie des Apôtres slaves Cyrille et Méthode 
(1823). Ce travail traduit en russe par Pogodine en 
1825, était en qucl]ue sorte la clef de voûte des 
études panslaves de philologie et d'histoire reli- 
gieuse. D'antre part, dès 1806, il avait publié un 
recueil en allemand intiUilé Slavin, Message de 
B oh'^mc d tous les peuples slaves, om Contribution 
la connaissance de la langue slave dans tous les 
dudrcles. Remarquez qu'on croit alors à l'unité de 
la langue slave. Ce recueil, d'ailleurs, ne put être 
continué, faute d'abonnés. 

Dobrowsky ne se découragea pas et donna, en 
1831 — toujours en allemand, bien entendu — un 
projet d'Ftymologie générale des langues slaves et, 
la même année, un nouveau périodique Slovanka 
(La Slave), recueil pour l'étude de'l'ancienne et de 
la nouvelle littérature slave, de la science des divers 
dialectes, de Vhxsloire et des antiquités et enfin en 
1822, il fit paraître le grand ouvrage Institutioneslin- 
guse slavicœ dialecti veteris. C'était la première 
grammaire scientifique de celte langue slavonne 
qui est — avec diverses variantes — la langue 
de l'Eglise et de la littérature du moyen àcro dans 
les pays orthodoxes, Russie, Bulgarie-, Sorbie et 
même Roumanie. L'ouvra^'o niar(juait un(; date 
importante dans l'histoire des pays orthodoxes 
et nous avons vu plus haut le succès qu'il obtint 
en Russie. 



116 LE PANSLAVISME 

L'auteur fut en rapport avec ScI\ich\ov, Keppen, 
Roumiantsov, Vostokov. L'Académie russe l'admit 
au nombre de ses correspondants. Dobrowsky 
devançait de beaucoup son époque. Il rêvait de 
voir les Slaves arriver à l'unité linguistique et 
même à l'unité politique. Ce rêve était aussi celui 
de Jungmann (1773-1847), le lexicographe de la 
langue tchèque. Le rôle que la Russie avait joué 
dans la chute de Napoléon exaltait le patriotisme 
slave en Bohême. Jungmann rêvait de la langue 
russe comme idiome panslave et de l'union 
future du monde slave sous la protection de la 
Russie. VacslavHanka (1791-1861), comme beaucoup 
de ses compatriotes, eut l'occasion de rencontrer les 
Russes quand ils passèrent en Bohême et de s'ini- 
tier à leur langue. Il avait d'autre part étudié le 
serbo-croate auprès de soldats de régiments illy- 
riens. Bibliothécaire du Musée de Prague, il eut 
l'occasion d'y mettre en ordre les manuscrits 
slaves et d'entrer en rapports personnels, ou en 
correspondance avec les savants slaves ou russes 
qui venaient visiter Prague ou qui s'adressaient à 
lui par écrit. Nous avons vu plus haut quels efforts 
on avait faits pour l'attirer en Russie. 11 faisait les 
honneurs de la ville de Prague et de ses collections 
avec un empressement et une bonhomie dont ses 
hôtes lui étaient d'autant plus reconnaissants 
qu'il les accueillait dans leur langue maternelle. ,. 

Il parlait et écrivait fort convenablement le 
russe et le polonais — dont il a donné des gram- 
maires — et à cette époque-là la connaissance 
pratique des idiomes slaves était fort rare. Les 



LES TCHÈQUES ET LE PANSLAVISME SCIENTIFIQUE 1 lî 

relations de librairie entre Prague et Varsovie, 
Pétersbourg, Moscou étaient très difficiles et 
Hanka était le plus obligeant des commission- 
naires. En 1848 il fut chargé à l'Université alle- 
mande de Prague d'un cours nouveau où il ensei- 
gnait le slavon, le russe, le polonais et le tchèque. 

C'était précisément l'enseignement qu'on aurait 
voulu naguère lui confier en Russie. Sa cor- 
respondance avec les pays slaves qui a été publiée * 
nous le montre en rapport avec les représentants 
scientifiques les plus distingués de la Russie, de la 
Pologne, des Slaves méridionaux. Ce fut au fond 
un savant médiocre, — parfois peu délicat — mais 
un agitateur des plus actifs et dont le nom ne sau- 
rait être oublié dans une revue du mouvement 
panslaviste. 

Un peu plus jeune que Hanka (1808-1852), le 
poète Czelakovsky s'était de bonne heure pris de 
passion pour la Russie, notamment pour ses chants 
populaires qu'il a fort habilement imités. Dès 
1822, il fait paraître un recueil de chants popu.- 
laires slaves oîi figuraient des textes russes, petits- 
russes, serbes et Slovènes. 

Il s'occupe à recueiUir les proverbes des dilïë-i 
rents peuples slaves. La philosophie du peuple slav 
dans ses proverbes ne paraît qu'en 1852. Il y 
travaillait dès 1827. Il rêve d'un dictionnaire éty- 
mologique des langues slaves, œuvre qui ne sera 
réalisée que beaucoup plus tard par le Slovène 
Miklosich (Vienne 1886). Ce dictionnaire, il médite 

1. Voir sur Ilanka naoû volume Renaissance tchèque 
(pp.12-81). 



118 L*E PANSLAVISME 

de le rédiger en russe, ce qui lui vaut, de la part 
des loyalistes autrichiens, des témoignages non 
équivoques de mauvaise volonté. Le 21 janvier 1828 
• l'Académie russe est saisie de ce projet de diction- 
naire et décide en principe d'imprimer l'œuvre à 
ses frais. Mais il y a bien loin du projet à l'exécu- 
tion. Du manuscrit primitif de Czelakovsky il n'est 
resté en Russie que quelques fragments, et l'éty- 
mologie comparée a fait de terribles progrès depuis 
ces temps héroïques, 

La campagne des Russes contre les Turcs (1828- 
1829), n'excite pas moins d'enthousiasme que les 
campagnes contre les Français. On fait des vœux 
pour les frères slaves, on porte la santé des vain- 
queurs. La police autrichienne — toujours ombra- 
geuse — s'émeut. Elle confisque dans les magasins 
une lithographie représentant le passage du Danube 
par les Russes. Elle interdit une chanson tchèque 
fort innocente vLes Russes sur le Danube. Elle ne 
peut cependant empêcher l'enthousiasme de 
s'exhaler dans des lettres particulières : « Que 
seraient les Slaves sans les Russes? écrit Czela- 
kovsky à un ami : Sans eux les Allemands nous 
extermineraient tous, La flamme de Moscou a illu- 
miné de sa lueur toute la Russie et en même temps 
tout le monde slave. Nous ne nous en rendons pas 
compte nous-mêmes. » 

Après avoir refusé une chaire en Russie, Czela- 
kovsky finit par en accepter une en Prusse à l'Uni- 
versité de Breslau. Il jusliOait ainsi le proverbe 
tchèque : Le Tchèque ne meurt pas de faim pourvu 
qu'il sache l'allemand. 



LES TCnÈQUES ET LB PANSLAVISME SCIENTIFIQUE 119 

Hanka, Czelakovsky ne sont au fond que des 
figures de second plan. Au-dessus d'elles se dresse 
infiniment plus haut et plus respectable celle de 
Safarik ou Schafarik. Comme le poète KoUar auquel 
nous consacrons un chapitre spécial, Schafarik 
est un Slovaque et-un protestant. D'après une tra- 
dition fort vraisemblable, sa famille prétendait se 
rattacher primitivement à la secte des Frères 
Bohèmes, héritiers des Ilussites, et descendre de 
Tchèques réfugiés en Hongrie pour échapper aux 
persécutions religieuses, vers le début du xvii" siècle. 
Au Collège de Kesmark où il acheva ses humanités 
il eut la bonne fortune de rencontrer quelques 
Serbes qui lui apprirent leur langue et lui donnè- 
rent l'occasion de réfléchir sur la parenté des 
idiomes slaves. Comme son compatriote et coreli- 
gionnaire Kollar, il alla terminer ses études 
à l'Université d'Iéna. Il en revint plein de res- 
pect pour la science allemande et aussi pour 
le patriotisme allemand qui, dès cette époque, 
tendait à l'union des peuples germaniques. 
L'exemple de ses hôtes avait surexcité son patrio- 
tisme slave. Lui aussi, il rêvait vaguement l'union 
de ses congénères : « Je suis prêt, écrivait-il en 
1820, à son ami Kôllar, à sacrifier pour mon 
peuple mon existence. Mieux vaut honorer son 
peuple par sa mort que de le déshonorer par sa 
vie. » 

En 1819 on lui oITrit la direction du gymnase 
serbe de Novi Sad (Neusalz en allemand, Ujvidek 
en magyar). Cette ville était le foyer intellectuel des 
Serbes do Hongrie; elle était située dans le voisi- 



120 Lïl PANSLAVISME 

nage des monastères serbes de la Frouchka Gora 
qui renfermaient de nombreux manuscrits. C'est 
dans cette ville qu'il reçut la visite du savant russe 
Keppen qui méditait de l'attirer dans sa patrie 
(voyez plus haut chap. VII). C'est dans cette ville 
qu'il rédigea en allemand un ouvrage panslave qui 
appela sur lui l'attention de tous les Slaves et de 
ceux qui s'y intéressaient. Cet ouvrage était inti- 
tulé 3 Histoire de la langue et de la littérature slaves 
dans tous ses dialectes. La première édition parut à 
Ofen en 1826. Une seconde — sans changements 
— a été réimprimée à Prague en 1869. 

Le titre du volume nous étonne aujourd'hui. Il 
n'y a point une seule langue slave avec des dia- 
lectes différents, mais des langues slaves aussi 
divergentes les unes des autres qui peuvent l'être 
le français, l'espagnol et l'italien. Mais à ce moment- 
là ce titre ne choquait personne et onze ans après 
un ouvrage signé E. 0. paraissait à Leipzig sous 
un titre analogue . 

L'ouvrage débutait par une introduction de 
quatre-vingts pages sur les régions, la culture et la 
langue des différents peuples slaves au début du 
XIX' siècle, puis venaient une caractéristique des 
Slaves, un coup d'œil général sur l'état de leur 
littérature, sur les sociétés savantes, les biblio- 
thèques, les journaux, les imprimeries. L'ouvrage, 
bien entendu, n'était exempt ni d'erreurs, ni 
d'omissions. Ainsi l'auteur ignorait à peu près 
complètement l'existence des Bulgares dont il con- 
sidérait la langue comme un dialecte, serbe. La 
statistique qu'il avait dressée atteignait pour l'en- 



LES TCUÈQUES §T LE PANSLAVISME SCIENTIFIQUE 121 

semble de la race le chitTre de 55.270.000 âmes. 
Il est intéressant d'en reproduire ici les détails. 

Russes 32.000.000 

Petits-Russes . . . 3.000.000 

Bulgares 600.000 

Serbes en Turquie. 800.000 

— en Hongrie . 350.000 

Bosniaques. . . . 350.000 

Monténégrins. . . 60.000 

Slavoniens. . . . 253.000 

Dalmates 380.000 

Croates 800.000 

Slovènes 800.000 

Tchèques 3.700.000 

Polonais 10.000.000 

Serbes de Lusace . 200.000 

Les différents groupes que j'ai réunis sous une 
accolade ne forment en réalité qu'un seul et même 
peuple, les Serbo-Croates. 

Malgré ses lacunes et ses erreurs, le succès de 
l'ouvrage fut considérable. Le nom de l'auteur 
dépassa les limites de l'Empire d'Autriche, pénétra 
jusqu'à Varsovie et même à Moscou. Même un 
éditeur allemand, Perthes, qui publiait une histoire 
des Étals européens, demanda à Schafarik d'écrire 
pour sa collection une histoire générale des peu- 
ples slaves. Il refusa. Il n'écrivait pas pour les 
libraires. Peut-ôtre ciit-il tort. 

Eu 1833, il s'établit à Prague et entreprit son 
grand ouvrage sur les Antiquités slaves publié en 
langue tchèque en 1837. Il fut édité par sous- 



122 



LB jPANSLAVISMB 



criplioii et ne put aboutir que grâce à un subside 
de cinq cents roubles, fourni par l'iiistonen russe 
Pogodine. C'étaient là les manœuvres panslavistes 
et les roubles russes dont on éberluait les bour- 
geois naïfs de Paris et de Berlin. Ceux de Berlin 
n'étaient pas si naïfs I 

On peut appliquer à cet ouvrage le mot que 
Voltaire adressait à Montesquieu à propos de la 
publication de VEsprit des lois. « La race slave 
avait perdu ses titres. Vous les avez retrouvés et 
vous les lui avez rendus ». Le succès dépassa les 
espérances de l'auteur. L'ouvrage fut successive- 
ment traduit en polonais, en allemand et en russe. 
Le gouvernement russe trouva le moyen d'encou- 
rager l'auteur en lui envoyant par une voie détournée 
une somme de cinq mille roubles. Il fut nommé 
correspondant des Académies de Pétersbourg, de 
Berlin et de Munich. L'Institut de France où son 
nom eût pu honorer les listes de l'Académie des 
Inscriptions ou de l'Académie des Sciences morales 
persista à l'ignorer. J'ai, il y a tantôt cinquante ans, 
entendu Victor Leclerc, le doyen de la Sorbonne, 
regretter cet oubli. 

Il compléta son œuvre de panslavisme scienti- 
fique par la publication de VEthnographie slave 
qui parut en langue tchèque en 1842. L'ouvrage 
comprenait une statistique de la race qui consti- 
tiait alors un total de 78 millions, la description 
des pays qu'elle habitait, la caractéristique des 
langues slaves, la bibliographie des dictionnaires 
et des grammaires, des spécimens de poésie popu- 
laire et une carte ethnographique. Le livre arrivait 



LES TCUÈyUES ET LE PANSLAVlï^ME SCit-.N i 1 1 iy t- h 123 

à propos, au moment où les peuples slaves com- 
mençaient à prendre conscience de leur nationa- 
lité, de leur solidarité et à se prévaloir de leur 
commune origine dans la lutte qu'ils soutenaient 
contre les Allemands, les Magyars, les Italiens, les 
Grecs, lesTurcs. C'était, disait leTchèqueJungmann, 
un livre d'or que tout Slave devait avoir chez lui et 
dans sa mémoire. 

En deux ans, le volume eut en langue tchèque 
trois éditions dont l'une fut tirée à trois mille 
exemplaires; il fut traduit en polonais et en russe. 

Avec ces trois publications de Schafarik, les 
professeurs des chaires slaves avaient, en y ajou- 
tant le produit de leurs recherches personnelles, 
la base d'un sérieux enseignement. 

La Russie avait oiîcrt une chaire à Schafarik. Il 
l'avait refusée. En 1841, le gouvernement prussien 
lui offrit d'en créer une à l'Université de Berlin et 
l'invita à fixer lui-même ses conditions. Il refusa. 
II estimait que Prague était le centre et le foyer 
nécessaire de son activité. Mais il accepta de se 
rendre à Berlin pour conférer avec le ministre sur 
les titres des candidats éventuels. Le gouverne- 
ment prussien le remercia de ses services en lui 
conférant l'ordre Pour le Mcrile. En 1848, le gou- 
vernement autrichien se décida à lui créer une 
chaire à l'Université de Prague. Mais les conditions 
étaient si misérables qu'il ne put accepter. On dut 
se rabattre sur llanka. Nous verrons, dans le cha- 
pitre consacré au congrès slave do Prague, quel 
rôle il joua dans cette assemblée éphémère. Toute 
sa vie il avait pu 8'appli(jiier la formule pessimiste 



124 LE PANSLAVISME 

qu'il a résumée ainsi dans une de ses lettres : 
« La slavistiquey c'est la mendicité. » Après sa 
mort, la Bohême reconnaissante lui a rendu les 
honneurs qu'elle n'avait pu lui accorder de son 
vivant. Sa biographie, que j'ai longuement racontée 
ailleurs * est l'une des pages les plus douloureuses 
du long martyrologe de la race slave et de la nation 
tchèque-slovaque en particulier. 

Nous réservons KoUar pour une étude spéciale. 

A côté des personnages que nous venons de citer, 
nous devons encore signaler Charles Havliczek 
(1821-1856). Havliczek s'était d'abord inspiré des 
doctrines de Kollar (voir le chapitre suivant) et, plus 
heureux que les Tchèques sédentaires qui n'avaient 
étudié le slavisme que dans les livres, il avait eu, lui, 
l'occasion de l'étudier sur les Slaves eux-mêmes. 
Il visita la Bohême, la Moravie, la Galicie, Vienne, 
cil il fréquenta les Jougo-slaves ; il résida en Russie, 
notamment à Moscou, ville où il eut l'occasion 
d'apprendre quelque chose sur les Bulgares, alors 
si peu connus. Il fut précepteur dans une famille 
russe; son esprit libéral s'accordait mal avec les 
idées absolutistes qui régnaient alors dans l'Em- 
pire de Nicolas P^ Il se convainquit que les Tchè- 
ques ne pouvaient entretenir avec les Russes et les 
Polonais que des relations littéraires. Ils n'avaient 
d'intérêts communs qu'avec les Jougo-slaves de la 
monarchie. Le 22 mai 1844, il écrivait de Moscou 
à son ami Zap : 

M C'est surtout avec les Jougo-slaves que je sym- 

1. Voir la Renaissance tchèque au XIX' siècle. (Paris, 
Alcan, 1911). 



LES TCn'ÈQUES ET LE PANSLAVISME SCIENTIFIQI.E 125 

pathise le [)liis maintenant et j'espère que je sym- 
pathiserai encore quand je reviendrai d'ici. Je ne 
veux avoir aucun rapport avec les Russes et les 
Polonais; j'ai envie de démontrer que les Russes et, 
imitatis i7iut(nidis, les Polonais ne sont pas nos 
frères, comme nous les nommons, mais de bien 
plus grands ennemis, et beaucoup plus dangereux 
pour notre nationalité que les Magyars et les Alle- 
mands. Nous pouvons profiter de leur langue et de 
leur littérature à notre gré, mais laissons de côté 
toute idée do parenté avec eux. Sinon tout ira mal. » 
Remarquons une chose, Havliczek avait été pré- 
cepteur en Russie, et, s'il était tombé sur quelque 
disciple mal élevé, on comprend suffisamment 
sa mauvaise humeur i. Rentré dans son pays, il 
exposa ses idées dans un article publié par la 
Gazette de Prague, intitulé Slave et Tchèque. II ne 
s'y prononçait pas contre la mutualité slave, 
mais contre la fausse idée qu'on s'en faisait et 
contre le caractère abstrait qu'on lui prêtait. Il 
démontrait que l'on peut souhaiter la mutualité 
sur le terrain littéraire, mais que cette mutualité 
était encore un pium desiderium (j'ajoute qu'elle 
l'est encore aujourd'hui) et non pas une réalité. 
Contrairement h l'idée de Kollar, il prétendait, 
qu'entre les quatre peuples slaves, il ne peut y 
avoir de véritable amour. Il arrivait de la Russie 
du temps de Nicolas I" et il savait à quel état aigu 

1. Celte boulaile de Havliczek me rappelle un mot d'une 
vieille Polonaise (|ui avait é-lé institutrice dans de grandes 
familles do son pays : « Je romi)rond8, disait-elle, et j'excuse 
le massacre des innocents si Ilérodc avait été précepteur 
dans une grande famille polonaise. > 



126 LB PANSLAVISME 

était arrivé le conflit des Russes et des Polonais, 
Il invitait les peuples slaves à garder chacun leur 
individualité et à ne jamais y renoncer. Au fond, sa 
formule, revenait à celle de Palacky : « Conserver 
l'Autriche et nous conserver nous-mêmes dans 
l'Autriche. » Nous verrons plus loin que Palacky a 
dû modifier cette formule et la remplacer par 
celle-ci : « Nous avons été avant l'Autriche, nous 
serons après elle. » 

A l'approche du Congrès slave de Prague, Hav- 
liczek agita énergiquement en faveur de celte réu- 
nion où tous les Slaves d'Autriche devaient s'en- 
tendre pour une action commune de résistance; 
malgré son opinion sur les Polonais, il sentait que 
le concours des Polonais de Galicie était indispen- 
sable à la réussite du Congrès. Pour les y attirer, 
il fit tout exprès un voyage dans cette province ; il 
en fit un également chez les Croates. 

L'échec du Congrès, le développement de l'esprit 
germanique et réactionnaire dans les régions gou- 
vernementales ne tardèrent pas à modifier les opi- 
nions du vaillant publiciste. 

Son journal ayant été supprimé à Prague, il fut 
réduit à publier à Kutna Horai une feuille bi- 
hebdomadaire intitulée d'un titre significatif 5/ourtn, 
le SlaA'e. Cette fois, il ne se contente plus du sla- 
visme autrichien. Il comprend que l'Autriche réac- 
tionnaire à trahi ses espérances; il en revient, 
sous une forme plus raisonnée et plus pratique, 
aux idées de Kollar : « Je suis, écrit-il, l'ennemi 
de tout despotisme; je défendrai jusqu'à ma mort 

1 C'est la ville qu'on appelle en allemand Kuttenberg. 



LES TCHÈQUES ET LE PANSLAVISME SCIENTIFIQUE 127 

le régime constitutionnel; mais, si je ne pouvais 
en aucune façon échapper au despotisme, je pré- 
fère celui de la Russie ». Et encore : « Voulant 
rester des Slaves, nous ne voulons pas être Russes; 
mais nous serions plus volontiers des Russes que 
des sujets absorbés par la germanisation. » C'est la 
conclusion à laquelle arriva plus tard Palacky et 
que je lui ai entendu bien souvent répéter. 
Gomme base de toute politique slave,- comme 
unique moyen d'arriver à la victoire, Ilavliczek 
signale la mutualité franche et cordiale des peuples 
slaves. « Ne nous abandonnons pas les uns les autres, 
quand même de quelque alliance étrangère vien- 
drait un avantage momentané pour telle ou telle 
de nos nations. » L'objet de cette politique slave, 
c'est d'amener tous les peuples slaves de l'Occi- 
dent et autres à l'union et, par cette union, d'as- 
surer à chacun d'entre eux, la liberté et l'épa- 
nouissement de la vie nationale. « Jusqu'ici, ce 
qui nous a maintenus ensemble, c'est plutôt l'ins- 
tinct, le sentiment d'un danger commun, des 
tendances communes; il faut maintenant qu'avec 
une pleine conscience, nous nous mettions à tra- 
vailler comme font les pays bien organisés. Une 
alliance d'aide mutuelle et de protection entre les 
Polonais, les Tchèques, les Jougo-slavcs et les 
Petits-Russes est la seule vraie condition de la 
liberté des petites nations européennes. C'est une 
réunion amphictyonique* pour la défense des 

1 . Je rappelle que le» amphictyonios (étaient (les associations 
d'État à la fois politiques et religieuses. La plus célî;bre était 
celle de Delphes, dans laquelle douze peuples étaient associés. 



128 LE PANSLAVISME 

droits contre les brutalités et les injures des plus 
forts. Ce ne sont pas seulement les peuples slaves 
qui doivent rester en relations constantes. Nous 
devons chercher à nous entendre avec les nations 
non slaves qui ont eu la même destinée que nous 
et qui se livrent aux mêmes efforts. J'entends par 
là, les Roumains et les Valaques et en partie les 
Magyars eux-mêmes. » 

Ici, Havliczek se laisse aller à quelques illusions 
sur le compte des Roumains et des Magyars. Il ne 
prévoit pas l'avenir des Roump,ins qui, une fois 
définitivement libérés, tenteront de s'agrandir aux 
dépens du voisin bulgare et du voisin serbe. Il se 
trompe absolument sur le compte des Magyars, 
dont il ne soupçonne pas l'égoïsme national et 
l'esprit de persécution. Il semble qu'il n'ait pas lu 
Kollar et qu'il n'ait jamais entendu parler du 
fameux proverbe : Tôt ember nem ember. L'homme 
slovaque n'est pas un homme. 

Je suis en revanche tout à fait d'accord avec lui 
quand il écrit : 

« Nous émanciper du germanisme doit être à 
tous les points de vue notre but. L'étude des lan- 
gues et des littératures romanes, du français et de 
l'anglais doit être l'objet principal de nos jeunes 
gens les mieux doués doués et les plus intelligents ». 

Un recueil où s'étalaient de pareilles doctrines 
ne pouvait pas vivre dans l'Autriche absolutiste. 
Le 14 août 1851, Havliczek suspendit de lui-môme 
son journal, au moment précis où le gouverne- 
ment de Vienne s'apprêtait à le supprimer. Ce 
sacrifice ne suffit pas au despotisme autrichien qui 



LES TCHÈQUES ET LE PANSLAVISME SCIENTIFIQIE 129 

interna le publiciste dans la ville de Briinn et le 
garda sous la surveillance de la haute police jus- 
qu'à sa mort, qui arriva le 29 juillet 1S5G. Ilav- 
liczek est un des personnages les plus intéressants 
de la Renaissance tchèque et mériterait chez nous 
une monographie particulière. Nous n'avons ici à 
l'éludicr qu'au point de vue spécial qui nous inté- 
resse dans ce volume. 

Les idées des savants, des poètes et des publi- 
cistes tchèques trouvaient de l'écho chez les Slaves 
méridionaux. Les Slovènes, qui n'ont pour ainsi 
dire pas d'histoire politique, sont surtout portés 
aux combinaisons ou aux rêveries philologiques, et 
ces rêveries n'ont pas d'intérêt pour celte éludé. 
Chez les Croates, le principal propagateur de l'idée 
slave fut LudevitGaj (1809-1872), qui ressuscita le' 
nom d'Illijrisme, jadis mis à la mode par Napo- 
léon. C'est lui qui, dans son journal l'Aube illy- 
rienne, osa écrire ces paroles, qu'il est bon de 
rappeler aujourd'hui : « Les Magyars ne sont 
(ju'uiie île qui flotte sur le grand océan slave. Je 
n'ai créé ni oet océan, ni ses flots. Mais que les 
Magyars fassent bien attention de ne pas décliaîner 
cet océan, de pour que les flots ne passent par-des- 
sus leur tête et que leur île ne s'engloutisse. » Gaj 
est en rapports épistolaires avec les jjrincipaux 
apôtres du slavisme, notamment avec Schafarik, 
qui lui écrit en 18;}3 : 

« Notre fractionnement, notre anarchie est la 
cause de tous nos malheurs. » 

C'est Schafarik qui, en 1848, invite Gaj à ce 
congrès de Prague, où l'on doit chercher les 



130 LE PANSLAVISME 

moyens d'améliorer le sort de la race. Nous retrou- 
vons des idées analogues dans l'œuvre du poète 
Preradovic, de l'historien Kukuljevic Sakcinski. 

Chez les Polonais, le patriotisme qui les portait 
à refaire la patrie détruite les invitait à en recher- 
cher les origines, à se rapprocher de leurs congé- 
nères. Le 9 mai 1801, Albertrandi, dans la pre- 
mière séance de la Société des Sciences de Var- 
sovie — alors sous le joug de la Prusse, mais 
d'une Prusse relativement tolérante et qui n'avait 
rien de commun avec la Prusse actuelle — invitait 
tous les patriotes amis de la science à préserver de 
la ruine cette langue qui « grâce à sa parenté 
avec d'autres idiomes de même famille, s'étendait 
de la Nouvelle-Zemble au territoire de Venise, et 
de Raguse aux frontières de la Chine. » 

Dans un mémoire sur les Moyens de déve- 
lopper et d'enrichir la langue nationale, Alber- 
trandi signale l'intérêt qu'il y aurait à envoyer 
un ou plusieurs savants en mission chez les 
peuples slaves pour étudier leur langue. Il es- 
quisse le plan du voyage. Les délégués de la Société 
devraient d'abord visiter les contrées naguère ha- 
bitées par les Slaves, la Hongrie, la Ditmarsie (je 
ne sache pas, soit dit en passant, que cette région 
ait jamais été slave), le Mecklembourg, la Pomé- 
ranie, et les pays qui sont encore slaves, la 
Lusace, la Bohême, la Moravie, la Silésie, les, pays 
des Slovènes, autrement dit la Carniole, la Slavo- 
nie, la Croatie, la Dalmatie, Raguse. Partout ils 
devront s'occuper non seulement de l'étude des 
langues slaves, mais aussi des idiomes voisins qui 



.El TCHÈQUES ET LS PljJSLAVlSME SCIENTIFIQUE 131 

)nl inllué sur elles, de ralletnaml, du magyar, 
lu turc, du grec, de l'italieu. C'est là un pro- 
)R3ine très complexe et qui, môme à notre époque, 
i été bien rarement résolu, dans les termes où le 
)Osait ie savant polonais. L'auteur ne se dissimule 
rcz, que de tels voyages seraient très longs tt très 
îoùteux et propose un procédé plus économique 
jui consisterait tout simplement à se procurer 
les grammaires, des dictionnaires, des textes ori- 
ginaux ou traduits. Il recommande d'ailleurs les 
extes, plus accessibles aux Polonais, du siav^. j 
scclt'blastique et de la littérature russe. 

L'idée de l'unité de la race slave se rencontre 
lans le poème inachevé de Woronicz, archevèq'.c 
ie Varsovie (1757-1820), intitulé Lech, poème 
consacré aux origines légendaires delà Pologne. 
Uant Kollar, il adresse ses invocations à une 
)rétendue déesse, Slava, déesse des anciens 
îlaves. 11 gémit sur les malheurs de cette race, 
lont les flls passent leur temps à lutter entre eux. 
1 les interpelle en ces termes : 

« Pourquoi, lils d'un même père, vous qne- 
'ellez-vous? Soyez unis, et vous disposerez du 
nonde. » 

Parmi les premiers représentants de la science 
listorique, encequiconcerneles Slaves, il faut citer 
[eau Potocki (17G1-1815) et Stanislas Sostrenc/e- 
vicz. Pourvu d'uiu^ vaste érudition et dune l'or- 
.une coiisidérabh; qui lui pormol les longues rc- 
îherches et les lointains voyages, Potocki a fait 
)araltre, en français, à Vars()\ie, di'-s ITSf», dca 
'iecherclies sur l'kisloire de la 6armatie, puis, en 



132 LE PANSLAVISME 

1793. SOUS ce titre : Chroniques, Mémoires et Re- 
cherches pour servir à'V histoire de tous les peujjles 
slaves, un recueil de mélanges où il étudie tour à 
tour l'histoire des Polonais, des Tchèques, des» 
Russes, des Croates, des Serbes, des Bulgares. 

Un autre ouvrage nous intéresse, plutôt par les 
tendances de l'auteur que par les résultats acquis. 
C'est le Voyage dans quelques parties de la Basse- 
Saxe pour la recherche des antiquités slaves ou 
wendes, fait en 1794. Le livre parut à Hambourg en 
1795. Signalons encore les Fragments historiques 
et géographiques sur la Scythie, la Sarmatie et les 
Slaves (4 volumes, Brunswick, 1795). Je laisse de 
côté des travaux sur la Russie, qui nous entraîne- 
raient trop loin. L'œuvre de Potocki n'a plus au- 
jourd'hui de valeur scientifique, mais elle atteste 
une rare curiosité et une érudition peu commune 
à cette époque. 

Sestrzenczewicz (1731-1825), qui devint arche- 
vêque de Mogilev et métropolitain des églises 
catholiques en Russie, écrit en français, comme 
Potocki. Son principal ouvrage, Recherches histo- 
riques sur l'origine des Sarmates, des Esclavons et 
des Slaves, a eu deux éditions. (4 vol. Pétersbourg, 
1812 et 1824.) 

Le prince Alexandre Sapieha (1772-1812) visite 
au commencement du xix*^ siècle les régions slaves 
de l'Adriatique et publie le récit de son voyage 
Breslau en 1811. 

Ces précurseurs sont un peu oubliés aujour- 
d'hui; mais il en est un dont l'œuvre, si impar- 
faite qu'elle soit, durera autant que la langue po- 



SS TCHÈQUES ET LE PANSLAVISME SClENTiriOfR 133 

maisc. C'est le lexicographe Samuel Bogumil 
inde (1771-1847). Linde a passé la plus grande 
irtie de sa vie à compiler un dictionnaire de sa 
nguo nationale, dont les six volumes parurent-à 
arsovie à une époque singulièrement troublée, de 
Î07 à 1814. Ce n'est pas seulement un vaste 
jpertoire historique de la langue polonaise, c'est 
jssi un lexique comparatif des langues slaves 
ins leur rapi)ort avec le polonais. La lexicogra- 
lie slave était encore dans l'enfance, et il ne faut 
is s'étonner des erreurs de Linde ; mais on ne 
Lurait trop admirer l'énergie avec laquelle il a 
)ursuivi un travail colossal dont non seulement 
s Polonais, mais tous les Slaves, devront lui être 
ernellemont reconnaissants. L'Académie russe fit 
;tc d'intelligence en appelant Tauteur à siéger 
irmi ses membres. Linde rêvait d'une fusion des 
ngues slaves, qui peu à peu se réduiraient aune 
iule, laquelle s'écrirait en caractères latins. C'était 
un rêve irréalisable. En 1817, l'Université deVar- 
>vie songea à fonder une chaire de dialectes 
aves, qui aurait été confiée à Linde. Mais le lexi- 
»gra[)he refusa, déclarant qu'il n'aurait pas d'é- 
ves. En dehors du russe, qui avait un enseigne- 
enl spécial, bien peu de Polonais eussent songé 
étudier le tchèque ou le serbo-croate, et Lindo 
•ail trop peu de pratique de ces langues pour ôtro 
» état de les enseigner sérieusement. En tête des 
iuscri[ttcurs du Dictionnaire figurent l'ompercur 
5 Russie et le roi do Prusse qui, à ce motnent-là, 
) songeait pas encore à extirper la langue natio- 
ile de ses provinces polonaises. 



CHAPITRE XII 
KOLLAR LE POÈTE DU PANSLAVISME 



Origines de Kollar. — Son séjour à léna. — Sa brochure 
sur la Mutualité littéraire. — Son grand poème : la 
Fille de Slava. — Ses idées sur l'avenir du monde slave. 



Le reprosentant le plus complot et le plus ori- 
ginal — dans tous les sens du mot — de l'idée 
panslaviste dans la première moitié du xix° siècle, 
c'a été le poète slovaque Jean Kollar. 

Il appartenait à la religion réformée, par suite, 
à la tradition hussite. il était né le 29 juillet 1793 
à Mosovce, dans le comitat de Saint-Martin, chez 
les Slovaques de Hongrie. J'ai dit plus haut quelles 
misères a supportées la nation slovaque tout 
ensemble opprimée et exploitée par les Magyars. 

Dans sa famille personne ne lisait le magyar, 
tout le monde lisait le tchèque. Peu de temps 
après la bataille d'Austerlitz il vit passer des soldats 
russes qui lui chantèrent des chansons analogues 
à celles des pays slovaques et l'accablèrent de 
caresses, et cet épisode lui inspira une sincère 
affection pour ce monde russe qu'il ne devait 
amais visiter. En revanche, au gymnase de Krem- 



lOLI AR I.E POÈTE DU PANSLAVISME 185 

nice, il eut l'occasion d'éprouver la grossièreté et 
la brutalité dos Allemands. 

De 1812 à 1815 il alla étudier à Presbourg, qui 
était alors la capitale intellectuelle des pays 
slovaques. Là il se lia d'intime amitié avec un jeune 
Serbe qui lui apprit, outre sa langue nationale, 
le slavon, c'est-à-dire l'idiome sacré de l'Église 
orthodoxe. Il fit la connaissance d'un jeune Morave 
qui devait être l'historien national de la Bohème, 
François Palacky. 

« A mon insu, écrit-il dans ses Mémoires, et d'un 
mouvement naturel, j'étais attiré vers ce frère 
slave d'une amitié plus cordiale que vers aucun 
Allemand ou Magyar. Déjà mon cœur était pénétré 
d'un sentiment mystérieux et devinait que le 
monde slave doit prendre une autre face^ que nous 
devons tous constituer une nation. » 

Sa vocation l'entraînait vers la carrière ecclé- 
siastique. C'était alors la coutume d'envoyer les 
plus méritants des jeunes théologiens protestants 
se perfectionner à l'Université d'Iéna. 

Ce qu'il étudia pendant un séjour de quatre ans 
dans cette ville, ce ne fut pas seulement la théo- 
logie, ce fut l'histoire et l'archéologie des Slaves 
qui avaient naguère occupé l'Allemagne du Nord 
(voyez chapitre l") et dont j'ai rappelé plus haut 
les tragiques destinées. 

Il se prit d'une passion presque maladive pour 
ces ancêtres disparus. 11 se mit à étudier leurs 
annales et leurs monuments archéologiques — ou 
ceux qu'il croyait tels — avec jilus d'enthousiasme 
que de critique et à instruire le procès des vain- 



138 LE PANSLAVISME 

» ■ 

queurs. Celte étude devint chez lui une sorte d'ob- 
session. 

En même temps, il observait les Allemands et 
l'Allemagne. Il assista aux fêtes qui célébrèrent 
le troisième anniversaire séculaire de la Réforme 
et qui eurent pour théâtre le fameux château de la 
Wartbourg. Il prit part à des réunions où s'éla- 
borait l'idée de la Grande-Allemagne. Elles lui 
donnèrent l'occasion de réfléchir sur l'idée de la 
Grande-Slavie. 

Il entendit un étudiant prononcer un discours où 
il était dit : 

« Chacun de nous doit être non seulement un 
homme, mais un Allemand, exclure de son cœur tout 
égoïsme, tout esprit provincial, et s'élever à la hau- 
teur de la nation. C'est une honte d'être seulement un 
Saxon, un Hessois, un Franconien, un Souabe, un 
Prussien, un Autrichien, un Bavarois, un Hano- 
vrien, un Suisse. Que ces particularismes dispa- 
raissent! Soyons un seul peuple allemand. » 

Ces formules, Kollar les adaptait à sa race : 

« C'est une honte, pensait-il, d'être seulement 
des Tchèques, des Slovaques, des Polonais, des 
Illyriens, des Russes. Soyons avant tout des 
Slaves. Soyons un seul peuple slave... » Et il s'ap- 
pliquait à mettre ses idées en vers. La poésie se 
présentait tout naturellement à lui sous la forme 
du sonnet. 

Cette poésie patriotique allait s'épanouir sous 
l'influence d'un sentiment nouveau, l'amour. Un 
jour le jeune théologien fut invité à aller prêcher 
dans un village voisin d'Iéna, Lobda ou Lobeda. 



KOr.I.AP. I.E POÈTE DU PANSLAVISME 137 

Le pasteur — qui s'appelait Schmidt — avait une 
fille, Wilhelmine. Le prédicateur improvisé s'en 
éprit et fut payé de retour. Schmidt! Wilhelmine 
Voilà des noms terriblement tudesques? Kollar 
allait-il aimer une Allemande? Quel démenti donné 
à son patriotisme! Au bout de quelques entretiens 
il découvrit avec enlhousiasine que sa bien- 
aimée était d'origine slave. 

La famille Schmidt avait émigré naguère de 
la Lusace. Elle parlait encore la langue serbe. 
Elle ap[tartenait à cette race des Slaves de l'Elbe 
à laquelle le poète portait un si poignant intérêt. 
Le patriotisme et le cœur du poète étaient d'accord. 
Il pouvait aiuier sa Mina sans scrupules. Elle deve- 
nait pour lui le vivant symbole de la Slavie, la 
Laurede Pétrarque, la Béatrice de Dante. Plus que 
jamais, sous l'influence de son amoir, il se plongea 
dans l'étude mystique des Slaves germanisés. 

« De retour à léna, dit-il dans ses Mémoires, je 
commençai à éprouver des sentiments inconnus 
jusqu'alors, des douleurs poignantes, comme celli's 
qui nous saisissent dans les cimetières, mais bien 
autrement grandioses. C'étaient des sentiments 
sur la mort du peii[)le slave dans ces contrées, sur 
les tombeaux de mes chers ancftlrcs, des Serbes 
écrasés et détruits. Chaque localité, chaque rivière, 
chaque montagne portant un nom slave me sem- 
blait un tombeau, un monument d'un gigantesque 
cimetière. Je voulais visiter et étudier toutes les 
communes qui portaient des noms slaves et 
rechercher si l'on n'y trouverait pas encore quel- 
ques traces de la nationalité primitive. » 



138 LE PANSLAVISME 

La passion pour l'histoire des Slaves disparus 
et l'amour de Mina se livrèrent dans le cœur du 
poète à une lutte dont la première sortit victo- 
rieuse. Après la mort du pasteur Schmidt, on 
offrit à Kollar la cure vacante de Lobda. Il eut le 
courage de refuser. « Je ne suis point Allemand, 
répondit-il, je suis Slovaque et je dois consacrer 
ma vie et mes forces à mon peuple. » C'est à peu 
près la réponse que fit plus tard l'historien tchèque 
Palacky à ceux qui lui offraient une candidature au 
parlement germanique de Francfort. 

La résolution du poète était vraiment héroïque. 
Car la mère de Wilhelmine ne voulait pas marier 
sa fille en Hongrie. Elle considérait ce pays comme 
une contrée barbare, une sorte de Sibérie. Le 
pauvre amoureux quitta léna le cœur navré. Il 
avait obtenu, il est vrai, le droit de correspondre 
avec sa bien-aimée; mais sa correspondante le 
laissa souvent sans nouvelles. Il finit par croire à 
la mort de Mina; morte, elle devint plus que 
jamais sa Muse. Il devait l'épouser au bout de 
quinze ans d'attente! 

Durant son voyage de retour, il eut l'occasion de 
traverser la Bohême; il se retrouvait chez des 
frères slaves, ceux-là bien vivants. C'était la seconde 
fois qu'il avait l'occasian de visiter Prague, la ville 
dorée aux cent tours. 

« Quelle différence, écrit-il dans ses Mémoires, 
entre ce séjour et le premier. La première fois 
j'étais ignorant comme Adam dans le paradis; 
maintenant j'avais goûté le fruit amer et doulou- 
reux de l'arbre de la science; il me sembla que 



KOLLAR LE POÈTE DU PANSLAVISME 13D 

Prague représentait l'histoire pétrifiéo de la 
Bohême. » 

Cette histoire, il se plaisait à en causer avec son 
jeune ami, Palaoky, le futur annaliste de cette 
nation illustre et malheureuse. Tous deux étaient 
également préoccupc^s des misères de leur race et 
des moyens d'y remédier : « Cher ami, s'écriait 
KoUar, nous sommes infortunés! Notre peuple est 
misérable. C'est maintenant seulement que je vois 
sa triste situation et tout ce qui lui manque. En 
échangeant ces propos, nous pleurions tous deux, 
nous tenant embrassés, et n'ayant d'autre témoin 
que la lune qui brillait au-dessus de nos têtes. » 

Cette généreuse cl patriotique douleur, le poète 
l'a traduite dans un des sonnets dont se compose 
son grand poème : 

« Seigneur, Seigneur, toi qui as toujours voulu 
le bien de tous les peuples : hélas ! il n'est per- 
sonne sur la terre qui rende justice aux Slaves. 

« Partout où j'ai passé, le gémissement de mes 
frères a partout assombri la joie de mon âme. 
toi! juge des juges, je te le demande : En quoi 
mon peuple est-il coupable? 

'( On lui fait tort, on lui fait grand tort et le 
monde se rit de nos plaintes et de nos tristesses. 

« Du moins que ta sagesse m'éclaire sur co 
point. Qui pèche ici, celui qui fait le tort ou celui 
qui le subit? » 

Nommé vicaire de la communauté évangéliquo 
de Pesth, qui comprenait des Allemands et des 
Slovaques, le jeune pasteur s'efforça do relever le 
niveau moral et intclleclu<'l do ses compatriotes. 



140 



LE PANSLAVISMB 



Il créa pour eux une école, il les érigea en paroisse 
indépendante. Son patriotisme slave le fil naturel- 
lement mal venir des Magyars et il dut parfois 
recourir à la haute protection de l'Empereur, qui 
se plaisait surtout à maintenir la discorde parmi 
ses peuples. Tantôt on cherchait, à lui arracher sa 
démission, tantôt on le menaçait de mort. Il tint, 
bon malgré tous les efforts de ses ennemis. 

En 1836, il écrivait à son ami le juriste polonais 
Maciojowski : 

« Nous autres Slovaques, nous n'avons guère le 
temps actuellement de nous occuper d'archéologie. 
Nos adversaires les Magyars s'efforcent d'anéantir 
notre langue et notre caractère national; la lutte 
pour le salut est notre plus saint devoir. « 

En 1839, il écrivait au même correspondant : 

« Nous devons lutter au prix de notre sang. 
D'année en année les Magyars procèdent plus 
cruellement contre les Slaves. Leur fureur contre 
moi, qui suis regardé comme le chef, dépasse 
toute description. Ils considèrent tout livre slave 
qui paraît ici comme un attentat contre la nation 
magyare. » 

Notez bien ceci et rappelez-vous que depuis 1840 
la fureur des Magyars a singulièrement augmenté. 

Et en 1841, Kollar apprenait au célèbre physio- 
logiste tchèque Purkynije qu'on avait voulu le 
dépouiller de ses fonctions de pasteur et qu'un 
dimanche on lui avait envoyé un huissier pour lui 
signifier défense d'aller au temple. 

Ces misères sont attestées par d'autres que par 
lui. En 1839 le jeune slaviste russe Bodiansky se 



KOLLAR LE POÈTE DU PANSLAVISME 141 

trouvait à Pesth. Voici ce qu'il mandait à la date 
du 13 mars à sou confrère russe Pogodine : 

« Au moment où j'écris ceci, Kollar entre dans 
ma chambre, le visage bouleversé, et me tend une 
lettre où on l'accable de menaces pour le cas où il 
ne cesserait pas de s'occuper du slavisme et des 
Slaves. Un anonyme promet de venir le tuer le 
15 septembre prochain, s'il n'a pas changé de 
conduite. Les Magyars sont encore des sauvages 
comme ils l'étaient il y a mille ans. Il faut être ici 
pour voir à quel point de brutalité est poussée la 
persécution des Slaves. » 

Kollar finit par retrouver et par épouser sa chère 
Mina. En 1849, il fut nommé professeur d'archéo- 
logie et de mythologie slaves à l'Université de 
Vienne. Il mourut dans cette ville en 1852. Ce fut 
un philologue et un archéologue lamentable, un 
détestable professeur. Mais comme publiciste, 
comme agitateur, comme poète il a rendu à la 
cause slave de grands services que notre devoir est 
de faire ressortir ici. 

Nous avons d'abord à nous occuper de sa bro- 
chure sur la Solidarité, ou mieux la Mutualité 
slave. Nous examinerons ensuite ses poèmes. 

Il paraissait dans ce temps-là à Presbourg ou à 
Pesth une revue tchèque appelée la Ilronka^. Kollar 

écrivit un certain nombre d'articles qu'il réunit 
en brociiure, mais cette fois il les récrivit eu alle- 
mand pour être compris de tous les peuples slaves. 

1. C'eal-è-dirc la riveraine du Ilron, affluent du Danube, 
qui arrose les pays slovaques. Les Alleiuunds rappellent 
Grun. 



142 LB PANSLAVISME 

Le Tchèque ne meurt pas de l'aim, dit un proverbe 
que j'ai déjà cité, pourvu qu'il sache l'aliemand. 
Le titre exact de cet opuscule était assez long : 

Uber die literarische Wechselseitigkeii zwischen 
den verschicdenen Staemman und Mundarten der 
Slaivischen Nation, c'est-à-dire : De la Mutualité 
littéraire des diverses branches et langues de la nation 
slate (Pesth, 1837). 

Comme on le voit par ce titre, Kollar estime 
qu'il n'y a qu'une seule langue slave, qu'une seule 
nation. 

Comme nous l'avons déjà vu plus haut, cette 
notion était alors fort répandue et elle a pénétré 
même au Collège de France. 

Pendant longtemps, dit-il en résumé, les peuples 
slaves sont restés isolés les uns des autres. Depuis 
quelque temps, ils commencent à se regarder 
comme un grand peuple; ils s'éveillent au senti- 
ment de la nationalité. Celte union morale répond 
à un besoin urgent. Elle mérite l'attention de tout 
Slave éclairé; parfaitement innocente en elle- 
même, elle peut aisément donner lieu à des malen- 
tendus, à des erreurs. Qu'est-ce que la mutualité 
littéraire des Slaves? C'est l'intérêt commun que 
toutes les branches du monde slave prennent aux 
productions intellectuelles de leur nation. Comment 
la pralique-t-on? En achetant et en lisant des 
livres publiés dans tous les dialectes slaves. Chaque 
dialecte doit puiser une nouvelle force dans les 
autres, se rajeunir, s'enrichir par leur concours. 

C'est là, au fond, une idée juste; les langues 
elaves se sont corrompues le plus souvent sous 



KOLLAR LE POÈTE DU PA^'SLAVISME 143 

rint:uence d'idiomes étrangers, de l'allemand, du 
turc, du français. Aujourd'hui, qu'il existe une 
union internationale des Académies slaves, il y au- 
rait intérêt à ce que cette union constituât une 
commission chargée de surveiller et d'épurer les 
vocabulaires, de remplacer peu à peu les termes 
étrangers par des vocables slaves. Je ne dis pas 
que cela soit très facile, mais — avec un peu de 
bonne volonté — la chose n'est pas impossible. 

On peut craindre que la réciprocité, la mutua- 
lité lexicographiquene cache l'idée d'une solidarité 
politique. Kollar va au-devant de l'objection^ « La 
réciprocité, dit-il, ne consisLepas dans l'union po- 
litique des Slaves, dans des intrigues démagogi- 
ques ou des mouvements révolutionnaires qui ne 
produisent que des désordres ou des catastro- 
phes. » Kollar sait que l'Autriche de son temps 
est un Etat essentiellement réactionnaire, et il 
prend ses précautions... La mutualité slave peut, 
selon lui, exister, même lorsqu'une nation vit 
sous plusieurs sceptres, se compose de beaucoup 
:d'Etats, de principautés ou de républiques. Elle 
est encore possible dans une nation qui pratique 
plusieuis religions, qui a des alphabets, des cou- 
tumes, des climats dilTérents. Elle n'est point dan- 
gereuse pour les autorités temporelles, car elle ne 
s'attaque pas aux fonctions, ni aux [)uuvoirs des 
souverains. Elle prêche l'amour de la nation et de 
la langue, mais aussi l'obéissance et la fidélité au 
munaniue. Suit un éloge habilement amené de 
l'empereur d'Autriche, qui est le protecteur des 
Slaves, qui encourage les travaux de leurs savants, 



144 LE PANSLAVISME 

en Dalmatie et en Bohême. Je ne suis pas si sûr 
que cela des sympathies de François II pour les 
Slaves, et, sur le compte de ce vilain personnage, 
je m'en tiens à ce que me disait naguère feu 
Palacky : « François II ! mais il était pire que 
Tibère. » 

Plus tard, le Croate Jellachich, développant l'idée 
de Kollar, dira : « On nous accuse d'être des pan- 
slavistes; mais nos sympathies vont aux peuples 
slaves, et non à leurs gouvernements. » 

« La mutualité slave, continue Kollar, n'a pas 
pour objet de mélanger par force tous les dialectes 
pour en faire une langue artificielle. Tous ont une 
vie indépendante qui doit être respectée. » Kollar 
en reconnaît quatre : le russe, l'illyrien (ou serbo- 
croate), le tchèque-slovaque et le polonais. Il né^^lige 
le bulgare, encore fort peu connu à cette époque, 
et que certains prenaient pour un dialecte serbe. 
Tous les Slaves doivent se considérer comme ap- 
partenant à une même famille et prendre pour 
devise : Slavus sum^ nihil siavici a me aliemem 
puto. (Je suis Slave, rien de ce qui est slave ne 
m'est étranger.) Malheureusement, jusqu'ici, la 
connaissance des langues slaves est tellement peu 
répandue que, lorsqu'on veut traiter quelque 
question d'intérêt général, il faut se servir d'une 
langue étrangère. — Et c'est ce que fait Kollar lui- 
même en écrivant sa brochure en allemand. «Tout 
Grec éclairé, continue l'auteur, comprenait les 
quatre dialectes helléniques. Ainsi, tout Slave 
inteUigent devra comprendre le tchèque, le polo- 
nais, le russe et l'illyrien. » Kollar s'abuse ici. Il 



KOI.LAH LE POÈTE DU PANSLAVISME 145 

est aussi difficile pour un Slave de posséder à fond 
cos quatre langues que pour un Latin de possède'* 
le français, l'italien, l'espagnol et le portugais 
Nous n'avons qu'un seul dictionnaire grec ; nous 
sommes obligés d'avoir un lexique spécial pour 
chaque langue slave, de même que pour chaque 
langue latine. 

D'où vient, se demande le poète, cette idée de 
mutualité? Elle est née chez les Slovaques des Car- 
pathes- Ce sont eux qui, les premiers, ont étendu 
les bras pour embrasser tous les Slaves. Dans l'ou- 
vrage du Slovaque Schafarik, ainsi que dans un 
grand miroir, les Slaves se sont, pour la première 
fois, contemplés en tant que nation. Après les Slo- 
vaques sont venus les Russes, les Croates, le* Polo- 
nais, loî Serbvs. 11 est bien regrettable que le 
génie de la mutualité n'ait pas inspiré les plus 
éminents poètes contemporains, le Russe Pouch- 
kine, le Polonais Mickiewicz. Les pieds sur le sol 
russe ou polonais, la tête planant dans l'éther 
slave, ils auraient pu être vus de toute la nation. 

Ici, ridée de Kollar tourne vraiment à la mono- 
manie. D'après sa théorie, c'est lui, le poète pan- 
slave par excellence, qui devrait être le plus grand 
des poètes slaves. Malheureusement, la valeur des 
poèmes ne se mesure pas à l'idée qui les inspire, 
mais au génie qui les exécute. 

Kollar note que les Slaves se divisent en deux 
groupes différents : ceux qui ont une patrie libre 
et indépendante; ceux qui vivent mélangés à 
d'autres peuples et à qui l'on conteste même lo 
droit d'en avoir une. 



146 Lfe PANSLAVISME 

Pour ceux-là, l'idée de la race est un dédomma- 
gement, une consolation, un refuge moral. Avec la 
tendance naturelle de son esprit, il exagère singu- 
lièrement les choses quand il compare la nation et 
la littérature slaves à un grand arbre partagé», 
entre quatre grandes branches; chaque branche 
produit des fleurs et des fruits particuliers ; aucune 
d'entre elles ne peut être détruite sans que l'arbre 
devienne malade ou soit déformé. La destruction 
des Slaves de la Baltique et de l'Elbe n'a fait 
aucun tort au génie littéraire ou artistique de la 
Russie ou de la Pologne; en revanche, elle a fait 
un tort effroyable aux intérêts généraux de la race 
slave et de l'humanité. 

Tout en gémissant sur les misères de sa race, 
KoUar a une foi indomptable dans son avenir. 
Qu'on n-e lui oppose pas le long sommeil, la longue 
sujétion des Slaves. Pour les nations, la prescrip- 
tion n'existe pas. Un peuple qui a dormi de lon- 
gues années, qui a subi le joug des étrangers, qui 
est resté éloigné de toute civilisation, a autant de 
droits, une fois réveillé, à la liberté, à la culture, 
que ceux qui, durant des siècles, sont restés en 
possession de tous ces biens. Les dons de Dieu 
sont inaliénables, et celui-là se trompe qui croit 
qu'il y a des peuples autorisés à confisquer pour 
toujours la liberté et le droit à la civilisation de 
leurs voisins et de leurs descendants. (Ceci est 
évidemment pour la Kultur allemande.) 

Ici, il convient de citer les propres paroles de 
Kollar : 

« Nous sommes, il est vrai, arrivés un peu en 



KOLLAR LE POÈTE DU PANSLAVISME 147 

retard, mais, en revanche, nous sommes plus 
jeunes. Nous savons ce qu'ont fait les autres na- 
tions, mais ce (jue nous devons faire, les autres ue 
le savent pas. Tel peuple attend plus ou moins 
longtemps pour arriver à la maturité, mais il finit 
par y arriver. » 

Ces idées, Kollar les reprendra en vers dans un 
des sonnets dont se compose son poème. 

Kollar s'exagère singulièrement les résultats de 
la mutualité littéraire des Slaves. Elle accroîtra 
leiircuiture au point de la rendre gigantesque. Elle 
ouvrira un immense marché à la librairie. Au 
point de vue politique, tous les Etals qui possè- 
dent des sujets slaves retireront de la mutualité des 
avantages extraordinaires. Les relations littéraires 
suffiront à toutes les ambitions; aucun peuple ne 
rêvera d'être annexé à un autre. Chaque tribu 
slave restera chez elle, car elle trouvera chez elle 
tous les avantages qu'un peuple voisin pourrait lui 
oiïrir. Même avec des souverjùns non slaves, les 
Slaves auront, si le prince est tolérant, plus de 

nantie et de sécurité pour l'autonomie et l'exis- 

iice de leurs dialectes. Une tribu ne courra pas 
le risque d'être assimilée ou absorbée, comme 
'Ile le serait avec un souverain fiarlant une langue 
-Inve. 

Ici, il est nécessaire d'ouvrir une parenthèse. 
Kollar se faisait, ou voulait se faire de singulières 
illusions. S'il vivait aujourd'hui il verrait comment 
le souverain de la Prusse a traité les Polonais de 
Po/.nanie et comment Fran\;uis-.Ioseph agissait vis- 
à-vis des Serbes, des Croates, des Tchèques, des 



148 LE PANSLAVISME 

Slovaques, des Russes de Galicie, improprement 
appelés Rulhèues. Les dernières lignes du para- 
graphe semblent faire allusion aux tentatives des 
Russes pour absorber ou annihiler les Polonais. 
Mais Tallusion est nécessairement discrète. 

D'ailleurs, Kollar ne se dissimule pas les obsta- 
cles qui peuvent être opposés à la mise en pra- 
tique de la mutualité slave. Les réiîexions qu'il 
présentait à ce sujet, il y a trois quarts de siècle, 
étaient encore de mise dans une période très ré- 
cente, et je ne suis pas sûr qu'elles n'aient pas 
encore aujourd'hui l'occasion de se présenter à tel 
ou tel esprit. « Chez la plupart des peuples euro- 
péens, dit Kollar, régnent encore de graves préju- 
gés contre les Slaves. On en a peur ; leur race consti- 
tue une sorte de spectre; autrefois on méprisait les 
Slaves parce que leur situation intérieure était 
misérable; aujourd'hui on les insulte parce qu'ils 
veulent changer cette situation. Il y a encore des 
peuples en Europe qui considèrent tout Slave 
comme un ennemi, tout livre écrit en slave comme 
un attentat contre la littérature de la nation domi- 
nante. » 

Les peuples en question, ce sont les Allemands 
et les Magyars. C'est moi qui les désigne. Kollar, 
sujet austro-hongrois, était tenu à plus de réserve. 
Mais est-il bien sûr qu'à certain moment nous 
n'ayons pas fait partie de ces peuples-là? 

« Les obstacles intérieurs — c'est Kollar qui re- 
prend la parole — tiennent à l'indolence des Slaves 
eux-mêmes, à leur goût pour le particularisme, à 
leur attachement exagéré pour le dialecte local. » 



KOLLAR LE POÈTE DU PANSLAVISME 149 

Je ne suivrai pas Kollar dans les pages où il 
examine les moyens d'organiser la mutualité 
slave. Les relations étaient alors fort difficiles 
entre les pays slaves. Quelques-uns de ses deside- 
rata dans l'ordre philologique sont aujourd'hui 
réalisés. D'autres sont encore ajournés. 

Examinons maintenant son poème Slavy Dcera 
(la fille de Slava). Mythographe fantaisiste, Kollar 
croyait à l'existence d'une divinité imaginaire, 
Slava, mère et protectrice des Slaves, que nous 
avons déjà rencontrée dans l'œuvre du poète 
polonais Woronicz. La fille de Slava, c'était l'ins- 
piratrice Mina, la fille du pasteur de Lobda, qu'il 
devait épouser plus tard. Elle joue dans le poème 
le même rôle que Béatrix dans la Divine Comédie. 
Lœuvre, sauf le prologue que je citerai tout à 
l'heure, était tout entière écrite en sonnets, et 
dans la troisième édition, où elle a trouvé sa 
forme définitive, elle est divisée en cinq chants 
qui, tous, portent des noms de fleuves, réels ou 
mythologiques : I. La Sale; H. L'Elbe, le Rhin; 
la Vltavai; lll. Le Danube; IV. Le Léthé; V. L'A- 
chéron. 

Ce qui distingue ce poème de tous les poèmes 
antérieurs dont il a pu s'inspirer — ceux notam- 
ment du Dante et de Byron — c'est l'intensité du 
patriotisme slave, ou plutôt panslave, et d'autre 
jiart la variété et la profondeur de l'érudition que 
l'auteur met au service de ce patriotisme. Suivant 
la modo des poètes didactiques de ce temps-là, 

1. Nom slave de la Moldau, qui arrose, comme on s&ik 
la ville de Prague. 



150 lîB PANSLAVISMB 

l'œuvre est accompagnée d'un commentaire qui 
constitue tout un volume. C'est une mine fort 
riche de documents historiques. 

J'ai eu la patience de lire en entier ce commen- 
taire; j'ai eu l'occasion d'y faire plus d'une décou- 
verte intéressante. L'auteur y a réuni des textes infi- 
niment précieux pour l'histoire de la lutte des Slaves 
contre leurs ennemis séculaires, les Germains. 

J'ai dit quelles pensées lugubres avait inspirées 
au poète le séjour à léna, dans une région qu'il 
considérait comme le tombeau des Slaves, ses 
ancêtres. Cette mélancolie, il l'a traduite dans le 
prologue du poème, qui est un des beaux mor- 
ceaux de la poésie tchèque. 

« Elle est là, devant mes yeux mouillés de 
larmes, cette terre, berceau jadis, aujourd'hui 
tombeau de mon peuple. Arrêtez-vous, mes pas ! De 
tous côtés vous foulez des lieux sacrés. Vers les 
cieux, fils des Carpathes^, dirige tes regards, ou 
plutôt appuie-toi contre ce grand chêne, qui tient 
encore tête aux outrages du temps. 

« Mais il est pire que le temps, l'homme qui, 
dans ces contrées, a fait peser sur ton col, ô 
Slave, sa verge de fer; il est pire que les guerres 
sauvages, que la foudre, que le feu, lorsqu'il 
dirige sa rage aveugle contre tes frères. siècles 
ancien? qui planez sur moi, ô contrée, image de 
toute honte ! De l'Elbe infidèles aux flots dévo- 

1. L«s Carpathes sont les montagnes du pays slovaque, 
patrie de Kollar. 

2. Le poète appelle l'Elbe infidèle parce qu'après avoir 
pris sa source chez les Slaves le Oeuve s'est laissé germaniser. 



KOM.An LE POÈTE nU PANSLAVISME 151 

rants de la Baltique, la voix harmonieuse tles vail- 
lants Slaves retentissait naguère. Elle est muette 
aujourd'hui. Qui a commis cette injustice qui crie 
au ciel ? Qui a ddshonord dans un seul peuple 
toute l'humanité? Rougis, jalouse Germanie, voi- 
sine de la Slavie ! Ce sont tes mains qui ont jadis 
commis cet attentat. Jamais ennemi n'a fait couler 
autant de sang que ta main n'en a verse pour dé- 
truire le Slave. Celui-là seul qui est digne de la 
liberté sait respecter la liberté d'autrui. Celui qui 
met des esclaves aux fers est lui-môme un es- 
3lave; qu'il enchaîne les mains ou la langue, c'est 
tout un... Il ne sait pas respecter les droits des 
iutres. 

« Qu'ètes-vous devenus, peuples slaves, qui 
viviez jadis ici, qui buviez les eaux de la Poméra- 
nie, ou celles de la Sale? race paisible des Serbes, 
descendants de l'Empire obotrite? Où êtes-vous, 
tribus des Wiltsos, petits-fils des Ukres? 

« Je regarde au loin, à ma droite; je fouille 
l'horizon, à ma gauche. Mon œil dans la Slavie 
cherche en vain les Slaves. 

« Répondez, arbres, temples verdoyants smis 
l'ombrage desquels ils bn^Inient jadis des victimes 
en l'honneur des dieux. Où sont ces peuples, leurs 
princes et leurs villes? Quand le fils de la Slavie 
vient visiter se." frères dans ^-e i)ays, ^on frèrf' ne 
le rec^nnuit pas et no lui tend pas une main ^yni 
pathiquo. Une langue étrangère l'olTasque dans 
une bouche slave; une physionomie --lave lui 
ment et bon oreille dément cruellement sca 
yeux. » 



152 LE «PANSLAVISME 

Le poète, lâchant la bride à son imagination, 
fait de ces Slaves disparus les premiers labou- 
reurs, les premiers industriels, les premiers maî- 
tres de TEurope primitive, et il s'écrie : 

« Nation industrieuse, quels remerciements as- 
tu reçus pour tes services ? Gomme des frelons 
flairant le miel s'introduisent dans une ruche et 
tuent la reine et les abeilles, ainsi de perfides voi- 
sins ont soumis les Slaves et leur ont jeté au col 
une lourde chaîne. » 

Cette chaîne, elle pèse encore aujourd'hui sur 
une grande partie de la race. 

« Cette terre, dit Kollar dans un des sonnets du 
premier chant, elle a bu le sang de mes frères, 
versé par la main de perfides assassins. 

« Et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que les 
descendants de ces Caïns n'ont pas encore com- 
mencé à se repentir. » 

J'ajouterai : Et ils ne se repentent pas encore 
aujourd'hui. Bien au contraire. 

Pour empêcher le retour de ces misères, le poète 
ne voit qu'un remède, et ce remède c'est le pan- 
slavisme politique, dont il s'était défendu dans sa 
brochure allemande. 
Méditez bien ceci : 

« Sonnet 54. — Si les ruines de la Slavie doivent 
être relevées par vos mains, postérité à venir, 
croyez-en l'expérience qui, par mes lèvres, vous 
donne ce conseil : 

« Fondez un Etat appelé d'un seul nom, solide, 
pour que les étrangers n'osent pas y toucher; 
fidèle à la concorde, pour que les étrangers ne le 



KOLLAR LE POÈTE DU PANSLAVISME 153 

détruisent pas encore par un nouveau désastre. 

« Ayez beaucoup de membres, mais une seule 
tète, une tête née de votre corps ; ne confondez 
jamais le blanc et le noir (c'est-à-dire le Slave et 
l'étranger). 

« Ces errements nous ont perdus jusqu'ici ; pré- 
servez-vous de nos fautes et faites une patrie so- 
lide et durable. » 

Kollar entreprend un voyage à travers les pays 
slaves. Son itinéraire l'amène en Bohème, au pays 
des Tchèques asservis. 

« Coulez, s'écrie Kollar, coulez, mes tristes 
larmes, dans la Vltava, et portez ce conseil aux 
enfants de Slava : Plus de ces discordes qui ont 
déjà creusé le tombeau de la patrie !... Que cha- 
cun travaille avec énergie dans le champ patrio- 
tique; les voies peuvent être ditférentes; seulement 
ayons tous une égale bonne volonté... Souvent 
l'humble chaumière du pâtre peut faire plus pour la 
patrie que le camp où combattait Zizka. » 

Ces vers pourraient servir de devise à la nation 
tchèque, dont le grand effort national, au 
XIX' siècle, a surtout été produit par des fils de 
bourgeois ou de paysans, par des savants, par des 
littérateurs et des poètes. 

Il nous faut maintenant citer en entier une série 
de sonnets qui sont aujourd'hui plus que jamais 
d'actualité. Souhaitons que les idées qu'ils expri- 
ment descendent des hauteurs de la poésie pour 
être interprétées dans la prosn des diploniattîs. 

« Sonnet 138. — Slavie ! Slavie! nom à la douce 
harmonie, aux amers souvenirs; nom cent fois 



154 LB't»AN3LAVISMB 

déchiré en lambeaux, pour être toujours ensuite 
plus vénéré. 

« De l'Oural aux Garpathes, des déserts où s'é- 
tend l'Equateur, partout s'étale ton Empire, jus- 
qu'aux lieux où se couche le soleil*. 

« Tu as beaucoup souflert, mais tu as survécu 
à tous les attentats de tes ennemis, même à la 
tristt) ingratitude de tes propres enfants. 

« Ainsi, tandis que d'autres bâtissaient aisément 
dans une terre molle, tu as établi ton trône sur 
les ruines entassées parles siècles. 

« Sonnet 139. — De FAthos au Triglav^, à la 
Poméranie, des champs de la Silésie à ceux de 
Kosovo, de Constantinople à Pétersbourg, du lac 
Ladoga jusqu'à Astrakan; 

w Du pays des Cosaques à celui des Ragusains, 
du lac Balaton à la Baltique et à Azov, de Prague 
â Kiev et à Moscou, du Kamtchatka au Japon; 

« Au pied de l'Oural ou des Garpathes, sur la 
Save, sur toutes les montagnes, dans toutes les 
vallées, partout où s'entend la langue slave, 

« Exultez, frères, et vous et moi embrassons- 
nous tous ensemble; c'est là qu'est votre patrie : 
c'est la Panslavie. 

« Sonnet 140. — Nous avons tout, croyez-moi, 
chers amis, tout ce qui peut nous placer parmi les 
grands peuples, les peuples adultes de l'humanité. 

« La terre et la mer s'étendent sous nos pieds; 

1. Ceci, bien entendu, est une fantaisie de poète. Los 
Slaves n'ont jamais touché à l'Equateur. 

2. Triglav, en allemand Terglou, la montagne aux trois 
têtes, sur les conûus de la Carniole et du littoral. 



tiOl.I.An LE POÈTE DU PANSLAVISME 155 

uous avons l'or, l'argent, des mains habiles, un 
langage et des chants joyeux; il ne nous manque 
que la concorde et la culture. 

« Donnez-nous les, donnez-nous l'esprit pan- 
slave, et vous allez voir un peuple tel qu'il n'y en 
eut jamais dans le passé. 

(« Entre les Grecs et les Bretons, votre nom bril- 
lera sous la voûte étoilée du ciel. 

i( Sonnet 141. — Slaves, peuple à l'esprit anar- 
chique, qui vivez dans la lutte et les déchirements, 
allez demander des leçons aux charbons ardents. 

« Tant qu'ils sont groupés dans un monceau 
unique ils brûlent et chau lient; mais le charbon 
s'éteint, solitaire, quand il est séparé de son 
compagnon. 

«Faites cette joie à votre mère, la Slavie; 
Russes, Serbes, Tchèques, Polonais, vivez en bon 
accord. 

« Alors, ni la guerre, mangeuse d'homm.es, ni 
les perfides ennemis ne pourront vous entamer, et 
votre peuple sera le premier du monde. 

« Sonnet 142. — Pourquoi nos cœurs frissonne- 
raient-ils? Pourquoi se plcMigornicnt-ils dans le 
deuil? Parce que nous avons trouvé devant nous 
un désert qu'aucune charrue n'aencore déchiré. 

« Je ne veux pas d'une victoire qui tombe du 
ciel sans effort; je préfère la misère, le chaos, 
l'obscurité, pour faire jailKr la lumière là où ré- 
gnait jadis le néant. 

« Sans doute, d'autres suivent un chemin plus 
aplani; nous nous traînons péniblement, lourde- 
ment, deiiicre eux. 



156 LE PANSLAVISME 

<c En revanche, nous sommes un peuple plus 
jeune; nous savons ce que les autres ont fait; 
mais personne ne peut encore deviner ce que nous 
serons un jour au livre de l'humanité. » 

« Ah! si je pouvais, dit un sonnet du troisième 
chant, de toutes nos tribus slaves dispersées, or, 
argent, bronze, je ferais une seule statue. 

« Av.ec la Russie je fondrais la tête; les Polonais 
formeraient le tronc ; les Tchèques les bras et les 
mains. Des Serbes, des Lusaciens, des ^Croates, 
des Silésiens, des Slovaques je ferais les vêtements 
et les armes. 

« Toute l'Europe s'inclinerait devant cette idole, 
car elle aurait la tête au-dessus des nuages et les 
pieds sur la terre. » 

Kollar qui, en sa qualité de pasteur, connaît; 
bien les Ecritures, cite quelque part ce mot 
d'Isaïe : « Seigneur, tu as multiplié ce peupl.e. mais 
tu n'as point multiplié ses joies. » Et il le commente 
dans un sonnet pathétique : 

« Cent fois je vous l'ai dit; maintenant je vous 
le crie à vous, ô Slaves morcelés : Soyons un en- 
semble, et non des fragments J Soyons tout ou 
rien I 

« On vous appelle un peuple de colombes. Mais, 
du moins, les colombes aiment un colombier 
commun. C'est là la vertu que je vous souhaite. 

« Slaves ! peuple morcelé ! C'est l'union qui fait la 
force ; mais le torrent se perd à diviser ses eaux. 

« Slaves! peuple à cent têtes, les sages ne con- 
naissent pas de pire mort qu'une vie corrompue, 
vide et sombre. » 



KOLLAR LE PuÈTE DU PANSLAVISME 157 

Les rêves et les espérances du poète se résument 
(luiis un sonnet où je voudrais voir une prophétie. 
Hélas! au moment où j'écris, elle n"est pas encore 
réalisée. liien au contraire. Les Tenions ne cessent 
d'appliquer aux Slaves vaincus le programme de 
Bismarck, extirper, anéantir (ausrotten), et ceux- 
là mêmes qui avaient mis en eux leur espérance 
n'ont eu que trop d'occasions de le regretter. 

« Que serons-nous, Slaves, dans cent ans? Que 
sera toute l'Europe? La vie slave, comme un dé- 
luge, étendra partout son empire. 

« Cette langue, que les idées fausses des Teu- 
tons tenaient pour un idiome d'esclaves, elle re- 
tentira sous les voûtes des palais et dans la 
bouche môme de ses adversaires. 

M Les sciences couleront par le canal slave ; le 
costume, les mœurs, les chants de notre peuple 
seront à la mode sur la Seine et sur l'Elbe. 

« Ah 1 si j'avais pu naître à cette époque du 
rogne slave, ou si, du moins, je pouvais alors 
sortir du tombeau! » 

Ces vers étaient écrits vers 1830. A cette époque 
on n'animait rien compris chez nous aux rêves du 
poète, à des espérances qu'on aurait traitées de 
chimériques. Aujourd'hui, nous avons subi les 
dures leçons de l'expérience. Si nous voulons sau- 
ver le monde des appétits insatiables {insatiabiles 
hiatus) du monde germaniijue, c'est chez les peu- 
ples slaves qu'il nous convient de chercher la 
plus solide des alliances. Leur intérêt nous répon- 
dra de leur dévouement. C'est a nous d'aider à l'or- 



158 LE PANSLAVISME 

ganisation de ce panslavisme que rêvait Kollar et 
dont l'avenir est solidaire du nôtre. 

C'est aux Slaves de comprendre que le grand 
intérêt de leur race doit primer les intérêts mo- 
mentanés dételle ou telle tribu. 

La paix, et par suite l'unité harmonieuse du 
monde slave ne pourront être assurées que le jour 
où les Polonais et les Russes, les Serbes et les 
Bulgares se seront franchement réconciliés. 

Si les Slaves, obéissant aux suggestions plus ou 
moins dissimulées du monde germanique, persis- 
tent à se déchirer entre eux, ils finiront comme ont 
fini naguère les Slaves de l'Elbe et de la Baltique; 
ils seront engloutis, écrasés, assimilés, et la Mé- 
diterranée deviendra une mer germanique, comme 
la Baltique l'est en grande partie devenue. 

Il y a beaucoup de rêveries dans le poème de 
Kollar, mais aussi beaucoup d'idées dont il faut 
souhaiter la réalisation dans le domaine politique. 



CHAPITRE XIII 
LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1848 



Constitution du comité préparatoire. — La lettre de convo 
cation. — Ouverture du Congrès. — Discours de Palacky 
et de Schafarik. — Projet de pétition à l'empereur. — Mani- 
feste aux peuples de l'Europe. — Les Tilleuls slaves. 
— Notices sur quelques membres du Congrès. 



Pour bien comprendre le Congrès de Prague il 
faut se reporter d'une part aux indications que j'ai 
données sur l'ethnographie slave au début de ce 
volume, d'autre part à celles que j'ai fournies sur 
le mouvement des esprits en Autriche- Hongrie dans 
mon Histoire de l'Autriche- Hongrie (livres VII et 
VIII). 

Un sait le contre-coup que notre révolution de 
février 1848 exerça sur toute l'Europe. Tandis que 
les Magyars, dès le mois de mars, agitaient à 
Vienne pour la reconstitution du royaume de saint 
?]tienne dans lequel ils prétendaient absorber pour 
les magyariser toutes les nationalités de leur 
Etat, Slaves, Roumains, Allemands, les Croates 
sous la direction du hati Jellachich, les Serbes soua 
celle du patriarche Raïatchitch organisaient la 
résistance. 



160 LE PANSLAVISME 

D' Autre part, les délégués des divers États alle- 
mands se réunissaient à Francfort et demandaient 
la convocation d'un parlement germanique où 
aurait été représentée toute la Gisleithanie actuelle 
— laGaîicie, la Bukovine, la Dalmatie exceptées — 
qui depuis 1815 faisait partie de la Confédération 
germanique. Or dans cette Confédération on avait 
fait entrer, sans les consulter, les Tchèques de 
Bohême, de Moravie et de Silésie, les Slovènes et 
les Croates de la Styrie, de la Garinthie, de la 
Carniole, de l'Istrie, les Polonais de Silésie, 
d'Oswiencim et de Zator sur les frontières de la 
Galicie. 

Convoquer les habitants de ces régions à se faire 
représenter au Congrès allemand de Francfort, 
c'était faire preuve de quelque impudence, mais 
on sait que la discrétion et le tact ne sont pas 
préciséjnentles vertus dominantes des Allemands. 
Les délégués teutons se croyaient tellement sûrs 
de leur affaire qu'ils invitèrent même Thistorien 
national du peuple tchèque à venir prendre part à 
leurs délibérations. Palacky leur répondit par une 
lettre de refus dont il convient de citer ici quelques 
fragments : 

« Je ne suis pas Allemand, disait-il, ou du 
moins je n'ai pas conscience de l'être et certaine- 
ment vous ne m'avez pas appelé pour remplir le 
rôle d'un comparse sans opinion et sans volonté. 

e devrais ou renier mes sentiments et jouer la 
comédie, ou vous faire une opposition déclarée. 
J'ai trop de franchise pour le premier rôle, trop 
peu d'impudence pour le second. Je ne puis me 



LB CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1848 161 

résoudre à troubler par des paroles discordantes 
l'entente et la concorde que je désire voir régner 
non seulement chez nous, mais encore chez nos 
voisins. 

« Je suis Tchèque, je suis d'origine slave, et le 
peu que je vaux est tout entier au service de ma 
nation; cette nation est sans doute petite, mais 
elle constitue depuis ses origines une individualité 
historique. Ses princes sont entrés dans le con- 
cert des princes allemands, mais le peuple lui- 
même ne s'est jamais considéré comme allemand. 
D'autre part, vous voulez affaiblir à jamais, rendre 
même impossible l'existence de l'Autriche comme 
État indépendant; or le maintien, l'intégrité, le 
développement de TAutriche sont d'une haute 
importance, non seulement pour mon peuple, mais 
pour l'Europe entière, pour l'humanité et la civi- 
lisation elle-même. » 

Depuis, Palacky, comme nous le verrons plus 
loin, a quelque peu modifié son opinion sur l'Au- 
triche. A ce moment-là il rêvait — ■ comme il le 
dira au Congrès de Prague, « une association de 
peuples égaux de façon à concilier les besoins 
particuliers des peuples avec l'unité de l'empire ». 

Si l'Autriche avait eu un souverain honnête et 
intelligent, elle aurait eu une belle mission à 
remplir. Elle a manqué à sa vocation légitime et 
s'est elle-même condamnée à mort. 

Cette lettre eut un immense retentissement. 
Pour la première fois depuis 1815, dans un docu- 
ment auquel les circonstances prêtaient un 
caraotôre international et presque diplomnfiqno. 

11 



162 LE PANSLAVISME 

la nation tchèque, par la voix de son plus illustre 
représentant, affirmait son indépendance et rom- 
pait solennellement avec cette Allemagne à laquelle 
on l'avait incorporée à son cœur défendant. 

Du moment où les Allemands se réunissaient 
pour délibérer sur leurs intérêts communs, il 
était naturel que les Slaves eussent la même 
idée. Cette idée flottait dans l'air, si Ton peut 
s'exprimer ainsi. Le premier qui lui donna une 
forme concrète, ce fut un écrivain croate, Kukulje- 
vic Sakcinski (1816-1889). Tour à tour publiciste, 
poète, historien, Kukuljevic Sakcinski jouait à 
Zagreb (Agram) un rôle considérable et sa réputa- 
tion avait dépassé les limites de sa petite patrie. 
Dans la Gazette nationale croate, dalmate, slavonne, 
il publia dans le courant du mois d'avril un article 
qui fut reproduit le 30 du même mois dans la 
Gazette nationale de Prague rédigée par Havliczek, 
Faisant allusion aux récents événements de France, 
d'Allemagnt et d'Italie le publiciste croate s'ex- 
primait ainsi : 

« Donc ni l'empire d'Autriche, ni l'Europe ne 
peuvent se révolter si les Slaves constituent une 
fédération slave, s'ils suivent la voie que leur ont 
tracée leurs fraternels voisins et concitoyens, les 
Allemands. Les Slaves sont comme les Allemands, 
divisés en divers États et vivent sous divers gou- 
vernements. Ils ont, comme les Allemands, à 
craindre pour leur nationalité et pour leur liberté, 
au sens de notre siècle et de notre esprit. De 
même que les Allemands, ils représentent une 
certaine façon de penser devant les autres nations. 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 18 'î8 1C3 

C'est pourquoi les Slaves et les Allemands no 
peuvent avoir une politique dilîérente vis-à-vis de 
leur nation et de la liberté de l'humanité. 

Mais quelle voie peut arriver à une telle confé- 
dération? On ne peut arriver que par une diète 
générale de toutes les branches de la nation 
slave. On ne doit pas se préoccuper de savoir si 
telle branche est grande ou petite, si elle vit sous 
tel ou tel gouvernement, si elle parle un dialecte 
du Nord ou du Midi. A Francfort, à côté d'États 
petits et grands, sont représentés par des députés 
les Allemands de Prusse, de Saxe et d'Autriche. 
De même à la diète de l'association slave doivent, 
à côté des délégués des Slaves russes, polonais, 
serbes, monténégrins, bulgares, bosniaques, figu- 
rer des délégués des Slaves de Prusse, de Saxe 
et de tous les pays de l'empire autrichien, sans 
avoir pour cela renversé leurs gouvernements, 
sans que rien soit changé dans l'organisation par- 
ticulière, dans la situation spéciale de chaque 
contrée. Quel sera le siège d'une telle réunion 
slave? Sera-ce Prague ou une autre ville? La majo- 
rité en décidera. C'est elle aussi qui dira au 
nom de qui et dans quel esprit devra opérer la 
direction de celte assemblée. » 

Tout le monde tomba d'accord pour désigner 
Prague, ville slave en communication facile avec 
les Slaves du nord et ceux du Midi. 

Le 30 avril, dans la maison du poète archéo- 
logue Vocel se tint à Prague une réunion prépa- 
ratoire à laquelle assistaient une vingtaine do 
Tchèques et de Polonais qui constituèrent uu 



164 LE PANSLAVISME 

comité d'études. Ce comité se composait de douze 
membres auxquels étaient adjoints cinq bourgeois 
de Prague plus particulièrement chargés des 
questions pratiques et économiques. Le président 
du comité était le comte Mathias de Thun, repré- 
sentant d'une vieille famille historique qui s'était 
fait remarquer quelques années auparavant par 
une brochure allemande sur le Slavisme en Bohême, 
mais qui ne tarda pas â se dérober à ses fonc- 
tions ; il avait été à Prague membre du comité 
national et s'était énergiquement opposé aux élec- 
tions pour le parlement germanique de Francfort; 
le vice-président était le chevalier Ivan de Neu- 
berg, dévoué aux œuvres tchèques, l'un des bien- 
faiteurs du musée national de Prague; l'adminis- 
trateur était Charles Zap, historien et archéologue 
distingué qui avait longtemps vécu en Galicie, qui 
avait épousé une Polonaise et entretenait les meil- 
leures relations avec les Polonais et les Petits- 
Russes de Galicie. Nous avons déjà parlé plus 
haut de sa correspondance avec Havliczek. 

Ajoutons que le gouverneur du royaume, le 
comte Léon de Thun, assista fréquemment aux 
séances de ce comité provisoire; c'est dire que 
le gouvernement central de Vienne — alors d'ail- 
leurs fort désorienté — croyait n'avoir rien à 
craindre du congrès en préparation. 

Le comité avait, comme on devait s'y attendre, 
atténué le projet de KukuijevicSakcinski, qui em- 
brassait tous les Slaves. Le 31 mai 1848, il lança 
un appel qui avait été rédigé par l'écrivain slo- 
vaque Ludevit Stur. Cet appel ne s'adressait plus 



LB 



CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1848 165 



qu'aux Slaves de l'État autrichien. Les Slaves 
étrangers qui se rendraient au congrès ne pou- 
vaient être considérés que comme des hôtes, c'esl- 
cà dire qu'ils n'avaient aucun rôle dans les déli- 
bérations et qu'ils ne votaient pas. 

Ludevit Stur était Slovaque, comme Kollar, 
comme Schafarik. On voit quel rôle les Slovaques 
si oubliés chez nous, pour ne pas dire si ignorés, 
ont joué dans la vie de la race slave au xix' siècle. 

L'appel rédigé par le comité était aiusi conçu : 

« Frères Slaves ! qui d'entre nous ne contemple 
avec douleur notre passé? Qui d'entre nous ignore 
que nos souffrances sont dues à notre ignorance 
mutuelle, à notre éparpillement qui a séparé des 
frères de leurs frères? 

« Mais, après tant de siècles pendant lesquels 
nous nous étions oubliés les uns les autres, pen- 
dant lesquels tant de malheurs ont fondu sur nos 
têtes, nous avons reconnu que nous ne formons 
qu'un tout, que nous sommes Çrères. Des moments 
graves sont arrivés qui ont délivré des nations, qui 
leur ont enlevé le fardeau sous lequel elles gémis- 
saient. Ils nous l'ont enlevé surtout à nous et 
maintenant nous pouvons exprimer ce que nous 
sentions depuis longtemps, nous pouvons discuter 
et proclamer ce (jui sert nos intérêts. Les nations 
européennes s'entendent et se groupent. Les Alle- 
mands pour s'unir ont convoqué à Francfort un 
parlement qui exige que l'Etat autrichien lui cède 
de son indépendance tout ce qui est nécessaire à 
l'unité germanique, que cet Etat entre dans le 
nouvel empire allemand avec tous ses pays non 



166 LÉ PANSLAVISME 

hongrois. Une telle façon d'agir ne détruirait pas 
seulement l'unité de l'Autriche, mais aussi l'union 
et l'indépendance des peuples slaves dont la natio- 
nalité se trouverait ainsi gravement compromise. 
C'est à nous qu'il appartient de défendre sérieuse- 
ment ce que nous avons de plus sacré; le temps 
est venu pour nous Slaves de nous entendre et 
d'unifier nos idées. 

C'est pourquoi, déférant avec joie aux vœux qui 
nous ont été transmis de différents pays slaves, 
nous adressons cet appel à tous les Slaves de 
l'empire d'Autriche et nous invitons tous les 
citoyens en possession de la confiance de leurs 
compatriotes, qui s'intéressent au bien général, 
à se réunir dans la vieille et glorieuse cité slave de 
Prague le 31 Mai de cette année afin de délibérer 
avec nous sur tout ce qui touche à l'intérêt de notre 
nation, sur tout ce que nous avons à faire à ce 
grave moment. Si des Slaves étrangers à notre 
empire veulent, en qualité d'hôtes, nous honorer 
de leur présence, ils seront les bienvenus. » 

Cette proclamation fut d'abord publiée en langue 
tchèque dans les deux journaux de Prague, la 
Gazette nationale et la Gazette de Prague. 

Les premiers signataires étaient : 

Jean Malhias, comte de Thun; Vojtiech*, comte 
Deym; Jean, chevalier de Neuberg; Paul-Joseph 
Schafarik; Charles Malysz (^Polonais); François 
Palacky; Vacslav Ilanka; Ludvit Stur; Jean-Pierre 
Jordan; Erasm Wocel; Charles Zap; Ladislas 
Rieger; Witalis Grzybowski (Polonais); Vacslav 

1. Ce prénom correspond à l'allemand Adalberi. 



LK CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1848 167 

Stulc; Michel Panic; Charles-Marie, baron Villani-, 
Charles-Iaromir Erben; François Miklosich (Slo- 
vène). 

Quelques-uns de ces noms sont déjà connus du 
lecteur, d'autres réclament un bref commentaire. 

Le comteVojtiechDeym appartenait à une famille 
nobiliaire qui a des branches en Bavière et en 
Prusse. Il était né en 1812. Il était l'un des bail- 
leurs de fonds de la Gazette nationale et joua un 
rôle tort actif dans les événements de 1848. En 
1849, il fut nommé député au parlement autri- 
chien de Kromeriz (Kremsier) et rentra ensuite 
dans la vie privée. Ludvit Stur, dont nous avons 
déjà parlé, fut un publiciste et un agitateur slovaque 
qui a joué dans la vie de sa nation un rôle consi- 
dérable!. Pierre Jordan (1818-1891) était un Serbe 
de la Lusace saxonne. Il avait étudié à Prague et 
le tchèque lui était aussi familier que sa langue 
maternelle; il avait été professeur de littérature 
*lave à l'Université de Leipzig et avait du se retirer 
devant rhoslilité de ses collègues allemands. Il 
avait créé dans cette ville, en 1843, un précieux 
recueil Jahrbûcher fur slavische Litterntur, Kunst^ 
Wissenschaft (Annales de littérature, d'art et de 
science slave) qui fut repris depuis par son compa- 
triote Schmaler (Smolarj (1818-1903). Rieger devait 
jouer dans l'histoire de la nation tchèciue un rôle 
très considérable et je ne puis que renvoyer à la 
notice détaillée que je lui ai consacrée dans la 

1. 11 a été récemment l'objet d'une thèse de doctorat d'Uni- 
vorsili'', brillamment soutenue à la Sorbonie par une de ses 
coiiipalriolcs M"" ïurczer. 



168 LE' PANSLAVISME 

lienaissance tchèque^. Vacsiav Stulc (18i4-1877) 
depuis chanoine de la cathédrale de Prague, fut 
un poète distingué. Le baron Villani (1818-1883) 
appartenait à une famille d'origine évidemment 
italienne établie en Bohême depuis le xvn* siècle, 
mais entièrement slavisée. Patriote tchèque très 
ardent, il a pris part plus tard au congrès slave de 
Moscou en 1867 et a publié plusieurs recueils de 
poésies dont quelques-unes mises en musique sont 
devenues populaires. Charles Jaromir-Erben(1811- 
1870) tout ensemble érudit et poète, est l'un des 
hommes les plus sympathiques de la Renaissance 
tchèque. Nous le retrouverons plus tard à Moscou. 
François Miklosich (1813-1891) représentait la natio- 
nalité Slovène. Il devait faire à Vienne une bril- 
lante carrière comme professeur de philologie 
slave. 11 est mort comblé d'honneurs, membre 
d'une foule d'académies, y compris la nôtre. 
Depuis 1850, il avait renoncé complètement à la 
politique pour devenir — comme l'appelait dé- 
daigneusement Palacky — le slaviste de la cour 
(der Hofslavist). Klacel (1800-1882) eut une desti- 
née douloureuse. Il était prêtre et patriote. Pro- 
fesseur au séminaire de Brno (Brttnn) il écrivait 
dans les journaux de Prague et était en rapport 
avec les patriotes que l'on appelait dans les régions 
officielles les panslavistes. Par-dessus le marché, 
il était professeur de philosophie et en cette qua- 
lité il fut accusé de panthéisme. Découragé, il 
quitta son pays en 1869 et alla vivre en Amérique. 

La liste publiée le 7 juin dans \^ Gazette nationale 

1. Paris, Alcan. 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 18i8 169 

s'accrut de six nouvelles signatures, parmi lesquelles 
je relève ^seulement celle du prince Lubomirski 
(1817-1872). Ce magnat galicien était un des rares 
Polonais qui aient défendu le système fédéraliste 
eu Autriche. Il a rendu de sérieux sérieux services 
à la Galicie et contribué notamment à la fondation 
de l'Académie polonaise de Gracovie. Jean Do- 
bczanski (1820-1866) était un publiciste très actif 
qui a collaboré à de nombreux journaux de Lwow 
(Lemberg). Notons encore l'adhésion d'un comte 
Jean Waldstein représentant de la célèbre famille 
bohémienne sur le compte duquel nous n'avons 
pas d'ailleurs de renseignements particuliers. 
Parmi les signatures ajoutées le 12, nous notons 
encore celle d'un comte Kolovrat-Krakovsky 
(1794-1872) qui appartenait à une vieille famille 
aristocratique. 

La proclamation fut traduite en illyrien, c'est-à- 
dire en serbo-croate. Le mot illyrien était alors à 
la mode et j'aimerais à l'y voir revenir lora de l'or- 
ganisation définitive de ce groupe politique qui 
peut constituer quelque jour un État de douze mil- 
lions d'hommes*. Elle fut également traduite en 
polonais, en serbe de Lusace et en allemand. 

Elle fut accueillie avec enthousiasme. « Il con- 
vient, disait un journal polonais, Le Progrès^ de 
Lwow (Lemberg), il convient de répondre à cet 
appel des Tchècjues. Seul un Congrès slave peut 
arriver à l'entente des peuples slaves qui, jus- 
qu'ici, a si peu existé. Jusqu'ici le gouvernement 

1. Voir {a Liquidation de l'Autriche-Uongriet par Loui» 
Léger. (Paris, Alcan). 



170 LB 'PANSLAVISME 

s'est efforcé de maintenir la discorde parmi les 
peuples pour faciliter la germanisation. » 

La Gazette du Paysan, journal Slovène, qui 
paraissait à Lublanja (Laybach), écrivait : 

« Chez nous, l'esprit national s'est énergique- 
ment réveillé. Il faut donc espérer que beaucoup 
de zélés Slovènes se rendront à cette invitation. Le 
Congrès a clairement fait connaître son triple 
objet : 1° L'intégrité de l'Empire est garantie. 
L'antique et intégrale fidélité est gardée à l'empe- 
reur ; c'est donc un mensonge et une infâme calom- 
nie de déclarer qu'il s'agit de séparatisme, de rus- 
sisme ou de toute autre idée avec laquelle les 
Slaves n'ont rien à voir. 2° Les Allemands ont 
leurs droits ; les Slaves auront les leurs ; aucune 
nation ne songera à en opprimer une autre. 3" Les 
Slaves s'entendront ensemble pour établir leur 
nationalité sur la base la plus solide. » 

Les Slaves avaient beaucoup d'ennemis. Il était 
évident que l'idée du Congrès allait être exploitée 
contre eux. Pour répondre d'avance aux accusa- 
tions et aux calomnies, le Comité publia la procla- 
mation suivante, qui fut rédigée par François 
Palacky, et qui porte la date du 5 mai : 

« Nous avons adressé un appel à nos frères de 
l'Empire d'Autriche, pour les inviter à se réunir à 
Prague, le 31 mai, à l'effet de délibérer sur nos 
intérêts communs. Ayant égard à nos obligations 
envers nos compatriotes non slaves, nous croyons 
devoir nous expliquer clairement et franchement 
sur les idées et les principes qui nous ont ins- 
pirés. 



LH CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 18i8 171 

« Nous déclarons solennellement que nous sommes 
résolus à rester fidèles à la maison de Habsbourg- 
Lorraine qui règne sur nous en vertu du droit héré- 
ditaire et des principes constitutionnels ; nous 
sommes résolus à maintenir l'intégrité et l'indé- 
pendance de l'Empire par tous les moyens en 
notre pouvoir. Nous repoussons donc toutes les 
accusations de séparatisme, de panslavisme, de 
russisme qui pourraient être portées contre nous 
par des accusateurs mal intentionnés. 

« 2° Nous déclarons solennellement que nous 
n'avons jamais eu l'intention de faire du tort à 
quelque nationalité non slave, ou de l'opprimer ; 
nos efforts ont toujours tendu à obtenir la recon- 
naissance et la mise en pratique de l'égalité des 
droits pour toutes les nations de l'Empire. 

« 3° Nous déclarons enfin que nous sommes 
résolus à revendiquer dans leur plénitude les droits 
qui nous appartiennent en vertu du principe ci-des- 
sus énoncé, à les défendre contre toute attaque, 
d'où qu'elle vienne. Donc, la réunion slave que 
nous préparons n'a pas d'autre cause que le désir 
d'atteindre ce but par les moyens les plus sûrs et 
les plus pacifiques. 

« Notre indépendance nationale et notre union 
dépendent du maintien de l'intégrité et de l'indé- 
pendance de l'Empire d'Autriche. Donc notre entre- 
prise est dans son essence de nature conservatrice 
et n'a rien en elle-même qui puisse le moins du 
monde inquiéter nos concitoyens équitables et 
libéraux des autres nationalités. » 

Les Slaves autrichieDS répondirent nombreux 



172 LB Panslavisme 

cet appel. Le 30 mai, 159 hôtes étaient arrivés, dont 
24 Jougo-slaves, autrement dit Illyriens, 30 Polo- 
nais. Le reste se composait de Slovaques, de Moraves, 
de Petits-Russes, ou Ruthènes. La plupart arri- 
vaient par la gare de Vienne et leur arrivée donnait 
lieu à d'enthousiastes manifestations; les maisons 
étaient pavoiséesde drapeauxaux couleurs tchèques 
(blanc et rouge) ou slaves (c'est notre drapeau tri- 
colore). 

«Les frères Croates, Serbes, Polonais, Slovaques, 
Petits-Russes et Tchèques parlaient chacun leur 
langue maternelle cl tous se comprenaient, dit une 
relation du temps. » 

Ceci est une illusion nationaliste. J'ai quelque 
pratique de toutes ces langues depuis plus d'un 
demi-siècle. Ils ne se comprenaient pas plus que 
ne se comprendraient dans un Congrès panlatini- 
niste des Français, des Portugais, des Espagnols 
et des Italiens. ï!s se devinaient, si l'on veut. 

L'enthousiasme était grand dans la foule ; l'ordre 
était maintenu par la Svornost (la Concorde), légion 
de garde nationale, et par la Slavia, légion acadé- 
mique d'étudiants. 

Le 2 juin, arrivèrent encore 70 adhérents. 

Ce jour-là eut lieu l'ouverture solennelle du 
Congrès : 

A neuf heures du matin, les membres se réu- 
nirent à l'hôtel du Musée-National qui n'était pas 
encore le splendide édifice que l'on voit aujour- 
d'hui se dresser à l'extrémité de la place Saint- 
Vacslav. C'était un modeste palais de la rue du 
Fossé. 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1848 173 

Dans cette première réunion, Palacky fut élu 
président, le prince Lubomirski et le poète croate 
Stanko Vraz, vice-présidents. 

Le cortège se rendit d'abord à l'église Notre- 
Dame du Tyn, paroisse de l'Hôtel de Ville, et là, 
devant la statue des apôtres slaves, Cyrille et 
Méthode, le chanoine Stulc dit des prières appro- 
priées à la circonstance. Puis on se réunit dans la 
grande salle de l'île Sophie, décorée des drapeaux 
des diverses nations slaves de l'Empire, au milieu 
desquels flottait l'étendard jaune et noir de l'empe- 
reur. 

Le président du Comité préparatoire, sans doute 
par prudence, ne s'était pas rendu à cette réunion. 
Parmi les hôtes du Congrès, figuraient le Polonais 
Libelt, de Poznan, pubiiciste et philosophe distin- 
gué, et l'agilaleur russe Bakounine qui, en principe, 
ne devaient point avoir voix délibérative. 

Le président du Congn'îs, l'historien Palacky, 
prononça le discours suivant : 

« Ce que nos pères n'auraient jamais osé espérer, 
le jour d'aujourd'hui le réalise. Nos frères slaves, 
de leurs lointaines [)atries, se sont rendus en grand 
nombre dan» notre glorieuse Prague, pour s'y récla- 
mer de leur grande race, pour s'y donner les mains 
en vue d'une alliance éternelle d'amour et de fra- 
ternité. Appelé par votre volonté à la jtrésidence 
de cette respectable Assemblée , je vous salue, 
vous tous qui do près ou de loin, êtes venus à cette 
réunion fraternelle. Vous, frères Jougo-slaves, vail- 
lants Illyriens, Croates et Slavonieris, vous, délé- 
gués de l'héroïque et pieuse nation serbe, vous, qui 



174 LE PANSLAVISME 

êtes venus des deux versants des Carpathes, Slo- 
vaques, Petits-Russes et Polonais égalementcélèbres 
par votre vaillance et vos malheurs, et vous frères 
de Moravie, et vous, représentants de notre belle 
patrie tchèque. C'est le sentiment de la liberté, de 
l'amour fraternel et de la concorde qui nous a 
réunis en cet endroit. La liberté dont nous jouis- 
sons en ce moment n'est point parmi nous une 
hôtesse nouvelle et inconnue. Ce n'est pas une 
plante exotique ; c'est un arbre poussé sur notre 
sol, c'est l'antique héritage de nos ancêtres. Les 
anciens Slaves, tous égaux entre eux devant la loi, 
n'ont jamais eu la prétention de dominer les autres 
peuples. Ils entendaient leur devoir beaucoup 
mieux que telles tribus renommées de nos jours 
qui, même aujourd'hui, ne comprennent pas la 
liberté sans la domination. Eh bien ! apprenons- 
leur comment on doit comprendre et respecter 
l'égalité entre les nations. L'objet essentiel de 
notre Congrès, c'est de rappeler au monde troublé 
ce principe naïf, mais éternel : Ne fais pas à autrui 
ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même. 
Là est la source divine de tout droit et de toute 
justice. Un grand peuple, comme le nôtre, n'aurait 
pas perdu sa primitive indépendance s'il ne s'était 
divisé, fragmenté, si ses membres n'étaient devenus 
étrangers les uns aux autres, si chacun d'eux n'avait 
suivi une politique différente. Ces misères étaient 
peut-être nécessaires pour qu'instruits par une 
expérience séculaire, mais cruelle, nous ayons enfin 
conscience de nos besoins véritables. Si nous 
sommes rentrés en possession de notre antique 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE BN 18iS l'î5 

héritage, si nous sommes mainlenaDt et si nous 
devons rester libres, nous devons en rendre grâces, 
d'abord à notre réveil national, à la conscience de 
ce qui peutseul nous apporter le salut ; nous devons 
en outre remercier notre bienfaisant souverain, 
l'empereur-roi Ferdinand, qui a volontiers reconnu 
nos droits, ainsi que nos besoins, qui les a pris à 
cœur. Nous devons encore rendre grâces au senti- 
ment généreux qui anime tous les membres de 
cette Assemblée, le sentiment de l'amour fraternel 
et de la concorde. Le Slave est et sera invincible 
tant que l'idée de l'union et de la concorde domi- 
nera dans son cœur. Sous ces auspices s'ouvre 
pour nous une ère nouvelle et glorieuse. Heureux 
ceux qui, commenous, se sont réunis à cette fête de 
la concorde! 

(t Pour moi qui connais les anciennes misères, 
les soulTrances de notre race, et qui envisage 
d'un œil assuré les grandes destinées de mon peuple 
bien-aimé, je m'écrie dans un transport avec 
l'homme de l'Evangile : « Seigneur, tu peux main- 
« tenant congédier ton serviteur ; car nos yeux ont 
« vu le salut que tu nous as préparé à la face du 
« monde, la lumière de la révélation pour les 
« peuples et la gloire de la race slave. ». 

« Messieurs, en vertu de la présidence que vous 
m'avez confiée, je proclame l'ouverture du Congrès 
slave, je déclare que son droit et son devoir est de 
délibérer au nom do la patrie et de la nation dans 
un esprit de liberté, de concorde et de paix. » 

Nous ne pouvons avoir la prétention de rappor- 
ter ici tout le détail des débats. Ils ont été publiés 



176 LE PANSLAVISME 

dernièrement à Prague, en un volume qui, dans 
les circonstances actuelles, ne nous est pas acces- 
sible. 

Le premier orateur, après Palacky, fut le Polo- 
nais Lubomirski. Les Slaves, d'après lui, appa- 
raissaient maintenant comme un troisième groupe 
à côté des Germains et des Latins. Ils allaient faire 
plus qu'eux pour l'humanité. Ils ne voulaient pas 
rendre à leurs ennemis ce dont ils avaient souf- 
fert. Ils voulaient s'organiser en fédération. Déjà 
les Polonais avaient tenté une fédération*, mais 
leur projet n'avait pas réussi parce qu'il ne com- 
portait pas la liberté absolue. Maintenant, instruits 
par l'expérience, ils voulaient réparer les fautes 
du passé. 

Parmi les orateurs qui' suivirent, je note seule- 
ment le nom du Petit-Russe Boriskievitch qui 
revendiqua les droits de sa nationalité alors presque 
absolument ignorée. 

Je citerai à peu près en entier le discours de 
Schafarik. C'est la seule fois dans sa vie que 
l'illustre ethnographe et archéologue sortit du 
silence de son cabinet pour aborder à la tribune 
des matières politiques : 

« Qu'est-ce qui nous a rassemblés ici? La crise 
de trois races 1 Une crise sans exemple dans l'his- 
toire de l'humanité, un mouvement sous lequel la 
terre frémit et tremble, devant lequel s'écroulent' 
les géants, devant lequel s'évanouit le pouvoir 

1. Lubomirski faisait, je pense, allusion aux rapports de 
la Pologne catholique avec la Lithuanie russe ou ruthène, 

orthodoxe et uniatc 



LB CONGRÈS SLAVE DE l'RAGlE EN 1848 177 

des baïonnettes et des espions, au nom duquel le 
peuple réclame sa part de l'héritage de Dieu. Ce 
mouvement nous a mis en marche et réunis ici. 

« Le gouvernement des baïonnettes et des espions 
est désormais impossible. Si ce gouvernement 
était possible, il n'aurait pas échappé aux mains 
de ceux qui le tenaient, car ils étaient des géants 
d'une intelligence rare, d'une audace inouïe, mais 
Dieu n'était pas dans leur cœur. 

« Les nations sont rentrées dans leur droit. Elles 
se sont réunies, elles délibèrent sur leurs intérêts 
et sur les nôtres, leur avenir et le nôtre, à Franc- 
fort et à Pesth, chez nous et au dehors de notre 
monarchie. 

« Eh bien ! puisque les autres nations s'occupent 
de nous et prétendent régler notre avenir, délibé- 
rons nous aussi sur cet avenir. Nous nous con- 
naissons certainement mieux que les autres ne nous 
connaissent, nous connaissons mieux qu'eux nos 
besoins, nos tendances, nos aspirations. 

M Quel est le jugement que portent sur nous les 
autres peuples, nos voisins allemands, magyars, 
italiens? Sachons le reconnaître, si dur qu'il soit 
de le proclamer. Ils déclarent f|ue nous ne sommes 
pas capables de la pleine liberté, pas capables 
d'une vie politique supérieure, uniquement 
parce que nous somuîes des Slaves. Le Slave, 
d'après eux, est destiné par la nature à servir des 
peui)le8 élus, mieux doués et plus nobles. 

« Or qui sont-ils, ceux qui nous jugent ainsi? 
Ceux qui ont fait peser, (jui font encore peser sur 
nous une main de fer, ceux (jni ont tondu la lainu 



178 LE PANSLAVISME 

de nos brebis et qui se sont engraissés de la moelle 
de nos os, ceux qui ont vécu de la sueur de nos 
laboureurs, ceux pour qui nos fils ont versé leur 
sang, ceux qui, sous prétexte de nous civiliser et 
de nous protéger, nous dépouillent de notre carac- 
tère slave. Ceux-là, nous les appelons nos oppres- 
seurs, les assassins de nos âmes. 

« Si nous refusons de nous civiliser à leur ma- 
nière, c'est-à-dire de nous germaniser, de nous 
magyariser, de nous italianiser, ils nous traitent 
de barbares et d'esclaves. Si nous voulons réelle- 
ment nous civiliser, c'est-à-dire nous slaviser à 
fond, ils nous traitent de mauvais fils de la patrie, 
de traîtres, d'ennemis de leur liberté. 

« Cette situation ne peut plus durer. Le sort en 
est jeté. L'heure décisive a sonné pour nous plus 
tôt que nous ne pensions. Montrons que nous 
sommes dignes de la liberté. Mettons-nous en 
état de pouvoir dire avec orgueil devant les na- 
tions : « Je suis Slave », ou cessons d'être Slaves. 
La mort morale est pire que la pire mort. 

« La mort morale est pire que la pire mort, 
mais la vie morale est la vie la plus haute. Donc, 
avant de nous mettre à la merci des autres nations, 
pénétrons dans le fond de nos âmes, examinons 
ce qu'elles renferment de force morale. Constatons 
si nous sommes en état d'élever la voix dans le 
conseil des nations, si nous sommes en état de 
discuter avec elles de l'égalité de nos droits. Tout 
ce qu'il y a sous le ciel obéit à la force morale. 

« Chers frères, ce n'est pas le moment de faire de 
longs discours. Ce qui importe avant tout, c'est 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1818 179 

(l'agir. On ne passe pas sans combat de la servi- 
tude à la liberté. Ou la victoire et la liberté natio- 
nale, ou la mort honorable et, après la mort, la 
gloire ! » 

Ce discours, ou plutôt ce sermon laïque où l'on 
retrouve l'austère descendant des hussites per- 
sécutés fut d'un effet prodigieux. Les Croates, en 
signe d'enthousiasme, tirèrent leurs sabres du 
fourreau, d'autres s'embrassèrent avec effusion. 
La séance fut levée au milieu d'une émotion géné- 
rale. 

Pour faciliter les travaux, le Congrès avait été 
divisé en trois groupes. 

Le premier comprenait les Tchèques, les Mo- 
raves, les Silésiens, les Slovaques. C'est le groupe 
que nous entendons réunir aujourd'hui sous la 
rubrique du royaume de Bohême, après la liqui- 
dation de l'Autriche-Hongrie. 

Le second groupe comprenait les Polonais et les 
Ruthènes ou Petits-Russes. Les événements ont 
marché depuis un demi-siècle et la reconstitution 
de la nationalité polonaise sur une base ethnique 
rend désormais ces deux éléments inconciliables. 

Le troisième groupe comprenait les Slovènes, 
les Croates, les Dalmates et les Serbes réunis sous 
le nom commun de Jougo-slaves. C'est celui que 
j'appelle illyrien et dont je fais une confédération 
ayant pour foyer central le royaume de Serbie. 

C'est à chacun de ces groupes qu'étaient dévolua 
les travaux préparatoires. 

Le nombre total des membres du Congrès, en y 
comprenant ceux qui arrivèrent avec un lége 



180 LE PANSLAVISME 

retard s'éleva à 363 dont 42 pour le groupe jougo- 
slave, Ci pour le groupe polonais et petit-russe, 
237 pour le groupe tchèque-slovaque. 

Le programme des questions dont le Congrès 
devait s'occuper avait été résumé dans un mé- 
morandum rédigé par François Zach dont la vie 
aventureuse mérite d'être rappelée ici. Il fut à 
sa façon un panslaviste en action. Il était, né en 
1&07 en Moravie et commença par être un petit 
employé dans son pays natal. En 1830, il se rendit 
en Pologne et prit part à l'insurrection polonaise. 
Il .-e réfugia en France après l'échec de l'insurrec- 
tion et, considéré comme émigré polonais, il obtint 
un emploi à la bibliothèque du château de Fon- 
tainebleau. Bien vu du prince Adam Czartoryslci, 
il fut envoyé par lui à Belgrade. De Belgrade il se 
rendit à Prague où il ligura dans notre Congrès. 
En 1849, il passa chez les Slovaques et combattit 
avec eux contre les Magyars, puis il revint à Bel- 
grade où il attira l'attention du ministre Garacha- 
nine qui le fit nommer capitaine et lui donna la 
direction d'une académie de guerre qu'il l'avait 
chargé d'organiser. 11 fit désormais sa carrière 
militaire en Serbie. 11 prit part à la campagne de 
1877-78 contre les Turcs, y perdit une jambe et 
fut pensionné avec le litre de général. Il est mort 
en 1889. 

Le programme qu'il avait rédigé réclamait la 
transformation de l'Autriche en un Etat fédératif. 
Il insistait surtout sur l'émancipation des Slaves 
(le Hongrie que l'on s'efTorrait de magyariser. 
L'Autriche étant un Etat polyglotte il exigeait dei 



LE CONGRES SLAVE DE PRAGUE EN 1858 ISl 

ses représentants officiels la connaissance de 
diverses langues et n'admettait la priorité d'au- 
cune. 

Dépassant le programme officiel du congrès et 
les limites de l'Empire il demandait Tégalité com- 
plète entre les Polonais et les Russes, l'émancipa- 
tion des Serbes opprimés par les Turcs; l'enseigne- 
ment des diverses langues slaves dans tous les 
pays slaves, l'établissement de congrès scienti- 
fiques slaves annuels, la tolérance religieuse 
absolue. 

Il protestait énergiquement contre l'incorpora- 
tion à la Confédération germanique de n'importe 
quelle partie des pays slaves. « Nous autres Slaves, 
disait-il, nous ne pouvons consentir à sacrifier 
l'indépendance de l'Eiat autrichien en nous lais- 
sant incorporer à un Etat étranger. Jamais, jamais 
nous ne reconnaîtrons la suprématie do l'Alle- 
magne .. Jamais nous ne reconnaîtrons la décision 
de Francfort... Nous espérons que tous les Slaves 
seront d'accord pour leur dénier toute validité 
dans les régions slaves de l' Autriche. Ce que nous 
proposons, c'est la transformation de l'Autriche 
en Etal fédératif. » 

Les commissions préparèrent un manifeste aux 
peuples de l'Europe qui fut définitivonienl rédigé 
par Palacky et que je traduis en entier : 

« Le congrès slave de Prague est un évéïiomont 
nouveau, non seulement pour l'Europe, mais pour 
les Slaves eux-mêmes. Pour la première fois 
depuis que notre nom est apparu dans l'histoire, 
les membres dispersés d'une grande race se sont 



182 LE PANSLAVISME 

réunis, venus de pays lointains, pour se recon- 
naître en tant que frères et délibérer pacifique- 
ment sur leurs intérêts communs. Nous nous 
sommes entendus, non seulement dans notre belle 
langue parlée parquatre-vingts millions d'hommes^, 
mais par le battement harmonique de nos cœurs et 
l'égalité de nos intérêts nouveaux. La vérité et la 
franchise qui ont présidé à toutes nos délibéra- 
tions nous ont décidé à déclarer aussi devant 
Dieu et devant les hommes, ce que nous voulions 
et quels principes nous ont dirigés. 

« Les peuples romans et germaniques, naguère 
célèbres en Europe comme de puissants conqué- 
rants, ont depuis des siècles établi par la force du 
glaive leur puissance politique et su satisfaire leur 
besoin de domination. Leur constitution, reposant 
principalement sur l'idée de la force, n'a garanti 
la liberté qu'aux classes supérieures qui ont do- 
miné grâce aux privilèges, en n'imposant au peuple 
que des charges. Aujourd'hui seulement, grâce à 
la force de l'opinion publique, qui, comme l'esprit 
de Dieu, s'est répandue soudain sur tous les pays, 
on a réussi à briser les chaînes de la féodalité, à 
rendre aux individus les droits imprescriptibles, 
éternels, de l'homme et de l'humanité. Les Slaves, 
eux, aimaient d'autant plus ardemment la liberté 
qu'ils avaient moins le désir de conquérir et de 
subjuguer. Chez eux la passion de l'indépendance 
empêchait toujours l'établissement d'une autorité 
centrale supérieure; peu à peu les diverses tribus 

1. Ceci, je le répète, est faux. Voir plus haut, p. 172. La 
réalité est qu'on s'entendit surtout en allemand. 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1848 183 

soul tombées dans la dépendance du voisin. Une 
politique depuis longtemps condamnée, a fini par 
dépouiller les héroïques Polonais, nos nobles 
frères, de leur existence nationale. Le vaste monde, 
on eût dit qu'il était pour toujours asservi, et les 
suppôts de la tyrannie n'hésitaient point à affir- 
mer qu'il était incapable de liberté, mais cette 
opinion téméraire s'évanouit enfin devant la parole 
de Dieu qui se fait nettement entendre dans tous 
les cœurs au milieu des bouleversements eiïroya- 
bles de cette époque. L'esprit a enfin remporté la 
victoire; l'enchantement de la vieille malédiction 
est conjuré, l'édifice millénaire qu'avait construit 
et défendu la force brutale, d'accord avec le men- 
songe et l'iniquité, s'écroule devant nos yeux. 
L'esprit fécond d'une vie nouvelle souffle et crée 
de nouveaux mondes; la liberté de la parole, la 
liberté de l'action sont devenues enfin une vérité. 
Le Slave longtemps opprimé relève la tête, secoue 
le joug de la violence et réclame d'une voix puis- 
sante son antique bien, la liberté. Fort par le 
nombre qu'il représente, plus encore par sa 
volonté et par la récente union fraternelle de tous 
ses peuples, il n'en reste pas moins fidèle à son 
caractère naturel, aux principes de ses ancêtres. 
Il ne demande ni domination, ni conquête; il 
réclame la liberté, tant pour lui que pour tous, 
il demande qu'elle soit reconnue comme le droit 
le plus sacré de l'homme. 

« C'est pourquoi, nous Slaves, nous rejetons, nous 
abominons toute domination de la force seule qui 
prétend faire la loi; nous répudions tous les privi- 



184 LB PANSLAVISME 

lèges, tous les droits exceptionnels, toutes les 
distinctions politiques de castes. Nous demandons 
sans exception l'égalité devant la loi, les droits et 
les devoirs égaux pour tous. Là où parmi des 
millions d'hommes naît un seul esclave, là on ne 
connaît pas encore la vraie liberté. Liberté, égalité, 
fraternité de tous ceux qui vivent dans l'Etat, au- 
jourd'hui, comme il y a mille ans,voilà notre devise. 
« Mais ce n'est pas seulement en faveur des indi- 
vidus que nous élevons la voix, que nous récla- 
mons. Pour nous, la nation avec l'ensemble de 
ses intérêts moraux n'est pas chose moins sainte 
que l'individu avec son droit naturel. Si l'histoire 
nous montre un développement plus parfait chez 
certaines nations que chez certaines autres, elle 
nous montre aussi que la facilité de se développer 
n'est pas limitée chez ces dernières. La nature ne 
connaît ni nations nobles ni nations vilaines; elle 
n'a appelé aucune d'elles à régner sur les autres; 
elle n'a obligé aucune d'elles à servir d'instrument 
à l'autre pour satisfaire son égoïsme. Toutes ont 
un droit égal au développement humain : c'est là 
une loi divine que personne ne peut transgresser 
sans être châtié. 

« Malheureusement, il semble que cette loi de nos 
jours, même chez les nations, n'est pas encore 
observée et pratiquée, comme il conviendrait. Les 
abus auxquels on a renoncé volontairement vis-à-vis 
des personnes^, l'assujettissement et le servage, 

1. (; fl^ dirait Palacky s'il vivait aujourd'hui, s'il avait été 
témoin des abominations commises sur les personnes en 
Belgique et dans le Nord de la France? 



LE CONGnèS SLAVE DE PRAGUE EN 1818 185 

des ruiLions les pratiquent encore vis-à-vis *raii!ii s 
nations; elles revendiquent l'autorité au nom de 
la liberté sans savoir les distinguer. Ainsi le libre 
citoyen de la Grande-Bretagne se refuse à recon- 
naître l'Irlandais comme étant complètement son 
égal. Ainsi l'Allemand menace maint peuple slave 
de violence, s'il ne veut pas contribuer à la 
grandeur politique de l'Allemagne ; ainsi le 
Magyar n'a pas honte de ne réclamer que pour 
lui seul le droit de nationalité en Hongrie. Nous, 
Slaves, nous flétrissons radicalement toutes ces pré- 
tentions, nous les repoussons d'autant plus éner- 
giquement qu'elles se couvrent à tort du manteau 
de la liberté. Cependant, fidèles à notre caractère 
propre, et repoussant toute idée de vengeance pour 
les torts du passé, nous tendons- une main frater- 
nelle aux nations voisines qui sont prêtes à recon- 
naître comme nous, à défendre sérieusement l'éga- 
lité de toutes les nationalités, quelle que soit leur 
puissance politique, quel que soit leur nombre. 

'< Nous flétrissons également et nous réprimons 
cette politique qui dispose impudemment des pays 
et des nations comme d'une matière livrée à l'arbi- 
traire du souverain, qui permet de les prendre, de 
les modifier, de les partager à sa fantaisie, sans 
tenir compte de leur solidarité naturelle, de leur 
légitime iiidéfjendimce. La force brutale du sabre 
a décidé arbitrairement de la destinée de peujjlcs 
qui n'avaient pas môme paru dans le combat et 
dont habituellement on ne réclamait que des soldais 
et de l'argent- pour étayer un pouvoir arbitraire, ej, 
quelque flatterie hypocrite pour l'exploiteur. 



186 LE PANSLAVISME 

« Considérant que l'état des esprits en notre siècle 
réclame de nouvelles combinaisons politiques, que 
l'Etat doit s'établir, sinon dans de nouvelles fron- 
tières, au moins sur de nouvelles bases, nous avons 
proposé à l'empereur d'Autriche, sous l'autorité 
constitutionnelle duquel nous formons la majorité 
de ses sujets, de transformer son Empire en une 
confédération de nationalités jouissant des mêmes 
droits, de façon à tenir compte des besoins de ces 
nationalités et de l'unité de l'Etat. Nous voyons 
dans cette fédération non seulement notre salut à 
nous, mais aussi le salut de la liberté, de la civili- 
sation et de l'humanité et nous ne doutons pas de 
la bonne volonté de l'Europe à en aider la réalisa* 
tion. En tout état de cause, nous sommes résolus à 
acquérir, par tous les moyens possibles, pour 
notre nationalité, en Autriche, les mêmes droits que 
possèdent déjà les Allemands et les Magyars. Nous 
comptons sur le puissant appui que le bon droit a 
toujours trouvé dans les cœurs vraiment libéraux. 

« Les ennemis de notre nationalité ont réussi à 
troubler l'Europe par l'épouvantail d'un Pansla- 
visme politique qui menace, paraît-il, de détruire 
tout ce qui a été acquis jusqu'ici par la liberté, la 
civilisation et l'humanité. Mais nous savons le mot 
magique qui suffit à conjurer ce fantôme, et dans 
l'intérêt de la liberté, de la civilisation, de l'hu- 
manité, nous ne devons pas le dissimuler devant 
des nations tourmentées par les remords de leur 
propre conscience. Ce mot, c'est justice : justice 
pour la nation slave et pour chacun de ses groupes 
en particulier. L'Allemand se vante d'être, plus 



LE CONGRÈS SLAVE DE l'RAGUE EN 1848 187 

que toute autre nation, capable d'apprécier avec 
justice tous les traits principaux du caractère des 
autres nations. Nous souhaitons et nous demandons 
que, pour ce qui nous concerne, il ne soit point 
convaincu de mensonge. Nous élevons énergique- 
meut la voix en faveur de nos malheureux frères 
polonais qui, par la perfidie et la violence, ont été 
privés de leur indépendance. Nous invitons les 
puissances à réparer enfin le vieux péché, à conju- 
rer cette malédiction héréditaire qui pèse sur la 
politique des cabinets. Nous comptons en ce point 
sur la sympathie de toute l'Europe. Nous atten- 
dons des gouvernements de Prusse et de Saxe 
qu'ils cessent enfin de dénationaliser systémati- 
quement les Slaves de la Lusace, de la Posnanie, 
de la Prusse orientale et occidentale. Nous deman- 
dons au ministère hongrois de cesser immédiate- 
ment l'emploi de procédés inhumains vis-à-vis des 
Slaves de Hongrie, des Serbes, des Croates, des 
Slovaques, des Petits-Russes, et d'assurer la ga- 
rantie immédiate de leurs droits. Nous espérons 
qu'une politique égoïste n'empêchera pas plus 
longtemps nos frères de Turquie de constituer leurs 
nationalités sous forme d'Etats et de les dévelop- 
per par les moyens natui^ils. 

« Enprotestant solenncîlement contre tant d'actes 
indignes, nous proclamons notre foi dans l'in- 
fluence bienfaisante de la liberté. La liberté rendra 
plus justes les nations qui ont jusqu'ici dominé, 
et leur fera comprendre que l'injustice et l'orgueil 
n'apportent pas de honte à celui qui en souffre, 
mais à. celui qui les dépluie. 



188 LK PANSLAVISME 

« Nous nous présentons de nouveau sur le théâtre 
politique de l'Europe comme les plus jeunes, mais 
non comme les moins nombreux. Nous proposons 
d'organiser un congrès général des nations euro- 
péennes pour régler toutes les, questions interna- 
tionales. Nous sommes convaincus que des nations 
libres s'entendront mieux que des diplomates sala- 
riés. Puisse ce projet être pris en considération 
avant que la politique réactionnaire des cours 
amène de nouveau à en venir aux mains des na- 
tions excitées par la haine et la jalousie. » 

Ce manifeste aux pays européens est le seul 
acte du congrès, dont l'existence fut courte, comme 
nous le verrons tout à l'heure. Le congrès avait 
d'abord déclaré qu'il ne s'occuperait que des 
Slaves autrichiens ; mais il avait été, malgré lui, 
débordé. Il avait admis à ses délibérations un Po- 
lonais de Prusse, Libelt, un socialiste russe, 
^akounine. Dans le document que nous venons de 
voir, il dépassait de beaucoup les limites de l'Etat 
autrichien. Il réclamait, comme nous la récla- 
mons aujourd'hui, la reconstitution de la Pologne. 
On a remarqué cette phrase, où l'on reconnaît le 
style austère de Palacky — une sorte de Guizot 
slave — qui fut tout ensemble un historien et un 
moraliste : « Nous invitons les puissances à répa- 
rer le vieux pécké, à conjurer cette malédiction héré- 
ditaire qui pèse sur la politique des cabinets ». 
Vers 1863, mes contemporains polonpphiles se 
plaisaient à répéter une phrase du père Gratry : 
« Depuis le partage de la Pologne, l'Europe est en 
état de péché mortel ». Cette noble idée, le 



LE CONGhès SLAVE DE PRAGUE EN 1848 189 

protestant Palacky l'avait exprimée avant notre 
compatriote. 

On remarquera aussi dans ce manifeste les 
plirases relatives à l'émancipation des Slaves de 
Turquie. On sait comment ce programme a été 
réalisé. En livrant la Bosnie et l'Herzégovine à 
i'Autriche-Hongrie, sous prétexte de les pacifier et 
d'y rétablir l'ordre, les diplomates de 1878 ont 
tout simplement préparé la guerre effroyable qui 
s'est déchaînée au cours de l'année 1914. 

A côté de ce document, qui garde aujourd'hui 
toute son importance et qui peut encore servir de 
base pour la constitution d'une Europe nouvelle, 
ie congrès avait préparé un projet d'adresse à 
l'empereur-roi. Ce document fut rédigé, sur les 
iudicaliuns d'une commission nommée ad hoc, par 
un Qélèbre jurisconsulte polonais, Antoine-Sigis- 
mond Ilelcel (1800-1870), qui était en même 
temps un philosophe distingué et qui, depuis, 
fut membre de la Diète de Kromeriz et du 
Reichsrat de Vienne. 

Ce document explique les circonstances dans 
lesquelles le congrès a dû se réunir et les requêtes 
qu'il entend présenter au souverain. 11 lui dit fran- 
chement comment le régime antérieur de l'Au- 
triche n'a pu être entretenu que par la bureau- 
cratie et l'absolutisme. 

« La nation passe soudainement, sans transi- 
tion, d'une obscurité complète à la lumière 
éblouissante de la liberté, de l'âge de la minorité 
à un état qui exige une complète maturité poli- 



190 LB PANSLAVISME 

tique. Des nationalités éloignées l'une de l'autre 
se dressent en ennemies l'une contre l'autre. La 
confiance et le crédit sont disparus, les revenus 
sont compromis, le commerce et l'industrie péris- 
sent; les liens de l'Etat autrichien se relâchent à 
vue d'oeil. 

« La puissance de l'Autriche repose sur le libre 
développement de ses nationalités, particulière- 
ment des nationalités slaves, qui ont été grave- 
ment, même mortellement lésées par la politique 
du régime disparu. La justice envers toutes les 
nations si longtemps opprimées est le moyen le 
plus énergique de faire échapper l'Autriche aux 
tempêtes actuelles. Nous, fils de la grande race 
slave, nous voulons contribuer à la renaissance de 
l'Etat autrichien. Les nations d'une même race, 
en fraternisant sous le sceptre de Votre Majesté, 
seront la garantie de l'égalité juridique des 
diverses nationalités qui feront de l'Autriche trans- 
formée un Etat fédératif. » 

Suit l'exposé des desiderata des différents peu- 
ples slaves : 

Les Tchèques remercient des garanties qui leur 
ont été données par la patente du 8 avril pour les 
droits de leur nationalité. 

Les Moraves, frères des Tchèques, réclamen es 
mêmes droits ; ils demandent que les délégations 
de leur Diète puissent se réunir à la délégation de 
la Diète de Bohême pour discuter sur les intérêts 
communs. 

Les Galiciens réclament les garanties qui ont été 
assurées aux Tchèques; ils demandent que les 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1848 191 

fonctionnaires qui ignorent les deux langues de la 
province — le polonais et le petit-russe — soient 
remplacés par des fonctionnaires qui les connais- 
sent; que les langues polonaise et petit-russe de- 
viennent d'un emploi officiel dans l'administra- 
tion; que les deux nationalités de la province et 
les diverses confessions religieuses soient mises 
sur un pied absolu d'égalité. 

Les Slovaques et les Petits-Russes de la Hon- 
grie demandent à être reconnus comme nation 
par les Magyars et à avoir les mêmes droits, à 
tenir des congrès nationaux chargés de veiller 
sur leurs intérêts. Ils demandent à posséder dans 
leur langue tous les organes de l'enseignement, 
depuis l'école primaire jusqu'à l'Université. Ils 
demandent qu'aucune nation dans le royaume ne 
soit considérée comme dominante, mais que toutes 
soient mises sur un pied d'égalité; que le droit 
d'association leur soit garanti comme il l'est aux 
Magyars. 

Les Croates réclament le maintien de leur auto- 
nomie. Ceux-là étaient, par rapport aux autres 
nationalités, un peuple privilégié. 

Les Slovènes de la Styrie et^du royaume d'Illyrie 
demandent à former un groupe unique qui pren- 
drait le nom de Slovénie et dont la ca[)ita!c «orait 
Lublania (Laybach). La langue Slovène sera la 
seule langue de l'administration; une Université 
sera érigée à Lublania. 

D'autre part, la Holiéme, la Moravie et les Slo- 
vènes {)rotestcnt contre toute incorporation à la 
Confédération germani(iuc. 



192 LS PANSLAVISME 

Le comité avait décidé que ces différents arti- 
cles devaient être soumis aux Diètes compétentes 
de Bohème, de Moravie, de Galicie, de Croatie. 
Mais les événements se précipitaient, et tous les 
vœux du congrès devaient, jusqu'à nouvel ordre, 
rester à l'état de pia desideria. 

Le 10 juin était le jour de la Pentecôte. Ce jour- 
là, le Congrès suspendit ses travaux, mais non pas 
ses manifestations. Sur la place Saint-Vacslav — 
que l'on appelait aussi le Marché aux chevaux — 
s'élevait une statue équestre assez médiocre de ce 
saint, statue qui, dans ces dernières années, a été 
transportée sur la colline du Vysehrad. Devant 
cette statue, un prêtre serbe de l'Eglise orthodoxe, 
l'archiprêtre de la ville de Novi Sad, Paul Stama- 
tovitch, avait célébré, huit jours auparavant, une 
messe orthodoxe en plein air. Le spectacle était 
nouveau à Prague. Une foule immense était venue 
assister à la liturgie. La messe se termina par 
des prières pour le patriarche serbe, pour l'empe- 
reur Ferdinand, pour les peuples slaves, pour les 
écrivains tchèques décédés. A la fin de Toffice, 
le prêtre bénit, en langue serbe, l'ensemble des 
nations slaves. Le jour de la Pentecôte, ce fut un 
chanoine de Lwow (Lemberg), un prêtre russe de 
l'Eglise uniate, Grégoire Ginilovitch, qui célébra à 
son tour la messe suivant les rites de son Eglise. 
Ainsi, les trois religions dominantes du monde 
slave, la catholique, l'orthodoxe, l'uniate avaient, 
tour à tour, pris part à cette réunion solennelle. 
On n'avait laissé de côté que la religion protes- 
tante, celle de la minorité, mais d'une minorité à 



LB CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 18 i8 193 

laquelle appartenaient Palacky, Kollar et Scha- 
farik. 

Le lundi 12 juin, les Commissions du Congrès se 
rassemblèrent de nouveau ; elles décidèrent que le 
Congrès se réunirait le 14, pour adopter le texte 
définitif des deux Documents que nous venons de 
traduire et d'analyser. 

Malheureusement, tandis que le Congrès poursui- 
vait ses pacifiques délibérations, une émeute, dont 
les causes sont encore difficiles à déterminer, éclata 
à Prague. Il se glisse, dans toutes les révolutions, 
de mauvaises têtes qui, selon l'expression popu- 
laire, ne cherchent que plaies et bosses. 

Il ne manquait pas d'ailleurs d'éléments réac- 
tionnaires — allemands ou magyars — qui avaient 
tout intérêt à faire échouer l'œuvre du Congrès. Le 
12 juin, des coups de feu furent échangés entre des 
étudiants et des soldats de la garnison. La femme 
du commandant de la garnison, Windischgraetz, fui 
tuée dans son hôtel, par une balle égarée ; des 
barricades s'élevèrent. 

La Vltava divise Prague en deux parties, la 
ville basse qui s'étend sur la rive droite, la ville 
haute qui s'élève sur la rive gauche et qui est sur- 
montée par le château royal. Ce château est pro- 
tégé par une batterie dont les canons ont vue sur 
la ville basse. Ce fut cotte batterie qui, durant trois 
jours, bombarda la ville basse où, d'ailleurs, elle 
fit peu de dommages. Un Congrès ne peut guère se 
tenir sous le feu de l'artillecio et les séances se 
trouvèrent, de fait, suspendues. On se rassembla 
de nouveau le 16 juin. Mais un grand nombre de 



194 



LE PANSLAVISME 



membres avaient déjà quitté Prague. On ne put 
délibérer. Le 28 juin, le Congrès fut définitivement 
ajourné sine die. Les membres étrangers se 'dis- 
persèrent et retournèrent dans leur pays oij plu- 
sieurs jouèrent dans la vie intellectuelle et politique 
un rôle considérable. Nous allons voir tout à 
l'heure que le Congrès des Cercles politiques appe- 
lés les Tilleuls Slaves (Lipa slovanska), eut l'idée 
de convoquer un nouveau Congrès ; mais cette 
idée ne put se réaliser. En 1851, Kukulievic Sak- 
cinski, dont nous avons parlé plus haut, conçut la 
pensée de convoquer un Congrès des littératures 
slaves à Belgrade ou à Varsovie, mais il ne put 
aboutir. 

L'œuvre que le Congrès de Prague avait tentée 
fut poursuivie pendant quelque temps par la Société 
du Tilleul Slave (Lipa slovanska) . Pour com- 
prendre cette dénomination, il faut savoir que cet 
arbre est considéré comme l'arbre national des 
Slaves, de même que le chêne en Allemagne est 
considéré comme l'arbre symbolique des Ger- 
mains. Cette Société s'était donné pour objet, 
l'établissement du régime constitutionnel et de 
l'égalité absolue entre les éléments allemands et 
slaves du royaume, la défense de l'indépendance 
politique contre les prétentions de la Confédération 
germanique et du Parlement de Francfort, la con- 
solidation de la solidarité slave, l'union fraternelle 
de tous les peuples slaves. Parmi ses membres, 
figurent la 'plupart des initiateurs du Congrès 
(Mathias Thun, Neuperg, Erb.en, Hanka, Jordan, 
Palacky, Rieger, Stulc, Villani, Vocel, Zap, etc.). 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1848 195 

La Sociélt^ du Tilleul Slave créa en province un 
certain nombre de Sociétés affiliées. Elle sur- 
vécut aux sanglantes journées de juin. Au mois 
d"août elle intervint auprès de la Diète de l'Empire 
par un mémorandum où elle exposait les cruautés 
commises inutilement à propos des journées de 
juin et réclamait en faveur des victimes; elle 
demandait la garantie du droit d'association, l'or- 
ganisation définitive d'une garde nationale. Quand 
les nations slaves du royaume de Hongrie s'insur- 
gèrent contre les Magyars, la Lipa publia, le 11 sep- 
tembre 1848, une proclamation à la nation tchèque 
pour l'inviter à venir en aide aux frères slaves 
« afin d'attester que la nation tchèque comprenait 
toute l'importance de la première lutte slave dans 
les temps actuels ». Lorsque l'insurrection slo- 
vaque fut étoufTée dans le sang, la Lipa adressa, le 
l" octobre, une pétition aux députés slaves de la 
Diète pour les inviter à intervenir en faveur de 
leurs frères, à TefTet de leur garantir leurs droits 
nationaux. 

Qu and le ban croate Jellacich, vainqueur des 
Magyars, s'approchait de Vienne, quelques esprits 
se demandaient s'il était l'instrument du slavismo 
ou de la réaction autrichienne. Le ban adressa à 
la Lipa une lettre, où il déclarait qu'il était enthou- 
siaste de l'idée slave et que l'élément slave était 
l'appui le plus solide de l'Autriche. 

Le 28 décembre 1848, fut convoqué, à Prague, 
un Congrès général de toutes les Llpas. Il fut 
décidé qu'elles se constitueraient en fédération et 
qu'elles auraient un Congrès tous les ans au mois 



196 LE PANSLAVISME 

de mai. Cette décision fut le chant du cygne. La 
Ztpa, durant sa courte existence, fut donc un organe 
de la solidarité slave, autrement dit du Pansla- 
visme. Elle disparut naturellement avec la période 
de réaction. 

Avant de clore ce chapitre, nous devons encore 
au lecteur quelques détails sur certains membres 
du Congrès qui ont joué un rôle dans la vie poli- 
tique ou littéraire de leur nation. A côté du prince 
Georges Lubomirski, le vice-président du Congrès 
était le poète croate Stanko Vraz. Il était d'origine 
Slovène, étant né à Cerovec, en Styrie, en 1810 
(il mourut en 1850). Il avait rencontré des Croates 
à l'Université de Gratz, s'était familiarisé avec leur 
langue et c'est en croate qu'il publia ses poésies. 
Il avait traduit en cette langue quelques sonnetà 
de Kollar ; il avait fait les honneurs de sa patrie 
croate aux jeunes slavistes russes, Sreznevsky et 
Preis. Il était en correspondance avec le Tchèque 
Erben. Il avait entrepris une revue, A'oio*, à laquelle 
collaborait son ami Erben et où il s'efforçait de 
tenir ses compatriotes au courant des littératures 
slaves. Dans une lettre à Erben, datée du 5 août 
1842, je trouve un curieux témoignage de l'in- 
fluence des travaux de Schafarik auxquels j'ai fait 
allusion plus haut. Vraz lui commando 20 exem- 
plaires de V Ethnographie Slave. « Si Schafarik ne 
peut m'envoyer les volumes, qu'il m'envoie du 
moins la carte. J'ai constaté que depuis le livre do 
Kollar sur La Mutualité des Langues Slaves, aucun 

1. Le kolo est une rlnnso des Slaves méridionaux. Voyez 
plu8 liaut la uotc de la p. 41 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1818 197 

travail n'a fait autant d'impression sur toutes les 
couches de la société que la carte des peu- 
ples slaves de Schafarik. Tout le monde s'émer- 
veille et ne peut assez s'émerveiller de la grandeur 
de la race slave. Celte carte fera chez nous plus de 
patriotes que n'a pu en faire toute noire littéra- 
ture. Grâces soient rendues à Schafarik, pour ce 
magique présent. » 

Cet épisode m'en rappelle un plus récent qui 
s'est passé non pas là-bas chez les Croates, mais 
chez les Athéniens de Paris. En 1869, le célèbre 
homme d'Etat tchèque Rieger vint à Paris, pour 
tâcher d'attirer sur ses compatriotes l'attention de 
nos politiciens et de nos publicisles. J'ai raconté 
ailleurs [La Renaissance Tchèque, p. 168 et sui- 
vantes), comment il réussit à obtenir une audience 
de Napoléon III. 11 en obtint une aussi d'un des 
maîtres de la presse, Adolphe Guéroult, directeur 
de L'Opinion IVationale. Il lui exposa sommaire- 
ment l'ethnographie de l'Autriche et finit par lui 
mettre sous les yeux la carte ethnographique poly- 
chrome de l'Allemand Kiepert. Guéroult la con- 
templa avec stupéfaction et laissa échapper cet 
aveu : « Ma foi, je n'avais pas la inuindreidée de (;a ! » 
C'était au lendemain de Sadowa, à la veille des évé- 
nements de 1870. Combien de Français n'avaient 
pas la moindre idée de ça ! El tout récemment 
encore, à propos des événements de la péninsule 
balkanique, je sais tel diplomate « qui n'avait pas 
la moindre idée de va ». 

Stanko Vraz était un des champions les plus 
énergiques de l'Illyrisme, autrement dit du Sla- 



198 LE PANSLAVISME 

visme contre les prétentions des Magyars. « Nous 
vivons ici dans une lutte perpétuelle de notre 
nationalité contre la magyaromanie, écrivait-il à 
un ami, le 28 décembre 1842... Les Magyars 
déploient toute leur énergie pour étouffer dans 
fleur notre littérature, bien qu'ils prétendent n'en 
pas vouloir à la littérature. C'est pour cela que 
notre censure est si rigoureuse, car elle est sous 
les coups de celle de Pesth, » 

Stanko Vraz eût certainement joué un grand rôle 
dans l'évolution littéraire et politique de sa nation 
si sa rie avait été moins brève. Il mourut à l'âge 
de quarante et un ans. 

A côté de son nom, j'en rencontre dans le groupe 
jougo-slave deux autres qui méritent d'être relevés 
ici. Le premier, est celui du baron Kusljan qui, 
lui aussi, eut une vie assez courte. Il était né en 
1817. Il mourut en 18G7. Il avait été un des agents 
les plus actifs du mouvement illyrien, il avait con- 
tribué à l'élection du ban Jellacich, le redoutable 
ennemi des Magyars; il eut l'honneur d'une polé- 
mique avec le grand Magyar Deak. Tour à tour 
avocat et notaire, c'était avant tout un juriste. 

L'autre nom est celui de Popovitch Danicitch. 
Celui qui devait l'illustrer était alors âgé de 23 ans 
(1825-1882). i\ s'appelait primitivement Popovitch 
et prit le nom littéraire de Danicitch en souvenir 
d'une amie, Daniça, fille de Karadjitch, qui lui avait 
été enlevée par une mort prématurée. Il devait 
s'illustrer par de beaux travaux philologiques. Il 
fut tour à tour secrétaire de l'Académie d'Agram, 
professeur à l'Université de Belgrade. Nul n'a plus 



LB CONGRÈS SLAVE DE mAGUE EN 1848 199 

contribué que lui à établir entre Agram et Belgrade 
celte solidarité intellectuelle que nous voudrions 
voir appliquer désormais dans le domaine de la 
vie politique. 

Le groupe polonais ruthène, autrement dit petit- 
russe, était présidé par Libelt, — ce qui était con- 
traire aux décisions primitives, puisque Charles 
Libelt (1807-1875), était sujet prussien. Il avait pris 
part à l'insurrection de 1830 ; après avoir pris part 
au Congrès de Prague, il se rendit à celui de Franc- 
fort pour protester contre l'incorporation de la 
Pologne prussienne à l'Allemagne. Député au 
Parlement de Berlin, il défendit, sans relâche, la 
cause de ses compatriotes. Ses écrits sont relatifs 
à la philosophie et aux mathématiques. 

Nous voyons figurer à côté de lui, parmi les 
Polonais, l'historien Antoine Walenski (né en 1805, 
mort en 1879), qui fut depuis professeur à l'Uni- 
versité de Cracovie et qui a publié d'intéressants 
travaux en français, en allemand et en polonais ; 
le comte Léon Sapieha (1801-1878), qui fut 
membre de la Chambre des seigneurs et maréchal 
de la Diète deGalicie ; Wladyslaw Zavvadzki (1821- 
1891), qui fut un littérateur distingué; Wojciech 
Cybulski (1812-1867), né en Prusse, et qui en cette 
qualité n'aurait pas dû figurer au Congrès, fut 
député à la Chambre prussienne et professeur aux 
Universités de Berlin et de Breslau. Le Russe, 
Michel Bakounine, né dans le gouvernement russe 
de Tver, avait encore bien moins de droits à figu- 
rer dans une Assemblée où les Grands-Russes 
n'étaient d'ailleurs pas représentés. 



200 LE PANSLAVISME 

Parmi le groupe tchèque ou mieux tchéco-slo- 
vaque, dont nous avons déjà signalé les principaux 
membres, il nous faut encore relever les noms de 
Vacslav Nebesky (1818-1882), poète, littérateur, 
historien, que j'ai connu il y a bientôt un demi- 
siècle conservateur du Musée national et rédac- 
teur en chef de la Revue qu'il publie; Miloslav 
Hurban (1817-1888), élève de Ludvit Stur, pas- 
teur de l'Eglise réformée slovaque et, comme ses 
coreligionnaires Palacky, Stur, Schafarik, patriote 
très ardent. Il fut un des organisateurs de l'insur- 
rection slovaque. Ecrivant tour à tour en tchèque 
et en slovaque, il fut un rude polémiste et eut l'hon- 
neur d'être deux fois emprisonné par les tribunaux 
hongrois. A côté de lui, figure son compatriote 
Hodza (1831-1878). Hodza était, lui aussi, un pas- 
teur protestant. Kollar exerça sur lui une influence 
considérable ; poète et polémiste religieux, il prit, 
lui aussi, part à l'insurrection slovaque ; vers la fin 
de sa vie, il fut l'objet de persécutions qui l'obli- 
gèrent à quitter sa patrie pour se retirer à Tiesin 
(Teschen), en Silésie, où il mourut. Notons encore 
parmi les Tchèques, deux avocats qui, depuis, ont 
joué un rôle politique : François Brauner, et Joseph 
Fricz et parmi les représentants de l'aristocratie, 
le comte Jean Harrach. 

Je ne veux pas prolonger outre mesure cette 
énumération. Elle suffît à démontrer que le Con- 
grès de Prague fut en somme la réunion d'une 
élite intellectuelle. Si les conclusions politiques 
auxquelles il devait nécessairement aboutir avaient 
été réalisées, il y aurait, dans l'Europe actuelle, 



LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 1848 201 

un peu plus de justice et, conséquence bien loin- 
taine — mais absolue — ou n'aurait pas vu éclater 
la guerre actuelle, qui n'est que la revanche et le 
châtiment des iniquités commises envers les 
Slaves et de l'indifférence avec laquelle les nations 
occidentales les ont laissé commettre. 



CHAPITRE XÎV 

DU CONGRÈS DE PRAGUE A CELUI DE MOSCOU 
(1848-1867) 

La réaction. — Le programme de Palackj' et le programme 
centraliste. — La Constitution de 1861. — La guerre 
de 186G, proclamation allemande au royaume de Bohême. 
— Établissement du dualisme. — Griefs des Slaves. — Le 
procès Kober. 



Nous n'avons pas le dessein de refaire dans ce 
chapitre l'histoire générale des Slaves d'Autriche 
que nous avons écrite ailleurs. Nous n'avons à en 
rappeler ici que certains traits généraux. 

L'Etat autrichien semblait destiné par sa confi- 
guration ethnographique à former une Confédéra- 
tion monarchique dont un Etat voisin, la Suisse 
républicaine, lui donnait le parfait modèle. Cette 
Confédération aurait eu avant tout pour base 
le respect des peuples et des langues. 

Mais il y avait, en outre, àtenir compte de l'histoire 
de certains groupes, notamment des royaumes de 
Bohème et de Hongrie, et ces groupes étaient loin 
d'être parfaitement homogènes. H y avait à conci- 
lier la tradition historique et les droits des natio- 
nalités. 



DU CONGRÈS DE PRAGL'E A CELUI DE MOSCOli 203 

En montant sur le trt^me, le jeune François- 
Joseph avait déclaré qu'il était prêt à partager ses 
droits avec les représentants de ses peuples, mais 
qu'il espérait arriver à réunir en un grand corps 
d'Etat tous les pays et toutes les races de la mo- 
narchie. 

C'était là un programme centraliste que Joseph II 
avait naguère essayé d'imposer; or, seul le fédéra- 
lisme pouvait satisfaire toutes les races et toutes 
les traditions historiques. Palacky avait élaboré un 
projet qui formulait les desiderata des fédéralistes. 
Il n'admettait que quatre ministères communs à 
tout l'Empire, la guerre, la marine, les finances et 
les affaires étrangères. Chaque Etat ou province 
devait jouir d'une entière autonomie; les Diètes 
nationales choisissaient un certain nombre de dépu- 
tés qui, réunis, constituaient la Diète centrale. 
Palacky comptait sept nationalités : allemande, 
tchèque, polonaise, italienne, jougo-slave, magyare 
et roumaine; peut-être eût-il mieux valu en comp- 
ter huit ; les Ruthènes ou Petits-Russes n'auraient 
probablement pas longtemps consenti à faire 
ménage avec les Polonais, mais à ce moment-là, 
de même que les Rulgares, dans la Péninsule bal- 
kanique, ils étaient généralement ignorés. Cha- 
cune de ces nations aurait été représentée à Vienne 
par une chancellerie. Mais, ep l'absence des Hon- 
grois — qui, certainement d'ailleurs, n'y eussent 
pas adhéré — le projet de Palacky ne pouvait être 
voté. La Diète de Kromerize (Kremsier), fut dissoute 
et une Constitution octroyée par un manifeste 
impérial. Cette Couslilution, qui ne fut point appli- 



204 LB PANSLAVISME 

quée, ji'était qu'un expédient qui ne répondait en 
rien aux exigences légitimes des nations. Elle fut 
d'ailleurs supprimée par un décret du 1" janvier 
1852. L'Etat tout entier fut régi par la réaction, 
l'absolutisme et la germanisation. Le jury et la 
publicité des tribunaux furent suspendus ; l'égalité 
de la langue allemande et do la langue nationale 
supprimée dans les écoles. La police remplaça le 
pouvoir judiciaire ; la liberté de la presse fut com- 
plètement étouffée. Il n'était pas permis de publier 
un seul journal en langue non allemande. Le clergé, 
inféodé au souverain, déclarait, en 1849, que les 
nationalités étaient un reste du paganisme, « que 
la différence des langues était une conséquence du 
péché et de la chute de l'homme ». C'était proba- 
blement la première fois que l'on voyait la légende 
de Babel intervenir dans la vie politique d'un Etat. 

Vis-à-vis des Slaves balkaniques, la politique 
autrichienne restait absolument négative. Elle ne 
pouvait songer à leur venir en aide alors qu'elle 
s'appliquait à étouffer le slavisme dans l'intérieur 
de ses Etats. Incapable de faire prévaloir son 
influence au delà du Danube, l'Autriche se conten- 
tait d'annihiler celle de la Russie et s'appliquait à 
maintenir les chrétiens dans le servage ottoman. 

Ce régime centraliste et germanisateur aboutit 
en 1859 à la perte de la Lombardie. Des régiments 
hongrois ou slaves s'étaient débandés pour ne pas 
combattre. En Bohême, les paysans disaient : « Si 
nous sommes vaincus, nous aurons la Constitution ; 
si nous sommes vainqueurs, nous aurons l'Inqui- 
sition ». 



DU CONGRès DE PRAGUE A CELUI DE MOSCOU 205 

On eut en effet, en 1861, une Constitution. 

Elle créait deux Chambres, l'une dite des Sei- 
gneurs, dont les membres représentaient certaines 
catégories sociales, princes, grands propriétaires, 
prélats, quelques hommes plus ou moins éminents 
nommés par le souverain ; on pouvait être sûr 
d'avance que les Slaves n'y seraient point en majo- 
rité ; l'autre Chambre, celledes députés, comprenait 
3i3 membres nommés par les Diètes provinciales, 
85 pour la Hongrie, 20 pour la Transylvanie, 9 pour 
la Croatie-Slavonie, 5 pour la Dalmatie, 54 pour la 
Bohême. 22 pour la Moravie, 6 pour la Silésie, 
28 pour la Haute et Basse-Autriche, 3 pour Salz- 
bourg, 13 pour la Styrie, 5 pour la Carinthie, 
G pour la Carniole, 6 pour l'islrie et Trieste, 
38 pour la Galicie, 3 pour la Bukovine, 12 pour le 
Tyrol et le Vorarblerg. Bien entendu, il ne s'agis- 
sait pas de faire nommer ces Diètes par le suffrage 
universel, qui eût peut-être reflété la proportion 
des nationalités. 

Le nouveau régime substituait à la représenta- 
tion des masses celle des intérêts. Il répartissaif 
les électeurs en trois curies : 

1° La grande propriété qui appartenait à des 
familles généralement inf(''0'Jécs à la dynastie; 

2° Les villes, où, même en pays slaves, il y avait 
de nombreuses colonies germaniques ou judéo- 
germaniques et dont un cerlain nombre étaient 
l'objet de scandaleux passe-droits. . 

3* Les paysans des camp;ignes. 

Les circonscriptions électorales étaient reparties 
de la façon 1» plus arbitraire : en Bohême, par 



208 LE PANSLAVISME 

exemple, les villes slaves avaient un député pour 
12.020 électeurs, tandis que les villes allemandes 
en avaient un pour 10.315. Dans les circonscrip- 
tions rurales, les Slaves avaient un député pour 
53.206 électeurs, tandis que les circonscriptions 
allemandes en avaient un pour 40.800 électeurs. 
La ville allemande de Reichenberg, avec 19.000 
habitants, avait trois députés, tandis que la ville 
tchèque de Prague, avec 150.000 habitants, n'en 
avait que dix, alors qu'elle aurait dû en avoir plus de 
vingt. 

Certains villages allemands constituaient, ce 
qu'on appelle dans la vie politique anglaise, de 
véritables bourgs pourris. Par exemple, le village 
allemand de Parchen, avec 500 habitants, avait un 
député ; la ville tchèque de Kladno, avec 8.000 habi- 
tants, n'en avait pas un seul. Les conditions étaient 
les mêmes dans les pays slaves. 

Les Tchèques ne consentirent à envoyer de dépu- 
tés à Vienne qu'en réservant tous les droits du 
royaume. Les Hongrois se refusèrent complète- 
ment à se faire représenter à Vienne. Le ministère 
avait proclamé la liberté de la presse, mais pas 
pour les Slaves. Dans l'espace de trois ans, en 
Bohême et en Moravie, quatorze journaux eurent à 
se partager soixante et un mois de prison simple 
ou dure (avec jeûne et fers) et 21.500 florins 
d'amende. 

En 1865, l'empereur dut congédier son premier 
ministre Schmerling et négocier avec les Hongrois. 
En 1866, survint la guerre désastreuse avec la 
Prusse. Le roi de Prusse avait occupé Prague et 



DU CONGRÈS DE PRAGUE A CELUI DE MOSCOU 207 

comme il avait l'intention d'exploiter l'Autriche, 
après l'avoir assujettie, il ne s'était livré à aucun 
des excès qui déshonorent aujourd'hui les armées 
de son successeur. Il avait adressé au glorieux 
royaume de Bohême une proclamation qu'il serait 
intéressant de reproduire. Je n'en ai malheureu- 
sement plus le texte intégral sous les yeux. Je ne 
retrouve dans mes notes que ce fragment : « Si 
notre cause juste était victorieuse, l'occasion pour- 
rait peut être se présenter pour les Bohémiens et 
les Moraves (autrement dit les Tchèques), de réali- 
ser leurs vœux, ainsi que les Hongrois. Puisse alors 
ui;e heureuse étoile assurer leur bonheur à 
jamais ! » On sait aujourd'hui ce que veulent dire 
ces vœux peu désintéressés. 

Au courant du mois d'août suivant, un député, à 
la seconde Chambre de Prusse, Lubienski, s'avisa 
d'évoquer ces paroles pour réclamer en faveur de 
la nationalité polonaise. Il fut durement rabroué 
par Bismarck ([ui lui répliqua qu'un document 
militaire, publié en pays ennemi, ne pouvait pas 
être invoqué dans les affaires intérieures du 
royaume. 

Le roi de Prusse, en 1868, reconnaissait solen- 
nellement les droits du royaume de Bohème. Son 
successeur n'en fwait pas autant aujounl'hui. 

Réduit à renoncer à l'hégémonie de l'Allemagne, 
François-Joseph était obligé d'entrer eu arrange- 
ment avec ses peuples. Il imagina qu'aucun de ses 
sujets n'était capable de réaliser cette tâche diffi- 
cile, et il fit venir de Dresde M. de Beust, le 
malheureux adversaire de Bismarck. On sait quelle 



208 LE p'anslavisme 

fut la solution adoptée par cet étranger : U partage 
de l'Empire entre les Allemands et les Magyars. 
On lui attribue un mot qui, vrai ou faux, peint 
admirablement sa politique : « Gardez vos hordes, 
aurait-il dit à un homme d'Etat hongrois, nous 
garderons les nôtres ». Ces hordes, c'étaient en 
Hongrie, les Croates, les Serbes, les Roumains, 
les Slovaques, les Petits-Russes; en dehors de la 
Hongrie, les Tchèques, les Slovènes, les Dalmates 
(autrement dit Serbo-Croates), les Polonais, les 
Petits-Russes. Ainsi fut établi, sans que les « hordes » 
sfaves eussent été consultées, le régime appelé 
dualisme, qui dure encore aujourd'hui. 

Les habitants des pays étrangers à la Hongrie, 
autrement dit d'après la dénomination officielle 
« des autres pays de Sa Majesté » ou de la Cislei- 
thanie, furent, purement et simplement, invités à 
envoyer des députés au Reichsrat qui devait se 
réunir à Vienne. 

Les Tchèques et les Moraves s'y refusèrent; les 
Galiciens y consentirent et cette circonstance 
amena entre les deux nations, si unies naguère, 
lors du Congrès de Prague, un refroidissement 
qui décida beaucoup de Tchèques à se rendre à 
Moscou, comme nous l'expliquerons tout à l'heure. 

On peut juger de l'état des esprits durant cette 
période par un procès qui fut jugé à Vienne r\u 
cours de l'année 1864. Dans un faubourg de la 
capitale on avait trouvé un portefeuille renfermant 
un certain nombre de bulletins au crayon, écrits 
en langue tchèque. L'un de ces billets était signé. 
Le signataire était le fils d'un éditeur b.'ien connu 



DU CONGRÈS DE PRAGUE A CELUI DE MOSCOU 209 

de Prague. Il est mort depuis longtemps. On peut 
donc rappeler son nom sans le compromettre. Il 
était alors âgé de quatorze ans. Il s'appelait Charles- 
Edouard Kober. Le billet était ainsi conçu : 

« Moi, Charles-Edouard Kober, je jure devant 
Dieu tout-puissant vengeance éternelle à l'empe- 
reur. Je jure que dans tous les dangers je soutien- 
drai mes alliés Charles et Alfred. Quand l'occasion 
se présentera de tuer l'empereur, je jure de le 
tuer. Je jure de ne trahir personne. » 

On découvrit le jeune conspirateur avec ses deux 
complices, l'un Polonais, l'autre Hongrois, dans un 
pensionnat de la capitale et un procès de haute 
trahison fut instruit et jugé devant la cour de 
Vienne. 

Le jeune Kober avait rédigé la formule du ser- 
ment. 

II l'avait donnée à ses deux camarades en les 
priant de la traduire dans leur langue respective 
et ce n'était pas un simple jeu, comme essaya de 
le démontrer dans une brillante plaidoirie le 
célèbre avocat Miihlfeld. Tous les actes, tous les 
écrits du jeune Kober témoignaient d'une haine 
profonde pour l'empereur et le régime autri- 
chien. 

A cette question : Quels étaient les motifs de 
votre haine pour l'empereur? le jeune accusé 
répondait : L'oppression de la nationalité slave. 
{Die (înturdriicliviiq dos Slniroitutns). Il avait qua- 
torze ans, l'âge auquel la loi autrichienne, moins 
bien inspirée que la nôtre, déclare l'adolescent 
capable d'apprécier toute la portée de ses actes. Il 

U 



210 



LE PANSLAVISME 



fut condamné à cinq ans de prison dure. On eut 
le bon sens de le gracier plus tard. 

Cet enfant avait proclamé la vérité. L'oppression, 
l'exploitation de la nationalité slave, telle était, 
telle est encore la devise des Habsbourg, particu- 
lièrement de celui qui, pour le malheur des Slaves 
et à la honte de l'humanité, a régné plus de 
eoixante ans sur l'Autriche-Hongrie. 



CHAPITRE XV 
LE CONGRÈS DE MOSCOU (1867) 



La Société des Sciences naturelles de Moscou invite les 
Slaves à son Congrès. — Palacky et Rieger à Paris ; ils 
négocient avec les Polonais. — Le banquet de Moscou. 
— Discours de Pogo'line et de Rieger. — Pamphlet de 
Klaczko. — Strossmayer et Palacky. — Le Congrès archéo- 
l(igii|ue de Kiev. 



La réunion slave de Moscou durant l'été de 
l'année 1867 ne fut pas un congrès proprement 
dit, comme avait été celle de Prague en 1848, 
mais une réunion amicale, sans caractère officiel, 
oîi des Slaves de divers pays se rassemblèrent pour 
échanger leurs idées sur les problèmes communs 
à la race tout entière. 

La Société des Sciences Naturelles de Moscou 
avait organisé dans cette ville une exposition an- 
thropologi(|ue et un congrès ethnographique. Elle 
eut l'idée d'inviter <^ cette réunion scientificjue Ips 
représentants des diverses nations slaves : Pologne, 
Bohême, Serbie, Monténégro, Bulgarie et aussi les 
Slave.s non ('iiianciitt's de l'empire ottoman. 

bien entendu le gouvonicrnfnt russe n'interve- 
nait pas offlciellement, mais il avait donné toutes 
les autoritiations et toutes les facilités nécessaires, 



212 LE PANSL.WISMB 

et nolamment, comme les Slaves en général 
n'éUicni; pas riches, il avait accordé aux invités la 
circulation gratuite sur les chemins de 1er db 1 em- 
pire. 

Tous les pays slaves — sauf la Pologne qui avait 
ses raisons de s'abstenir — acceptèrent l'invitation. 
Les délégués les plus nombreux étaient ceux des 
pays tchèques ; à leur tète étaient les deux chefs de 
la nation, î/historien Palacky et son gendre Ladislas 
Rieger qui en était le véritable chef politique, 
l'archiviste poète Erben que nous avons déjà ren- 
contré au congrès de Prague, Jules Grégr, publi- 
ciste distingué, propriétaire de La Gazette natio- 
nale, des érudits, des députés des journalistes, un 
peintre célèbre, Mânes, môme un représentant de 
la noblesse, ^e comte Villani, un survivant de 1848. 

La Slovaquie envoyait notamment le docteur 
Mudron, un de ses principaux chefs politiques, la 
Croatie, le D' Gaj l'apôtre de Tillyrisme, les Serbes 
de Hongrie, le publiciste Polit Desantchitch, la 
Serbie, le D'' lanko Schaîarilc, bibliothécaire de 
Belgrade, neveu de l'illustre slaviste tchèque, his- 
torien et philologue. Milan Militchevitch dont la vie 
tout entière a été consacrée à des travaux excel- 
lents sur l'histoire et l'ethnographie de sa nation, 
Vladan Georgevitch homme de lettres et homme 
d'État; deux délégués de la Bukovine représen- 
taient la nation ruthènc, autrement dit la Petite- 
Russie. 

Rieger et Palacky, qui faisaient partie de la 
députation tchèque, n'avaient pas suivi le même 
itinéraire que leurs compatriotes. Ils étaient d'abord 



LE CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 213 

allés à Paris pour visiter l'Exposition universelle, 
pour s'entretenir avec leurs amis de France et 
aussi avec les chefs de l'émigration polonaise. On 
était presque au lendemain de l'insurrection de 
1862-63, insurrection organisée à Paris par l'émi- 
gration dont les chefs étaient alors le vieux général 
André Zamojski et le prince Ladislas Gzartoryski, 
propriétaire du fameux hôtel Lambert. Les Polo- 
nais de Galicie n'avaient pas suivi les Slaves de la 
Cis- et de la Transleithanie^ dans leur campagne 
contre l'établissement du dualisme. Ils avaient 
gardé une attitude isolée et particularisle. Les deux 
délégués de la nation tchèque furent reçus courtoi- 
gement à l'hôtel Zamojski et à l'hôtel Lambert; 
mais les conversations n'aboutirent pas et ils par- 
tirent pour la Russie. Toutefois Rieger avait promis 
d'intervenir, autant que les circonstances le per- 
mettraient, comme médiateur entre les deux nations 
et de chercher un modus vivendi honorable pour 
les deux parties. 

Ils rejoignirent à Vilna la caravane qui était 
entrée dans le royaume de Pologne par Graniça, sur 
la frontière de Galicie. En agissant ainsi ils avaient 
évité un épisode assez pénible. 

A Trzebinio — la première station de l'empire 
russe, à Czenstochowa, le grand sanctuaire catho- 
lique polonais, à Varsovie dans la capitale du 
royaume de Pologne, les invités slaves étaient chez 
les Polonais et c'étaient uniquement des foncliou- 

1. Je rappelle que ces deux mois désignent les pays en 
deçà et au delà de la Leitha, qui sépare la Hongrie des 
autres pays do Sa Majesté. 



214 LE PANSLAVISME 

naires et des officiers russes qui leur faisaient les 
honneurs. 

Les Polonais, peuple soumis, étaient absents de 
cérémonies où leurs vainqueurs jouaient le rôle 
de maîtres de maison et cette circonstance n'était 
pas sans jeter quelque gêne dans les épanchements. 
Ainsi à Trzebinie un orateur russe s'avisa déporter 
un toast à l'Université tchèque de Prague et parut 
désagréablement surpris quand on lui apprit que 
cette université n'existait pas encore. 

Les hôtes ne l'eussent pas été moins si la conver- 
sation avait porté sur l'Université polonaise de 
Varsovie, complètement russifiée depuis plusieurs 
années. Depuis les Tchèques ont été gratifiés 
d'une Université qui a rendu de grands services, 
mais dont les professeurs, nécessairement fonction- 
naires autrichiens, ont dû parfois oublier qu'ils 
étaient les représentants intellectuels d'une natio- 
nalité slave. 

A Vilna, Rieger dut prendre la parole : « Nous 
sommes ici pour la première fois, dit-il, sur un 
sol slave où le Slave est maître chez lui. Nous 
espérons tous qu'un meilleur avenir se prépare 
pour les autres Slaves et qu'ils seront aussi les 
maîtres chez eux. » 

Ce toast n'était pas très heureux. Il était dans une 
ville naguère presque entièrement polonaise, russi- 
fiée en apparence, mais où les Polonais n'étaient 
certainement pas les maîtres chez eux. Rieger aurait 
mieux fait de garder le silence et de réserver son 
premier toast pour Pskov où réellement les Slaves, 
C'est-à-dire les Russes, étaient les maîtres chez 



LE CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 215 

eux. J'ai eu à diverses reprises l'occasion de visiter 
la Pologne, mais en raison de circonstances que 
l'on devine, j'ai toujours — sauf en Galicie — gardé 
autant que possible Vincognito. 

Le 20 mai, la députation arrivait à Pétersbourg. 
L'accueil fut naturellement enthousiaste. Au souper 
qui suivit l'arrivée les toasts les plus chaleureux 
furentéchangés. Un délégué tchèque, le D'-Brauner, 
avocat à Prague, fil ressortir le contraste absolu 
entre la chaleur avec laquelle les frères slaves 
étaient accueillis en Piussie et la façon dont ils 
étaient traités en Autriche. 

En partageant l'Etat austro-hongrois entre les 
Allemands et les Magyars, Beust aurait prononcé, 
dit-on, deux paroles infiniment regrettables. La 
première, que j'ai déjà rappelée plus haut, était 
celle-ci : « Gardez vos hordes, nous garderons loa 
nôtres. » L'autre propos était celui-ci : « Quant 
aux Slaves, nous les mettrons au pied du mur. » 

« Après dix siècles d'eiïorts et de luttes, disait 
Brauner, nos ennemis, pour nous remercier des 
services rendus, nous ont déclaré qu'ils voulaient 
non": serrer contre lo mur; vous, vous nous serrez 
sur votre cœur. » 

Brauner ne pouvait pas parler autrement. Il 
devait ignorer ou oublier ce qu'il avait pu cons- 
tater de Graniça à Varsovie et môme à Vilua. En 
Pologne, c'étaient les Polonais qui étaient au pied 
du mur, 

Ilicgor tint un langage molng poétique, mais 
infiniment plus sérieux et ses paroles pourraient 
servir d'épigrnphe à ce livre : 



216 LE PANSLAVISME 

« Les Slaves, disait-il, sont la nation la plus 
nombreuse de l'Europe. Mais hélas cette nation 
n'est pas la première. Nous devons chercher la 
cause de cette situation dans ce fait qu'ils sont les 
membres éparpillas d'une race. Chaque groupe a 
dû lutter contre un ennemi spécial, celui-ci contre 
le Magyar, celui-là contre TAllemand, cet autre 
contre le Tatare. Mais quand se lèvera le soleil de 
la solidarité slave, quand nous aurons reconnu 
que nous sommes un seul peuple, quand nous 
aurons appris à nous soutenir mutuellement, nous 
serons une grande nation, une nation aussi grande 
dans la réalité qu'elle l'est par le nombre. » 

A Pétersbourg, la délégation qui avait passé la 
frontière russe à Graniça fut rejointe par un cer- 
tain nombre de congénères, serbes, croates, 
tchèques et même par un Kachoube, le D'Cénova* 
— un membre de cette nation, dernier débris des 
Slaves baltiques, que nous avons dû plus haut 
adjuger à la Pologne. Ce Kachoube, évidemment, 
se considérait comme Slave baltique et non comme 
Polonais. 

Le 22 mai, les Serbes de la principauté étaient 
reçus par le chancelier Gortchakov. « La nation 
serbe, dit le ministre, est une race forte et jeune 
à laquelle l'avenir réserve un grand développe- 
ment. Je suis vieux et ne verrai pas ce développe- 
ment. Mais mes successeurs veilleront sur les 
destinées de la nation serbe, comme j'ai fait moi- 

1. Génova (1818-1881) était un médecin philologue qui 
a écrit un certain nombre d'ouvrages en dialecte kachoube 
sur liv langue ei le foik-Iore de ses compatriotes. 



IF, CONGRÈS DE MOSCOU EN I8G7 217 

même ». On sait que c'est pour la défense de la 
nation serbe que la Russie s'est lancée dans la 
guerre en 1914. 

Dans un banquet offert au Club de la noblesse, 
on lut une pièce de vers du poète Tioutchev. 
Celte pièce qui attestait les sentiments fraternels 
de la Russie, se terminait par une strophe que l'on 
n'a pas osé reproduire dans le compte rendu publié 
à Prague. On eût risqué un procès de haule trahi- 
son. Cette strophe était ainsi conçue : 

« La confiance dans la justice divine ne s'étein- 
dra point dans nos âmes, dussions-nous prévoir 
des centaines de sacrifices. Un jour — s'il existe — 
le juge suprême rendra un arrêt certain : et ces 
mots, tsar libérateur, franchiront les frontières de 
la Russie ». 

Le tsar libérateur, c'a été d'abord celui qui a 
décrété l'affranchissement des serfs; c'a été ensuite 
celui quia délivré la nation bulgare dont une par- 
tie a été ensuite maintenue en servage par la 
diplomatie européenne. Celui qu'annoncent les 
vers de Tioutchev, c'est celui qui libérera tout 
l'ensemble de la race slave, y compris la Pologne 
— j'entends la Pologne des Polonais. Il ne saurait 
être question de leur restituer ni Kiev, ni Smo- 
lensk. 

Le 25 mai, les Slaves furent reçus à Tsarskoïe- 
Selo, par l'empereur. Ce fut l'ambassadeur d'Au- 
triche, le comte Revertora, qui présenta les sujets 
austro-hongrois. 

Parmi les innombrables toasts prononcés à 
Pétersbourg, je signalerai seulement celui d'un 



218 LE, PANSLAVISME 

officier russe, le général Ivanitsky : « Le malheur 
de notre nation, disait-il, c'est que — en dépit de 
notre croissance et de notre extension — nous 
avons dû, surtout pour ce qui concerne la civilisa- 
tion et le progrès, nous adresser à nos ennemis, 
les Allemands. Ils se sont faufilés chez nous et, 
sous prétexte de nous civiliser, ils ont abomina- 
blement gâté notre langue. Ils ne nous ont pas 
réellement servis ; mais ils ont opéré au détriment 
de notre esprit national. Mais nous ne les croyons 
plus, nous ne croyons plus dans la science alle- 
mande. Vous, Tchèques, vous avez des savants : 
vous êtes un peuple éclairé ; venez prendre chez 
nous la place qu'occupaient ici les Allemands. 
Vous, vous comprenez les vrais intérêts slaves ». 
Ces paroles étaient parfaitement justes, et de nom- 
breuses immigrations tchèques en Russie, ont en 
partie réalisé les idées du général. 

Les pèlerins slaves arrivèrent le 28 mai, à huit 
heures du soir, à Moscou. Ils furent surtout fêtés 
dans cette capitale par l'historien publiciste Pogo- 
dine. Pogodine était un sincère ami des Slaves; 
mais il ne voyait leur salut que dans l'orthodoxie 
religieuse. A ce point de vue, il était l'adversaire 
déclaré des Polonais. Le premier Slave qui eut 
l'occasion de lui répondre était précisément un 
Serbe orthodoxe, Soubolitch, membre du tribunal 
de Zagreb (Agram), et poète distingué. 

« Nous sommes venus, dit-il, à cette réunion 
fraternelle, et nous vous avons apporté trois dons : 
le premier, c'est Vamour, l'amour pur et saint qui 
anime tous les fils de la race slave. Pendant, notre 



LB CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 219 

voyage nous avons appris à croire que cette vertu 
de la parenté a des racines solides dans la pensée 
et le cœur de la nation russe et cette foi est notre 
second présent. Notre troisième, c'est Vespérance. 
C'est ici, dans cette vieille et glorieuse Moscou, 
que s'est éveillée en nous l'espérance d'un meilleur 
avenir dans un accord fraternel avec la puissante 
Russie qui nous reçoit aujourd'hui ». De retour 
dans son pays, l'orateur dut expier ces paroles. 

Les hôtes visitèrent naturellement l'Exposition 
anthropologique qui était le but officiel de leur 
lointaine excursion. L'objet de cette excursion 
n'était pas un Congrès politique comme celui de 
Prague, mais un échange de vues et d'idées. 

Parmi les discours échangés, je note celui du 
D' Sokolov, président de la Société des médecins 
russes. . 

« Notre Société, disait-il, a rendu de grands ser- 
vices, particulièrement dans le domaine de la phar- 
macie. Naguère, cette profession était presque 
entièrement aux mains des Allemands qui s'enri- 
chissaient d'une façon inouïe. Par exemple, il ven- 
daient doux roubles telle substance que la phar- 
macie, fondée par notre Société, vend deux kopeks 
et pourtant avec bénéfice^ » 

Palacky prit la parole pour rappeler les épreuves 
que la science slave avait eu à supporter chez les 
Tchèques, notamment dans la personne de Scha- 
farik. 

1 . Lo kopok est au rouble ro quo le conlimc est au franc 
Noluns que réceiiiiiiciil encore notre pharmacopée était Bub- 
mergée par la drogue allemande. 



220 LB PANSLAVISME 

Au dîner offert par l'Université, le recteur Bar- 
chev rappela que la politique actuelle de l'Europe 
était la politique des nationalités : 

tf La cause de nos misères antérieures doit, 
disait-il, être cherchée dans la diversité du monde 
slave. Ces misères cesseront quand les Slaves 
seront unis, quand les droits de la nation slave 
seront reconnus, comme le sont ceux des nations 
italienne et allemande. » 

Pour atteindre ce but, Rieger proposa l'organi- 
sation de congrès slaves où se réuniraient pério- 
diquement les naturalistes, les historiens, les 
artistes et les économistes. Je ne sache pas que 
cette idée ait été définitivement réalisée. Il y a eu 
quelques timides essais — notamment celui de 
Kiev, dont je parlerai tout à l'heure — mais on n'a 
pas abouti à une organisation définitive. 

Le 2 juin, un banquet de cinq cents couverts était 
offert dans le parc des Fauconniers (Sokolniki), aux 
quatre-vingt-deux hôtes slaves présents à Moscou. 

Au centre de la salle, entre les deux tables prin- 
cipales, était dressé l'étendard des apôtres slaves, 
des saints Cyrille et Méthode qui ont été naguère 
les apôtres de la Grande-Moravie et qui symbolisent, 
ou plutôt qui devraient symboliser l'unité reli- 
gieuse et morale des Slaves catholiques et ortho- 
doxes par lesquels ils sont également vénérés. C'est 
sous cet étendard symbolique que les toasts furent 
prononcés. 

Après les toasts officiels en l'honneur de l'Empe- 
reur et de l'Impératrice, ce fut l'historien Pogo- 
dine qui prit la parole : 



7,E CONGUÈS DE MOSCOU EN 18G7 22i 

« Je soubaite, dit-il, en résumé, que tous les 
Slaves, sans exception, à quelque Etat qu'ils appar- 
tiennent, jouissent des droits des citoyens du dix- 
neuvième siècle, que nul d'entre eux ne soit 
soumis à l'oppression antérieure. Je souhaite le 
même bonheur au Tchèque et au Serbe, au, Croate 
et au Dalmate, au Russe de Galicie et au L^sacien, 
au Slovaque et au Polonais. Je viens de pronopcer 
le nom des Polonais. Mais où sont-ils? Je n^ les 
vois point dans notre réunion. Ils se tiennent au 
loin, l'œil courroucé, et ne prennent point part à 
notre œuvre commune. Nous regrettons ce sépa- 
ratisme dans l'œuvre slave, nom pleurons sur 
lui... Mais nous espérons que le temps viendra où 
les Polonais rendront justice à notre bon et noble 
souverain et rentreront dans le sein de la Slavie. 

« Nous souhaitons que notre Congrès soit le 
commencement de relations constantes dans l'in- 
térêt de la science, de l'industrie, du commerce, Je 
la colonisation et que tous les Slaves, on vue d'un 
but commun, adoptent une langue commune. » 

Pogodine, il faut bien le reconnaître, avait abso- 
lument manqué de tact. Il y a, dit le cardinal de 
PiCtz, des choses « qui ne s'entendent jamais si 
bien que dans le silence >>. Il eût beaucoup mieux 
fait de garder le silence sur l'absence des Polonais. 

llieger estima que le moment était venu de tenir 
la promesse qu'il avait faite naguère durant son 
séjour à Paris, à Zaniojski et à Czartoryski. Il prit 
en main l'étendard de Cyrille et Méthode et, après 
quelques formules de politesse préliminaires, il 
continua ainsi : 



222 LB PANSLAVISME 

« Mon ami Pogodinea prononcé une belle parole 
en souhaitant le bonheur et la félicité des Russes 
et des Polonais. Moi aussi, je constate avec tris- 
tesse que dans cette réunion fraternelle de tous 
les Slaves, seuls les Polonais sont restés en dehors; 
mais j'estime que ce procédé, qui vous étonne, n'est 
pas tout à fait sans raison. 

« Lors de la dernière guerre — une guerre 
hélas ! fratricide — l'un des vôtres en appela à 
l'opinion impartiale des Tchèques ; car à ce moment- 
là toute l'Europe était contre la Russie. 

« Messieurs, mon paternel ami M. Palacky* et 
moi, à l'époque où toutes les nations de l'Occi- 
dent se déclaraient contre les Russes et manifes- 
taient leurs sympathies aux insurgés, nous avons 
hardiment déclaré que nous regardions l'attitude 
des Polonais comme un malheur et que nous con- 
sidérions les écrits qu'ils publiaient contre vous 
comme un grand tort fait à un peuple frère. 

« En notre qualité de frères des Polonais et des 
Russes nous nous sommes tenus à l'écart et nous 
avons voulu porter un jugement équitable sur les 
uns et les autres. Nous savions par l'histoire que 
la noblesse et le gouvernement polonais ont fait 
grand tort au peuple russe en lui enlevant l'élé- 
ment petit-russe, quand ils ont usé vis-à-vis de lui 
de procédés peu nobles, comme la prétendue 
union^. Nous avons considéré ces procédés comme 

1. Rieger était le gendre de Palacky. 

2. On sait que pour assimiler les Russes de Lithuanieet de 
l'Ukraine les Polonais leur ont imposé l'union avec l'Eglise 
romaine, union à laquelle un grand nombre d'entre eux 
ont d'ailleurs refusé de s'associer. 



LE CONGRÈS UE MOSCOU EN 1867 223 

des torts et nous avons reconnu que vous aviez 
raison de réannexer des pays qui vous avaient été 
enlevés par la violence. 

« Nous avons déclaré que le groupe petit-russe a 
le droit de se réclamer de vous, attendu qu'au 
jugement de la science vous ne faites qu'une seule 
et même nation^. 

(( Mais nous ne pouvons dissimuler que les Polo- 
nais, groupe des Slaves occidentaux, diffèrent des 
Russes par la langue et par l'histoire, et les paroles 
de mon estimable ami, le professeur Pogodine, 
me garantissent que tous les Russes éclairés et 
justes reconnaissent aussi le droit des Polonais. Je 
vois dans cet accord l'assurance d'un meilleur 
avenir pour les Slaves. Car l'amour mutuel des 
Slaves, la fraternité panslave ne serait point une 
vérité, mais une vaine parole, si l'égoïsme d'un 
groupe prétendait l'élever au-dessus des autres, 
l'autoriser à engloutir les autres groupes. 

« Le véritable amour fraternel, le véritable et 
noble panslavisme n'est possible que si chaque 
Slave considère les autres Slaves comme ses 
égaux. 

« Lorsque s'est produite l'insurrection polonaise, 
nous avons reconnu qu'elle faisait beaucoup de 
tort aux Russes dans le monde entier. Maintenant 
je dis qu'elle a été un malheur pour touUle monde 
slave. 

« Instruisons-nous par l'histoire de notre race. 
Les anciens Slaves do l'Elbe qui occupaient naguère 

1. CousultfM- Bur cello qucslion Nioderlé, la liucc slave 
(édition française, pi». 4'J et suiv.) 



224 LE PANSLAVISME 

la moitié de la Germanie actuelle, étaient divisés 
entre eux et se faisaient la guerre. Dans ces guerres 
les Allemands venaient à leur aide contre des 
frères slaves, et c'est ainsi que, se démolissant les 
uns les autres, tous sont tombés en servage ou ont 
péri. 

« Messieurs, qui peut nous garantir que cette 
catastrophe ne se répétera pas, si nous ne nous 
laissons pas instruire par les leçons du passé et par 
l'amour fraternel? 

« Si la lutte entre les Russes et les Polonais con- 
tinue, si dans cette lutte il s'agit de l'existence 
nationale, qui nous garantit que les Polonais 
n'appelleront point à leurs secours contre les 
Russes les Allemands arrivés à l'unité et à l'état 
de grande puissance militaire? Et moi je prévois 
avec douleur que dans une telle lutte un grand 
peuple slave périra encore de façon ou de l'autre. 
Et que deviendra alors notre Slavie et le rôle que 
doit remplir la civilisation européenne un peuple 
si considérable qui occupe la moitié de l'Europe? 

« Avec l'aide de Dieu, cette catastrophe ne se 
produira pas et j'espère bien que l'histoire sera 
une leçon pour nous, et que, pénétrés du senti- 
ment de la solidarité et de l'amour fraternel, nous 
reconnaîtrons que nous devons suivre une autre 
voie que celle des infortunés Slaves disparus. 

« ... Si parfois la guerre éclate entre des frères, si 
l'un des deux a fait du tort à l'autre et si l'un des 
deux frères remporte la victoire, qu'arrive-t-il? 
La rancune, la haine, doivent-elles subsister éter- 
nellement? Je pense qu'il arrive un moment où 



LE CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 225 

l'amour fraternel doit triompher, où le vainqueur 
magnanime doit dire à l'autre : « Tu vois, je t'ai 
écrasé; tu es en mon pouvoir et je puis faire de 
toi ce que je veux; mais je suis juste, je veux me 
conduire avec toi comme un frère, te donner ce 
qui te revient et t'aider à exister. » 

Rieger sentait qu'il s'aventurait sur le terrain 
des considérations politiques, sur un terrain par- 
ticulièrement glissant et dangereux; il s'excusait et 
déclarait en appeler au cœur généreux de l'Empe- 
reur. 

« Je ne veux pas, ajoutait-il, que les Russes 
cèdent un pouce du terrain auquel les attachent 
l'honneur et le droit de leur nation; mais quand 
les Polonais reconnaîtront loyalement les droits 
de votre nationalité, et notamment du groupe 
petit-russe, je pense que vous, qui êtes les victo- 
rieux et les plus puissants, vous tiendrez à mon- 
trer que vous ne voulez "pas les dénationaliser, que 
vous tiendrez à leur manifester un amour fraternel. 

« Je sais, Messieurs, que ce que je vous ai dit ne 
paraîtra ni juste ni agréable à beaucoup d'entre 
vous; mais Dieu m'est témoin que je n'ai parlé 
que par amour pour vous, d'un cœur entièrement 
dévoué à tous les Slaves et je vous prie d'y bien 
réfléchir à tète reposée. Dieu veuille que mes propos 
soient tombés sur un bon terrain. 

« Je le répète, je ne veux faire aucun tort au droit 
de la nation russe, mais, si ce droit est reconnu 
loyalement par les Polonais, j'espère (juc les 
Russes en leur qualité de bons Slaves, de lidôles 
disciples des grands apôtres slaves, Cyrille et 



226 LE PANSLAVISME 

Méthode, prononceront les premiers ce beau mot 
de la charité chrétienne : réconcilialion. » 

Le témoin oculaire tchèque auquel j'emprunte les 
éléments de mon récit ne dissimule pas qu'un 
grand nombre de Russes furent désagréablement 
surpris par ce qu'ils avaient compris ou ce qu'on 
leur avait expliqué de ces paroles prononcées en 
langue tchèque — ce qui atténuait singulièrement 
les effets — et qu'ils donnèrent des signes de mé- 
contentement. 

Evidemment il avait fallu beaucoup de courage 
à l'orateur pour risquer une démarche aussi auda- 
cieuse, aussi témérairement prématurée. 

Lorsque le texte de son discours me parvint à 
Paris dans les premiers jours de juin 1867 je 
m'empressai de le communiquer à mon voisin, le 
vieux général André Zamojski, chez lequel je m'étais 
peu de temps auparavant, rencontré avec mes 
amis de Prague. Le général était au lit, souffrant 
d'un terrible accès de goutte : il ne lisait pas le 
tchèque et je lui traduisis le texte du discours 
aussi littéralement que possible. Le malade écou- 
tait avec la plus grande attention et, quand j'eus 
terminé ma lecture : 

« Évidemment, me dit-il, je ne puis m'associer 
à toutes les paroles de M. Rieger, mais nous ne 
pouvons que lui être reconnaissants de ce qu'il a 
tenté de faire pour nous. » 

Je reviendrai tout à l'heure sur les suites de cet 
épisode. 

Les membres du Congrès se séparèrent avec dés 
illusions dont bien peu devaient se réaliser. 



LE CONGRÈS DB MOSCOU EN 1867 227 

L'auteur de la brochure tchèque, à laquelle j'ai 
fait tant d'emprunts, au lendemain du retour dans 
sa patrie résun^.ail ainsi ses conclusions : 

Le Congrès slave de Moscou ne nous a pas seule- 
appris la puissance de l'élément slave, mais la 
force de Tidée slave. L'idée de la solidarité qui 
jusqu'alors n'avait été cultivée qu'en théorie a pour 
la première fuis sur le soi russe acquis une base 
réelle, un terrain solide. Sans loucher à la situation 
politique et aux devoirs des groupes isolés, celte 
sitlidarité peut être prati(iuée chez tous les groupes 
slaves par les procédés qui ont été indiqués à 
Moscou. 

On a décidé ce qui suit : 

1° Au moins tous les deux ans un congrès pan- 
slave aura lieu dans une ville indiquée d'avance. 

2'^ Dans ces congrès on discutera librement 
les diverses questions qui se rattachent à la soli- 
darité (mutualité) littéraire, scientifique, arlisUquc, 
et d'une façon générale à la solidarité morale et à 
l'union des Slaves. 

3° Ces questions et les projets qui s'y rattachent 
pourront être prépaies dans des congrès locaux, 
scientifiques, littéraires et artistiques. 

4° Ces congrès se réuniront du l*"" août au 
1*"" octobre. 

5° Une société d'édition sera fondée [>our enlre- 
leuir la solidarité intellectuelle des peuples slaves. 

6° Un comité permanent sera institué à Moscou 
pour établir l'union des Slaves. 

On a, continue l'auteur de la brochure tchèque, 
reconnu le besoin de rapprocher le plus possible 



228 LE PANSLAVISME 

les diverses nations slaves. Il paraît désirable d'éta- 
blir une terminologie scientifique unique pour 
toutes les langues. On a d'autre part exprimé le 
désir de voir une langue slave vivante devenig 
la langue littéraire commune de tous les Slaves. 
Cette langue paraît devoir être le russe. Mais 
l'admettre comme langue littéraire à la place du 
tchèque ce serait commettre un suicide intellec- 
tuel et priver la nation de tout aliment spirituel, 
juste au moment où elle en a le plus besoin. 

Avant tout, concluait la brochure tchèque, le 
monde slave de l'Occident doit se dérober au joug 
de la culture allemande qui ne lui fournit pas des 
aliments propres à développer son organisme. 
Soyons moins allemands, cultivons moins la langue 
et la littérature allemandes pour nous livrer avec 
plus d'ardeur aux langues et aux littératures slaves. 

Cultivons avant tout la solidarité slave. Le lien 
intime qui dès maintenant réunit la grande famille 
slave ne peut pas être sans influence sur ses des- 
tinées politiques. La grande misère des peuples 
slaves, c'a été leur isolement. 

Ces dernières phrases résument l'idée fondamen- 
tale du panslavisme et c'est pourquoi le pansla- 
visme n'a cessé d'être dénoncé, attaqué, flétri par 
tous ceux qui avaient intérêt à exploiter les 
peuples slaves, notamment les Allemands, les 
Magyars, les Turcs, les Hellènes. 

D'ailleurs les six résolutions que j'ai exposées 
plus haut sont restées lettre morte. Je ne connais 
que deux circonstances où elles aient obtenu un 
semblant de réalisation. 



LE CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 229 

On sait qu'entre toutes les grandes Académies 
des deux mondes il existe une Association interna- 
tionale qui a déjà produit d'heureux résultats, mais 
qui se trouvera évidemment dans des conditions 
difficiles au lendemain de la paix. Il sera bien 
difficile aux délégués de Paris, Londres, Pétro- 
grad et Rome de se réunir désormais à Berlin. Il 
existe actuellement six académies slaves, celles de 
Pétrograd, Cracovie, Prague, Agram, Belgrade 
et Sofia auxquelles il faut ajouter la Société royale 
des sciences de Prague, la plus ancienne des 
Sociétés savantes dans le monde slave. Il y a 
quelques années elles se sont entendues entre 
elles, sauf, je crois l'Académie polonaise de Cra- 
covie, qui fait bande à part, pour l'entreprise et la 
publication d'œuvres poursuivies en commun. C'est 
là un excellent type do panslavisme scientifique. 
D'autre part et dans un ordre d'idées tout diffé- 
rent, il existe dans les différents pays slaves un 
certain nombre de sociétés de gymnastique, 
appelés Sokols (les faucons). Ces sociétés, dans 
les pays tchèques avaient, avec l'agrément des 
autorités autrichiennes, constitué une fédération 
qui en 1912 convoqua toutes les sociétés sœurs des 
pays slaves à un grand concours de gymnastique 
qui eut lieu à Prague au mois de juin. J'assistais 
en compagnie d'un certain nombre de délégations 
françaises, à cette solennité. Tous les pays slaves 
envoyèrent des délégués, sauf la Pologne qui no 
voulait pas que ses gymnastes pussent se rencon- 
trer, mémo dans le stade, avec ceux de la Russie. 
Les fôtes de Prague purent néanmoins être consi- 



è30 I,B PANSLAVISME 

dérées comme des fêles panslavistes. Aujourd'hui 
elles ne seraient plus possibles. Depuis le début 
de la guerre la fédération des Sokols tchèques a été 
dissoute. 

Il s'agit avant tout pour le gouvernement autri- 
chien de faire plaisir à l'Allemagne et de livrer la 
nation tchèque en proie aux appétits farouches du 
teutonismc. Les Sokols slaves doivent céder la 
place aux Turnvereine allemands. 

L'expédition des Slaves à Moscou provoqua natu- 
rellement une certaine émotion en Europe. On y 
vit — non sans raison — une manifestation pan- 
slaviste et le panslavisme élaitalors très mal coté en 
Allemagne et, par suite, naturellement en France et 
en Angleterre. Même en Bohême il y eut des 
mécontents. A leur tête était le poète et pamphlé- 
taire Joseph Fricz qui avait vécu à Paris, qui était 
inféodé à l'émigration polonaise et qui depuis 
Sadow^a avait transporté son séjour à Berlin où il 
publiait une Correspondance Tchèque. Il fît paraître 
à Prague une brochure en langue tchèque où il 
prenait violemment à partie les voyageurs de 
Moscou et leur faisait la leçon. Cette brochure, en 
dehors du public tchèque auquel elle était destinée, 
ne fît pas grand bruit. Ce qui en fît beaucoup plus 
ce fut un article de Julian Klaczko dans le numéro 
du !•' septembre 1867 de la Bévue des Deux 
Mondes. 

C'était un curieux personnage que JuUan Klaczko. 
C'était d'origine un juif lithuanien ; dans mon 
récent voyage à Wilna, j'ai retrouvé, dans le quar- 



LB CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 231 

lier israélite, nombre de ses homonymes, peut-être 
de ses parents, tou^; plus russes les uns que les 
autres et qui écrivaient leurs noms avec rorlho- 
graj)he russe : 

KLIATCHKO 

II avait débuté par uu volume en hébreu : Poda- 
jun Visla, sylloge hebrseoram carminum atque 
narrationum (Leipzig, 1843) et par une brochure 
allemande qui avait fait quelque bruit : Die deutsche 
Ilegemonen. Offenes sendschreiben an G. Gervinus 
{Berlin, 1849). Puis il était venu s'établir à Paris, 
s'était converti au catholicisme, était devenu d'un 
nationalisme polonais intransigeant, et, comme 
les Polonais étaient très bien vus sous le règne de 
Napoléon III, il avait bénéficié de leur popularité; 
il avait été nommé bibliothécaire du Corps légis- 
latif, tandis que son compatriote, Charles-Edmond 
Cliojecki, connu dans notre monde littéraire sous 
le nom de Charles-Edmond, remplissait les mêmes 
fonctions, au Sénat. Il écrivait dans la Revue, des 
Deux-Mondes où il a donné de rares essais sur les 
choses polonaises ; son esprit cosmopolite se plai- 
sait surtout aux études de philosophie politique; 
ses convictions catholiques, très ardentes, l'incli- 
naient vers l'Autriche et le rendaient essentielle- 
ment hostile à la Prusse luthérienne et à la Russie 
orthodoxe. On sait qu'au temps do M. de Beust, il 
a fini par passer au service du gouvornement autri- 
chien. On comprend que dans ces conditions-là il 
dut être peu tendre pour le panslavisme. 

Ce fut lui qui se chargea d'exprimer dans la 



232 LB PANSLAVISME 

Revue des Deux-Mondes (n" du 1" septembre 1867), 
les rancunes de l'hôtel Lambert contre les mem- 
bres de l'expédition moscovite. Il le fit dans un 
article intitulé : Le Congrès slave de Moscou et la 
■propagande panslaviste. Le vieux Buloz n'était pas 
en état de comprendre qu'un Polonais catholique 
ne pouvait être assez désintéressé pour renseigner 
exactement le public français sur le caractère véri- 
table des relations des Slaves, d'un côté, avec 
leurs oppresseurs ou leurs exploiteurs, de l'autre, 
avec leurs congénères de Pétersbourg et de Moscou. 
D'autre part, Buloz, imbu de préjugés anlirusses — 
qui subsistèrent longtemps encore après la guerre 
de 1870 — ne voyait pas le danger qui nous mena- 
çait du côté de Berlin et ne soupçonnait pas l'appui 
qu'aurait pu nous apporter contre le pangerma- 
nisme, l'organisation fêdérative du monde slave, 
autrement dit le panslavisme. Il n'y a point d'autre 
mot pour désigner cette union que nous devons 
désirer et dont le nom seul terrorise l'Allemagne. 

Au moment où l'article parut, au début de sep- 
tembre 1867, je voyageais chez les Slaves méridio- 
naux. J'avais rencontré à Zagreb (Agram) et à 
Belgrade, des patriotes qui revenaient de Moscou 
et qui m'avaient fait comprendre leur point de 
vue. Au retour de mon voyage, j'ai essayé de l'ex- 
pliquer à mes compatriotes. 

Les Croates, disais-je en résumé, cherchent et 
trouvent des sympathies chez les Slaves d'Autriche ; 
ils ne croient même pas devoir refuser celles que 
leur offre en Russie le parti dit slavophile. Le sla- 
visme est une conséquence naturelle de la situa- 



LE CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 233 

tien des Slaves dans l'Empire d'Autriche et l'Em- 
pire otloman. Opprimés par les minorités allemande, 
magyare, italienne, ou turque, il n'est pas éton- 
nant qu'ils cherchent, dans une action commune, 
le salut de leur existence et retournent à leur pro- 
fit l'exergue de la monarchie autrichienne : Viribus 
iDiitis... La formation d'une grande Allemagne qui 
ne dissimule pas son ambition et réclame la Mol- 
dau et le Danube, comme fleuves germaniques, 
donne aux Slaves des craintes légitimes^ pour 
l'avenir. D'autre part, le rôle protecteur que la 
Russie a pris en faveur des chrétiens d'Orient leur 
inspire une confiance que l'on aurait tort de blâ- 
mer avant de s'en être rendu compte. Ils ne 
veulent pas de la Russie comme dominatrice, mais 
ils ne croient pas devoir la rejeter comme alliée, 
si jamais son alliance leur devenait nécessaire. 
D'autre part, tout en plaignant les Polonais, les 
Slaves méridionaux déclaraient n'avoir point de 
raison spéciale de s'intéresser à eux. Les Polonais, 
après avoir échoué dans leur tentative contre les 
Russes, sont allés se mettre au service de la Porte. 
Contre qui ? Contre les Russes ? Non pas ; mais 
contre les Serbes, contre les Bulgares, c'est-à-dire 
contre des frères slaves, contre des peuples qui, 
comme la Pologne, réclament la vie et l'indépen- 
dance. 

Uu sétait imaginé chez nous que l'Exposition 
ethnographique de Moscou avait été improvisée, 

1. Ceci (!tait écrit dans la fievue Moderne, en avril 1868. 
Réimprimé dans te Monde slave (2« édition, Paris, 1897). 
Voir l'essai intitulé Agram et tes Croates. 



234 LB PANSLAVISME 

le Havre ou Dunkerque et ce grand port devenu 
polonais. 

Que si la Prusse orientale, morceau assez dur à 
digérer, semble trop difficile à assimiler pour la 
seule Pologne, on peut convenir d'un partage avec 
le voisin russe. La Passarge, par exemple, pourrait 
servir de frontière aux deux Etats; la Pologne se 
chargerait de Danzig et la Russie de Kœnigsberg. 
Ce qu'il faut, c'est que le germanisme disparaisse 
absolument de ces régions; ausrotten, dirons-nous 
à notre tour et que la Baltique y redevienne — 
ce qu'elle était naguère sur tout son littoral — 
une mer slave. 

Nous ne voulons point tracer ici les limites 
exactes de la Pologne du côté du monde russe. Il y 
a là des questions délicates qui tiennent fort au 
cœur des deux nations et qui devront être résolues 
dans un esprit de concorde et de tolérance. 
Puissent les deux parties avoir l'idée dans les cas 
trop complexes ou trop épineux de recourir à des 
tiers arbitres absolument désintéressés. 

Un point délicat à régler dans la question polo- 
naise, c'est celle du régime politique. D'après les 
traditions historiques, la Pologne était un État 
républicain-aristocratique, présidé parun roi élec- 
tif. Ce régime a fait ses preuves. Elles étaient 
détestables; il faudra trouver autre chose. 

On se rappelle qu'au début des hostilités, dans 
l'été de l'année 1914, le grand-duc Nicolas avait 
adressé au peuple polonais une proclamation qui 
lui promettait avec un régime nouveau la répara- 
tion de tous les torts des temps passés. 



LE CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 235 

sympathie pour la Russie et pour les Russes. L'au- 
teur oubliait que la politique ne peut pas unique- 
ment se régler sur les intérêts d'un peuple malheu- 
reux, et que ses compatriotes, si bons chrétiens 
qu'ils fussent, n'avaient point dédaigné de s'allier 
aux Turcs, aux Magyars, même aux Autrichiens 
contre les Slaves. 

Quand l'article parut, l'indignation fut profonde 
dans tous les pays slaves. J'étais à Diakovo, chez 
M?"" Strossmayer, le grand évêque, quand le numéro 
de la Revue, à laquelle il était abonné, lui arriva. 
Un matin, je le vis entrer dans ma chambre, les 
larmes aux yeux, tout ému : 

— Tenez, mon ami, voilà ce que les Polonais 
écrivent de nous ! 

L'évêque était un grand catholique, mais il était 
aussi un grand Slave. 11 rêvait l'unité slave sous la 
forme de l'union des schismatiques à l'Eglise 
romaine. Il s'était trouvé à Paris, en même temps 
que Rieger et Palacky. Ils lui avaient expliqué les 
raisons de leur pèlerinage à Moscou, et il ne les 
en avait pas dissuadés. Lorsque, au cours de l'an- 
née 1889, la Russie célébra le millénaire dé sa 
conversion au christianisme, il envoya, au métro- 
politain de Kiev, un télégramme de sympathie 
chrétienne et de félicitations. Magyars et Alle- 
mands furent également indignés, et l'empereur 
l''ran(;ois-Joseph, roi apostolique (vous douliez- 
vous qu'il fût si apostolique ?) écrivit à l'évêque 
une lettre de blâme où il l'accusait de trahir les 
intérêts de l'Eglise et la Patrie. « De quoi se 
méle-t-il ? disaiU'évôque à un de ses amis. Il oublie 



236 LE PANSLAVISME 

qu'au point de vue confessionnel, c'est moi qu 
suis son supérieur. » 

On a publié récemment dans Le Correspondant 
(n° du 25 août 1916), une lettre de lui à la princesse 
Lise Troubetskoï qui était, comme on sait, fort liée 
avec M. Thiers et qui passait pour être son Egérie. 
Dans cette lettre, l'évêque recommande chaleureu- 
sement l'alliance de la France et de la Russie. Je 
crois devoir la reproduire ici : 

« ... Je vous prie. Princesse, de vouloir lui 
[à M. Thiers] témoigner de ma part toute mon 
admiration et les vœux les plus sincères de mon 
cœur pour qu'il réussisse dans l'entreprise de l'or- 
ganisation de sa chère France. L'entreprise non 
seulement est française, mais certainement euro- 
péenne, parce que, sans la France réorganisée et 
régénérée, il n'y aura jamais en Europe ni paix 
solide, ni liberté, ni indépendance, ni progrès quel- 
conque. Je partage entièrement sa conviction que 
cette réorganisation, dans les circonstances ac- 
tuelles, n'est possible que sous la forme républi- 
caine, à la condition que la République devienne la 
tutrice féconde de tous les intérêts conservateurs 
et qu'elle donne à la nation sa part légitime dans 
les affaires du pays, mais qu'elle donne aussi à 
l'autorité publique assez de force et d'énergie pour 
pouvoir, en effet, vaquer à sa haute et, dans les 
circonstances actuelles, vraiment divine vocation- 
Je vous prie d'être convaincue que j'aime intime- 
ment et avec une conviction bien arrêtée la France; 
mais tout ce que je pourrais dire à cet égard à 
l'homme éminent et vraiment exceptionnel qui est 



LB CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 237 

destiné à être le sauveur de sa malheureuse nation, 
il le sait mille fois mieux que moi. Quant à la 
France, il faut, selon mon faible jugement, avant 
tout tâcher de se mettre à la tête de la race latine. 
L'agglomération teutonique eiïectuée par les moyens 
immoraux et violents nous impose la nécessité 
absolue de nous unir le plus tôt possible, sous 
peine d'être écrasés par le lourd poids de l'Alle- 
magne militaire. 11 faut avant tout que la France 
gagne par tous les moyens possibles l'Italie, ou 
plutôt qu'elle la détache de l'Allemagne qui peut 
devenir fatale pour nous tous, mais spécialement 
pour la race latine. 

« Il faut que la France fasse une alliance étroite, 
intime, durable, presque, dirai-je, perpétuelle avec 
la Russie. Il existe, selon moi, depuis bien long- 
temps, une sourde conspiration en Europe contre 
la Russie, contre sa politique européenne spéciale- 
ment. Pour égarer le monde, on a suscité en 
Europe une grande peur vis-à-vis de la Russie, quj 
inclut le but pervers de la chasser de l'Europe avec 
les forces combinées de l'Europe. La France, mal- 
heureusement, se fit plusieurs fois dupe de cette 
tendance abominable, à son grand détriment et 
désavantage. Les deux Napoléons ont bien illustré 
cette assertion. Si l'Allemagne qui veut étouffer 
toute la vie propre des nations européennes, si 
'Angleterre qui veut sauvegarder ses intérêts asia 
tiques, si la Turquie qui veut continuer d'être le 
bourreau des Grecs et des Slaves dans les contrées 
les plus belles de l'Europe ont des raisons d'entrer 



238 LE PANSLAVISME 

dans cette conspiration^ la France n'en a jamais eu 
aucune. Les intérêts de la France et de la Russie 
coïncident toujours et partout. Les événements 
nouveaux ont encore plus démontré la nécessité 
absolue d'une alliance entre la Russie et la France. 
Ce que vous m'avez dit, Princesse, du prince Gorts- 
chakoff me console beaucoup. Saluez-le révéren- 
cieusement de ma part. Qu'il prenne garde vis-à-vis 
de l'Allemagne, qu'il ne se laisse pas tromper par 
les paroles et par les apparences amicales de M. de 
Bismarck. Il est évident, selon moi, comme le jour, 
que l'Allemagne moderne tend avec son bras 
gauche vers la Baltique, avec sa main droite vers 
l'Adriatique et avec toute son âme et corps vers la 
mer Noire. Partout elle trouve des éléments slaves 
opposés à ses tendances et à ses convoitises. Nulle 
puissance au monde ne peut empêcher un grand 
conflit tôt ou tard entre l'élément teutonique et 
l'élément slave. 

« Cette chose gît dans l'essence même des posi- 
tions mutuelles et s'accomplira un jour avec la 
fatalité des tempêtes dans l'atmosphère. L'héritière 
naturelle et je dirai presque forcée de la position 
européenne contre la Russie est l'Allemagne. C'est 
pourquoi elle tient l'Autriche dans l'état présent 
de sa désorganisation et de sa faiblesse. L'Autriche 
faible et désorganisée est l'instrument aveugle de 
son ambition et la proie tout à fait prête de sa 
convoitise. Il est donc d'une évidence extrême que 
la France doit chercher désormais l'amitié de la 
Russie et que la Russie doit aider la France, par 
tous les moyens, à se relever et à regagner, le plus 



LE CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 239 

tdt possible, sa politique européenne. Nous autres, 
Slaves de l'ouest ou du midi, dans l'état actuel de 
notre dégradation, nous comptons pour rien ; mais 
à l'heure donnée, nous signifierons aussi quelque 
chose dans la table de la liberté et de la civilisation 
européenne. C'est pourquoi je vous recommande, 
Princesse, ces pauvres Slaves, je les recommande à 
vous et par vous à la France et, spécialement à 
la Russie. Nous sommes certainement un bon élé- 
ment pour garder, affermir et étendre la puissance 
européenne de la Russie. » 

Palacky, de son côté, écrivit à Saint-René Tail- 
landier une lettre justificative, dontj'ai gardé copie, 
mais que je ne me crois pas le droit de publier 
tant que sa correspondance intégrale n'aura pas 
été éditée à Prague. Il avait naguère écrit à un ami 
de France : 

« L'Autriche dans laquelle je voyais, il n'y a pas 
longtemps encore, le salut de ma nationalité, est 
maintenant, comme grande puissance, absolument 
perdue. Chez l'empereur François-Joseph la répu- 
gnance, ou plutôt la haine contre tout ce qui est 
Slave, est telle, qu'il aime mieux périr que d'être 
juste pour la majorité de ses peuples. Il croit peut- 
être pouvoir réussir par la force dans la voie nou- 
velle où il s'est engagé. Ce n'est pas la première 
de ses illusions. Tout ce qui est slave, en Autriche, 
est persécuté avec une passion toujours croissante, 
et on s'applique à étoiiirer, dans les pof)ulations, 
jiiscpi'aux dernières étincelles de l'ancienne sym- 
palhie. » 

En 1872, dans un morceau que l'on peut consi- 



240 LE PANSLAVISME 

dérer comme son testament politique, il s'expri- 
mait ainsi à propos du fameux voyage de Moscou : 

« Je ne regrette point, je bénis plutôt le moment 
où je me suis décidé à visiter la Russie. Les voyages 
en France, en Allemagne, en Angleterre, en Amé- 
rique, sont recommandés, comme le meilleur com- 
plément de l'éducation ; je ne vois pas en quoi un 
voyage en Russie peut être un mal et un péché. 
Mon excursion en Russie m'a permis de corriger 
plus d'une erreur, d'étudier plus à fond les ques- 
tions si diverses qui se rattachent à notre existence 
nationale. Là, comme ailleurs, je n'ai cessé de 
défendre mon programme politique qui se résume 
en un mot : L'Autriche fédérative. 

« Nos ennemis nous ont prêté je ne sais quel 
plan et quelles idées de conspiration. Je ne m'en 
étonne pas ; ils nous jugent d'après leur propre 
conscience... 

« Les Allemands se moquaient naguère des 
Français qui, dans leurs salons, posaient cette 
question : Un Allemand peut-il avoir de l'esprit ? 
Mais eux-mêmes ne jugent pas plus sérieusement 
les Slaves et surtout les Russes. A la seule pensée 
de ces voisins, leur cerveau s'échauffe, et dans la 
conscience de leur supériorité, ils se félicitent, 
comme le Pharisien de l'Evangile, de n'êtrp. pas 
semblables à ces barbares. En réalité, ils n'en 
savent pas plus sur le compte des Russes, que les 
Français n'en savent sur le compte desAIJemsads. » 

Du reste, tout en se réjouissant des sympathies 
qu'il avait trouvées chez la nation russe, Palacky 
avouait (il y a de cela près d'un demi-siècle), 



LE CONGRès DE MOSCOU EN 1867 241 

qu'elle avait encore beaucoup à faire pour se péné- 
trer de cet esprit slave, qui doit être avant tout un 
esprit de justice et de fraternité. Il désirait que 
des relations morales, plus intimes, s'élablisscnt 
entre ses compatriotes et les Moscovites ; mais il 
n'entendait nullement laisser absorber la nation 
tchèque dans la vie intellectuelle ou politique de la 
Russie. Il protestait hautement contre les théories 
de ces rêveurs qui prétendaient imposer le russe 
comme langue littéraire et l'orthodoxie comme 
religion à tous les peuples slaves ; il entendait 
maintenir, avant tout, la langue et la littérature 
de ses ancêtres : 

« Si nous devons sesser d'être Tchèques, il importe 
peu, disait-il, que nous devenions des Allemands, 
dos Welches, des Magyars ou des Russes. » 

C'est, avant tout, dans l'Autriche, qu'il cherchait 
un abri pour sa nationalité. Toutefois, au cas où 
l'Autriche finirait par s'écrouler, et où l'Allemagne en 
réclamerait les provinces slaves, il espérait bien que 
la Russie prendrait l'intérêt de la Bohême contre la 
Germanie et ne laisserait pas dislrairu, au profit de 
la Prusse, un seul mètre carré du royaume. 

Naguère, au moment où il écrivait sa lettre au 
Parlement de Francfort (voy. p. 160), il croyait 
encore à la sagesse et à la justice des Allemands. 

« Comment, s'écrie-t-il, pouvais-je prévoir que 
les Allen)ands parleraient de liberté et do Consti- 
tution et qu'ils proclameraient la domination d'un 
peuple sur un autre, ([u'ils exalteraient les droits 
des individus et qu'ils fouleraient aux pieds ceux 
des nations?... Je n'ai point à m'étendre ici sur les 



242 LE PANSLAVISME 

événements qui m'ont depuis longtemps doulou- 
reusement arraché à mon erreur. Je ne puis plus 
croire, aujourd'hui même, à l'existence de l'Au- 
triche ; sans doute, elle est désirable et môme 
possible ; mais la domination de deux peuples dans 
un Etat aussi complexe est une absurdité ». Et 
Palacky prédisait, non seulement la ruine de 
l'Autriche, mais l'avilissement même de la nation 
magyare, dont pas un débris ne restera, disait-il, 
pour fêter le deuxième millénaire du royaume 
d'Arpad. 

Quant à la nation tchèque, il lui appliquait une 
formule qu'il s'agit aujourd'hui de réaliser : 

« Nous avons été avant l'Autriche. Nous serons 
encore après elle. » 

La réunion de Moscou n'avait pas été un Congrès 
proprement dit, comme l'avait été celle de Prague, 
une vingtaine d'années auparavant. Elle avait été 
une simple réunion de patriotes et de savants qui 
avaient trouvé une occasion d'échanger leurs idées. 
Tous les assistants avaient pu constater qu'un 
nuage avait plané sur l'assemblée, que les meil- 
leures volontés s'étaient heurtées à une pierre 
d'achoppement : la question polonaise. 

Ce malaise, j'ai eu l'occasion de le constater 
quelques années plus tard dans une réunion scien- 
tifique à laquelle j'assistais dans la ville de Kiev. 

C'était un Congrès d'archéologie slave, organisé, 
en 1874, dans cette ville, par la Société archéolo- 
gique de Moscou, sous les auspices d'un spécialiste 
émineut, le comte Serge Ouvarov. Jusque-là, les 
Congrès archéologiques avaient été purement russes. 



LE CONGRÈS DE MOSCOU EN 18G7 243 

Le caraclère particulier de la ville de Kiev la qua- 
lifiait particulièrement pour être le siège d'une 
réunion internationale. Kiev est l'ancienne capitale 
du monde russe et la capitale internationale qu'ont 
rêvée certains panslavistes. Elle est le foyer pri 
milif de la religion et de l'histoire russes. Elle est 
le rendez-vous naturel des Grands-Russes et des 
Petits-Russes, au milieu desquels elle est située; 
elle a naguère appartenu, pendant quelque temps, 
aux Polonais et est la résidence d'une colonie polo- 
naise assez considérable. En raison de toutes ces 
circonstances, les Slaves, étrangers à l'Empire 
russe, avaient été invites, et on leur avait fait savoir 
que les communications pourraient être faites dans 
tous les idiomes slaves. 

Peu de Slaves répondirent à l'appel de la Société 
russe. Les Polonais de Galicie ne considéraient 
pas comme étant encore arrivée cette période d'apai- 
sement où les ressentiments politiques peuvent 
s'effacer devant l'intérêt supérieur de la science. 
Les Polonais de Posnanie qui, eux, sentent peser 
sur leurs épaules tout le poids du joug allemand et 
chez lesquels l'esprit de critique scientifique est 
peut-être plus développé qu'en Galicie, firent un 
meilleur accueil à la démarche russe. Malgré une 
certaine opposition, la Société des Amis des Sciences 
de Poznan (Posen), décida d'envoyer un de i^ses 
membres, M. Dzialowski, aujourd'hui mort depuis 
longtemps. 

La Galicie envoya deux Petits-Russes : l'un, était 
un publiciste, M. Plostchanski ; si mes souvenirs 
sont exacts, il appartenait au parti qui rêvait l'assi- 



244 LB PANSLAVISME 

mililation, pure et simple, de la Petite-Russie à la 
Russie proprement dite; l'autre était uu érudit, 
M. Kaluzniacki, qui était alors professeur à Lwow 
(Lemberg), qui est devenu depuis professeur a 
Czernowitz. Il apportait pour l'Exposition — annexe 
du Congrès — une intéressante collection de manus- 
crits slavons. D'autre part, deux popes du clergé 
petit-russe, de Bukovine, étaient venus à Kiev et 
avaient apporté de curieux ornements d'église. 

La Bohême, dont on aurait pu attendre beau- 
coup mieux, mais dont les savants ne sont pas très 
riches, n'avait envoyé que deux représentants, 
appelés tous deuxKolar, un nom prédestiné! L'un, 
Joseph, était lecteur de langues slaves, à l'Univer- 
sité de Prague ; l'autre, Martin Kolar, était pro- 
fesseur au gymnase de Tabor, la ville qui rappelle 
le souvenir des guerres hussites. C'étaient tous 
deux des hommes distingués, mais dont aucun ne 
représentait une étoile de première grandeur. 
I En revanche, la Pologne russe était représentée 
par deux savants de premier ordre, MM. Mierz- 
winski et Pawinski, tous deux professeurs à l'Uni- 
versité de Varsovie. 

La Moravie avait envoyé son historien, je ne 
dirai pas national, mais plutôt officiel, l'abbé Beda 
Dudik (1815-1890), l'auteur d'une grande histoire 
de Moravie, écrite en allemand, qui fait pendant à 
celle de Palacky, mais qui est rédigée dans un tout 
autre esprit. Les mauvaises têtes prétendaient que 
l'abbé avait été, en réalité, chargé de surveiller le 
Congrès pour le compte du gouvernement autri- 
chien. Il était accompagné d'un archéologue 



LE CONGRÈS DE MOSCO.U EN 1867 245 

morave, M. Wankel, auteur d'importautes décou- 
vertes préhistoriques. 

La Croatie était représentée par un de ses savants 
les pluséminents, le professeur Jagic, alors attaché 
à l'Université d'Odessa, actuellement professeur 
honoraire à celle de Vienne. 

La Serbie, par M. Stoïan Novakovitch, polygraphe 
et homme politique des plus actifs (1842-191 i), que 
nous avons eu naguère à Paris, comme ministre de 
son gouvernement, et qui a été correspondant de 
notre Académie des sciences morales et politiques. 

Gomme on le voit, sur les 206 membres du Con- 
grès, les personnages étrangers à la Russie ne 
constituaient qu'une infime minorité, une dizaine 
tout au plus. Je n'ai point à insister ici sur le cùté 
technique du Congrès. Je ne mentionnerai que 
deux incidents qui ont un rapport immédiat avec 
l'objet de ce volume. 

J'ai dit que la Société des Sciences de Poznan 
avait délégué M. Dzialowski. La journée du 7 août 
avait été réservée aux membres étrangers du Con- 
grès. Ce jour-là, l'abbé Dudik devait lire un mémoire 
en allemand sur les tumuli slaves de la Moravie ; 
M. Stoïan Novakovitch, un mémoire sur la civilisa- 
tion des Slaves orientaux avant l'invasion des Mon- 
gols. Pensant qu'il serait peu compris, s'il lisait en 
serbe, il avait pris la peine de le rédiger en langue 
française. 

M. Dzialowski, lui,avait annoncé qu'il communi- 
querait un ra[tpnrt en langue polonaise sur l'archéo- 
logie de son pays, et notamment sur les tumuli de 
la Poznanie. 



I 



246 LH PAXSLAVISMB 

Le sujet était, à conp sur, bien inofTensif. Mais, 
ce qui ne l'était pas, c'était l'emploi public de la 
langue polonaise dans la capitale de l'Ukraine. 

La Petite-Russie, dont Kiev est la capitale, est 
une région où les Polonais ne constituent qu'une 
infime minorité, mais où ils ont naguère dominé. 
Depuis l'insurrection de 1863, le gouvernement 
russe a interdit l'usage public de la langue polo- 
naise, dans les tribunaux, dans l'enseignement, 
dans l'administration. Elle doit rester confinée au 
foyer domestique et à l'église. Or, les organisa- 
teurs du Congrès, en annonçant que toutes les lan- 
gues slaves pourraient y être employées, avaient 
par là même autorisé l'emploi public du polonais. 
Les séances étaient publiques et en général très 
suivies. Qu'arriverait-il, si une lecture faite dans 
cette langue proscrite donnait lieu à quelques ma- 
nifestations tumultueuses, provoquait quelque 
scandale ? Le président, le comte Ouvarov, pou- 
vait être rendu responsable, et Dieu sait ce qui 
pouvait arriver. 

L'avant-veille du jour de la lecture, le comte 
Ouvarov vint donc me trouver pour me prier 
d'obtenir de Dzialowski, qu'il fît sa lecture en 
français. J'étais dans l'espèce un neutre égale- 
ment sympathique aux deux partis. Je lui objectai 
que les deux délégués tchèques avaient l'inten- 
tion de faire leur communication dans leur 
idiome national, que le comité avait pris des 
engagements formels — sans doute d'accord avec 
les autorités locales, qu'il était trop tard pour 
les renier et qu'il m'était absolument impos- 



LE CONGBÈS DE MuSCOU EN 1867 247 

sible de faire la démarche qu'il me proposait. Il 
me répliqua que personne ne comprendrait le polo- 
nais. Je me permis de faire observer qu'il y avait 
des Polonais dans la salle, que d'ailleurs deux lec- 
tures étaient annoncées en langue tchèque, que 
le tchèque était bien moins familier aux Kieviens 
que le polonais. Bref, je déclinai absolument la 
mission que le comle Ouvarov avait voulu m'im- 
poser, et je fis bien. Il se résigna. La lecture de 
Dzialovvskifut purement technique; il y avait natu- 
ellement dans la salle, ce jour-là, plus de Polo- 
nJs que de Russes. Ils applaudirent furieuse- 
ment, mais aucun incident ne se produisit. 

Il n'en fut pas de môme le 12 août, jour où feu 
Golovatsky lut un travail sur les Kulhènes, ou 
Petits-Russes de Galicie. Ce jour-là s'accusa une 
fois déplus entre les Polonais, et les Petits-Russes 
improprement appelés Ruthènes, cet antagonisme 
qui a été une des causes principales des malheurs 
de la Pologne. Le lecteur, Jacques Golovatsky, 
(ou Holovatsky, 1814-1888) était un professeur ga- 
licien qui avait commencé par la carrière pasto- 
rale. Il était prêtre de l'église uniate, comme 
l'avait été son père. Mais là n'était pas sa vraie 
vocation. Passionné pour la lani^uc et la littérature 
de la Petite-Russie, il avait rcccueilli en Galicie 
et dans la Hongrie du nord-est des chansons popu- 
laires qui ont été plus tard publiées à Moscou. En 
1840, il avait fait à Lnvow la connaissance de deux 
savants russes dont nous avons déjà eu l'occasion 
de citer les noms, Po-odinc et Sre/nevsky. En 
1848 il avait été nommé professeur do langue et do 



248 LE PANSLAVISME 

littérature de la Petite-Russie à l'Université de 
Lwow (Lemberg). Diverses circonstances l'avaient 
jeté dans l'opposition. En 1857, le gouvernement 
polonais de la Galicie, pour empêcher le rappro- 
chement des Ruthènes et des Grands-Russes 
avait imaginé d'introduire dans leur langue l'alpha- 
bet latin. C'est, paraît-il, ce que les Autrichiens 
ont imaginé récemment pour les Serbes de Hon- 
grie. Golovatsky protesta énergiquement dans une 
brochure intitulée : Die ruthenische Sprache und 
Schrififrage in Galizien^ et, quand le régime 
réactionnaire qui se rattache au nom du ministre 
Schmerling eut réduit les Petits-Russes à l'état de 
minorité, Golovatsky se rattacha à l'opposition 
dont les Tchèques étaient alors l'avant-garde. En 
1867 il se rendit au Congrès ethnographique de 
Moscou et prononça un discours qui n'était pas 
fait pour déplaire à ses hôtes. Plus il avait eu 
l'occasion d'étudier et d'enseigner sa langue 
maternelle, plus il avait reconnu la supériorité de 
la langue russe telle qu'on la pratiquait à Péters- 
bourg et à Moscou, et il s'en était fait en Galicie 
l'apôtre et le vulgarisateur. Evidemment il devait 
être mal vu par les Polonais de Galicie et les 
Autrichiens de Vienne. 

Après son retour de Moscou, Golovatsky était 
nalurcllement un personnage suspect. Le lieute- 
nant impérial, autrement dit le vice-roi de 
Galicie, Agenor Goluchowski, fit faire une perqui- 
sition chez lui et confisquer sa correspondance. On 
ne trouva pas de quoi l'accuser de haute trahison, 

1. La question de la langue écrite et parlée en Galicie. 



t 



LE CONGRÈS DE MOSCOU EN 1867 249 

mais Golovatsky donna sa démission et passa en 
Hiissie. Là il renonça à l'Union pour embrasser 
'orthodoxie de l'Kglise officielle et s'établit à Vilna 
où il devint président de la commission archéo- 
graphique, autrement dit directeur des archives 
provinciales et directeur du Musée. Le gouverne- 
ment russe s'efforçait de russifier Vilna et Golo- 
vatsky, le cœur gros de rancunes contre les Polo- 
nais, s'y employa de grand cœur. Il apportait encore 
cet esprit de rancune à Kiev. 

Le 12 août il prit la parole et, sous prétexte de 
parler des Russes de Galicie, il prononça un véri- 
table réquisitoire contre l'administration polonaise 
de cette province. Avait-il tort ou raison dans ses 
propos ? Mes souvenirs ne sont pas assez 
exacts pour préciser. Ce qu'il y a de certain, c'est 
que sa lecture n'avait rien de commun avec l'ob- 
jet du Congrès. L'auditoire le lui fit comprendre 
et il quitta l'assemblée pour n'y plus reparaître. 
Dans son discours de clôture, le comte Ouvarov 
exprima ses regrets de cet incident et nous fûmes 
tous d'accord avec lui. 

Par la mention de ces deux épisodes, on peut 
voir que lunion de tous les Slaves, n'est pas si 
facile à réaliser. Elle ne se réalisera que lorsque 
tous les Slaves sauront se rendre mutuellement jus- 
tice dans un sentiment d'é(iuité et de fraternité. 

Hélas, ils oublient toujours que les Allemands 
sont à leur porte, ou chez eux, prêts à profiler de 
leurs discordes pour les subjuguer d'abord et les 
anéantir ensaitc I 



CHAPITRE XVI 

LES SLAVES D'AUTRICHE-HONGRIE 
APRÈS L'ÉTABLISSEMENT DU DUALISME ' 

Situation désavantageuse faite aux Slaves dans l'Etat austro- 
hongrois. — L'opposition tchèque et la Déclaration. — 
L'opposition en Moravie. — La Résolution galicienne. — 
Les réclamations des Slovènes. — Les Serbo-Croates. — 
Insurrection des Bocchesi. — Les Magyars et les Slaves. 
— Persécution des Slovaques. 



L'institution du dualisme livrait les Slaves qui 
constituaient la vraie majorité de l'empire austro- 
hongrois en proie à deux minorités également ra- 
paces, celles des Allemands et des Magyars. Le 
cabinet, représenté par le Saxon Beust proposait 
parfois certaines mesures d'apparence libérale qui 
rendaient sa politique sympathique à l'opinion 
publique de l'étranger et chez nous faisaient 
réclamer par certains naïfs comme Pellelan « la 
liberté comme en Autriche.» On était si ignorant 
des véritables conditions ethnographiques et his- 
toriques de l'Empire! En 1SG6, Thiers, plaidait au 
Corps Législatif la cause de l'Autriche qui, disait- 
il, comptait quinze millions d'Allemands. Il prenait 
pour des Allemands les Tchè(iues de Bohème et 
de Moravie, les Slovènes de Styrie, de Carinthie, de 



LES SLAVES d'auTRICHE-HONGRIE 251 

Carniole et d'Istrie. Il y a encore aujourd'hui de 
braves gens qui prennent les Dalmates pour des 
Italiens. 

Les erreurs de Thiers, étaient partagées par 
l'historien Duruy. J'eus l'occasion d'être reçu 
par lui vers 1868 ou 18G9, <à l'époque où je lui 
demandai à enseigner le peu que je savais aux 
cours annexes qu'il venait de fonder àla Sorbonne. 
Il rêvait l'unité de l'Autriche pour faire pendant 
à l'unité romaine dont il était Thistorien. Je ne me 
laissai pas convaincre par ses arguments, j'insis- 
tai si vivement que, quelque temps après, il faisait 
pénétrer Rieger auprès de Napoléon III, et il me 
chargeait d'écrire pour sa collection l'histoire de 
rAutriche-Ilongrie. 

On a souvent cité comme un modèle de libéra- 
lisme la loi organique du 21 décembre 18G7, sur 
les droits généraux des citoyens des royaumes et 
pays représentés au Ileichsrat. Cette loi consacre 
toutes les libertés nécessaires, l'égalité des citoyens 
devant la loi, l'inviolabilité du domicile, le droit 
d'association, la liberté de conscience. L'article 
19 do cette loi est ainsi conçu : « Tous les peuples 
de l'Klat sont sur le pied ;d'égalité et chaque peu- 
ple en particulier a droit à ce que l'inviolabilité 
de sa nationalité et de son idiome soit garanti. 
L'égalité de tous les idiomes usités dans l'Em- 
pire, par les écoles, l'administration, la justice et 
la vie publique est reconnue par l'État. Dans les 
pays où coexistent dilTérentes nationalités, les 
établissements publics d'éducation doivent être 



252 LE PANSLAVISME 

organisées de manière que, sans être contraints 
d'apprendre une seconde langue, chaque ci- 
toyen puisse acquérir tous les moyens néces- 
saires d'instruction «. Cet article si important n'a 
jamais été loyalement appliqué. Voyons par exem- 
ple ce qui s'est passé pour l'instruction publique. 

Il y a en Cisleithanie cinq Universités allemandes, 
celles de Vienne, Prague, Insprûck, Gratz et Czer- 
novitz. Celle de Czernovitz a été érigée dans la 
Bukovine, qui est un pays roumain, pour fêter le 
centenaire de l'annexion de cette province à la 
Couronne. L'enseignement aurait dû être donné 
en roumain et en petit-russe, mais on a imposé 
l'usage de la langue allemande. En revanche, 
les sept millions de Tchèques n'ont qu'une seule 
Université, celle de Prague et on persiste à leur 
refuser pour la Moravie celle de Briinn qu'ils 
réclament depuis longtemps. De même dans l'en- 
seignement secondaire la langue allemande pour 
les pays tchèques et Slovènes, la langue italienne 
pour les pays croates occupent une situation pri- 
vilégiée. 

D'autre part les Slovènes qui constituaient il y a 
un demi-siècle un total de plus de 1.200.000 hom- 
mes ont en vain réclamé une Université. Ils n'ont 
pas même une faculté de droit. 

La Bohême protesta énergiquement contre la 
nouvelle Constitution ; la presse indépendante fut 
exposée à toute espèce de persécutions. Mais les 
jurés des villes tchèques acquittaient générale- 
ment les articles de leurs compatriotes. 

Le Gouvernement imagina de renvoyer les jour- 



LES SLAVES d'aUTRICHE-HONGRIB ^53 

nalistes devant les jurés des villes allemandes du 
royaume qui ne pouvaient pas lire dans l'original 
les articles incriminés, mais dont on pouvait 
attendre des condamnations. Quand les diètes 
provinciales furent convoquées, les Tchèques qui, 
d'après le régime électoral exposé plus haut, 
étaient maintenus dans une minorité factice, refu- 
sèrent de s'y rendre et publièrent le 22 août 1868 
le manifeste connu sous le nom de Déclaration 
qui résume leurs griefs et leurs revendications. En 
voici les principaux articles : 

1° Il y a entre la Bohême et le souverain un 
rapport de droits et de devoirs mutuels qui oblige 
également les deux parties ; 2° l'Autriche n'est 
pas un Etat unitaire ; le royaume de Bohême n'est 
rattaché au reste de la monarchie que par le lien 
de l'union personnelle; 3° aucune modification 
ne peut être apportée à cet état de choses que par 
un contrat nouveau entre le royaume et la dynas- 
tie; 4° aucune assemblée étrangère à la Bohême, 
Reichsrat ou délégation, ne peut imposer au 
royaume les dettes de l'Empire ou d'autres char- 
ges publi(inc3; 6" la nation hongroise a le droit 
de traiter avec le souverain de ses intérêts mais 
non pas de ceux de la Bohême ; 7" la Cisleithanie 
n'a pas de fondement historique, et la Bohême 
n'a pas à se faire représenter dans une assem- 
blée cisieithanienne. 

[*ou de te nps après, les députés tchèques do la 
diète de Moravie publiaient une déclaration ana- 
logue : Le dualisme, disaient-ils, n'est fondé ni en 
droit historique, ni eu droit politi<iiie. Aucun 



254 LE PANSLAVISME 

député du margraviat de Moravie n'a eu le droit de 
traiter au nom de ce pays dans le Reichsrat, ni de 
céder le pouvoir législatif et les droits de la diète 
de Moravie à la représentation d'un autre pays. 
Le pouvoir constituant du Reichsrat a eu pour base 
une violation manifeste d'anciens droits et ses 
décisions sont nulles et non avenues. 

Un accommodement n'est possible que sur la 
base de notre droit historique et par une transac- 
tion du souverain avec notre diète légitimement 
élue et composée. 

En Galicie, les Polonais et les Petits-Russes 
incorporés à l'Etat autrichien par la conquête, sans 
aucune revendication historique à exercer envers 
la dynastie, devaient se montrer plus conciliants 
que les Tchèques. Au fond ils ne se considéraient 
que comme des hôtes temporaires de l'Etat autri- 
chien et visaient à faire de la Galicie la base sur 
laquelle ils reconstruiraient un jour la Pologne ou 
l'Ukraine. 

Il y avait cependant parmi eux un parti fédéra- 
liste et démocratique. En 1868 il exprima ses 
vœux dans une résolution qui faisait pendant à lu 
déclaration tchèque. Elle formulait le programme 
suivant : La diète du pays nomme seule des dépu- 
tés au Reichsrat. Le Gouvernement ne pourra 
jamais ordonner d'élections directes. Les députés 
galiciens ne prennent part aux délibérations du 
Reichsrat que pour les affaires communes à la 
Galicie et aux autres pays cisleithans. Les affaires 
commerciales de la province, les institutions de 
crédit, le droit de cité et la police des étrangers, 



LES SLAVES d'autriche-hongrie 255 

l'enseignement, la justice et l'administration ren- 
trent exclusivement dans la compétence de la 
diète. La résolution réclamait en outre un Gou- 
vernement séparé, responsable devant la diète et 
un ministre responsable. Soumise au Reicbsrat 
en 18G9, cette résolution fut naturellement repous- 
sée par la question préalable ; elle avait d'ailleurs 
contre elle les députés Petits-Russes qui redou- 
taient la prépondérance des Polonais. 

A l'autre extrémité de la monarchie, les Slovènes 
persistaient à réclamer la formation d'un royaume 
de Slovénie — ou d'illyrie, c'est le nom qu'a 
légué Napoléon — qui aurait compris Trieste, 
ristrie, Gorica. Gradisca, la Carniole, la Carinthie 
méridionale, la Styrie méridionale. On remarquera 
qu'ils comprenaient dans leurs prétentions des 
territoires également revendiqués par les Italiens. 
A la diète de Dalmatie la lutte était vive entre les 
Italiens, alors soutenus par le gouvernement, et la 
majorité slave qui représentait les Serbo-Croates. 
Vers la fin de l'année 1869 une insurrection éclata 
aux Bouches de Cattaro. Cette région est habitée 
par des Serbes, population essentiellement guer- 
rière comme ses voisins les Monténégrins. Les 
Bocchesi — comme on les appelle en italien, vou- 
laient bien porter les armes et combattre pour la 
défense de leurs montagnes, mais ils se refusaient 
à subir la nouvelle loi sur la landwehr qui préten- 
dait les enrégimenter et les transformer en Kai- 
serlilcs. L'étal de siège et la loi martiale ne purent 
venir à bout de leur résistance ; deux généraux 
autrichiens épuisèrent en vain contre ces tireurs 



256 LB PANSLAVISME 

habiles, retranchés dans des situations imprena- 
bles toutes les ressources de la stratégie. Pour les 
réduire il fallut leur envoyer un compatriote, le 
général croate Rodich, un ancien colonel de 
Jellachich dans la lutte contre les Magyars. Il réus- 
sit à les soumettre, plus par la persuasion que par 
la force, et obtint pour eux une amnistie qui mit 
fin à ce sanglant épisode. 

En Hongrie les Magyars exultaient : « Les Hon- 
grois, a dit très justement Laveleye, n'aperçoivent 
guère que ce qui est conforme à leurs désirs; 
pour ce qui les contrarie, ils sont aveugles. » 

Hs avaient affaire à deux groupes de populations. 
D'un côté, les Croates et les Transylvains qui 
avaient une existence historique, un droit public 
parallèle à celui du royaume, de l'autre des peu- 
ples sans traditions, sans privilèges, sans droit 
écrit comme les Slovaques, les Serbes, les Ru- 
thènes ou Petits-Russes qui fj ^tjnuaienten Hongrie 
le groupe galicien. 

En 1866, la diète de Croatie avait voté diverses 
résolutions, déclarant que ce royaume — car c'en 
est un — n'abandonnerait rien de son autonomie, 
qu'il n'entendait pas se faire représenter à la 
diète hongroise, mais traiter directement avec le 
souverain. 

Les Magyars firent deux fois dissoudre la diète 
croate, une première fois en janvier 1867, une 
seconde fois au mois de mai de la même année. 

L'évêque Strossmayer, l'âme de l'opposition 
nationale, celui qui devait jeter un si grand éclat 
en 1869 au Conseil du Vatican, fut invité — par 



LES SLAVES d'adtriche-hongrie 257 

ordre royal à quitter le pays et à voyager. Félix 
eulpa I pourrait-on dire de celui qui a commis 
celle erreur. L'»îvêque vint à Paris, y rencontra 
Rieger et Palacky avant leur départ pour Moscou 
et se fit parmi les Français des. amis pour la cause 
qu'il défendait. Pendant ce temps-là un person- 
nage louche était imposé aux Croates non pas 
comme ban^ mais comme locum tenens banalis. 
Il s'appelait Rauch et, comme on sait, ce mot 
en allemand veut dire fumée. Les étudiants 
d'Agram télégraphiaient à leurs camarades de 
Belgrade : i'yie épaisse fumée, une noire fumée nous 
couvre, et tout le monde comprenait l'épigramme. 
Cependant le gouvernement magyar en modifiant 
le régime électoral de la diète par des procédés 
analogues à ceux de la Cisleithanie, obtenait une, 
iiiajorilé favorable à ses projets. Il régnait sur 
Agram un terrorisme tel que les journaux qui vou- 
laient rester indépendants étaient obligés de 
paraître à Vienne. 

Les Serbes et les Slovaques sans droits histo- 
riques étaient encore moins bien traités que 
les Croates. VOmladina (La Jeunesse), société 
d'étudiants serbes <lont le siège était à Novi-Sad 
était l'objet de perpétuelles persécutions. En 18G7 
elle avait tenu une réunion à Vrchats et dans celte 
réunion des réfugiés de l'Herzégovine, alors 
turque, des délégués du Monténégro indépen- 
dant avaient pris la parole. Ce fut assez pour faire 
interdire l'association dans toute la Hongrie. 

D'autre part, le gouvernement serbe, terrorisé 
par Budapest, interdisait aux membres de l'asso- 



258 LE PANSLAVISME 

dation de se réunir. Quand le prince Michel de 
Serbie fut assassiné en 1868 on accusa de ce 
crime les membres de l'Omladina, Des troubles 
éclatèrent à Novi-Sad et un certain nombre d'Om- 
ladinistes furent jetés en prison. Peu à peu,raction 
de l'Omladina se réduisit à celle de son journal 
La Jeune Serbie. 

En 1878, les Hongrois avaient publié une loi 
sur les nationalités qui, en théorie, semble assez 
équitable, mais qui n'a jamais été appliquée. Les 
Slovaques, absolument impuissants sur le terrain 
politique, essayaient du moins de se rattraper sur 
le terrain de la culture intellectuelle. Ils avaient 
réussi à créer trois gymnases, soi-disant confes- 
sionnels, deux protestants et un catholique. On 
trouva le moyen de les fermer au cours des an- 
nées 1874 et 1875. Les éditeurs sont généralement 
rares chez les petits peuples. Pour y suppléer, les 
Slaves ont créé à diverses reprises des Maticas 
(Ruches)^, qui sont de véritables sociétés de coopé- 
ration littéraire. 

Moyennant le versement annuel d'une somme 
déterminée, les souscripteurs reçoivent annuelle- 
ment un certain nombre de volumes. En 1862, les 
Slovaques formèrent une Société analogue qui édita 
pendant onze ans un précieux annuaire et d'utiles 
publications. Ainsi donc, les Slovaques avaient la 
prétention de multiplier les livres en leur lan- 
gue, et ces livres faisaient obstacle à la magya- 
risation. C'était du Panslavisme! C'était un crime 

1. Le root Matica veut dire en Serbe la reine des abeillet. 
La première Matica fut fondée par les Serbes de Hongri». 



LES SLAVES d'autriche-hongrie 259 

contre la sûreté de l'État ! En 1875, la Matica fut 
dissoute, ses biens furent confisqués. Sa fortune 
s'élevait à environ 400.000 francs, qui ont élé 
employés à des œuvres de magyarisalion. Les 
gymnases slovaques furent fermés. Tout l'ensei- 
gnement secondaire dut être donné en langue 
magyare. Il est même défendu aux élèves de par- 
ler leur langue maternelle en récréation, de possé- 
der des livres slovaques. Ceux qui commettent ce 
délit sont exclus de l'établissement pour crime de 
Panslavisme 



\ 



CHÂPITUE XVII 

L'AUTRICHE-HONGRIE ET LA BOHÊME 
AU LENDEMAIN DE 1870 



brusque réaction. — Le ministère Hohenwart. — Séance 
mémorable de la diète de Bohême. — Le rescrit royaL — 
Les articles fondamentaux. — Intrigues allemandes et 
magyares. — Dissolution de la diète. — Un misérable roi. 



Survint la guerre franco-allemande de 1870. Si 
l'Autriche avait eu à sa tête un vrai politique au 
lieu d'un fantoche couronné, l'occasion eût été 
bonne pour elle de reprendre quelque avantage 
sur la Prusse, ne fût-ce que du côté de la Silésie, 
si traîtreusement enlevée par Frédéric II à Marie- 
Thérèse. Mais François-Joseph avait bien d'autres 
idées en tête. La guerre actuelle nous a révélé l'in- 
tensité de la préparation allemande au point de 
vue militaire. La préparation politique et diplo- 
matique n'était pas moins bien organisée, Dieu 
sait quels flots d'or dérivés du fonds des reptiles ont 
coulé sur Gonstantinople, sur Sofia, sur Athènes, 
sur Bucarest qui a finalement eu le courage de se 
dérober. Plus je réfléchis aux événements politiques 
dont l'Autriche a été le théâtre depuis un demi- 



LES SLAVES D'AUTRICnE-HONCRl'E 201 

siècle, plus je me persuade qu'ils ont été influen- 
cés non seulement par la nullité morale de Fran- 
çois-Joseph, mais encore par des faits secrets de 
corruption auxquels peut s'appliquer le brocard 
latin : Is fecit cui podest. 

Les Allemands d'Autriche et les Magyars, bien 
loin de songer à la revanche, se réjouissaient éga- 
lement des victoires allemandes. Au lendemain de 
la guerre, en 1871, on vit paraître dans l'antique 
capitale de la Hongrie, à Presbourg (Poszony), une 
revue dont la couverture était entourée d'un cadre 
aux couleurs germaniques et qui s'intitulait fière- 
ment : Die Deutsche Wacht an der Donau (la garde 
allemande du Danube pour faire pendant à la fa- 
meuse garde allemande du Rhin). D'autre part, les 
pays serbes du bas Danube qui avaient naguère 
formé une voiévodie ou province relativement indé- 
pendante, étaient réincorporés au royaume de 
saint Etienne. Désormais, les Magyars affectaient 
de ne reconnaître les Serbes que comme secte reli- 
gieuse. 

Les Magyars souhaitaient que les parties alle- 
mandes ou germano-slaves (Jq la monarchie fus- 
sent absorbées le plus tôt possible par la Grande 
Allemagne. Ils pensaient ainsi avoir les mains 
entièrement libres pour magyariser tout à leur aise 
ces régions dont les Tontons, d'antre part, pré- 
tendaient monter la garde. Étranges illusions qu'ils 
poursuivent encore aujourd'hui ! 

On vit alors se produire tout à cou[i un phéno- 
mène tout à fait inattendu et qui devait n'avoir 
d'ailleurs qu'une durée éphémère. François-Joseph 



262 LE PANSLAVISME 

parut soudain touché d'un éclair d^ bon sens et de 
probité politique. Il appela aux affaires un cabi- 
net destiné à faire prévaloir la politique fédéra- j 
liste. " ! 

L'homme qui présidait ce cabinet, le comte 
Hohenwart, avait fait toute sa carrière dans l'ad- 
ministration. Il avait servi tour à tour à Rieka 
(Fiume), où il avait eu l'occasion d'étudier les 
conflits des Italiens, des Croates et des Magyars, 
à Trente où il avait observé ceux des Italiens et 
des Allemands, à Lublania (Laybach), où il avait 
observé la lutte des Slovènes et des Allemands. Il 
était donc mieux qualifié que personne pour con- 
naître les rapports, les frottements perpétuels des 
diverses nationalités. Il commença par appeler 
deux Tchèques dans le cabinet; Habetinek, pro- 1 
fesseur de droit à l'Université" de Prague, eut la 
Justice, Joseph Jireczek, savant distingué, eut 
l'Instruction publique et les cultes. Si l'on compte 
le ministre polonais pour la Galicie, il y avait donc 
pour la première fois trois Slaves dans le ministère 
cisleithan. Grand émoi dans le camp des centra- i 
listes teutons auxquels ces deux Tchèques ne 
disaient rien de bon. Pour montrer leur défiance, 
les centralistes ne votèrent qu'un mois de cré- 4 
dits alors que le cabinet en demandait deux. 
Le 26 février se réunit à Vienne un congrès du 
parti allemand libéral (ils appellent leur oppression 
libérale!) qui protesta solennellement contre les 
tendances fédéralistes du nouveau cabinet. 

Le 28 mars, Hohenwart annonça au Reichsrat 
qu'il présentait un projet de loi sur l'élargissement 



LES SLAVES d'autriche-hongrie 263 

du pouvoir législatif des diètes provinciales et il 
déposa ce projet le 25 avril. Le projet fut renvoyé 
à une commission de 24 membres qui, à l'una- 
nimité — sauf 5 voix polonaises — refusa de l'ac- 
cepter et nomma rapporteur le grand ennemi des 
Slaves, le D' Herbst. Le 9 mai, ce projet fut re- 
poussé au Reiohsrat par 88 voix contre 58. Il n'est 
pas inutile de se rappeler comment est organisé 
le système électoral dont cette assemblée est issue. 
Le 26 mai unf adresse de défiance contre le minis- 
tère fut votée par 93 voix centre 66. L'empereur 
déclara qu'il n'avait pas à tenir compte de cette 
adress*> et que le cabinet continuait à garder sa 
confianf*e. 

Cel*e. réprnse impériale ne fut pas sans influen- 
cer les 'apposants. Le budget fut voté au mois 
de juin pa" 77 voix contre 66. Il en fut de môme 
à la Chambre des Seigneur? dans des séances où 
l'on vi* assister les princes de la maison impériale 
et les princes de l'Église, également désireux de 
se conformer à la volonté du souverain. 

Le '•4 septembre suivant furent convoquées les 
diètes régionales. Dans la première séance de la 
diète do Bohème, le lieutenant royal le comte 
Bohuslav Chotek, lut un rescrit royal portant la 
date lu 11 septembre et conçu en ces termes : 

« Quand par notre patente du 20 juillet 1870 nous 
avons convoqué nos diètes à se réunir, nous avons 
été particulièrement ému par les graves événe- 
ments dont l'Europe était le théâtre et dont les 
résultats et les lointaines conséquences devaient 
n/'cessairenient attirer notre attention. Avec l'aide 



264 PANSLAVISME 

de Dieu, nous avons réussi en face de cette tem- 
pête à conserver à notre Empire les bienfaits de la 
paix. Nous pouvons maintenant d'une âme tran- 
quille nous livrer aux travaux qui peuvent consoli- 
der l'Empire à l'intérieur. Notre désir est que tout 
d'abord soient enfin réglés de façon juste et satis- 
faisante les rapports de notre royaume de Bohême 
avec la monarchie, dont nous avons promis la revi- 
sion par un rescrit du25 aoùtl870. Ayant présente 
à l'esprit la situation politique de la Couronne de 
Bohême, ayant conscience de la gloire et de la 
puissance que cette couronne nous a prêtées à nous 
et à nos prédécesseurs, nous souvenant en outre 
de la fidélité inébranlable avec laquelle la p-opula- 
tion du royaume a de tout temps soutenu notre 
trône, nous reconnaissons volontiers les droits de 
ce royaume et nous sommes prêts à les renouve- 
ler par le serment du couronnement. Mais nous 
ne pouvons d'autre part nous dérober aux engage- 
ments solennels que nous avons pris vis-à-vis des 
autres royaumes et provinces par notre diplôme 
du 20 octobre 1860, par les lois fondamentales du 
26 février 1861, du 21 décembre 1867 et par le 
serment du couronnement prêté à notre royaume 
de Hongrie. Nous prenons donc volontiers en con- 
sidération les circonstances exposées dans 'les 
humbles adresses de la diète de notre royaume de 
Bohême, le 14 septembre et le 15 octobre de l'an- 
née 1870, qui nous demandent de mettre en con- 
cordance les droits de ce royaume avec ce que 
réclament la puissance de l'Empire et les intérêts 
des autres royaumes et provinces. Nous invitons 



LES SLAVES d'autriche-hongrie 265 

donc la diélc à aborder ses travaux en tenant 
compte de la nécessité de mettre d'accord le droit 
public de notre royaume de Bohême avec ceux des 
auli'es pays, de telle sorte que l'on puisse, sans y 
faire tort, terminer un conflit dont la prolongation 
pourrait mettre en grave péril la prospérité de nos 
fldôles nations. Nous avons confié à notre gouver- 
nement le soin de présenter à la diète un nouveau 
régime électoral dont il a déjà été fait mention 
dans notre rescrit du 26 septembre 1870 et une 
loi pour la protcclion des deux nationalités dans 
le pays. 

« Nous adn.'ssons à la diète notre salut impérial 
et royal. 

« Donné à Vienne le 12 septembre 1871. 

François-Joseph, 
hohenwart. » 

A travers toute cette jihraséologie de chancel- 
lerie, un seul article domine, l'engagement pris par 
François-Joseph de se faire couronner comme ses 
prédécesseurs et de mettre par conséqtient lo 
royaume de Bohème sur le môme pied (jue le 
royaume de Hongrie. Naturellement cet engage- 
ment ne faisait l'allaire ni des Allemands, ni des 
Magyars. 

Le rescrit royal et les deux projets concernant 
le régime électoral et le régime des nationalités 
furent renvoyés à une commission de trente 
membres. Dès la seconde séance de la diète, les 
Allemands qui élaient venus à la jiremit're s'abs- 
tinrent; les centralistes convoquèrent à \Mennc une 



266 LE PANSLAVISME 

réunion de leur parti pour prolester contre tout 
arrangement avec la Bohême. Quelques-uns des 
plus fanatiques d'entre eux, et notamment le 
célèbre Giskra, se rendirent à Budapest pour cons- 
pirer avec les Magyars contre les Tchèques. 

Cependant la diète de Prague — diminuée des 
Allemands — avait nommé une commission de 
trente membres pour lui faire un rapport sur le 
rescrit. En même temps la diète élaborait les 
articles dits fondamentaux qui résumaient le pro- 
gramme définitif sur lequel «"établiraient les rap- 
ports du royaume de Bohême avec le reste de l'Etat 
austro-hongrois. 

D'après ces articles la Bohême, de même que la 
Hongrie, se faisait représenter pour toutes les 
affaires communes de l'Empire par une délégation 
nommée par la diète de Prague et non plus par le 
Pieichsrat. Elle ne traitait avec les autres États 
cisleithans que par l'intermédiaire de ses délégués. 
Elle obtenait nn-:^ complète autonomie et ne recon- 
naissait comme affaires communes à toute la 
monarchie, que la guerre, la diplomatie et le com- 
merce. Un sénat nomme par l'empereu» aurait 
réglé les conflits qui pouvaient s'élever entre les 
différents» royaumes ou provinces. Enfin la repré- 
sentation des villes et des communes rurales aurait 
été considérablement augmentée, ce qui aurait défi- 
nitivement assuré à la nation tchèque la prépon- 
dérance qui lui appartient dans le royaume en 
vertu de l'histoire et de la statistique. La diète de 
Moravie adhéra à ces articles fondamentaux et 
réclama l'institution ou plutôt le rétablissement 



LBS SLAVES d'autriciie-hongrie 267 

d'une chancellerie spéciale pour les pays de la 
Couronne de Saint-Vacslav (Boliême, Moravie, 
Silésie). 

Évidemment toutes ces innovations n'étaient pas 
du goût des peuples dominateurs qu'il s'agissai 
d'éliminer. Un des chefs du parti teuton s'écriait 
en plein Reichsrat : « Concéder à la Bohême ce 
qu'on accorde à la Galicie, ce serait réduire deux 
millions d'Allemands aux rôles de Ruthènes^. Mais 
il ne faut pas oublier que ces Allemands sont les 
congénères d'un grand peuple voisin. » Remarquez 
ce langage : s'il avait été tenu par un Ruthène, 
autrement dit un Petit-Russe, faisant allusion à la 
Grande-Russie il aurait très probablement valu à 
l'orateur un procès de haute trahison. Un autre 
orateur autrichien, notez-le bien, disait : « Nous 
n'avons pas vaincu à Sedan pour devenir les ilotes 
des Tchèques. » Ainsi c'étaient les Allemands 
d'Autriche qui s'attribuaient l'honneur de nous 
avoir vaincus à Sedan. 

Des journaux comparaient la Bohême au 
Schleswiget faisaient des allusions fort claires au 
rôle libérateur de la Prusse. Que l'on n'oublie pas 
ce que je disais plus haut du fonds des reptiles. 
Ajoutez à ces motifs assez bas, la vieille haine de 
race, cette haine en vertu de laquelle la nation 
tchèque est considérée comme un pieu dans la 
chair allemande (Ein Pfal in deulschen Fleisch). 

Hohenwart était bien ministre do l'Intérieur, 
mais le Saxon Beust restait chancelier de l'empire 

1. Ceci confirma pleinonionl ro que nous avons dit plus 
haut des griefs des l'utilM-ltusveH de Galicie. 



268 LE PANSLAVISME 

et marchait d'accord avec le président du Conseil 
hongrois, le comte Andrassy. Les deux compères 
agissaient de concert sur l'esprit timoré de François- 
Joseph et Dieu sait qui à Berlin tirait les ficelles. 

Beust et Andrassy firent à l'empereur les courtes 
propositions suivantes : 

1° L'accord conclu avec la Hongrie ne doit pas 
être soumis à une nouvelle reconnaissance ; 

2° Toutes les lois qui s'y rapportent ne peuvent 
être modifiées que de la façon dont elles ont été 
élaborées; 

3° La Constitution a déjà décidé du droit d'Etat 
des divers pays autrichiens ; 

4° Le rescrit ne promet pas que les articles fon- 
damentaux seront soumis au Reichsrat. 

Hohenwart refusa de souscrire à ces articles sans 
l'autorisation des Tchèques. Les deux chefs de la 
nation tchèque, Rieger et Clam Martinitz, furent 
appelés à Vienne. Ils ne purent rien obtenir. Le 
20 octobre le cabinet Hohenwart donna sa démis- 
sion. Le 8 novembre, la diète du royaume votait 
une résolution où elle déclarait qu'elle ne per- 
mettrait jamais que les représentants des autres 
Etats de la monarchie devinssent les juges des 
droits de la Couronne de Bohême, qu'elle refusait 
de faire des élections au Reichsrat et qu'elle n'ad- 
mettait pas que cette Assemblée pût prendre des 
résolutions concernant le droit d'Etat et la Consti- 
tution du royaume de Bohême. Le même jour la 
diète fut clôturée. Le comte Chotek remit sa 
démission de lieutenant du royaume; le prince 
Charles de Schwarzenberg prononça ces paroles : 



LES SLAVES D AUTRICHE-HONGRIE 



269 



« Nous déclarons que nous défendrons et préser- 
verons notre patrie suivant nos forces. » Le prince 
Lobkowitz ferma la séance sur cette phrase : « Je 
suis convaincu que — en dépit de tous les obs- 
tacles — viendra le jour où le royaume de Bohême 
rentrera dans ses droits. » 

Si j'ai insisté sur cet épisode, c'est qu'il peint 
dans toute son horreur la misère morale de Fran- 
çois-Joseph et l'immonde égoïsme des Allemands 
et des Magyars. 

Ce qu'il y eut de plus singulier dans cet iml^ro- 
glio, c'est que M. de Beust, au lendemain de sa 
victoire sur les Tchèques, dut donner sa démission 
et fut romplaié par le comte Andrassy. La victoire 
des Magyars sur les Slaves était complète, mais 
était-ce bien eux qui avaient définitivement triom- 
phé? N'était-ce pas Berlin plutôt que Budapest? 

En tout cas ce n'était pas François-Joseph. 
Jamais souverain reniant sa propre parole n'était 
descendu à un pareil degré d'humiliation. Les 
Tchèques se vengèrent ingénieusement. L'un de 
leurs éditeurs avait fait magnifiquement imprimer 
en trois couleurs le manifeste impérial et royal 
dont nous avons plus haut donné le texte, et on 
l'avait exposé encadré dans tous les lieux publics, 
cercles, cafés, brasseries, etc. Le successeur de 
M. Hohenwart, le comte Auershcrg fit tout simple- 
ment saisir le document gênant par les agents de 
police! La parole d'un roi — d'un roi parjure, il 
est vrai — saisie par les argousins de son propre 
gouvernement, c'est là un phénomène assurément 
sans exemple dans l'histoire! 



270 LE' PANSLAVISME 

Un grand journal de Prague, la Gazette nationale 
prononça le mot décisif. Un homme de lettres 
venait alors de publier un volume sur Louis XV 
sous ce titre Un misérable roi. Le lendemain de la 
trahison de François-Joseph on put lire en tète des 
annonces en caractères gigantesques. 

UN MISÉRABLE ROI 

En dessous : Un volume in-12, prixGOkreutzers. 
Tout le monde comprit l'allusion, mais la police 
celte fois n'osa pas saisir le journall 



1 



CHAPITRE XVIII 
LA CONFÉRENCE SLAVE DE PRAGUE EN 1908 



Intér/'t de celte conférence. — Résolution prise dans l'inté- 
r<^t général des peuples slaves. — Réconciliation des 
Russes et des Polonais. — tchec de la conférence. 



La conférence slave de Prague au cours de 
l'année 1908 n'a pas eu l'ampleur des réunions 
de 1848 et 1867. Elle a cependant marqué une 
étape intéressante dans l'histoire des idées pansla- 
vistes et elle a préparé la réconciliation si désirable 
des éléments russes et polonais. A la suite des 
événements que l'on sait, cette réconciliation paraît 
aujourd'hui un fait accompli. Dieu veuille qu'elle 
[)uis8C se réaliser de façon concrète et défiiiilivr 
dans la vie politique des nations! 

Au fond, l'idée premit^re de cette conférence 
paraît appartenir à un patriote russe, M. Borzenko, 
d'Odessa. Possesseur d'une grande fortune, M. Bor- 
zenko avait fait connaître, dés l'année 1000, l'in- 
tention de consacrer une somme considérable aux 
intérêts de la race slave. 

Nous avons écUaiigé à ce sujet des corrcspon- 



272 L3 PANSLAVISME 

dances et nous nous nous étions arrêtés à l'idée 
d'un congrès international de statistique slave. 

Dans le courant du mois de mai 1908, un homme 
politique tchèque, dont le nom a fait grand bruit 
dans ces clernières années, M. Charles Kramar, se 
rendit à Pétersbourg pour échanger quelques 
idées avec les hommes politiques russes. Président 
du club tchèque du parlement de Vienne, membre 
de la diète de Prague, publiciste et orateur do 
premier ordre, M. Kramar jouait un rôle analogue 
à celui que Rieger tenait quarante ans auparavant 
dans le monde slave. Marié à une Russe, proprié- 
taire en Crimée, le monde russe lui était familier 
et il y jouissait d'un crédit considérable. Il était 
accompagné de deux de ses collègues au Reichsrat, 
M. Elibovitski, député des Petits-Russes de Galicie,' 
et M. Hribar, député Slovène au parlement viennois. 

Ces représentants des Slaves autrichiens entrè- 
rent en relations avec les membres du cercle poé- 
tique de Pétersbourg et du cercle d'action sociale, 
îl ne s'agissait point pour eux de traiter des ques- 
tions politiques qui sont du ressort des chancelle- 
ries et des congrès diplomatiques, mais des inté- 
rêts matériels et moraux de la race slave. Les 
députés polonais n'étaient pas bien nombreux dans 
la Doumf : mais c'étaient des esprits pratiques qui 
comprenaient toute la portée du mot légendaire 
que Nicolas P'" avait jadis adressé à leurs ancêtres : 
« Messieurs, point de rêves ! » D'autre part, depuis 
quelques années, chez les Polonais de Cracovie, 
s'é^ii constitué un groupe qui prêchait le rappro- 
(h'jr^^nt a/cc les peuples slavcb. 



LA CONFÉRENCE SLAVE DE PRAGUE DE 1*J08 273 

Ce groupe a eu pour initiateur le professeur 
Zdziechowski, de l'Université de Gracovie. Il avait 
pour organe un périodique publié dans cette ville, 
la Revue slave. Malgré ses tendances, ce recueil 
était à cette époque interdit en Russie par la cen- 
sure officielle toujours soupçonneuse vis-à-vis des 
Polonais. 

Assurés de la bonne volonté des Polonais de 
Pétersbourg, M. Kramar et ses collègues s'abou- 
chèrent avec les hommes politiques russes. 

Un certain nombre de ces derniers avaient fini 
par comprendre les intérêts de la race slave et la 
nécessité de lutter contre la politique envahissante 
de l'Allemagne. Les conditions d'une entente mo- 
rale entre les deux grandes nations slaves étaient 
plus faciles à établir en 1908 qu'en 1867. 11 fut 
décidé qu'une conférence slave internationale se 
réunirait à Prague et que les divers peuples slaves 
y seraient représentés. 

Cette conférence eut lieu en effet et le D"" Kra- 
mar en fut nommé président. Les divers groupes 
slaves étaient représentés par des hommes poli- 
tiques, des publicisles, des hommes de lettres. 
L'épisode est trop récent pour que je me risque 
à citer des noms. Je craindrais de blesser ceux que 
j'aurais oublies. Les séances eurent lieu dans le 
local de l'Hôtel de Ville. Les matières à l'ordre du 
jour de la conférence étaient toutes en principe 
étrangères à la politique. 

Elle avait à 8'occu[)er d'un projet d'exposition 
pan3lav<3 à ^foscou, de l'organisation du tourisme 
slave ou plutôt interslave, de l'extensiou et de 



274 LE PANSLAVISME 

l'organisation des Sokols (sociétés de gymnastique) 
à tous les pays slaves, de l'établissement d'une 
banque slave, de l'organisation des rapports litté- 
raires et de la fondation d'un marché central de 
librairie slave pour échapper au monopole de 
Leipzig, de l'organisation d'un comité i)ermanent 
des pays slaves. 

Les débats n'étaient pas publics et les jour- 
nalistes n'ont été admis qu'à condition de pren- 
dre l'engagement d'honneur de ne point révéler 
les débats sur lesquels on leur demanderait le 
silence. 

La politique devait en principe rester étrangère 
à ces débats; mais il n'était point possible qu'elle 
ne s'imposât pas à certains moments, en dépit de 
toutes les précautions protocolaires. Voici com- 
ment elle fit son apparition. 

A propos d'une exposition qu'on se proposait 
d'organiser à Moscou, les délégués polonais décla- 
rèrent que le royaume, c'est-à-dire la Pologne 
russe, était disposé à y prendre part; mais, ajou- 
taient-ils, vu les circonstances difficiles que le 
pays traverse, cette participation ne sera peut-être 
pas aussi brillante qu'on aurait pu l'espérer. 

A cette occasion, un député russe fit une impor- 
tante déclaration : | 

« Nous souhaitons vivement, dit-il, de voir dis- 
paraître le plus tôt possible les obstacles qui s'op- 
posent au développement de la culture polonaise; 
les changements qui se sont accomplis en Russie 
nous garantissent — nous l'espérons — que les 
malentendus antérieurs ne se renouvelleront pas 



LA CONFÉRENCE SLAVE UE PRAGUE DE 1'J08 275 

à !a lumière de la conscience nationale*. Je prie 
les Poloiïais de considérer que le peuple russe a 
vu, lui aussi, se dresser ces obstacles de sorte que 
nous ne pouvions pas être ce que nous pouvons 
ôtre à la lueur de cette conscience. » 

A la suite de cette loyale déclaration, les délé- 
gués russes se levèrent de leur place et allèrent 
serrer la main aux Polonais. L'exposition de 
Moscou fut votée à l'unanimité; les Polonais s'en- 
gagèrent à y prendre part. 

A propos de cet incident, la Gazette nationale de 
Prague écrivait : « Quand même la conférence de 
Prague n'aurait donné que ce résultat, ce serait 
déjà suffisant. » 

Au banquet oiTert par la ville de Prague le 
16 juillet, un délégué russe, M. Maklovsky, fit 
entendre des parole.s do justice et de conciliation : 

« Nous évoquons le souvenir du passé pour y 
voir les fautes qui ne doivent pas se reproduire. 
Nous savons que le conflit historique le plus com~ 
pli(iu6 se laisse ais-'ment résoudre si l'on aborde 
la solution dans un esprit de justice. Il est bien 
entendu que l'idée de l'union panslave im{)liquo 
l'idée de la liberté et de l'égalité de tous les peuples 
slaves. 

« Ce que nous avons fait ici à Prague ne s'elTa- 
cera pas de l'histoire. Nous avons échangé ici des 
sentiments qui ne s'oublient [)as; nous nous som- 
mes dit des paroles qui engagent. Nous avons 
commencé une œuvre qui ne périra pas. » 

1. La conscience nationalo, c'esl-à-dire la Russie parlo- 
mcntiiire. 



276 LE PANSLAVISME 

A ces paroles généreuses, un délégué polonais 
répondit en rappelant l'antique amitié de Mie- 
kicwicz et de Pouchkine, en buvant à l'idéalisme 
russe et à son généreux représentant, M. Maklovsky. 
Un toast fut porté en l'honneur des Polonais de 
Poznanie qui, pour des raisons faciles à com- 
prendre, n'étaient pas représentés à cette fête de 
famille. Je ne puis entrer dans tous les détails des 
délibérations. Un projet particulièrement intéres- 
sant au point de vue économique, c'était celui 
qui concernait la fondation d'une banque slave 
internationale. 

Dans sa dernière séance, la conférence constitua 
un comité exécutif qui fut chargé de mener à bien 
les résolutions prises. Prague fut choisie comme 
siège du comité dont la présidence fut confiée au 
D' Kramar. Comprenez-vous maintenant la haine 
dont ce patriote est l'objet à Vieime et à Berlin et 
la condamnation à mort prononcée contre lui pour 
haute trahison dès le début de la guerre? 

Dans ce comité, la Russie et la Pologne devaient 
être représentées par trois délégués et trois sup- 
pléants, les peuples sud-glaves chacun par un 
délégué. Il avait été décidé que la prochaine confé- 
rence se tiendrait l'année suivante à Pétersbourg 
et cette résolution avait été votée à l'unanimité. 
Le délégué russe Krasovsky avait proposé et. fait 
adopter la résolution suivante : 

« La conférence préparatoire proclame que l'idée 
du rapprochement des Slaves est réalisable et 
féconde et déclare que, pour mettre fin aux malen- 
tendus entre les peuples slaves, il est indispen- 



LA CONFÉRENCE SLAVE DE PRAGUE DE 1008 îiîV 

sable de reconnaître l'égalité du développement 
national de tous les Slaves. » 

Le délégué polonais, M. Dmowski, prenant acte 
de cette déclaration, proclamait à son tour qu'une 
Russie équitable pour toutes les nations, et notam- 
ment pour les Polonais, était nécessaire, non seu- 
lement au peuple russe, mais aussi aux peuples 
slaves et à toute l'humanité. Il ajouta, aux applau- 
dissements do l'auditoire, qu'une Russie équitable 
était la solution nécessaire du problème slave et 
que du moment où ils seraient assurés de cet 3Sprit 
d'équité, les représentants de la nation polonaise 
s'engageaient à travailler à l'œuvre commune de 
la race slave. 

Le professeur Zdziechowski, de Cracovie, prit à 
son tour la parole en polonais, on tchèque, on 
russe pour rendre hommage au rôle conciliateur 
dos Tchèques et, en particulier, à l'activité bien- 
faisante du [)' Kramar. 

A la fin de la séance, le chef de la délégation 
russe remit au président une somme de deux mille 
couronnes (en ce temps-là deux mille francs envi- 
ron) pour contribuer aux frais d'une enquête sur 
les besoins économiques ou moraux de la solida- 
rité slave; les délégués polonais réunirent de leur 
cAté une somme de seize cent cinfiuante cou- 
ronnes. Cette collaboration financière des doux 
groupes — naguère ennemis — à une œuvre com- 
mune de solidarité slave est plus éloquente que les 
discours les [dus palliéti(}ues. 

Dans sou discours de clôture, le président put 
constater que rien ne s'opposait plus à la récon- 



278 LE PANSLAVISME 

ciliation des deux plus grands peuples slaves et l'on 
se sépara en se donnant rendez-vous pour l'année 
suivante à Saint-Pétersbourg. 

Ce rendez-vous ne devait pas se réaliser. Des 
articles de ce beau programme aucun n'a été mis 

exécution. Les Russes et les Polonais semblent 
aujourd'hui réconciliés. En revanche, les Serbes et 
les Bulgares sont à couteau tiré et M. Kramar, 
naguère condamné à mort, a dû expier dans les 
bagnes autrichiens son dévouement à la cause des 
intérêts slaves. 



CHAPITRE XIX 
L'AUTRICHE-HONGRIE ET LES SLAVES BALKANIQUES 



L'Autriche-Hongrie et la Serbie. — Zèle des Magyars pour 
la Turquie. — Persécution des Serbes. — La campagne 
russe en Bulgarie. — Le traité de San Stefano. — Le 
traité de Berlin. — L'Aulriclie en Bosnie-Herzégovine. — 
Serbes et Bulgares. — Kailay et la Bosnie. — Une expé- 
dition française en Bosnic-Horzégovine. — Un article 
d'Anatole Leroy-Beaulieu. — Le procès d'Agram. — Le 
procès Friodjung. — Le procès de Banialouka. 



Si l'Autriche avait su garder une attitude correcte 
et ôcjuitable vis-à-vis des divers peuples soumis à 
sa domination, elle aurait pu songer à jouer un 
rôle protecteur vis-à-vis des nationalités baîka- 
ni({ues qui peu à peu s'aiïranchissaient du joug de 
rOsmanli, elle aurait pu les réunir sous sa tutelle 
dans une fédération pacifique de nations affranchies 
et autonomes qui aurait constitué le véritable 
Empire de l'Est (Ofclster-Reich). 

Malheureusement du cabinet de Vienne on pou- 
vait tout attendre, excepté une politique humaine 
et honnête. Depuis que la i)rincipaulé de Serbie 
s'était constituée aux portes do la Hongrie, en dépit 
de la mauvaise volonté autrichienne, la diplomatie 



280 



LE PANSLAVISME 



viennoise s'efforçait de la maintenir dans un état 
de sujétion absolue et lui cherchait sans cesse les 
plus misérables chicanes. Nation agricole, le peuple 
serbe vit surtout de l'exportation des porcs et 
des pruneaux. Pendant longtemps il n'a eu de 
débouchés que sur la Save et le Danube. Pour le 
réduire à merci il suffisait aux hommes d'Etat 
viennois d'im.aginer une épizootie quelconque 
pour empêcher les exportations et Dieu sait si 
l'Autriche savait user et abuser de cet argument. 

La principauté de Serbie était peu de chose en 
elle-même. Mais dès longtemps on pouvait prévoir 
qu'elle était appelée à jouer vis-à-vis des Sud- 
Slaves de la péninsule un rôle analogue à celui que 
le Piémont avait joué vis-à-vis des populations de 
la péninsule italienne. On sait que depuis Novare 
l'Autriche n'a rien épargné pour faire échec au 
Piémont qui avec l'appui de la France et de la 
Prusse a fini par triompher. 

Les diverses tribus slaves soumises aux Turcs 
depuis le xv* siècle, Bosniaques, Herzégoviniens, 
Monténégrins, Bulgares, etc.. ne supportaient 
qu'avec impatience le joug qui les tenait assujettis 
et ne demandaient qu'à s'y dérober. 

Au cours de l'année 1874 une insurrection pro- 
voquée par des abus intolérables éclata en Bosnie- 
Herzégovine. Les insurgés rêvaient de s'affranchir 
de la domination musulmane et de s'annexer au Pié- 
mont de leur race, c'est-à-dire à la principauté de 
Serbie. Grand était l'embarras de François-Joseph. 
Roi apostolique de Hongrie, il ne pouvait rester 
officiellement indifférent aux misères de ses core- 



L*AirnicnE-noN'GRiE et les slaves balkaniques 28i 

ligiouriaire8,les. chrétiens balkaniques. Il louvoyait 
de son mieux et sans grâce entre les deux partis. 
Tantttt il laissait impunément les Turcs violer son 
territoire et ravager les frontières de la Croatie. 
(Ce n'étaient que des Slaves qui pâtissaient.) 
Tantôt il leur interdisait de débarquer dans l'en- 
clave dalmate de Klek des armes et des troupes. 
A Constautinople son ambassadeur, d'accord avec 
l'ambassadeur russe Ignatiev, engageait la Porte à 
accomplir ces fameuses réfornr.es qu'elle promettait 
toujours et n>.v<5cntait jamais. Les diplomates qui 
les recoH) mandaient savaient bien au fond quelle 
était la vanité de leur.") palabres. 

En janvier 1876 une note de M. Andrassy résuma 
les vœux de l'Europe civilisée et une conférence 
réunie à Constantinuple fut chargée d'en préparer 
la réalisation. Elle n'aboutit qu'à démontrer une 
fois de plus l'impuissance de la diplomatie et l'in- 
corrigible opiniâtreté de la Porte. La Serbie et le 
Monténégro en a[«pelèrent aux armes. Leur entrée 
en campagne fut pour François-Joseph une nou- 
velle cause d'embarras. Les Slaves de l'Empire ne 
dissimulaient pas leurs sympathies pour les insur- 
gés et leurs alliés. Palacky, comme je l'ai raconté 
dans sa biographie, mourut en les bénissant et en 
faisant des vœux pour les succès de leurs armes. 
De leur côté les Magyars qui se sentaient les plus 
forts ne négligeaient — comme aujourd'hui — 
aucune occasion de faire éclater leur haine contre 
les Sorbes et leurs sympulhies pour les Ottomans 
oppresseurs. Quand Abdul Kérira pacha remporta 
sur les Serbes la victoire de Djunis (30 octobre 187 ci 



282 LE PANSLAVISME 

une souscription fut ouverte à Budapest pour lui 
offrir un sabre d'honneur. Ah ! s'il s'était agi chez 
les Slaves austro-hongrois d'en offrir un au prince 
de Serbie c'est cela qui eût été du Panslavisme! 

Il y eut mieux. Une députalion magyare se ren- 
dit à Conslantinopîe pour échanger avec les fonc- 
tionnaires et les softas ou étudiants musulmans 
des manifestations enthousiastes. Le général 
Klapka, Theureux défenseur de Komarom en 1848, 
qui naguère avait offert au roi de Prusse contre 
l'Autriche le concours de son épée, mit son expé- 
rience militaire au service de la Porte contre les 
Slaves chrétiens qui évidemment étaient les enne- 
n^.is de la civilisation. Un peu plus tard les softas* 
vinrent à Budapest rendre à leurs frères magyars 
la visite qu'ils en avaient reçue. Tout cela est bien 
oublié aujourd'hui et tout cela se répète en ce 
moment, avec l'adjonction d'un élément imprévu, 
les Bulgares. Il n'y eut aucune accusation de Pan- 
turcisme ou de Panislamisme. 

D'autre part, le sultan, pour remercier les 
Magyars de ces manifestations désintéressées, ren- 
voyait à l'empereur-roi quelques épaves de la 
fameuse bibliothèque de Mathias Corvin, la Cor- 
vina, naguère pillée par les ancêtres des Os- 
manlis. Ces manifestations, en somme assez 
puériles, étaient dirigées non seulement contre les 
Serbes, mais aussi contre les Russes auxquels les 
Magyars ne pardonnaient pas le rôle que Nicolas I" 
avait joué dans la répression de leur insurrec- 

1. Étudiants turcs. 



l'autricue-iiongrie et les sl.wes balkaniques 283 

tion en 1849 et les sympathies qu'il devait néces- 
sairement professer pour ses coreligionnaires les 
Slaves balkaniques. D'autre part, les Turcs 
n'étaient pas fâchés d'évoquer les souvenirs de la 
guerre de Crimée. 

Des contre-manifestations avaient lieu à Prague, 
en l'honneur du général russe Tcherniaiev, l'un 
des héros de la récente guerre balkanique. En 
revanche, le gouvernement magyar à Budapest 
faisait arrêter le général serbe Stratimirovitch, 
qui avait pris part à l'insurrection de 1848 et qui 
était allé olTrir son épée au prince Milan Obreno- 
vitch. Enfin, il faisait arrêter le vaillant député et 
publiciste de Novi Sad, Svetozar Miletitch et, sous 
prétexte de haute trahison, sur de faux témoignages 
le faisait condamner à cinq ans de prison. Or, 
sait-on quelle était la base juridique du procès? 
C'étaient des textes d'anciennes lois qui décla- 
raient coupables de haute trahison ceux qui four- 
nissent des armes aux Ottomans et autres infidèles 1 

On pense bien que l'Autriche, toujours préoc- 
cupée de maintenir les Slaves balkaniques sous la 
main des Turcs, en attendant de les faire passer 
sous la sienne, on pense bien que cet État de 
proie ne vit pas avec plaisir la campagne balka- 
nique entreprise par la Russie et la Koumanie pour 
la délivrance des Bulgares. 

On lui avait, il est vrai, promis d'avance une 
compensation pour le cas où elle observerait vis- 
à-vis de la Russie, lors de la campagne de Bulgarie, 
une neutralité bienveillante. Elle assista donc d'un 
œil en apparence indifférent à cette campagne qui 



284 LE PANSLAVISME 

aboutit au traité de San Stefano. La Russie par 
une habile et heureuse intervention avait libéré le 
Monténégro et la Serbie et du Danube à l'Archipel 
refoulé les Turcs devant ses armées. Le 31 jan 
vier 1878, les troupes russes étaient à Andrinople. 
Le 3 mars, Ignatiev faisait signer à la Porte le 
traité de San Stefano. Ce traité agrandissait con- 
sidérablement la Serbie et le Monténégro, aug- 
mentait de la Dobroudja la Roumanie, qui, en 
revanche, rétrocédait à la Russie une partie de la 
Bessarabie. Une principauté de Bulgarie était 
créée entre le Danube, la Mer Noire et l'Archipel. 
La Turquie ne gardait en Roumélie qu'un lambeau 
de terre qui s'étendait de Gonstantinople au mont 
Rhodope, plus Salonique et la presqu'île de Ghalci- 
dique. 

Si ce traité avait été maintenu tel qu'il avait 
été signé, la paix du monde balkanique était, je 
crois, assurée pour longtemps. Mais, c'était la 
ruine des ambitions auslro- allemandes sur li 
péninsule, notamment sur Salonique. La méfiance 
envers la Russie était une vieille tradition de la 
politique britannique. Malheureusement cette mé- 
fiance allait servir les intérêts autrichiens et par 
suite allemands, La Grande-Bretagne oubliait ou 
ignorait que l'Autriche en Orient et partout était 
désormais l'humble servante, l'agent docile, l'avant- 
courrière de Berlin. On craignait de voir Péters 
bourg s'établir à Gonstantinople, on ne voyait pas 
que l'Autriche allait frayer à Berlin le chemin de 
Salonique. C'est à Berlin, devant l'Europe réunie 
en Congrès, que fut revisé le traité de San Stefano. 



l'aitriche-iiongrie et les slaves balkvniqles 285 

C'est là que se signa une paix d'où découle en 
ligne droite la guerre actuelle, sans compter les 
doux qui l'ont précédée. 

Rappelons ce que fut l'œuvre sacrilège du traité 
de Berlin (13 juillet 1878). 

D'après la rédaction nouvelle, la Bulgarie ne 
touchait plus à l'Archipel dont l'accès est indispen- 
sable à son plein développement économique. La 
partie septentrionale comprise entre le Danube et 
les Balkans recevait le nom de principauté de 
Bulgarie ; vassale et tributaire de la Porte, elle 
devait avoir un prince chrétien ; la partie méridio- 
nale, qui n'allait plus jusqu'à la mer, recevait le 
nom de Roumétie orientale et devait être pourvue 
d'un gouvernement chrétien nommé par la Porte. 
Evidemment ces deux parties devaient tendre à se 
réunir et il y avait dans celte création hybride le 
germe de sérieuses complications pour l'avenir. 

La Serbie ne gagnait que h' titre du royaume 
qu'elle prit peu de temps après. En revanche, le 
Monténégro vit ses acquisitions singulièrement 
r kluites. Il abandonnait Spizza à l'Autriche. H 
obtenait, il est vrai, la libre navigation sur la 
J5oïana, gardait Niksich, Podgoritza, et Antivari. 
Mais dans ce [)ort il était loin d'être le maître. 
L'Autriche y faisait la police s.initaire et maritime. 
Car le Monténégro ne devait avoir ni pavillon, 
ni vaisseaux de guerre; il restait complètement 
isolé de la Serbie, son alliée naturelle. La guerre 
avait eu pour point de départ l'insurrection delà 
Bosnie et de l'Herzégovine. Quel était alors le rêve 
des insurgés? De se réunir au Piémont sud-slave, 



283 LE PANSLAVISME 

à la Serbie,, au Monténégro, de luême que la Tos- 
cane et le royaume de Naples s'étaient naguère 
réunis au Piémont italien. 

Ou ne leur fit pas l'honneur de leur demander 
ce qu'ils voulaient être. On chargea purement et 
simplement le gendarme de la Prusse, rAutrichc- 
Hongrie de rétablir l'ordre dans les deux provinces. 
Elle obtint en outre, le droit d'occuper militaire- 
meut le Sandjak de Novi Bazar — tout simplement 
à l'eiïet d'isoler la Serbie du Monténégro, {)ue 
l'Allemagne, l'Autriche, aient signé ce protocole, 
cela ne se comprend que trop bien, que la Tur- 
quie et la Russie l'aient subi, cela se comprend 
encore. Mais que la France et l'Angleterre aient 
pu le signer je n'ai jamais pu le comprendre. 
Toutes les misères de l'heure actuelle dérivent du 
traité de Berlin, pire encore dans ses consé- 
quences que n'a été le traité de Francfort! 

C'est par suite du traité de Berlin que l'Alle- 
magne a mis officiellement les pieds sur le sol de 
la péninsule Balkanique. On prétend qu'Andrassy, 
en annonçant à François-Joseph le résultat du 
traité, lui aurait dit : « Sire, je vous apporte la clef 
des Balkans ». Le mot résume toute une politique. 
Mais si François-Joseph avait reçu la clef, c'était 
pour être le portier et non le vrai propriétaire. 

A peine investi du mandat qu'il s'était fait con- 
fier par le Congrès de Berlin, le gouvernement 
autrichien se met en mesure de l'exécuter. L'oc- 
cupation des deux provinces ne fut pas si aisée 
qu'on aurait pu l'imaginer. Il y eut de vigoureuses 
résistances à main armée. Le 31 juillet 1878, les 



L'AUTRirnE-nONGRIE ET LES SLAVES BALKANIQUES 287 

premières troupes autrichiennes passèrent la 
Save. L'Herzégovine ne fut définitivement occupée 
qu'à la fin de septembre et la Bosnie qu'à la fin 
d'octobre. Pour en assurer la possession il avait 
fallu faire marcher trois corps d'armées et dépenser . 
62 millions de florins. Ce n'est pas là ce qu'on 
peut appeler une annexion librement consentie 
comme le fut, par exemple, celle de la Savoie à la 
France. 

Quels devaient être les résultats de ce traité 
absolument dirigé contre les Slaves balkaniques? 
Evidemment les intéressés devaient s'efforcer 
par tous les moyens possibles de se dérober à ses 
conséquences. J'ai parcouru la Serbie et la Bul- 
garie au cours de l'année 1882 et il ne me fut 
pas difficile de comprendre les malaises qu'éprou- 
vaient à la fois les Serbes et les Bulgares. Ce 
malaise se constatait particulièrement à Bel- 
grade. 

J'écrivais à mon retour : « Le métier de roi a 
parfois de dures exigences; l'une des plus cruelles 
(jue Milan I" ait eu à subir, c'est certainement le 
vasselage autrichien qui lui est imposé par les 
circonstances. Ses conseillers l'acceptent avec une 
gaîté de cœur plus ap[)arente, peut-être, que réelle. 
La masse de la nation est-elle d'accord avec son 
gouvernement? Oui, si l'on en croit cerlair^es 
manifestations officielles de l'opinion publique 
non, sans doute, si l'on fait parler à cceur ouvert 
ceux qui doivent j)Our des raisons politiques, 
mettre une sourdine à leur pensée. » 

J'écrivaisceci dans la A^ouue/Zeyfevue, en avril 1883. 



2S8 LE PANSLAVISME 

Quatre mois après, les élections pour la Skoup- 
chtina, la chute du ministère Pirotchanats, une 
insurrection grave confirmait mes prévisions. 

Je reprends ma citation : 

« Royaume indépendant, la Serbie est aujour- 
d'hui dans une situation plus précaire que n'était 
naguère la principauté vassale, même au temps où 
les forteresses étaient occupées par les Turcs. Elle 
avait alors le plus précieux des biens, l'espérance. 
Aujourd'hui, elle a dû y renoncer du moins jusqu'à 
nouvel ordre *. » 

Et du haut de quelles espérances Milan avait dû 
tomber ! Au début de l'insurrection, le jour anni- 
versaire de la bataille de Kosovo, le 30 juin 1876, 
la Bosnie insurgée l'avait acclamé en qualité de 
souverain, tandis que l'Herzégovine acclamait Ni- 
colas de Monténégro. Quel échec pour les ambi- 
tions des Serbes et du jeune Milan! Le titre de 
roi obtenu au mois de mars 1882 ne pouvait 
être pour de si amers désenchantements qu'une 
bien modeste compensation. On sait, d'autre part, 
a quel assujettissement économique la politique 
austro-hongroise réduisait la Serbie. 

Dès le début, les Austro-Hongrois s'installent 
dans les deux provinces comme en pays conquis 
et y établissent sans difficulté cet ordre extérieur, 
cet vie européenne qui succède tout naturelle- 
ment à l'anarchie plus ou moins pittoresque de la 
rie orientale. Bien entendu, toutes les relations 
intellectuelles ou politiques sont interdites avec la 

1. La Save, le Danube et le Dalkan, p. 117. ^Paris, Pion, 
1884.) 



l'autriche-hongrie et les slaves balkaniques 289 

Serbie et le Monténégro. C'est ainsi que l'on répond 
aux vœux des populations. 

Pour consoler les Serbes de la perte de ces deux 
provinces, la politique viennoise s'imagina d'orienter 
leurs ambitions d'un autre côté. Divide ut imperes. 
Diviser les Slaves balkaniques, les jeter les uns 
contre les autres pour les dominer tour à tour, ce 
programme était d'autant plus facile à réaliser 
qu'il devait s'appliquer à des hommes inexpéri- 
mentés, dont quelques-uns d'ailleurs étrangers 
aux lois les plus élémentaires de la probité poli- 
tique. Tel était par exemple le roi de Serbie, Milan. 

Pour semer la zizanie entre les deux nations 
serbe et bulgare, on imagine de dériver les ambi- 
tions serbes sur la Macédoine, pays alors assez mal 
connu, que les Bulgares considéraient comme 
peuplé par des congénères et par conséquent des- 
tiné à leur revenir quelque jour (voir plus haut, 
p. 12). Quand la Bulgarie, pour réparer les sottises 
du traité de Berlin, s'annexa la Roumélie Orien- 
tale, le roi Milan, excité, on devine par qui, sous 
prétexte de défendre l'équilibre des Etats balka- 
niques, mobilisa son armée et marcha sur Sofia. 
11 fut honteusement défait et, sans l'intervention 
officielle de l'Autriche, forcée de se démasquer, 
il aurait été pourchassé par le prince bulgare, 
Alexandre de Baltenberg, jusque sous les murs de 
Belgrade. La paix fut conclue à Bucarest (3 mars 
1885), sous les auspices de l'Autriche, sans que la 
Bulgarie indignement attaquée, exploitée dans les 
plus légitimes de ses revendications nationales, 
ait obtenu l'ombre d'une réparation, pas mémo 

r.) 



89» LE PANSLAVISME 

an centime d'indemnité. Désormais des germes de 
discorde étaient semés entre deux nations faites 
pour s'entendre et pour barrer, d'un commun 
accord, le chemin de Salonique à l'ambition 
austro-allemande. 

Cependant des relations plus cordiales finirent 
par s'établir entre les deux pays, surtout après 
l'abdication du roi Milan, l'un des plus ignobles 
personnages dont l'histoire ait .à enregistrer le 
nom. L'intérêt commun devait rapprocher les deux 
nations ; elles devaient tenter de compléter leur 
domaine national, sans empiéter mutuellement 
sur leurs territoires. On sait comment un traité 
d'alliance fut conclu avec la Serbie, le Monté- 
gro, la Bulgarie, la Grèce ; cqmment la puissance 
turque parut s'écrouler devant la victoire des 
Serbes à Koumanovo (23-24 octobre 1912), et des 
Bulgares à Loule-Bourgas (29 octobre, 2 novem- 
bre). On put croire qu'en Europe, un nouvel Etat 
allait apparaître, un Etat fédératif des nations 
balkaniques qui réglerait désormais la destinée de 
la péninsule. Mais l'Autriche veillait. Elle empêcha 
les Monténégrins de s'établir sur les bords de 
l'Adriatique où ils avait conquis Scutari, les Serbes 
de se maintenir à Durazzo ; elle sema la discorde 

entre les Bulgares et les Serbes . • 

Censuré ■ . , . . 

... et, pour le plus grand profit de Vienne et de 
Berlin, jetales uns contre les autres les alliés d'hier. 
On sait dans quelles circonstance? la Roumanie 
crut devoir intervenir, les armes à la main, pour 
dépouiller la Bulgarie, et lui imposer un second 



L*AL'TRICnE-BONGRIE ET LES SLAVES BALKANIQUES 291 

traité de Bucarest. J'ai sur tous ces événements 
des opinions très nettes. Je les ai, autant que la 
chose était possible, exprimées dans une brochure 
récente et je demande la permission d'y renvoyer 
le lecteur^. Je me permettrai simplement de faire 
observer que la connaissance familière des choses 
serbes et bulgares m'autorisait à avoir une opi- 
nion un peu différente de celles qui ontcours aujour- 
d'hui sur le conflit lamentable des deux nations 
slaves. 

Les événements actuels sont la conséquence 
directe et fatale de l'occupation de la Bosnie et de 
rilerzcgovine par lAutriche-Hongrie, autrement dit 
par l'Allemagne. Ces événements sont trop pré- 
sents à l'esprit du lecteur pour que je croie utile 
d'insister. 

Ce qu'il n'est pas inutile de rappeler, ou plutôt 
d'apprendre aux lecteurs, ce sont les procédés 
employés par rAutriche-Hongrie pour abuserl'Eu- 
rope sur cette prise de possession qui n'était en 
réalité qu'une annexion, une annexion d'autant 
plus abominable qu'elle était faite avec l'appro- 
bation des nations soi-disant civilisées. 

Il s'agissait d'organiser cette conquête, d'en 
faire une province autrichienne et d'abuser 
l'Europe par un ensemble de réformes, de nature à 
frapper les yeux inexpérimentés. L'homme auquel 
fut confiée cette lâche était un Magyar piir sang, 
M. Bonjainin Kallay de Nagy-Kallo (1830-100;^). 
Il s'était de bonne heure appliqué à l'élude du 

! 1. ta Lutte séculaire des Germains et de» Slaves, (i'oris, 
Maisuniiuuve, i!illt>.) 



292 tB PANSLAVISME 

problème oriental et de ses éléments slaves; il 
avait voyagé en Russie, en Roumanie, dans la 
péninsule balkanique. A l'âge de trente ans, il fut 
nommé consul général d' Autriche-Hongrie à Bel- 
grade. C'était un poste d'observation de premier 
ordre et un admirable centre d'espionnage. Sa 
merveilleuse connaissance de la langue serbe, sa 
courtoisie lui assuraient l'accès de tous les milieux. 
Il occupait ses loisirs à écrire une histoire de la 
Serbie qui fut publiée en langue magyare, 
en 1877, et fut non seulement traduite en alle- 
mand, mais même en langue serbe. Il quitta la 
Serbie en 1875. 

Quand l'Autriche occupa la Bosnie-Herzégovine, 
en 1878, elle eut naturellement recours à ses 
lumières et lui confia un portefeuille. Dans cette 
situation, Kallay s'occupa surtout des intérêts de 
sa patrie, la Hongrie; il rattacha Budapest à 
l'Adriatique par Saraïevo, en négligeant les voies 
les plus courtes entre Vienne et la mer. Il s'efforça 
de se concilieiiparticulièrement les musulmans et 
ferma de façon vigoureuse la frontière du côté de 
la Serbie vers laquelle tendaient les aspirations des 
intellectuels et des patriotes. Iljooussa tellement 
loin la censure, qu'il interdit sa propre « Histoire de 
la Serbie » dans le pays qu'il s'agissait de dénationa- 
liser. La langue des deux provinces, comme je l'ai 
expliqué plus haut, c'est le serbo-croate, autrement, 
dit le serbe, pour ceux qui pratiquent la religion 
orthodoxe et l'alphabet cyrillique, à peu près iden- 
tique à l'alphabet russe, le croate, pour ceux qui 
pratiquent la religion catholique et l'alphabet latin. 



l'autriche-hongrie et les slaves balkaniques 293 

Kallay essaya de substituer à ce nom subversif le 
nom de langue bosniaque ou encore tout simple- 
ment, langue du pays (Landssprache). Mais en 
cela il n'a guère réussi qu'à se rendre ridicule. 

Son rêve était de faire légitimer l'annexion 
autrichienne par l'opinion de l'Europe civilisée. 
Il aurait même voulu faire de sa province un 
but d'excursion pour les touristes curieux de 
jolis costumes et de beaux paysages, et voici ce 
qu'il imagina. Il avait engagé à son service un 
Suisse nommé M.., qui avait beaucoup voyagé et 
qui ne manquait pas d'un certain bagout. Il en 
fit son agent et le chargea d'aller en Europe, 
recruter des touristes naïfs qui ne manqueraient 
pas de faire une sérieuse réclame à l'occupation 
austro-hongroise et à son habile représenlunt. Un 
jour je vis débarquer chez moi, le sieur... Je 
connaissais un de ses ouvrages relatif à l'Asie cen- 
trale. Je l'interrogeai sur ses voyages. «J'ai renoncé 
tout à fait à l'Asie pour le moment, me dit- 
il. Je me suis fixé dans une région qui m'intéresse 
prodigieusement,' c'est la Bosnie-Herzégovine. 
Ah ! Monsieur, quel beau pays 1 Si vous saviez tout 
ce que les Autrichiens ont fait pour sa transfor- 
mation. J'en causais l'autre jour avec M. do Kallay, 
qui dirige avec tant de sagesse l'administration 
des nouvelles provinces. Quel malheur, me 
disait-il, que les Européens connaissent si peu le 
bien que nous faisons ici. Ah ! si un homme 
comme M. Louis Léger voulait nous faire l'amitié 
de venir nous visiter, comme je serais heureux 
de lui faire les honneurs do nos provinces, de lui 



294 LE PANSLAVISME 

faire apprécier les progrès que nous avon^ 
réalisés! — Monsieur, répondis-je, froidement, si 
j'avais Tintention d'aller à Sai-aïevo, comme jo 
suis allé à Belgrade et à Agram, à Sofia, je ne suis 
pas sûr que, même avec un passeport, on me 
laisserait entrer. En tout cas, une fois entré, je 
suis certain qu'un certain nombre d'espions 
seraient immédiatement attachés à mes trousses 
et qu'on imaginerait toutes les roueries possibles 
pour me faire partir, comme ont fait naguère les 
Magyars quand j'étais à Diakovo, chez Monseigneur 
Strossmayer. Si c'est une invitation que vous 
m'apportez de la part de M. de Kallay, veuillez lui 
faire savoir que j"ai le regret de la décliner. » 
" M. M... se le tint pour dit et n'insista pas. Il fut 
plus heureux auprès de quelques-uns de mes 
compatriotes dont je ne veux pas rappeler ici les 
noms et qui doivent bien regretter leur impru- 
dence. Il trouva un complice bien innocent, je 
crois, dans la personne de l'excellent Louis Olivier, 
docteur es sciences, directeur d'un recueil fort 
estimé, La Revue générale des sciences pures et 
appliquées. 

Depuis quelques années, M. Olivier organisait 
des voyages collectifs fort goûtés. Il louait un 
navire au Havre ou à Marseille et emmenait un 
public d'élite dans les pays Scandinaves, en Russie, 
en Grèce, dans la Méditerranée. Des spécialistes 
leur faisaient des conférences en cours de route, 
sur les pays visités. La proposition de M. M... 
devait d'autant plus le séduire qu'elle donnait 
l'occasion d'une jolie excursion maritime, sur les 



L'AUTniciiE-noNcnir: et les slaves balkaniques 295 

côtes de l'Italie, de la Dalmatie et d'un voyage int(^- 
ressant dans un pays pittoresque et considéré 
jusqu'alors comme peu accessible. Des arrière- 
pensées politiques de M. de Kallay, M. Olivier, 
docteur es sciences, n'avait je crois aucune idée, 
et rien ne pouvait lui faire deviner qu'il s'associait 
h une œuvre néfaste. Il était dans la situation 
morale de ces pèlerins slaves, dont j'ai conté plus 
haut l'histoire, qui entreprirent en 1867 le voyage de 
Moscou, sans se douter des questions angoissantes 
que soulèverait nécessairement le problème polo- 
nais. M. Olivier était avant tout un entrepreneur 
de voyages intéressants et instructifs. Celui qu'on 
lui offrait réunissait à coup sûr, les deux qualités. 
Il accepta et réunit autour de lui quelques intel- 
lectuels plus ou moins capables de comprendre 
l'œuvre de M. de Kallay et de l'expliquer à nos 
compatriotes. 

Il a publié les travaux que lui a inspirés ce 
voyage dans un numéro spécial de sa Revue qui 
porte ce titre modeste : La Revue générale des 
Sciences en Bosnie-Herzégovine. Le numéro qui 
porte la date du 30 mars 1900 comprend une 
introduction générale par les directeurs; des tra- 
vaux de divers savants sur la nature physique en 
Bosnie et en Herzégovine; l'histoire et les monu- 
ments en Bosnie- Herzégovine ; la langue et la 
littérature eu Bosnie-Herzégovine; une étude sur 
les races, religions, nationalités en Bosnie-Herzé- 
govine; une note sur l'administration actuelle do 
ces provinces, et un dcuxicino travail de M. Olivier, 
sur la science en Bosnie-Herzégovine. L'ensemble 



298 LE 'PANSLAVISME 

de ces travaux pourrait être instructif s'ils étaient 
le résultat d'une enquête vraiment sérieuse et 
désintéressée. Malheureusement, au point de vue 
de ce qui nous occupe, les auteurs n'ont vu que 
ce qu'on leur a fait voir et n'ont dit que ce 
qu'on leur a laissé dire. Ils n'ont été en rap- 
ports qu'avec le personnel officiel, gouverne- 
mental. L'accès des indigènes leur a été rigoureu- 
sement interdit et, d'ailleurs, aucun d'entre eux 
n'eût été capable de tenir une conversation sans 
l'aide d'un interprète qui eût été nécessairement 
un espion. L'ouvrage, comme le dit naïvement 
M. Olivier, est un hommage rendu à la grandeur de 
l'œuvre de M. de Kallay, qui a ouvert à la Bosnie- 
Herzégovine le chemin de la civilisation (p. 287). 
Je note, à la page 290 de ce trav^'^, un curieux 
aveu : « Dans les écoles oîi se pressent côte à côte 
et de jour en jour plus nombreux: Croates, Serbes 
et Turcs, le serbo-croate lu par tous les élèves, 
sous ses deux formes écrites, prend l'importance 
d'un idiome national : il devient réellement la 
langue bosniaque, comme la qualifie le Gouverne- 
ment, qui s'efforce de multiplier les liens entre 
tous les enfants du pays en vue de faire d'eux, s'il 
se peut, un seul peuple, le peuple bosniaque ». 

Dans cet aveu dépouillé d'artifice, l'innocent 
docteur es sciences ne se doute pas qu'il dresse 
contre le Gouvernement de M. de Kallay la plus 
formidable accusation. 

Ecoutez, d'ailleurs, cet autre aveu non moins 
naïf : 

« A peine débarqués à Metkovic, nous reçûmes 



L'AUTniCnE-HONGRIE ET LES SLAVES BALKANIQUES 297 

du Gouvernement le plus obligeant accueil ; et 
pendant toute la durée de notre séjour, l'Adminis- 
tration , informée de nos desseins, s'employa de 
toute manière à faciliter nos études. Non seule- 
ment elle mit à notre disposition son palais 
d'Ilidzc et, dans les campagnes, ses stations de 
gendarmerie, mais eu outre, elle eut l'amabilité 
de pourvoir tous les représentants de La Revue 
générale des Sciences, d'interprètes autorisés qui 
les mirent en contact avec la population, les con- 
duisirent visiter les exploitations rurales, les forêts, 
les fabriques, leur montrèrent les constructions et 
la machinerie de l'Etat, leur ménagèrent l'accès 
des mosquées, des écoles, des prétoires et des 
hôpitaux. » Pour bien vous rendre compte des 
choses, imaginez une caravane d'Espagnols visi- 
tant l'Alsace-Lorraine sous la conduite de guides 
et d'interprètes prussiens et rendant compte 
ensuite de leurs impressions I 

Je ne crois pas que Leroy-Beaulieu, qui faisait 
partie du voyage, ait publié à part son étude sur 
Les races, la religion, la nalionalilé en Bosnie- 
Herzégovine. Il a bien senti lui-même qu'il 
n'avait pas pu faire une enquête aussi impar- 
tiale que celles qu'il avait naguère entreprises 
en Russie. 

Il y a eu un mouvement d'étonnement en Europe 
et de vives protestations à Constantinople, lorsque 
le gouvernement de Vienne a introduit dans les 
deux provinces le service militaire — clause non 
prévue par le traité de Berlin. Notre regretté con- 
frère est tenté d'expliquer cette mesure par des 



298 LE PANSLAVISME 

considérations esthétiques. Après avoir exalté le 
physique superbe des indigènes, il s'écrie : « On 
comprend que l'Autriche-Hongrie ait tenu à lever 
quelques bataillons parmi ces hommes d'aspect si 
martial. Entre toutes les troupes de l'Autriche, il 
n'en est pas d'aspect plus mâle et de plus guer- 
rière tournure que les régimeiits bosniaques où 
servent côte à côte chrétiens et musulmans ». 

Leroy-Beaulieu ne s'est entretenu avec les indi- 
gènes que par l'intermédiaire d'interprètes offi- 
cieux et il y a des questions que naturellement il 
n'a pas pu leur poser. Quelles étaient leurs aspira- 
tions au moment de leur insurrection ? Que 
pensent-ils de la décision de l'Europe qui avait 
disposé d'eux sans les consulter, et du régime 
actuel ? Il faut savoir lire entre les lignes pour 
découvrir des aveux comme celui-ci qui échappe à 
l'apologiste, plus ou moins involontaire, de M. de 
Kallay. 

« Cédant au penchant habituel de l'Etat moderne 
et peut-être aussi à de secrètes défiances (c'est moi 
qui souligne), le gouvernement de la Bosnie a voulu 
s'ingérer dans la gestion des communes serbes ortho- 
doxes. S'il a d'habitude respecté leurs écoles, s'il a 
souvent même laissé aux paroisses le droit de les 
confirmer, il n'a pas voulu que les instituteurs, 
chefs d'une sorte d'école libre, pussent rester en 
fonctions sans son assentiment. » 

Leroy-Beaulieu a visité des cercles, biblio- 
thèques, des lieux de réunions serbes et il note ce 
détail : 

« A côté dès portraits de l'empereur François- 



L'.VUTRICnE-HONOrUE ET LES SLAVES BAI,KANIQUES 299 

Joseph et de la défunte impératrice*, on y voit 
d'habitudeceuxdujcuneroi deSerbieetdu prince de 
Monténégro. De semblables images, surtout le por- 
trait du prince de Monténégro, poète et soldat, se 
rencontrent souvent en Dalmatie, chez des Croates 
catholiques, qu'on ne saurait suspecter de ten- 
dances séparatistes^. Néanmoins on serait étonné 
si le gouvernement de Bosnie ne soumettait pas 
ces Sociétés serbes à la surveillance de sa police. 
Il veut s'assurer que, sous prétexte de littérature et 
de culture nationale, ces cercles ne fassent pas 
d'agitation politique et ne servent pas de foyer à 
la propagande des partisans de la Grande-Serbie. » 
Que pensaient les indigènes de cette Grande- 
Serbie ? C'est là une question que nos compatriotes 
n'ont pas osé leur poser et qui pourtant eût mé- 
rité quelques méditations. On s'imagine difficile- 
ment une enquête sérieuse sur la Bosnie-Herzégo- 
vine qui n'eût pas débuté par cette question. 



1. La présence de ces portraits est obligatoire. Notez bien 
ceci. Celle des doux autres ne l'est pas. Celte question du 
portrait du souverain joue un grand rôle dans les Etats 
monarchiques. Aiu.si parmi les condamués à mort du récent 
procès do BanialouUa ligure un certain Miloutin lovano- 
vitch, coupable d'avoir avec d'autres membres du Comité de 
la Société de lecture à Zepce, en 1914, publiquement enlevé 
l'effigie de rKmpercur de la Kalle de lecture et de l'avoir 
transporté dans l'ancionno cuisine, actuellement cabinet de 
débarras. Cet acte constitue tout simplement le crime de 
lèse-majesté. 

2. Si Lcroy-Beaulieu vivait aujourd'hui, j'imagine qu'il 
tiendrait un autre langage. Il suffit de consulter la liste du 
comité jongo-slave où figuri-nt îles membres do tous les 
pays sud-slaves gouvernés par l'Autriche, notammeul de la 
Dalmatie et de la Croatio. 



300 LE PANSLAVISME 

La consigne était d'être optimiste : qiiieta non 
movere. A la fin de son étude, Leroy-Beaulieu 
avoue bien que la situation est singulière et il 
ajoute ces paroles qui ont aujourd'hui un ironique 
et douloureux intérêt d'actualité : 

« Quelques-uns annoncent que l'Autriche-Hon- 
grie sera bientôt conduite à mettre fin à l'occupa- 
tion en proclamant l'annexion. Il en est qui 
appellent déjà la Bosnie la J>{ouYelle-Âutriche. Ce 
que fera le gouvernement autrichien, il ne nous 
appartient pas de le décider ; nous ne serions pas 
surpris qu'il n'en sût rien lui-même ; mais pour 
l'Autriche comme pour la Bosnie, l'annexion nous 
paraîtrait présenter plus d'inconvénients que 
d'avantages. Annexer les provinces en dehors d'une 
entente formelle avec les puissances signataires 
du traité de Berlin, ce serait violer, manifestement, 
la convention internationale sur laquelle repose le 
droit de l'Autriche à gouverner ce pays*. Or, pareille 
violation des traités risquerait fort d'amener en 
Orient ou en Europe, des demandes de compensa- 
tion et par suite des complications diplomatiques 
que l'Autriche n'a aucun intérêt à provoquer... 

« Pour toutes ces raisons, concluait en 1900 Ana- 
tole Leroy-Beaulieu, il nous semble douteux que 
l'Autriche procède, au moins prochainement, à une 
annexion. 

« N'y aurait-il, entre elle et les autres puissances, 

1. Comme si l'Autriche s'était jamais gênée pour violer 
n'importe quelle convention conclue avec n'importe qui ! 
EUo aussi pratique la politique des chiffons de papier. 
(L. L.). 



l'altriche-iiongrie et les slaves balkaniques 301 

entre elle et la Russie notamment, aucun engage- 
ment (le ne point porter alteinlc au statu quo des 
Balkans, le gouvernement autrichien nous semble 
trop prudent pour oublier le quieta non movere ! » 

Telles étaient en mars 1900 les conclusions de 
l'excellent Anatole Leroy-Beaulieu, conclusions 
élaborées dans le cabinet du gouverneur civil de 
la Bosnie-Herzégovine. Huit ans après, le gouver- 
nement austro-hongrois lui donnait un cruel dé- 
menti en annexant purement et simplement les 
deux provinces. L'acte porte la date du 8 oc- 
tobre 1908. Dans une lettre datée du 7 octobre et 
adressée au ministre des Affaires étrangères, comte 
d'^renthal, l'empereur déclare que dans l'intérêt 
de la civilisation et de la politique, pour assurer 
les résultats déjà obtenus par l'occupation tempo- 
raire, il étend sa souveraineté sur les deux pro- 
vinces. Pour calmer les susceptibilités turques, il 
retire ses troupes du Sandjak de Novi-Bazar. Dans 
une lettre adressée au successeur de M. de Kallay, 
qui était alors le baron Burian, ils déclare que ses 
sujets de Bosnie-Herzégovine jouiront désormais 
des mêmes droits que ceux de la monarchie ! 

Le tableau idyllique tracé par les collaborateurs 
de la Revue générale des Sciences n'était pas tout à 
fait d'accord avec la réalité. Beaucoup d'ortho- 
doxes avaient émigré en Serbie et de musulmans 
en Turquie. Voici ce (jue je lis dans une publica- 
tion éditée à l'rague — en langue tchèque — au 
cours de l'année 1909: « Le système absolutiste 
et bureaucratique do Kallay, combiné avec une 
crise économique, avait provoipié dans la popula- 



302 LE PANSLAVISME 

tion un profond mécontentement. Les orthodoxes 
et les musulmans travaillaient à émanciper leurs 
écoles et leurs institutions religieuses de la tutelle 
de l'État et adressèrent de nombreuses réclama- 
tions à l'Empereur et aux délégations <. De ces 
réclamations, bien entendu, Vienne et Budapest 
tenaient peu de compte. Sous la domination turque, 
les Serbes avaient, réussi à créer un collège à 
Saraïevo. Il fut fermé, tandis que les Jésuites en 
créaient un à Travnik, qui fut doté d'une subven- 
tion de 80.000 couronnes. Après sept ans de lutte, 
l'épiscopat orthodoxe, autrement dit serbe, n'obte- 
nait que 36.000 couronnes pour les jeunes gens 
qui se destinaient au sacerdoce. L'enseignement 
de l'allemand fut rendu obligatoire dans toutes 
les écoles et l'accès des emplois publics fut uni- 
quement réservé à ceux qui possédaient cette 
langue ^ » 

De 1878 à 1906, le gouvernement ouvrit 251 écoles 
primaires et 256 casernes pour loger 2.442 gen- 
darmes. En 1906, le budget de Tlnstruction 
publique comportait 575.790 couronnes contre 
3.753.189 couronnes destinées à la gendarmerie. 
De tous ces chiffres, l'enquête ouverte en l'hon- 
neur de M. de Kallay ne dit pas un mot! 

En 1894, quelques communautés paroissiales et 
scolaires serbes demandèrent au gouvernement la 
permission d'organiser par leurs propres moyens 
l'instruction de leurs paroissiens. Cette requête 
fut taxée de provocation à la rébellion. Malgré 

1. Encyclopédie tchèque d'Otto, Supplément, Prague, 1909. 



l/AUTRICHEIIONGniE ET LES SLAVES BALKANIQUES 303 

tout, le mouvement persista. En vue de l'annexion 
qui se préparait, on voulait gagner les sympathies 
(les Serbes. C'est ainsi qu'en 1U02, un groupe d'in- 
tellectuels serbes obtint la permission de fonder 
la société appelée Pvosvela (La Culture), dont la 
tâche principale serait d'aider les étudiants serbes 
de Bosnie-Herzégovine dans leurs éludes. En 
dix ans, celle société devint la plus puissante orga- 
nisation du pays. Elle élargissait son rayonnement, 
elle donnait des subsides aux écoles primaires, 
organisait des cours pour les illettrés, qui formen^ 
en Hosnie 00 de la population, installait des 
Quisincs populaires, publiait des livres. Son œuvre 
lut facilitée par un legs généreux de miss Irbyi. 
Cette prospérité de la Prosveta était mal vue par 
le gouvernement et par les Jésuites^. 

En 1914, à la suite de l'altenlat de Saraïevo, la 
populace, à l'insligation de la police, démolit les 
bureaux de la Société, livra aux llammes son mobi- 
lier. La plupart de ses membres furent impliqués 
dans des procès scandaleux. L'annexion avait pro- 
duit une sensation profonde dans toutes les régions 
iulércssées, d'abord en Turquie, puis en Serbie et 
au Monténégro. A Belgrade, le parti avancé qui avait 
à sa tète le prince héritier, voulait purement et sim- 
plement déclarer la guerre à l'Autriche. La Russie, 
la France, l'Angleterre soutinrent mollement les 
réclamations serbes. L'Allemagne, naturellement, 

1. Miss Irby avnil voyagi*! dans la Pf^ninsulc balkani(|iu' et 
puliiii': en IH<>7 nii livre tn-s reinarqual)lo Bur les provincoi 
slaves de la Turquie d'Kumpn. 

%. Les ['eriixutions det Jouyo-Slavea, l'aria, 1918. 



304 LE PANSLAVISME 

se rangea du côté de l'Autriche qui avait travaillé 
pour elle. La Serbie, mal secondée, fut obligée de 
déclarer solennellement qu'elle ne se sentait pas 
touchée par les changements opérés en Bosnie- 
Herzégovine, qu'elle renonçait à protester, qu'elle 
s'engageait à vivre en bonne amitié avec sa puis- 
sante voisine. 

Ces protestations ne suffisaient pas à l'Autriche. 
Elle cherchait un prétexte pour se débarrasser 
définitivement d'une voisine importune. 

On sait comment elle l'a trouvé. Ce qu'on savait 
moins, c'étaient les persécutions auxquelles ses 
sujets de Bosnie-Herzégovine, particulièrement les 
sujets serbes, autrement dits orthodoxes, avaient 
été exposés. Ces misères ont été racontées dans 
un petit volume intitulé : Les Persécutions des 
Jougo-Slaves. Procès politiques (1908-1916), Ce 
volume fait partie d'une série de publications édi- 
tées par le Comité jougo-slave dont je parlais tout 
à l'heure. Comme il n'est peut-être pas à la portée 
de tous mes lecteurs, j'en résumerai quelques 
parties. 

Je dois d'abord présenter une réflexion. La situa- 
tion des Serbes soumis à l'Autriche ofTre quelque 
analogie avec celle des Russes de Galicie qui ont 
bien souvent été accusés de Panslavisme, autre- 
ment dit de haute trahison. L'un des .arguments 
les plus ordinaires de l'accusation est celui-ci. On 
avait trouvé chez l'accusé un portrait de l'empe- 
reur de Russie, ou bien, ce qui est plus grave, un 
livre de prières imprimé soit à Kiev, soit à Mos- 
cou, renfermant les prières officielles pour l'em- 



l'altricue-hongrie et les slaves balkaniques 305 

pereur et la famille impériale russes. Donc, le pro- 
priétaire de ces objets suspects faisait des vœux 
pour que tout ou partie de la Galicie passât sous la 
domination russe. Pour mieux me faire com- 
prejdre, je transporte la scène chez nous. Un habi- 
tant de Beauvais ou d'Arras a reçu des cartes pos- 
tales ornées du portrait du roi Albert de Bel- 
gique ; il a rapporté de Tournai ou de Bruxelles 
un livre de messe renfermant les prières officielles 
pour les souverains belges. Donc, il souhaite l'an- 
nexion de tout ou partie de la France à la Belgique. 
Crime de haute trahison. 

M Ahl Monsieur, ils n'ont pas la conscience pure», 
me disait en 1867 l'avocat Berlic de Brod, sur 
la Save, dans la Fronlière militaire, à l'époque où 
j'avais dû m'enfuir de chez M^"" Strossmayer pour 
échapper aux pièges de la police austro-hon- 
groise. 

Ces paroles sont toujours vraies quand il s'agit 
des rapports des Austro-Hongrois avec les Slaves, 
et, comme au fond les exploiteurs tyranniques, 
quand ils ont la force, ont toujours raison contre 
les exploités, ils peuvent presque accuser à coup 
sûr, ayant à peu près la certitude d'obtenir une 
condamnation. Il y a parfois des exceptions. Ainsi, 
très peu de temps avant la guerre, les gens de 
Vienne avaient machiné à Lwow (Lemberg) un 
grand procès c «nlre des Pclits-llusses accust's de 
liaute Irahisuu pour les motifs que j'ai signalés. 
Les jurés de Lwow eurent le courage et riutelli- 
guiice d'acquitter lo.s accusés. 

Le gouvernement austro-hongroi.s trouva chez 

'M 



306 LB PANSLAVISME 

les Slaves méridionaux des juges plus dociles que 
chez les Galiciens. En Croatie, pendant longtemps, 
le régime auxquel est resté attaché le nom du 
ban, plus tard . ministre, Khuen Hedervary avait 
exploité les rivalités des Croates et des Serbes. 
Les deux groupes finirent par comprendre qu'on 
leur faisait jouer un métier de dupes, et en 1905, 
ils se coalisèrent à la diète de Zagreb et consti- 
tuèrent un parti national auquel adhérèrent suc- 
cessivement les Serbo-Croates de la Dalmatie et 
les représentants des pays Slovènes. A cinq re- 
prises différentes, le gouvernement recourut à la 
dissolution du Parlement croate. Mais la coalition 
sortit victorieuse des élections. A deux reprises, 
la constitution fut suspendue. Des troubles graves 
eurent lieu à Zagreb (Agram), à propos de l'appa- 
rition des armoiries hongroises que l'on préten- 
dait substituer à celles du Royaume triunitaire 
(Croatie, Dalmatie, Slavonie). En 1908, à la suite 
de la dissolution de la diète croate, la coalition 
publia un manifeste où il était dit: 

« La lutte actuellement engagée en Croatie est 
celle de deux principes : du principe constitution- 
nel et de l'absolutisme. La coalition estime que 
le conflit entre la Croatie et la Hongrie est celui 
de deux royaumes et de deux nations. C'est 
pourquoi les députés représentant la majorité 
absolue de la diète protestent contre une solution 
unilatérale et illégale dudit conflit. » 

Or le royaume de Hongrie est partie intéressée, 
donc prévenue dans ce conflit. La coalition ne 
cédera pas. Par tous les moyens légaux et consti- 



L*AUTniCnE-nO\GRIE ET LES SLAVES BALKANIQUES 307 

tulioniiels elle continuera la lutte, une lutte impla- 
cable contre le gouvernement inconstitutionnel du 
baron Rauch (ce Rauch était le cligne fils et conti- 
nuateur (le celui qui quarante ans auparavant 
avait exploité et opprimé la Croatie ^). Elle luttera 
également contre le gouvernement de Budapest 
tant que le royaume de Croatie n'aura pas obtenu 
sa liberté et son indépendance. 

Les réclanj allons du parti furent soutenues au 
parlement hungrois par le député serbe Polit 
Desantchitch que nous avons déjà rencontré aux 
congrès de Prague et de Moscou. 

Plus de trois cents étudiants durent quitter 
l'Université de Zagreb pour aller poursuivre leurs 
études à l'Université tchèque de Prague. Ceux-là, 
au sens où on l'entend à Budapest, sont évidem- 
ment devenus des Panslavistcs. 

Pour Vienne et Budapest il s'agissait avant tout 
de briser la coalition serbo-croate qui semblait 
particulièrement dangereuse à l'époque où l'an- 
nexion de la Bosnie-Herzégovine inaugurait une 
phase nouvelle de la politique balkanique. Il 
s'agissait aussi de compromettre le gouvernement 
serbe et la dynastie des Karageorgevitch. 

Vers la lin de juillet 1908 parut à Budapest une 
brochure en croate et en allemand intitulée Finale. 
L'auteur était un certain Georges Na.stitch. C'était 
un Serbe passé au service de l'Autriche et qui 
faisait partie de sa police secrète. 

Il avait à diverses reprises joué àSaraïevo le rôle 

1. Voyoz pIiiR haut p. 2j7. 



308 LB PANSLAVISME 

d'agent provocateur. Sa brochure fournissait de 
nombreux renseignements sur un mouvement 
révolutionnaire panserbe, autrement dit en faveur 
de la Grande-Serbie — ce que j'appelle la Confédé- 
ration illyrienne — qui se serait produit parmi les 
sujets austro-hongrois. Ce mouvement se serait 
produit à l'instigation d'une société politique de 
Belgrade appelée Slovenski loug (le Sud slave). La 
brochure fut le point de départ de toute une agita- 
tion policière et judiciaire. Cinquante-trois Serbes 
de Croatie furent arrêtés et jetés en prison. 

Le procès provoqua une émotion considérable. 
Deux des défenseurs des accusés, MM. Hinkovic 
et Budislajevic partirent pour Belgrade, pour y 
faire une enquête. Ils furent reçus courtoisement 
par le minisire de l'Empire, accrédité dans celte 
capitale. 

Mais à leur retour il se produisit un singulier 
incident. A Zemun (Semlin) la valise de M. Hin- 
kovic fut volée. On la retrouva et on la lui rendit 
au bout de quelques mois, mais elle était frac- 
turée. 

M. Budislajevic fut arrêté à Zemun et fouillé. On 
trouva sur lui les notes qu'il avait prises dans 
l'intérêt de la défense. On les confisqua et on les 
remit au procureur qui s'en servit pour son réqui- 
sitoire. Il fit également usage de documents tron- 
qués; le portrait du roi de Serbie joua naturelle- 
ment son rôle dans l'accusation. On prétendit qu'il 
était plus répandu dans le pays qne celui du sou- 
verain légitime. On en vint à incriminer toutes les 
institutions serbes qui existaient en Autriche, 



l'autriche-hongrie et les slaves balkaniques 300 

sociétés littéraires, religieuses, sportives, tous les 
emblèmes nationaux, voire même l'écriture cyril- 
lique qui dislingue les Serbes des Croates (à propos 
de cette écriture, voir ce que nous avons dit plus 
haut au sujet de Golovatsky p- 248), 

Tout cela, c'étaient des moyens de propagande 
révolutionnaire ; tout cela, c'était, pour parler la 
langue courante du panslavisme. 

On eut beau invoquer les lois constitutionnelles 
qui garantissaient l'usage de toutes ces circons- 
tances. Oui, répliquait le procureur, mais tout 
dépend de la tendance avec laquelle on se sert de 
ces droits qui peuvent devenir criminels; si par 
exemple l'emploi de l'écriture cyrillique est un 
moyen panserbe quiconque s'en sert devient cou- 
pable de haute trahison. 

Il y a des sociétés de gymnastique appelées 
xoliols et des sociétés antialcooliques appelées 
Pohralimi (Fraternité). Si ces sociétés propagent 
dos idées révolutionnaires, (juiconque y adhère 
devient responsable de leurs agissements cri- 
minels. 

La presse naturellement était la grande cou- 
pable et, non pas seulement les journaux, mais 
ceux qui les lisaient. Si une feuille par exemple 
expliquait que la loi électorale en Serbie était 
plus libérale que celle do la Croatie, l'article 
était <iéclaré subversif, prêchant la révolution en 
faveur de l'annexion h la Serbie. Chez nous [)ar 
exemple, des publicisles ont souhaité de voir 
introduire en France le sulTrago plural usité en 
lielgique. Les voyez-vous poursuivis pour hanio 



310 LE PANSLAVISME 

trahison sous prélexlc qu'ils veulent annexer la 
France à la Belgique? Une correspondance racon- 
tait que le roi Pierre durant un voyage fe'était 
entretenu familièrement avec des paysans qui le 
tutoyaient. Ces récits, disait le procureur, excitent 
à la haine de François-Joseph qui ne parle point 
le serbo-croate et d'ailleurs ne permettrait pas à 
ses sujets des façons aussi familières. 

Les débats de ce procès tragi-comique durèrent 
sept mois entiers — du 3 mars 1909 au 5 octobre. 
Si encore la défense avait été libre! On sait quels 
sont chez nous les droits de la défense et quel est 
le respect de la magistrature pour le barreau dont 
le représentant légal est le bâtonnier. Il n'en va 
pas de même en Croatie. L'avocat, M. Hinkovic, 
fut à diverses reprises frappé de lourdes amendes 
pour avoir déplu au tribunal. 

En fin de compte, trente et un accusés furent pro- 
clamés coupables et condamnés aux travaux forcés 
pour des périodes variant de cinq à douze ans. 
L'avocat ne perdit pas courage et publia un long 
mémoire adressé à la cour de cassation devant 
laquelle les condamnés s'étaient pourvus. La cour 
ordonna la révision. Toulefois cette révision n'eut 
pas lieu. Un décret royal ordonna purement et 
simplement l'abolition du procès. C'est là un pro- 
cédé qui chez nous n'est généralement pas en 
usage. Toutefois nous avons pu constater en 
France il y a quelques années un procédé juridique 
analogue. 

Cette abolition fut proclamée en septembre 1910. 
M. Hinkovic ne se tint pas pour satisfait. 11 



l'autricbe-honobte et les slaves balkaniques 311 

démontra dans un article de journal que ce pro- 
cédé n'était au fond qu'un déni de justice. Des 
poursuites furent intentées contre lui. Il fut con- 
damné à six mois de réclusion, ce qui entraînait 
l'incapacité d'exercer désormais la profession 
d'avocat, la perte du titre de docteur et des droits 
civils et politiques. Qu'eût dit de tout cela notre 
naïf Eugène Pelletan qui réclamait la liberté comm<? 
en Autriche? 

La cour de cassation, modifiée bien à propos par 
la mise à la retraite de son président, rejeta le 
pourvoi de M. Hinkovic et l'avantage resta défini- 
tivement à la couronne, mais non pas à la justice. 

Passons maintenant à un autre scandale judi- 
ciaire au procès Friedjung '. Ce Friedjung est un 
publiciste viennois connu par quelques travaux 
historiques et qui passe à tort ou à raison pour 
être en rapport intime avec le gouvernement dont 
il reçoit les inspirations. 

Peu de temps après l'annexion de la Bosnie- 
Herzégovine, à une époque où les relations étaient 
encore très tendues entre Vienne et Belgrade, 
il publiait dans la Neue freie Presse un article où 
il accusait le gouvernement et la famille royale de 
Serbie d'avoir s^oudoyé les chefs de la Coalition 
croate-serbe pour provoquer au profit de la Serbie 
un mouvement insurrectionnel chez les Sud-Slaves 
de l'Empire. Il citait des noms, donnait des chiffres 



1. Friodjiirig Henri, né en 1851, est attaché aux corres- 
pondances du bureau de Vienne. On cite parmi di'S travaux 
historiques une éludi; sur Cliarles IV, l'Autriche depuis lSi<i^ 
etc. 11 est correspondant de la Gazette de Francfort. 



312 LB PANSLAVISME 

et déclarait posséder toutes les pièces justificatives 
à l'appui de ses affirmations. 

Les députés appartenant à la Coalition croato- 
serbe lui intentèrent un procès en diffamation qui 
se déroula devant la cour d'assises de Vienne. Le 
défenseur produisit ses pièces de conviction. 
C'étaient des documents serbes, soi-disant déro- 
bés à Belgrade. 

Le dénonciateur prétendait les tenir d'une 
source confidentielle — qui était évidemment le 
ministère des Affaires étrangères. A vrai dire il ne 
produisait pas les documents eux-mêmes, mais des 
photographies, prises sur les documents qui 
avaient, disait-il, été soigneusement remis dans 
leurs archives respectives. M. Friedjung ignorait 
d'ailleurs complètement la langue serbe. Or, il 
suffisait d'examiner rapidement ces textes rédigés 
en charabia pour être convaincu qu'ils constituaient 
une grossière imposture. Friedjung fut obligé de 
reconnaître qu'il s'était laissé duper, mais qu'il 
était l'auteur principal de la mystification. Il fut 
démontré que les pièces avaient été fabriqués?, 
très maladroitement d'ailleurs, à la légation autri- 
chienne de Belgrade. 

Le chef de la légation était un Magyar, Forgach, 
les deux secrétaires étaient deux Polonais. Tous les 
trois savaient mal le serbe et ils ne s'étaient pas 
aperçus que dans l'un des documents fatidiques 
figurait cette mention : Bienheureux celui qui croit 
à toutes ces bêtises. Tout le procès s'écroulait devant 
cette découverte. On conçoit que Forgach dut 
gardCi' une dent terrible à la Serbie de cet inci- 



L'AI'TIUCHE-lIOXGniE ET LES SLAVES BALKANIQUES 313 

dent plutôt désagréable. En 1914, il était chef 
de section au ministère des Affaires étrangères 
En cette qualité il a pris part à rullinuilum 
contre la Serbie qui devait décbaîner la guerre. 
Aujourd'hui sans doute il se croit suffisamment 
vengé; mais, puisqu'il est censé savoir le serbe, 
je l'engage à méditer ces vers d'un poète dalmate 
du xvn' siècle : 

Kûlo od srecc u okoli 
Varfeci se ne preslaje. 
Tko bi gori eto doli 
A tko doli, gori ustaje, 

La roue de la fortune tourne, tourne sans s'ar- 
rêter. Celui qui fut en haut, le voici en bas. Celui 
qui était en bas, le voici en haut. 

En Bosnie-Herzégovine, au lendemain de l'an- 
nexion, les indigènes ne pouvaient se borner ;\ 
des protestations platoniques. Le jour même où 
s'ouvrait la diète dont l'Empereur avait gratifié la 
nouvelle province, un étudiant, Bogdan Zerajic, 
tirait sur le gouverneur, le général Varesanin. 
Inutile de rappeler ici le coup de revolver qui 
coûta la vie au prince héritier d'Autriche-lIongrie 
et à son épouse. Nous n'insisterons que sur quelques 
jirocôs postérieurs où la jeunesse scolaire était 
impliquée. 

C'est d'abord celui de Banjaluka, intenté à 
une tronlaine d'adolescents parmi lesquels il y 
avait si'pt musulmans, quatre catholiques, un 
uniate et une majorité d'orthodoxes. Leur princi- 
pal crime était d'avoir eu l'intention de fonder 



314 LE PANSLAVISME 

une société la Jugoslavia^. Ces adolescents furent 
condamnés à des peines variant de deux ans à 
quatre mois de prison. 

Le directeur de l'école fut condamné à quatre 
mois, neuf collégiens de Mostar, coupables d'avoir 
donné des concerts au profit d'une société d'édu- 
cation, la Prosveta, furent condamnés à un an, 
dix mois et un mois de réclusion. 

Soixante-cinq élèves des écoles de Saraïevo et 
de Trebinie. accusés d'avoir propagé des idées 
panserbes furent condamnés à des peines variant 
de trois ans à six semaines de réclusion. 

Au mois de septembre 1915, le tribunal de 
Bihacz eut à juger trente-huit collégiens et trois 
de leurs professeurs, coupables d'avoir approuvé 
l'attentat de Saraïevo, d'avoir été en relation avec 
la société Narodna Obrana (la défense nationale) 
de Belgrade. L'un des accusés fut pour haute tra- 
hison condamné à mort ; les autres à des peines 
variant de seize années à un mois de réclusion. 
Presque tous étaient des mineurs. Chez certains 
d'entre eux le nombre des années de réclusion 
égale celui des années qu'ils ont déjà vécu. 

Mais tous ces procès ne sont rien en comparai- 
son de celui qui s'est déroulé devant le tribunal 
de Banjaluka au mois de novembre 1915. S'il y eut 
jamais un procès monstre, c'est bien celui-là. 

Ce procès concernait environ quatre cents 
accusés, tous coupables d'avoir, consciemment ou 
non, rêvé de la constitution d'une grande Serbie 
qui, naturellement, n'eût pas été la Serbie autri- 

%. La Sud-Slavie ou Slavie méridionale. 



l'autriche-hongrie et les slaves balkaniques 315 

chienne, d'avoir, sous des formes diverses, adhéré 
à des sociétés serbes, la Narodaa Obrana (la Défense 
nationale) dont nous avons déjà parlé, la Prosvela 
(la Culture), les Fraternités^ sociétés antialcooli 
ques et les Sokols, sociétés de gymnastique. Je 
renvoie pour les détails du procès au petit volume 
que j'ai signalé plus haut. 

L'arrêt a été proclamé le 22 avril 1916 après 
cent soixante-quinze jours de débats. Ils ont abouti 
à cinquante-trois acquittements et à quatre-vingt- 
dix-huit condamnations, dont seize condamnations 
à mort, et quatre-vingt-deux à des peines variant 
de vingt à deux ans de réclusion. Parmi les 
condamnés à mort il y a quatre prêtres, naturel- 
lement des popes orthodoxes, c'est-à-dire des 
Serbes : parmi les condamnés à la réclusion il y a 
quatre popes, plusieurs députés, six docteurs, et 
une jeune fille (quatre ans de réclusion!). Le pre- 
mier condamné à mort est Miloulin lovanovilch, 
coupable d'avoir enlevé le portrait de l'empereur 
de la salle de lecture et de l'avoir transporté dans 
un cabinet de débarras. Nous avons plus haut fait 
rcmar(iuer quel rôle les portraits des augustes 
personnages jouent dans toutes les poursuites. 

Que dirait Anatole Leroy-Beaulieu, ce doux phi- 
lanthrope, s'il vivait aujourd'hui? De quels remords 
serait-il assailli ? Je crois décidément qu'il re- 
gretterait de s'être laissé prendre dans les filets de 
M. de Kallay. 

Rappelons-nous la réponse que le jeune Kober 
(voyez plus haut p. 209) faisait un derai-siècle aupa- 
ravant au tribunal de Vienne. 



316 LE PANSLAVISME 

On lui demandait : Pourquoi vouliez-vous assas- 
jsiner l'Empereur? 

Il répondait : 

A cause de l'oppression des Slaves ! 

Maintenant ce n'est pas l'Empereur qu'il faut 
assassiner. C'est l'empire austro -hongrois qu'il 
faut détruire à tout jamais, cet empire qui s'est 
inféodé à la nation prussienne et qui s'est fait 
pour la satisfaire le bourreau des nations. 

Il y a, disait Montalembert, quelqu'un de plus 
méprisable que le bourreau. C'est son valet! 



CHAHTRE XX 
L'ORGANISATION DU PANSLAVISME 



Nécessité d'organiser le monde siave. — Constitution des 
différents Etats. — La Confédération illyrienne. — La 
Bulgarie. — L'Etat tchèque-slovaque. — La tutelle des 
Slaves de Lusace. — Le corridor entre les pays slovaques 
et rillyrie. — Prague substituée à Leipzig. — La Pologne. 
— Conciliation possible des intérêts polonais et russes. — 
La Russie. — La Slavie et l'Europe. 



Nous avons dans les chapitres précédents tracé 
un tableau général du monde slave, esquissé 
l'histoire des tentatives impuissantes que les 
peuples slaves ont essayées à diverses reprises 
pour s'affranchir et qui n'ont point abouti. 

Le monde slave est arrivé aujourd'hui à un 
tournant grave de son histoire. Il s'agit pour lui 
de périr définitivement submergé sous le flot mon- 
tant du germanisme, ou de se constituer de façon 
à lui tenir tète et à le repousser définitivement, 
ens'appuyantsur l'alliance du monde latin, notam- 
ment de la France et de l'Italie. 

Il faut lermer à l'Allemague l'accès de la Médi- 
terranée qui lui ouvrirait celle de l'Asie Mineure, 
de l'Asie Centrale et — l'appétit vieut en mangeant 



318 LE 'PANSLAVISME 

— des Indes et de la Chine. Tout le monde est. 
je crois, d'accord là-dessus. Le jour où l'Allemagne 
serait maîtresse de Salonique et deConstantinople, 
la France et l'Italie ne seraient plus chez elles 
dans la Méditerranée. Notre empire africain, celui 
de l'Italie, le domaine colonial de l'Angleterre 
seraient également menacés. Quel est l'organisme 
assez puissant pour nous permettre de conjurer 
ces catastrophes ? 

C'est précisément ce monde slave si longtemps 
méconnu, et si injustement dédaigné. C'est préci- 
sément ce panslavisme dont l'idée seule nous a si 
longtemps effarés. 

Comment et sous quelle forme peut-il s'orga- 
niser? 

Je supplie instamment le lecteur de se reporter 
aux chapitres de tète de ce volume et à la carte 
ethnographique qui accompagne le volume de 
M. Niederlé. Je me permets également de le ren- 
voyer pour certains détails à la brochure sur la 
Liquidation de V Autriche-Hongrie *. 

Ce qu'il faut opposer à la Confédération germa- 
nique, c'est la Confédération slave, autrement 
dit le Panslavisme organisé. 

Quels sont les éléments de cette Confédération 
qui doit s'étendre de la mer Adriatique à l'océan 
Pacifique et de la Baltique à la Méditerranée? 

En marchant de l'ouest à Test, ces éléments 
constitués sous la forme indépendante et fédéra- 
tive se grouperaient dans l'ordre suivant : 

1. Librairie Alcan. 



l'organisation du panslavisme 319 

D'abord l'ensemble des Slovènes, des Croates et 
des Serbes, réunis dans un État que certains veulent 
appeler l'État jougo-slave et pour lequel j'ai pro- 
posé et je maintiens le nom de Confédération illy- 
rienne. Ce mot me paraît préférable à celui dejougo- 
slave qui n'est qu'une dénomination géographique, 
laquelle pourrait également s'appliquer aux Bul- 
gares et à celui de Serbo-Croate qui laisserait en 
dehors les Slovènes. Ce groupe offrirait comme la 
Suisse le type de la variété dans l'unité. 

Les peuples qui le composeraient n'appartien- 
draient pas à moins de trois, ou même de quatre 
ou cinq religions. Il comprendrait des catholiques* 
et des protestants (en petit nombre), des uniates, 
des orthodoxes et des musulmans. La capitale de 
cet État serait la ville de Belgrade ou toute autre 
ville du royaume de Serbie, mais il y aurait lieu 
d'avoir égard à la situation historique de Zagreb 
{Agram)etde Lublania (Laybach) et peut-être la 
diète centrale pourrait-eTle se tenir alternativement 
dans ces trois villes. Les provinces qui ont appar- 
tenu à lAutriche-Hongrie pourraient conserver 
leurs diètes locales, tout en envoyant des députés 
à un parlement central qui pourrait siéger alterna- 
tivement dans les trois capitales énumérées plus 
haut. 

Les Bulgares constituent au point de vue géo- 
graphique un élément trop excentrique pour faire 
partie de ce groupe. Ils ont d'ailleurs au point de 

1. Et encoro parmi ces callioliqufs il y a à côté des catho- 
liques romains un certain iiombio do catlioliquos ilave» 
glagolitiquct. 



320 LE PANSLAVJSME 

vue ethnographique et historique une individua 
trop marquée pour s'y laisser absorber. 

Quelles seraient exactement sur la frontière ita- 
lienne les limites de cet Etat ? Il y a ies laipéria- 
Jistes italiens qui prétendent que l'Italie doit tout 
simplement recueillir l'héritage de la Rome antique 
et de la Venise italienne et accaparer toute 5a 
domination militaire et tout le trafic de l'Adiia- 
tique. D'autres, plus modérés, se contentent de la 
côte occidentale de l'Istrie jusqu'à Pola. En ce qui 
me concerne, je me rattache à cette transaction 
raisonnable et équitable. La guerre actuelle "îst 
une guerre de délivrance pour les nationalités jus- 
qu'ici opprimées ou écrasées par l'Allemagne ou la 
Hongrie. C'^.si une guer''e qui doit assurer pour 
longtemps la paix de l'Europe. Or, l'impériaiisme 
italien supposerait comme l'impérialisme allemand 
des peuples sacrifiés dans un intérêt égoïste à un 
élément étranger. Ce serait pour l'avenir une 
source de troubles nouveaux; il ne faut pas recom- 
mencer surles bords de l'Adriatique l'errenr dont 
l'Alsace et le Schleswig ont souffert et que l'Europe 
a commise à propos de la Bosnie-Herzégovine. 

Il faut d'ailleurs — tout en reconnaissant à 
l'Italie la suprématie militaire — que le nouvel Etat 
sud-slave puisse développer sa vie économique, que 
des relations de commerce puissent s'établir direc- 
tement entre l'Espagne, la France et l'Italie elle- 
même et la côte slave de Dalmatie. Il est donc 
indispensable que la Confédération illyrienue ait en 
sa possession un certain nombre de ports et qu'elle 
dispose d'une flotte commerciale et militaire. 



l'organisation du panslavisme 321 

Dans la guerre actuelle le haut commandement 
italien a essayé de gagner les soldats sud-slaves en 
leur distribuant des proclamations où il représen- 
tnit l'Italie comme l'ulliée des Serbes dans la lutte 
contre l' Autriche. 



Censurf'. 



Dans l'Europe nouvelle que nous rèvuns, l'éta- 
blissement d'une Italie impérialiste sur la rive bal- 
kanique de l'Adriatique constituerait une grave 
anomalie et serait au point de vue de l'avenir la 
source de douloureuses préoccupations. 

Dans la lutte contre l'Allemagne, nous avons au 
fond tous les Slaves avec nous, sauf les Bulgares 
qui ont cru devoir lier leur cause à celle des am- 
bitions germaniques. Certains théoriciens, invo- 
quant les origines ethniques du nom des Bul- 
gares voudraient les exclure désormais du monde 
slave. A ce compte-là, il faudrait en exclure les 
Russes dont le nom est Scandinave, et nous-mêmes, 
dont le nom rappelle un peuple germanique, nous 
n'aurions plus rien à faire avec le monde latin. Ce 
serait une grosse erreur. 

Certes la lutte des Bulgares contre leurs voisins 
Serbes et par suite contre nous et contre les Russes 
libérateurs a été une lourde faute, une faute qui 
doit ôtrc surtout imputée à l'origine étrangère du 
prince actuel, d'un côté pelil-fils de Louis-l'hilippe, 
mais de l'autre mâtiné de Cobourg et d'Autrichien. 
Censuré 



322 LB PANSLAVISME 

Censuré 



Ce sont là assurément des erreurs très regrettables, 
mais dont les conséquences ne sont pas irrépa- 
rables. Au temps jadis, les petits Etats italiens 
passaient leur existence à guerroyer les uns contre 
les autres, Vénitiens contre Génois, Toscans contre 
Pisans, ce qui ne les a pas empêchés de s'unir 
définitivement dans le sentiment de l'unité natio- 
nale et la haine du Tedesco ^ Il y a juste un demi- 
siècle l'Allemagne était divisée contre elle-même 
et la Prusse guerroyait contre les Etats du midi et 
contre l'Autriche, aujourd'hui ses alliés et même 
ses valets. II y a quarante ans, Gladstone dénon- 
çait à l'Europe les horreurs bulgares, c'est-à-dire 
les abominations commises par les Turcs contre 
ces Bulgares, aujourd'hui, à leur tour, violem- 
ment accusés de trahison par leurs congénères 
serbes et par leurs ennemis héréditaires les Grecs. 
Et au moment où j'écris ces lignes, les Bulgares 
sont devenus les alliés de ces mêmes Osmanlis 
qui... et récemment ils étaient les alliés de ces 
mêmes Hellènes qui naguère disaient d'eux Boul- 
garos apanthropos, le Bulgare n'est pas un homme. 
Au fond, toutes ces combinaisons politiques ne 
se rattachent qu'à des intérêts momentanés. Le 
our où Serbes et Bulgares, en dépit des souve 
nirs du roi Milan, le premier coupable et du roi 
Ferdinand, le second, auront compris que leur inté- 
rêt majeur est de s'entendre pour consolider la 



1. L'Allemand. 



l'organisation du panslavisme 323 

grande Confédération slave qui peut seule assurer 
leur avenir et le nôtre, ce jour-là la paix sera 
faite entre les deux frères ennemis, et nous avons 
le plus grand intérêt à ce (ju'elle se fasse, à ce que 
le monde slave tienne à rAdriati([ue par la Confé- 
dération illyrienne, autrement dit l'Etat serbo- 
croate et à l'Archipel par la Bulgarie. Quelles 
seront exactement les limites du nouvel Etat bul- 
gare? L'Europe a, pour le plus grand profit de 
l'Allemagne, i)erdu quarante années depuis le 
traité de San Slefano. l'eut-être faudrait-il pure- 
ment et simplement y revenir. 

Je n'ai point parlé de Constantinople, ville dans 
laquelle je me plaisais naguère ù voir la future 
capitale d'une Confédération balkanique, qui après 
avoir expulsé les Turcs, ^aurait compris la Rou- 
manie et la Grèce. Pour le moment je laisse ces 
deux Etats en dehors de mes combinaisons. Si 
cependant la Confédération slave réussissait à s'or- 
ganiser, la Grèce intégrale et la Roumanie inté- 
grale seraient appelées sinon à en faire partie, du 
moins à s'appuyer sérieusement sur elle et à gra- 
viter dans son orbite politique comme le Portugal 
gravite dans celui de l'Angleterre. C'est ainsi que la 
Hongrie, qui sent l'Autriche se dérober sous elle, 
cherche à se rapprocher de la Grande-Allemagne 
pour ne pas rester complètement isolée dans l'Eu- 
rope orientale. Nous verrons tout à l'heure com- 
ment on peut isoler la Hongrie do l'Allemagne. En 
attendant nous ne' pouvons, concernant la Rou- 
manie intégrale et la Grèce intégrale, qu'émettre 
timidement de pia desideria. 



324 LE PANSLAVISME 

En remontant vers le nord, nous rencontrons la 
nation tchèque, clans le royaume de Bohème, en 
Moravie, en Silésie et son prolongement naturel, 
les Slovaques de la Hongrie. Actuellement les 
Tchèques sont, au point de vue moral, un des 
meilleurs éléments du monde slave . Sans cesse 
en lutte contre les Allemands, ils ont pris quel- 
ques-unes des bonnes qualités de leurs adver- 
saires et on peut compter sur eux pour constituer un 
Etat sain et vigoureux, habité par une population 
essentiellement laborieuse. Sous quel régime sera 
constitué cet Etat? Si c'est sous le régime monar- 
chique, la question est de savoir à quelle nation 
sera emprunté le roi. Jusqu'ici, l'Allemagne avait 
été en possession de fournir des souverains et des 
souveraines aux jeunes peuples de son voisinage 
et l'on sait dans quel embarras ces peuples se sont 
trouvés récemment encore par suite de cette 
circonstance. Il faudra certainement renoncer à 
cette pratique. J'ai raconté ailleurs que naguère, 
après la démission du prince Alexandre de Batten- 
berg, j'avais engagé les Bulgares à proclamer 
purement et simplement la République ^. Je n'avais 
pas de candidat à leur recommander, et je leur 
demandai s'ils ne cro^a^^nt pas que la solution 
la plus simple était d'ériger leur pays en Répu- 
^blique. Ils n'avaient point de descendant d'an- 
ciennes dynasties, ils n'avaient point d'aristo- 
cratie héréditaire. Ils constituaient essentielle- 
ment un peuple de laboureurs et de marchands. 

1. Serbes-Croates et Bulgares, p. 208. Paris, Maisonueuve 
i913J 



l'0BGA>'!S\TI0N du inNSI.AVISME 325 

f*ouri[uoi ne pas l'aire l'essai d'une constitution 
•épublicaine? Il serait toujours temps de cher- 
îhfr un prince, si vraiment les Bulgares étaient 
lors d'état de s'en j^asser. 

Mes interlocuteurs ne se laissèrent point per- 
suader par mes arguments ; ils connaissaient leur 
)euple mieux que moi, ils sentaient fort bien 
ju'aux instincts anarchiques héréditaires chez les 
slaves, il fallait opposer un frein vigoureux, imposer 
m modérateur. L'n prince venu de l'étranger était 
seul capable de planer au-dessus des partis et 
le les concilier. 

Les Bulgares s'adressèrent d'abord au prince 
/aldemar do Danemark qui, malgré sa parenté 
ivec les cours de Copenhague et de Saint-Péters- 
)ourg, n'a point accepté; de désespoir, ils se 
ournèrent vers un candidat qui réunissait dans ses 
'eines le sang des d'Orléans et celui des Cobourg. 
^endantdelonguesannées, iisn'ont euqu'à sefélici- 
er de leur choix; mais à la suite d'un second mariage 
ivec une princesse allemande, le sang des Cobourg 
i fini par prévaloir et Dieu sait à quels abîmes la 
julgarie peut être entraînée par la mégalomanie 
l'un prince devenu trop docile aux influences 
germaniques. 

Pour le royaume tchéro-siovaque que nous 
■êvons, la France républicaine n'a malheureuse- 
nent point de prince à offrir. A quel pays s'adres- 
;er? A l'Angleterre? Au Danemark qui jadis, 
burnit une reine à la Bohème ? A l'Italie? 
Problème angoissant et d'une solution difficile, 
^a Bohème, malgré ses traditions hussites, reste 



326 LE PANSLAVISME 

une nation catholique, qui tient au sacre de ses 
rois et qui n'accepterait peut-être pas volontiers 
un souverain de religion réformée. D'autre part 
y a-t-il dans l'aristocratie nationale, trop souvent 
inféodée à Vienne, une famille jouissant d'un 
prestige assez considérable pour s'imposer à la 
nation? Cette famille, je ne la vois pas et les 
derniers événements ne l'ont pas révélée. 

Il y a là un problème angoissant et sur lequel 
on ne saurait trop réfléchir i. 

Dès le début de la guerre, les Tchèques ont suffi- 
samment montré leurs sympathies pour nous et 
pour la Russie. Des légions tchèques se sont 
organisées en France et en Russie. Des journaux 
tchèques, qui prêchent l'émancipation définitive 
des pays tchèques et slovaques, se sont fondés en 
France et en Russie. Grâce à la libéralité des 
colons tchèques d'Amérique, un journal bimensuel, ; 
La Nation Tchèque^ a pu paraître à Paris et ce 
journal, vigoureusement mené par mon vaillant 
iCollègue, M. Ernest Denis, aura certainement 
icontribué à éclaircir les idées un peu troubles de 
'quelques-uns de nos hommes d'Etatetdenospubli- 
cistes. Cependant nous entendons encore de braves 
gens qui sollicitent notre pitié et notre sympathie | 
pour cette pauvre Autriche-Hongrie. Il y a encore ,i 
de naïfs catholiques, qui, en face de la Prusse 
luthérienne, rêvent pour lui faire contre-poids 

1. Ceci était éêrit avant la Révolution russe. Après les 
év<5nements qui se sont passés à Pétrograd il est probable 
que la Russie ne ferait pas d'obstacles à l'établissement d'une 
république de Bohême et d'une ré[)ublique de Pologne. 



l'organisation du panslavisme 327 

d'une Autriche ultramontaine, je n'ose dire 
chrétienne. Celte Autriche catholique, elle a été 
absolument tuée par l'imbécillité criminelle de 
François-Joseph. Elle ne renaîtra point. II faut 
qu'elle disparaisse de l'Europe. Il n'y a point de 
peuple autrichien. 11 n'y a qu'un ensemble de 
nationalités qui doit être disloqué. 

La Hongrie, isolée et mutilée, pourra, si elle le 
veut, garder à son roi le titre d'apostolique et, 
comme nous comptons bien l'amputer de tous ses 
appendices étrangers, Serbes, Croates, Roumains, 
Slovaques et Russes, elle aura tout le loisir de 
méditer sur le mot de son roi saint Etienne : 
Regnmn iinius linguœ imbecUle est. Qu'elle entende 
imbécille comme elle le voudra. Malheureusement 
pour lui, le royaume de Bohême recevra en héri- 
tage du régime antérieur environ deux millions 
d'Allemands qui étaient jusqu'ici fort insolents, 
puisqu'ils s'appuyaient à la fois sur Vienne et sur 
Berlin. Ce double appui venant à leur manquer, 
il y a lieu d'imaginer qu'ils seront beaucoup plus 
modestes et se tiendront beaucoup plus tran- 
quilles. Si l'histoire nous ofTre de nouveaux spéci- 
mens de Tchèques germanisés elle n'en offre 
pas moins de Germains tchéquisés. Il y aura lieu 
de prendre des mesures pour réduire ceux qui ne 
voudraient pas se soumettre, pour les obliger au 
besoin à quitter le royaume et pour assimiler ceux 
qui montreront quelque bonne volonté. Les Tchè- 
ques ii ce point de vue n'auront qu'à s'inspirer de 
de ce qui s'est fait chez les Magyars. Patere legem 
quam /'ccisli. 



328 LB PA.NSLAVISMB 

Les Tchèques auront un rôle intéressant à rem- 
plir, celui d'exercer pour le compte de la Fédé- 
ration panslave, la tutelle des Serbes de Lusace 
\voir plus haut, page 23), auxquels, d'après une tradi- 
tion séculaire, ils fournissent déjà le clergé catho- 
lique. Ces Serbes devront être absolument sous- 
traits à la domination de l'Allemagne, c'est- 
à-dire dans l'espèce, de la Saxe royale et de la 
Prusse. Ils devront faire partie de la Confédération 
slave et, pour honorer le souvenir historique qu'ils 
symbolisent, être représentés par une voix dans I3 
Conseil central des Etats slaves. Il nous faut une 
reva^iche absolue de la race slave contre le germa- 
nisme et l'indépendance des Serbes de Lusace est 
l'une des conséquences de cette revanche. Au 
besoin, une bande de terrain enlevée à l'Allemagne 
pourra être ménagée pour établir la communica- 
tion entre la Lusace et le royaume de Bohême. 

Le pays tchèque-slovaque, séparé des Slaves 
méridionaux est malheureusement sans contact et 
sans communication directe avec eux. Je me ral- 
lierai très volontiers à l'idée émise par M. Chervin 
dans son intéressante élude sur V Autriche et la 
Hongrie de demain. (Paris, Berger-Levrault, 1915). 
Il propose d'établir, entre les pays slovaques et 
les pays slovéno-croates, un corridor taillé sur 
es comitats hongrois de Moson, Soprony, Vas et 
Zala. « Celte région tampon, dit M. Chervin, cons- 
tituerait un territoire de forme quadrilatère, sorte 
de couloir de 80 à 100 kilomètres de large sur 
200 kilomètres de long. Ce couloir serait borné, 
à l'ouest par la Leitha et la frontière autrichienne 



l'ORGAMSATION DU PANSLAVISME 329 

actuelle, jusqu'au point oi'i elle rencontre les dis- 
tricts Slovènes de la Syrie, c'est-à-dire jusqu'à 
la ville de Radkersbourg (Radgona), située sur la 
rive gauche de la Mur ; au sud, il suivrait la rive 
gauche de la Mur jusqu'à son confluent avec laDrave; 
à l'est, partant de ce confluent, il longerait la limite 
orientale du comitat de Zala, jusqu'à l'angle infé- 
rieur du lac Balaton (lequel resterait tout entier à 
laHongrie^), puis suivrait la rive droite de la Zala, 
jusqu'à son coude, gagnerait la rive gauche de la 
Marczal et du Raab, jusqu'à son embouchure dans 
le Petit Danube. Enfin au nord il s'appuierait au 
Danube de Raab (Gyor) à Poszony (Presbourg).^ 

M Ce corridor, ajoute M. Ghervin, servirait tout 
à la fois : 1° A isoler les Autrichiens du Hongrois ; 
2° A faire communiquer les Slaves du sud avec 
tous ceux du nord. Mais son utilité n'apparaît pas 
seulement au point de vue politique, mais surtout 
au point de vue économique. Rien ne serait plus 
facile, en elTet, que de construire un chemin de 
fer sur les 2U0 kilomètres de ce couloir pour 
transporter, sans passer, ni par Vienne, ni par 
Budapest, toutes les marchandises des pays slaves 
à destination de l'Adriatique... 

« Qu'on réfléchisse à l'importance quej'Autriche 
et l'Allemagne accordaient à la route de Salonique 
l)0ur faire arriver lus produits allemands jusqu'à 



i. Ralaton est Iniit simplonunt la forme magyarisée du 
slave blato, marécage. (L. L.) 

2. Je rappelle que Presboiirg fut an flébut du xix« siècle 
un défi principaux foyers do la culture slave. Voir plus haut 
(p. I.'i4j le chapitre sur Kollar. (L. L.) 



330 LE 'PANSLAVISME 

la mer Egée, on comprendra mieux encore la por- 
tée que pourrait avoir ce couloir traversé par un 
chemin de fer qui n'aurait pas à compter avec la 
douane autrichienne ou hongroise et qui ne risque- 
ait pas d'être fermé à l'exportation ni au transit 
d'aucune marchandise slave. 

« Donc, tant au point de vue politique qu'au 
point de vue économique, la création de ce couloir, 
de cette marche slave dont je n'ai fait qu'esquisser 
à grands traits la constitution, me paraît d'une uti- 
lité primordiale. » 

J'imagine qu'il ne serait pas sans intérêt pour 
nous — ne fût-ce qu'au point de vue commercial 
— de pouvoir communiquer directement par 
l'Adriatique avec les pays tchèques, slovaques, par 
suite, au besoin, avec la Pologne. 

Evidemment, il y a là une idée à creuser. Ce cou- 
loir serait d'ailleurs facile à slaviser; il suffirait d'y 
déverser une partie des Tchèques, des Slovaques 
et des Croates qui jusqu'à ces derniers temps émi- 
graient en Amérique ou en Russie. 

Je ne quitterai point la Bohême sans exprimer 
un desideratum. C'est celui de voir la ville de 
Prague remplacer désormais Leipzig comme centre 
de la librairie slave. 11 est vraiment honteux que 
pour échanger entre eux des livres, c'est-à-dire 
des idées, les Slaves aient dû pendant tant d'an- 
nées recourir à l'intermédiaire des Teutons. 

La Bohême est, ou plutôt était, au point de vue 
industriel, la perle de l'Autriche. Nous aurons le 
plus grand intérêt à faire avec elle un certain 
nombre de transactions que nous faisions a'^c 



l'organisation du panslavisme 331 

'Allemagne, notamment avec la Bavière. Le rôle 
de notre consul devra être des plus considérables; 
une fois émancipés des produits allemands, les 
Tchèques ne demanderont qu'à s'ouvrir largement 
aux produits française II y aurait lieu d'organiser 
des foires annuelles dans les grandes capitales 
slaves, notamment à Prague, Varsovie et Kiev. 
Nous serons les clients naturels de celle de 
Prague, il y aurait lieu d'ailleurs de créer entre 
les différents Etats fédérés un Zollverein analogue 
à celui du monde germanique. 

Tout le monde est d'accord aujourd'hui pour 
souhaiter la résurrection de la Pologne et pour 
reconnaître la faute commise dans les diverses 
conventions internationales qui ont négligé les 
intérêts du peuple polonais — autrement dit de 
l'honneur et de la justice. Dans quelles limites la 
Pologne sera-t-elle rétablie? C'est une question sur 
laquelle il faudra sérieusement réfléchir pour évi- 



1. Je lis dans une brochure publiée à Chicago sous le titre 
Mémorandum de la branche tchèque du parti socialiste : 

La Doheme et la Moravie, les pays les plus riches et les 
plus cultivés sont forcés d'alimenter la caisse de l'Autrichi'- 
Hongrie pour ses exigences militaristes, (^esonl les milliards 
tchèques qui servent à élever les forteresses et à fondre les 
canons. C'est le soldat tchèque, qui par ses facultés intellec- 
tuelles est, conlro sa volonté, le meilleur élément de l'armée 
autrichienne. L'indépendance des pays tchèques, constituée 
Bur le plan de la fédération des Etats suisses, portera un 
coup terrible au militarisme de l'Autriche et de l'Europe 
entière. 

C'est peut-être un peu exagéré. N'oublions pas que C6 
sont des socialistes qui parlent. Mais il est certain que, privée 
des ressources de la Boti^-nii-, l'Autriche sera singulièrement 
appauvrie. 



332 LE PANSLAVISME 

ter des complications ultérieures. Il est évident 
qu'il ne s'agit pas de la Pologne liislorique anté- 
rieure à 1772. Il s'agit de la Pologne ethnique 
qui paraît devoir constituer un total d'environ 
vingt millions d'hommes groupés autour des trois 
capitales (Poznan (Posen), Cracovie, Varsovie). Pour 
les groupes disséminés en minorité dans certains 
gouvernements russes (Volhynie, Podolie), tout ce 
qu'on peut souhaiter, c'est la liberté religieuse et 
la liberté de l'enseignement privé. Les Polonais 
qui voudront vivre d'une vie nationale plus intense, 
auront toute liberté de se replier sur le foyer 
central. 

Nous n'oublions pas qu'il s'agit ici de consti- 
tuer la race slave non seulement pour elle-même, 
mais aussi contre l'Allemagne. Il est donc indis- 
pensable que la Pologne nouvelle possède tout le 
cours de la Vistule qui assure ses débouchés éco- 
nomiques dans la mer Baltique. Cette domination 
de la Vistule entraînera la domination de la Prusse 
orientale, y compris Kœnigsberg. Kœnigsberg est 
considéré actuellement comme un des principaux 
foyers de la vie et de l'idée prussiennes. C'est là que 
les rois de Prusse se font couronner. Il ne suffira 
pas d'avoir brisé les serres de l'aigle, il faut le 
déloger de son nid. Quant aux Allemands de !a 
province, s'ils ne veulent pas retourner dans la 
mère patrie, dont ils sont sortis naguère, il suffira 
de leur appliquer, dans toute leur rigueur, les règle- 
ments de l'administration prussienne en Poznanie. 
Ils auront à se poloniser ou à s'exiler. 

Autant il conviendra d'être rigoureux vis-à-vis 



l'organisation du PANSLAVIS118 3G3 

des Allemands, autant il est nécessaire d'intro- 
duire dans les relations entre Russes et Polonais 
un esprit de tolérance et d'équité. Il faut avant 
tout que les deux nations s'accordent mutuelle- 
ment une amnistie pleine et entière. Il convient de 
renoncer à toute idée de propagande ethnogra- 
phique ou religieuse. Nous ne sommes plus ti 
l'époque des Jésuites, à l'époque où les Polonais 
s'imaginaient de bonne foi qu'ils sauvaient des 
âmes en faisant des Uniates et à l'époque plus 
récente où les Russes réunissaient de force des 
Uniates à l'Eglise orthodoxe. La tolérance absolue 
doit être la loi de la Pologne nouvelle et de sa voi- 
sine la Russie. Cette Pologne n'a pas plus à se 
mêler des conflits éventuels entre les Grands et 
les Petits-Russes, que nous autres Français n'avons 
celui d'intervenir dans les querelles des Wallons 
et des Flamands de Belgique, des Suisses romands 
et allemaniques, des Hauts et des Bas-Allemands. 
Pays essentiellement agricole, la Pologne pra- 
tique aussi la grande industrie dans des régions 
malheureusement trop souvent envahies, même 
en temps de paix, par les Allemands (à Lodz, par 
exemple). Les Allemands devront être, par tous 
les moyeus, éliminés ou assimilés. On pourra au 
besoin les remplacer par des Tchèques qui sont 
aussi industrieux. Par le port de Danzig (ou mieux 
Gdansk (jui est la dénomination polonaise <), la 
Pologne pourra exporter chez nous et il est à 
souhaiter qu'un service régulier soit établi entre 

1. Celte forme est plus proche que la forme allemande de 
la dénominaliou latine qui était Gedanum. 



234 LB PANSLAVISME 

au lendemain de Sadova, dans le but d'attirer à !a 
Russie tous les Slaves et d'affaiblir encore l'Au- 
triche, si profondément ébranlée. Sadowa est du 
mois de juillet 1866. Or, le projet d'Exposition avait 
été émis, dès 1864, par la Société des Sciences 
naturelles de Moscou. Les circonstances qui s'étaient 
produites en Autriche avaient naturellement pu 
exercer quelque influence sur la décision d'inviter 
les Slaves. 

Somme toute, les manifestations des Slaves 
autrichiens n'avaient rien de plus grave ou de plus 
dangereux que les manifestations pangermanistes 
des Allemands de Vienne ou de Gratz. Ils affir- 
maient, en toute occasion, la solidarité des inté- 
rêts allemands. Ils se livraient à toute espèce de 
démonstrations prussophiles, sans qu'on eût jamais' 
songé à les poursuivre en Autriche et sans qu'on 
eût chez nous l'idée de s'en indigner. Il n'en allait 
pas de même pour les Slaves dans la bienheureuse 
Autriche et surtout dans la Hongrie : 

Extra IJungariam non est vita^ 
Aut si est, non est ita, 

Deux avocats d'Agram, MM. Subotic et Polit 
Desansic (Desansitch), tous deux écrivains et publi- 
cistes distingués, étaient privés de leur charge i. 
eur retour et il y eut d'autres exécutions. 

L'article de Klaczko, dont jeparlaistout à l'heure, 
In'était pas seulement un pamphlet contre la Russie 
— pamphlet très excusable sous la plume d'un 
Polonais — c'était aussi un réquisitoire veniaieux 
et maladroit contre tous les Slaves suspects de 



l'organisation du panslavisme 335 

Tous les esprits généreux applaudirent à cette 
proclamation. Nous supposions que les armées 
victorieuses do l'Empire russe allaient délivrer la 
Poznanie et la Galicie et faire l'unité polonaise. Au 
chef qui eût réalisé ce grand rêve, il eût été bien 
difficile de ne pas offrir la couronne de Sobieski. 
Malheureusement, ce n'est pas ce qui est arrivé. 
Non seulement la Pologne prussienne et autri- 
chienne n'ont pas été envahies, mais au contraire, 
la Pologne russe a été occupée et partagée entre 
la Prusse et l'Autriche. 

Actuellement, les deux conquérants, tout en fai- 
sant mourir de faim le peuple polonais, flattent 
son amour-propre national. La Prusse, qui a si 
indignement exploité, opprimé, étouffé les Polo- 
nais de Poznanie, a des ménagements et des 
caresses pour les pays occupés, dans lesquels elle 
voit une magnifique réserve de chair à canon. 
L'Autriche en fait autant. Souhaitons qu'au jour 
de la revanche, le vainqueur réussisse non seule- 
ment à délivrer la Poznanie, mais aussi les régions 
polonaises de la Silésie, qui peut être, tout au 
moins partiellement, reslitu/'c au slavismo. Au jour 
de la liquidation, aucun des éléments du monde 
slave ne doit être négligé. Souhaitons que la 
Pologne régénérée ait un {»rince de sa religion et 
de sa race et que guérie par une cruelle expérience 
dr ses défauts [)assé8, elle puisse, dans la fédéra- 
lion slave, recommencer une carrière do gloire et 
de prosj)érité. Actuellement, il nous paraît difficile 
de désigner un candidat au trône de la Pologne ré- 
générée : Exoriare aliquis ! — Et d'ailleurs pour- 



336 LE PANSLAVISME 

quoi ne reviendrail-elle pas ce qu'elle prétendait 
être naguère, une république ? 

De tous les éléments du monde slave, la Russie 
est celui que l'on considère comme le plus connu 
et celui sur lequel on a jusqu'ici fondé le pluî 
d'espérances. Pendant de longues années, les états- 
majors de la France et de la Russie ont échangé 
des visites annuelles, et les naïfs se sont imaginé 
que de tant de conversations, il était résulté une 
sérieuse organisation des forces militaires des 
deux alliés. La guerre actuelle nous a révélé des 
misères et des lacunes auxquelles personne n'avait 
songé, ni à Paris, ni à Pétrograd ; elle nous a 
révélé laforced'une organisation savante et métho- 
dique contre laquelle ne peuvent lutter ni le cou- 
rage individuel, ni l'improvisation. 

Après l'écrasement définitif de l'Allemagne, la 
Russie aura un grand rôle à jouer*. Et d'abord 
elle sera ia puissance maritime des Slaves dans la 
Baltique et dans la mer Noire. Peut-être la Pologne 
pourra-t-elle entretenir quelques navires sur ses 
côtes. La Bulgarie et la Confédération illyrienne 
fourniront des escadres légères dans l'Archipel et 
l'Adriatique. Mais la grande puissance maritime 
sera la Russie. Ce sera aussi la grande puissance 
militaire. Toutefois, n'oublions pas qu'elle doit 
faire face sur le front asiatique et, par prudence, 

1. D'après les slatisliqucs récentes, la Russie compterait 
aujourd'hui 180 millions d'habitants. Tous, bien entendu, 
n'appartiennent pas à la race slave. Lors du règlement défi- 
nitif, il y aurait lieu de défalquer de ce chifîre les Polonais 
rendus à l'indépendance qui, d'autre part, compteront dans 
les ell'cctifs militaires de la Confédération slave. 



l'obganisation du panslavisme 337 

n'évaluons jamais qu'à la moitié de ses effectifs 
le nombre d'hommes dont elle pourra disposer en 
Europe. Evidemment, pendant de longues années, 
l'Allemagne ne se tiendra pas pour définitivement 
écrasée, elle essaiera de renouer sur le continent 
asiatique des intrigues aujourd'hui démasquées. 
Il faut donc que la Russie sache regarder du côté 
de l'orient, comme du côté de l'ouest. 

Dans l'immense confédération que je rêve, la 
Russie — malgré la différence des proportions — 
ne devra jouer que le rôle d'un primus xnter pares. 
Les différents Etats qui constituent la Confédéra- 
tion auront près d'elle, et d'ailleurs dans leurs 
diverses capitales, des agents diplomatiques, et il 
pourra être utile que ces agents se réunissent dans 
des assemblées périodiques pour étudier les 
besoins généraux de la Confédération. Il est bien 
entendu que chacun d'entre eux aura sa représen- 
tation à l'étranger, et dans sa capitale u n corps diplo- 
matique. C'est ainsi que les choses se passaient 
naguère en Allemagne et se passent encore aujour- 
d'hui en Bavièn% malgré l'hégériionie prussienne. 
Les confédérés germaniques n'ont qu'une langue 
officielle qui est l'allemand. Il importe au plus 
haut point do ménager les susceptihiliti^s des pe- 
tites nations, etj'eslime que l'Union [lanslavo devrait 
avoir deux langues officielles, riuic (|ui serait le 
russe, l'autre qui serait h; frarirais. II serait fort 
important que les diplomates fédéraux connussent 
toujours la langue du pays slave où ils seraient 
accrt'dités et que, dans les diverses capitales, il y 
eût à leur usage des cours spécialement organisés 



338 I.B PANSLAVISME 

ayant pour sanction des examens très sérieux, li 
ne s'agit pas de traiter les frères ca,deis {bratouchki, 
comme on dit en russe) en quantité négligeable, 
mais de les mettre sur un pied absolu d'égalité en 
vertu de la maxime: regnum regno non prescribit 
le g es. 

Chaque année, les diplom.ates ou des chargés de 
missions spéciales devraient tenir une conférence 
générale dans l'un des pays fédérés. Ces confé- 
rences auraient lieu tour à tour à Pétrograd — ou 
peut-être à Kiev, la plus centrale des cités slaves — 
à Varsovie, à Prague, à Belgrade, à Sofia. Elles 
n'auraientpas seulement un caractère diplomatique 
et commercial, elles devraient être accompa- 
gnées de réunions où les attachés militaires d'un 
grade égal discuteraient des questions intéressant 
la défense fédérale terrestre ou maritime. On pour- 
rait, pour tout ce qui concerne les questions d'in- 
térêt commun, s'inspirer de ce qui a été fait en Alle- 
magne depuis 1870, notamment pour inculquer 
aux Allemands restés en Bohême ou ailleurs le res- 
pect du nouvel ordre de choses. Il faudrait bien 
toutefois que la Russie se gardât de songer à imi- 
ter l'impérialisme prussien vis-à-vis de ses confé- 
dérés. 

Evidemment, quand cette Confédération sera 
constituée sur la base du respect mutuel, 'le l'ami- 
tié fraternelle des nations, il est possible que des 
peuples voisins se sentant isolés, en l'air, 'îomme 
on dit en style militaire, demandent à en faire 
partie. Tels pourraient être les Roumains et les 
Grecs, peuples de religion orthodoxe, faits pour 



l'org.vmsatiox du panslavisme 339 

s'entendre — tout au moins en matière de foi — avec 
les Russes, les Bulgares et les Serbes. Si ces deux 
nations, la Grèce et la Roumanie réclamaient la 
protection ou l'alliance de la Fédération, si par 
suite de cet accord Constanlinople revenait à la 
chrétienté, on pourrait en faire une des capitales 
fédérales. Ce sont là, sans doute, de beaux rêves ; 
mais avec de l'esprit de suite — cet esprit qui 
jusqu'ici a fait défaut aux Slaves — ils ne sont pas 
impossibles à réaliser. 

Les Allemands ont élevé quelque part une statue 
de la Germanie. Nous rêvons, nous, d'une statue 
de la Slavie triomphante sur le piédestal de la- 
quelle on pourrait graver ces vers du Slovaque 
Kollar : 

De l'Athos au Triglav, à la Poméranie, des champs 
de la Silésie à ceux de Kosovo, de Constanlinople 
à Pétersbourg, du lac Ladoga jusqu'à Astrakhan. 

Du pays des Cosaques à celui des Ragusains, du 
lac Balaton à la Baltique, à Azov, de Prague à 
Kiev et à Moscou, du Kamtchatka au Japon. 

Au pied de l'Oural ou des Carpathes, sur la 
Save, sur toutes les montagnes, dans toutes les 
vallées, partout où s'étend la langue slave. 

Exultez, frères, embrassez-vous tous ensemble, 
c'est là qu'est votre patrie, c'est lar PANSLAVIE. 



NOTE COMPLÉMENTAIRE 
LA PSYCHOLOGIE DES PEUPLES SLAVES» 

Dans sa Psychologie des nations, publiée il y a 
une douzaine d'années, feu Alfred Fouillée a con- 
sacré un chapitre à la race slave, mais il n'a guère 
fait que reproduire — en citant d'ailleurs ses 
auteurs — les idées d'Anatole Leroy-Beaulieu et 
les miennes. 

Le lecteur peu au courant des questions ethno- 
graphiques et statistiques fera bien de se reporter 
à l'ouvrage du professeur Niederlé : La race slave 
(édition française, librairie Alcan). Les chiffres 
qu'il donne devront être augmentés d'au moins un 
dixième, vu l'accroissement rapide de cette race 
prolifique. 

I 

La formule générale, la synthèse de l'histoire 
des Slaves se trouve résumée dans trois ou quatre 
sentences que je demande la permission de rap- 
peler. 

1. Les pages suivantes sont le résumé d'une conférence 
que j'ai faite au mois de juin 1914 pour la Société de Psy- 
chologie. 11 m'a paru intéressant de les reproduire ici. 



LA PSYCHOLOGIE DES PEII'LES SLAVES 341 

Au VI' siècle dfi l'ère chrétienne l'empereur Mau- 
rice les appelle ethna annrchika kai misallèla, 
autrement dit des peuples anarchiques et qui se 
détestent les uns les autres. Il ne songeait qu'aux 
peuples balkaniques. De nos jours encore Serbes 
et Bulgares se sont chargés de justifier cette qua- 
lification. 

L'histoire de l'infortunée Pologne est tout entière 
concentrée dans deux adages : Polska nierzondem 
5^01 (La Pologne existe par l'anarchie) et Mondry 
Polak po szkodzie (Le malheur rend sage le Polo- 
nais). Celle de la Russie débute par un aveu naïf: 

Les peuples de la Russie Slaves et Finnois — des- 
tinés à être plus tard slavisés — vivent en discorde 
perpétuelle et se font la guerre entre eux. Ils 
envoient au delà de la mer chez les Varègues, 
nation Scandinave et leur disent : « Notre pays est 
grand et riche, mais il n'y a point d'ordre parmi 
nous. Venez donc nous régir et nous gouverner^. » 
Pour ce qui concerne les Tchèques, on connaît 
l'histoire des fils de Svatopluk . 

Le domaine de la race slave était jadis dans 
l'Europe centrale beaucoup plus considérable qu'il 
n'est aujourd'hui. Il s'étendait au moyen âge jus- 
qu'aux bouches de l'Elbe. Le fameux grenadier 
poméraiiien, si cher à M. de Hismarck, était un 
Slave germanisé. Le nom môme de la Poméranie 
lest encore un nom slave {Po = le long de, More 
= la mer). La destinée de ces Slaves baltiques ou 
polabes {Pn = le long de; Labc =z l'Elbe) est une 

1. Chroniijue rus.ie dite do Nestor {p. 15 de ma traduction. 
Librairie E. Ltjroux, 1884.) 



342 LE PANSLAVISME 

terrible leçon pour les Slaves actuels et donne lieu 
pour ceux de l'ouest qui ont encore échappé au 
joug germanique à d'amères méditations. C'est en 
se fondant sur ce précédent que les Prussiens pré- 
tendent aujourd'hui déraciner (ausrotlen) les Polo- 
nais du royaume. De ces Slaves disparus il n'est 
resté qu'un seul débris. C'est par lui que nous com- 
mencerons cette étude. 

Ce débris d'un grand peuple compte aujourd'hui 
environ 160.000 âmes. Il est partagé entre deux 
Etats, la Saxe pour la plus grande partie et la 
Prusse. La libéralité du gouvernement saxon lui a 
permis de vivre, d'avoir même quelques institutions 
nationales. Les Slaves de Lusace se consolent de 
leur misère actuelle par l'idée de leur passé et de 
la grandeur de leur race. Ils entretiennent les rela- 
tions les plus intimes avec les Tchèques et s'en- 
couragent à l'exemple de ces voisins qui repré- 
sentent l'élément le plus vivace et le plus solide 
de la race. 

Les Tchèques eux aussi sont un peuple victime 
du voisinage des Allemands. Ils forment en 
Bohême, Moravie, Silésie un total d'environ huit 
millions et, comme nous le dirons tout à l'heure, 
ils se continuent en Hongrie par les' Slovaques. 
Si une nation a la vie dure, c'est assurément 
celle-là. . 

Les princes slaves de la Bohème, pour défricher 
les forêts et cultiver les frontières du nord et de 
l'ouest, eurent l'idée d'y appeler des Allemands et 
l'on sait que lorsque le Germain est établi quelque 



LA PSYCUOLOGIE DES PELl'LES SLAVES 



3i3 



part, il est bien difficile de l'en déloger. Mais ce 
voisinage du Germain d'une part, de l'autre la 
notion très claire des catastrophes qui étaient 
arrivées aux Slaves do l'Elbe ont eu pour efîet de 
tripler l'énergie de la race tchèque et de lui donner 
la force nécessaire pour résister à ses adversaires. 
Au moyen âge la réforme hussite ne fut pas seu- 
lement, comme nous le croyons volontiers, un 
mouvement religieux précurseur de celui de Luther 
et de Calvin. Ce fut aussi une réaction nationale 
contrôla prépondérance injustifiée qu'avaient prise 
les Allemands dans la vie sociale et politique. 
Etouffée par la réaction autrichienne, la nationalité 
tchèque a repris conscience d'elle-même sous l'in- 
fluence des idées libérales du xvni" siècle et elle 
s'est instinctivement rattachée à la tradition de 
Iluss et de Zizka, les premiers excitateurs, ou, 
comme ils disent à Prague, éveilleurs de la nation. 
L'historien Palaclcy, l'archéologue Schafarik, le 
poète Kollar ont été des protestants. Le cinquième 
centenaire du supplice de Jean Huss ((î juil- 
let 1915) ne sera pas seulement une fôte religieuse, 
— il n'y a guère que 300.000 protestants en 
Bohême, — ce sera avant tout une fête nationale*. 
Mais les Tchètiues ne vivent pas seulement de 
leur passé hussite ; ils ont été le premier peuple 
qui ait embrassé dans ses études l'ensemble de la 
race, le premier peuple panslaviste. Ils ont été à 
ce point de vue les premiers instituteurs de leur 
race; c'est eux qui ont révélé à leurs congénères, 

1. Je m'étais prnmis d'assister à Cflte solennité. Nalurelle- 
ment, vu '.o* tiiWUhiAWjiM. ollt n'a pu être céléimiv. 



344 LE PANSLAVISME 

aux Russes notamment, l'idée de la solidarité des 
peuples slaves dans la lutte contre les ennemis 
communs. Cette solidarité est loin encore d'être 
réalisée. Le jour oîi elle le sera, le mérite en 
reviendra surtout aux Slaves de Bohème. 

Dans la lutte héroïque que les Tchèques ont à 
soutenir contre le germanisme, leurs sympathies 
ont dû nécessairement se porter vers la nation qui 
dans ces dernières années a eu le plus à souffrir 
de l'Allemagne, vers la France. Ces sympathies, 
impuissantes sous le règne de Napoléon II!, pré- 
venu par les Polonais et les Hongrois contre les 
dangers imaginaires du panslavisme et qui ne 
voyait pas le pangermanisme à l'affût de l'Alsace- 
Lorraine, se sont surtout manifestées lors des 
malheurs de la France. Depuis, elles n'ont cessé 
de s'accroître ; tout le monde se rappelle les fré- 
quentes visites échangées entre les municipalités 
de Prague et de Paris, entre les Sokols tchèques et 
les gymnastes français. 

La science tchèque, en luttant contre celle de 
l'Allemagne, en a pris parfois le pédantisme. La 
poésie ardente et généreuse a donné bien souvent 
le signal des luttes pacifiques, en attendant qu'elle 
sonne celui des combats. Les Slaves d'Autriche 
sont très prolifiques; le jour où ils auraient la 
majorité au parlement de Vienne, Dieu sait quelle 
nouvelle orientation prendrait alors la politique de 
l'Etat austro-hongrois. 

A la période de renaissance politique et intellec- 
tuelle correspondit dans certains esprits une 
période d'illuminisnie, de mysticisme littéraire 



LA PSYCHOLOGIE DES PEUPLES SLAVES 345 

OU philologique, de fraudes pieuses, dont le poète 
Kùliar fut le plus illustre représentant. Cette 
pi^riode est aujourd'hui close. Il n'en reste plus 
que quelques mystiques attardés, dont les œuvres, 
dépourvues de critique, n'exercent plus d'action 
sur la majorité des citoyens. 



II 



En luttant pour les intérêts de leur race, les 
Tchèques combattent aussi pour la tradition histo- 
rique de leur couronne qui domine le royaume de 
Bohème, les provinces de Moravie et de Silésie. 
Les Slovaques de Hongrie, qui prolongent la race 
tchèque dans l'intérieur du royaume de saint 
Etienne, n'ont pas comme les Tchèques propre- 
ment dits à revendiquer un droit d'Etat, une tra- 
dition historique. Ils font partie de la couronne de 
Hongrie, et les Magyars, dominateurs du royaume, 
s'efforcent pey /'as et nefas de contrarier leur déve- 
loppement moral et intellectuel. Ils ont eu des 
gymnases, on les leur a fermés ; une société litté- 
raire, on l'a int(.'r(lite et on a conlisiiué des capi- 
taux péniblement réunis. Tôt cviber nem eml)ei\ 
l'homme slovaque n'est pas un homme, dit un pro- 
verbe hongrois qui fait pendant à l'adage grec : 
liouUjaros apcuilkrupos, le Bulgare n'est pas un 
humme. 

Les Slovaques ont fourni à la iJuhème, au début 
du xix" siècle, le grand jjoète punslavisle Kollar, le 
grand savant panslave Schafarik. Ils sont presque 



346 LE PANSLAVISME 

aussi maltraités par les Magyars que les Polonais 
par les Russes et les Allemands. Mais leurs souf- 
frances ne trouvent pas d'écho dans la presse euro- 
péenne. Ils ne peuvent même pas se faire gloire de 
leurs persécutions. On devine quels sentiments 
divers fermentent dans leur âme. 

Si jamais ton jour vient, Dieu juste, Dieu vengeur... 

Ce jour a failli venir en 1848. Qui sait mainte- 
nant s'il ne va pas revenir? 

Les 1.500. 000 Slovènes qui peuplent la Carinthie, 
la Carniole, la Styrie et l'Istrie sont moins à 
plaindre. Ils n'ont pas à souffrir la brutale oppres- 
sion des Magyars. Mais ils sont un peuple qui n'a 
pas d'histoire. Leur langue se rapproche du croato- 
serbe et c'est vers le groupé croate-serbe qu'ils 
doivent nécessairement graviter. Ils sont très pro- 
fondément catholiques. La période de leurs annales 
qui a le plus frappé leur imagination, c'est la 
période napoléonienne. Mapoléon avait créé un 
royaume d'illyrie, disparu avec lui, mais dont le 
nom figure encore dans le protocole autrichien. 
Un patriotisme de race, baptisé du nom d'illyrisme, 
exalta l'imagination des Sud-Slaves et ce nom en 
fut pendant quelques années le symbole. Modérés 
dans leurs aspirations, tenus en échec d'un côté 
par les Allemands, de l'autre par les Italiens, les 
Slovènes ne peuvent s'appuyer que sur les Serbo- 
Croates. Mais ils ne font pas partie du même 
groupe politique. Ils se rattachent à la Cisleithanie 
et envoient leurs députés au parlement de Vienne. 



LA PSYCHOLOGIE DES l'ELPLES SLAVES 347 

Les Serbo-CroaLes forment uu groupe de plus de 
10 millions d'hommes, — parmi lesquels je ne com- 
prends pas les Macédoniens récemment annexés par 
les Serbes et les Grecs. Mais ce groupe est morcelé 
en diverses unités politiques. Parmi les Serbo- 
Croates, les uns (Croatie, Slavonie, Dalmatie, Bos- 
nie et Herzégovine) appartiennent à la Cisleithanie 
et à la Hongrie, les autres aux royaumes de Serbie 
et de Monténégro. Hs ont quatrecentres principaux : 
Agram, Belgrade, Saraïevo, Tsetinie; ils pratiquent 
cinq religions (catholiques, orthodoxes, musul- 
mans, uniates et quelques protestants). Ils ont trois 
alphabets (cyrillique, latin et glogolitique). Ils 
obéissent à trois courants différents de civilisa- 
tion : le germanique, le byzantin et celui qu'une 
longue dominatioiv-musulmanc a laissé dans la vie 
sociale et dans la langue. 

Cette nation essentiellement poétique possède 
les plus belles épopées populaires de l'Europe. 
Qu'il suffise de rappeler ici les cycles épiques de 
Kosovo et de Marko Kralievitch. 

Dans ce groupe si varié, c'est le royaume de 
Serbie qui parait appelé à jouer le rôle que le Pié- 
mont a joué en Halie. Aujourd'hui, la lutte contre 
le Turc est finie; 



Censuré 



348 LE PANSLAVISME 



Censuré 



Ils sont très fiers d'avoir 

leurs pesme ou épopées populaires ; ils évoquent 
avec orgueil les souvenirs de la vieille Serbie 
d'avant Kosovo (1389). . . > 



Censuré 



III 



Les Serbes sont de pure race slave. Les Bul- 
gares, eux, descendent aussi de ces tribus anar- 
chiques dont parlait l'empereur byzantin ; mais ils 
doivent leur nom à un peuple d'origine turque 
venu des régions du Volga qui s'est fusionné avec 
eux, comme les Francs germaniques se sont fusion- 
nés chez nousavecles Gallo-Romains. Ils ontaussi, 
au cours de leur carrière tumultueuse, assimilé 
quelques éléments grecs. Ils constituent comme 



LA PSYCHOLOGIE DES PEUPLES SLAVES 349 

les Serbes une nation essentiellement démocra- 
tique. 



Censuré 



Parmi les populations balkaniques, les Bulgares 
ont été les plus éprouvés par la conquête musul- 
mane. Ils n'ont pas seulement perdu l'indépen- 
dance politique, la sécurité de leur vie écono- 
mique et môme de leur foyer. On leur a ravi jus- 
qu'à l'Eglise nationale que les Turcs avaient laissée 
aux Serbes, et les Tatares aux Moscovit'^s. Le 
clergé phanariote, autrement dit grec, s'est emparé 
des diocèses et des paroisses et il a fallu une lon- 
gue lutte dans la seconde moitié du xix" ëiède 



C>' ri su ré 



350 LB PANSLAVISMB 

pour leur restituer une Eglise nationale, Vexarchat, 
sous l'autorité d'un chef suprême, l'exarque, rési- 
dant à Constantinople. Dans leur délire mégalo- 
mane, les Grecs allaient jusqu'à dire : Boulgaros 
apanthropos, le Bulgare n'est pas un homme. A 
propos de cette calomnie et de beaucoup d'autres, 
rappelons-nous le mot du poète latin : 

... Quidquid Graecia mendax 
Audet in historia. 

Les Bulgares ont résisté à toutes les épreuves 
qui les ont accablés ; ils ont deux qualités fonda- 
mentales, la patience et la persévérance; ils sont 
aujourd'hui de tous les peuples balkaniques le plus 
lettré au sens pédagogique du mot. Moins poé- 
tiques que leurs voisins les Serbes, moins habiles 
que les Grecs, ils sont de tous les peuples balka- 
niques le plus sérieux, le plus tolérant, et celui qui 
dans le minimum de temps a su réaliser, les pro- 
grès les plus rapides. Je n'en parle pas seulement 
d'après des récits qui pourraient être plus ou moins 
mensongers, mais d'après les impressions rappor- 
tées de deux voyages dans leur pays à trente années 
de distance, en 1882 et en 1912. 

Les Slaves balkaniques sont séparés des autres 
membres de leurs familles par les Allemands, les 
Magyars. Cette séparation matérielle ne serait rien 
encore, si ces peuples ne s'efforçaient de les calom- 
nier au point de vue moral. Ils n'y ont que trop 

bien réussi 

Censuré 



LA PSYCHOLOGIE DES l'ElPLES SLAVES 351 

Censuré 



IV 



Nous arrivons inaintenaut aux deux plus grands 
peuples slaves, à ceux qui ont joué le rôle le plus 
considérable dans l'histoire de l'Europe. L'exposé 
de leurs relations n'est guère plus consolant que 
celui des rapports des deux peuples balkaniques. 

Les Polonais forment au maximum un total 
d'environ 22 à 2i millions, concentrés en masse 
compacte du côté de l'ouest, disséminés en colo- 
nies éparses dans les pays russes du côté de l'est. 
Us sont avec les Serbes et les habitants de la 
I*etite-Russie le peuple probablement le plus pur 
au point de vue ethnique. C'est un peuple brave, 
idéaliste, poétique et musical. Mais il lui a de tout 
temps manqué le sentiment de la réalité. A l'époque 
où les Slaves païens s'étendaient jusqu'à l'Elbe, ils 
ont laissé échaj)per l'occasion de les assimiler en 
les initiant au christianisme. Ils ont abandonné 
cette tâche aux Allemands, qui ont tout simplement 
détruit les Slaves baltiques, et en les aidant à cette 
œuvre néfaste, les Polonais ont [tréparé la gran- 
deur future de la Prusse. Après avoir laissé échap- 
per cette occasion, ils ont tentéd'annexerà V Unioiiy 
c'est-à-dire à l'Flglise romaine, les populations 
russes orthodoxes de la Lilhiianii! et de la Petite- 
Russie et ils ont préparé à leurs voisins de l'est de 
formidables revendications. 



352 LE PANSLAVISME 

La nation polonaise a de bonne heure été menée 
par une aristocratie parée de titres étrangers, fort 
brave, mais fort égoïste et fort exclusive. Cette 
aristocratie considérait les classes inférieures 
comme étant d'une autre race, la race de Gham. 
Elle a introduit dans le pays des étrangers alle- 
mands ou israélites qui ont pris en main le com- 
merce. Effroyablement anarchique, elle avait fait 
de l'anarchie même — c'est-à-dire de l'égoïsme 
individuel — un principe de gouvernement. Elle 
entreprit contre ses voisins de brillantes expédi- 
tions ; mais elle était aussi imprévoyante que 
brave; elle ne sut jamais doter le royaume d'un 
système de places fortes. Elle ne sut jamais lui 
créer une forte marine, 

Après les partages et l'échec des espérances que 
Napoléon avait suscitées, la classe intellectuelle 
chercha le salut de la nation dans les doctrines 
du mysticisme, dans l'idée du miracle : « Le sen- 
timent et la foi me disent plus que les lunettes du 
savant », écrivait Mickiewicz. Et ailleurs: « Mesure 
tes forces à ton but et non ton but à tes forces. » 
Le mysticisme, Mickiewicz le prêcha jusque dans 
sa chaire du Collège de France. Il eut pour résul- 
tat les deux révolutions avortées de 1830 et de 
1863. La doctrine mystique pénétra dans les 
sciences mathématiques avec Wronski, dans l'ethno- 
graphie avec Duchinski. L'ensemble de la nation 
paraît guéri, aujourd'hui, de cette maladie. En 
attendant le miracle que les pères ont vainement 
espéré, les fils essaient de refaire leur nation par le 
travail et l'économie . Ils n'ont rien de mieux à faire. 



LA PSYCHOLOGIE DES PEUPLES SLAVES 353 



IV 



Le chiffre total des Russes dépasse 90 millions. 
On distingue dans leur nationalité trois éléments: 
les Grands-Russes ou Moscovites qui constituent 
la portion principale et dominante, les Russes 
Blancs (6 millions) et les Petits-Russes, impropre- 
ment appelés, d'un mot archaïque, Petils-Rus- 
siens, qui occupent l'ouest et le sud de l'Europe. 
Ces deux éléments ont subi la domination et l'in- 
fluence intellectuelle du polonisme et les Polo- 
nais, ne pouvant plus espérer d'en faire des sujets, 
ont parfois exprimé l'idée de s'en faire des alliés 
lors d'un démembrement fort hypothétique de 
l'empire russe. Au fond, les Russes blancs ne 
comptent pas. Les Petits-Russes débordent sur la 
partie orientale de la Galicie et sur la Hongrie sep- 
tentrionale. Ce sont les Languedociens de la Rus- 
sie; ils ont une langue belle et poétique, un admi- 
rable instinct musical, mais ils n'ont pas ce qui 
s'appelle une histoire, une tradition nationale. 
Ballottés entre la Russie moscovite et la Pologne, 
ils n'ont jamais pu se constituer en Etat; je ne 
crois pas qu'ils aient chance d'y arriver et que ce 
soit leur intérêt. Gogol, qui était Petit-Russe, écri- 
vait en 18U: « Que les forces différentes des deux 
races (Petils-fiusseB et Gramls-Uusses) se dévelop- 
pent de telle sorte que, s'étant ensuite unifiées, 
elles produisent quelque chose d'achevé dans l'hu- 
manité! » Ce vœu est le mien. 

L'Allemagne s'est uuiliée en dépit de la diffé- 



.354 LE PANSLAVISME 

rence du hochdeutsch et dn plattdeutsch et des deux 
cultes luthérien et catholique. C'est le nord, en 
général, qui a dominé le midi et fait l'unité natio- 
nale dans les grands Etats continentaux, en Alle- 
magne, en France, en Italie. 

Les Grands-Russes sont donc le facteur prin- 
cipal de la Russie. Ils ont subi des mélanges d'allo- 
gènes auxquels ils doivent sans doute une partie 
de leur force. Les Slaves anarchiques du début 
ont été d'abord organisés par des Scandinaves. Le 
siège de l'Etat russe s'est établi à Kiev, et le chris- 
tianisme a apporté des éléments byzantins. Au 
XII* siècle, le centre de gravité se reporta vers 
l'Orient et les Slaves se mélangèrent aux Finnois 
de la région moscovite. Du xiii" au xv* siècle, le 
monde russe subit la domination des Tatares, dont 
l'influence se retrouve encore aujourd'hui dans la 
langue des finances et de l'administration. Plus tard, 
un grand nombre de Tatares baptisés sont entrés 
dans la société russe. Aux xv* et xvi' siècles, le monde 
moscovite recueille les traditions byzantines et ta- 
tares et reste fermé au monde européen. Il est d'une 
farouche intolérance. Il y est rigoureusement inter- 
dit de changer de religion. Les Polonais sont catho- 
liques. Les Suédois et les Allemands sont luthé- 
riens. Changer de religion, c'est passer à l'ennemi. 
Au xvu* siècle, les étrangers font leur apparition : 
ce sont d'abord les Polonais, puis les Allemands; 
les Français ne viendront guère qu'au xvin' siècle. 
La Russie traverse alors une période de xénomanie 
(manie de l'étranger) qui finit par un véritable accès 
de gallovianic. 



LA PSYCHOLOGIE DES PEll'LES SLAVES 355 

Une réaction se produit à la suite de l'invasion 
de Nvapoléon et de rap[)arition du romantisme que 
ramène les Russes au nationalisme. Le dévelop- 
pement des voies de communication met, d'autre 
part, les Russes en rapports plus fréquents avec 
l'Europe, et le développement de la presse, en 
dépit d'une censure ombrageuse, fait pénétrer des 
idées auxquelles un peuple si longtemps isolé est 
encore mal préparé. Il se produit une sorte d'ivresse 
cérébrale. Les jeunes gens sont incapables de digé- 
rer le» idées nouvelles; ils ne se rendent aucune- 
ment compte de l'histoire de leur pays et de sa 
situation attardée vis-à-vis des vieilles nations de 
l'Occident. Beaucoup d'entre eux sont des fils de 
parents ignorants, alcooliques ou détraqués. Il y a 
un manque complet d'équilibre entre rinslruction 
et lï'ducation. Certains s'abandonnent, sans pro- 
fit pour eux-mêmes ou pour les autres, à de 
fâcheuses rêveries métaphysiques, politiques ou 
humanitaires. Ils ont rejeté le dogme de l'Eglise et 
ils veulent se faire une conception du mo)idc^ autre- 
ment dit ^avoir pourquoi ils sont nés, pourquoi ils 
mourrontet ce qu'ils deviendront ensuite, et comme 
ils ne trouvent pas de réponse, ils se suicident i. 

Toutes ces indications — j'emploie le mot au 
sens médical — expliquent en grande partie les 
troubles, les désordres dont la Russie a été le 
théâtre dans ces dernières années. 

1. Sur ce grave problème jo ne puis que renvoyer le lec- 
teur à deux de mes (-tudes antérieures, le Nihilisme rt hi 
Russie (nouvelles éludes slaves, 2' série, Paris, Litoux, if)86) 
et le Roman il'vne rlm/irintc russe [la Hussie inlcllcclucUe, 
Paris, Maisonneuvc, lOUj. 



35(5 LE PANSLAVISME 

Au fond, l'idéalisme de ces Uusses qui poursui- 
vent l'irréalisable est très proche parent de celui 
des Polonais qui es[)éraient refaire leur patrie par 
un miracle. Le paysan, qui ne pense pas et qui 
travaille est, au fond, — quand il n'est pas alcoo- 
lique, — un élément bien supérieur à celui de ces 
détraqués. Et, d'autre part, il y a dans la société 
intellectuelle une foule d'éléments sérieux et bien 
équilibrés. Je ne parle pas de cette aristocratie de 
plaisir et de high life qui ne représente en somme 
qu'une caste peu nombreuse. 

Les étudiants russes sont nombreux chez nous. 
Tâchons avant tout de les initier au vieux bon sens 
de notre race, à notre esprit d'ordre et d'économie. 
Ils en ont plus besoin que de notre science. 

Les observations qu'on vient de lire sont néces- 
sairement très incomplètes. Je m'en rends bien 
compte et m'excuse de tout ce que j'ai omis, faute 
d'espace et de temps. 

En somme, les peuples slaves sont encore beau- 
coup plus jeunes que nous. Leur croissancf^ nor- 
male a été retardée par leurs voisins les Allemands, 
les Turcs, les Grecs, les Tatares. Puissent-ils abou- 
tir à la pleine possession de l'équilibre moral, de 
la maturité intellectuelle. Puissent les historiens 
de l'avenir n'avoir point à répéter la sévère for- 
mule de l'empereur byzantin : « Ils étaient anar- 
chiques et se détestaient les uns les autres. »* 

1. Cette conférence a paru dans la Bibliolhèque univer- 
selle {xx° d'août 1914). 



TABLE DES MATIÈRES 



CnAPtTRB I. — Coup d'oeil sur l'ensemble des peuples 

slaves 1 

Les Slovènes; le groupe Serbo-Croate. — Les Bul- 
gares. — Les Tchèques et les Slovaques. 

Chapitre 11. — Les Slaves disparus de la Baltique et 
de l'Elbe 19 

La trace de ces Slaves en Allemagne. — La topono- 
maslique. — Les trois groupes principaux. — La 
conversion au christianisme synonyme de germa- 
nisation. — Kollar et Henan. 

Chapitre III. — Les Polonais et les Russes 27 

Les Polonais, éliminés h l'ouest par les Allemands, 
s'efTiirccnt de se dédommager du côté des Russes. 
— Statistiques. — Les Russes. — Leur expansion 
vers rF'2st et le Sud. — Dillérentes formes de leur 
nom. — Grands-Russes et Petits-Russes. — Unité 
des deux groupes. 

Chapitre IV. — Les témoignages des historiens pri 

mitifs et des légendes 35 

Les témoignai/f.s des historiens primitifs fl des 
légendes. — La chronique russe dite de Nestor. — 
Les chroniques polonaises et tchèques. — Le 
prétendu testament <l .\li'xandre lo (Iraud. 

CiiAf'iTHE V. — L'idée pauslave chez les poètes, les 

littérateurs et les philologues 44 

Téninijnagi-s dalmates, polonais, tchèques, slovèaci, 
serbes (de Lusace). 



358 TABLE DES MATIÈRES 

Pages 

Chapitre VI. — Les idées panslaves et la politique. 52 

Les premières applications chez les peuples slaves. 

— Samo, Svatopluk et l'empire morave. — Premysl 
Ottokar. — Insatiabiles Teutonicorum hiatus. — 
Charles IV et l'Evangéliaire de Reims. — Les hus- 
sites et la Pologne. — Polonais et Russes. — Adam 
Kisel. 

Chapitre VII. — Le grand panslavisto du dix-sep- 
tième siècle 5& 

Georges Krijanitch. — Sa vie et ses idées. — Mauro 
Orbini. 

Chapitre VIII. — La Russie et les Slaves 74 

Pierre le Grand et les Slaves. — La Russie dans la 
littérature des Slaves méridionaux. — Les poètes 
dalmates. — Le dictionnaire de Polikarpov. — Ko- 
pievitch. — Les Serbes. — Dosithée Obradovitch. 

Chapitre IX. — Les relations intellectuelles entre la 

Russie et les peuples slaves 81 

Catherine II et la langue russe. — L'académie russe. 

— L'amiral Schichkov et les Slaves. — Le chance- 
lier Roumiantsov. — Les sociétés slaves en Russie. 

— La police autrichienne et les Slaves. — Razou- 
movsky. — Les premières chaires de slavislique. 

— Négociations avec les Tchèques. — Les mission- 
naires russes dans les pays slaves. — Panslavisles 
et slavophiles. — Khomiakov. — Pouchkine. 

Chapitre X. — La France et le Panslavisme lOt 

La chaire du CoUè^ de France. — Véritables raisons 
de rétablissement de cette chaire. — Mickiewicz et 
le Panslavisme. — Cyprien Robert. — Duchinski et 
Henri Martin. — Un pluriel pour un singulier. — 
Le vrai titre de la chaire. — Un mot de M. Batbie. 

Chapitre XI. — Les Tchèques et le Panslavisme 

scientifique 11* 

L'abbé Dobrowsky. — Hanka. — Czelakovsky. — 
Schafarik. — Havliczek. — Le slavisme chez les 
lUyriens et les Polonais. 
CHAPITRE XII. — Kollar, le poète du Panslavisme . . 134 

Origines de Kollar. — Son séjour à léna. -- Sa bro- 



TABLE DES MATIÈRES 359 

Pages 
chuTe BurlSi Muhialité slave. — Son grand poè'me : 
la Fille de Slava. — Ses idées sur l'avenir du monde 
slave. 

Chapitre XIII. — Le Congrès slave de Prague en 
1848, 1.% 

Constitution du comité préparatoire. — La lettre de 
convocation. — Ouverture du Congrès. — Discours 
de Palacky et de Schafarik. — Projet de pétition à 
l'empereur. — Manifeste aux peuples de l'Europe. 
— Les Tilleuls slaves. — Notes sur quelques 
membres du Congrès. 

Chapitiie XIV. — Du Congrès de Prague à celui de 

Moscou ;1848-1867 202 

La n^action. — Le programme de Palacky et le pro- 
gramme centraliste. — La con.stitution de 1861. — 
La guerre de 18G6. — Proclamation allemande au 
royaume de Boht^me. — Etablissement du dua- 
lisme. — Griefs des Slaves. — Le procès Kober. 

Chapitre XV. — Le Congrès de Moscou en 1867. . . 211 
La Société des Sciences naturelles de Moscou invite les 
Slaves à son Congrès. — Palacky et Rieger à Paris; 
ils ni'>gocient avec les Polonais. — Le banquet de 
Moscou. — Discours de Pogodine et de Rieger. — 
Pamphlet de Kiaczko. — Strossmayer ot Palacky. — . 
Le Congrès archéologique de Kiev. 

Chapitre XVI. — Les Slaves d'Autriche-Hongrie après 

l'établissement du iualisme 250 

Situation désavantageuse faite aux Slaves dans ^l^tat 
austro-hongrois. — L'opposition tchèque et la 
Déclaration. — L'opposition <'U Moravie. — La 
Résolution galicienne. — Le» réciamiitioiis les Slo- 
vènes. — Les Serbo-Croates. — Insurrection deg 
Bocchesi. — Les Magyars et leit Slaves. — Persécu- 
tion des Slovaques. 

Chaiithr XVII. — L'Autriche-Hongrie et la Poht^me 

au lendemain do 1870 260 

Brusqu<>rt''aclion. — Le ministère ll(Uien-.varl.--Séiin"e 
mt'inorablo do la dièto de llohfimc. — Lm r< i;crit 
royal. — Les articles fondamoutanx. ~ lulriginS 



860 TABLE DES MATIÈRES 

Page» 
allemandes et magyares. — Dissolution de la diè'e. 

— Un misérable roi ! 

Chapitre XVIII. — La conférence slave de Pragae 
en 1908 271 

Intérêt de celte conférence. — Résolution prise dans 
l'intérêt général des peuples slaves. — Réconcilia» 
tion des Russes et des Polonais. — Echec de la 
conférence. 

Chapitre XIX. — L'Autriche-Hongrie et les Slaves 

balkaniques 27* 

L'Autriche-Hongrie et la Serbie. — Zèle des Magyars 
pour la Turquie. — Persécution des Serbes. — La 
campagne russe en Bulgarie. — Le traité de San 
Stefano. — Le traité de Berlin. — L'Autriche en 
Bosnie-Herzégovine. — Serbes et Bulgares. — Kal- 
lay et la Bosnie. — Une expédition française en 
Bosnie-Herzégovine. — Un article d'Anatole Leroy- 
Beaulieu. — Le procès d'Agram. — Le procès 
Friedjung. —Le procès de Banialouka. 

Chapitre XX. — L'organisation du Panslavisme. . . 317 

Nécessité d'organiser le monde slave. — Constitution 
de» différents Étals. — La Confédération illyrienne. 

— La Bulgarie. — L'élal tchèque- slovaque. — La 
tutelle des Slaves de Lusace. — Le corridor entre 
les pays slovaques et l'IUyrie. — Prague substituée 
à Leipzig. — La Pologne. — Conciliation possible 
des intérêts polonais et russes. — La Russie. — 
La Slavie et l'Europe. 

Note complémentaire. — La psychologie des peuples 

slaves , 34<^ 



2978-12-18 — PABIS. — IMP. HEMMERLÉ ET C". 



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D Loger, Louis Paul Marie 

377 Le panslavisme et l'intérêt 

.3 français 
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