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Full text of "Méhul, sa vie, son génie, son caractère"

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THE LIBRARY 

BRIGHAM YOUNG UNIVERSITE 

PROVO, UTAH 



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MEHUL 

D'après le pastel de DUCUEUX. 



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MËHUL 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 



PAR 



ARTHUR POUGIN 



AVEC UN PORTRAIT RE MÉHUL, D'APRÈS LE PASTEL DE DUCREUX 




PARIS 

LIBRAIRIE FISCHBACHER 

(SOCIÉTÉ ANONYME) 
33, RUE DE SEINE, 33 

1889 

Tous droits réservés 



A 



Monsieur AMBROISE THOMAS 



Cher Maître, 

Le grand nom et le mâle génie de Méhul, dont notre 
chère France a le droit d'être fière, trouvent en vous, l'un 
de, ses dignes successeurs, un admirateur aussi profond que 
sincère. Permettez-moi donc de vous dédier le livre que voici, 
consacré à la gloire de ce maître illustre, auteur de tant de 
chefs-d'œuvre. Un tel livre ne saurait se présenter au public 
sous un plus noble patronage. C'est dire assez combien je 
m'estime heureux de vous l'offrir. 

Votre respectueusement dévoué 
Arthur POUG1N. 



Paris, le 10 janvier 1880. 



MEHUL 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 



CHAPITRE PREMIER. 



Le voyageur qui, au sortir de Mézières-Charle ville, veut 
remonter le département des Ardennes jusqu'à son extré- 
mité septentrionale, jusqu'au bout de cette étroite langue 
de terre en forme de cap qui pénètre comme un coin dans 
le territoire de la Belgique, par lequel elle est enveloppée 
de trois côtés, n'a qu'à suivre le cours sinueux, pitto- 
resque et capricieux de la Meuse. La Meuse est loin d'être 
ici le fleuve majestueux et plein de noblesse, aux flots 
abondants et limpides, qu'on admire dans les plaines 
fertiles et grasses de la Hollande, du côté de Rotterdam 
et de Dordrecht, où, en se rapprochant de la mer qui va 
l'engloutir, elle se montre pleine de fierté, de grandeur et 
de poésie. Plus modeste et plus humble, bien que depuis 
sa source elle ait déjà traversé trois de nos départements, 
la Haute-Marne, les Vosges et la Meuse, en donnant son 
nom à ce dernier, elle s'écoule tranquillement de ce côté, 

1 



2 MEHUL 

roulant des eaux rendues un peu ternes par les schistes 
ardoisiers qui leur servent de lit, et poursuivant son cours 
sans fracas et sans bruit, entre la double chaîne mon- 
tagneuse des Ardennes, couverte de forêts profondes, qui 
lui fait escorte jusqu'en pays belge. Les paysages se suc- 
cèdent sur les deux rives du fleuve, sans grande variété, 
sans grand imprévu, mais non sans hardiesse et sans 
vigueur, et en déroulant le panorama d'une nature âpre, 
un peu sauvage, parfois grandiose, et presque toujours 
d'un caractère puissant, austère et mélancolique. La teinte 
grise des eaux et leur écoulement lent et monotone, le 
vert sombre de ces bois impénétrables qui, comme un 
immense manteau, couvrent les vastes flancs des mon- 
tagnes en paissant voir seulement de temps à autre, par 
une large déchirure, la couleur sèche et foncée de la roche 
mise à nu pour le travail des ardoisières, l'absence trop 
fréquente de soleil, enfin un ciel un peu opaque, un peu 
lourd, souvent encore obscurci par une brume très dense 
ou par des nuages épais, tout cela contribue à répandre 
sur cette contrée si curieuse, si originale, si empreinte 
d'une véritable poésie, comme une sorte de voile mysté- 
rieux et triste, à lui donner un aspect un peu sévère, un 
peu farouche, mais qui est loin d'être sans charme et 
surtout sans grandeur. 

Des deux côtés du fleuve s'étage, sur une étendue de 
vingt lieues environ, toute une suite de gros bourgs ou 
villages dont la présence vient rompre la monotonie de 
cette nature toujours un peu semblable à elle-même. C'est 
ainsi que sans parler de Nouzon, qui est une petite ville 
très active, très commerçante, très affairée, on voit se 
succéder tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre rive, Levrézy, 
Braux, Château-Eegnault, Monthermé, Deville, Laifour, 
Revin, Fumay, Haybes, Vireux-Molhain. Quelques-uns de 
ces villages, comme Château-Regnault, Haybes, Vireux- 
Molhain, se trouvent dans une situation presque souriante, 
grâce à un écartement des montagnes qui, en laissant place 
à quelques vertes prairies, recule un peu les bornes d'un 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 3 

horizon par trop circonscrit; d'autres, au contraire, comme 
Monthermé et Laifour, profondément encaissés et presque 
enfouis entre la Meuse et les rochers qui la bordent, 
entièrement sevrés de soleil, presque privés d'air et de 
lumière, semblent faits pour inspirer les idées les plus 
moroses, pour faire naître au cœur de l'homme les senti- 
ments les plus austères et les plus sombres. C'est auprès 
de Laifour que l'on peut contempler ces roches hautes et 
escarpées, fameuses dans la contrée sous le nom de Dames 
de Meuse, qui resserrent vigoureusement le lit du fleuve 
sur un espace d'un kilomètre environ, se penchant en 
quelques endroits comme pour le couvrir et s'apprêter à 
lui barrer le passage. 

Après Vireux-Molhain, la Meuse commence à s'élargir à 
mesure qu'on approche de Givet, qui est le dernier centre 
habité du côté de la France et qui est situé à quatre kilo- 
mètres seulement de la frontière belge. Givet est une 
petite ville très proprette, très convenablement bâtie, qui 
ne contient guère plus de 6,000 habitants, mais qui, en 
sa qualité de sentinelle avancée de la France, constitue 
une place forte de première classe, merveilleusement 
défendue par la citadelle de Charlemont, qui la protège du 
haut d'un roc escarpé et inaccessible. Elle se compose de 
trois parties distinctes : le Grand-Givet, ou Givet-Saint- 
Hilaire, sur la rive gauche de la Meuse, siège des admi- 
nistrations civiles et militaires; le Petit-Givet, ou Givet- 
Notre-Dame, situé sur la rive droite du fleuve, qu'on 
traverse sur un beau pont de pierre; enfin Charlemont, 
dont les murailles épaisses s'étendent au-dessus du Grand- 
Givet et qui, à part la garnison de la forteresse, n'est 
guère peuplé que d'une centaine d'habitants qui cultivent 
là-haut quelques maigres terrains. 

Je m'étais rendu dans les Ardennes pour rechercher, sur 
les lieux mêmes, des renseignements que j'espérais bien y 
trouver touchant Méhul et sa famille. Après m' être arrêté 
à Mézières, où l'archiviste du département, M. Senemaud, 
avait bien voulu se mettre à ma disposition et m'aider 



MEHUL 



avec une rare obligeance, j'avais franchi à pied, en m'ar- 
rêtant aussi à Monthermé, où Méhul reçut son éducation 
musicale, les 80 kilomètres qui séparent Mézières de Grivet. 
Parti un matin de Fumay, j'arrive à Givet vers le milieu 
du jour, j'entre par la porte de France, je franchis un 
pont-levis, et je pénètre dans la ville ; je suis la voie qui 
continue la grande route, et qui est bordée d'un côté par 
un immense quartier d'infanterie et de cavalerie pouvant 
renfermer 6,000 hommes, de l'autre par le flanc abrupt de 
la montagne que couronne Charlemont avec ses murs cré- 
nelés et ses ouvrages de défense. Mes oreilles sont affectées, 
en passant devant la caserne, d'un horrible bruit musical 
qu'eût certainement réprouvé l'artiste illustre dont le sou- 
venir m'amène en ces lieux; c'est un épouvantable chari- 
vari d'instruments militaires de toutes sortes : bugles, 
pistons, clarinettes, ophicléides, etc., s'exerçant avec rage 
et tous à la fois, de façon à produire la plus monstrueuse 
des cacophonies. Cela me rappelle un peu la grande cour 
du Conservatoire aux approches des examens et des con- 
cours. Je poursuis mon chemin, toujours tout droit, 
je longe le quai du Fort-de-Rome , le quai des Fours, 
la rue Saint-Hilaire, et, sans avoir un instant dévié de 
la ligne directe, je débouche sur la place de l'Hôtel- 
de-Ville, anciennement place d'Armes, où se trouvent à 
gauche la mairie, à droite l'église Saint-Hilaire : et, 
au milieu, l'humble monument élevé à la mémoire de 
Méhul. 

Ce n'est pas sans émotion que je m'arrêtai devant ce 
modeste souvenir consacré par ses concitoyens à la gloire 
d'un des plus grands musiciens, d'un des génies les plus 
nobles et les plus purs qu'ait produits la France. Par 
malheur, ce monument, d'une simplicité vraiment rudimen- 
taire, et qui n'a pas été l'objet des soins les plus indispen- 
sables, est indigne d'un si grand homme. Il consiste en un 
buste de marbre blanc représentant Méhul couronné de 
lauriers, buste posé sur un piédestal également en marbre, 
que supportent trois marches en pierre d'ardoise; sur le 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 5 

piédestal, un bas-relief figurant une Renommée, et, au- 
dessus, cette simple inscription : 

E. N. MÉHUL 

ÉRIGÉ PAR SOUSCRIPTION 

M. Estivant étant maire 
1842 l 

Le tout , d'une hauteur de trois mètres environ , est 
entouré d'une grille à hauteur d'appui, à l'intérieur de 
laquelle les enfants ne dédaignent pas de pénétrer par 
escalade pour se livrer sans contrainte à leurs jeux. Le 
buste, œuvre médiocre d'ailleurs, n'est pourtant pas 
dépourvu de toute ressemblance. Ce sont bien là les traits 
du maître; seulement, en les exagérant, le nez surtout 
(que Méhul avait très fort, on le sait), le statuaire semble 
avoir poussé son œuvre à la caricature. Ce qui est certain, 
c'est que Méhul, sur son socle, paraît de bien fâcheuse 
humeur. On le croirait surtout vexé, — et il y a de quoi ! 
— d'être si mal représenté*, on serait furieux à moins. 
Quant à l'ange — ou à la Renommée — qui forme bas- 
relief sur la face antérieure du piédestal, du côté de 
l'Hôtel-de-Ville, je le soupçonne d'être un fort marcheur 
devant l'Eternel, car il a les jambes terriblement longues. 
Au reste, l'une de ces jambes est aujourd'hui complète- 
ment écorchée, et tout le monument est dans un état de 
délabrement lamentable 2 . 

C'est le 26 juin 1842 qu'il fut inauguré, et, en rappelant 
ce fait il y a quelques années, un journal de Bruxelles, 
le Guide musical, s'exprimait ainsi : — « Chose triste à rap- 

1 Trois années s'écoulèrent entre le projet et l'exécution, car voici ce 
qu'on lisait dans la Bévue et Gazette musicale du 28 avril 1839 : — « La ville 
de Givet, qui se glorifie d'avoir vu naître Méhul, vient de décider qu'un 
monument serait élevé à la mémoire de ce grand compositeur. Les sous- 
criptions seront reçues à Paris, chez M e Moreau, notaire, rue Saint-Merri. 
Nous désirons que cette œuvre éveille plus de sympathie qu'on n'en a 
témoigné pour le monument de Beethoven. » 

2 Le buste est signé : T. Gechter, 1840. 



6 MÉHUL 

peler, il ne se trouva, à l'inauguration de ce buste, que 
des sociétés musicales de Belgique pour célébrer l'apo- 
théose du grand artiste, l'immortel auteur de Joseph, Pas 
une seule société française ne se rendit à l'appel de la 
commission des fêtes. M. Daussoigne-Méhul, neveu de 
l'illustre compositeur et directeur du Conservatoire de 
Liège, en répondant à un toast qui lui fut porté, se plaignit 
ajuste titre de l'oubli dans lequel l' Opéra-Comique avait 
laissé celui qui pendant un quart de siècle avait fait sa 
fortune. En vain, dit-il, une représentation fut-elle 
demandée à ce théâtre pour aider à l'érection du monu- 
ment : le silence fut la seule réponse que Ton accorda aux 
plus pressantes sollicitations. Méhul n'eut pas même un 
souvenir à Paris. » Les deux faits consignés dans ces lignes 
sont exacts; mais, en ce qui concerne le premier, le 
reproche qui l'accompagne est immérité, car, à l'époque 
dont il est question, la France, singulièrement en retard 
sur la Belgique, la Hollande et l'Allemagne, ne possédait 
pas encore une seule société musicale, à l'exception, peut- 
être, de la Société chorale lilloise, devenue si fameuse 
depuis, et qui, si elle existait, était certainement encore 
dans sa période de formation et d'organisation. On ne 
saurait donc s'étonner de l'absence constatée plus haut *. 
En ce qui concerne le reste, il n'est que trop vrai que 
l' Opéra-Comique, théâtre subventionné, placé alors, si je 
ne me trompe, sous la direction de Crosnier, et qui pen- 
dant trente ans avait dû à Méhul une partie de sa gloire 



*La note suivante m'était envoyée de Givet, au sujet de l'inauguration 
du monument: — «Lorsqu'on a inauguré le buste de Méhul, Givet était 
privé de moyens de transport facile; il fallait douze heures pour aller à 
Charleville en diligence. D'ailleurs, les communes françaises n'avaient pas 
encore de sociétés de musique, et l'on était beaucoup plus avancé sous ce 
rapport en Belgique. En outre, Givet est tout entouré de communes 
belges ; ceci explique suffisamment la présence de sociétés belges et l'ab- 
sence de sociétés françaises. Il y avait à l'inauguration deux musiques de 
régiments français, celle de Liège et quelques sociétés de musique des 
collèges des environs, celle de Dînant entre autres. Mais le temps fut si 
mauvais que toutes ces musiques purent à peine se faire entendre. » 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 7 

et de sa fortune, se conduisit en cette circonstance de la 
façon tout à la fois la plus indigne et la plus inconvenante. 
On est en droit d'espérer que la municipalité de Grivet, 
qui poursuit avec ardeur le projet d'élever à Méhul non 
plus un simple buste, mais un monument durable et digne 
de lui, une statue en bronze, sera cette fois plus heureuse 
que précédemment, et trouvera à Paris l'aide et l'appui 
qui lui seront nécessaires pour la réalisation de ce géné- 
reux projet. Il est certain que si Méhul était né en Alle- 
magne, on n'aurait pas attendu jusqu'à ce jour pour lui 
élever une statue. La France ne le pourra-t-elle point 
faire aujourd'hui? 

J'ai dit dans quel état de délabrement se trouvait le 
monument actuel. Ce n'est point pourtant que l'aimable et 
patriotique petite ville de Givet ne soit soucieuse de la 
gloire de son plus illustre enfant, et le nouveau projet 
qu'elle a formé témoigne suffisamment de ses sentiments à 
cet égard. Elle se montre, au contraire, justement orgueil- 
leuse d'avoir donné le jour à Méhul, et le souvenir de ce 
grand artiste, qui fut aussi un homme de cœur et un homme 
de bien, semble la vivifier et la grandir à ses propres yeux. 
Aussi peut-on dire qu'elle n'épargne rien pour conserver 
à ce souvenir toute sa persistance et sa vivacité. Toute 
une série de faits intéressants suffiraient à donner une 
idée du culte que les habitants de Grivet ont voué à leur 
illustre compatriote. 

Tout d'abord, en 1841, la municipalité conçut et mit à 
exécution la louable pensée de donner à l'une des rues de 
la ville le nom de Méhul. Cette rue, qui d'un côté forme 
carrefour avec les rues d'Anjou, des Récollets et du 
Conquérant, débouche, à son autre extrémité, sur les 
glacis des fortifications. Elle portait jadis le nom de rue 
des Religieuses, et c'est sur la proposition du maire, 
approuvée par le conseil municipal, qu'elle échangea ce 
nom contre celui de Méhul, qui y était né. Voici le texte 
de la délibération du conseil à ce sujet : 



8 MÉHUL 

REGISTRE DES DÉLIBÉRATIONS DU CONSEIL MUNICIPAL 

DE LA COMMUNE DE GIVET. 

Séance ordinaire du 11 août 1841. 

L'an mil huit cent quarante-un, le onze du mois d'août, à deux 
heures du soir, le conseil municipal de la commune de Givet, dûment 
convoqué par M. le maire, s'est assemblé au lieu ordinaire de ses 
séances, sous la présidence de M. Estivant-Debraux, pour la session 
ordinaire d'août. 

Présents : MM. Bidou, Polomé, Métra, Debraux, Masselin, Vaudoit, 
Bernet, Noël, Robson, Rousseau, Briquelet, Parent, Davaux, Estivant 
(Félix), Fonder, Schet, formant la majorité des membres en exercice. 

Conformément à la loi, il a été procédé à la nomination d'un secré- 
taire pris dans le sein du conseil; M , ayant obtenu la majorité 

des suffrages, a été désigné pour remplir ces fonctions, qu'il a acceptées. 

M. le président expose que notre célèbre concitoyen, le compositeur 
Méhul, étant né dans la rue des Religieuses, il propose, afin de prou- 
ver tout le désir que nous avons d'honorer et de perpétuer sa mémoire, 
de substituer à cette rue le nom de Méhul à celui des Religieuses. 

Le conseil déclare, par un vote affirmatif et unanime, partager les 
intentions de M. le maire, pour qu'à l'avenir la rue en question porte 
le nom de rue Méhul. 

Fait et délibéré en séance, les jour, mois et an susdits. 

Et ont les membres présents signé. 

(Suivent les signatures.) 

C'est dans la maison qui porte actuellement le n° 5 de 
cette ancienne rue des Religieuses, aujourd'hui rue Méhul, 
qu'est né l'illustre auteur de Joseph et à'Ariodant. Je 
suppose, sans en avoir pu acquérir la certitude, que c'est 
à l'époque où ce changement de nom fut opéré, que l'on 
plaça sur la façade de cette maison la plaque commémo- 
rative en marbre noir sur laquelle on peut lire cette 
inscription (qui aurait besoin d'un nettoyage vigoureux) : 

E. N. 
MÉHUL 

MEMBRE DE i/lNSTITUT 

EST NÉ 

DANS CETTE MAISON 

LE 24 JUIN 1763 

Le malheur est que cette inscription est fautive, et 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 9 

qu'elle donne pour la naissance du compositeur une date 
inexacte, bien que cette date ait été enregistrée par tous 
les biographes. Dans le supplément à la Biographie uni- 
verselle des Musiciens de Fétis, j'ai moi-même rectifié cette 
erreur ; mais il était bien facile aux habitants de Grivet de 
ne la point commettre, et il serait à désirer qu'ils prissent 
la peine de la corriger sur un monument dont le caractère 
est en quelque sorte officiel. Méhul, en effet, est né, non 
le 24, mais le 22 juin 1763, ainsi qu'en témoigne son acte 
de baptême, dont voici le texte, transcrit par moi d'après 
les registres de la paroisse de Givet-Saint-Hilaire i : 

Etienne-Nicolas, fils légitime de Jean-François Méhul et de Cécile 
Keuly, né le 22 juin 4763, a été baptisé le même jour par nous, vicaire 
de cette paroisse, et a eu pour parrein (sic) Etienne-Nicolas Greck et 
pour marreine (sic) Marie-Thérèse Faigne. 

Signé : Jean-François Méhul. 
E.-N. Greck. 
Marie-Thérèse Faigne. 
Defoin. 

Pour en revenir à la rue Méhul, je dois constater qu'on 
y a rendu, il y a peu d'années, un nouvel hommage au 
grand artiste dont elle porte le nom. Un peu plus loin que 
la maison où est né le maître, et du côté opposé, on a 
construit un nouveau théâtre destiné à remplacer l'ancienne 
salle de spectacle, qui tombait de vétusté. Sur un emprunt 
contracté récemment, la ville avait prélevé les fonds 
nécessaires à l'édification de ce théâtre, qui a été inauguré 
vers la fin de l'année 1883, et qui, comme la rue dans 
laquelle il est situé, porte le nom du glorieux enfant de 
Givet. Par malheur, une ville de si peu d'importance ne 
peut se donner le luxe d'une troupe d'opéra *, c'est ce qui 
fait qu'on lit sur la façade du nouveau monument : 

comédie. — SALLE MÉHUL. — drame. 

^ne autre erreur s'est constamment produite au sujet de Méhul, à qui 
tous les biographes ont donné les prénoms tf Etienne-Henri, tandis que, 
comme on le voit ici, ces prénoms étaient Etienne- Nicolas. Quant à 
la date de sa naissance, elle a été inscrite avec exactitude sur son 
tombeau. 



10 MÉHUL 

Le projet de la municipalité, en ce qui concerne la 
statue qu'elle a l'espoir d'élever prochainement à Méhul, 
est de supprimer les constructions qui font face au nouveau 
théâtre et de former là une place destinée à recevoir 
l'image du maître. Elle ne saurait, en effet, être mieux 
qu'en cet endroit. 

Tout ceci prouve suffisamment que le' souvenir de Méhul 
est loin de s'éteindre dans le cœur de ses compatriotes. 
Très vivace, au contraire, et toujours ardent, il semble 
planer sur la ville qui lui a servi de berceau, et fait com- 
plètement oublier celui des quelques hommes distingués 
qui y ont aussi vu le jour 1 . 



1 On cite, comme étant nés à Givet, le graveur Longueil, qui se fit remar- 
quer au dix-huitième siècle, et trois hommes de guerre: le baron Gédéon 
de Contamine, maréchal de camp, son frère le vicomte Théodore de Con- 
tamine, aussi maréchal de camp, et le lieutenant général comte Léon. 
M lle Rolandeau, cantatrice et actrice charmante, qui, au temps de Méhul, 
fit partie de l'admirable troupe de l'Opéra-Comique, naquit à Char- 
lemont. 

Je ne veux pas oublier de dire que le 21 juin 1863 Givet célébra, à 
l'aide d'un grand festival musical organisé par la société chorale les En- 
fants de Méhul, et auquel prirent part un grand nombre de sociétés fran- 
çaises et étrangères, le centième anniversaire de la naissance de Méhul. — 
Enfin, je ferai remarquer qu'un beau portrait de Méhul, exécuté par 
Wiertz, le célèbre peintre belge, d'après l'adorable pastel de Ducreux, et 
offert à la ville par l'auteur, orne la salle des séances du Conseil muni- 
cipal. 



CHAPITRE IL 



Givet, je l'ai dit, est une petite ville accorte et aimable, 
à l'aspect souriant et gai, malgré sa qualité de place de 
guerre et le peu de richesse de la nature environnante. 
Son principal tort est d'être située de telle façon que l'on 
n'y passe guère, et que pour la connaître il faut être en 
quelque sorte forcé d'y aller. Cela, pourtant, n'a pas 
empêché le plus grand de nos poètes de la décrire avec 
délicatesse, et de lui adresser les éloges qu'elle mérite. 
Victor Hugo, dans ses Lettres sur le Rhin, en a fait un 
croquis charmant. Après un demi-siècle, rien, absolument 
rien, n'est à changer à la description qu'il en a donnée. 
Givet est resté ce qu'il était alors. 

Je dois dire pourtant que tous les poètes ne se sont pas 
accordés pour lui décerner ce brevet de coquetterie et de 
bonne grâce qu'il tient de Victor Hugo, et aussi de Théo- 
phile Gautier. On en jugera par ce tableau un peu farouche, 
découvert dans un manuscrit anonyme du dix-septième 
siècle, et qui portait ce titre peu engageant : « Description 
de la ville de Givet, autrement dit le séjour de la misère 
et de ses enfants». Ici, ce n'est pas par l'enthousiasme que 
brille l'écrivain : 

Au pied de deux hauts monts, de rochers hérissez, 

Que la Nature et l'Art ont rendus escarpez, 

Paroît dans le vallon une petite ville 

Qui montre de ses murs une plaine stérille. 

Le fleuve de la Meuse arrose de ses eaux 

Le rivage fertile en joncs et en roseaux, 

Et semble, par son cours violent et rapide, 

Tâcher de s'éloigner de cette terre aride. 

De rochers et de monts un long enchaînement 



12 MÉHUL 

De ses coteaux épais forme tout l'ornement, 
Et de quelque côté que s'égare la veûe, 
On ne voit que rochers se perdre dans la nuë , 
Dont le sommet affreux, toù-jours inhabité, 
De la foudre des cieux est souvent menacé. 
Les neiges, les frimats, les vents et les gelées 
Ont un azile seur dans ces froides contrées. 
Là, le tendre Zéphir, chassé par Aquilon, 
Ne souffle dans ces lieux en aucune saison. 
Le soleil, obscurci de honte et de colère, 
De ce sombre climat retire sa lumière ; 
De ces lieux détestez ce bel astre qui fuit, 
Y laisse en les quittant une éternelle nuit. 



Il est à remarquer que le poète, ici, s'en prenait moins 
à Givet lui-même qu'à l'âpreté un peu sauvage du paysage 
qui l'entoure, à la rudesse et à l'aridité de son sol rebelle 2 , 
au caractère sombre de son climat. Si, pour ma part, j'ai 
essayé, quoique bien imparfaitement, de faire ressortir 
l'aspect triste et sévère que présente toute cette étrange 
et curieuse contrée des Ardennes, parfois si morne et si 
désolée, c'est qu'il me semble que cette nature inclémente, 
au milieu de laquelle il vit s'écouler son enfance et les 
premières années de sa jeunesse, n'a pas dû être sans 
influence sur l'imagination soucieuse et rêveuse de Méhul, 
c'est qu'elle a bien pu exciter davantage encore l'extrême 
sensibilité dont il était affecté, c'est qu'enfin elle paraît en 
quelque sorte se refléter en lui-même et caractériser sa 
personnalité tendre, ombrageuse et mélancolique. 

Méhul fut le second enfant issu du mariage de ses 
parents. Il avait pour aînée une sœur venue au monde un 
an avant lui. Dans la notice — bien peu intéressante, en 
vérité, et bien peu digne de l'admirable artiste auquel elle 
était consacrée — que Quatremère de Quincy a écrite sur 

1 Ces vers ont été publie's pour la première fois dans un petit livre 
intéressant: Givet, recherches historiques, par J. Lartigue et A. Le Catte. 
(Givet, Choppin, 1868,in-12.) 

2 « Terre galeuse », disent volontiers les Ardennais pour indiquer son 
peu de richesse naturelle. 



SA VIE. SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 13 



Méhul en sa qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie 
des beaux-arts, il est dit que «son père avoit servi dans 
le génie, et mourut inspecteur des fortifications de Charle- 
mont». Bien que ce double renseignement puisse être 
exact, ce dont je n'ai pu m'assurer, il est donné de façon 
à faire croire que le père de Méhul aurait passé sa vie 
dans l'état militaire, ce qui est absolument contraire à la 
vérité. Ce qui est vrai, c'est que, s'il n'était pas cuisinier 
de profession, comme on l'a dit, du moins il fut maître 
d'hôtel du comte de Montmorency à Givet, et plus tard 
établi marchand de vins, puis restaurateur en cette ville. 
En effet, j'ai trouvé dans les registres des archives dépar- 
tementales des Ardennes, à la date du 4 mars 1763, le 
texte d'une décision judiciaire dans laquelle il est dit : 
« ...Nous ordonnons que les meubles et effets appartenant 
à défunt M. le comte de Montmorency, saisis entre les 
mains de Jean-François Méhul, son maître d'hôtel, seront 
vendus publiquement à 3 mois de crédit à la requête des 
défendeurs 1 ». Et, d'autre part, j'ai rencontré, à la date du 
20 novembre 1782, la mention du nom de «François Méhul, 
marchand de vins, résidant à Grivet-Saint-Hilaire 2 ». Enfin, 
il est de notoriété publique à Givet que Jean-François 
Méhul tint pendant plusieurs années, dans l'ancienne rue des 
Religieuses, aujourd'hui rue Méhul, une pension d'officiers 3 . 
Il ne peut donc exister aucun doute sur la véritable 
profession du père de Méhul, qui d'ailleurs n'était point 
né à Givet, comme l'a dit un des biographes de celui-ci, 
mais qui vint s'établir assez jeune en cette ville, et qui s'y 
maria en 1761, à l'âge de trente et un ans 4 . Quant au 



1 B. 1030. Registre f° 167. 

2 B. 1032. Registre fo 28, verso. 

3 Sur ses vieux jours, Jean-François Méhul se retira dans une maison à 
lui appartenant, rue Destrée. C'est là qu'il mourut, ainsi que sa femme. 

4 Voici le texte de l'acte de mariage des père et mère de Méhul 
(extrait des actes de la paroisse de Givet-Saint-Hilaire, année 1761, folio 5, 
recto, déposés au greffe de la mairie de Givet): 

«L'an mil sept cent soixante-un, le onze août, Jean-François Méhul, 



14 MÉHUL 

poste d'inspecteur des fortifications de Charlemont, qu'il 
aurait occupé en 1793, au dire de plusieurs biographes de 
son fils, et qu'il aurait obtenu par le crédit de celui-ci, il 
m'a été impossible d'acquérir aucune certitude, d'obtenir 
aucun renseignement qui confirme ou infirme l'exactitude 
de cette assertion. A une demande de recherches qui, sur 
mon désir et à ma sollicitation, avait été adressée à ce sujet 
à l'autorité militaire, M. le commandant du génie de 
Charlemont a bien voulu répondre par une lettre dont j'ex- 
trais les lignes que voici : — ■ « Après recherches dans les 
archives de la place, je regrette de ne pouvoir vous donner 
les renseignements que vous me demandez : ni dans les 
chefs du génie, ni dans les directeurs des fortifications, ni 
enfin dans les délégués à la guerre aux environs de 1793, 
je n'ai trouvé le nom de Jean-François Méhul. Il ne fau* 
drait cependant pas en conclure que le père du célèbre 
compositeur n'ait pas réellement inspecté les fortifications 
de Charlemont, car sur toutes les anciennes pièces aucun 



fils de défunt Jean Méhul et delà défunte Elisabeth Gérard, natif de Maze- 
rolles, diocèse de Toul, âgé de trente-un ans, à présent de cette paroisse, 
et Marie-Cécile Keuly, âgée de vingt-six ans, fille de Jean-Pierre Keuly 
et de la défunte Marie-Louise Waultrot, de droit et de fait de cette pa- 
roisse, après une publication faite dans cette église selon la forme pres- 
crite, sans aucun empêchement civil ou canonique ni opposition quel- 
conque, et la dispense obtenue pour la deuxième et dernière, et leur 
consentement mutuellement donné au pied des autels, ont reçu de moi, 
vicaire soussigné de cette paroisse, déposé à cet effet, de M. le curé *, la 
bénédiction nuptiale en présence des sieurs Pierre Keuly, père de la 
mariée; de Henry Colin de Valoreille, bel-oncle de la mariée; d'Urbain 
Pamot, oncle de la mariée ; de sieur Baptiste Delcoint, bel-oncle de la 
mariée ; et de Charles Payet, tous bourgeois, domiciliés dans cette ville, 
témoins requis et appelés, qui ont tous signé les an, mois et jour ci- 
dessus. » [Suivent les signatures.) 

On sait combien on était peu soucieux, au xvin e siècle, de l'exactitude 
de l'orthographe en ce qui concerne les noms propres. Dans les divers 
actes que j'ai consultés touchant la famille de Méhul, celui de sa mère 
est écrit tantôt Keulli, tantôt Keuly, Keiily ou Keuly. Je remarque seu- 
lement qu'elle signait Keuly. 

* C'est-à-dire, évidemment, ayant le dépôt de l'autorité du curé, étant préposé pour 
le remplacer et le suppléer. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 15 

nom ne figure, et les états sont souvent mutilés... » De 
son côté, la personne qui me communiquait cette lettre 
m* écrivait : — « Vous voyez qu'il n'y a pas de traces au génie 
d'un Méhul inspecteur des fortifications ; et cependant, 
plusieurs personnes m'ont affirmé que le père de Méhul a 
dû remplir ces fonctions vers 1793». Il est certain que ce 
fait est de tradition et de notoriété à Givet; c'est tout ce 
qu'on en peut dire. Au surplus, il n'est que de peu d'im- 
portance. L'essentiel est de savoir quelle était au juste la 
profession du père de Méhul, et quelle situation il occupait 
à Givet : sous ce rapport, nous savons maintenant à quoi 
nous en tenir. 

De son mariage avec Marie-Cécile Keuly, Jean-François 
Méhul eut quatre enfants. Du moins sont-ce les seuls dont 
j'aie retrouvé la trace sur les anciens registres de l'état 
civil de Givet, et dont voici les noms : 

1° Françoise-Adélaïde Méhul, née le 1 er juillet 1762; 
2° Etienne-Nicolas Méhul, né le 22 juin 1763; 
3° Marie -Catherine Méhul, née le 29 novembre 1764; 
4° Eugénie-Claire- Josèphe-Cécile Méhul, née le 14 no- 
vembre 1766. 

De ces enfants, deux, l'aînée et la plus jeune des filles, 
moururent en bas âge. Les deux survivants furent, avec 
l'illustre auteur de Joseph, sa sœur cadette, Marie-Cathe- 
rine, qui épousa Jacques Daussoigne, boulanger à Givet, 
et fut la mère de Joseph Daussoigne, lequel, ajoutant plus 
tard le nom de son oncle au sien, se fit appeler Daussoigne- 
Méhul, devint par la suite directeur du Conservatoire de 
Liège, et mourut en cette ville en 1875 *. 

Par quel concours étrange de circonstances le jeune 
Méhul, vivant à l'extrémité de la France, dans un pays 
en quelque sorte perdu au milieu des montagnes, habitant 
une petite ville sans appétits et sans ressources artistiques, 
qui ne s'occupait que de son commerce et de son industrie, 

1 La famille Daussoigne demeurait rue Destrée, ainsi que Jean-Fran- 
çois Méhul lorsqu'il se fut retiré du commerce. 



46 MÉHUL 

par quelles circonstances Méhul en vint-il, dès ses plus 
jeunes années, à témoigner d'un amour passionné pour la 
musique, à trouver les moyens de s'instruire dans cet art, 
enfin à faire partager aux siens le violent désir qu'il 
éprouvait de suivre une carrière que ceux-ci, placés comme 
ils l'étaient, auraient pu croire sans issue pour lui, et que 
pourtant il devait parcourir d'une façon si glorieuse et si 
brillante? C'est en présence de tels faits qu'il faut bien 
croire aux vocations et aux prédestinations. 

Méhul n'eut d'autre maître, pour commencer son éduca- 
tion musicale, qu'un vieil organiste, pauvre et aveugle, 
qui tenait l'orgue d'un couvent de Récollets établi à 
Givet. De cet artiste obscur il n'est resté aucune trace, 
et tout, en ce qui le concerne, est aujourd'hui oublié. 
Qu'était-il ? d'où venait-il? quel était son degré d'habileté? 
Ce sont là des questions auxquelles il est impossible de 
répondre i . Les progrès que l'enfant pouvait faire avec un 
tel instituteur paraissent néanmoins avoir été très rapides, 
s'il est vrai, comme l'ont dit tous les biographes, que 
Méhul, à peine âgé de dix ans, se vit (peut-être à la mort 
de celui qui l'avait initié aux premiers secrets de son art) 
confier l'orgue des Récollets. 

« A défaut de maîtres, dit Fétis, Méhul avait son 
instinct, qui le guidait à son insu. Sans être un artiste fort 
habile, l'organiste de Givet eut du moins le talent de 
deviner le génie de son élève, de lui faire pressentir sa 
destinée, et de le préparer à de meilleures leçons que 
celles qu'il pouvait lui donner. Méhul avait à peine atteint 

1 J'avais conçu l'espoir de découvrir, sur les lieux mêmes, le nom de 
ce vieux musicien, qui fut le premier maître de Méhul. Je comptais m'a- 
dresser pour cela à l'organiste actuel des Récollets, et, en remontant dans 
le passé, en reconstituant la généalogie des artistes qui s'étaient succédé 
dans ces fonctions depuis 120 ans, retrouver la trace certaine et le nom 
de celui que je voulais connaître. Mais.... mais le couvent des Récollets, 
supprimé à l'époque de la Révolution, n'a jamais été rétabli, l'église de 
ce couvent, depuis longtemps désaffectée et enlevée au service du culte, 
est aujourd'hui convertie en arsenal, et mes recherches sont restées abso- 
lument vaines. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 17 

sa dixième année quand on lui confia l'orgue de l'église 
des Récollets à Givet. Bientôt le talent du petit organiste 
fut assez remarquable pour attirer la foule au couvent de 
ces pauvres moines, et faire déserter l'église principale. 
Cependant, il était difficile de prévoir comment il s'élève- 
rait au-dessus du point où il était arrivé, lorsqu'une de ces 
circonstances qui ne manquent guère à ceux que la 
nature a marqués du sceau d'une vocation particulière, 
se présenta, et vint fournir au jeune musicien l'occasion 
d'acquérir une éducation musicale plus profitable que celle 
qu'il avait reçue jusqu'alors ». Cette circonstance, c'était 
l'arrivée à l'antique abbaye de Laval-Dieu, célèbre dans 
toute la contrée, d'un organiste allemand fort remarquable, 
Guillaume Hanser, qui était destiné à devenir le véritable 
maître de Méhul. 

C'est tout auprès de Monthermé, de l'autre côté de la 
Meuse, qu'était située l'abbaye de Laval-Dieu, dont la 
fondation, due à un comte de Rethel, remontait au 
douzième siècle. Monthermé est un gros et triste village, 
formé d'une seule longue rue qui borde la rive gauche du 
fleuve, et encaissé entre des roches abruptes de 350 à 
400 mètres de hauteur, qui n'y laissent qu'à grand'peine 
pénétrer le jour et presque jamais le soleil. C'est un peu 
plus loin, en face, sur la rive droite, que s'élevait 
l'abbaye, dans une situation délicieuse au contraire, et 
telle qu'on en rencontre rarement en ce pays, au bas d'un 
vallon verdoyant et fleuri, et tout juste au confluent de la 
Meuse et de la Semoy, qui l'une et l'autre baignaient les 
immenses domaines des chanoines. Puissamment riche, 
l'abbaye était propriétaire d'une vaste partie de la contrée, 
jusqu'à Rethel, à Mézières et même à Sedan, et l'on 
assure que c'est elle qui, au dix-septième siècle et moyen- 
nant une redevance annuelle de trente sous d'or, vendit à 
Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, les 
terrains sur lesquels ce prince fit élever les premières 
constructions de Charleville. Son autorité spirituelle 

s'étendait aussi fort loin, et elle avait droit à la nomina- 

2 



18 MÉHUL 

tion d'un certain nombre de cures, celles d'Orchimont, 
d'Heble, de Hargny, des Louettes et de Villersy. 

L'abbaye de Laval-Dieu était occupée par des religieux 
de l'ordre des chanoines réguliers de Prémontré, au 
nombre de dix, gouvernés par un abbé qu'ils élisaient 
eux-mêmes. Reconstruite dans le courant du dix-septième 
siècle, elle était très vaste et abritait, outre ces dix 
religieux, leurs serviteurs et leurs commensaux, formant 
un ensemble de cent cinquante personnes environ. La 
Révolution la fit disparaître, ainsi que tous les couvents 
de France, et c'est depuis lors qu'un centre de population, 
dont l'importance s'est considérablement accrue dans ces 
dernières années, s'est formé sur une partie de ses dépen- 
dances. Cet aimable village de Laval-Dieu, gentiment 
échelonné en espalier sur le penchant de la montagne, 
renfermant des usines, des forges, des établissements 
métallurgiques considérables, ne comprend guère moins 
maintenant de 3,000 habitants et relève administrativement 
de la commune de Monthermé, avec laquelle il communique 
par un beau pont suspendu. Son église n'est autre que 
l'ancienne chapelle des chanoines, qui est loin d'être sans 
intérêt, mais qui, paraît-il, devient trop petite pour le 
nombre des fidèles. Elle est aujourd'hui complètement 
isolée des constructions environnantes , mais on peut 
remarquer, sur une habitation voisine, des traces exté- 
rieures et visibles d'architecture qui démontrent, à n'en 
pas douter, que celle-ci n'était qu'une dépendance du 
couvent, dont elle faisait partie intégrante. 

Depuis longtemps déjà l'abbaye de Laval-Dieu avait 
atteint son plus haut degré de prospérité lorsque, vers 1773, 
les religieux reçurent parmi eux l'organiste Guillaume 
Hanser, amené d'Allemagne par leur supérieur. Celui-ci 
était l'abbé Remacle Lissoir, homme instruit et distingué, 
qui apportait un soin tout particulier à l'organisation des 
exécutions musicales solennelles de la chapelle du couvent, 
fameux sous ce rapport ; c'est pour en augmenter l'intérêt 
qu'il avait été fort loin chercher cet artiste remarquable et 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 19 

fort remarqué dans sa patrie. «M. Lissoir, abbé de Laval- 
Dieu, — dit M. l'abbé Boulliot dans sa Biographie arden- 
naise, — visitant les abbayes de son ordre, eut l'occasion 
de voir l'abbé de Soreth (ou Scheussenried). Il lui demanda 
un organiste, et le prélat allemand lui envoya Hanser, en 
lui mandant qu'il lui envoyait le plus fameux organiste du 
cercle de Souabe ; totius nostrce Suevice Organedorum facile 
princeps. C'était en 1773. Hanser resta à Laval-Dieu 
jusqu'à la fin de 1788. L'horizon politique commençant 
dès lors à s'obscurcir, il retourna à Soreth, où. il mourut 
vers l'an 1792. » 

Il est certain que Hanser était un artiste fort distingué. 
Agé à cette époque de 35 ans environ, puisqu'il était né à 
Unterzeil, en Souabe, le 12 septembre 1738, il était moine 
lui-même, et appartenait depuis longtemps déjà à l'ordre 
des Prémontrés, dans lequel il était entré fort jeune, 
après avoir fait son noviciat à l'abbaye de Scheussenried, 
célèbre par l'habileté et les aptitudes musicales de ses 
religieux. C'est là qu'il développa ses talents sur l'orgue, 
qu'il se perfectionna dans la science du contrepoint et 
qu'il apprit à jouer du violon et du violoncelle. Les rares 
qualités dont il faisait preuve lui firent confier, à l'âge de 
vingt-sept ans, les fonctions importantes d'inspecteur du 
chœur de l'abbaye. «Une circonstance imprévue, dit Fétis, 
fournit au P. Hanser l'occasion d'étendre sa renommée au 
dehors de l'Allemagne. Le P. Lissoir, abbé de Laval- 
Dieu, reçut du général des Prémontrés la mission de 
visiter les principales maisons de son ordre, en 1775. 
Arrivé à Scheussenried, il fut charmé du talent de 
Hanser, et désira l'emmener à Laval-Dieu, ce qui lui fut 
accordé 1 . Obligé d'aller à Paris pour y rendre compte de 
sa mission à son supérieur, il se fit accompagner par 
Hanser, qui mit à profit cette circonstance pour connaître 
les musiciens les plus célèbres, tels que Grluck, Piccinni 

1 On remarquera quelques différences entre le récit de Fétis et celui de 
l'abbé Boulliot, qui, toutefois, se complètent l'un par l'autre. 



20 MÉHUL 

et l'organiste Couperin. De retour à Laval-Dieu, il y 
fonda une école de musique pour huit élèves, au nombre 
desquels était Méhul. Méhul reçut pendant quatre ans des 
leçons de Hanser pour le piano, l'orgue et la composition : 
il n'eut jamais d'autre maître 1 .» 

Méhul, en effet, fut l'un des premiers élèves de la petite 
école musicale fondée par Hanser à Laval-Dieu. On 
chercherait en vain un renseignement de quelque précision 
sur la façon dont il y fut admis. Toute cette première 
partie de l'existence de Méhul est pleine d'obscurité, de 
trouble et d'inconnu, et qui voudrait gloser à ce sujet ne 
pourrait qu'inventer un roman. Il est à croire toutefois 
que son introduction à Laval-Dieu n'eut pas lieu sans 
qu'on fût obligé de surmonter quelques difficultés, de 
tourner quelques obstacles. Il est certain que le père de 
Méhul était sans fortune, et qu'il ne lui était pas possible 
de payer une pension pour son fils. D'autre part, Mon- 
thermé étant distant de Givet d'une douzaine de lieues, il 
y avait impossibilité matérielle, à une époque où les 
moyens de locomotion étaient rudimentaires, surtout dans 
une contrée si accidentée, à ce que l'enfant pût faire 
périodiquement ce petit voyage d'aller et de retour pour 
prendre ses leçons auprès de Hanser, tout en continuant 
de résider à Givet. « Ceux qui s'intéressaient au jeune 
Méhul, dit M. l'abbé Boulliot, pensèrent qu'il ne pourrait 
être mieux formé que par cet homme habile. Il dut à 
leurs sollicitations d'être admis à cette école, en 1775. 
L'abbé de cette maison le reçut au nombre de ses com- 
mensaux 2 ». Il est probable en effet que, Méhul ayant 
entendu parler de l'école créée par Hanser, et ayant 
exprimé le désir d'y trouver place, aura rencontré un ou 

1 Cette dernière assertion n'est pas exacte, puisque Me'hul avait ébau- 
ché son instruction musicale avec l'organiste des Re'collets de Givet, et 
qu'il est de notorie'te' (et Fétis lui-même le dit dans sa notice sur Méhul) 
que plus tard, à Paris, il se perfectionna, sous la direction d'Edelmann, 
dans l'étude du piano et de la composition. 

2 Biographie ardennaise. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 21 

plusieurs protecteurs, qui, en raison des succès qu'il 
obtenait à l'orgue des Récollets, se seront employés pour 
lui être utiles en cette circonstance. On l'aura conduit et 
présenté à Hanser, celui-ci aura été frappé de son intelli- 
gence et de ses aptitudes précoces, et 7 grâce aux disposi- 
tions exceptionnelles dont il faisait preuve, l'enfant aura 
été admis à titre gracieux par les religieux de l'abbaye. 
Ce qui est certain, ce qu'une tradition constante a établi, 
ce qui m'a été dit à moi-même, d'après cette tradition, par 
M. le curé actuel de Laval-Dieu, auquel j'ai eu l'honneur 
de me présenter et qui a bien voulu me donner quelques 
renseignements, c'est que Méhul a été, pendant trois ou 
quatre ans, instruit aux frais de la communauté, et que 
pendant son séjour il mangeait à la table de l'abbé Lissoir, 
supérieur du couvent, qui, de même que Hanser lui-même, 
l'avait pris en sincère et profonde affection 1 . 

Une fois installé à Laval-Dieu, Méhul se mit à travailler 
avec ardeur. «Rien, dit Fétis, ne pouvait être plus favo- 
rable aux études du jeune musicien que la solitude où il 
vivait. Placée entre de hautes montagnes, de l'aspect le 
plus pittoresque, éloignée des grandes routes et privée de 
communications avec le monde, l'abbaye de Laval-Dieu 
offrait à ses habitants l'asile le plus sûr contre d'importunes 
distractions. Un site délicieux, sur lequel la vue se repo- 
sait, y élevait l'âme et la disposait au recueillement. 
Méhul, qui conserva toujours un goût passionné pour la 
culture des fleurs, y trouvait un délassement de ses tra- 
vaux dans la possession d'un petit jardin qu'on avait aban- 
donné à ses soins. D'ailleurs, il n'y éprouvait pas la pri- 

1 11 est bien certain que plus tard, après le 9 thermidor, Méhul dut se 
retrouver en relations, à Paris, avec l'abbé Lissoir, lorsque celui-ci eut pris 
la rédaction en chef du Journal de Paris. Méhul, alors, s'était acquis une 
grande renommée par le coup de foudre à? Euphrosine et Coradin, le Journal 
de Paris était de tous ceux de la capitale celui qui s'occupait le plus 
activement de théâtres, et en présence des succès pleins d'éclat qu'obte- 
nait l'ancien élève de Laval-Dieu, l'abbé ne dut pas regretter ce qu'il avait 
fait pour lui vingt ans auparavant. J'imagine que l'un et l'autre durent 
être bien heureux de se revoir. 



22 MÉHUL 

vation de toute société convenable à son âge. Hanser, qui 
aimait à parler de Fart qu'il cultivait et enseignait avec 
succès, avait rassemblé près de lui plusieurs enfants aux- 
quels il donnait des leçons d'orgue et de composition, 
circonstance qui accélérait les progrès du jeune Méhul par 
l'émulation, et qui lui procurait un délassement utile *. Il 
a souvent avoué que les années passées dans ce paisible 
séjour furent les plus heureuses années de sa vie. » 

Le séjour de Laval-Dieu, en effet, devait être enchanteur. 
Il m'a été donné de visiter l'admirable parc, aujourd'hui 
propriété particulière, qui attenait à l'abbaye et qui était 
la promenade favorite des religieux et de leurs élèves. Ce 
parc immense, planté d'arbres deux ou trois fois séculaires : 
chênes, cèdres, hêtres, etc., est bordé, du côté de la mon- 
tagne, par un étang et un ruisseau d'eau vive qui faisait 
tourner un moulin, en bas par la Semoy, presque à l'en- 
droit où cette jolie rivière mêle ses eaux fraîches et lim- 
pides à celles, plus troubles, de la Meuse. J'ai suivi, sur 
les bords de la Semoy, une allée adorable, ombragée de 
la façon la plus heureuse, que les pas enfantins de Méhul 
ont certainement plus d'une fois foulée, et d'où l'on jouit 
d'une vue merveilleuse, avec les fraîches et brillantes 
prairies qui étendent au-delà, bien loin sur l'autre rive, 
leur tapis humide et verdoyant. Ainsi, au dehors, un pano- 
rama plein de charme, de hautes montagnes fermant l'ho- 
rizon, des prés tout en fleurs, la vue de deux rivières 
courant au milieu d'un vallon fertile; dans l'intérieur du 
parc, de larges fossés bordés parfois par quelques haies 
vives, des accidents de terrain, un petit cours d'eau 
aujourd'hui desséché, une végétation variée, riche, puis- 
sante, tout ce qui pouvait enfin soit offrir une distraction 
salutaire à des enfants cherchant à se reposer, à l'aide 
d'exercices physiques, de leurs travaux intellectuels, soit 



1 Après Méhul, ceux qui se sont distingués sont Frérard, de Bouillon, 
qui, plus tard, fut organiste à Calais, et Georges Scheyermann, de Mon- 
therme', habile claveciniste, qui est mort à Nantes, au mois de juin 1827. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 23 

encourager la rêverie et la contemplation d'un jeune 
esprit méditatif comme Tétait celui de Méhul* tel était ce 
séjour de Laval-Dieu, où, comme on l'a dit, le futur grand 
homme dut jouir pendant quelques années d'un bonheur 
sans mélange. 

Il est dommage qu'aucune trace ne soit restée de l'or- 
ganisation de l'école musicale ouverte par les religieux 
de Laval-Dieu, non plus que de la direction que Hanser y 
avait donnée à son enseignement. Sur ce point intéres- 
sant toutes mes recherches sont demeurées infructueuses, 
et je suis obligé de m'en tenir, en ce qui touche per- 
sonnellement Méhul, aux quelques renseignements donnés 
par l'abbé Boulliot : — «Le premier soin de l'artiste alle- 
mand, dit cet écrivain, fut d'essayer les forces de son 
élève. Il remarqua en lui d'heureuses dispositions; mais 
il trouva qu'il avait été mal commencé, et qu'il lui eût 
été peut-être plus avantageux de n'avoir reçu aucune 
espèce de leçons, et surtout de ne s'être point exercé sur 
l'orgue des Franciscains de Givet. Sous ce maître très 
versé dans la science du contrepoint, Méhul récupéra le 
temps perdu. Il prit des leçons d'orgue, de piano et de 
composition. Jamais on n'alla plus vite dans la carrière 
de l'art. Doué d'une grande sagacité d'esprit, soutenue 
d'un travail suivi, il acquit en quatre ans des connais- 
sances étendues en musique, et la théorie des différentes 
branches qui la concernent. » Il est certain que sous la 
direction de son nouveau maître les progrès de Méhul 
furent rapides, et qu'il se trouva bientôt en tête de tous 
ses condisciples*, ce qui le prouve, c'est qu'au bout de 
deux ans Hanser le choisit pour lui servir d'adjoint et le 
suppléer à l'orgue. Ce fait, rapporté par tous les bio- 
graphes, a été, dans la chapelle même de Laval-Dieu, 
devenue, je l'ai dit, l'église du village, l'objet d'une attes- 
tation d'un genre particulier. Au côté droit de l'orgue, 
qui n'a pas été changé depuis l'époque où Hanser en vint 
prendre possession, j'ai pu voir un petit tableau de 



24 MÉHUL 

bois brun, très simple, très modeste, encadrant cette ins- 
cription : 

Mêhul a touché sur cet orgue 

sous le père Hanser, 

moine et organiste de la Val- Bleu. 

C'est là, du reste, à Laval-Dieu même, le seul souvenir 
qui reste du passage et du séjour de Méhul, aussi bien 
que de son maître Hanser. 

On ne sait rien de plus, d'ailleurs, sur la façon dont il 
quitta l'abbaye, que sur la façon dont il y était entré, et 
les renseignements sont loin de concorder à ce sujet. « Tout 
semblait devoir l'y fixer, dit Fétis : l'amitié des religieux, 
l'attachement qu'il conserva toujours pour son maître, la 
reconnaissance, une perspective assurée dans la place d'or- 
ganiste de la maison, et, de plus, le désir de ses parents, 
qui bornaient leur ambition à faire de lui un moine de 
l'abbaye la plus célèbre du pays, telles étaient les circon- 
stances qui se réunissaient pour renfermer dans un cloître 
l'exercice de ses talents. Il n'en fut heureusement pas 
ainsi. Le colonel d'un régiment, qui était en garnison à 
Charlemont, homme de goût et bon musicien, ayant eu 
occasion d'entendre Méhul, pressentit ce qu'il devait être 
un jour, et se chargea de le conduire à Paris, séjour néces- 
saire à qui veut parcourir en France une brillante carrière. 
Ce fut en 1778 que Méhul quitta sa paisible retraite pour 
entrer dans l'existence agitée de l'artiste qui sent le besoin 
de produire et d'acquérir de la réputation. Il était alors 
dans sa seizième année. » Les détails donnés par M. l'abbé 
Boulliot diffèrent quelque peu de ceux-ci : — «L'union et le 
bon esprit qui régnaient parmi les chanoines réguliers de 
l'abbaye de Laval-Dieu, dit l'abbé, les études qui y floris- 
saient et la musique que l'on y cultivait d'ailleurs, lui 
inspirèrent le désir d'être admis au noviciat. Il en fit la 
demande, mais le seul défaut de latinité mettait obstacle à 
son admission; et, comme ses parents n'avaient ni les moyens 
ni la volonté de l'envoyer dans un collège, il fut obligé 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 25 

de renoncer à son projet 1 . M. Lissoir, abbé de Laval-Dieu, 
lui ayant procuré une place d'organiste à Paris, il s'y rendit 
en 1779, et y vécut pendant quelques années du produit de 
son orgue et des leçons qu'il donnait à quelques élèves. » 
Entre ces deux versions contradictoires, il est difficile 
de démêler la vérité. Peut-être y a-t-il du vrai dans l'une 
et dans l'autre, et peut-être Méhul, emmené à Paris par 
un homme intelligent et généreux qui lui aurait facilité 
les moyens de s'établir en cette ville, y apportait-il des 
lettres de recommandation de l'abbé Lissoir et de son 
maître Hanser pour quelques artistes fameux qui, de leur 
côté, s'employèrent à lui être utiles. Il est supposable 
que, comme le dit l'abbé Boulliot, il commença d'abord 
par donner des leçons pour assurer son existence; mais je 
dois dire que je n'ai trouvé nulle part la trace d'un emploi 
d'organiste occupé par Méhul. En tout cas, il fallait que 
l'enfant — c'en était un encore, puisqu'il était à peine 
âgé de seize ans — fût déjà doué d'une certaine dose 
d'énergie, de courage et de volonté, pour venir se jeter 
résolument, à cet âge et dans de telles conditions, au milieu 
de ce gouffre qui s'appelle Paris. Il n'eut pas à s'en 
repentir sans doute, mais il dut attendre douze ans le 
jour qui vit éclore son premier succès! Il est vrai que — 
chose bien rare lorsqu'il s'agit de musique — ce succès fut 
tel qu'il lui donna du premier coup la célébrité, et le plaça 
aussitôt au rang des plus grands artistes de son temps. 



1 II n'y a presque pas à douter du désir qu'à cette e'poque aurait ex- 
primé Méhul de faire son noviciat et d'entrer dans les ordres. Les histo- 
riens s'accordent sur ce point, qui paraît acquis. Mais la raison donnée par 
l'abbé Boulliot du refus qui lui aurait été opposé me semble peu admis- 
sible. S'il ne s'était agi que de son manque de connaissances de la langue 
latine, je crois, en effet, que les religieux de Laval-Dieu, qui l'avaient pris 
en si vive affection et qui étaient fiers de lui, n'auraient pas hésité, pour 
l'attacher à leur ordre, à l'instruire comme il convenait sous ce rapport. Je 
suis bien plus tenté d'adopter la tradition que m'a rapportée M. le curé de 
Laval-Dieu, tradition d'après laquelle la délicatesse de complexion de 
Méhul et le faible état de sa santé auraient seuls empêché les religieux 
d'accéder à ses désirs. On sait, effectivement, que la santé de Méhul fut 
toujours précaire, qu'il était fréquemment souffrant, et qu'il avait besoin 
de beaucoup de soins et de ménagements. 



CHAPITRE III. 



Méhul n'eut pas de peine à se convaincre sans doute , 
dès son arrivée à Paris, que l'excellent travail qu'il avait 
fait avec le P. Hanser n'avait servi qu'à le préparer à des 
études plus profondes et plus complètes. L'un de ses 
premiers soins, après celui d'assurer son existence, dut 
être de se choisir un maître habile, qui voulût bien se 
charger de parfaire son instruction. Il eut la main heureuse, 
et sa chance le servit à souhait en lui faisant rencontrer 
pour cela un artiste fort distingué, Frédéric Edelmann, 
virtuose et compositeur remarquable, dont la fin déplo- 
rable ne doit pas faire méconnaître l'incontestable talent. 
J'imagine volontiers, il est vrai, que Grluck ne fut pas 
étranger à ce choix excellent, et je serais tenté de croire 
que c'est ce grand homme qui confia le jeune Méhul aux 
soins d'Edelmann, son admirateur enthousiaste et celui 
qui se faisait le propagateur de ses chefs-d'œuvre, en en 
publiant des réductions pour le clavecin. 

Méhul, en effet, à peine débarqué, avait eu le bonheur 
de pouvoir nouer des relations avec l'illustre auteur 
à'Alceste et d ! Armide, qui se préparait à faire représenter 
son dernier opéra, Iphigénie en Tauride. Ces relations lui 
avaient été facilitées par une lettre d'introduction qu'il 
devait, ce me semble, tenir de Hanser, compatriote de 
Grluck, qui avait connu celui-ci lors de son passage à 
Paris, lorsqu'il y était venu quelques années auparavant 
en compagnie de l'abbé Lissoir, au moment d'aller 
prendre possession de l'orgue de Laval-Dieu. C'est Méhul 
lui-même qui s'est chargé de faire le récit de la première 
visite qu'il rendit à Gluck ; tout au moins ce récit lui 
est-il attribué par un de ses biographes, le librettiste 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 27 

Eugène de Planard, dans la notice que celui-ci lui a 



consacrée 



l . 



J'arrivai à Paris, disait-il, en 1779, ne possédant rien que mes seize 
ans, ma vielle et l'espérance. J'avais une lettre de recommandation 
pour Gluck, c'était mon trésor : voir Gluck, l'entendre, lui parler, tel 
était mon unique désir en entrant dans la capitale, et cette idée me 
faisait tressaillir de joie. 

En sonnant à sa porte, je respirais à peine. Sa femme m'ouvrit, et 
me dit que M. Gluck était au travail, et qu'elle ne pouvait le déranger. 
Mon désappointement donna sans doute à mes traits un air chagrin 
qui toucha la bonne dame : elle s'informa du sujet de ma visite. La 
lettre dont j'étais porteur venait d'un ami. Je la rassurai, parlai avec 
feu de mon admiration pour les ouvrages de son mari, du bonheur que 
j'aurais en apercevant seulement le grand homme, et madame Gluck 
s'attendrit tout à fait. En souriant, elle me proposa de voir travailler 
son mari, mais sans lui parler, sans faire aucun bruit. 

Alors elle me conduisit à la porte du cabinet d'où s'échappaient les 
sons d'un clavecin sur lequel Gluck tapait de toutes ses forces. Le 
cabinet s'ouvrit donc et se referma sans que l'illustre artiste se doutât 
qu'un profane approchait du sanctuaire : et me voilà derrière un para- 
vent, heureusement percé par-ci par-là pour que mon œil pût se régaler 
du moindre mouvement, de la plus petite grimace de mon Orphée. 

Sa tête était couverte d'un bonnet de velours noir, à la mode alle- 
mande ; il était en pantoufles . ses bas étaient négligemment tirés par 
un caleçon, et pour tout autre vêtement il avait une sorte de camisole 
d'indienne à grands ramages qui descendait à peine à la ceinture. 

Sous ces accoutremens je le trouvai superbe. Toute la pompe de la 
toilette de Louis XIV ne m'aurait pas émerveillé comme le négligé de 
Gluck. 

Tout à coup, je le vois bondir de son siège, saisir des chaises, des 
fauteuils, les ranger autour de la chambre en guise de coulisses, retour- 
ner à son clavecin pour prendre le ton, et voilà mon homme tenant de 
chaque main un coin de sa camisole, fredonnant un air de ballet, 
faisant la révérence comme une jeune danseuse, des glissades autour 
de sa chaise, des tricotets et des entrechats, et figurant enfin les poses, 
les passes et toutes les allures mignardes d'une nymphe de l'Opéra. 

Ensuite, il lui prit sans doute envie de faire manœuvrer le corps de 
ballet, car, l'espace lui manquant, il voulut agrandir son théâtre, et 
à cet effet il donna un grand coup de poing à la première feuille du 
paravent, qui se déplia brusquement, et je fus découvert. 



1 Dans les Ephêmérides universelles, T. X, p. 318-320. 



28 MÉHUL 

Après une explication et d'autres visites, Gluck m'honora de sa pro- 
tection et de son amitié. 

11 allait faire représenter Iphigénie en Tauride, et il me fit entrer à 
la dernière répétition générale. Quand elle fut terminée, j'étais dans 
l'ivresse; mais je songeais à la représentation du lendemain: je n'avais 
point d'argent à consacrer à mes plaisirs; une idée folle et que je trouvai 
admirable vint soudain s'emparer de moi; on éteignait les chandelles, 
et, l'obscurité me secondant, je grimpai plusieurs banquettes et je me 
nichai dans une petite loge du paradis où je passai la nuit, et où je 
voulais encore passer la journée du lendemain pour me régaler à'iphi- 
génie sans qu'il m'en coûtât une obole. Je dormis; mais le froid me. 
réveilla. Onze heures du matin sonnèrent, et peu à peu j'aperçus de 
ma cachette quelques fantômes blancs qui glissaient sur le théâtre 
comme des ombres aux Champs-Elysées ; mais à leurs pirouettes, je 
reconnus des danseuses, qui venaient, dès le matin, faire des battemens 
et s'exercer dans l'art chorégraphique. Cependant j'étais glacé, brisé, 
l'estomac totalement vide, et prêt enfin à me trouver mal. Je ne savais 
quel parti prendre, quand, le théâtre se peuplant davantage, je recon- 
nus Vestris, regardant les pieds des danseuses, et arpentant les planches, 
comme un Soliman les jardins de son harem. Oh! ma foi, je n'y tins 
plus : je connaissais Vestris, je l'avais vu chez Gluck, je sortis de mon 
gîte, descendis l'escalier, traversai le parterre, me glissai le long de la 
rampe, et, debout et tremblant sur le siège du chef d'orchestre, je tendis 
les bras à Vestris en l'appelant d'une voix lamentable. Les danseuses 
poussèrent un cri : mes cheveux frisés et poudrés de la veille étaient 
dans le plus grand désordre et avaient chargé de poudre et de pommade 
mon modeste habit noir, costume alors de rigueur pour qui n'avait pas 
un sou, sans compter la poussière des banquettes dont j'étais couvert 
et la pâleur de mon visage ; j'étais enfin plus effrayant qu'un diable du 
pays. Cependant je rassemblai un reste de forces pour raconter mon 
aventure : un éclat de rire général succéda au cri de frayeur; Vestris 
me fit porter du chocolat; il rendit compte à ses camarades de l'intré- 
pidité avec laquelle j'avais affronté le froid et la faim pour jouir de 
leurs talens; on en fit un rapport à M. le premier gentilhomme de la 
chambre, et on jugea que ma passion pour le théâtre méritait les 
entrées grandes et petites. La réception de la lettre qui me les octroya 
a été, je ".rois, le plus vif plaisir de ma vie *. 

J'ai cru devoir reproduire intégralement ce récit, placé 
par de Planard dans la bouche de Méhul lui-même. 

1 C'est là le fonds sur lequel Adolphe Adam a e'chafaude' sa jolie nou- 
velle : Gluck et Méhul, dont le succès fut si grand et si mérité. (Voy. 
Adolphe Adam : Derniers Souvenirs oVun musicien.) 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 29 

D'après ce qu'on en sait d'autre part ; toute la première 
partie, relative à la visite de Méhul chez Gluck, me 
semble conforme à la vérité ; pour le reste, et ce qui 
touche la petite scène à moitié fantastique qui se serait 
passée à l'Opéra, je n'en oserais garantir l'authenticité ; 
bien que cette anecdote soit passée en quelque sorte à 
l'état de légende, elle a été formellement mise en doute 
par diverses personnes, entre autres par un des amis les 
plus intimes de Méhul, Vieillard, qui, en rappelant qu'un 
fait du même genre avait été publié sur Boieldieu, écrivait 
ceci : — «J'ignore tout à fait s'il y a quelque chose de réel 
dans ces anecdotes jumelles ; mais je sais que Méhul n'a 
jamais fait allusion devant moi à celle qui le concerne, 
quoiqu'il revînt volontiers et très fréquemment sur les 
souvenirs de sa première jeunesse, souvenirs dans le récit 
desquels il trouvait autant de plaisir qu'il savait y mettre 
de charme ». En tout cas, Planard eût été bien inspiré 
sans doute en étayant son affirmation d'une preuve con- 
vaincante. 

On a dit que Gluck avait initié Méhul «dans la partie 
philosophique et poétique de l'art musical ». Fétis a été 
plus loin en affirmant, d'après Choron et Fayolle, que 
«sous la direction du grand artiste qui l'avait accueilli 
avec bienveillance, il (Méhul) écrivit trois opéras, sans 
autre but que d'acquérir une expérience que le musicien 
ne peut attendre que de ses observations sur ses propres 
fautes». 

En parlant ainsi, Fétis ne se rendait pas compte des 
dates. Gluck ayant quitté Paris et la France dans les 
premiers jours d'octobre 1779, quatre mois et demi après 
la représentation à'IpJiigénie en Tauride, et Méhul étant, à 
cette époque, âgé de seize ans seulement, on se demande 
comment celui-ci aurait pu écrire trois opéras sous sa 
direction? La vérité est sans doute que Méhul aura non 
pas reçu des leçons directes de Gluck, qui, j'imagine, 
n'en donnait guère, mais eu avec lui des entretiens 
pendant lesquels le grand homme lui aura exposé ses 



30 • MÉHUL 

larges et puissantes idées sur la poétique du drame 
lyrique tel qu'il le comprenait, et les sentiments qui 
l'avaient amené à opérer la réforme qui a rendu son nom 
immortel. Ces idées, semées sur un bon terrain, auront 
germé par la suite dans le cerveau de Méhul, et de là 
vient évidemment que Méhul entreprit victorieusement, 
dix ans plus tard, de transporter dans le domaine de 
l'opéra-comique les doctrines que Gluck avait implantées 
non sans lutte, mais avec tant de succès, sur la scène de 
notre Opéra. 

Mais j'en reviens à ceci, que ce doit être à l'auteur 
à'Alceste que Méhul dut de devenir l'élève d'Edelmann. 
Ce dernier était vraiment un artiste de race, doué de 
facultés peu communes, et il n'est pas inutile de le faire 
connaître. 

« Edelmann, a dit Charles Nodier *, prendroit de droit 
une place dans les biographies, même quand la Révolution 
auroit oublié de l'inscrire sur ses listes sanglantes. Mal 
organisé sous plus d'un rapport, il avoit été bien organisé 
pour les arts. La génération actuelle a pu admirer encore 
au théâtre sa belle et pompeuse musique d'Ariane dans l'île 
de Naxos y et je l'ai entendu vanter à l'égal de Gossec pour 
certains chants d'église. C'étoit un petit homme d'une 
physionomie grêle et triste. Son chapeau rond rabattu, ses 
lunettes inamovibles, son habit d'une propreté sévère et 
simple, fermé de boutons de cuivre jusqu'au menton, son 
langage froidement posé et flegmatiquement sententieux, 
composoient un ensemble très médiocrement aimable, mais 
qui n'avoit rien d'absolument repoussant. Uni à Dietrich 2 
par une longue intimité, fondée probablement sur leur 
commune passion pour la musique, il devint un de ses 
premiers et de ses plus acharnés accusateurs. Je me 
souvenois de lui avoir entendu dire, avec un calme 



1 Souvenirs et portraits de la Révolution. 

2 Le maire de Strasbourg, chez qui et à l'instigation duquel Rouget de 
Lisle improvisa la Marseillaise. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 31 

affreux, dans sa déposition contre le fameux maire de 
Strasbourg, au tribunal criminel de Besançon : Je te 
pleurerois parce que tu es mon ami, mais tu dois mourir, 
parce que tu es un traître. » Je ne rapporte ces lignes qu'à 
cause du portrait qu'elles tracent d'Edelmann. Quant aux 
assertions historiques de Nodier, je dirai plus loin ce que 
j'en pense. 

Mais lorsque Méhul arriva à Paris et devint son élève, 
Edelmann, à peine âgé de trente ans, puisqu'il était né 
en 1749, s'occupait uniquement de son art. Claveciniste 
remarquable et remarqué, professeur recherché, composi- 
teur à l'imagination fertile et vigoureuse, il n'avait pas 
encore abordé la scène, mais s'était fait connaître par la 
publication de plusieurs recueils de sonates qui avaient 
été fort bien accueillis et lui avaient fait une réputation. 
Il avait aussi publié une réduction pour le clavecin de 
YOrphêe de Gluck, et une à'Iphigénie en Aulide, qu'il avait 
fait précéder d'une dédicace «à mademoiselle Gluck», 
la charmante nièce du grand homme, celle qu'on appelait 
à Paris « la jeune Muse » et dont la mort prématurée fut 
pour Gluck une épouvantable douleur. 

Virtuose habile et compositeur véritablement doué, 
Edelmann fit preuve, dans sa courte carrière artistique, 
d'une assez rare fécondité. Il publia une quarantaine de 
sonates pour piano seul, ou piano et violon, ou piano, 
violon et basse, deux ou trois concertos avec orchestre 
(dont un dédié à M me Saint-Huberty), des airs et diver- 
tissements. Il visait aussi le théâtre, et, après avoir fait 
exécuter au Concert spirituel un oratorio intitulé Esther 
et une scène lyrique qui avait pour titre la Bergère des 
Alpes, il donna à l'Opéra, en 1782, deux actes détachés 
qui furent représentés dans un spectacle composé de 
Fragments. Ces deux actes étaient le Feu, tiré de l'an- 
cien opéra les Éléments et dont il avait refait la musique 
sur les paroles du poète Roi , et Ariane dans Vile de 
Naxos, dont Moline lui avait fourni le livret. Ce dernier 
surtout, joué et chanté d'une façon magistrale par Lays 



32 MÉHUL 

et M 11ÎC Saint-Huberty, qui personnifiaient Thésée et Ariane, 
obtint un succès éclatant et resta longtemps au répertoire *. 
En 1802, le petit théâtre des Jeunes-Elèves joua un 
opéra-ballet en deux actes, Diane et V Amour y qui était 
une œuvre posthume d'Edelmann. Enfin, Edelmann publia 
sous ce titre, les Délices d'Euterjoe, un recueil périodique 
de musique dans lequel il avait pour collaborateur Louis 
Adam, le père d'Adolphe Adam. 

Mais la carrière artistique d'Edelmann fut interrompue 
par la Révolution, dont on a dit qu'il avait adopté avec 
fureur les principes les plus excessifs. Il avait une sœur, 
claveciniste comme lui, à qui l'on doit une sonate et 
quelques compositions insérées en 1783 et 1784 dans le 
Journal de clavecin, et un frère cadet, Louis Edelmann, 
de quinze ans moins âgé que lui, qui exerçait à Stras- 
bourg, leur ville natale, la profession de facteur d'instru- 
ments de musique. A l'époque de la Révolution, Edelmann 
quitta Paris pour aller rejoindre son frère à Strasbourg, 
où tous deux s'occupèrent activement de politique. Fré- 
déric devint membre du Directoire du département du 
Bas-Rhin, tandis que Louis était membre de la munici- 
palité, tous deux faisaient partie du club qui portait le 
nom de Société populaire, et tous deux furent désignés 
(octobre 1793) par les deux représentants Guyardin et 
Milhaud, envoyés en mission avant Saint-Just et Lebas, 
pour être membres du Comité de surveillance alors institué 
à Strasbourg. 

On a dit qu'Edelmann s'était signalé à cette époque 
par les instincts les plus sanguinaires, et qu'il s'était fait 

1 Pendant la Révolution, Y Ariane d'Edelmann fut représentée aussi au 
théâtre Montansier. La bibliothèque du Conservatoire possède un exem- 
plaire de la partition de cet ouvrage, exposé dans une de ses vitrines, 
avec Vex-donô suivant, écrit sur le verso de la garde, sans signature : — 
« Témoignage de reconnoissance et d'amitié offert à M. G-uillotin par l'au- 
teur ce 20 avril 1788. » Je relève ce fait, assez curieux venant d'un homme 
qui, quelques années plus tard, devait faire lui-même l'expérience du 
trop fameux instrument auquel on a donné à tort le nom du docteur 
Guillotin. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 33 

en quelque sorte Valter ego d'Euloge Schneider, l'infâme 
prêtre allemand défroqué qui s'était constitué l'accusateur 
public du département et qui, devenu la terreur du pays, 
faisait couler des flots de sang. Prudhomme, dans son 
Histoire des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la 
Révolution, en fait un être exécrable, et l'on a vu ce qu'en 
dit Nodier. Mais chacun sait que le livre de Prudhomme 
ne saurait être considéré comme parole d'évangile, et 
quant à Nodier, réactionnaire endurci, nul n'ignore à 
quel point il est sujet à caution et combien ses assertions 
historiques ont reçu de démentis justifiés par des preuves 
éclatantes. Pour ma part, après avoir à ce sujet recherché 
passionnément la vérité au milieu de documents souvent 
contradictoires, après avoir consulté l'Histoire parlemen- 
taire de la Révolution française de Bûchez et Roux, les 
jugements du tribunal révolutionnaire, les journaux de 
l'époque, et surtout le très rare et très curieux Recueil 
de pièces authentiques servant à V histoire de la Révolution 
à Strasbourg, publié en cette ville à la suite du 9 ther- 
midor, je serais tenté de croire qu'Edelmann fut plutôt 
victime que bourreau, et rien ne m' étonnerait moins 
que d'acquérir la certitude qu'il est resté un parfait hon- 
nête homme *. 

D'ailleurs, ce qui semblerait donner raison à l'opinion 
que j'exprime ici, c'est que lorsque les deux Edelmann, 
envoyés à Paris, furent condamnés à mort le 29 messidor 
an II (17 juillet 1794), sur le réquisitoire de Fouquier- 
Tinville, ils le furent non comme révolutionnaires, mais 
comme contre-révolutionnaires, comme traîtres à la patrie 



1 C'est surtout la lecture attentive du Recueil de pièces authentiques ser- 
vant à Vhistoire de la Révolution a Strasbourg, recueil local et impersonnel 
de documents de toutes sortes, qui me fait parler ainsi. On n'y trouve le 
nom d'Edelmann mêlé à aucun acte public non-seulement blâmable, mais 
d'une certaine importance, au bas d'aucun document, d'aucune proclama- 
tion ayant un caractère cruel, injuste ou révolutionnaire. Officiellement, 
son rôle paraît avoir été presque absolument nul, car, même dans les 
comptes-rendus de réunions, jamais son nom n'est mis en avant. 

3 



34 MÉHUL 

et comme ayant voulu la vendre à l'ennemi. Or ; c'était 
là ? on le sait, la coutume employée envers ceux qui se 
refusaient à aller aussi loin que les ultra-jacobins et à 
verser sans compter le sang de leurs concitoyens. Je crois 
donc qu'Edelmann n'a pas plus été traître que sangui- 
naire, et pour répondre aux accusations d'infâme déma- 
gogie qui ont été portées contre lui, il n'y aurait sans 
doute qu'à reproduire ce résumé du jugement qui le 
frappa en même temps que son frère et deux de leurs 
compagnons : 

Tribunal criminel révolutionnaire. 
Séance du 29 Messidor. 



J. Yung, âgé de 33 ans, cordonnier à Strasbourg; 
P. F. Monnet, âgé de 30 ans, né à Recologne, ex-prêtre, instituteur, 
employé dans les fourrages à Strasbourg ; 
F. Edelmann, âgé de 45 ans, musicien à Strasbourg; 
L. Edelmann, âgé de 31 ans, fabricant d'instruments. 

Convaincus de s'être déclarés les ennemis du peuple, en conspirant 
dans l'intérieur de la République, en entretenant des intelligences 
avec les ennemis de l'État, en incarcérant arbitrairement des citoyens, 
en arborant la cocarde blanche, en formant des conciliabules fana- 
tiques, en composant et conservant des écrits contre-révolutionnaires, 
en portant des secours aux émigrés, en s'opposant au recrutement, 
en participant aux projets du conspirateur Schneider, en excitant des 
alarmes, en portant les armes contre la République, etc., etc., ont été 
condamnés à la peine de mort *. 

Il me semble qu'après cette lecture il doit y avoir au 
moins doute au sujet de l'excessif jacobinisme qui a été 
sans preuves reproché à Edelmann. Je n'ai pas cru inu- 
tile de chercher à établir qu'il pouvait être justifiable des 



1 Gazette nationale ou le Moniteur universel, quintidi 5 thermidor Tan II de 
la République française une et indivisible (m. 23 juillet 1794, vieux st.). — 
Selon la coutume, Edelmann et ses compagnons furent exécutés le jour 
même de leur condamnation. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 35 

crimes qu'on lui imputait et dont personne, jusqu'ici, n'a 
songé à le défendre. 

Toutefois, lorsque Méhul se mit sous sa direction, Edel- 
mann était loin de songer sans doute qu'il serait appelé 
à jouer un rôle politique. Il se bornait à faire de bonne 
musique, à consolider la réputation que déjà il avait 
acquise, et à former de bons élèves. Ce titre d'élève 
d'Edelmann n'était pas, il faut le croire, à dédaigner 
aux yeux du public, puisque Méhul s'en para et le joignit 
à son nom lorsque pour la première fois il s'adressa à 
ce public. Les deux premiers morceaux qu'il publia (en 
1782) n'étaient point des compositions originales, mais 
de simples arrangements de deux airs de ballet d'un 
opéra de Gossec, Thésée, qui avait paru avec succès à 
l'Académie royale de musique le 1 er mars 1782; ils furent 
insérés dans les n os 1 et 7 du Journal de clavecin, et 
annoncés comme étant arrangés «par M. Méhul, élève de 
M. Edelmann». 

Méhul avait pourtant essayé ses forces d'une façon 
plus sérieuse, quelques semaines auparavant, en se pro- 
duisant au Concert spirituel avec une œuvre qui n'était 
pas sans importance. Dans son numéro du 17 mars 1782, le 
Journal de Paris publiait le programme du concert qui 
avait lieu le soir même et dans lequel, disait-il, «on 
exécutera une ode sacrée de Rousseau, musique de 
M. Méhul; M lle Buret et M. Chéron chanteront les prin- 
cipaux morceaux». Tous les chroniqueurs : les Mémoires 
secrets, le Journal de Paris, Y Mmanach musical, constatent 
ensuite, d'une façon unanime, le succès qui a accueilli 
cette première œuvre du jeune compositeur : « On reçut 
très favorablement, dit le Journal de Paris, l'Ode sacrée, 
de Rousseau, par M. Méhul, et le Beatus vir de M. l'abbé 
le Sueur. M. Méhul n'est âgé que de dix-huit ans, et 
donne déjà de grandes espérances. » Et Y Almanach musical 
disait de son côté : «L'Ode sacrée de Rousseau, sur laquelle 
M. Méhul a essayé ses forces, annonce dans ce compositeur 
des dispositions très précoces. On a été très étonné qu'à 



36 MÉHUL 

dix-huit ans ce compositeur ait déjà un sentiment aussi 
réfléchi de son art » i . Là se bornent d'ailleurs les ren- 
seignements très sommaires que nous offrent les contempo- 
rains sur ce premier début de Méhul, début qui, comme 
on a pu le voir, se produisait en même temps que celui de 
Lesueur. Le fait est à noter, et il n'est pas sans intérêt 
de constater que le futur auteur d' JEuphrosine et le futur 
auteur des Bardes, ces deux grands artistes qui furent 
l'honneur et la gloire de l'école française, se virent réunis 
par le hasard pour faire, le même jour, dans le même lieu 
et précisément au même âge, leurs modestes premiers pas 
devant ce public qui devait les acclamer plus tard et leur 
prodiguer ses sympathies. Je serais bien étonné si l'amitié 
qui les unit par la suite, et dont j'aurai à donner des 
preuves, ne datait pas justement de cette soirée heureuse 
pour tous deux, et où certainement ils eurent l'occasion de 
se voir, de se connaître et de s'apprécier déjà 2 . 

L'année suivante, Méhul fit paraître, chez l'éditeur 
Leduc, un premier livre de trois sonates pour le clavecin. 
Il n'y aurait pas à s'arrêter autrement sur ce petit recueil, 
dont la valeur est secondaire et qui ne présente pas une 
grande originalité, si sa lecture ne donnait lieu à une 
remarque intéressante. En effet, en examinant avec atten- 
tion l' allegro de la seconde sonate (en ut mineur), il est 
facile de se convaincre que ce morceau est conçu, soit au 

*Au sujet de cette composition, Fétis faisait ces justes réflexions: — 
« Méhul préluda à ses succès par une ode sacrée de J.-B. Eousseau qu'il 
mit en musique, et qu'il fit exécuter au Concert spirituel, en 1782. L'en- 
treprise était périlleuse; car s'il est utile à la musique que la poésie soit 
rythmée, il est désavantageux qu'elle soit trop harmonieuse et trop char- 
gée d'images. En pareil cas, le musicien, pour avoir trop à faire, reste 
presque toujours au-dessous de son sujet. Loin de tirer du secours des 
paroles, il est obligé de lutter avec elles. Il paraît cependant que Méhul 
fut plus heureux ou mieux inspiré que tous ceux qui, depuis, ont essayé 
leurs forces sur les odes de Rousseau; car les journaux de ce temps don- 
nèrent des éloges à son ouvrage >\ 

2 Je ne sache pas qu'aucun biographe ait jamais eu connaissance de ce 
premier essai de Lesueur, qu'on fait toujours et invariablement débuter en 
1783. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 37 

point de vue de la forme et du sentiment mélodiques, soit 
même en ce qui concerne l'harmonie, dans un style non 
seulement dramatique, mais essentiellement scénique. Dans 
ces rythmes tourmentés et vivaces, dans ces harmonies 
expressives et plaintives, dans l'allure passionnée du mor- 
ceau et dans son caractère général, on sent déjà percer ce 
sentiment dramatique plein d'émotion, d'ardeur et d'in- 
tensité qui sera l'une des forces et des originalités de 
Méhul, et qui lui -vaudra par la suite des succès si écla- 
tants et si mérités. 

Au reste, Méhul sentait bien de quel côté l'entraînait 
son génie, et déjà il songeait au théâtre; car c'est à cette 
époque qu'il écrivit les partitions des trois opéras qu'on a 
déjà vus signalés plus haut, ouvrages qu'il destinait d'ail- 
leurs uniquement, disent tous ses biographes, à se former 
la main, et qu'il n'était point dans l'intention de faire 
représenter. Ces trois opéras étaient Tsychê (sur un ancien 
poème de l'abbé de Voisenon), Anacrêon (sur un ancien 
poème de Gentil-Bernard), et Lausus et Lydie, sur un livret 
nouveau de Valadier. Je crois volontiers, en effet, que les 
deux premiers de ces ouvrages n'étaient autre chose qu'une 
étude intelligente à laquelle s'astreignait Méhul pour se 
préparer à des travaux plus effectifs; mais il me semble 
qu'il n'en devait pas être de même du troisième, celui-ci 
étant composé sur un poème inédit, poème que Méhul 
tenait de l'écrivain qui devait lui fournir bientôt celui de 
Cora, qu'il fit représenter à l'Opéra en 1791. Je serais 
fort étonné si Lausus et Lydie, écrit par un jeune poète 
et un jeune musicien, n'avait pas été conçu expressément 
en vue de la scène, bien qu'il n'y ait jamais paru, aban- 
donné sans doute ensuite par ses auteurs pour des raisons 
que nous ne pouvons connaître aujourd'hui 1 . 

1 Dans sa biographie de Méhul, Fétis, comme tous les autres historiens, 
attribue cette partition de Lausus et Lydie à Méhul seul. Puis, sans autre 
explication, il raconte ce qui suit dans la notice consacrée par lui à un 
musicien resté complètement obscur, Joseph Lenoble, artiste qui était né 
à Mannheim d'un père français: — «En 1784, Lenoble se rendit à Paris, 



38 MÉHUL 

Quoi qu'il en soit, et qu'il s'agisse de Lausus et Lydie 
ou de Cora et Alonzo, c'est avec l'écrivain dont on vient 
de voir le nom, Valadier — nom qui n'est pas depuis 
lors sorti de l'obscurité — que Méhul commença à tra- 
vailler sérieusement pour le théâtre. Il s'en faut malheu- 
reusement que les circonstances l'aient servi au gré de ses 
désirs et comme il le méritait, bien qu'elles aient paru 
d'abord lui être particulièrement favorables, et plusieurs 
années s'écoulèrent avant que Méhul, • en dépit de ses 
efforts et de ses impatiences, pût aborder la scène. Encore, 
pour y parvenir, dut-il finir par prendre une autre route 
que celle qu'il avait primitivement choisie. 



et dans la même année il fit exécuter au Concert spirituel son oratorio de 
Joad, qui fut applaudi. Ce fut à cette époque qu'il écrivit la musique d'un 
opéra en trois actes intitulé Lausus et Lydie, en collaboration avec Méhul, 
fort jeune alors et qui ne s'était pas encore fait connaître par les premiers 
ouvrages qui ont fondé sa réputation. Cet opéra ne fut pas représenté. Il 
en fut de même de l'opéra-ballet V Amour et Psyché, que Lenoble écrivit 
sur un poème de l'abbé de Voisenon (on remarquera que celui-ci est un 
de ceux que Méhul mit aussi en musique). Les partitions manuscrites de 
ces deux opéras sont à la Bibliothèque impériale de Paris. » Piqué par 
cette révélation inattendue, j'ai cherché à la Bibliothèque nationale les 
deux manuscrits en question pour voir la part qu'avait chacun des deux 
collaborateurs dans la partition de Ljausus et Lydie, et m'assurer si celle de 
V Amour et Psyché ne serait pas parfois, comme celle-là, l'œuvre commune 
des deux jeunes compositeurs. Mais j'ai acquis seulement la certitude que 
le renseignement de Fétis était inexact, et que ni l'une ni l'autre partition 
ne se trouvait à la Bibliothèque. 



CHAPITKE IV. 



Par un arrêt en date du 3 janvier 1784, le conseil 
d'Etat décidait l'ouverture d'un concours pour la composi- 
tion de poèmes dramatiques destinés à l'Académie royale 
de musique. On voit que de tout temps cette question des 
livrets d'opéras a été une grosse question, et qu'elle était 
une sorte de pierre d'achoppement pour la prospérité de 
notre grande scène musicale. Un annaliste faisait ainsi 
connaître les conditions de ce concours: — «Dans la vue 
d'encourager les écrivains d'un talent distingué à se livrer 
à la composition des poèmes lyriques, il est établi trois 
prix : 1° une médaille de 1500 livres pour la tragédie 
lyrique qui sera jugée la meilleure ; 2° une autre de 
500 livres pour la tragédie lyrique qui obtiendra le second 
rang; et 3°, une de 600 livres pour le meilleur opéra-ballet, 
pastorale, ou comédie lyrique. Les examinateurs nommés 
par le Roi sont MM. Thomas, Gaillard, Arnaud, Delille, 
Suard, Chamfort et Lemierre, tous membres de l'Académie 
Françoise. Les auteurs d'ouvrages qui, étant mis en 
musique, devront avoir la durée ordinaire du spectacle, et 
qui se proposeront de concourir, seront tenus d'envoyer 
leurs poëmes avant le premier décembre de chaque année 
à M. Suard, un des examinateurs, chargé de faire les 
fonctions de secrétaire du Comité. Ils se conformeront 
pour le reste aux usages et conditions des concours acadé- 
miques 1 ». 

1 Les Spectacles de Paris, 1785. 



40 MÉHUL 

Ce concours, qui resta ouvert chaque année jusqu'à la 
Révolution, fit pleuvoir, comme on pense, un véritable 
déluge de poèmes sur la tête des examinateurs. Ceux-ci 
n'en eurent pas moins de 58 à juger la première année, 
et voici comme on faisait connaître le résultat du travail 
auquel ils se livrèrent : — « MM. les gens de lettres 
invités au nom du Roi à faire l'examen des ouvrages 
envoyés au concours, ont jugé que de 58 poëmes, trois 
paroissoient mériter un prix, chacun ayant également le 
mérite propre au genre choisi par l'auteur. Ils ont prié le 
ministre de partager la somme totale destinée aux trois 
prix en trois médailles d'égale valeur, et avec l'agrément 
du ministre, ces médailles ont été adjugées sans distinction 
aux poëmes suivans : la Toison d'or, par M. Chabanon ; 
Œdipe à Colone, par M. Guillard ; et Cor a, par M. Vala- 
dier 1 » . 

Des trois poèmes qui sortaient victorieux de ce premier 
combat, l'un, Œdipe à Colone, qui inspira à Sacchini un 
incomparable chef-d'œuvre, parut à l'Opéra le 1 er février 
1787 ; un autre, la Toison d'or, ne vit jamais le jour 2 ; 
enfin, le troisième, Cora, dut attendre six ans son tour de 
représentation, qui ne vint que le 15 février 1791. 

Pourtant, Valadier semble avoir confié sans tarder son 
poème à Méhul, et l'on peut supposer que celui-ci ne se fit 
pas prier pour le mettre en musique. Mais on sait quelles 
difficultés ont toujours entouré de tout temps, à l'Opéra, 
l'apparition d'un ouvrage nouveau. Quatre ans après la 
décision des examinateurs relative à Cora y et alors que cet 
ouvrage aurait dû déjà être représenté, son avenir même 
était remis en question dans un document officiel, publié 
par l'administration de notre grande scène lyrique et 
intitulé Précis sur VOpéra et son administration , et réponse à 



1 Spectacles de Paris, 1786. 

2 II y eut bien une Toison oVor représentée à l'Ope'ra, le 5 septembre 
1786, avec musique de Vogel, mais ce n'était point celle de Chabanon. 
Vogel avait écrit sa partition sur un poème de Deriaux. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 41 

différentes objections 1 . Dans cette publication, où la situa- 
tion de l'Opéra était envisagée sous ses divers aspects, 
on se préoccupait de la difficulté du renouvellement du 
répertoire, et le rédacteur s'exprimait ainsi à ce sujet, en 
un style peut-être un peu trop négligé : — « Il y a quantité 
de mauvais poëmes que l'on présente, et qui, suivant le 
règlement, ne sont qu'enregistrés, mais non reçus. On a 
même le soin d'en prévenir MM. les auteurs, parce que 
(leur dit-on) il faut le concours de deux talens pour faire 
un bon opéra ; malgré cet avertissement, plusieurs mauvais 
poëtes ont engagé plusieurs jeunes musiciens à travailler 
sur leurs poëmes, en leur affirmant que leurs ouvrages 
avoient été reçus et applaudis par le Comité ; ce qui a 
produit une quantité d'opéras considérable, faits par des 
jeunes gens qui, sollicités par ces poëtes, ont commencé 
leur carrière par où ils auroient dû la terminer ; car les 
plus habiles musiciens ont fait de petits ouvrages avant 
que d'entreprendre de faire un opéra, qui est le plus grand 
ouvrage en musique. Ces jeunes gens ignoroient qu'avant 
d'entreprendre un ouvrage aussi considérable, il faut avoir 
fréquenté ce spectacle et en avoir étudié suffisamment les 
effets, ce qui ne s'acquiert que par une fréquentation 
suivie. » Après avoir fait entendre ces doléances, l'auteur 
anonyme ajoute que le résultat de ses observations « est 
que l'on choisira, dans les 24 ou 25 opéras faits, ceux des 
poëtes et des musiciens avoués du public, pour être entendus 
en répétitions d'essais, et pour en former un nouveau 
répertoire». Et il cite, parmi ceux qui pourront être ainsi 
entendus, Nephté, d'Hoffman et Lemoyne, Clytemnestre , 
de Pitra et Piccinni, quelques autres encore, et enfin 
« Cora et Alonso, poëme de M. Valadier, qui a remporté un 
prix au concours de l'Académie, musique de M. Méhu (sic) ». 
Ainsi, après quatre ans d'attente, après avoir été reçu à 
la suite d'un concours, au moins en ce qui concernait le 



1 Brochure in-4° de 92 pp., sans lieu ni date, ni nom d'imprimeur ou 
d'e'diteur, mais publie'e en 1789. 



42 MÉHUL 

poème, ce malheureux opéra de Cor a se voyait condamné 
à subir une nouvelle épreuve, et sans que rien même 
indiquât l'époque où l'essai vaguement projeté pourrait 
avoir lieu, encore moins, par conséquent, celle de sa mise 
à la scène au cas où il triompherait de tous les obstacles. 
Il y avait de quoi décourager un jeune artiste, impatient 
d'entrer dans la carrière, et d'autant plus pressé de se 
produire qu'il avait cru toucher le but où tendaient ses 
désirs *. 

De 1782, époque où il publiait ses premières sonates et 
faisait entendre sa première composition vocale au Concert 
spirituel, jusqu'en 1788, Méhul garda vis-à-vis du public 
un silence absolu. Cette période d'inaction apparente dut 
pourtant, à coup sûr, être bien employée par lui. Il se 
préparait aux luttes à venir, méditait sur son art, et 
emplissait ses cartons d'œuvres qu'il ne jugeait pas dignes 
de la publicité et qu'il n'écrivait que dans le but de 
s'aguerrir, d'assouplir sa main et son imagination. Il faut 
en excepter Cora, dont malheureusement il ne tirait ni le 
profit ni l'honneur qu'il en avait pu espérer. Mais, à partir 
de 1788, il semble se décider à rompre ce silence, qui 
devait lui être pénible, et à se produire de façon ou 
d'autre en attendant qu'il puisse enfin aborder le théâtre. 
Il publie d'abord un nouveau recueil de trois sonates pour 
le clavecin, avec accompagnement de violon ad libitum, 
qu'il dédie à M me des Entelles 2 ; puis il fait entendre, 
le 12 juin, à la société des Enfants d'Apollon, une scène 
lyrique intitulée Philoctète à Lemnos, qui était chantée par 
(luichard, Chenard et Lebrun 3 ; enfin, le 1 er novembre 
1789, nous le trouvons de nouveau au Concert spirituel, 



1 En ce qui concerne Nephté, de Lemoyne, les choses marchèrent rapi- 
dement, car cet ouvrage était représenté, d'ailleurs avec succès, le 15 dé- 
cembre 1789. 

2 Je place la publication de ce livre de sonates en 1788 parce qu'elle est 
annoncée dans le Calendrier musical de 1789. 

3 Voy. la Société académique des Enfants d'Apollon, par Maurice Decour- 
celle, p. 36. 



SA VIE, SON GÉNIE 3 SON CARACTÈRE 43 

où M lle Rousselois chante une « scène française » de sa 
composition 1 . 

Mais tout cela ne pouvait le satisfaire, et il était évident 
que Méhul n'aurait de repos que lorsque enfin son génie 
pourrait se déployer sur les planches d'un théâtre. Ne 
pouvant parvenir à forcer les portes de l'Opéra, il tourna 
ses vues du côté de la Comédie-Italienne, et là, fort 
heureusement, il rencontra moins d'obstacles à ses projets. 

A ce moment un écrivain jeune, ardent, étonnamment 
instruit, plein d'indépendance et de fierté, qui allait 
devenir bientôt l'un des soutiens les plus honorables et les 
plus fermes de la critique française, songeait, de son côté, 
à faire brèche au théâtre, et particulièrement à la scène 
lyrique, vers laquelle le portaient ses appétits et ses goûts. 
Déjà celui-là s'était présenté par deux fois au public de 
l'Opéra, où, en compagnie d'un musicien distingué, quoique 
oublié aujourd'hui, Lemoyne, il avait remporté deux 
victoires avec deux ouvrages importants : Phèdre et Nephtê. 
Homme de cœur et galant homme, esprit à la fois net, 
aventureux et hardi, cet écrivain se trouva un jour en 
présence de Méhul, à peine plus jeune que lui de deux ou 
trois ans • il fut séduit par sa bonne grâce, par ses qualités 
morales, qu'il pouvait apprécier plus que tout autre, en 
même temps que par son intelligence et ses hautes facultés 
artistiques, et il s'attacha à lui en raison des affinités qui 
semblaient devoir fatalement les réunir. «L'union d'Hoff- 
man et de Lemoyne, a dit à ce sujet un écrivain 2 , n'était 



1 Voy. le programme des spectacles du Journal de Pans, qui malheureuse- 
ment ne rend pas compte de la séance. Le Mercure, dans son article sur 
ce concert, n'a qu'un mot au sujet de la composition de Méhul, mais ce 
mot est bien flatteur; parlant des chanteurs qui ont pris part à l'exécu- 
tion de la Passion, oratorio de Paisiello, il dit: — «On connoît depuis long- 
temps les talens de M. Chardini, de M. Lays, de Mlle Rousselois. Ces deux 
derniers venoient d'être extrêmement et très justement applaudis à ce 
même concert, l'un dans un charmant morceau de M. Berton, l'autre dans 
une très belle scène de M. Méhul». 

2 Arnault : Souvenirs d'un sexagénaire. 



44 MÉHUL 

pas indissoluble. Le divorce eut lieu dès qu'Hoffman eut 
rencontré Méhul. Il quitta le talent pour le génie. » 

C'est d'Hoffman en effet qu'il s'agit, d'Hoffman, qui 
n'avait pas encore écrit cette comédie ingénieuse, le 
Roman d'une heure, ni cette bouffonnerie épique, les Rendez- 
vous bourgeois, mais qui songeait à se faire un nom au 
théâtre; d'Hoffman, qui ne s'était pas essayé encore dans 
le genre de l'opéra-comique, mais qui devait être bientôt 
le collaborateur de Grétry, de Dalayrac, de Cherubini, de 
Kreutzer, de Solié, de Nicolo ; d'Hoffman enfin, qui dut 
en ce genre ses plus grands succès à Méhul, et avec lequel 
celui-ci écrivit quelques-uns de ses meilleurs ouvrages : 
Euphrosine, Stratonice, Adrien, Ariodant, etc. Au point de 
vue social, Hoffman était un type ; au point de vue moral, 
c'était un caractère. Arnault, qui fut aussi, un peu plus 
tard, l'un des collaborateurs de Méhul, et qui l'avait bien 
connu, nous a laissé de lui ce portrait : 

J'ai connu peu d'hommes aussi spirituels; plus spirituels, aucun. 
Egalement remarquable par l'originalité de ses idées et par l'originalité 
de l'expression dont il revêtait les idées d'autrui, en disant même ce 
qu'il empruntait il ne disait rien que de neuf. Rien d'aussi piquant que 
sa conversation, si ce n'est les articles qu'il dispersa longtemps dans 
différents journaux, et que, dans les dernières années de sa vie, il ne 
plaça plus que dans le Journal des Débats. Je ne crois pas que, depuis 
Voltaire, on ait écrit rien de supérieur en critique ou en satire ; car ses 
articles sur la littérature et sur la philosophie participent de ces deux 
caractères. Il unissait à l'esprit le plus délié la raison la plus solide, et 
à tout cela l'instruction la plus étendue. Personne n'apportait dans la 
discussion une dialectique plus subtile et plus serrée; personne non 
plus ne prêtait à des arguments plus puissants des formes plus mor- 
dantes, plus incisives. L'ironie était son arme familière. Les gens qu'il 
en a frappés, si invulnérables qu'ils se croient, en gardent tous des 
cicatrices plus ou moins profondes. 

Je n'ai pas connu de caractère plus indépendant. Toute tyrannie lui 
était insupportable, toute sujétion même. C'est pour cela que, sous 
tous les régimes, il fut de l'opposition, passant pour royaliste sous la 
république, et pour républicain sous la monarchie, parce qu'il était 
ennemi de tous les excès. Il admira longtemps Napoléon sans l'aimer, 
et quelque temps il aima Louis XVIII sans l'admirer, mais prêt à le 
faire si ce prince justifiait les espérances qu'il avait fondées sur lui. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 45 



Désabusé dès la première restauration, avant la seconde il était dans 
l'opposition. «Avant de régner, me disait-il, Louis XVIII était sage et 
Napoléon aussi; dès qu'ils ont porté la couronne, tout a changé. Il 
semblerait qu'il suffise qu'elle touche une tête pour qu'elle soit frappée 
de démence. » 

La franchise était une de ses qualités dominantes , comme on peut 
en juger par ce propos. En aucun temps, aucune considération n'a pu 
l'astreindre à dissimuler ou à déguiser ses opinions; aucune, pas même 
la crainte de la mort. En 1793, pendant que la terreur enchaînait toutes 
les langues, la sienne, se donnant plus de liberté que jamais, criblait 
sans relâche de sarcasmes les puissants du jour ; et ce n'était pas dans 
une société intime et sous la protection de portes bien fermées, mais 
au foyer de la Comédie, mais devant l'auditoire que lui donnait le 
hasard, qu'il leur livrait cette guerre qui faisait trembler pour lui tout 
le monde, excepté lui. Son imprudence le sauva. « Tu n'es pas un 
conspirateur, toi, lui disait un jour je ne sais quel jacobin qu'il persi- 
flait ; les gens qui se cachent sont les seuls que nous redoutions, c'est 
eux que nous cherchons. Quant à toi, nous sommes sûrs de te trouver 
quand nous voudrons te prendre, et de te trouver déclamant contre 
nous à la Comédie. » Ils songeaient à le vouloir, et Hoffman, qui en 
avait été averti , ne venait plus depuis quelques jours à la Comédie 
quand leur mort prévint la sienne 1 . 

Hoffman avait quelque difficulté à s'énoncer, il bégayait. Cela tenait, 
je crois, à ce que l'activité de sa langue ne répondait pas à la rapidité 
avec laquelle se succédaient ses pensées. Il s'ensuivait que, dans cet 
encombrement d'idées, les mots se heurtaient et se gênaient entre eux 
à leur sortie : de là une impatience qui lui faisait souvent terminer en 
épigramme la phrase qu'il avait commencée dans l'intention la plus 
innocente. 

Il allait peu dans le monde, où pourtant on ne fut jamais plus aimable 
que lui. A l'heure du spectacle, on le trouvait ordinairement au foyer 
de l'Opéra-Comique, amassant autour de lui, sans trop y songer, un 
cercle d'auditeurs qu'il captivait par une conversation pleine de lumières 
et de saillies, et d'où il ne sortait guère que pour aller retrouver ses 
livres, sa bonne et son chat, entre lesquels il passait la plus grande 
partie de sa journée 2 . 



1 « La Comédie», c'est-à-dire le théâtre de la Comédie-Italienne, qu'on 
appelait ainsi par abréviation et par habitude, bien qu'il eût déjà pris le 
nom d'Opéra-Comique. 

2 Arnault: Souvenirs oVun sexagénaire. 

Hoffman épousa plus tard la fille de Boullet, machiniste en chef de 
l'Opéra-Comique, puis de l'Opéra, homme distingué en son genre à qui 
l'on doit un intéressant Essai sur la construction des théâtres, et qui mourut 



46 MÉHUL 

Tel est l'homme avec lequel Méhul fit ses débuts de 
compositeur dramatique et qui lui fournit son premier 
livret d'opéra-comique, Euphrosine, livret d'une teinte 
sombre et presque tragique. On peut supposer, avec quel- 
que apparence de raison, que le tempérament du musicien, 
que les idées, les impressions échangées entre lui et son 
collaborateur ne furent pas sans influence sur le travail de 
celui-ci, sur la nature du sujet traité par lui et sur la cou- 
leur donnée à ce sujet. Fortement pénétré des doctrines de 
Gluck, peut-être aussi subissant la pression des événements 
si dramatiques qui se déroulaient chaque jour sous ses 
yeux, à cette époque si tourmentée de notre histoire, et 
qui exerçaient leur action sur son imagination mobile et 
puissante, Méhul entrevoyait comme une sorte de trans- 
formation, d'amplification du genre de l'opéra-comique tel 
que ses devanciers l'avaient conçu et qu'on le connaissait 
jusqu'alors. Il songeait à introduire et à naturaliser sur 
notre seconde scène lyrique quelques-uns des éléments de 
puissance et d'action que l'auteur à'Alceste avait si glo- 
rieusement mis en œuvre à l'Opéra, et il voulait, en 
s 'attachant à la peinture musicale des grandes passions 
humaines, des plus violents mouvements de l'âme et des 
sens, trouver la possibilité d'exciter chez le spectateur 
cette émotion vigoureuse qui en est la conséquence natu- 
relle et qui le frappe de terreur lorsqu'elle ne lui arrache 
pas des larmes. 

Ce n'est pas que l'élément pathétique fût inconnu jus- 
que-là de nos compositeurs, même dans le domaine un 
peu restreint de la comédie musicale : Grrétry dans Richard, 
Philidor dans Tom Jones, Monsigny dans le Déserteur, 
avaient donné la preuve du contraire, aidés qu'ils étaient 
par leurs collaborateurs, particulièrement Sedaine, véri- 
table homme de génie en son genre. Mais ce n'était là, si 



d'une façon dramatique, en tombant du cintre, où il s'occupait de l'équipe 
d'un décor destiné à un ouvrage en répétitions, sur la scène de l'Opéra, 
où il se brisa les membres. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 47 

l'on peut dire, que des faits accidentels, presque fortuits. 
Chez Méhul, au contraire, il s'agissait d'un sentiment rai- 
sonné, d'une sorte de théorie mûrement réfléchie, d'une con- 
ception véritablement nouvelle chez nous au point de vue 
de l'application de la musique à la scène et qui pouvait se 
définir ainsi : la peinture de la passion dans le drame 
humain, en l'opposant à ce que l'on voyait sur la scène 
grandiose de l'Opéra : la peinture de la passion dans le 
drame héroïque ou fabuleux. Euphrosine, Stratonice, Ario- 
dant, la Caverne, Mélidore et Phrosine, Joseph, devaient 
être les fruits de cette poétique nouvelle, qui certainement 
fut pour le public une source de jouissances encore incon- 
nues et d'émotions sans cesse renouvelées. Dans cette 
voie généreuse et féconde, largement ouverte par lui, 
Méhul trouva bientôt de puissants auxiliaires, qui se ral- 
lièrent au drapeau qu'il déployait avec tant d'audace. 
Cherubini d'abord, puis Berton, Lesueur, Boieldieu même, 
s'élancèrent promptement à sa suite. Je ne parle pas de 
Grétry et de Dalayrac, qui, entraînés par l'exemple et 
voyant avec quelle faveur la foule accueillait les œuvres 
puissantes et mâles qui lui étaient offertes par tous ces 
jeunes artistes, derniers venus dans la carrière, voulurent 
à leur tour emboîter le pas derrière eux; leur génie ne 
les portait pas de ce côté, et l'on peut dire aussi que leur 
instruction était trop insuffisante pour leur permettre une 
telle évolution. Mais en présence de la réforme provoquée 
il y a tantôt un siècle par Méhul et menée à bien par lui 
et ses compagnons, on peut s'étonner du dédain que cer- 
tains musiciens d'aujourd'hui font métier de professer 
pour cette forme si étonnamment souple et si merveil- 
leusement élastique de l'opéra-comique, qui permettait à 
tous les genres de se produire tour à tour sur la même 
scène. Il est vrai qu'à cette époque, à cette époque qu'on 
pourrait appeler l'âge héroïque de notre musique drama- 
tique, les grands hommes qui illustraient l'art français ne 
se croyaient pas tenus d'enfermer maladroitement et sys- 
tématiquement leur génie dans une seule formule, dans un 



48 MÉHUL 

moule unique, et qu'ils le pliaient volontairement et suc- 
cessivement à tous les genres, ce qui donne la preuve de 
leur immense supériorité. C'est ainsi que Méhul, après 
avoir écrit Euphrosine, Stratonice, Joseph, ne croyait pas se 
déshonorer en donnant le Trésor supposé, une Folie et 
Vlrato\ que Cherubini se délassait de LodoïsJca et des 
Deux Journées en composant le Crescendo, que Berton, 
après avoir offert au public Montano et Stéphanie, le Délire, 
les Rigueurs du cloître, faisait applaudir Aline, reine de 
Golconde et Ninon chez M me de Sévigné... Ceux-là étaient 
des éclectiques, et trouvaient qu'en matière d'art toutes les 
formes sont heureuses lorsqu'elles atteignent la perfection. 

Nous voici loin d'Hoffman et de son livret à y Euphrosine 
ou le Tyran corrigé. Ce livret, qui avait le tort d'être en 
cinq actes et en vers alexandrins, forme trop lourde pour 
la scène lyrique, renfermait encore d'autres défauts, 
opposés à ses très réelles qualités ; particulièrement il était 
d'une lenteur et d'une longueur prodigieuses. Tel qu'il 
était cependant, il fournit à Méhul l'occasion d'écrire, 
pour son premier ouvrage représenté, une partition d'une 
telle valeur qu'elle le posa du premier coup en maître, 
fut pour lui le sujet d'un véritable triomphe , et — 
ce n'est pas une exagération de le dire — en vingt- 
quatre heures lui donna la célébrité. Obscur la veille, 
son nom était le lendemain sur toutes les lèvres. Et le 
succès éclatant à 1 Euphrosine était si bien son œuvre per- 
sonnelle, ce succès s'adressait si exclusivement à la mu- 
sique, que tandis que celle-ci révolutionnait le public et 
soulevait l'enthousiasme, le livret était l'objet de critiques 
très vives et généralement justifiées, qui obligèrent le 
poète à remanier profondément son ouvrage et à y opérer 
des réductions considérables. 

Hoffman avait tiré le sujet de sa pièce d'un conte inti- 
tulé Goradin, publié quelques années auparavant dans la 
Bibliothèque des romans-, ce sujet n'était pas sans quelque 
analogie avec celui des Trois Sultanes, mais il n'avait pas 
su ou voulu y introduire la note délicate et tendre qui 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 49 

distingue la jolie comédie de Favart. Ce Coradin, tyran 
féodal, barbare avec ses vassaux, dur, orgueilleux, cruel 
envers tous, faisant profession de mépriser l'amour, finit 
cependant par être dompté par lui. Trois jeunes filles, 
trois sœurs, lui sont envoyées par leur père, le comte de 
Sabran, qui, partant pour une croisade, les confie à sa 
garde et à ses soins. L'une d'elles, Euphrosine, entreprend 
la tâche difficile d'apprivoiser le monstre; elle y parvient, 
non sans peine et sans péril, car un instant sa vie est en 
danger, et se fait épouser par lui, en dépit d'une rivale 
qui doit lui rendre les armes. Un type de médecin plaisant 
et bon enfant apporte un peu de gaîté et de variété dans 
ce drame poussé au noir *. 

C'est le 4 septembre 1790 qu' Euphrosine fit sur la 
scène de la Comédie-Italienne sa triomphante apparition. 

F 

« Etranger aux intérêts de la Eévolution, dit Arnault, cet 
opéra obtint néanmoins l'attention d'un peuple qui la 
refusait à tout ce qui alors ne s'y rattachait pas. Grâce 
aussi à l'habileté du poète qui lui avait fourni l'occasion 
de se montrer tout à la fois comique et pathétique, héroïque 
et bouffon, Méhul prit place entre le Corneille et le Molière 
de la musique, entre Gluck et Grétry. » 

Mais la pièce, je l'ai dit, était trop longue, et une seconde 
intrigue, greffée sur la première et l'obscurcissant à l'aide 
de développements inutiles, lui faisait le plus grand tort. 
En dépit de l'effet saisissant qu'avait produit la musique, 
en dépit d'une interprétation excellente, à laquelle pre- 
naient part Philippe, Solié, Trial, M mes Saint-Aubin, Des- 
forges, Gontier et les deux jeunes demoiselles Renaud, 



1 Chose assez singulière, Hoffman n'a pas fait chanter une seule fois 
l'héroïne mise en scène par lui. Dans tout le cours de l'ouvrage, Euphro- 
sine ne fait entendre ni un air, ni une romance, elle ne prend pas même 
part à un duo, et se borne à faire sa partie dans les morceaux d'ensemble. 
On dirait une gageure. — Je ferai remarquer que le sujet, à' Euphrosine 
nous a été emprunté un peu plus tard — comme tant d'autres! — par la 
scène italienne, et que c'est sur ce sujet que le poète Ferretti a écrit pour 
Rossini le livret de Matilde di Sabran. 

4 



50 MÉHUL 

il fallut la raccourcir; à la quatrième représentation elle 
fut réduite en quatre actes, et lors de la reprise qui en 
fut faite quelques années après, le 22 août 1795, elle n'en 
comptait plus que trois. C'est sous cette dernière forme 
qu'elle s'est maintenue au répertoire de l'Opéra-Comique 
pendant plus de quarante ans. 

Il n'est pas besoin de dire que la partition à 'Euphrosine 
est écrite en un style qui n'aurait plus cours aujourd'hui 
pour une œuvre nouvelle, et que parfois la langue en a 
considérablement vieilli. Mais comme le beau reste tou- 
jours beau en dépit des fluctuations de la mode et du goût, 
comme le sentiment pathétique et l'émotion qu'il provoque 
sont de tous les temps, comme, du reste, cette superbe 
et mâle partition, première œuvre rendue publique d'un 
jeune artiste de vingt-sept ans, est écrite avec une sûreté 
de main prodigieuse et qu'elle semble avoir la solidité 
de ces monuments antiques qui défient le temps et les 
siècles, elle reste digne de la plus complète admiration 
et ne saurait inspirer trop d'estime pour le génie d'un 
musicien qui entrait dans la carrière par un chef-d'œuvre 
et dont le coup d'essai était un coup de tonnerre. Je ne 
m'attarderai pas cependant à l'analyser dans son entier, 
à faire ressortir la verve de l'ouverture, le joli caractère 
bouffe du premier air d'Alibour, les heureuses qualités 
qui distinguent le quatuor du premier acte et divers autres 
morceaux, voulant réserver toute mon attention pour deux 
pages magistrales, le finale du premier acte, et le fameux 
duo dit «de la jalousie», au second, qui devint immé- 
diatement célèbre et plaça Méhul, dès son début, au pre- 
mier rang de nos compositeurs dramatiques. 

Ce duo fit fureur, en effet, et partout il était signalé 
comme un chef-d'œuvre. « On a distingué au second acte, 
disait le Journal de Paris dans son compte-rendu, un 
superbe duo, où la jalousie est fortement exprimée. Il faut 
que ce morceau soit réellement supérieur; il était annoncé 
comme tel, et n } en a pas moins produit d'effet. » Et V Almanach 
général des spectacles, de son côté : « Il y a longtemps qu'on 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 51 

n'a entendu sur ce théâtre une musique d'un aussi beau 
caractère; elle est parfois sublime; il y a entre autres un duo, 
au second acte, qui est admirable dans l'ensemble et 
dans tous ses détails. » Enfin, Grétry, peu prodigue de 
louanges envers ses confrères, comme chacun sait, parlait 
de ce morceau dans les termes extraordinairement enthou- 
siastes que voici: — « Le duo d'Euphrosine ferait-il un effet 
aussi impérieux, s'il n'était précédé de musique mélo- 
dieuse et d'effets d'harmonie qui ne sont qu'en demi- 
teintes, en comparaison des couleurs fortes de ce morceau? 
L'orchestre immense de l'Opéra avait déjà étonné les 
spectateurs par ses déploiements magnifiques; mais on 
était loin de s'attendre à des effets terribles sortant de 
l'orchestre de l' Opéra-Comique. Méhul l'a tout à coup 
triplé par son harmonie vigoureuse, et surtout propre à 
la situation. Il a dû voir qu'il est inutile d'exiger des 
musiciens de l'orchestre des efforts extraordinaires; soyons 
forts de vérité, l'orchestre fournira toujours au gré de 
nos désirs. Je ne balance point à le dire : le duo (¥Eu- 
phrosine est peut-être le plus beau morceau d'effet qui 
existe. Je n'excepte pas même les beaux morceaux de 
Gluck. Ce duo est dramatique : c'est ainsi que Coradin, 
furieux, doit chanter; c'est ainsi qu'une femme dédaignée 
et d'un grand caractère doit s'exprimer; la mélodie en 
premier ressort n'était point ici de saison. Ce duo vous 
agite pendant toute sa durée; l'explosion qui est à la fin 
semble ouvrir le crâne des spectateurs avec la voûte du théâtre. 
Dans ce chef-d'œuvre, Méhul est Gluck à trente ans; 
je ne dis pas Gluck lorsqu'il avait cet âge, mais Gluck 
expérimenté, et lorsqu'il avait soixante ans, avec la 
fraîcheur du bel âge... » Tout ce que dit ici Grétry est 
d'une justesse absolue. Mais il faut ajouter que si, effec- 
tivement, le sentiment dramatique de cette page admi- 
rable est d'une puissance surprenante, Méhul, dès ses 
premiers pas, montrait une habileté bien rare dans la 
pratique de son art et une science étonnante de l'emploi 
du procédé matériel en vue de l'effet à produire. Dans 



52 MÉHUL 

l'accompagnement de ce duo se trouve un trait de violons 
en doubles croches, pressé, rapide, haletant, qui, après 
s'être produit une première fois, se présente de nouveau 
vers la fin du morceau. Mais, après un dessin instru- 
mental aussi vif, aussi serré, aussi précipité, comment 
trouver, pour la péroraison, une forme d'accompagnement 
plus puissante encore, plus entraînante, et d'une plus 
grande force d'expression? Le compositeur l'a trouvée, 
non plus cette fois dans l'emploi d'une seule formule 
rythmique, mais, au contraire, dans la diversité simultanée 
des rythmes et dans leur opposition entre eux. Alors, 
sur les dernières phrases du chant, il fait frapper chaque 
temps de la mesure par les altos et les violoncelles, 
tandis que les seconds violons accusent chaque demi-temps 
à l'aide de syncopes vigoureuses, et que les premiers 
violons et les contre-basses font entendre, en haut et en 
bas, un énergique trémolo mesuré; et pendant ce temps, 
la masse des instruments à vent, avec les cuivres bien 
ouverts, soutient de longues tenues qui semblent fondre 
et harmoniser dans leur imposante sonorité tous ces rythmes 
violents et contraires. On ne peut se figurer l'effet saisis- 
sant de cet échafaudage orchestral. 

Quant au finale du premier acte, morceau charmant et 
d'une excellente facture, construit et conduit avec une 
véritable maestria, il donne lieu à une remarque intéres- 
sante. On sait tout le parti que Kichard Wagner a tiré, 
dans ses dernières œuvres, de l'emploi persistant de cer- 
tains motifs caractéristiques consacrés par lui à tel ou tel 
personnage, et qui se reproduisent obstinément à chaque 
apparition de ce personnage, avec d'incessantes modifi- 
cations harmoniques et rythmiques. Ce procédé, déjà 
employé, mais en quelque sorte incidemment, par 
Weber et Meyerbeer (et avant eux par notre Herold, 
dans son joli opéra de la Clochette, il y a plus de 
soixante ans), a été porté à sa plus grande puissance 
par le maître saxon et érigé par lui en une sorte de 
principe esthétique. Or, il n'est pas sans intérêt de savoir 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTERE 



53 



que Méhul, dans le premier finale à' ' Euphrosine, s'est 
servi de ce moyen particulier d'expression scénique, 
d'une façon accidentelle assurément, embryonnaire si l'on 
peut dire, mais avec une volonté caractéristique. La 
situation traitée dans ce morceau est celle-ci : Euphro- 
sine déclare à ses sœurs et au médecin Alibour qu'elle 
veut faire la conquête de Coradin, en dépit des efforts de 
certaine comtesse qui poursuit ce dernier de ses obsessions, 
et l'amener à l'épouser; la comtesse, qui a connaissance 
de son projet, paraît sur ces entrefaites, et les deux rivales, 
après s'être raillées d'abord mutuellement, exhalent bientôt 
la haine qu'elles ressentent l'une pour l'autre*, c'est alors 
que Coradin, attiré par le bruit, arrive à son tour, s'in- 
forme, et entre en fureur en apprenant les visées ambi- 
tieuses d'Euphrosine, qui, sans se déconcerter ni s'émou- 
voir, continue d'affirmer à ses sœurs qu'elle compte sur la 
réussite de son entreprise. Le morceau, qui est en si 
bémol et de développements considérables, commence par 
une ritournelle très vive, que rattache à la phrase vocale 
initiale ce petit trait de hautbois, absolument à découvert : 




Euphrosine établit alors la mélodie sur ce vers : 
Mes chères sœurs, laissez-moi faire, 



et lorsque, après les premiers développements, elle reprend 
ce vers avec le premier motif, ce n'est que lorsque le 
hautbois a fait entendre, sous forme de rentrée, les deux 
dernières mesures du petit trait qui leur a servi d'intro- 
duction la première fois : 



54 



MEHUL 



Après divers changements de rythme et de tonalité, après 
tout Tépisode de la dispute des deux femmes, le ton de si 
bémol reparaît, et Euphrosine reprend de nouveau le 
motif d'entrée, mais non sans que le hautbois l'ait préparée 
ainsi : 



\y — 0-0-0-0-0-0-0-0 



0* 




Enfin Coradin paraît, un dernier épisode se déroule, et 
la péroraison se prépare sur la reprise de la phrase d'Eu- 
phrosine, qui cette fois dit à ses sœurs : 

Je vous l'ai dit, je vous le dis encore, 
Coradin sera mon époux. 



mais elle n'attaque ainsi la strette que lorsque le hautbois 
lui a donné en quelque sorte la réplique en exécutant la 
dernière mesure de son petit trait caractéristique : 




•^*-a^ 



pj — j— ^r~~[-~~~j — ^~j — 



On voit donc ici, d'une façon bien évidente, le germe 
du procédé employé avec tant d'insistance par Richard 
Wagner dans ses œuvres préférées, et il est assez curieux 
de savoir et de découvrir que ce procédé a été mis en 
usage par Méhul il y a tantôt un siècle l . 



1 Méhul n'était même pas le premier à user de ce procédé, dont on peut 
dire que l'auteur de Lohengrin a poussé l'emploi jusqu'à la manie. Avant lui, 
Grétry, dans divers ouvrages, avait fait ressortir ainsi certains dessins carac- 
téristiques ; on en trouve des exemples dans la Fausse Magie, et aussi 
dans Bichard Cœur-de-Lion, où le motif d'«une fièvre brûlante » est en- 
tendu plusieurs fois avant et après la romance. Plus tard, Mozart dans 
Bon Juan, Herold dans la Clochette, Weber dans Euryanthe, ont fait de 
même. On voit que le leitmotiv, qui fait pousser aux wagnériens des cris de 
pâmoison, n'a pas attendu la venue de leur idole pour faire son entrée 
dans le monde musical. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 55 

Pour les raisons que j'ai données plus haut, l'apparition 
à'Euphrosine marque une date dans l'histoire de notre 
opéra -comique. A partir de ce moment, le temps des 
« pièces à ariettes » est passé, et le rôle de la musique 
acquiert une importance considérable dans les ouvrages 
qui sont représentés sur notre seconde scène lyrique. 
Sans mettre précisément la statue dans l'orchestre, pour 
employer l'expression de Grétry, nos compositeurs donnent 
à celui-ci plus de corps, plus de couleur qu'on ne lui en 
avait accordé jusque-là, ils le mêlent plus étroitement à 
l'action musicale, en même temps qu'ils augmentent la part 
faite à la déclamation, tout en s 'efforçant de peindre avec 
force et avec vérité jusqu'aux élans les plus fougueux de 
la passion la plus intense. En un mot ils introduisent le 
drame dans la comédie, apportent par ce fait une plus 
grande variété dans l'expression des sentiments mis en 
scène, étendent d'une façon considérable le domaine d'un 
genre un peu trop circonscrit et, en doublant la somme des 
émotions, excitent chez le spectateur des impressions que 
celui-ci n'avait pas encore ressenties et qu'il était tout 
surpris de rencontrer là où elles lui étaient inconnues. 
C'est à Méhul — il faut le constater et on ne doit pas 
l'oublier — qu'est due cette réforme importante; et le fait 
est d'autant plus à remarquer qu'il donna du premier coup 
le signal de cette réforme, sans tergiversations, sans 
tâtonnements, et que son premier ouvrage fut pour lui 
l'occasion d'une fière et éclatante déclaration de prin- 
cipes. 

D'ailleurs si l'on veut, en ce qui touche la valeur 
scénique et dramatique de la partition d' Euphrosine , 
l'opinion d'un juge singulièrement difficile à contenter 
sous ce rapport, on n'a qu'à lire ces lignes de Berlioz et à 
les mettre en regard de l'appréciation de Grétry ; pour 
satisfaire aussi complètement deux artistes d'un tempéra- 
ment musical aussi dissemblable, pour exciter à ce point 
l'admiration de l'un et de l'autre, il fallait vraiment que 
l'œuvre de Méhul fût un chef-d'œuvre : 



56 MÉHUL 

« Malgré le nombre de beaux et charmants ouvrages qui 
lui ont succédé, dit Berlioz, je suis obligé d'avouer 
qu' Euphrosine et Coradin est resté pour moi le chef-d'œuvre 
de son auteur. Il y a là dedans à la fois de la grâce, de la 
finesse, de l'éclat, beaucoup de mouvement dramatique, et 
des explosions de passion d'une violence et d'une vérité 
effrayantes. Le caractère d'Euphrosine est délicieux, celui 
du médecin Alibour, d'une bonhomie un peu railleuse ; 
quant au rude chevalier Coradin, tout ce qu'il chante est 
d'un magnifique emportement. Dans cette œuvre apparue 
en 1790, et toute radieuse encore de vie et de jeunesse à 
l'heure qu'il est, je me borne à citer en passant l'air du 
médecin : Quand le comte se met à table, celui du même 
personnage : Minerve, divine sagesse ! le quatuor pour 
trois soprani et basse, où figure avec tant de bonheur le 
thème si souvent reproduit : Mes chères sœurs, laissez-moi 
faire, et le prodigieux duo : Gardez-vous de la jalousie, qui 
est resté le plus terrible exemple de ce que peut l'art 
musical uni à l'action dramatique, pour exprimer la 
passion. Ce morceau étonnant est la digne paraphrase du 
discours d'Iago : « Gardez-vous de la jalousie, ce monstre 
aux yeux verts», dans Y Othello de Shakespeare... La 
première fois que j'entendis Euphrosine, il y a vingt-cinq 
ou vingt-six ans, il m'arriva de causer un étrange scandale 
au théâtre Feydeau, par un cri affreux que je ne pus 
contenir à la péroraison de ce duo : Ingrat, j'ai soufflé dans 
ton âme! Comme on ne croit guère dans les théâtres à des 
émotions aussi naïvement violentes qu'était la mienne, 
Gavaudan, qui jouait encore le rôle de Coradin, où il 
excellait, ne douta point qu'on n'eût voulu le railler par 
une farce indécente, et sortit de la scène, courroucé. 
Il n'avait pourtant jamais peut-être produit d'effet plus 
réel. Les acteurs se trompent plus souvent en sens in- 
verse l . » 

Le succès JEuphrosine ne fut pas seulement profitable à 

1 Berlioz : les Soirées de l'orchestre, pp. 394-395. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 



57 



Méhul l ; il fut aussi très heureux pour M me Saint-Aubin, 
qui, appartenant à la Comédie-Italienne depuis quatre 
années, ne s'y était pas vue chargée encore d'une création 
aussi importante que le rôle d'Euphrosine, rôle qui la mit 
absolument hors de pair. Encore faut-il dire que celui-ci 
ne lui était pas primitivement destiné, et qu'elle ne le dut 
qu'à une maladresse de M me Dugazon. L'éditeur des 
œuvres d'Hoffman nous apprend ce fait dans la notice 
placée par lui en tête du livret d'Euphrosine : — « Une im- 
politesse de madame Dugazon priva cette actrice du rôle 
d'Euphrosine, que l'auteur lui destinait. Idole du parterre, 
madame Dugazon croyait pouvoir traiter tous les hommes 
de lettres avec une capricieuse indifférence. Ne s'étant pas 
trouvée à la première lecture de la pièce, elle en indiqua 
une seconde, à laquelle M. Hofïman se rendit avec une 
rigoureuse exactitude ; non-seulement madame Dugazon 



1 J'ai eu la curiosité de relever, sur les registres de recettes du théâtre 
Favart, celles des trente-deux premières représentations d'Euphrosine; 
c'est un petit document qui, après tout, ne manque pas de quelque intérêt. 
Le voici: 



l re (4 septembre) 


3.712 1. 


14 s. 


17e 


(8 novembre' 


1 1.674 1. 


18 s 


2e (6 


— 


) 


2.035 


10 


18e 


(11 — 


1.315 


16 


3e (9 


— 


) 


1.432 


16 


19 e 


(13 — 


) 807 


12 


4 e (11 sept, en 


4act 


) 1.456 


16 


20 e 


(25 — 


) 1.793 


2 


5e (15 


— 


) 


1.402 


16 


2ie 


(28 — ; 


2.867 


8 


6e (18 


— 


) 


2.118 


12 


22e 


(2 décembre] 


1.458 


12 


7e (20 


— 


) 


2.513 


14 


23 e 


(9 — ; 


2.133 


12 


8e (23 


— 


) 


2.121 


12 


24e 


(12 — ) 


2.816 


2 


9e (26 


— 


) 


3.155 


8 


25 e 


(30 — 


> 1.894 


14 


10e (10 


octobre) 


2.805 


18 


26 e 


(10 janvier ] 


) 1.749 


12 


11 e (12 


— 


) 


1.881 


12 


27e 


(23 — 


) 3.633 


2 


12e (20 


— 


) 


1.780 


4 


28 e 


(31 - 


) 1.849 


16 


13 e (23 


— 


) 


1.362 


18 


29 e 


(12 février 


) 1.998 


6 


14e (25 


— 


) 


1.414 


4 


30e 


(1 er mars) 


1.943 


14 


15e (31 


— 


) 


3.067 


4 


31 e 


(16 - ) 


2.182 


10 


16 e (4 novembre) 


1.705 


4 


32e 


(31 - ) 


1.401 


6 



La 33 e n'eut lieu que le 13 août 1791, après une interruption de quatre 
mois et demi, pendant laquelle la pièce avait été l'objet d'un nouveau 
remaniement, car les registres la mentionnent ainsi: « 33 e d'Euphrosine, 
avec un 3 me acte nouveau. » 



58 MÉHUL 

n'y vint pas, mais elle ne daigna même pas faire prévenir 
de son changement de résolution. Justement piqué de 
cette conduite, l'auteur offrit sur-le-champ son rôle à 
madame Saint -Aubin, qui ne jouissait pas encore de toute 
sa renommée. L'ouvrage ne perdit rien à ce changement. 
Hâtons-nous de dire à la louange de madame Dugazon 
qu'elle n'en garda pas rancune à M. Hoffman; car, lorsque 
celui-ci annonça la lecture de Stratonice, elle s'empressa de 
lui écrire qu'il lui était encore impossible d'entendre son 
ouvrage, mais qu'elle acceptait d'avance et sans examen 
le rôle qu'il voudrait bien lui confier. Quel homme, quel 
auteur surtout, aurait pu résister à une pareille répara- 
tion 1 ! » 

Le succès de M me Saint-Aubin, femme aussi charmante 
et distinguée qu'elle était artiste accomplie, et le triomphe 
de Méhul créèrent entre la cantatrice et le compositeur une 
affection tendre et dévouée, une amitié sincère et solide 
que put rompre seulement la mort de ce dernier. Plus 
tard, Méhul confia encore à M me Saint-Aubin deux rôles 
importants dans deux de ses grands ouvrages : Mélidore et 
Phrosine et Gabrielle d'Estrêes. Au reste, il fut générale- 
ment heureux en ce qui concerne les interprètes féminins 
de ses œuvres : M me Dugazon dans Stratonice, M lle Philis 
dans une Folie et VIrato, M me Scio dans Joanna et dans 
Uthalf M me Gravaudan dans Joseph, Gabrielle d'Estrêes, le 
Prince troubadour, M me Boulanger dans la Journée aux 



1 Le rôle d'Euphrosine fut joué successivement, après M me Saint-Aubin, 
par M mes Gavaudan, Belmont, Boulanger, Pradher, Letellier; après 
M me Desforges, on vit dans celui de la comtesse M lles Rousselois et 
Thibaut, M mes Bouzigues et Lemonnier. Le rôle de Coradin, créé 
par Philippe, fut joué ensuite par Huet et devint Fun des triomphes de 
Gravaudan. Euphrosine, qui, jusque vers 1830, ne quitta pour ainsi dire ja- 
mais le répertoire, servit aux débuts de nombreux artistes : M mes Belmont 
(Euphrosine) 1807; Rolland (Alibour), Mlle Regnault (Êléonore) 1808; 
Mlle Rousselois (la Comtesse), 1809; M m e Boulanger (Euphrosine), 1811; 
Mlle Thibault (la Comtesse), 1822; M^e Bras (la Vieille), Mondonville 
(Alibour), 1825; Oudinot (Coradin), 1826; M me Fleuriet-Bouzigues (la 
Comtesse), Molinier (Alibour), 1827; Edouard (Coradin) 1828; etc., etc. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 59 

aventures, ne laissèrent rien à désirer ni au compositeur ni 
au public. 

Pour en revenir à Euphrosine, Méhul, heureux de 
l'éclatante réussite de son premier ouvrage, voulut faire 
partager à sa mère la joie que ce succès lui faisait 
éprouver. Il lui dédia sa partition, et il le fit en ces termes 
empreints d'une tendresse respectueuse : 

A MA MÈRE 

Permettez-moi de placer votre nom à la tête de cet ouvrage. C'est le 
premier qui soit sorti de mes mains, je vous en dois l'hommage à toutes 
sortes de titres. Que ne puis-je rappeler ici tout ce que vous avez fait 
pour moi! On verrait qu'en vous dédiant cette production je ne fais que 
vous offrir le prix de vos soins. Daignez la recevoir avec bonté ; c'est le 
tribut de la plus vive reconnaissance. 

Méhul *. 






1 Je dois faire remarquer que si tous les exemplaires de la partition 
d 1 Euphrosine portent la mention de cette dédicace, tous n'en donnent pas 
le texte, qui est placé sur le verso du titre. Il y a eu deux tirages, faits à 
l'aide des mêmes planches, mais indiquant un nom différent d'éditeur; les 
exemplaires qui portent le nom de Cousineau père et fils contiennent la 
dédicace ; ceux qui portent le nom de Meysenberg ne l'ont point. 



CHAPITRE V. 



L'accueil enthousiaste que le public avait fait à Euphro- 
sine, l'éclat que la représentation de cet ouvrage avait jeté 
tout d'un coup sur le nom de Méhul rafraîchirent la 
mémoire de l'administration de l'Opéra, qui se souvint 
aussitôt que depuis plusieurs années elle avait dans ses 
cartons une œuvre du jeune compositeur. Peut-être, sans 
cette circonstance, Cora et Alonzo n'eût-il jamais été repré- 
senté ; mais dès que l'on vit qu : 'Euphrosine avait conquis 
la faveur générale, on s'empressa de rechercher l'œuvre 
naguère dédaignée, d'en organiser les études, de la mettre 
en répétitions, de faire exécuter pour elle un décor à 
grand effet, et les choses allèrent d'un tel train que, 
cinq mois à peine après l'apparition à' Euphrosine, le 
15 février 1791, l'Opéra donnait la première représenta- 
tion de Cora, à qui l'on s'était contenté de retrancher la 
moitié de son titre. 

Nous avons vu que le poème de cet ouvrage, qui 
comportait quatre actes, était dû à un écrivain nommé 
Valadier. C'était la mise en action de l'épisode des amours 
d' Alonzo et de Cora dans le roman alors si fameux de 
Marmontel, les Incas. Malheureusement l'auteur était 
inexpérimenté, et il semble bien que c'est la faiblesse de 
son livret qui causa la chute non contestable de l'œuvre 
pour laquelle Méhul s'était fait son collaborateur, chute 
que le Mercure enregistrait dans ces termes assez secs : 
«On a donné sur le théâtre de l'Opéra une nouvelle 
tragédie lyrique intitulée Cora. Elle a peu réussi. Nous 
n'entrerons dans aucun détail, à moins qu'elle ne se relève 
dans l'opinion publique. »Le compte-rendu, très bref aussi, 
du Journal de Paris, suffit pourtant à nous faire entendre que 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 61 

Méhul n'était point responsable du résultat: — «Quoique 
la première représentation de Cora 7 disait ce journal, n'ait 
pas obtenu un succès très marqué, la musique en général 
a paru d'une composition savante, et plusieurs morceaux 
ont été très applaudis. Elle est de M. Méhul, jeune 
compositeur, qui a donné déjà sur le Théâtre -Italien un 
ouvrage dont les beautés, généralement senties, prouvent 
un talent décidé. Les ballets sont de la composition de 
M. Gardel. Le public a donné de grands applaudissements 
à la décoration qui représente un volcan en explosion J . » 
En réalité, la chute fut complète, et l'ouvrage ne se 
releva pas. Cinq représentations seulement en furent 
données (les 15, 18, 20 et 25 février et 4 mars), puis il 
n'en fut plus question. Il est heureux sans doute pour 
Méhul que la négligence de l'Opéra lui ait permis de 
débuter par Euphrosine. Qui sait, se présentant pour la 
première fois au public avec Cora, si sa carrière n'eût 
pas été entravée pendant de longues années, et s'il n'eût 
pas ainsi payé douloureusement les fautes de son collabo- 
rateur? Celui-ci, du reste, soit par modestie, soit pour 
toute autre cause, jugea à propos de conserver l'anonyme, 
et resta par conséquent inconnu du public, tous les petits 
secrets du théâtre n'étant pas alors, comme aujourd'hui, à 
la merci d'une presse avide de révélations. Le livret de 
Cora porte simplement cette mention : — « Les paroles, de 
M***. La musique, de M. Méhul 2 ». 

1 Les Spectacles de Paris faisaient nettement la part du poète et celle du 
compositeur: — «Peu d'ensemble, de très beaux vers, mais de la négli- 
gence dans le poème. Des morceaux du plus grand mérite, et dignes de 
l'auteur d' Euphrosine ». 

2 Voici qu'elle était la distribution de Cora: 

Ataliba, roi de Quito. . . . Laïs. 



Alonzo, général espagnol 
Le grand-prêtre . . 
Cora ...... 

Zémor, père de Cora 
Zélia, mère de Cora . 
Zulma, amie de Cora 
Un guerrier. . . . 



Rousseau. 

Chéron. 
M lle G-avaudan cadette. 

Chardini. 
MUe Maillard. 
Mlle Mullot. 

Martin. 



62 MÉHUL 

Mais le succès diEuphrosine, succès persistant et qui 
survivait à la chute de Cora, engagea naturellement ses 
auteurs à unir leurs efforts pour se présenter de nouveau 
devant le public du théâtre Favart 1 , qui les avait une 
première fois si bien accueillis. Il s'agissait, pour cette 
seconde épreuve, d'une œuvre de proportions beaucoup 
moins vastes et dont les développements étaient facilement 
condensés en un seul acte, bien que son caractère fût 
tendre et pathétique. 

On connaît le trait de générosité paternelle attribué par 
la tradition à Séleucus Nicator, roi de Syrie et fondateur 
de la dynastie des Séleucides. Ce monarque aimait une 
jeune princesse grecque du nom de Stratonice et allait en 
faire son épouse, lorsqu'il apprend que son fils, miné par 
un mal dont il a cherché vainement à découvrir la cause, 
se meurt précisément d'amour pour la belle Stratonice, 
qui partage sa passion. Les deux amants, soumis aux 
désirs de Séleucus et respectueux de ses volontés, ne 
s'étaient même pas avoué leur amour, et le sacrifice de 
leur bonheur va s'accomplir par le mariage de Stratonice, 
lorsque leur secret se trouve dévoilé. Séleucus alors 
renonce à celle dont il voulait faire sa femme, et la donne 
à son fils, se sacrifiant ainsi lui-même. Tel est le sujet 
qu'Hoffman résolut de traiter, avec l'aide de Méhul, sous 
forme de comédie lyrique 2 . Ce sujet, un peu froid 
peut-être, un peu contenu pour le théâtre, où l'analyse 
des sentiments doit toujours céder la place à la peinture de 
la passion, n'est cependant pas dépourvu d'intérêt ; et ce 
qui le prouve, c'est qu'à cette époque même et depuis 
cent cinquante ans, dix auteurs, en France seulement, 



1 Comédie-Italienne, théâtre Favart, Opéra- Comique national, — tels sont 
les divers titres qui, à partir de la période révolutionnaire, servirent 
indifféremment à désigner ce théâtre depuis si longtemps chéri des 
Parisiens. 

2 « Comédie héroïque», dit le livret. — Ce sujet de Stratonice a, été direc- 
tement emprunté par les modernes à un aimable et touchant récit de 
l'écrivain grec Lucien, intitulé la Déesse de Syrie. 



SA VIE, SON GÉNIE , SON CARACTÈRE 63 

l'avaient transporté sur la scène. Tout d'abord, un nommé 
Brosse en avait fait le fond d'une comédie intitulée Strato- 
nice ou le Malade d'amour (1644) ; après lui, Montauban, 
Fayot et Quinault en avaient tiré chacun une tragédie- 
comédie, le premier sous le titre de Séleucus (1652), les 
deux autres sous celui de Stratonice (1657 et 1660); vint 
ensuite Thomas Corneille, dont la tragédie à! Antiochus 
parut à l'Hôtel de Bourgogne le 25 mai 1666 \ au siècle 
suivant, la Comédie-Italienne offrait à son public un 
canevas italien fondé sur le même sujet, Lélio délirant 
par amour (24 septembre 1716), et enfin l'ancien Opéra- 
Comique représentait, le 22 septembre 1758, une pièce à 
ariettes intitulée le Médecin de V amour , dont les paroles 
étaient dues à Auseaume et la musique à Laruette. Mais 
ce n'est pas tout, et divers écrivains dramatiques avaient 
employé l'épisode de Stratonice dans quelques-uns de ces 
ouvrages si fort à la mode au dix-septième et au dix- 
huitième siècle, où chaque acte formait une action détachée 
et indépendante. Dès 1642, un certain Gillet avait fait 
représenter sous ce titre : le Triomphe des cinq passions, 
une comédie dont le troisième acte offrait V Amour 
d 'Antiochus et de Stratonice; soixante ans plus tard, en 
1703, Danchet et Campra donnaient à l'Opéra un ouvrage 
en quatre actes, les Muses, dont le quatrième présentait 
le même sujet, bien que les noms des personnages eussent 
été changés 1 ; en 1729, La Grange-Chancel faisait jouer 
à la Comédie-Italienne les Jeux olympiques ou le Prince 
malade, « comédie héroïque » où les amours de Stratonice 
et d'Antiochus étaient encadrées dans une action fastueuse 
et brillante ; enfin, en 1745, Cahuzac et notre grand 
Rameau offraient au public de l'Académie royale de 



1 Cet acte, qui portait pour titre particulier V Amour médecin, était ainsi 
distribué : 

Géronte Desvoyes. 

Eraste, son fils Cochereau. 

Ericine M 1 ^ Maupin. 

Dirée M lle Cochereau. 



64 MÉHUL 

musique un opéra en trois actes intitulé les Fêtes de 
Polymnie, dont le second ; qui avait pour titre particulier 
l'Histoire, faisait encore revivre le même épisode *. 

On voit que cette histoire touchante des amours de 
Stratonice et d' Antiochus n'était pas nouvelle au théâtre. 
Je persiste à croire pourtant que ce sujet est un peu nu, 
un peu froid pour la scène, étant donnée surtout la façon 
dont il a été traité par Hoffman, sans aucun accessoire, 
sans le secours d'aucun élément étranger à une action 
d'une intimité quelque peu rigide et sévère, rendue plus 
austère encore par le milieu dans lequel elle se produi- 
sait 2 ; il ne s'agissait que d'un acte à la vérité, et cet 
acte, écrit en vers, affectait une forme vraiment littéraire, 
bien qu'on lui pût reprocher parfois une certaine lourdeur. 
Mais, après tout, qui pourrait songer à se plaindre du 
choix fait par le poète, en voyant que son travail a 
inspiré au musicien un aussi incomparable chef-d'œuvre 
que cette admirable partition de Stratonice, l'une des 
merveilles les plus accomplies qui soient jamais sorties 
d'un cerveau humain ! Méhul, plus tard, s'est élevé 
parfois aussi haut que Stratonice, particulièrement dans 
Joseph, qui reste, lui aussi, un monument impérissable, et 
sans analogue dans l'art d'aucun pays ; mais jamais il n'a 
fait mieux, et l'on peut dire qu'au point de vue soit du 
style, soit de la couleur, soit de l'expression, soit du 
sentiment poétique, Stratonice est une œuvre absolument 
achevée, où la tendresse émue et la majesté mélancolique, 

I Voici quels étaient les interprètes de celui-ci : 

Séleucus Chasse'. 

Stratonice MUe Chevalier. 

Antiochus Jélyotte. 

Une Syrienne M lle Coupée. 

II faut mentionner encore un ouvrage de Langlé, Antiochus et Stratonice, 
représenté sans succès à Versailles, selon Fétis, en 1786. 

2 «Il fallait tout le charme et la passion de Stratonice pour sauver ce 
que la gravité historique du costume et du style grec avait de trop sévère 
pour les habitués de l'Opéra-Comique. »>. — (Vieillard: Méhul, sa vie et ses 
œuvres.) 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 65 

s'épandant en accents d'une nouveauté saisissante, pro- 
duisent une impression indéfinissable. Et l'artiste qui 
produisait un tel chef-d'œuvre n'avait pas trente ans ! 

C'est le 3 mai 1792 qu'on vit paraître cette noble Stra- 
tonice sur la scène du théâtre Favart *. L'ouvrage était 
joué par quatre artistes qui, tous, en dehors de leur talent 
de chanteurs, étaient des comédiens accomplis, qualité 
indispensable pour un ouvrage d'un tel genre et d'un tel 
caractère. Ces quatre artistes étaient M me Dugazon (Stra- 
tonice), Philippe (Séleucus), Michu (Antiochus) et Solié 
(Érasistrate). Il semble, à regarder de près, que le public 
et la critique aient été, au premier abord, jusqu'à un cer- 
tain point déroutés par les allures un peu solennelles d'une 
pièce que son genre paraissait rapprocher plutôt de la Comé- 
die-Française que de l' Opéra-Comique. On sent en effet 
quelque gêne, quelque effort dans l'expression de l'opinion 
émise par certains journaux sur la valeur de l'œuvre et même 
sur son succès ; ce n'est pas, par exemple, sans une sorte de 
timidité, de réserve pour ainsi dire inconsciente que le 
Journal de Paris, dont l'influence était grande alors en 
tout ce qui touchait les questions artistiques ou littéraires, 
constatait ce succès : — « ...Pour la musique, disait-il, qui 
est de M. Méhul, elle est très plaintive, très expres- 
sive : on y a vivement applaudi des morceaux d'un grand 
effet. Enfin, cette pièce, fort bien rendue par M me Dugazon 
et par MM. Philippe, Michu et Solier, a eu véritablement 
du succès, et l'on a rendu justice au mérite du poète et 
du musicien, même après avoir éprouvé que ce sujet, qui 
offre des scènes intéressantes, a une certaine tristesse, une 
certaine monotonie qui en est réellement inséparable. » 

En regard de la note un peu hésitante donnée par le 
Journal de Paris, il faut pourtant placer le jugement du 
Mercure, qui, plus franc du collier, ne craignait pas de se 
laisser aller à l'enthousiasme. Voici comment s'exprimait 

J Le spectacle delà première représentation comprenait, avec Strato- 
nice, la Mélomanie, de Champein, et la Bonne Mère, comédie de Florian. 

5 



66 MÉHUL 

ce recueil, dont l'opinion, on le sait, faisait autorité en 
matières théâtrales, celles-ci étant du domaine exclusif de 
Framery, qui était à la fois auteur dramatique et musicien 
fort instruit : 

Sans le secours des poignards, des poisons, des cachots et de tout cet 
échafaudage à la mode, sans tableaux et sans grands mouvemens, avec 
un sujet d'une simplicité antique et trop connu pour admettre des inci- 
dens nouveaux, M. Hoffman a eu l'art d'obtenir un succès très brillant 
dans Stratonice, pièce lyrique en un acte qui se donne au Théâtre- 
Italien... 

Cet ouvrage est une nouvelle preuve des talens de M. Hoffman, déjà 
distingué par l'élégance et la pureté de son style. Dans le petit nombre 
de vers qui composent cette pièce, on trouve un grand nombre de vers 
charmans. 

Le compositeur est M. Méhul, auquel son premier ouvrage, Euphro- 
sine, a déjà procuré la plus brillante réputation. Celui-ci ne peut que 
l'assurer davantage. Tous ses morceaux sont parfaitement sentis, et la 
manière de ce jeune auteur, perfectionnée de jour en jour, est déjà 
digne, à beaucoup d'égards, de servir de modèle. Il n'y a que six mor- 
ceaux dans cette pièce, et il y en a deux qui sont des chefs-d'œuvre ; 
l'un est un air d'un chant délicieux, soutenu d'un accompagnement 
aussi brillant que simple, et qui rappelle parfaitement la manière de 
Sacchini, quoiqu'on n'y puisse pas reprocher la moindre trace d'imita- 
tion ; l'autre est un quatuor concerté, plus remarquable encore à cause 
de son étendue et de son importance. Il est rempli d'idées extrême- 
ment heureuses, et ce sont peut-être ces détails qui ont le plus contri- 
bué à son succès, quoique ce n'en soit pas assurément le plus grand 
mérite. Un homme médiocre peut rencontrer aussi des idées heureuses ; 
mais ce qui n'est pas également à sa portée, c'est cette parfaite unité de 
dessin, cette connexion intime entre les phrases correspondantes, cet 
art de ménager des oppositions sans disparates, de ramener un ou deux 
motifs principaux sans monotonie et sans longueur; de déployer dans 
l'orchestre de la richesse sans confusion, sans étouffer les paroles, et 
sans sacrifier le chant de la partie vocale ; cet art enfin de moduler à 
propos, facilement et sans recherche, mérite assez rare aujourd'hui 
parmi nos jeunes compositeurs, qui semblent ne pas se soucier de 
plaire , pourvu qu'ils étonnent, et qui s'embarrassent peu d'être ba- 
roques, pourvu qu'on les croie savans. M. Méhul lui-même n'est pas 
exempt de ce reproche, mais on voit qu'il s'en corrige. Cet ouvrage, 
aussi soigné que ses premiers, a moins de ces combinaisons laborieuses, 
et plus de cet aimable abandon qui délasse l'auditeur. 

Les justes éloges que nous croyons devoir à M. Méhul nous empê- 
chent de nous étendre sur le mérite des acteurs. Nous nous bornerons 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 67 

à dire que la pièce est parfaitement jouée par M ine Dugazon, MM. Michu , 
Philippe et Sollier. L'exécution de l'orchestre n'est pas moins soignée ; 
on voit que les musiciens y mettent de la prédilection et de l'amour 1 . 

Après le premier moment de surprise causé par une pièce 
d'un genre si inusité sur le théâtre où elle paraissait, le 
public ne songea plus qu'à laisser un libre cours à son 
admiration pour les beautés que le compositeur y avait 
semées à profusion. Stratonice, appréciée à sa juste valeur, 
fournit une brillante carrière, que ne put interrompre le 
départ de M me Dugazon, compromise par l'attachement 
qu'elle avait témoigné publiquement à la reine et obligée, 
vers la fin de 1792, de quitter momentanément le théâtre 



1 Sur ce chapitre de l'interprétation de Stratonice, nous avons le témoi- 
gnage d'un contemporain et d'un ami de Méhul, Vieillard, mort il y a une 
quinzaine d'années dans un âge très avancé, et qui a publié sous ce titre 
trop ambitieux : Méhul, sa vie et ses œuvres, une brochure courte, mais vrai- 
ment intéressante 

« Stratonice, dit-il, cette délicieuse élégie dramatique, ce diamant sans la 
moindre tache, avait rencontré, en 1792, au théâtre de l'Opéra-Comique, 
des metteurs en œuvre dignes de le faire briller de tout son éclat. La beauté 
et la perfection de formes de Michu faisaient de lui le type idéal du jeune 
Antiochus ; Philippe disait d'une manière inimitable l'admirable prière : 
Versez tous vos chagrins dans le sein paternel; Solié avait fait du rôle du mé- 
decin Erasistrate une création de premier ordre. Force, grâce, dignité, tels 
étaient les caractères de son jeu et de son chant dans le prodigieux quatuor 
qui résume l'action de toute la pièce. C'est d'après mes souvenirs personnels 
que je parle ici de ces trois artistes. Je n'ai point vu M me Dugazon 
dans le rôle de Stratonice, et malgré l'auréole de gloire et de succès qui, 
aujourd'hui encore, entoure le nom de cette actrice célèbre, j'ai peine à me 
persuader qu'elle fût parfaitement à sa place dans ce rôle qui n'admet point 
les mouvements déréglés de la passion, genre où elle excellait, et qui, au 
contraire, exige autant de tenue que de dignité. D'ailleurs, un grasseyement 
très prononcé et un excessif embonpoint devaient nuire essentiellement à 
l'effet du rôle, supérieurement rendu à l'Opéra-Comique, dix ans après 
M me Dugazon, par M Ue Pingenet aînée, aussi recommandable par son 
extrême distinction que par la perfection de ses traits. » 

Je ferai remarquer pourtant que M me Dugazon, rentrant au théâtre Favart 
en décembre 1794, y reprit quelques-uns de ses anciens rôles, entre autres 
ceux de Nina, de Stratonice, même de Louise du Déserteur, qui est une toute 
jeune amoureuse, et que ses représentations amenaient des recettes aux- 
quelles le théâtre n'était plus depuis longtemps habitué. 



68 MÉHUL 

Favart, dont elle resta éloignée pendant deux ans environ. 
M me Crétu hérita alors du rôle de Stratonice, où son talent 
et sa beauté la servirent de la façon la plus heureuse. 
Quelques années plus tard, après avoir laissé reposer un 
peu l'ouvrage, on en fit une reprise presque solennelle, 
dans laquelle les deux personnages de Stratonice et d'An- 
tiochus étaient confiés à deux nouveaux interprètes, 
M lle Jenny Bouvier et Gravaudan, qui l'un et l'autre y 
trouvaient l'occasion d'un éclatant succès. Une feuille 
spéciale, le Courrier des Spectacles, rendait ainsi compte 
de cette reprise : 

La reprise du bel opéra de Stratonice va devenir encore une source 
de jouissances pour les amateurs de l'excellente musique. On sait que 
Stratonice a placé tout d'un coup son auteur au rang des plus grands 
mélodistes. C'est dans cet ouvrage que le citoyen Méhul a prouvé jus- 
qu'à quel degré de perfection on pouvait porter la déclamation lyrique, 
mais surtout le chant simple et l'harmonie dégagée de toute espèce de 
complication. 

Le ton de douceur qui règne dans toute cette composition, la vérité 
des accens qu'il a fallu donner à l'amour combattu par le devoir, à la 
tendresse paternelle, à la pénétration d'un philosophe, le pathétique de 
toutes les expressions musicales, la sublimité des effets d'accompagne- 
ment, qui sont d'autant plus étonnans qu'ils sont plus ménagés, tout 
dans Stratonice est si pur et si touchant, qu'on ne la quitte qu'à regret 
et avec le besoin de revenir l'entendre. 

Les morceaux de cet opéra ne sont ignorés de personne; ils sont, 
pour ainsi dire, consacrés ; nous ne les rappellerons ici que pour faire 
observer avec quelle intelligence et quel goût ils ont été chantés. Il faut 
dire sur-tout qu'indépendamment de l'intérêt qu'inspire par lui-même 
l'un des plus beaux sujets de la scène, et que fait si bien valoir une 
composition digne d'être mise à côté de celles de Sacchini , on avoit 
encore l'attrait de voir les deux principaux rôles, c'est-à-dire ceux de 
Stratonice et d'Antiochus, remplis pour la première fois par madam e 
Bouvier et le citoyen Gavaudan. Le jeu de ce dernier a été parfait, et il 
y a joint un chant plein d'âme et d'expression 

On sait tout le plaisir qu'ont toujours fait les citoyens Solier et Phi- 
lippe dans les rôles d'Érasistrate et de Séleucus ; tous deux semblent 
avoir encore acquis de la perfection 1 . 



1 Courrier des Spectacles du 28 germinal an VIII (17 avril 1800). 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 69 

Fétis, qui n'a jamais su se résoudre à avouer franche- 
ment qu'un musicien français pouvait avoir du génie, fait 
le renchéri au sujet de Stratonice, et n'accorde à ce chef- 
d'œuvre que des éloges tempérés par une critique sévère. 
«Un air admirable {Versez tous vos chagrins) , et un quatuor, 
dit-il, ont surtout rendu célèbre cet opéra. Ce quatuor, 
objet de l'admiration de beaucoup d'artistes et d'amateurs, 
est, en effet, remarquable par sa physionomie originale ; 
c'est une empreinte du talent de son auteur avec tous les 
développements qu'elle (!) comporte. On y trouve une 
manière large, une noblesse, une entente des effets d'har- 
monie, dignes des plus grands éloges. En revanche, les 
défauts de Méhul s'y font aussi remarquer. Rien de plus 
lourd, de plus monotone que cette gamme de basse accom- 
pagnée d'une espèce de contrepoint fleuri qui se reproduit 
sans cesse; rien de plus scolastique que ces accompagne- 
ments d'un seul motif (d'un sol passo), qui poursuivent 
l'auditeur avec obstination. L'ensemble du morceau offre 
le résultat d'un travail fort beau, fort estimable sous plu- 
sieurs rapports, mais ce travail se fait trop remarquer et 
nuit à l'inspiration spontanée. Toutefois, le quatuor de 
Stratonice aura longtemps encore le mérite de signaler 
Méhul comme l'un des plus grands musiciens français, 
parce que les qualités sont assez grandes pour faire par- 
donner les imperfections. » 

Il me paraît que cette approbation rechignée est plutôt 
digne d'un rhéteur que d'un artiste vraiment sensible aux 
beautés de l'art et accessible à l'enthousiasme. A chercher 
ainsi la petite bête, pour me servir d'une expression vul- 
gaire et significative, on ne laisserait debout aucun chef- 
d'œuvre et l'on ne reconnaîtrait aucun génie. D'ailleurs, à 
mon sens, la lourdeur reprochée par Fétis au merveilleux 
quatuor de Stratonice ne proviendrait pas absolument de 
cette fameuse gamme de basse (qui en effet se représente 
souvent, parce qu'elle accompagne la mélodie principale 
et maîtresse du morceau, et que celui-ci, commençant en 
duo, se continuant en trio et se terminant en quatuor, 



70 MÉHUL 

reproduit cette mélodie à chaque nouvel épisode), mais 
tiendrait plutôt à la trop grande largeur systématique du 
rythme des basses, qui, à partir du début jusqu'à la con- 
clusion, ne marchent que par rondes et par blanches. 
Toutefois, il me semble aussi que c'est à ce caractère par- 
ticulier des basses que le morceau doit en partie sa noblesse, 
sa simplicité touchante et sa couleur vraiment antique. Ce 
que Fétis oublie de signaler, c'est la tristesse désolée de 
la belle phrase d'Antiochus : Mes maux ne sont point un 
mystère, qui sert de thème et de pivot à cette page admi- 
rable; c'est le soli de violoncelles qui ouvre la seconde 
partie, et dont l'effet était si neuf à cette époque; c'est, à 
partir de l'entrée de Séleucus, l'incomparable beauté 
qu'offre l'ensemble si fondu, si harmonieux, si étonnam- 
ment coloré de ces trois voix d'hommes; c'est enfin l'im- 
pression que produit, avec l'adjonction de la voix féminine, 
le dernier retour de la phrase initiale amenant la péro- 
raison de ce morceau gigantesque, morceau dont les déve- 
loppements paraîtraient assurément excessifs s'ils n'étaient 
dus à l'habileté d'un homme de génie sûr de lui-même et 
certain de communiquer à ses auditeurs l'émotion dont il 
est si fortement pénétré. 

Au surplus, la partition tout entière de Stratonice s'im- 
pose à l'attention. Si l'ouverture, malgré ses qualités, ne 
peut compter parmi les plus belles qu'ait écrites Méhul, 
le chœur d'introduction : Ciel, ne sois point inexorable, 
court, gracieux, d'un dessin mélodique plein de tendresse 
et de mélancolie, établit du premier coup la couleur et la 
nature de l'œuvre. On ne saurait reprocher à l'air d'Antio- 
chus: Oui, c'en est fait, je succombe! qu'un peu de longueur 
peut-être ; mais comme le caractère en est plaintif, et com- 
bien il est intéressant au point de vue de la facture et de 
l'accompagnement! De l'air de Séleucus: Versez tous vos 
chagrins dans le sein paternel, que pourrait-on dire qui 
déjà n'ait été dit cent fois, et que pourrait-on louer le plus 
en lui, ou du sentiment pathétique et de la sensibilité qu'il 
exprime, ou de son adorable contexture mélodique, ou de 



SA VIE, SON GÉNIE., SON CARACTÈRE 71 

son style à la fois si noble, si touchant et si pur 1 ? Quant 
à celui d'Erasistrate : des amants déitê tutélaire! il est 
d'une grâce exquise et d'un tour enchanteur. Chose singu- 
lière! Hoffman, qui déjà/ dans Euphrosine, s'était abstenu 
de faire chanter son héroïne, mais qui du moins ne s'était 
pas privé du secours d'autres voix féminines, a condamné 
Stratonice au silence sans avoir ici de compensation, et 
sans s'inquiéter de la gêne qu'il pouvait imposer au com- 
positeur. Dans une pièce comprenant quatre personnages 
dont une seule femme, il a confié un air à chacun des 
trois hommes, et semble avoir à dessein négligé d'employer 
la seule voix de femme qu'il eût à sa disposition. Celle 
de Stratonice ne se fait entendre que dans le quatuor, et 
seulement à la fin de ce morceau, dont les deux tiers se 
déroulent sans son intervention. Le fait est au moins 
étrange, et mérite d'être remarqué. 

Quoi qu'il en soit de cette singularité, la partition de 
Stratonice reste une œuvre noble, pathétique, pleine de 
poésie, écrite en un style d'une grandeur magistrale, dans 
une langue où l'on peut dire que la sobriété* la plus mâle 
s'allie à la magnificence; elle a la sérénité dans la beauté, 
et par sa couleur à la fois lumineuse et fondue, par sa 
simplicité antique, par son expression chaste et pénétrante, 
elle était faite pour plaire aussi bien aux délicats, aux 
raffinés, qu'à ceux qui ne se piquent pas de connaissances 
artistiques et qui cherchent avant tout à être émus et 
charmés. Et qui donc pourrait ne pas être ému, qui donc 
ne serait pas charmé à l'audition d'un tel chef-d'œuvre? 

Le croirait-on, pourtant? Méhul, défiant et craintif, 
Méhul doutant de son génie, doutant de son œuvre, 
doutant de lui-même, hésitait à soumettre Stratonice au 
jugement du public! «Loin de s'enorgueillir de ses succès, 
a-t-on dit à ce sujet, Méhul devenait plus timide à chaque 

1 Un critique a dit en parlant de l'air célèbre de Joseph : Champs paternels : 
— «Cet air serait peut-être le .plus beau qu'il y eût au théâtre, sans 
celui de Stratonice: Versez tous vos chagrins dans le sein paternel . » C'est 
Méhul faisant tort à Méhul. 



72 MÉHUL 

nouvel ouvrage. Croirait-on qu'il ne livra qu'avec défiance 
sa partition de Stratonice? Le morceau qui l'inquiétait le 
plus était l'admirable quatuor de la consultation : «Il me 
« semble, disait-il, voir entrer en scène des médecins en 
«robe et en perruque; je veux absolument refaire mon 
« quatuor. » L'auteur des paroles finit par triompher de 
toutes les hésitations de son collaborateur, et ce fut ce 
même morceau qui décida le succès de la pièce 1 ...» 

Les craintes de Méhul étaient très vives, on le voit, à 
ce moment toujours critique où un auteur, ayant accompli 
son travail personnel et devant confier son œuvre aux 
hasards de l'interprétation, redoute de voir se dégager 
l'inconnu qui, au théâtre, ressort infailliblement de l'éta- 
blissement des études préparatoires et de la recherche du 
mouvement scénique en vue de l'effet à produire. Mais il 
est bien certain aussi qu'il reprit son assurance après 
cette première et difficile épreuve du travail fait en 
commun, et j'en trouve la preuve dans une lettre de lui, 
dont je n'ai malheureusement pas le texte complet, mais 
qui renferme un passage significatif. Dans cette lettre, 
qui paraît bien avoir été écrite le jour de la première 
représentation de Stratonice et dont le destinataire était 
un nommé Boucher, lequel cumulait sans doute les fonc- 
tions de journaliste théâtral avec celles d'« employé à la 
division des mœurs et opinions publiques à la préfecture 
de police», Méhul priait celui-ci d'aller entendre Strato- 
nice le soir même et d'« en parler» le lendemain ou le 
surlendemain; puis il disait: «J'espère que cet ouvrage 
donnera un démenti aux méchans qui cherchent à troubler 
mon repos et à ternir ma réputation. Je sais, lorsqu'il le 
faut, faire taire la timbale et le trombone (quelques-uns, en 
effet, lui reprochaient déjà la vigueur de son orchestre); 
Stratonice en sera la preuve 2 . » Ceci peut nous convaincre 



1 Œuvres de F.-B. Hoffman: Avertissement en tête de Stratonice. 
2 V. Catalogue oVune vente d'autographes (les 6-21 décembre). — Paris, li- 
brairie du Collectionneur, novembre 1864, in-8°. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 73 

qu'à ce moment Méhul avait conquis la foi en son œuvre, 
et qu'il avait la pleine conscience de sa valeur; mal- 
heureusement, cela nous prouve aussi que déjà il était 
ombrageux comme il le fut toute sa vie, et qu'il se croyait 
entouré d'ennemis et d'envieux dont l'existence, il faut 
bien le dire, ne reposait que dans son imagination *. 

Pendant de longues années, Stratonice resta à demeure 
sur l'affiche de l'Opéra-Comique, et ne quitta guère le 
répertoire. Cependant, chacun sentait qu'un ouvrage aussi 
sérieux, et d'une telle ampleur de forme en dépit de ses 
modestes proportions, eût été mieux à sa place à l'Opéra. 
Méhul avait été plus d'une fois sollicité à ce sujet, au 
moins d'une façon indirecte, et l'on assure que l'excellent 
comédien Picard, l'auteur de la Petite Ville, devenu 
directeur de l'Opéra sous le premier empire, lui dit à 
diverses reprises : « Souvenez-vous que vous nous devez 
Stratonice, et que tôt ou tard il faudra que vous nous la 
donniez. » Ce désir de Picard ne fut pas exaucé, et ce 
projet un peu vague n'eut pas de suite du vivant de 
Méhul ; mais un grave événement devait lui donner de la 
consistance et le faire aboutir. Le 13 février 1820, le duc 
de Berry était frappé mortellement par l'assassin Louvel 
en sortant de l'Opéra, et le gouvernement décidait que ce 



1 Je ne dois pas oublier de dire que la parodie s'empara naturellement 
de Stratonice, et en consacra le succès. Un vaudevilliste homme d'esprit, 
le vicomte de Ségur, celui-là même qui, plus tard, pour se distinguer de 
son frère, le comte de Ségur, devenu maître des cérémonies du palais sous 
l'empire, se faisait appeler plaisamment Ségur sans cérémonies, fit repré- 
senter au Vaudeville, le 6 juin 1792, « Nice, imitation de Stratonice,» dans 
laquelle la pièce d'Hoffman était suivie pas à pas et d'une façon bur- 
lesque. Le couplet au public constatait avec une complaisance aimable 
l'excellent accueil fait à l'œuvre parodiée : 

Vous avez, avec équité, 
Couronné Stratonice : 
Messieurs, son succès mérité 

Doit nous être propice. 
N'en perdez pas le souvenir, 
Et pour ne pas vous démentir, 
Parodiez votre plaisir 
En applaudissant Nice. 



74 MÉHUL 

théâtre, situé alors rue Richelieu, dans l'ancienne salle du 
Théâtre-National, construite en 1792 par la Montansier, 
serait détruit en signe de deuil, et qu'en attendant l'érec- 
tion d'une nouvelle salle, l'Académie royale de musique 
serait transférée provisoirement dans la salle Favart 1 . 

Mais l'exiguïté de ce nouveau local, qu'il occupa 
pendant treize mois environ, mit l'Opéra dans la nécessité 
de renoncer momentanément à une grande partie des 
pièces de son répertoire, dont la représentation était 
impossible sur une scène de proportions aussi restreintes. 
C'est alors que la direction de ce théâtre, fort embarrassée 
pour la composition de ses spectacles, songea à s'emparer 
de Stratonice et à transformer cet ouvrage en drame 
lyrique pour son usage personnel. Pour cela, il fallait 
remplacer le dialogue parlé par des récitatifs. Mais Méhul 
n'était plus là. Qui charger de ce travail, d'autant plus 
délicat et difficile qu'il devait être accompli avec le 
respect le plus absolu pour l'œuvre du maître ? On 
s'adressa, et en vérité l'on ne pouvait mieux faire, au 
propre neveu de Méhul, à Daussoigne, qui avait été son 
élève, qui avait obtenu naguère le grand prix de Rome et 
qui était un musicien hors ligne. Daussoigne ne fit faire 
aucun changement au poème ; il se contenta de supprimer 
une soixantaine de vers qui ne tenaient point à l'action 
et qui laissaient la trame scénique absolument logique et 
compréhensible, et mit les autres en musique. Les réci- 
tatifs ainsi écrits par lui sont fort beaux, pleins d'am- 
pleur, d'un excellent caractère, et d'un style qui s'allie 
d'autant mieux à celui de l'œuvre qu'ils lui empruntent 
parfois certains fragments furtifs, certaines formules 
instrumentales qui rattachent le récit au chant proprement 
dit avec une unité saisissante. Il va sans dire que le chef- 
d'œuvre de Méhul a été traité par son neveu avec un 



1 L'Opéra-Comique, qui depuis plus de quarante ans avait repris pos- 
session du théâtre Favart, lorsqu'il fut détruit par le terrible incendie du 
25 mai 1887, occupait à cette époque la salle Feydeau. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 75 

respect véritablement religieux, et qu'il est sorti des 
mains de celui-ci absolument intact, sans l'ombre même 
d'une altération, sans une note supprimée ou ajoutée *. 

Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que Stratonice, ainsi 
transformée et mise en drame lyrique pour le service de 
l'Opéra, fit sa réapparition à ce théâtre précisément sur 
la scène de Favart, où celui-ci s'était réfugié, et où elle 
s'était montrée pour la première fois vingt-neuf ans 
auparavant, sous forme de comédie musicale. C'est le 
30 mars 1821 que l'ouvrage fut présenté au public; il 
avait pour interprètes M 1Ie Grassari dans le rôle de 
Stratonice, Nourrit père, Lafeuillade et Lays dans ceux 
de Séleucus, d'Antiochus et d'Erasistrate. « Si les nou- 
veaux venus, dit Vieillard, ne furent pas écrasés par le 
souvenir de leurs prédécesseurs, peut-être les laissèrent-ils 
un peu regretter, et, je dois le dire, malgré son immense 
talent, Lays, à son déclin, ne me parut pas avoir rendu le 

r 

rôle d'Erasistrate avec la grâce et l'ampleur magistrales 
que Solié lui avait données. » La dernière remarque doit, 
être juste, et Lays devait être trop fatigué et trop âgé 
pour chanter et jouer comme il convenait ce rôle séduisant 
d'Erasistrate. Il avait à cette époque quarante et un ans 
et demi de services à l'Opéra, ses débuts à ce théâtre 
ayant eu lieu le 31 octobre 1779, et sa voix manquait 
évidemment de fraîcheur comme son physique de jeunesse 2 . 
Néanmoins, Stratonice fut accueillie comme il convenait 
par les spectateurs de l'Opéra. Mais il ne faudrait pas 
croire que son introduction dans le répertoire de ce théâtre 



1 La partition manuscrite de Stratonice, ainsi transformée pour le service 
de l'Opéra, existe aux archives de ce théâtre. Elle porte ce titre: « Stratonice, 
opéra en un acte, paroles de M r Hoffinan, musique de Méhul, représenté 
pour la l re fois à la Comédie-Italienne (Théâtre Favart) le 3 mai 1792, et 
arrangé pour l'Académie Royale de Musique, les dialogues mis en récitatif 
par M r Dossoigne (sic), neveu de Méhul, et représenté par elle, sur ce 
même théâtre Favart, le 30 mars 1821, pour la l re fois». 

2 II se retira l'année suivante, après avoir créé un dernier rôle, celui du 
Cadi, dans Aladin ou la Lampe merveilleuse, de Nicolo et Benincori. 



76 MÉHUL 

la fît abandonner par l'Opéra-Comique : ce dernier la 
maintint au contraire sur son affiche avec persistance, et 
le public pouvait apprécier l'ouvrage sous ses deux 
formes, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre scène. En 1826, 
l' Opéra-Comique jouait encore Stratonice, et la représen- 
tation du chef-d'œuvre offrait cette particularité que le 
rôle d'Antiochus y était tenu par le ténor Lafeuillade, qui 
l'avait chanté précédemment à l'Opéra; ceux de Séleucus, 
d'Érasistrate et de Stratonice étaient confiés alors à Huet, 
à Valère et à M lle Prévost 1 . 



*Deux faits sont encore à relever dans l'histoire de Stratonice. Le 13 
octobre 1792, l'Opéra-Comique donnait, avec la 24 e représentation de cet 
ouvrage, JPaul et Virginie, de Kreutzer, et le registre du caissier constatait 
que « le produit de cette représentation sera remis à la Convention natio- 
nale pour être offert à ceux des habitants de Lille ( qui venaient de sup- 
porter un long siège) dont les propriétés ont le plus souffert. » La recette 
s'élevait au chiffre de 2,784 livres 14 sols. — D'autre part, lorsque à la suite 
d'une fermeture de deux mois pour Favart et de cinq mois pour Feydeau, 
les troupes de ces deux théâtres, ruinés l'un et l'autre, se réunirent en une 
seule le 29 fructidor an IX (16 septembre 1801) dans la salle de Feydeau, 
le spectacle d'inauguration fut composé de Stratonice, jouée par Philippe, 
Solié, Gavaudan etM me Haubert-Lesage, et des Deux journées. Les deux 
triomphes des deux théâtres, et leurs deux triomphateurs : Méhul et Ché- 
rubini ! 



CHAPITRE VI. 



Le grand succès de Stratonice, suivant de près celui 
d' Euphrosine, avait placé Méhul très haut dans l'opinion 
publique. On espérait beaucoup de lui, et il ne devait 
pas tromper l'attente générale. Considéré, même avant 
d'avoir atteint sa trentième année, comme un homme de 
génie, on pressentait en lui l'une des gloires futures de la 
France et l'un des soutiens les plus solides et les plus 
brillants de l'art national. Rarement on a vu la renommée 
s'attacher d'aussi bonne heure à un artiste, et le respect 
public l'entourer avec tant de sollicitude et une telle 
unanimité. Légitimement ambitieux comme il l'était, la 
situation que Méhul avait si rapidement conquise lui 
imposait des devoirs dont il était loin de méconnaître la 
portée, en même temps qu'elle lui inspirait la crainte, 
commune à tous les grands artistes, de ne pas rester à la 
hauteur de lui-même. 

En attendant une œuvre plus importante, il accepta la 
tâche d'arranger pour l'Opéra la musique d'un ballet en trois 
actes, le Jugement de Taris. On sait qu'à cette époque les par- 
titions de ballet n'étaient guère autre chose que des espèces 
de pastiches, de centons, si l'on peut dire, dans lesquels le 
compositeur devait avant tout faire entrer un grand nombre 
de motifs connus, se rattachant à la situation scénique, et 
qu'il n'avait que la peine de mettre en œuvre et de coudre 
les uns aux autres. On peut s'en rapporter pourtant à Méhul 
et croire que, en se chargeant d'un tel travail, il entendait 
l'accomplir dans des conditions artistiques particulières. 
Peu désireux d'introduire dans une œuvre qui lui était 



78 MÉHUL 

confiée des ponts -neufs et de vulgaires flonflons, il 
choisit, dans diverses compositions de Haydn et d'un 
musicien injustement oublié aujourd'hui, Ignace Pleyel, 
un certain nombre de motifs qu'il sut employer avec goût 
en y mêlant ses propres inspirations ; et comme il ne 
voulait pas se parer des dépouilles d'autrui, il jugea à 
propos de faire connaître les deux collaborateurs qu'il 
s'était donnés et fit inscrire cette mention sur le livret du 
Jugement de Paris : « Musique de Haydn, Pleyel et du 
citoyen Méhul», ayant ainsi le bon goût et la modestie de 
se nommer le dernier. 

Ce ballet du Jugement de Taris était l'œuvre du fameux 
chorégraphe Gardel, et obtint un succès éclatant. Il fut 
donné pour la première fois le mercredi 6 mars 1793 1 . On 
ne lira peut-être pas sans curiosité l'avant-propos placé 
par Grardel en tête du scénario, et dont voici le texte : 
« J'ai toujours remarqué dans les ballets d'action que les 
effets de décorations, et les divertissemens variés et 
agréables, étoient ce qui attiroit le plus la foule des 
spectateurs et les vifs applaudissemens ; d'après cette 
remarque, j'ai cherché un sujet qui pût se plier à faire 
valoir les grands talens que l'Opéra de Paris, seul, 
possède en danse, et qui me permît d'étendre les idées 
que le hasard pourroit m'offrir : l'histoire poétique est le 
terrein inépuisable que le maître de ballet doit cultiver. 
Ce terrein n'est pas sans épines (?), mais il faut savoir les 
écarter pour cueillir la rose. Après avoir feuilleté cette 
histoire, le Jugement de Paris m'a semblé le plus propre à 
réunir mes efforts pour tenter d'obtenir de nouveau les 
bontés du public. Si je suis assez heureux pour y parvenir, 
je déclare (et c'est avec bien du plaisir) que je les devrai 
au zèle, aux talens et à l'amitié de mes camarades, ainsi 
qu'à la grande intelligence de notre machiniste. » 



i he spectacle était complété par les Prétendus, petit opéra de Lemoyne. 
Les bordereaux de recette de l'Opéra nous apprennent que celle de cette 
première représentation fut de 7,671 livres 18 sols. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 79 

Quant à l'intelligence du musicien, on voit qu'il n'en 
était point question dans la prose de Gardel. Il ne faut 
pas trop lui en vouloir, après tout. A cette époque, et en 
raison des procédés d'ordinaire employés, la musique 
d'un ballet était tenue pour fort peu de chose, et ce qui 
le prouve encore, c'est que le Journal de Taris, en consta- 
tant le très grand succès du nouveau ballet, ne soufflait, 
lui non plus, pas un mot de la musique, réservant tous ses 
éloges pour le chorégraphe et pour les deux principaux 
interprètes de l'œuvre : Vestris, qui représentait Paris, et 
«la citoyenne» Saulnier, qui personnifiait Vénus 1 . 

Trois semaines après la représentation à l'Opéra du 
Jugement de Taris, le 28 mars, Méhul reparaissait au 
théâtre Favart, où il donnait, en compagnie de son ami 
Hoffman, un petit ouvrage en un acte, le Jeune Sage et 
le Vieux Fou, qui n'était pas de nature à produire sur 
le public une impression bien vive 2 . La pièce, plus 
ingénieuse qu'intéressante, n'avait rien de lyrique, ni 
même de scénique ; quant à la musique, voici le jugement 



^n incident assez curieux, qui se produisit à l'une des représenta- 
tions du Jugement de Paris, donnera une idée des mœurs théâtrales de 
l'époque : ■ — « Dimanche dernier (disait le Journal des Spectacles du 2 oc- 
tobre 1793), après la représentation & Œdipe h Colone, un citoyen placé 
dans une loge éleva fortement la voix et dit qu'il étoit honteux pour des 
républicains de souffrir encore sur la scène des pièces où l'on voyoit des 
rois, des princes, etc., et qu'il étoit tems d'oublier ces vieilles erreurs de 
nos pères. Un grand nombre de spectateurs ayant considéré sans doute 
qu'on avoit élagué de l'opéra qu'on venoit de donner ce qui pouvoit bles- 
ser l'oreille des hommes libres et allarmer les amis de l'égalité, et consé- 
quemment que l'orateur avoit tort de se plaindre, s'élevèrent contre lui 
et demandèrent qu'il fût expulsé. Heureusement un officier municipal se 
trouva là pour haranguer le public et exposer que le motif qui avoit fait 
prendre la parole à la personne dont on se plaignoit étant pur, on ne 
devoit pas le punir d'une faute d'attention. Chacun applaudit, le calme 
fut bientôt rétabli, l'orateur demeura dans sa loge, et l'on ne s'occupa plus 
qu'à admirer les talens que les artistes de l'Opéra développèrent dans la 
représentation du Jugement de Paris. » 

2 Voici la composition du spectacle pour le jour de la première repré- 
sentation : les Deux Billets, comédie de Florian, le Jeune Sage et le Vieux 
Fou, Stratonice. 



80 MÉHUL 

favorable qu'en portait le rédacteur du Journal des Spec- 
tacles, Pascal Boyer, qui, — chose rare à cette époque, — 
était musicien, et même compositeur, comme son confrère 
Framery , du Mercure : — «... On remarque dans tous les 
morceaux une harmonie pure, une sage ordonnance, un 
caractère convenable, et ils concourent plus ou moins au 
but que l'auteur s'est proposé, celui de former un ensemble 
agréable. Il y a réussi \ et il faut convenir que si le 
citoyen Méhul, comme le prétendent certaines personnes, 
n'a pas produit dans cet opéra de si grands effets que dans 
Euphrosine, c'est qu'il ne le devoit pas, c'est qu'il ne le 
falloit pas. Voltaire écrivit-il VÉcossaise avec la même 
plume dont il se servit pour écrire Mahomet ? et Préville 
jouoit-il le rôle du Bourru bienfaisant comme il jouoit celui 
de M . Pincé ? Non sans doute. Chaque ouvrage doit 
différer dans son caractère et dans sa teinte. Malheur au 
musicien et au peintre qui emploieront toujours les mêmes 
tons et les mêmes couleurs ! la postérité n'entendra point 
parler d'eux. — Il n'en sera pas ainsi du citoyen Méhul, 
à qui nos neveux paieront comme nous sans doute un 
tribut d'éloges, parce qu'il aura contribué pour beaucoup 
à leur apprendre qu'il n'est de véritable musique que 
celle qui est dramatique...» L'article dont ces lignes sont 
extraites était publié le 21 octobre 1793, c'est-à-dire sept 
mois après l'apparition de l'ouvrage qu'il appréciait d'une 
façon si élogieuse. C'est qu'en effet le Journal des Spec- 
tacles n'existait pas encore lorsque parut à la scène le 
Jeune Sage et le Vieux Fou ; et l'on peut dire que le seul 
fait de revenir de la sorte sur une pièce dont la nouveauté 
était passée indique de la part de l'écrivain une grande 
sympathie pour la partition de Méhul. 

Mais il y a quelque chose de plus intéressant encore 
que cet article : c'est une réponse qu'y fit Méhul, sous la 
forme d'une lettre adressée au journal, lettre fort curieuse, 
que celui-ci publia dans son numéro du 8 novembre, et 
que personne sans doute ne s'est avisé d'y aller chercher, 
car elle est restée inconnue jusqu'à ce jour. La voici : 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 81 



Aux auteurs du journal. 

Je vous dois des remerciemens, citoyens, pour les éloges que vous 
avez bien voulu donner à la partition du Jeune Sage et du Vieux Fou, 
et pour les remarques judicieuses qui les accompagnent. Je mettrai à 
profit et la louange et la critique; l'une enflamme et l'autre éclaire .; 
l'une est la seule récompense digne d'un artiste, et l'autre doit être son 
guide fidèle. Mais pour nous retenir au bord du précipice, la critique 
ne doit avoir aucune timidité; et pour ne point égarer, la louange doit 
se dispenser avec retenue. C'est ce que vous n'avez pas fait, citoyens ; 
car dans votre article le bien que vous dites de mon Jeune Sage et de 
mon Vieux Fou me paroît trop exagéré, et il me semble que vous n'ap- 
puyez pas assez sur les défauts qui s'y trouvent. Ce reproche vous 
paroîtra peut-être singulier, mais il cessera de vous étonner lorsque 
vous me connoîtrez bien. J'aime la gloire avec fureur, je suis dési- 
reux de louanges; mais j'aime encore mieux la vérité. Écoutez-la, 
citoyens, je vais vous la dire. A l'exception des deux reproches que je 
viens de vous faire, l'analyse du Jeune Sage m'a paru parfaitement faite. 
Elle m'a prouvé que vous connoissiez bien le cœur humain, l'art dra- 
matique et Fart musical; que vous saviez être concis et élégans, et que 
nous pouvions nous en rapporter aveuglément à toutes vos observa- 
tions ; enfin je pense qu'elle vous fera autant d'honneur qu'à moi, et 
j'en suis bien aise : cela m'aidera un peu à m'acquitter de tout ce que 

je vous dois. 

Méhul. 



Cette lettre est assurément intéressante. En nous don- 
nant une preuve de la sincère modestie de Méhul, elle 
nous montre aussi qu'il avait la pleine conscience de sa 
valeur. Ces simples mots : J'aime la gloire avec fureur , en 
disent plus à ce sujet que tout ce qu'on pourrait imaginer. 
Justement flatté de pouvoir offrir à ses lecteurs une telle 
correspondance, le Journal des Spectacles l'accompagnait 
de ces courtes observations : — «Nous avons cru être justes 
en rendant compte de la partition du Jeune Sage et du 
Vieux Fou; et notre intention dans cet article, comme 
dans tous les autres, a été de faire preuve de la plus 
exacte impartialité. S'il est donc vrai que nous ayons 
donné trop d'éloges au citoyen Méhul, ce qu'il nous est 
difficile de concevoir, on ne doit s'en prendre qu'à l'en-' 

6 



82 MÉHUL 

thousiasme que doit nécessairement inspirer à celui qui 
s'en occupe l'ouvrage d'un grand maître. Cette lettre, 
qui fait le plus grand honneur au citoyen Méhul, ne \ 
devoit pas rester dans notre portefeuille, ainsi qu'il nous 
en a témoigné le désir, et il nous excusera de l'avoir 
publiée, lorsqu'il fera attention que nous serions bientôt 
obligés d'abandonner la tâche que nous avons entreprise, 
si les artistes célèbres comme lui dédaignoient de nous 
soutenir dans une carrière où la rancunière médiocrité 
nous assaille de toutes parts 1 .» 

C'est à partir de ce moment que commence une période 
singulièrement active de l'existence artistique de Méhul. 
Nous allons le voir multiplier ses productions dramatiques, 
et cela sur plusieurs théâtres à la fois, se montrant coup 
sur coup à l'Opéra, à l' Opéra-Comique, à la Comédie- 
Française, ce qui ne l'empêchera pas d'écrire en même 
temps, pour les grandes fêtes nationales de la Képublique, 
des compositions vocales du plus grand caractère, dont 
souvent l'importance était considérable, et dans lesquelles 
on peut dire qu'il déployait un génie magnifique. Ce 
n'est pas tout : parmi les événements qui surgissent alors 
de toutes parts, il en est qui lui inspireront d'autres 
compositions de divers genres, et enfin, se dépensant de 
toutes façons, se multipliant à l'infini, il deviendra bientôt 
l'un des soutiens les plus fermes du Conservatoire nais- 
sant, de l'« Institut national de musique» fondé par Sar- 
rette, sans pour cela négliger de prendre une part très 
active à l'organisation et à l'exécution musicales des 
fêtes véritablement imposantes que la Convention jugeait 
utile d'offrir au peuple parisien. La vie de Méhul à cette 
époque dut être en vérité fiévreuse et brûlante, et Ton 
a peine à convevoir qu'un seul homme ait pu suffire à 



1 Entre autres morceaux intéressants, la partition du Jeune Sage et le 
Vieux Fou contenait un air charmant: le Papillon léger, qui survécut 
longtemps à cet ouvrage. (Voy. Biographie Michaud, art. Méhul, note 
d'Ad. de la Fage.) 



SA VIE, SON GÉNIE , SON CARACTÈRE 83 

une tâche aussi formidable que celle qu'il s'imposait. 
Je vais faire en sorte de procéder par ordre dans le 
récit des faits, ce qui ne sera pas toujours facile, les 
uns s 'enchevêtrant souvent et singulièrement avec les 
autres. 

Le premier ouvrage scénique dont il s'occupa après 
Je Jeune Sage et le Vieux Fou fut un drame lyrique en 
trois actes, Phrosine et Mêlidore, écrit en vue du théâtre 
Favart, et dont il tenait le livret d'Àrnault, l'auteur 
alors fameux de Marius à Minturnes, tragédie qui avait 
eu un énorme retentissement 1 . A propos de cet opéra, 
dont, il faut l'avouer, le sujet horrible et sombre était 
singulièrement choisi, surtout pour le théâtre auquel on 
le destinait, Arnault lui-même a donné, trente ans plus 
tard, dans ses Souvenirs d'un sexagénaire, des détails pré- 
cieux et que l'on chercherait vainement ailleurs, touchant 
le caractère de Méhul, ses habitudes et l'existence qu'il 
menait alors; ces détails appartiennent tout naturellement 
à la biographie du grand homme, et l'on ne saurait, en 
raison surtout de leur précision, les lire sans un véritable 
intérêt : 

...Je m'étais amusé, dit Arnault, à composer non pas un opéra- 
comique, mais un drame lyrique, dramma per musica, comme disent 
les Italiens ; et ce drame avait été reçu à la Comédie-Italienne, nom que 
portait alors notre second théâtre lyrique. Les acteurs m'ayant prié 
de mettre en vers le dialogue, qui dans l'origine était en prose, et que 
depuis on m'a prié de remettre en prose 2 , je m'imposai ce travail 
dont le sujet n'a guère d'analogie avec le caractère de l'époque où il fut 
achevé. L'admiration que m'inspirait le génie de Méhul, à qui ce sujet 



arnault, qui d'ailleurs ne manquait point de talent, eut une destine'e 
assez étrange. Royaliste ardent, au point qu'il se vantait d'écrire avec 
«une main toujours revêtue de fleurs de lys », il s'attacha cependant à 
la fortune de Napoléon, qu'il accompagna en Egypte, et se vit exiler par 
les Bourbons en 1816, après avoir été exclu de l'Institut dès les premiers 
jours de la Restauration. Il rentra pourtant en France en 1819, et dix ans 
plus tard retrouva son fauteuil à l'Académie française, dont il devint même 
le secrétaire perpétuel. 

2 II faut remarquer pourtant que Mêlidore et Phrosine fut joué envers. 



84 MÉHUL 

avait plu, me donna le courage de le remanier. Si affreuse que soit 
l'époque que me rappelle ce travail, je ne le revois pas sans plaisir 
quand je songe qu'il fut l'occasion de ma liaison avec un des hommes 
que j'ai le plus aimés, avec un des hommes les plus aimables que j'aie 
connus. 

Méhul n'avait guère alors que trente ans. Il était doué de l'imagina- 
tion la plus ardente et de la sensibilité la plus vive, facultés qu'il dépen- 
sait presque exclusivement dans la culture de son art, et qui, réunies 
à un jugement exquis et à un esprit supérieur, composaient son génie. 
Ambitieux de gloire au delà de toute idée, il sacrifiait à cette ambition 
l'intérêt même, auquel à son âge on sacrifie tous les autres ; il réser- 
vait, pour exprimer les passions, toute l'énergie avec laquelle il les eût 
senties s'il s'y fût abandonné. 

Hors du monde, au milieu du monde même, il était tout à son art. 
Des amis chez lesquels il s'était mis en pension pourvoyant à ses 
besoins, il ne sortait guère de la réclusion à laquelle il s'était condamné 
pour vivre dans la postérité, comme un cénobite pour gagner la vie 
éternelle, qu'autant qu'il y était contraint pour diriger ses répétitions. 

Je ne crois pas que notre première entrevue ait été ménagée par un 
médiateur. Il me semble que, tout plein de l'impression qu'avaient faite 
sur moi son Euphrosine et sa Slratonice, je courus le remercier de 
tout le bonheur que je lui devais. 

A la nature des éloges que je lui donnai, il reconnut que je l'avais 
compris; et par une suite de cette sympathie, dès cette première entre- 
vue, nous prîmes l'engagement de faire un opéra ensemble. Rien de 
plus propre à lier deux personnes qui ont quelque analogie morale, 
qu'un rapprochement où, de cœur comme d'esprit, deux associés con- 
courent à la création d'une même œuvre: voilà un véritable mariage. 
C'est ce qui nous arriva, et je ne le dis pas sans orgueil. Du premier 
jour que je vis Méhul, se forma entre nous une liaison qui n'a fini 
qu'avec sa vie, liaison dans laquelle, malgré la sévérité de son carac- 
tère, il apportait un charme auquel il était impossible de résister, et 
que le plus indépendant des hommes, Hoffman lui-même, a senti pres- 
que aussi vivement que moi, quoiqu'il s'y soit peut-être moins aban- 
donné. 

Je voyais Méhul presque tous les jours, soit à Paris, pendant la mau- 
vaise saison, soit pendant la belle, à Gentilly, où il occupait un appar- 
tement dans le vieux château, dont le parc était à sa disposition. Ceci 
me rappelle un fait assez singulier pour que je croie devoir le consi- 
gner ici. 

Gentilly n'est pas éloigné de Montrouge. Dans ce dernier village 
s'était retirée la famille le Sénéchal, famille aussi aimable que respec- 
table, et avec les goûts, les opinions et les affections de laquelle mes 
goûts, mes opinions et mes affections s'accordaient merveilleusement. 



SA VIE, SON GÉNIE 3 SON CARACTÈRE 85 

Elle habitait là une jolie maison entre deux jardins. Hors du foyer de 
la révolution, sans journaux, sans autre société que celle de quelques 
amis tels que Desfaucherets, Florian, Baraguey d'Hilliers. Lacretelle le 
jeune et celui qui écrit ceci, exclusivement occupée des arts, elle oubliait 
quelquefois un désordre auquel elle n'assistait plus et un bruit qu'elle 
n'entendait plus ; ou plutôt, comme des assiégés qui, familiarisés avec 
les accidents d'un siège, finissent par n'en plus tenir compte et par 
rentrer dans leurs habitudes, elle revenait quelquefois aux amuse- 
ments de l'extrême jeunesse, à ceux où l'on trouve des distractions 
dans le mouvement et même dans un exercice forcé. 

Les dames qui prenaient part à ces jeux, auxquels les enfants étaient 
admis comme de raison, aimaient surtout ceux où la ruse peut suppléer 
la vigueur. Tel était le jeu du cerf, que nous avions modifié dans leur 
intérêt et pour le rendre plus facile et moins fatigant. 

Le jardin, si grand qu'il fût, nous paraissant trop étroit pour les 
développements de notre tactique , et chacun , chiens comme gibier, 
regrettant de n'avoir pas un parc à sa disposition, je pensai à celui de 
Gentilly, dont Méhul pouvait disposer. La demande me parut d'autant 
plus facile à faire que Méhul était très connu de ces dames. A son début 
à Paris, avant de travailler pour le théâtre, il avait donné des leçons 
de musique, et elles avaient été ses premières écolières. Quoique par 
suite de la détermination qu'il avait prise de se livrer exclusivement à 
la composition , il eût cessé de les voir, il ne leur en était pas moins 
dévoué, elles ne lui en étaient pas moins attachées. Nulle part son 
génie n'était plus admiré et ses hautes qualités mieux appréciées que 
dans cette société si gracieuse, si spirituelle, si accessible à toutes les 
impressions du bon et du beau. Le parc, comme on le pense, fut mis 
à la disposition des chasseurs. La meute, dans laquelle Méhul s'enrôla, 
fut augmentée en raison de l'étendue du terrain, et divisée en deux 
bandes, à la tête desquelles on mit un piqueur muni d'un cornet à bou- 
quin, dont il devait sonner dès qu'il apercevrait la bête. 

On en força plus d'une, car la partie dura six heures au moins. Pen- 
dant tout ce temps, les chiens ne cessèrent pas de donner de la voix, 
et les chasseurs de donner du cor ou du cornet. A la nuit, chiens, 
piqueurs, gibier, chasseurs retournèrent souper de compagnie à Mont- 
rouge, tout aussi étonnés qu'enchantés d'avoir obtenu quelques heures 
de plaisir dans un temps qui en promettait si peu. Baraguey d'Hilliers 
surtout, que les intérêts de Gustines, dont il était aide de camp, rete- 
naient passagèrement à Paris, et qui s'était livré à ce jeu du meilleur 
cœur du monde, ne concevait pas qu'on pût encore rencontrer d'aussi 
douces distractions. Nous nous en étonnâmes bien plus à notre retour. 
Pendant que nous nous amusions à des jeux d'enfants, tout était en 
rumeur dans la capitale : Marat venait d'être assassiné 1 . 

^eci se passait donc le 13 juillet 1793. 



86 MÉHUL 

Nous nous étions promis de recommencer la partie; il y fallut renon- 
cer. Ce meurtre, qui ne chagrinait pas même les gens les plus ardents 
à le venger, servit de prétexte à un accroissement de rigueurs contre 
les royalistes. Apprenant de plus que les jacobins de Gentilly, car il y 
en avait partout, avaient tiré de singulières conjectures des innocentes 
fanfares dont retentissaient les échos de leur commune pendant que 
leur monstrueuse idole tombait sous le poignard d'une héroïne, nous 
ne crûmes pas prudent de nous exposer à tomber dans leurs filets, et 
nous ne renouâmes pas ces parties de chasse dont la curée aurait pu 
devenir sanglante 1 . 

Comme on le pense bien, ces jeux innocents, d'ailleurs 
sitôt suspendus, ne firent oublier ni à Arnault ni à 
Méhul l'ouvrage en vue duquel ils avaient associé leurs 
efforts. Mais, en dépit de leurs désirs et de ceux des 
comédiens de Favart, ce ne fut pas sans des peines infi- 
nies, ce ne fut pas sans être obligés de surmonter bien 
des difficultés, d'aplanir bien des obstacles, qu'ils purent 
parvenir à lui faire voir enfin les feux de la rampe. Préa- 
lablement même, ils durent, pour obtenir ce résultat, en 
écrire et en faire représenter un autre sur un autre théâtre. 
Arnault a raconté en détail toute cette petite histoire 
assez singulière, dont je lui emprunte encore le récit, 
non - seulement parce qu'il offre un intérêt direct en ce 
qui touche la vie de Méhul et le succès d'une de ses 
œuvres les plus remarquables, mais encore parce qu'il 
constitue un chapitre curieux des annales théâtrales de ce 
temps : 

Les répétitions de Phrosine, dit-il, ce drame lyrique que j'avais com- 
posé pour Méhul, allaient cependant leur train. Mais ce n'est pas sans 
difficulté que nous parvînmes à faire représenter cet ouvrage, que les 
acteurs étaient impatients de mettre en scène. Qu'on me permette 
d'entrer dans quelques détails à ce sujet ; cela peut contribuer à faire 
connaître l'esprit du gouvernement de cette époque, à prouver qu'il ne 
négligeait pas plus la tyrannie de détail que la tyrannie d'ensemble, et 
qu'il ne laissait échapper aucun moyen, aucune occasion d'influencer 
l'opinion publique et de forcer les arts à favoriser la propagation de ses 
doctrines, ce qui n'est pas maladroit quand on le fait adroitement. 

1 Souvenirs oVun sexagénaire, T. II, pp. 16-22. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 87 

Mais ce n'était pas par l'adresse que brillaient les agents de la com- 
mune de Paris à qui appartenait la surveillance des théâtres , et qui 
avaient rétabli la censure à son profit. Invité par les comédiens et 
sommé par la police de soumettre mon ouvrage à l'examen préalable 
des censeurs si je voulais qu'il fût représenté, il fallut bien s r y résigner. 
Le bureau où se faisait cet examen, auquel était préposé un homme de 
lettres nommé Baudrais, se tenait dans la cour de la Sainte-Chapelle. 
J'y fis deux ou trois voyages. . . 

Le citoyen Baudrais, à qui j'avais remis mon ouvrage, me le rendit 
quelques jours après. Il n'y avait rien trouvé que d'innocent, ce que je 
conçois. « Mais ce n'est pas assez, ajouta-t-il, qu'un ouvrage ne soit 
pas contre nous, il faut qu'il soit pour nous. L'esprit de votre opéra 
n'est pas républicain; les mœurs de vos personnages ne sont pas répu- 
blicaines ; le mot liberté n'y est pas prononcé une seule fois. Il faut 
mettre votre opéra en harmonie avec nos institutions & 1 . 

Je ne savais pas comment m'y prendre pour satisfaire à cette exi- 
gence. S'il n'eût été question que de mes intérêts en cette affaire, 
j'eusse renoncé à être joué; mais cela eût porté un grave préjudice 
aux intérêts de Méhul, qui avait fait sur mon poème une musique admi- 
rable; cela eût porté un grave préjudice aussi aux intérêts du public, 
qui se serait vu privé d'un chef-d'œuvre. 

Legouvé me tira d'embarras. A l'aide d'une douzaine de vers placés 
à propos, il amena dans mon drame le mot liberté assez souvent pour 
satisfaire aux exigences du citoyen Baudrais, et la représentation de 
Phrosine fut permise : on me fit observer cependant que tout auteur 
comme tout artiste devait payer sa contribution patriotique en monnaie 
frappée au coin de la république, que jusqu'à présent je n'avais pas 
satisfait à cette obligation, et que préalablement à la représentation de 
Phrosine, il me fallait, de concert avec Méhul, fournir à la scène un 
ouvrage républicain. Nouvel embarras. Je ne pouvais me résoudre à 
faire l'apologie de l'ordre ou plutôt du désordre présent, et Méhul 
n'était pas plus porté que moi à l'acte de complaisance où l'on voulait 
nous amener. 

J'imaginai, pour me conformer au temps sans déroger à mes prin- 
cipes, de choisir dans l'histoire un sujet analogue à la position où la 
France se trouvait avec l'Europe coalisée contre elle, ce qui, abstraction 
faite des principes du gouvernement, me fournirait l'occasion de louer, 



1 En vertu d'un arrêté du Comité de salut public en date du 9 Germinal 
an II (29 mars 1794), ce Baudrais fat arrêté avec trois autres «membres 
de l'administration de police, «Froidure, Soûles et Dangé. Je crois bien 
qu'il fut jugé, condamné et exécuté. Il n'était plus sans doute assez répu- 
blicain alors. 



88 MÉHUL 

dans le patriotisme d'un ancien peuple, celui qui animait les armées 
françaises. Les traits réels ou imaginaires attribués par la tradition à 
Mutius Scœvola, à Horatius 'Coclès, me semblèrent de cette nature. Je 
les développai dans un acte lyrique dont Méhul composait la musique 
à mesure que j'en composais les paroles. Le tout fut l'affaire de dix- 
sept jours. 

La musique de cet ouvrage est d'une extrême sévérité; c'est de la 
musique de fer, pour me servir de l'expression de son auteur, qui, 
s'étudiant à caractériser dans ses compositions les mœurs du peuple 
qu'il faisait chanter, et l'époque où se passait l'action, avait porté cette 
fois un peu loin peut-être l'application d'un excellent système. Ainsi 
en jugèrent les oreilles du plus exigeant des républicains, les oreilles de 
David. Il est vrai que, loin d'aimer dans la musique le caractère qu'il 
donnait à la peinture, David n'aimait que la musique efféminée. Mais 
la musique italienne même lui aurait-elle plu, adaptée à des vers de ma 
façon, à des vers écrits par une main qu'il voyait toujours revêtue de 
fleurs de lis ? Quoi qu'il en soit, la pièce historique fut comptée pour 
une pièce patriotique, et Horatius Coclès ouvrit à Phrosine l'accès 
du théâtre. 

Horatius Coclès eut le pas, en effet, sur Mélidore et Phro- 
sine. C'est à l'Opéra qu'il vit le jour, à l'Opéra, qui, à 
cette époque, semblait presque exclusivement voué aux 
à-propos historiques ou patriotiques et aux pièces inspirées 
par les événements dramatiques que chaque jour voyait 
éclore, puisque, du 27 janvier 1793 au 5 janvier 1794, 
c'est-à-dire dans l'espace de moins d'une année, on y vit 
représenter six ouvrages de ce genre : le Triomphe de la 
République ou le Camp de Grandpré , de Grossec ; la Patrie 
reconnaissante ou l'Apothéose de Beaurepaire , de Pierre 
Candeille; le Siège de Thionville, de Jadin; Fabius, de 
Méreaux *, Miltiade à Marathon, de Lemoyne ; et Toute la 
Grèce ou Ce que peut la Liberté, du même. Le nouvel 
ouvrage, qui comportait un acte seulement, fit son appari- 
tion le 18 février 1794 1. 

1 Voici la composition du spectacle de ce jour, telle que la donnait le 
Journal de Paris dans son programme quotidien des théâtres : — « Opéra 
National. Aujourd. la l re repre's. à' Horatius Coclès, opéra en un acte, pa- 
roles du citoyen d'Arnaud, musique du cit. Méhul ; le Jugement du berger 
Paris, ballet-pantomime du C. Gardel, précédé de VOffrande h la Liberté, 
scène religieuse du C. Gossec. » 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 89 

Il faut avouer qu'Arnault aurait pu être plus heureux 
sinon dans le choix du sujet, dont la grandeur était bien 
de nature à inspirer un musicien d'un génie aussi puissant 
et aussi mâle que celui de Méhul, du moins dans la façon 
de le traiter. Son livret offre certaines qualités grandioses, 
et renferme quelques vers expressifs et bien frappés*, mais 
il est sec et absolument dépourvu d'intérêt. Néanmoins, 
grâce à la valeur de la musique, à la beauté du spectacle 
et à l'ampleur de la mise en scène, le public fit à Horatius 
Codes un accueil favorable. Voici comment le Journal de 
Paris rendait compte de la représentation : — « Horatius 
Codes, opéra en un acte, a été représenté pour la première 
fois avec succès le 30 pluviôse. L'auteur a réuni dans ce 
poème deux traits également glorieux au peuple romain : 
celui d'Horatius Coclès, trop connu dans l'histoire pour 
qu'il soit besoin de le rappeler à nos lecteurs, et le dévoue- 
ment non moins célèbre de Mutius Scœvola. Il eût été dif- 
ficile de retracer séparément sur la scène l'un ou l'autre 
de ces faits glorieux; mais aussi, réunis sous un même 
cadre, ils présentent un autre inconvénient : l'action se 
partage en deux autres qui se nuisent réciproquement et 
fatiguent le spectateur en afFoiblissant l'intérêt. C'est à ce 
défaut qu'il faut attribuer les parties faibles de cet ouvrage, 
qui contient pourtant de grandes beautés. La musique est 
du citoyen Méhul, et fait honneur à ce compositeur connu. 
Le goût du chant en est sévère et d'une couleur forte, et 
heureusement adapté aux passions qu'il exprime. L'auteur 
des paroles est le cit. Darnaud 1 .» 

Castil-Blaze, qui éprouvait pour Méhul une admiration 
bien légitime, parle ainsi d' 'Horatius Codes dans son Aca- 
démie impériale de musique : — « Horatius Codes, acte lyrique, 
d'Arnault, musique de Méhul, ne dut pas son triomphe à 
la circonstance. Nous voyons maintenant des opéras en cinq 
actes veufs de leur ouverture, des opéras borgnes, précédés 
seulement par une introduction de quelques mesures; Méhul 

1 Journal de Paris, du 23 février 1794. 



90 MÉHUL 

écrivit une de ses plus belles symphonies pour Horatius 
Codes; on l'exécute encore aux concerts du Conservatoire. 
Les quatre cors de l'orchestre sonnèrent ensemble pour la 
première fois dans cette ouverture*, Méhul n'en employa 
que deux dans le reste de son opéra. — Le livret d'Arnault 
était peu favorable pour le musicien. L'uniformité des 
sentiments, la nullité de l'action (tout se passe en récits), 
l'absence des femmes (elles ne figuraient que dans le chœur), 
s'opposaient à la bonne structure de la musique, et surtout 
à la diversité des couleurs, si nécessaire à l'effet général 
d'un drame chanté. Les adieux du jeune Horatius à son 
père, duo qui finit en trio, le chœur : Si dans le sein de 
Rome, sont des productions pleines de vigueur et remar- 
quables par un rythme bien établi, dont les résultats 
agissent vivement sur l'auditoire. Le passage du pont 
Sublicius, l'action d'Horatius, arrêtant l'ennemi tandis que 
l'on coupe une arche du côté de Kome, s'exécutaient sous 
les yeux du public sur la vaste scène de l'Opéra 1 . » 

Je souscris bien volontiers aux éloges que Castil-Blaze 
accorde à la partition à' Horatius Codes, qui renferme en 
effet des pages superbes et empreintes du souffle le plus 
vigoureux. Mais je dois dire qu'en un point Castil-Blaze 
est dans l'erreur, et que les quatre cors qu'il a cru 
entendre dans l'ouverture n'ont existé que dans son imagi- 
nation. La recherche que j'ai faite à ce sujet a même été 
pour moi l'occasion d'une petite découverte relative à un 
fait resté jusqu'ici inconnu : c'est qu'il existe, pour Horatius 
Codes, deux ouvertures, absolument distinctes et différentes 
l'une de l'autre. Ce fait m'a été révélé par la confrontation 
que j'ai été à même d'établir, aux archives de l'Opéra, 
entre la partition gravée et la partition manuscrite, celle 
qui servait à la conduite de l'orchestre. Dans la première, 
l'ouverture, qui comprend un lento et un allegro vivace, est 
tout entière en ré majeur; dans la seconde, cette ouverture 



l 'V Académie impériale de musique, t. II, p. 30. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 91 

est composée d'un lento non troppo en ré mineur et d'un 
allegro en rê majeur. Toutes deux, je le répète, sont par- 
faitement distinctes ; mais, dans l'une comme dans l'autre, 
on ne rencontre que deux cors, et non pas quatre *. Le 
seul endroit de l'ouvrage où quatre cors se fassent entendre 
est le fragment choral très court (dix mesures) qui termine 
la seconde scène, sur ces quatre vers : 



Liberté que son bras seconde, 
Toi qu'il défend, veille sur lui! 
La cause qu'il sert aujourd'hui 
Un jour sera celle du monde. 



Il suffit de parcourir la partition à'Horatius Coclès pour 
être convaincu de l'erreur de Castil-Blaze. 

C'est le même Castil-Blaze qui fait le récit d'un accident 

issez grave par lequel fut signalée l'une des représenta- 
tions à'Horatias Coclès : — «A la troisième représentation, 

lit-il, le pont s'écroula trop tôt, et sous les pieds de la 
troupe armée. Adrien, M lle Mulot (Horatius père et fils), 

me foule de choristes tombèrent, beaucoup furent blessés. 
Adrien eut les jambes lacérées cruellement, un malheureux 
figurant subit l'amputation d'une cuisse. On assure que 
des malveillants avaient préparé cette catastrophe en enle- 
vant les boulons qui servaient à réunir les diverses pièces 
du pont. » L'accident ici relaté se produisit en effet, et 
j'en vais fournir la preuve; mais je crois que, comme à 
son ordinaire, Castil-Blaze en a un peu enjolivé les détails. 
En tout cas, ce n'est pas à la troisième représentation 
à'Horatius Coclès qu'on eut à le déplorer, mais à une 
reprise de l'ouvrage. Il est à peu près certain qu'à cette 
troisième représentation ne prenaient part ni Adrien ni 



1 C'est la première de ces deux ouvertures, celle qui commence et finit 
en ré majeur, que Méhul a placée plus tard en tête de sa belle partition 
à? Adrien, 



92 MÉHUL 

M lle Mulot, puisque à la création la pièce était ainsi dis- 
tribuée l : 

Valerius Publicola, consul Lays. 

Horace, surnommé Goclès Chéron. 

Mutius Scévoia Laîné. 

Le jeune Horace Rousseau. 

Un ambassadeur de Porsenna .... Dufresne. 

Mais voici une sorte de procès-verbal authentique de ce 
petit événement, qui semble avoir ému quelque peu les 
Parisiens, puisqu'on en fit l'objet d'une publication spé- 
ciale. Ce que je vais reproduire ici avec la plus scrupuleuse 
exactitude est le texte d'une feuille volante qui se vendait 
évidemment dans les rues, d'un canard, comme nous dirions 
aujourd'hui, appelé à renseigner le public sur le fait dont 
les spectateurs du Théâtre des Arts (c'est ainsi qu'on appe- 
lait alors l'Opéra) avaient été les témoins attristés 2 : 



DETAIL 

EXACT 
DU GRAND MALHEUR 

ARRIVÉ HIER AU THEATRE DES ARTS 

A la première représentation de la reprise de 
V opéra (THoratius Coclès, et les noms des ac- 
teurs grièvement blessés. 



Hier s'est donnée au théâtre des Arts la première représentation de 
la reprise de l'opéra d'Horatius Coclès. L'affluence du public y était 
considérable. L'enthousiasme le plus prononcé et le plus général était 
à son comble , lorsqu'au moment où Horatius Goclès , chargé de 



1 Je reproduis cette distribution telle qu'elle se trouve en tête de la 
pièce imprimée. 

2 Je dois la communication de ce document intéressant et rarissime 
à un de mes bons confrères et de mes bons amis, M. Er. Thoinan, qui 
s'est beaucoup occupé de Méhul et qui professe pour lui la plus vive 
admiration. 






SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 93 

défendre à l'ennemi le passage du pont qu'on doit abattre derrière lui, 
ee qui doit entraîner sa chute dans le Tibre, faisait une vigoureuse 
résistance, à la tête de sa trouble [troupe] , leur nombre, leur ardeur 
dans l'action ont fait briser le pont dans l'endroit et au moment inat- 
tendus. Tombant tous les uns sur les autres, avec leurs sabres à la 
main, il y en a eu plusieurs de blessés : le citoyen Adrien sur-tout, qui 
était au centre de la mêlée, s'est trouvé dessous, et a eu un bras et 
une jambe blessés. La pointe d'un sabre est entrée dans le derrière de 
la tête d'un des soldats : un autre a eu le genoux gauche foulé ; un 
troisième, la jambe fortement écorchée : plusieurs se sont trouvés fort 
mal pendant quelques instans , d'avoir supporté la chute et le poids 
de tous ceux qui étaient tombés sur eux; mais heureusement personne 
n'a été grièvement blessé. 

L'administration du théâtre des Arts a fait donner les plus prompts 
secours. Le ministre de l'intérieur a aussi fait donner les ordres les 
plus précis, pour que rien ne soit épargné, à l'effet de secourir les 
blessés. Il a ordonné d'instruire, de ce qu'il en était, le public qui 
témoignait le plus grand intérêt, mais qui a repris son calme, et a 
exprimé la satisfaction la plus vive, lorsqu'il a été certain que personne 
n'était dangereusement blessé. 

Le citoyen Gardel, qui a annoncé cette nouvelle, a ensuite joué son 
rôle dans le Ballet du Déserteur, de manière à mériter les applaudis- 
aemens les plus universels. 

Le spectacle n'a fini qu'après dix heures. 

De l'imprimerie du Correspondant politique, 
Rue Christine, n° 11. 

La reproduction de ce petit factum, assurément curieux 
au point de vue des mœurs de l'époque, nous fait con- 
naître au juste l'importance de l'accident signalé par Castil- 
Blaze *. 

4 Et cet entrefilet du Journal de Paris nous en apprend la date précise, 
laissée ignorée par le canard en question: — «La l re représentation de 
la reprise d'Horatius Codés a été signalée par un événement dont les 
suites pouvoient être très funestes. Le pont défendu par Coclès s'est 
écroulé avant le temps marqué, et les acteurs sont tombés les uns sur les 
autres. Beaucoup d'entre eux ont été blessés, mais il ne paroitpas y avoir 
eu dans le nombre aucun accident grave. Le spectacle s'est terminé, sui- 
vant l'annonce, par la représentation du ballet du Déserteur. » (Journal 
de Paris, 18 novembre 1797.) — Dans tout cela il n'est nullement 
question du déboulonnage indiqué par Castil Blaze, qui éprouvait toujours 
le besoin d'enjoliver et de dramatiser tous les faits dont il rendait compte. 



94 MÉHUL 

Une fois mis en règle, par la représentation à'Horatius 
Codes, avec l'obligation qu'ils avaient assumée envers les 
bureaux de la Commune de Paris, les deux collaborateurs 
s'occupèrent activement de celle de Mélidore et Phrosine. 
Mais Méhul s'était trouvé mêlé à la confection d'un ouvrage 
étrange, qui devait, lui aussi, voir le jour, sur la scène de 
Favart, avant celui qu'il préparait en compagnie d'Arnault. 
Cet ouvrage, plus burlesque encore qu'odieux, avait pour 
titre le Congrès des Bois et sortait de la plume de Demaillot , 
inconnu encore, et qui préludait de cette façon singulière 
au futur succès qu'il était appelé à remporter avec Madame 
Angot. Le Congrès des Bois était un opéra-comique (!) en 
trois actes, et j'ignore par le fait de quelles circonstances 
douze compositeurs — pas un de moins — avaient été 
appelés à en écrire la musique, ce qui n'avait pas dû leur 
offrir un vif intérêt. Ces douze artistes, qu'on avait choisis 
parmi les plus célèbres et les plus aimés du public, étaient 
Grétry, Dalayrac, Deshayes, Trial fils, Berton, Méhul, 
Cherubini, Jadin, Kreutzer, Blasius, Devienne et Solié *. 
Cette collaboration musicale brillante ne put sauver d'un 
naufrage complet l'œuvre de Demaillot, qui était véritable- 
ment inepte, et dont le Journal de Paris rendait compte 
en ces termes : — « En présentant sur la scène la coalition 
des rois contre la France, on ne peut offrir aux spectateurs 
que des crimes et non des ridicules; et ce sujet fait pour 
causer l'indignation peut difficilement exciter le rire. — Si 
l'auteur du Congrès des Bois est parvenu à remplir ce der- 
nier objet, c'est en sacrifiant dans sa comédie toutes les 



1 II ne peut y avoir aucun doute sur ce point, car j'ai consulte à ce 
sujet les registres manuscrits de l'ancienne Comédie- Italienne, qui relatent, 
avec tous leurs détails, les spectacles de chaque jour, et voici la note que 
j'y ai trouvée: — «Octodi 8 ventôse l'an 2 m e (V. st. 26 février 1794). 
l re représentation du Congrès des Bois, comédie en 3 actes en prose et 
ariettes, du C en Des Maillot, musique des C ens Grétry, Dalayrac, Des- 
hayes, Trial fils, Berton, Méhul, Cheruhini, Jadin, Kreutzer, Blasius, 
Devienne et Solié. » 



. SA VIE , SON GÉNIE , SON CARACTÈRE 95 

convenances de la scène. Cette pièce n'est qu'une suite 
de caricatures sans liaison et sans motif, quelques-unes 
piquantes, d'autres, et c'est le plus grand nombre, froides 
et trop prolongées. — Dans le premier acte, les maîtresses 
des rois prennent, et l'auteur ne dit pas pourquoi, le parti 
de la Képublique Françoise, et complotent la perte des 
têtes couronnées, avec Cagliostro arrivé de Rome pour 
représenter le pape au Congrès. Le complot s'exécute pen- 
dant le Congrès même, et au moment. où chacun est con- 
venu du morceau de la France qu'il prendra pour prix de 
la guerre, les François arrivent vainqueurs. Les rois 
abandonnés fuyent et reparoissent l'instant d'après sur la 
scène, affublés de bonnets rouges et chantant la Carmagnole 
pour n'être pas reconnus. — La musique de cette pièce, 
composée en commun par plusieurs auteurs célèbres, a été 
fort applaudie; mais vers le milieu du troisième acte le 
public a commencé à témoigner son impatience ; et la mau- 
vaise exécution du dernier ballet a excité un mécontente- 
ment général qui a empêché de finir la pièce 1 ». Elle eut 
deux représentations seulement, accueillies de telle sorte 
par les spectateurs que la police jugea à propos d'interdire 
les suivantes, ainsi que nous l'apprennent les Spectacles de 
Paris : « Pièce mal accueillie, et arrêtée par ordre au moment 
où nous écrivons. » 

C'est ici que se place un fait très honorable pour Méhul, 
qui indique bien le cas qu'on faisait dès lors de son talent 
et de ses œuvres, et dont aucun historien n'a eu connais- 
sance. Ce fait, c'est celui d'une pension que lui accordèrent, 
afin de l'encourager à travailler pour eux, les sociétaires 
de la Comédie-Italienne 2 . On avait vu de grands artistes, 
auteurs ou compositeurs chevronnés, connus par un grand 
nombre d'ouvrages heureux, tels que Favart, Duni, Phi- 
lidor, Grétry, être, de la part de la Comédie, l'objet 



1 Journal de Paris, 13 ventôse an II — 3 mars 1794. 

2 On sait qu'à cette époque la Comédie-Italienne était régie, comme 
aujourd'hui encore la Comédie-Française, par une Société d'artistes. 



96 MÉHUL 

d'une faveur de ce genre*, mais jamais jusqu'alors un 
jeune musicien, presque encore à ses premières armes, 
n'avait été appelé à un tel honneur, et il fallait pour cela 
que les premiers succès de Méhul eussent été bien éclatants 
et bien vifs. C'est dans les registres de l'administration 
du théâtre Favart, à la date du mois de germinal an II 
(mars-avril 1794), que j'ai trouvé pour la première fois le 
nom de Méhul compris, au chapitre des pensions, sous la 
rubrique : Auteurs, musiciens et autres, pour une somme 
mensuelle de 83 livres 6 sols 8 deniers, c'est-à-dire pour 
une pension annuelle de mille livres 1 . Il est présumable 
que, par cette gracieuseté, la Comédie-Italienne espérait 
attacher étroitement Méhul à sa fortune et l'empêcher 
autant que possible de mettre ses talents au service du 
théâtre Feydeau, son puissant et dangereux rival. De fait, 
Méhul travailla fort peu pour ce dernier. 

Revenons enfin à Mélidore et Phrosine, qui était, il faut 
bien le dire en ce qui concerne le poète, une œuvre au 
moins singulière à mettre à la scène, et par trop auda- 
cieuse. Arnault en avait puisé le sujet dans le poème 
étrange de ce Gentil-Bernard loué par Voltaire, sujet qui, 
avec des noms différents, ne faisait que reproduire la 
fable si touchante d'Hero et Léandre, mais en la rendant 
odieuse par l'amour incestueux d'un frère pour sa sœur, 
tandis que l'orgueil féroce d'un autre frère condamne 
celle-ci à périr avec son amant. Arnault avait changé le 
dénouement, en le rendant moins tragique par le repentir 
tardif des deux frères et le mariage des deux amoureux, 



1 Voici les noms des auteurs et compositeurs compris dans cette 

liste : 

Grétry 150 1. 

Philidor 66 1. 13 s 4 d. 

Monvel 66 13 4 

Dalayrac 83 6 8 

Méhul.. ........ 83 6 8 

De Blois . . 33 6 8 

Loulié. . . . . . . . .25 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 97 



5 ^ Vi1 «o-^x^j 



mais le fond du drame restait effroyablement sombre, et sa 
donnée première ne pouvait guère inspirer d'autre senti- 
ment que le dégoût. En acceptant un livret de ce genre, 
Méhul n'en avait évidemment apprécié que le côté pathé- 
tique et le parti que son génie passionné pouvait tirer de 
certaines situations d'ailleurs très puissantes, mais sans 
se rendre compte de son caractère répulsif et de l'effet 
fâcheux qu'il devait produire sur le public. À ne consi- 
dérer que son œuvre personnelle, il est certain que Méli- 
dore et Phrosine méritait d'obtenir un immense succès. 
«Je renvoie aux journaux de l'époque, dit Arnault, ceux 
de mes lecteurs qui veulent savoir sans le lire ce qu'ils 
doivent penser de mon drame ; je les y renvoie aussi pour 
savoir l'effet que produisit la musique de cet opéra. 
Depuis Gluck, depuis le finale du premier acte à'Armide, 
on n'avait rien entendu d'aussi énergique que le finale 
du premier acte de Phrosine; il est à lui seul un ouvrage 
complet. Source des effets les plus dramatiques, l'atten- 
drissement et la terreur y sont portés au plus haut degré. 
Aussi fut-il entendu avec le même enthousiasme quarante 
fois de suite. » 

Phrosine et Mélidore, qui fut représenté pour la première 
fois au théâtre Favart le 17 floréal an II (6 mai 1794), 
fut en effet un grand succès pour le musicien *, et aussi 
pour les quatre artistes fort distingués qu'il avait choisis 

1 Le spectacle était complété par la troisième représentation de la 
reprise de Jean-Jacques Rousseau a ses derniers moments, comédie en deux 
actes de Bouilly. Le programme du Journal de Paris annonçait Philippe et 
Georgette, de Dalayrac, mais il y eut sans doute un changement dans la 
composition du spectacle primitivement annoncé, puisque le registre quo- 
tidien manuscrit de la Comédie-Italienne porte bien Jean- Jacques Rousseau. 
C'est aussi ce registre qui nous apprend que la recette de cette soirée fut 
de 4.172 livres 15 sols. 

Je dois faire remarquer une grosse erreur typographique du livret de 
Mélidore, qui fixe la date de la première représentation au 17 germinal 
(c'est-à-dire au 6 avril), tandis qu'elle est, comme on l'a vu, du 17 floréal 
(6 mai). Il n'y a pas de confusion possible ici, puisque les registres du 
théâtre font foi, et aussi les programmes et les comptes-rendus des 
journaux. 

7 



98 MÉHUL 

pour ses interprètes : M mc Saint -Aubin (Phrosine), Michu 
(Mêlidore), Chenard (Aimar) et Solié (Jule). Il n'en fut 
pas de même pour l'auteur du poème, qui ne trouva guère 
de sympathie parmi les spectateurs et qui, je l'ai fait 
entendre déjà, n'en méritait pas : « Phrosine et Mêlidore, 
dit Fétis ; aurait dû trouver grâce devant le public par le 
charme de la musique, où règne un beau sentiment, plus 
d'abandon et d'élégance que Méhul n'en avait mis jus- 
qu'alors dans ses ouvrages 1 ; mais un drame froid et triste 
entraîna dans sa chute l'œuvre du musicien. Toutefois, la 
partition a été publiée, et les musiciens y peuvent trouver 
un sujet d'étude rempli d'intérêt. » 

Elle est superbe, en effet, cette partition, et n'eût-on 
à y signaler que le duo d'introduction entre Aimar et 
Phrosine : Non, non, cessez de V espérer, le colossal et 
splendide finale du premier acte, et l'air si pathétique de 
Mêlidore au second: Du noir chagrin qui me dévore,.., 
elle constituerait une œuvre hors ligne. Et cependant, 
une partie du public restait rétive à la manière si nou- 
velle de Méhul, à sa façon de comprendre la musique dra- 
matique; et les inspirations les plus tendres, les plus tou- 
chantes ne pouvaient, de la part de certains esprits timorés, 
faire pardonner au compositeur les hardiesses et les audaces 
de sa déclamation, la puissance du sentiment dramatique 
qu'il développait avec tant de vigueur. Dans un drame 
sombre jusqu'à l'horreur, fougueux jusqu'à l'emportement, 
d'aucuns auraient voulu lui voir dérouler des cantilènes 
caressantes, égrener un chapelet de doucereuses mélodies; 
comme si Corneille avait pu traiter les scènes terribles des 
Horaces dans le style de son incomparable invocation de 
l'Amour à Psyché ! Entre autres, un journal, d'ordinaire 
mieux inspiré, la Décade philosophique, se montra dur 
envers lui de la façon la plus maladroite et jusqu'à la 
plus évidente injustice. Après avoir fait de la partition 

1 Toujours les mêmes réticences, et la même injustice. Il n'y a donc ni 
abandon ni éle'gance dans Stratonicet 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 99 

une analyse très sévère, ce recueil s'exprimait ainsi, en 
manière de conclusion * — « La sévérité de notre critique 
étonnera le citoyen Méhul, qui paroit être le compositeur 
à la mode et que tous les journalistes encensent. Mais notre 
journal, à nous, n'est pas consacré à la flatterie. On com- 
pare déjà Méhul à Grluck ; effectivement il a quelque chose 
de ce maître. Mais il devroit sacrifier à la mélodie. Nous 
ne croyons pas qu'il se soit nourri de la lecture des pro- 
ductions musicales de nos maîtres en cet art, les Italiens. 
On nous a même assurés qu'il en faisoit peu de cas. Il a 
tort. Tant que le système actuel de musique sera suivi 
(quel système? Méhul avait justement la prétention d'en 
introduire un nouveau parmi nous), c'est en Italie qu'il 
faudra chercher nos modèles. J.-J. Rousseau, qui avoit 
probablement plus observé, plus comparé que tous nos 
jeunes compositeurs modernes, n'eut à cet égard toute sa 
vie que la même opinion 1 ... » 

Il y a lieu de croire qu'au point de vue musical Méhul 
faisait peu de cas des opinions de J. J. Rousseau; et il 
avait cent fois raison, puisqu'il envisageait la musique 
sous un tout autre aspect. Rousseau, ravalant un peu l'art 
qu'il adorait, ne lui laissait que le droit de charmer; 
Méhul, comprenant toute la puissance de cet art mer- 
veilleux, voulait qu'au charme il joignît l'émotion. Le 
chef-d'œuvre de Rousseau est le Devin du village; celui de 
Méhul est Joseph, Il suffit, je crois, de nommer les deux 
œuvres pour que chacun des deux systèmes soit jugé à sa 
juste valeur. 

Malgré tout, Mélidore et Phrosine, par le fait d'un livret 
fâcheux, n'obtint qu'un succès relatif et peu prolongé. 
Arnault, bien entendu, n'accepte pas ces conséquences, et 
attribue à des causes étrangères la courte existence de l'ou- 
vrage : — « On s'étonnera sans doute, dit-il, que l'ouvrage 
ne soit pas resté au théâtre. Voici pourquoi. Le rôle le 
plus difficile de la pièce, le rôle de Jule, avait été donné 

1 La Décade philosophique, politique et littéraire du 30 floréal nn II. 



100 MÉHUL 

à Solié, chanteur habile, acteur intelligent, mais qui 
n'avait ni l'énergie morale, ni la vigueur physique en 
dose suffisante pour le remplir ; il passa ce rôle à Elleviou, 
qui, alors dans toute la force de l'âge, péchait peut-être 
par des qualités opposées aux siennes. La pièce y gagna 
plus que l'acteur, qui se tuait en lui donnant une nouvelle 
vie. Survinrent cependant des discussions politiques dans 
lesquelles il se trouva compromis; car alors tout le monde 
se mêlait de tout. L'affaire de Vendémiaire, je crois, lui 
attira les ressentiments du parti vainqueur, et comme il 
était de la réquisition, on exigea qu'il se rendît à l'armée, 
exigence à laquelle il satisfit de fort bonne grâce. Le 
cours des représentations de Phrosine fut interrompu par 
cet incident; et comme Méhul, de concert avec moi, ne 
voulait pas remettre cet ouvrage en scène sans des change- 
ments qui n'ont jamais été achevés, il n'y a pas reparu, 
malgré le désir que les acteurs avaient de le rendre au 
public. C'est un chef-d'œuvre perdu pour lui et pour eux, 
chef-d'œuvre musical, bien entendu *. » 

Mais l'histoire de Mélidore et Phrosine ne s'arrête pas là, 
et il était dit que la politique devait lui susciter des diffi- 
cultés de tout genre. Arnault nous a raconté combien de 
peine les deux auteurs avaient éprouvée pour le faire par- 
venir à la scène; c'est encore lui qui va nous faire con- 
naître les ennuis qu'il leur causa, les dangers qu'il leur 
fit courir lorsque enfin ils eurent réussi à le présenter au 
public. Il faut avouer que tout n'était pas rose alors, même 
dans le métier d'auteur et de compositeur dramatique : 

Le succès de cet opéra, qui fut joué six semaines ou deux mois avant 
la chute de Robespierre 2 , pensa nous compromettre, Méhul et moi, 
avec la faction dominante. Ne pouvant trouver dans le poème et dans 
la musique des bases d'accusation, on en chercha dans les accessoires, 
dans les costumes, dans les oripeaux, dont les acteurs, aussi vains en ce 
temps-là qu'en d'autres, avaient surchargé leurs habits; on nous dénonça 
pour ce luxe que nous n'avions pas prescrit, et dont le tailleur lui-même 

1 Souvenirs d'un sexagénaire. 

2 Juste douze semaines avant le 9 thermidor. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 101 

n'était pas coupable, ou plutôt n'était que complice. Il nous fallait un 
défenseur dans le comité de salut public. Méhul me proposa de venir avec 
lui chez Barrère, qu'il connaissait. Nous exposâmes le sujet de notre in- 
quiétude à ce dernier, qui nous admit à son audience avant trente ou 
quarante solliciteurs dont son antichambre était remplie. — « Si vous 
m'en croyez, nous répondit-il, vous ne vous occuperez pas décela. Laissez 
votre opéra suivre sa destinée à travers les dénonciations. Vous ne 
gagneriez rien à le retirer ; on se prévaudrait même de ce fait contre 
vous ; on affecterait d'y voir un aveu de vos intentions. Quiconque 
appelle sur lui l'attention publique par le temps qui court n'est-il pas 
exposé à la dénonciation? Et puis, ne sommes-nous pas tous au pied 
de la guillotine, tous, à commencer par moi? ajouta-t-il du ton le 
plus dégagé. 

Prenant exemple sur Barrère, qui, au fait, dormait au nied de Fécha- 
faud comme un artilleur dort sur l'affût du canon qu'il a chargé, nous 
laissâmes les choses aller leur train sans nous embarrasser du bruit, et 
nous fîmes bien. 

Méhul pensant à cette audience où Barrère, qui sortait du lit, s'était 
montré en robe de chambre et le col nu, me disait : « Il me semblait, 
quand il se plaçait dans son discours au pied de la guillotine, qu'il avait 
déjà fait sa toilette pour y monter 1 . » 



arrêté comme émigré en 1792, Arnault n'avait dû la liberté et peut- 
être la vie qu'à M Ue Contât, l'admirable artiste de la Comédie-Française, 
qui avait déployé dans ce but la plus active sollicitude. Arnault voulut 
lui prouver sa reconnaissance en lui dédiant en ces termes le livret de 
Mélidore et JPhrosine : 

« A la citoyenne Contât. — Mélidore vous est dédié, je suis payé de mon 
travail. J'attends avec moins d'inquiétude le jugement du public. A votre 
exemple, puisse-t-il accueillir ce gage d'une amitié vraie comme vos talens, 
méritée comme votre réputation, et non moins durable qu'elle ! — 
Arnault. » 



CHAPITRE VIL 



Ni Mélidore et les préoccupations de tout genre que lui 
avait causées cet ouvrage, ni Horatius Codes, ni le Con- 
grès des Bois n'avaient absorbé Méhul au point de lui faire 
négliger un travail qu'il avait entrepris dans le même 
temps, et qui l'intéressait d'autant plus que les qualités de 
grandeur et de noblesse qui caractérisaient son style et son 
inspiration devaient trouver le moyen de s'y faire jour de 
la façon la plus favorable. Un poète à qui l'on devait 
déjà plusieurs tragédies applaudies, entre autres Fênêlon, 
Caïus Gracchus et Henri VIII, Marie-Joseph Chénier, dont 
le talent mâle et puissant se traduisait en vers d'une autre 
valeur et d'un autre souffle que ceux d'Arnault, venait 
d'écrire un Timdléon dans lequel il avait eu l'idée d'asso- 
cier la musique à la poésie, à l'imitation des tragiques 
.grecs, en mêlant intimement le chœur à l'action scénique. 
Depuis l'Esther et VAthalie de Racine on n'avait guère vu 
d'essai de ce genre, et Chénier, en proposant à Méhul 
d'être son collaborateur pour une œuvre ainsi conçue, 
donnait à cet essai toute la valeur et toute l'importance 
artistique qu'on lui pouvait désirer. Mais, cette fois encore, 
plus d'un obstacle devait retarder l'apparition d'un ouvrage 
qui lit grand bruit dans le public avant de pouvoir lui être 
offert. 

Député à la Convention nationale, Chénier, orateur puis- 
sant, se montrait à l'Assemblée le défenseur ardent de 
toutes les libertés en même temps que l'ennemi de tous 



SA VIE, SON GÉNIE } SON CARACTÈRE 103 

les excès qui se commettaient en leur nom; poète drama- 
tique, il transportait volontiers la politique sur le théâtre, 
et, faisant de la scène comme une seconde tribune, il y 
combattait encore, avec le même courage, les idées, les 
opinions, les principes qu'il croyait funestes à son pays. 
Après avoir, à l'aurore de la Révolution, flétri dans son 
Charles IX la conduite d'un prince cruel et sanguinaire, il 
avait voulu, dans sa nouvelle œuvre, réagir contre la 
tyrannie que Robespierre alors tout-puissant faisait peser 
sur la France frémissante et par lui terrifiée. Cherchant, 
pour atteindre son but, une situation analogue dans l'anti- 
quité, et la trouvant dans l'histoire de Corinthe, courbée 
sous le joug d'un despote qui s'achemine au trône par la 
dictature, il avait choisi pour héros ce Timoléon fameux, 
qui n'hésite pas, bien que ce tyran soit son frère, à le 
sacrifier et à le frapper de sa propre main, afin d'arracher 
sa patrie à la servitude. — Tel était le sujet de sa nou- 
velle tragédie. 

C'est au théâtre de la République, où avaient pris place 
les dissidents de la Comédie-Française, que devait se 
jouer Timoléon, dont les rôles avaient été distribués à 
Talma, Monvel, Baptiste aîné, Monville et M me Vestris *. 
Mais Robespierre et ses amis veillaient, et l'on sait s'ils 
étaient soupçonneux en toutes matières. Nous avons vu, 
par l'exemple de Mélidore et Phrosine, que la censure avait 



*A cette époque, où la politique se mêlait fatalement à toutes choses, 
la Comédie-Française, qui depuis 1789 portait le titre de théâtre de la 
Nation, s'était divisée en deux camps : le camp réactionnaire, où se trou- 
vaient Fleury, Dazincourt, Saint-Prix, Naudet, Vanhove, Saint-Fal, 
M lles Contât, Devienne, Joly, etc., et le camp révolutionnaire, qui com- 
prenait Talma, Dugazon et sa sœur M me Vestris, Grandmesnil, Michot, 
M lle Desgarcins et quelques autres. Une scission s'était opérée, et tandis 
que les premiers poursuivaient une campagne dangereuse qui devait 
aboutir pour eux à une arrestation en masse et à une longue détention, 
leurs anciens compagnons, devenus leurs rivaux, introduisaient le grand 
répertoire tragique et comique dans la salle des Variétés-Amusantes, de- 
venue le théâtre de la République, et qui n'est autre que la Comédie- 
Française actuelle. 



104 MÉHUL 

été rétablie, et qu'elle fonctionnait avec zèle au plus grand 
profit des doctrines dont les Comités alors florissants se 
montraient les apôtres énergiques. Elle n'avait pas jugé 
bon, sans doute, de paraître s'opposer ouvertement à la 
représentation de Timoléon, puisque le théâtre de la Répu- 
blique s'occupait avec activité de la mise à la scène de 
l'ouvrage, donnait tous ses soins aux études qu'il nécessi- 
tait, et pendant cinq semaines fit annoncer sa prochaine 
apparition sans que personne y trouvât à redire et parût 
songer à s'en émouvoir; mais on peut supposer, sans trop 
de crainte de se tromper, que les intéressés avaient été 
avisés par elle et se tenaient sur leurs gardes, n'attendant 
que le moment opportun pour frapper le coup qu'ils médi- 
taient en secret. 

Depuis le 16 germinal (5 avril 1794), les feuilles poli- 
tiques qui publiaient régulièrement chaque jour le pro- 
gramme des spectacles, à commencer par le Moniteur 
universel, inséraient, à la suite de celui du théâtre de la 
République, l'annonce que voici : « En attendant la première 
représentation de Timoléon, tragédie nouvelle à grands 
chœurs. » Cela dura jusqu'au 19 floréal (8 mai), où l'on vit 
cette annonce pour la dernière fois. Elle disparaît tout à 
coup dans les deux numéros suivants, et dans celui du 
22 floréal, le programme du théâtre de la République est 
remplacé par cette mention, inscrite entre parenthèses : 
Nous n'avons pas reçu l'annonce. Puis, il n'est plus question 
de Timoléon. Que s'était-il donc passé? un incident très 
violent, paraît-il, qu'on avait vu se produire à la répétition 
générale, mais dont il est difficile aujourd'hui de retrouver 
la trace précise. J'ai parcouru vainement les comptes- 
rendus des séances de la Convention, de la Commune de 
Paris, du club des Jacobins, dans l'espoir d'y trouver une- 
relation de cet incident, qui fit grand bruit dans Paris; 
les journaux que j'ai consultés sont muets eux-mêmes à ce 
sujet, et ce n'est que dans un recueil périodique, la Décade 
philosophique , politique et littéraire, que j'ai rencontré enfin 
le petit récit dont voici la reproduction textuelle : 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 105 

On annonçait depuis long-tems une tragédie de Chénier, intitulée 
Timoléon. Une grande répétition a eu lieu le 19 (Floréal) ; il y avoit 
beaucoup de monde. Julien de la Drôme, ne pouvant voir de sang-froid 
Timophane, frère de Timoléon, recevoir la couronne, sans que le peuple 
s'indignât, a tonné contre cet ouvrage. S'il n'y a dans Gorinthe, a-t-il 
dit, qu'un Timoléon, il y a dans Paris autant d'ennemis de la royauté^ 
autant de Timoléon, qu'il y a de sans-culottes ; et ce seroit les insul- 
ter que de leur donner une pareille pièce. 

Pendant que Julien s'exprimoit avec énergie contre l'ouvrage, son 
fils, âgé de 14 ans, faisoit les quatre vers suivans : 






Au théâtre françois Timoléon revit ; 
Il hésite à frapper un despote profane. 
Le parterre s'indigne, et d'un trépas subit 
Timoléon tombe avant Timophane. 



Chénier s'est rendu au Comité de sûreté générale, a brûlé lui-même 
son manuscrit, et a demandé acte de cette conduite, à laquelle tous les 
patriotes applaudissent 1 . 

Déjà, à deux reprises, Chénier avait eu maille à partir 
avec les Jacobins. Lors de la représentation de Caïus 
Gracchus (février 1792), ceux-ci ne lui avaient pas pardonné 
cette exclamation énergique placée dans la bouche d'un 
des personnages du drame, et qui se retournait contre les 
puissants du jour : Des lois, et non du sang! le montagnard 
Albitte, placé un soir dans une loge, se leva subitement à 
ces mots, et, d'une voix enfiévrée par la colère, s'écria : 
Du sang, et non des lois! une scène tumultueuse s'ensuivit, 
et le lendemain la pièce était défendue. L'année suivante, 
Chénier faisait représenter sa tragédie de Fênélon, et, 
comme on l'a dit, «il y avait de la vertu et du courage à 
montrer au théâtre en 1793 le plus touchant modèle de la 
philosophie chrétienne et de l'humanité ». Aussi, Fênélon 
fut-il interdit à son tour. Toutefois, ces deux ouvrages 
avaient pu du moins être représentés, tandis qu'on ne laissa 
pas à Timoléon la faculté même de se produire. Robespierre, 
ne voulant pas agir par lui-même, n'avait point négligé 

1 Décade philosophique, 30 floréal an II. 



106 MÉHUL 

pourtant, comme on le pense, de s'informer des tendances 
de l'œuvre nouvelle, et c'est dans le but de provoquer un 
éclat qu'il avait, le jour de la répétition générale, envoyé 
un grand nombre des siens au théâtre de la République, 
où. ils avaient rempli leur tâche en conscience. Or, que ce 
fût pour la raison publiquement donnée par Julien de la 
Drôme, d'après le récit de la Décade, ou^ce qui semble 
beaucoup plus probable, que ce fût à cause du meurtre du 
dictateur qui formait le dénouement de la pièce et dont 
l'exemple pouvait paraître dangereux aux amis de Robes- 
pierre, toujours est-il que la représentation de Timdlêon 
fut interdite par un arrêté du Comité de salut public, 
et que l'ouvrage dut attendre, pour voir le jour, que le 
9 thermidor eût amené la chute des Jacobins et de leur 
chef 1 . 

Pour ce qui est de la destruction de son, ou, pour mieux 
dire, de ses manuscrits, il est permis de supposer que 
Chénier ne s'y prêta pas d'aussi grand cœur que semblait 
le croire la Décade , et que ce n'est pas de son plein gré 
qu'il fit le sacrifice de son œuvre. « Timoléon, sl dit un de 
ses biographes, ne fut point imprimé *, ses divers manuscrits 
furent recherchés avec tout le zèle d'une inquisition 
farouche, saisis et brûlés; lorsqu'il fut imprimé en 1795, 
ce fut sur un manuscrit que M me Vestris avait heureusement 
sauvé 3 .» C'est donc grâce à M me Vestris que, quatre mois 
plus tard, Chénier put en appeler au jugement du public 
de l'indignité de ses ennemis. Nous retrouverons à ce mo- 
ment Timoléon, 



1 Chénier célébra cet événement par un hymne superbe, V Hymne du 
9 Thermidor, qui débutait par ce vers : 

Salut, neuf Thermidor, jour de la délivrance ! 

2 Biographie universelle et portative des Contemporains. — Ce recueil, 
d'ordinaire merveilleusement informé, commet pourtant une grave et sin- 
gulière erreur en avançant que Timoléon « fut représenté dans les temps 
les plus orageux de la Terreur, c'est-à-dire quelques mois avant la chute 
de Robespierre. « On vient de voir ce qu'il en est. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 107 

Mais ce n'était pas là le seul ouvrage qui devait associer 
les grands noms de Chénier et de Méhul, ce n'était pas 
surtout celui qui devait donner le plus d'éclat à leur colla- 
boration. Au moment même où ils se voyaient réduits à 
l'impuissance par l'interdiction lancée sur les représenta- 
tions de Timoléon, les circonstances les rapprochaient de 
nouveau, et ils enfantaient une œuvre dont la beauté 
sereine et virile eût suffi, malgré ses proportions modestes, 
pour rendre à elle seule leurs noms immortels. Je veux 
parler de cet hymne magnifique et grandiose, le Chant du 
Départ, de ce cri de guerre et de liberté, aux accents si 
mâles et si fiers, qui semble résumer en lui ce que l'anti- 
quité nous a légué de plus noble et de plus admirable, et 
qui, ainsi que la Marseillaise, a fait le tour de l'Europe 
dans les plis du drapeau tricolore, excitant nos soldats qui 
combattaient pour l'indépendance et l' affranchissement de 
la patrie! 

L'histoire de ce chant merveilleux, véritable chant sacré, 
hymne héroïque de délivrance, dans lequel semble palpiter 
l'âme même de la France, est bien difficile à retracer avec 
exactitude. Plusieurs versions ont eu cours à son sujet, et 
le choix entre elles est malaisé. 

Suspect alors, et accusé de «modérantisme» malgré les 
gages qu'il avait donnés de son libéralisme, Chénier était 
tenu à la plus grande discrétion. D'ailleurs, son frère 
André, le poète immortel, était en prison, et, plus encore 
pour ce frère bien-aimé que pour lui-même, Marie-Joseph 
faisait en sorte de se soustraire à l'attention de leurs 
ennemis, seul espoir qui lui restât, quoique bien fragile, 
de sauver par l'oubli la vie de cet être chéri. « Les arrêts 
du tribunal révolutionnaire couvraient Paris de deuil. 
L'unique sauvegarde des prisonniers était l'oubli où ils 
tombaient à la faveur du nombre. Ceux qui sont sortis à 
cette époque de la terrible épreuve des cachots se sou- 
viennent que c'est à ce moyen de salut que tendait la solli- 
citude de leurs amis. Il fallait se faire oublier ou périr. 
Marie- Joseph, alors insulté à la tribune, devenu l'objet de 



108 MÉHUL 

la haine particulière de Kobespierre, qui redoutait ses 
principes et enviait ses talents, n'aurait eu que le crédit 
de faire hâter le supplice; il s'abstenait même de paraître 
à la Convention. Il pouvait mourir avec son frère, non le 
sauver 1 . » 

Chénier évitait donc de se montrer; selon de certains, il 
se cachait même, ce qui ne saurait passer pour extraor- 
dinaire. Quoi qu'il en soit, j'ai tracé moi-même ailleurs, 
d'après divers récits dont l'exactitude me paraissait pro- 
bable, un historique du Chant du Départ, que je vais repro- 
duire ici : 

Peu avant l'époque de l'éclosion de ce chant, le digne et brave Sar- 
rette, fondateur et directeur de l'Institut national de musique dont il 
devait faire bientôt le Conservatoire, avait été jeté en prison sur la 
dénonciation d'un subalterne, parce qu'un élève de cette école avait été 
entendu jouant sur le cor l'air fameux : Richard, ô mon roi! du 
Richard Cœur-de-Lion de Grétry. A cette époque, en effet, cet air 
semblait séditieux pour ses paroles, même lorsqu'on ne les entendait 
pas. Cependant, comme Sarrette était l'âme de l'Institut, dont les pro- 
fesseurs et les élèves formaient précisément la meilleure partie de l'en- 
semble vocal et instrumental qui donnait tant de brillant et de relief 
aux fêtes publiques, on eut besoin de lui. Au moment de la fête de 
l'Être-Suprême, célébrée le 20 prairial an II (8 juin 1794), on le fit donc 
sortir de Sainte-Pélagie, où il était enfermé, pour organiser le pro- 
gramme. Il est vrai que dans les premiers jours il était continuellement 
escorté par un gendarme, qui avait ordre de ne le point quitter et qui 
même couchait dans sa chambre. Bientôt pourtant cette surveillance 
cessa. 

Le 15 prairial, Sarrette recevait du Comité de Salut public un ordre 
signé par Garnot, Barrère et Robert Lindet, lui annonçant l'envoi de 
l'hymne qui devait être mis en musique pour le 20. Gossec ayant aussi- 
tôt composé cette musique, Robespierre donna l'ordre à Sarrette de 
faire apprendre ce chant patriotique dans les quarante-huit sections, le 
rendant responsable de sa bonne exécution. En conséquence, les pro- 
fesseurs membres de l'Institut musical se partagèrent les différents 
quartiers pour y enseigner le chant de l'hymne nouveau. Entre autres, 
Gossec se chargea des Halles, et Lesueur des boulevards, tandis que 



1 Henri de Latouche : Notice sur André Chénier. — On sait qu'André 
fut conduit au supplice le 7 thermidor, deux jours avant la chute de 
Robespierre ! 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 109 

Méhul se tenait à la porte de l'établissement 1 . Et le 20 prairial, en effet, 
l'hymne fut exécuté au Champ de la Réunion (Champ de Mars) par un 
grand nombre d'artistes auxquels s'étaient joints 100 tambours élèves 
de l'Institut et 100 autres tambours ordinaires. 

C'est bien peu de temps après cette solennité que Chénier et Méhul 
composèrent le Chant du Départ. On avait enjoint à Sarrette de faire 
écrire les paroles et la musique d'un nouvel hymne destiné à célébrer 
le cinquième anniversaire de la prise de la Bastille. Sarrette n'était plus 
suspect, mais Chénier l'était devenu; par crainte de Robespierre, il 
s'était réfugié chez le directeur de l'Institut musical, et celui-ci, l'ayant 
sous la main, lui demanda tout naturellement les paroles de l'hymne 
commandé. 

C'était un matin. Chénier employa la journée à tracer, du fond de la 
chambre où il était retiré, les sept strophes de ce chant remarquable, 
quoique un peu emphatique. Le soir il y avait chez Sarrette une réu- 
nion, où Méhul devait se rendre, et il fallait dès le lendemain com- 
mencer les études du chant nouveau. Au cours de la soirée, Sarrette 
donna à Méhul les vers de Chénier, et après les avoir lus rapidement, 
celui-ci, au milieu du mouvement d'un salon, du bruit des conversa- 
tions, improvisa sur l'angle d'une cheminée, fort mal placé même pour 
écrire, le superbe chant que chacun connaît. 

Ces lignes résument la tradition la plus connue relative 
à la composition du Chant du Départ; on peut même dire 
que le fait qui concerne Méhul, improvisant son chant 
héroïque sur le marbre d'une cheminée, en s 'isolant au 
milieu du bruit, est passé à l'état de légende. Je tiendrais 
volontiers cette version pour la seule exacte. Je ne puis 
pourtant me dispenser de rapporter ici les détails qu'Ar- 
nault, très intime alors avec Méhul, qu'il voyait journelle- 
ment, a donnés sur le Chant du Départ; mais je ferai 
remarquer tout d'abord que le récit d'Arnault reporterait 
la naissance de cette composition à l'époque des répétitions 
de Mélidore et Phrosine, c'est-à-dire à trois mois en arrière, 
ce qui me paraît bien invraisemblable : 

Ce pauvre Méhul, dit Arnault, n'était pas cavalier. Pendant huit jours 
il se vit contraint à garder la chambre par suite d'un voyage à cheval 
que je lui avais fait faire à Saint-Leu-Taverny. Nos répétitions de 

1 L'école était installée alors rue Saint-Joseph. 



110 MÉHUL 

Phrosine en souffraient, mais non sa partition, qu'il revoyait pendant 
que se guérissaient des blessures qui lui laissaient la tête parfaitement 
libre. A genoux sur un coussin devant son piano, il ne pouvait jusqu'à 
parfaite guérison s'y placer d'autre manière ; il s'amusait aussi à com- 
poser des pièces détachées. Après m'avoir fait entendre une psalmodie 
fort expressive qu'il avait faite sur une romance dont je lui avais fourni 
les paroles, la romance d'Oscar: 

— Que pensez-vous de ce chant-ci? me dit-il, en me faisant entendre 
le Chant du Départ. 

— Voilà de bien belle musique et de bien belles paroles! m'écriai-je; 
car d'encore en encore, il m'avait chanté toutes les strophes de ce 
chant sublime. C'est de la musique de Thimotée sur des vers de 
Tyrtée. Je comprends à présent les prodiges que de pareils chants 
faisaient faire aux Spartiates ! Celui-ci fera le tour du monde. Quel est 
l'auteur de ces belles paroles ? 

— Un homme que vous n'aimez pas, répondit Méhul, un homme 
dont du moins vous détestez les opinions. 

— Qu'est-ce enfin ? 

— C'est Chénier. 

— Cela ne change rien à mon opinion sur ce chant. Jamais on n'a si 
bien fait; jamais on ne fera mieux; jamais, jamais on ne conciliera les 
deux extrêmes avec autant de goût; jamais on ne sera tout ensemble 
aussi noble et aussi populaire. Répétez-moi encore le Chant du Départ. 

Après m'avoir satisfait de nouveau par orgueil peut-être autant que 
par complaisance, car il y avait aussi de l'auteur dans Méhul : — Ceci 
n'est pas seulement un chant de Tyrtée, dit-il, c'est aussi un chant 
d'Orphée, un chant composé pour attendrir les mânes autant que pour 
enflammer des soldats. C'est surtout pour désarmer les accusateurs, 
les juges, les bourreaux de son malheureux frère, de ce pauvre André 
Chénier, que Marie-Joseph l'a improvisé. 1 

On ne ne voit pas trop en quoi la composition du Chant 
du Départ par Marie-Joseph Chénier aurait pu attendrir 
les persécuteurs de son frère. Arnault revient cependant 
ailleurs sur cette pensée ; mais en parlant encore du Chant 
du Départ il se dément lui-même et réduit à néant, par 
des détails différents, les détails si précis pourtant et si 
nettement circonstanciés contenus dans les lignes qu'on 
vient de lire : 



1 Souvenirs d'un sexagénaire. 



SA VIE, SON GÉNIE , SON CARACTÈRE 111 

....Une tendre amitié, dit-il, me liait avec l'un des plus grands 
compositeurs dont la France puisse s'honorer, avec ce Méhul, qu'il est 
superflu de louer quand on l'a nommé. Il se passait peu de jours où je 
n'allasse le voir. Je rencontre chez lui un matin Ghénier, qui n'admi- 
rait pas moins que moi le génie de cet homme incomparable, et venait 
le prier de mettre en musique le Chant du Départ, qui fut entendu 
pour la première fois dans les champs de Fleurus, le jour même de la 
victoire. 

Indépendamment de ce qu'il exprimait ses propres sentiments, Ghé- 
nier espérait, par ce chant, fléchir les bourreaux et faire tomber de 
leurs mains la hache levée sur André, qui avait été jeté en prison, et 
se trouvait, pour ainsi dire, à la porte du tribunal révolutionnaire : 
c'était être aux pieds de l'éehafaud.... I 

Ici se présente aussitôt à l'esprit une objection. Car, si, 
d'une part, Arnault se rencontra chez Méhul avec Chénier 
apportant au compositeur les vers du Gliant du Départ, que 
devient, d'autre part, la petite scène semi- réaliste du cous- 
sin, racontée précédemment, et pendant laquelle Arnault, 
à l'audition de ce même Chant du Départ, aurait exprimé 
son admiration pour les paroles avant d'en connaître l'au- 
teur ? On avouera qu'il y a là une contradiction singulière, 
et qui ne laisse pas que de jeter quelque trouble dans 
l'esprit du lecteur attentif. Du peu d'accord qui existe 
entre les deux récits d' Arnault on peut conclure, ce me 
semble, ou que sa mémoire était bien fragile, ou bien qu'il 
a raconté là, sous deux formes différentes, et avec le désir 
de paraître bien informé, une petite histoire faite à plaisir 
et qui ne mérite aucune créance 2 . Je crois donc qu'en ce 
qui concerne l'enfantement et la naissance du Chant du 



1 Notice sur Marie-Joseph Chénier, par Arnault, en tête des œuvres de 
Chénier. 

2 Quant à la première exécution du Chant du Départ, qui, au dire d'Ar- 
nault, aurait eu lieu à Fleurus, le jour de la bataille (laquelle ? la pre- 
mière bataille de Fleurus est du 16, la seconde du 27 juin 1794), ceci me 
paraît rentrer dans le domaine de la fantaise pure. On a peine à se 
figurer Méhul instrumentant son œuvre pour musique militaire et l'en- 
voyant à un régiment en marche, avant de l'avoir fait entendre à Paris 
et d'en connaître l'effet. 



112 MÉHUL 

Départ, il faut s'en tenir à la version la plus accréditée, 
celle à laquelle se trouve mêlé Sarrette, agissant d'après 
les ordres qui lui étaient donnés et demandant lui-même à 
Chénier et à Méhul les paroles et la musique de ce chant 
dont ils surent faire un chef-d'œuvre. 

Il paraît absolument certain, d'ailleurs, que le Chant du 
Départ fut exécuté pour la première fois, à Paris, le jour 
de la grande fête donnée pour le cinquième anniversaire 
de la prise de la Bastille. Et cependant, les journaux 
restent muets à son sujet en rendant compte de cette fête 
vraiment nationale et populaire, dont le centre était au 
jardin des Tuileries, appelé alors Jardin-National. Le Mer- 
cure lui-même n'en souffle mot, tout en donnant des détails 
très précis et très complets sur la partie musicale de cette 
solennité: — ■ «....Sur l'amphithéâtre adossé au Palais- 
National, dit ce journal, s'élevait un orchestre circulaire, 
garni de plus de 300 musiciens et artistes, soit en instru- 
mentale, soit en vocale. A 10 heures le concert a commencé*, 
comme l'Institut national avait eu plus de loisir pour en 
ordonner les différentes parties, elles ont été aussi bien 
motivées que parfaitement exécutées. Après l'ouverture de 
Démophon 1 , on a chanté Y Hymne à VÊtre suprême à grand 
chœur, de Gossec; puis la Bataille de Fleuras, à grand 
chœur, le Pas de charge des Sans-Culottides, le serment 
à'Ernelinde 2 , différens morceaux de symphonie de Hayden 
(sic), la Prise de la Bastille^, hiérodrame auquel on avait 
ajouté le chœur à'Armide: «Poursuivons jusqu'au trépas.» 
Ce tableau a été d'un grand effet, soit par la grandeur des 
images, soit parce qu'il formait le caractère particulier de 
la fête. Nous n'avons pas besoin de dire que l'hymne des 
Marseillais (la Marseillaise) a été exécuté avec un succès 
toujours soutenu* mais rien n'a égalé l'impression terrible 



*De Vogel. 

2 De Philidor. C'est le fameux et admirable chœur : Jurons sur ces glaives 
sanglants.... 

3 De Désaugiers. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 413 

et le mouvement de surprise, lorsqu'après une strophe de 
cet hymne chanté à mi-voix et avec lenteur, et suivie d'un 
court silence, tout à coup Ton a entendu le son précipité du 
tocsin, qui fut le terrible avant-coureur de la chute de la 
tyrannie au 14 juillet; ce son auquel était mêlé par inter- 
valle le bruit des tambours et du canon, exécuté par les 
instrumens, a rappelé à tous les spectateurs les premiers 
momens d'énergie, d'inquiétude et d'agitation qui furent le 
signal de l'insurrection et de la liberté. Le concert fut ter- 
miné par les airs Ça ira, la Carmagnole et le Tas de charge 
des armées républicaines 1 .» 

On voit qu'il n'est nullement question, dans tout cela, du 
Chant dit Départ; et cependant on peut tenir pour certain 
qu'il fut exécuté à l'occasion de cette fête (mais peut-être 
ailleurs qu'au «Jardin-National») puisque le Moniteur, sans 
pouvoir rendre compte de la grande journée de l'anniver- 
saire, ses colonnes étant trop remplies déjà par les débats 
de la Convention, des Comités et des clubs, trouvait cepen- 
dant assez de place pour en publier les paroles dans son 
numéro du 2 thermidor (21 juillet). Or, ceci me semble in- 
diquer suffisament que l'hymne de Chénier et de Méhul 
avait du être chanté le 14 juillet; car, autrement, à propos 
de quoi cette publication 2 ? 

Mais nous allons trouver, et cette fois sans hésitation pos- 
sible, le Chant du Départ à une nouvelle fête officielle, dans 
laquelle nous rencontrerons aussi une autre composition du 
même genre, due encore à la collaboration de Chénier et de 
Méhul. Il s'agit ici de la fameuse journée de la «5 e sans- 
culottide» de l'an II (21 septembre 1794), consacrée au 
transport solennel du corps de Marat au Panthéon, d'où l'on 
retirait en même temps celui de Mirabeau, jugé indigne 
de reposer aux côtés de «l'ami du peuple.» Par le pro- 



1 Mercure du 30 messidor an II (18 juillet 1794). 

2 C'estsousla rubrique: Littérature — Poésie, que le Moniteur pu- 
bliait ainsi «Ze Chant du Départ, hymne de guerre, paroles de Chénier, 
député à la Convention nationale, musique de Méhul ». 

8 



114 MÉHUL 

gramme officiel que voici, tel que le publiait le Journal de 
Taris, on pourra juger de l'importance que Ton donnait et 
du soin véritablement remarquable qu'on apportait alors 
à l'organisation artistique de ces grandes solennités popu- 
laires : 

INSTITUT NATIONAL DE MUSIQUE 

Le 2 e jour des sans -culottides, l'an 2 e de la Répub. française 
une et indivisible. 

Extrait du registre des délibérations du Comité d'instruction 
publique, du 28 fructidor, Van deuxième de la République fran- 
çoise, une et indivisible» 

Le Comité d'instruction publique arrête que l'Institut National, placé 
au lieu qui lui sera désigné dans le Jardin-National, exécutera une 
marcbe guerrière pour annoncer l'arrivée de la Convention nationale. 
A cette marche succédera une symphonie par Catel; Y Hymne à la Vic- 
toire, par Chénier, musique de Méhul, sera exécuté avec accompagne- 
mens à grand orchestre. Une marche guerrière précédera un Hymne 
à la Fraternité, par Th. Désorgues, musique de Cherubini. 

La proclamation faite par le président de la Convention nationale, 
que les armes de la République n'ont pas cessé de bien mériter de la 
patrie, sera précédée d'une grande fanfare de trompettes. Pendant que 
le président attachera à chaque drapeau les couronnes de laurier, 
l'Institut National exécutera une symphonie militaire, par L. Jadin. 
Lorsque les défenseurs de la patrie blessés dans chacune des armées 
auront reçu les drapeaux, on entonnera le Chant du Départ, hymne de 
guerre par Chénier, musique de Méhul. 

Le cortège remis en marche et arrivé au Panthéon, l'Institut exécu- 
tera à l'entrée du corps de Marat une musique mélodieuse, dont le 
caractère doux et tranquille peindra l'immortalité (?). Le corps étant 
déposé, on exécutera un grand chœur à la gloire des martyrs de la 
liberté et de ses défenseurs, paroles de Chénier, musique de Cherubini. 

Signé : Villars, Boissi, Lakanal, Plaichard, Petit, Léonard 
Bourdon, Massieu, R. Lindet, Lequinio, Arbogast. 

Pour copie conforme à l'original, envoyé à l'Institut National 
par le Comité d'instruction publique, Gersin, secrétaire par 
intérim 1 . 

Ainsi que la Marseillaise, le Chant du Départ devint éton- 

1 Journal de Paris de la 3 e sans-culottide an II (19 septembre 1794). 






SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 115 

uamment populaire dès son apparition. Il produisit encore 
une très vive impression à la Fête des Victoires, célébrée 
le 30 vendémiaire an III (21 octobre 1794), et à dater de 
ce moment il fit partie des programmes de toutes les 
grandes fêtes patriotiques et populaires. De plus, et comme 
la Marseillaise aussi, il fut mis en action sur la scène de 
l'Opéra, et cette dramatisation fut pour lui la cause d'un 
nouvel et éclatant succès. C'est lors d'une reprise à'Iphi- 
gênie en Tauride qu'on eut l'idée de le représenter ainsi ; 
l'effet produit par ce spectacle était apprécié dans les 
termes suivants par le Journal de Paris: — «Cette pièce 
(Iphigênie) étant trop , courte pour la durée ordinaire du 
spectacle, on l'a fait précéder du Chant de guerre, paroles 
du C. Chénier, musique du C. Méhul. Il étoit nécessaire 
de mettre ce morceau en action. Cet arrangement a été 
l'ouvrage d'une heure; la beauté de la composition musi- 
cale, le brûlant patriotisme exprimé par les paroles, l'en- 
semble et la simplicité des chœurs, enfin l'exécution pré- 
cise des différentes marches, ont fait de ce morceau un 
spectacle plein de grâces et de chaleur. Il a été vivement 
applaudi 1 .» 

Le Chant du Départ et Y Hymne à la Victoire ne sont pas 



1 Journal de Paris du 11 vendémiaire an III (2 octobre 1794). 

Castil-Blaze dit, dans son Académie impériale de musique : — « Le Chant 
du Départ, hymne de guerre, en prose rebutante et rimée, de M.-J. Chénier, 
musique de Méhul, est exécuté pour la première fois le 29 septembre 1794, 
après Iphigênie en Tauride. Ce bel air national est vivement applaudi ; 
pendant huit ans, il figure à presque toutes les représentations du théâtre 
des Arts (c'est le titre que portait alors l'Opéra).» 

Parler de «prose rebutante et rimée» peut paraître excessif lorsqu'il 
s'agit d'un chant dont le seul début est admirable : 

La victoire en chantant nous ouvre la barrière, 

La Liberté guide nos pas, 
Et du Nord au Midi la trompette guerrière 

A sonné l'heure des combats.... 

mais il ne faut pas oublier que, pour Castil-Blaze, un seul homme au 
monde était capable d'écrire des vers dignes d'être chantés : c'était Castil- 
Blaze. 



116 MÉHUL 

les seules compositions dans ce genre que Méhul écrivit à 
l'époque de la Révolution. Son génie majestueux et fier 
convenait merveilleusement à ces chants de guerre, ou de 
triomphe, ou de deuil, dont on faisait alors une si éton- 
nante consommation. C'est dans ces divers ordres d'idées 
qu'il composa encore : un Hymne patriotique (publié dans le 
recueil de Musique patriotique à V usage des fêtes nationales) ; 
Y Hymne du 9 Thermidor ; Y Hymne des vingt-deux; un Chant 
funèbre à la mémoire du représentant du peuple Féraud, 
«assassiné à son poste le 1 er prairial an 3 e de la Répu- 
blique» *, le Chant du Betour; Charles Martel ou la Pari- 
sienne; le Dix-huit Fructidor ; Y Hymne chanté par le peuple 
à la fête de Barra et de Viala, le 10 thermidor 1 . Il ne fau- 
drait pas conclure de là que Méhul ait jamais fait montre 
d'idées politiques quelconques, et plus ou moins accen- 
tuées : esprit très large, très ouvert, très libéral dans le 
sens le plus élevé du mot, Méhul n'était pas sans éprouver 
quelque sympathie pour les grands principes d' affranchisse - 
ment et de liberté qui avaient donné naissance à la Révo- 
lution, mais, comme tous ses confrères, il se tint toujours 
à l'écart des partis, et ne manifesta jamais ouvertement 
d'opinions politiques. S'il fut un des musiciens qui se firent 
le plus remarquer dans la composition des chants patrio- 
tiques, c'est qu'il était doué d'une rare fécondité, et que, 
comme je l'ai dit déjà, son mâle génie se déployait à l'aise 
dans ces chants qui exigeaient avant tout de la puissance, 
de la noblesse et de la grandeur, qualités qui lui étaient 
propres et que nul autre peut-être, à l'exception de Cheru- 
bini, ne possédait à un égal degré. C'est à ces mêmes quali- 
tés qu'il dut encore d'être chargé, sous le Consulat et sous 
l'Empire, de la composition de divers chants officiels, dont 
plusieurs, que j'aurai à signaler plus loin, sont véritable- 
ment admirables. Il y apporta la même ampleur, le même 



1 C'est de cette époque aussi que datent diverses compositions de peu 
d'importance: le Petit Nantais, romance; Réponse du vieux pasteur à la 
romance du Troubadour prisonnier, romance ; Loizerolles, etc. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 117 

talent, le même génie qui distinguaient ceux qu'il avait 
écrits sous la République *. 

Méhul ne fit donc pas autre chose que ce que firent tous 
les artistes de ce temps, mis à contribution comme lui pour 
la formation du vaste répertoire musical nécessaire à la célé- 
bration des fêtes nationales : Cherubini, Lesueur, Gossec, 
Catel, Martini, Devienne, Jadin et autres. Mais il fut plus 
heureux que tous, puisque de tous les hymnes patriotiques 
dus à ces grands artistes, un seul, le Chant du Départ, a 
survécu et s'est maintenu aux côtés de la Marseillaise, 
symbolisant la nation française et son amour de la liberté. 
Méhul n'aurait écrit ni Joseph ni Stratonice, ni Ariodant ni 
Euphrosine, que son nom aurait échappé à l'oubli, grâce au 
Chant du Départ. 

On sait que sous le Directoire, l'exécution du Chant du 
Départ fut recommandée, ou pour mieux dire commandée à 
tous les théâtres, par un décret en date du 4 janvier 1796 
et ainsi conçu : 

Tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires des spectacles de 
Paris sont tenus, sous leur responsabilité individuelle, de faire jouer, 
chaque jour, par leur orchestre, avant la levée de la toile, les airs 
chéris des républicains, tels que la Marseillaise, Ça ira, Veillons au 
salut de V empire et le Chant du Départ 2 . 



1 D'ailleurs, il faut remarquer que ces compositions lui étaient parfois 
commandées, et qu'il eût été difficile de se soustraire sous ce rapport aux 
ordres reçus. Ainsi, à propos du Chant funèbre a la mémoire de Féraud, 
on peut lire, dans V Isographie des hommes célèbres, ce billet laconique de 
Méhul, dont je n'ai pu découvrir le destinataire : 

« Je vous prie, mon cher maître, de ne point m' attendre ce matin. Je 
viens de recevoir une espèce d'ordre de la part du Comité d'instruction 
pour composer à la hâte un chant funèbre en l'honneur de Ferraud. 

«Méhul ». 

2 Le Ça ira était une chanson révolutionnaire dont les paroles avaient 
été ajustées sous un ancien pont-neuf. Quant à Veillons au salut de Vem- 
pire, les vers en avaient été écrits sous un air de Renaud à"Ast, opéra de 
Dalayrac. (On ne doit pas prendre ici le mot empire au sens de monar- 
chie impériale, mais dans l'ancien sens qui faisait de l'empire la représen- 
tation, la symbolisation de l'Etat, de la nation.) 



118 MÉHUL 

Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours V Hymne des 
Marseillais, ou quelque autre chanson patriotique. 

Le théâtre des Arts (l'Opéra) donnera, chaque jour de spectacle, une 
représentation de l'Offrande à la Liberté, avec ses chœurs et accom- 
pagnements, ou quelque autre pièce républicaine. 

Il est expressément défendu de chanter, laisser ou faire chanter l'air 
homicide dit le Réveil du Peuple 1 . 

Enfin, Bonaparte, qui avait pour la personne et le génie 
de Méhul la plus profonde estime, professait une grande 
admiration pour le Chant du Départ, qui, disait-il, excitait 
l'ardeur et le courage des soldats à l'égal de la, Marseillaise, 
Aussi le conserva- t-il parmi les airs nationaux, et laissa-t-il 
les musiques militaires l'exécuter jusqu'à la fin du Consulat. 
Ce n'est qu'après avoir établi à son usage le trône impérial, 
qu'il jugea à propos d'interdire un hymne qui célébrait la 
gloire et le triomphe de la Képublique 2 . 



1 Le Réveil du Peuple était un chant réactionnaire dont la musique était 
due à Gaveaux, acteur du théâtre Feydeau, à qui l'on doit les partitions 
de nombreux opéras-comiques, entre autres celle du Bouffe et le Tailleur. 

2 Je ne saurais me dispenser d'une remarque importante au sujet du 
texte musical du Chant du Départ, et d'une altération qu'on a coutume d'y 
apporter. Sur les 5 e , 6 e et 7 e vers, la phrase mélodique est toujours écrite, 
dans les éditions modernes, avec quatre mi bémol successifs (dans le ton 
d'u£ majeur). Or, Méhul ne l'a point écrite ainsi, et l'on peut s'en con- 
vaincre par la lecture de l'édition originale (et officielle, format in-8°), 
celle publiée « au Magasin de musique à l'usage des fêtes nationales, rue 
des Fossés-Montmartres, » où le premier, le second et le quatrième ?nisont 
seuls altérés, comme on peut le voir : 



^=^=EE^=^EI=b=l 



« # — — Vf a — *■ 0-srP h — *r— P — s — ^s — *^ 



Rois i - vres de sang et d'orgueil, le peuple souve - rain s'a- 



G — 



i±ï 



±z * K t\ | , , , . z=i 



m h h 1_^ 1 



vance; Ty-rans, des-cen-dez au cer- cueil! 

Il n'y a pas d'erreur possible, car, suivant les principes les plus élé- 
mentaires de solfège, Méhul pouvait se dispenser de placer un bécarre 
devant le troisième mi, l'altération ne valant que pour toutes les notes 
semblables comprises dans la même mesure, et les deux premiers mi ayant 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 119 

Cependant, le coup de pistolet du gendarme Méda avait 
délivré la France de l'horrible cauchemar qui pesait sur elle. 
Robespierre, traîné sanglant et défiguré sous le fer meur- 
trier dont il avait fait si longtemps son complice, subit à son 
tour les effets d'une «justice sommaire» et est exécuté avec 
vingt et un des siens. Après les tragiques journées de Ther- 
midor, Paris se reprend à espérer un peu de tranquillité, la 
vie normale renaît peu à peu, le calme semble reparaître, 
les questions d'art ne laissent plus chacun indifférent, et les 
théâtres retrouvent un public que le malheur des temps 
avait éloigné d'eux.... 

A la suite de cette crise, l'un des premiers soins du 
théâtre de la République fut de reprendre les études du 
Timoléon de Chénier, qui ne durent pas être fort difficiles 
à mener à bien, puisque la pièce était prête à passer lorsque 
le Comité de salut public s'était avisé de l'interdire. Elle 
fut bientôt à même d'être offerte aux spectateurs, et la pre- 
mière représentation en était donnée le 11 septembre 1794 *. 
Timoléon n'obtint pas un succès retentissant, l'intérêt scé- 
nique étant à peu près nul dans cet ouvrage, et la passion 



été altérés deux mesures auparavant. Si, donc, il a mis un bécarre devant 
le troisième mi, c'est précisément pour éviter toute méprise et pour indi- 
quer d'une façon certaine que ce troisième mi devait être naturel. Quelque 
effet singulier que puisse nous produire aujourd'hui ce mi naturel, surtout 
par l'habitude que nous avons de l'entendre toujours bémol, on n'en doit 
pas moins respecter la volonté formelle du compositeur. 

1 On ne saurait se faire une idée de la facilité avec laquelle on pour- 
rait être trompé en matière historique, même avec les documents qui 
sembleraient devoir offrir tous les caractères delà certitude la plus absolue. 
L'édition originale de Timoléon, datée de «l'an troisième», ne donne 
point la date de la représentation. Quant à celle qui est contenue dans le 
tome II des Œuvres de M.-J. Chénier (publiées après sa mort), voici le 
titre qu'elle porte: « Timoléon, tragédie en 3 actes, avec des chœurs mis 
en musique par Méhul, représentée pour la première fois sur le théâtre 
de la République le 25 fructidor an III de la République française, 
11 septembre 1795. » Or, c'est le 25 fructidor an II, 11 septemble 1794, et 
non 1795, que fut représenté Timoléon. Et le doute n'est pas possible, 
puisque les journaux sont là, qui font foi. 



120 MÉHUL 

politique ne suffisant pas, alors surtout qu'elle venait d'être 
assouvie, à lui donner un intérêt particulier. Méhul avait 
écrit pour cette tragédie une ouverture et six chœurs (deux 
dans chaque acte), dont l'exécution était confiée au personnel 
choral de l'Opéra. Un recueil qui, j'ignore pour quelle 
raison, se montra presque toujours hostile à Méhul, la 
Décade , blâmait, au point de vue général, l'introduction de 
la musique dans une œuvre de ce genre, et, au point de 
vue particulier, se montrait peu satisfaite de celle qu'il 
avait écrite: — «Le 25 du mois dernier [fructidor], disait 
ce journal, on a donné le Timdléon de Chénier, pièce long- 
tems attendue, annoncée, puis suspendue, et qui, dans un 
tems où les talens étaient un titre de proscription, avait 

valu à son auteur l'honorable persécution des tyrans 

Selon nous, les chœurs gâtent la pièce. Nous n'entrerons 
point ici dans une longue discussion pour examiner jusqu'à 
quel point nous devons imiter, sur nos théâtres, les chœurs 
des anciens. Comme nous pensons qu'il faut prendre la 
nature pour type, préférablement à tout, même à l'antiquité, 
nous nous bornerons à remarquer combien, avec la forme 
de nos théâtres et la nature de notre langue, les chœurs de 
Timoïéon sont disconvenans. Ce sont des chœurs d'opéra, 
et rien de plus ; et il ne valait guère la peine de faire venir 
l'Opéra et ses criardes automates, pour gâter l'illusion de 
la scène tragique sans nous offrir rien de nouveau. Cette 
musique ne rappelle nullement l'idée qu'on se forme de la 
musique des anciens ; on y trouve beaucoup plus de tapage 
que de chant. Cependant la ritournelle du premier chœur 
et le commencement de celui du second acte font un vrai 
plaisir *. » Ce jugement me paraît à la fois un peu sommaire 
et un peu vif. Fétis était davantage dans la vérité lorsqu'il 
disait que «malgré le peu de succès de la pièce de Ché- 
nier, l'ouverture et les chœurs ont laissé des traces dans la 
mémoire des connaisseurs. » Il est certain que l'ouverture 

1 La Décade philosophique, du 10 vendémiaire an III. — Chose assez 
singulière : ni le Moniteur ni le Mercure ne rendent compte de Timoïéon. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 121 

de Timolêon devint célèbre en son temps, et que pendant 
nombre d'années elle figura sur les programmes des con- 
certs. Quant aux chœurs, plus d'un contemporain les a cités 
avec éloge. Et l'on se demande pourquoi nos grands con- 
certs symphoniques, qui pourraient faire un choix si brillant 
dans l'œuvre vaste et varié de Méhul, ne semblent connaître 
ni Timolêon, ni Adrien, ni Uthal, ni Euphrosine, ni Ario- 
dant, ni l'admirable Chant du 25 Messidor (à trois orchestres 
et à trois chœurs), ni tant d'autres compositions dans les- 
quelles ils pourraient choisir des fragements magnifiques, 
dont l'exécution révélerait au public un génie merveilleux 
qu'il ne connaît que par un seul chef-d'œuvre : Joseph 1 , 



1 A propos des chœurs de Timolêon, M. l'abbé Neyrat, ancien maître de 
chapelle de la primatiale de Lyon, qui connut la veuve de Méhul, de qui 
il tient même certaines œuvres manuscrites du maître, m'écrivait ceci : — 
«...J'ai eu entre les mains (et j'en ai fait exécuter deux) les chœurs de 
Timolêon. Ces chœurs sont d'un très grand, très grandiose effet, très clas- 
siques évidemment, mais très puissants.» 



CHAPITRE VIII. 



Depuis ses débuts au théâtre, Méhul avait été bon train, 
et Ton peut dire que jamais, en France tout au moins, car- 
rière de compositeur dramatique ne s'était établie avec des 
résultats aussi brillants et d'une façon aussi rapide. Dans 
le court espace de quatre années, du 4 septembre 1790 au 
11 septembre 1794, il avait fait représenter huit ouvrages 
(je ne compte pas le Congrès des Bois), dont trois à l'Opéra, 
quatre au théâtre Favart et un au théâtre de la République ; 
et parmi ces huit ouvrages, qui tous avaient été accueillis 
avec une faveur plus ou moins grande, on en peut citer 
trois : Euphrosine, Stratonice et Mélidore, dont les succès 
avaient été retentissants et pleins d'éclat. A peine âgé de 
trente et un ans, Méhul était célèbre, et célèbre à ce point 
que nous le verrons tout à l'heure, à la fondation de l'Ins- 
titut (1795), être le seul musicien désigné par l'administra- 
tion supérieure, et faisant partie du premier tiers de cette 
assemblée que le pouvoir exécutif chargeait d'élire ensuite 
les deux autres tiers. Cet hommage éclatant rendu à son 
génie donne une preuve suffisante de la renommée que, 
si jeune, Méhul avait su atteindre, et de l'influence qu'il 
exerçait sur l'art national. Mais il n'entendait pas se reposer 
en chemin, et c'est par de nouveaux et importants travaux 
qu'il prétendait marcher à la conquête de la gloire et de 
l'immortalité. 

Méhul avait connu, au théâtre Favart, trois jeunes chan- 
teuses, trois sœurs, trois artistes charmantes qui étaient 
des femmes adorables, et dont les annales de ce théâtre ne 
cessaient, depuis quelques années, d'enregistrer les succès. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 123 

Les demoiselles Renaud — M lle Renaud l'aînée, M 1Ie Rose 
Renaud, M lle Sophie Renaud — formaient, on Ta dit, une 
«couvée de rossignols» qui charmaient alors tout le Paris 
amateur et dilettante. La première, qui n' était jamais autre- 
ment désignée que sous le nom de Renaud l'aînée, et dont 
il est impossible aujourd'hui de retrouver le prénom, avait 
débuté le 9 mai 1785; la cadette, Rose, était âgée seule- 
ment de treize ans lorsque cinq mois après, le 22 octobre, 
elle vint à son tour paraître devant le public; enfin, la 
troisième, Sophie, rejoignit ses sœurs au théâtre Favart, le 
21 avril 17881. 

C'est encore à Arnault qu'il faut avoir recours pour con- 
naître les relations d'intimité que Méhul établit avec deux 
au moins des sœurs Renaud, ainsi qu'avec le mari de l'une 
d'elles, qui allait devenir son collaborateur: — «Phrosine et 
Mélidore, dit- il, me mit en rapport avec un être charmant. 
Je veux parler de Rose Renaud, un des rossignols de cette 
couvée qui brilla un moment sur le théâtre de l' Opéra- 
Comique, qu'elle abandonna bientôt pour vivre en bonne 
mère de famille avec un homme qui, en lui donnant son 
nom, l'associa à sa détresse en croyant l'associer à sa for- 
tune. Rose — qu'elle pardonne à un vieil ami de la dési- 
gner ainsi — Rose était jolie comme un ange et candide 
comme une jeune fille. Je ne sais si elle avait de l'esprit 
et du goût, mais je sais que tout ce qu'elle disait me ravis- 
sait, que tout ce qu'elle admirait m'enchantait; je n'étais 
pas amoureux d'elle, et cependant il n'y a pas de figure 
sur laquelle mes yeux se soient reposés avec plus de plaisir, 
pas de voix que j'aie entendue avec plus de délices; quel- 
quefois même il m'est arrivé de donner involontairement 
son nom à une personne que j'aimais plus qu'elle. Sensible 
autant que moi aux grands effets de l'harmonie, la musique 
de Méhul la transportait d'enthousiasme. La première fois 
qu'elle entendit le duo dJEuphrosine, le duo : Gardez-vous 

1 Fétis se trompe lorsqu'il fait, de Rose, l'aînée des trois sœurs. Aucun 
doute n'est possible à ce sujet. 



124 MÉHUL 

de la jalousie j dans son transport elle brisa son éventail. 
Si Rose eût été capable d'aimer une autre personne que le 
père de son enfant, elle eût aimé Méhul, chose que j'eusse 
trouvée toute naturelle, ce qui me prouve bien que je 
n'étais pas amoureux d'elle. Elle raffolait de la musique de 
Mélidore. Cette conformité de goûts, cette analogie de sen- 
timents devinrent les liens d'une société intime dont Hoff- 
man, sur qui Rose étendait aussi son empire, faisait le com- • 
plément. Que d'heures délicieuses Hofïman, Méhul et moi, 
nous avons passées ensemble auprès de cette créature en- 
chanteresse, qui ne semblait satisfaite qu'autant que nous 
étions tous trois auprès d'elle, et près de qui nous ne sem- 
blions nous plaire qu'autant que nous étions auprès d'elle 
tous les trois ! A quoi cela tenait-il ? Jamais Hoffman ne fut 
plus piquant, plus original, plus fécond en saillies que dans 
ces réunions où Méhul contrastait avec lui par sa haute 
raison et par sa mélancolie. Quant à moi, j'écoutais en 
regardant, ou je regardais en écoutant 1 .» 

Méhul était lié aussi avec M lle Renaud aînée, devenue la 
femme d'un écrivain médiocre, le chevalier l'Œillard 
d'Avrigny, qu'elle appelait en plaisantant «le chevalier 
deux liards» pour montrer que ce titre modeste n'était 
accompagné que d'une fortune plus modeste encore. 
«D'Avrigny, dit encore Arnault, avait épousé M IIe Renaud, 
sœur de Rose, et l'aînée d'une famille qui à elle seule com- 
posait une troupe complète d'opéra-comique. Séduit par 
l'admirable voix de M lle Renaud, d'Avrigny l'épousa; mais 
dès qu'il l'eut épousée, il ne lui permit plus de chanter, 
même pour lui. M me d'Avrigny se soumit à tout 2 . C'était 
une femme d'une douceur incomparable et d'une modestie 
que ses succès au théâtre n'avaient pas même altérée. 



1 Souvenirs oVun sexagénaire, T. II, pp. 79-81. 

2 Ceci n'est exact que jusqu'à un certain point; car si M Ue Renaud 
quitta le théâtre Favart en 1791, à l'époque de son mariage, elle y rentra 
deux ans après, en 1793, et sous son nom de M me d'Avrigny. Nous en 
aurons tout à l'heure la preuve. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 425 

Son calme imperturbable contrastait singulièrement avec 
l'impétuosité de son mari, l'un des hommes les plus 
violens qu'on pût rencontrer, mais bon diable d'ail- 
leurs *. » 

Ce d'Avrigny était un drôle de corps, qui se prêtait 
volontiers à toutes les circonstances. Poète sans valeur, 
mais enragé faiseur de vers, on a dit de lui, fort justement, 
qu' « il a trouvé des chants pour toutes les époques et des 
éloges pour tous les gouvernements ». Après avoir publié 
de nombreuses poésies pour glorifier la République, il 
n'hésita pas, devenu sous l'Empire chef de bureau au 
ministère de la marine, à célébrer les exploits de la grande 
armée, le mariage de Napoléon et la naissance du roi de 
Rome, et ne se montra pas plus embarrassé pour chanter les 
bienfaits des Bourbons lorsqu'à la Restauration ceux-ci lui 
eurent confié l'emploi de censeur royal. Très rigide, du 
reste, dans l'exercice de ces dernières fonctions, et peu 
endurant avec les auteurs qui avaient affaire à lui, le che- 
valier d'Avrigny ne semblait pas se rappeler qu'il avait 
été lui-même écrivain dramatique, et que, entre autres, il 
avait fourni à Berton le livret d'un de ses premiers opéras, 
les jBrouïllerieS) et à Méhul celui d'un ouvrage du même 
genre. 

Legouvé, dont la réputation était déjà grande à cette 
époque, grâce surtout à sa belle tragédie de la Mort d'Abel, 
Legouvé était, ainsi que Méhul, l'un des intimes de la 
maison de d'Avrigny. C'est à cette circonstance sans doute 
qu'est due sa collaboration avec celui-ci pour un opéra dont 
Méhul allait écrire la musique, et dont M 1110 d'Avrigny se 
chargerait de remplir un des principaux rôles. Doria ou la 
Tyrannie détruite, tel était le titre de cet ouvrage, auquel 
ses auteurs donnaient la qualification d' « opéra héroïque », 
et qui faisait revivre un des plus nobles héros de la liberté 
génoise. Par malheur, la médiocrité de d'Avrigny semble 
avoir lutté plus victorieusement qu'il n'eût fallu contre le 

1 Souvenirs d'un sexagénaire, T. II, pp. 123-124. 



126 MÉHUL 

beau talent de Legouvé, car les contemporains se mon- 
trèrent sévères à l'endroit du poème de Doria, sans que le 
grand nom de Fauteur du Mérite des Femmes bénéficiât en 
cette circonstance de la vive sympathie dont le public l'en- 
tourait d'ordinaire. 

C'est le 22 ventôse an III (12 mars 1795) que Doria fut 
offert au public du théâtre Favart 1 . L'ouvrage ne reçut 
qu'un accueil très réservé, et voici comment le Moniteur 
universel en appréciait la valeur : 

Le succès de Doria ou la Tyrannie détruite, opéra en trois actes, 
donné dernièrement à ce théâtre, n'a pas été aussi grand que le nom 
et la réputation méritée des auteurs le faisaient espérer. L'histoire nous 
a transmis la conjuration de Doria, qui a délivré Gênes de la tyrannie 
monarchique... Cette pièce offre peu d'intérêt. On y trouve plus de 
remuement que de mouvement. Aucun effet dramatique n'y presse le 
cœur, et la curiosité même n'en est pas excitée. Le style en est noble 
et correct, mais il manque de ce charme qui attache. Excepté quelques 
sentiments de liberté, qui sont d'un effet toujours certain sur des Fran- 
çois, on n'y trouve rien qui excite l'applaudissement. En un mot, l'ou- 
vrage n'a pas de défaut très remarquable, mais il manque entièrement 
d'effet. La musique même n'a produit qu'une sensation médiocre, si 
l'on en excepte un air de Doria, très bien chanté par Philippe, morceau 
parfaitement dramatique et d'un effet prodigieux, le finale du second 
acte, plein de chaleur et d'énergie, et l'ouverture, qui est celle que 
Méhul avait faite pour Cora. On reconnaît tout son talent dans ces trois 
morceaux ; on le cherche dans les autres, où cet habile compositeur 
paraît s'être trompé. 11 a voulu donner du chant à la citoyenne Davri- 
gny; il l'a été chercher bien loin, sans se rappeler que son imagination 
lui en fournit toujours quand il en a besoin : témoin l'air de Philippe 
dans Stratonice et beaucoup d'autres 2 . 

La sévérité du critique ne peut l'empêcher de déclarer 
que la partition de Méhul renfermait au moins deux mor- 
ceaux de premier ordre et d'un effet exceptionnel. Un autre 



1 Le spectacle était complété par les Deux Billets, petite comédie de 
Florian, qui servait de lever de rideau. 

2 Moniteur du 15 mars 1795. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 127 

se montre moins difficile sur l'ensemble même de l'œuvre 
du compositeur, et la Décade s'exprime ainsi à ce sujet, en 
nous faisant savoir que le poème de Doria, cause de son 
insuccès, avait dû être abrégé considérablement à la suite 
de la première représentation : — «... Au moyen des cou- 
pures nombreuses que les auteurs ont faites aux représen- 
tations qui ont suivi la première, la marche de la pièce est 
assez rapide. La musique n'est point au-dessous de la répu- 
tation de son auteur, qui en a une très grande. Il s'y 
trouve des airs du chant le plus agréable, et d'autres du 
plus grand effet. Parmi ces derniers on distingue l'air que 
chante Doria au premier acte, où l'accompagnement rend 
la voix de ses ancêtres, qu'il croit entendre, et le finale du 
second acte. Les auteurs ont été demandés et nommés aux 
premières représentations 1 .» On peut facilement croire, 
d'après ce qui précède, que Méhul n'était pas resté au-des- 
sous de lui-même en écrivant la partition de Doria, et qu'il 
ne devait l'insuccès de cet ouvrage qu'à l'inhabileté de ses 
collaborateurs. Toute appréciation directe de son œuvre est 
malheureusement impossible aujourd'hui, celle-ci n'ayant 
pas été publiée. 

Mais comme il n'était pas homme à se décourager, il se 
remit bientôt au travail, et cette année 1795 n'était pas 
encore terminée qu'il se représentait devant le public avec 
un nouvel ouvrage très important. On doit regretter que 
cette fois il ait consenti à se mettre pour ainsi dire en con- 
currence avec Lesueur en s' emparant d'un sujet déjà traité 
par celui-ci, et qu'il n'ait pas craint de lutter contre le sou- 
venir trop récent d'une œuvre dont le succès, très considé- 
rable au point de vue musical, avait encore, au seul point 
de vue scénique, l'immense avantage sur la sienne d'être 
arrivée la première. En écrivant ainsi la Caverne pour le 
théâtre Favart, après que Lesueur avait si brillamment 
réussi en donnant sa Caverne au théâtre Feydeau, Méhul 



La Décade, 10 germinal an III. 



128 MÉHUL 

courait de gaîté de cœur au-devant d'un échec presque 
certain 1 . 

Cette Caverne est celle dans laquelle Gril Blas est enfermé 
par des bandits avec la jeune fille du comte de Grusman, 
car chacun des librettistes avait emprunté le sujet de son 
opéra au roman célèbre de Le Sage. Le poème mis en mu- 
sique par Méhul lui avait été fourni par un écrivain nommé 
Forgeot, qui avait échangé sa robe d'avocat contre la plume 
de l'auteur dramatique et s'était fait déjà le collaborateur 
de Champein et de Grétry, en fournissant au premier le 
livret des Dettes et au second celui du Rival confident ; ce 
nouveau livret de la Caverne valait sensiblement mieux que 
celui que Dercy avait écrit pour Lesueur, mais il avait, je 
l'ai dit, le défaut de venir en second, ce qui au théâtre 
est un tort irrémédiable. 

L'ouvrage, qui était en trois actes, fit son apparition au 
théâtre Favart le 14 frimaire an IV (5 décembre 1795) 2 . 
On ne peut dire qu'il ait été mal accueilli, mais, par la 
raison que j'ai donnée, il était presque certain d'avance 
que sa carrière devait être bornée, et celle-ci ne s'étendit 
pas en effet au-delà de vingt-deux représentations, malgré 
l'excellence de ses interprètes, qui n'étaient autre que Che- 
nard, Philippe, Solié, Michu, Martin, M mes Carline, Gron- 
tier et Crétu. En en rendant compte, la Décade commen- 



1 Toutefois, Berlioz était dans une erreur complète lorsqu'il écrivait 
dans ses Soirées de V orchestre (pp. 365-396) les lignes que voici: — «Méhul, 
dans l'espoir de terrasser Lesueur, qu'il détestait, et dont l'opéra de la 
Caverne venait d'obtenir un succès immense, mit en musique un opéra sur 
le même sujet et portant le même titre. La Caverne de Méhul tomba. 
Je sais que la bibliothèque de l'Opéra-Comique possède ce manuscrit, et 
je serais, je l'avoue, fort curieux de pouvoir juger par mes yeux de ce 
qu'il y avait de mérité dans cette catastrophe.» Méhul ne détestait pas 
plus Lesueur que Lesueur lui-même ne détestait Méhul, nous en avons 
des preuves convaincantes, et il n'avait aucune raison de chercher à le 
««terrasser». D'ailleurs, si la Caverne de Méhul n'obtint pas un grand succès, 
il serait injuste de dire qu'elle tomba, et en employant le mot de « cata- 
strophe», Berlioz exagérait singulièrement les choses. 

2 II était accompagné du gentil petit opéra de Duni, les Deux Chasseurs 
et la Laitière. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 129 

çait par constater le tort que se faisaient les deux théâtres 
en courant ainsi après les mêmes sujets : — « On représente 
des pièces à ariettes sur deux de nos théâtres, sur celui de 
F Opéra-Comique et sur celui de la rue Feydeau. Pour- 
quoi , lorsqu'un des deux donne une grande pièce de ce 
genre, le même sujet est-il infailliblement traité sur l'autre 
quelque temps après ? Lodoïska, Roméo et Juliette, Pmd et 
Virginie et maintenant la Caverne en sont des exemples 1 . 
Il me semble que les auteurs et les acteurs, qui devraient 
éviter de se rencontrer dans le choix de leurs sujets, 
paraissent au contraire le désirer, car il est bien difficile 
de croire que le hasard seul en ait décidé...» Puis, après 
avoir analysé le poème, l'écrivain passait à la musique, et 
ici son jugement manque un peu de précision et témoigne 
de quelque incohérence : — « L'ouverture, dit-il, offre plu- 
sieurs passages sublimes: le commencement est du nombre. 
Mais il y a du décousu dans cette symphonie : les motifs ne 
sont point amenés par gradation, enchaînés les uns aux 
autres. A un morceau de la plus belle, de la plus noble 
harmonie, succède sans préparation un motif d'un style 
presque trivial. C'est là un vrai défaut. En musique, comme 
en toute autre chose, le goût prescrit la règle de l'unité. 
On a souvent répété que l'on trouvait peu de chant dans 
la musique de Méhul. Cette nouvelle production ne prou- 
vera peut-être pas que le reproche est injuste. Mais, en 
revanche, ses accompagnemens sont soignés, brillans, 
expressifs. Il y a, par exemple, un morceau d'un genre neuf, 
et qu'on ne saurait entendre sans émotion; c'est un pré- 
lude d'air, une espèce de récitatif qui précède l'ariette que 



1 Paul et Virginie, de Kreutzer, avait été donné au théâtre Favart le 
15 janvier 1791, et le théâtre Feydeau avait représenté celui de Lesueur 
le 13 janvier 1794; des deux Lodoïskas, celle de Cherubini avait vu le 
jour à Feydeau le 18 juillet 1791, et celle de Kreutzer à Favart quinze 
jours après, le 1 er août; enfin, tandis que Dalayrac donnait à Favart, le 
6 juillet 1792, Tout pour V amour ou Juliette et Roméo, Steibelt faisait jouer 
son Roméo et Juliette h Feydeau le 11 septembre 1793. Quant à la Caverne 
de Lesueur, elle avait paru à ce dernier théâtre le 16 février 1793. 

9 



130* MÉHUL 

Léonore chante dans la caverne. Il est aussi très beau le 
morceau d'ensemble pendant lequel Gil Blas arrête le moine 
et tremble en lui demandant sa bourse. Toute belle qu'est 
cette musique, elle ne doit point faire oublier celle de la 
Caverne de Lesueur. L'une et l'autre annoncent des com- 
positeurs qui peuvent porter l'art en France à un très haut 
degré 1 .» Le Moniteur, plus rapide et plus net dans son 
appréciation, s'exprimait ainsi: — «Un ouvrage nouveau 
des citoyens Forgeot et Méhul, la Caverne, qu'on vient de 
représenter, a très bien réussi, et son effet sera plus grand 
encore lorsque les acteurs rassurés mettront tout l'ensemble 
dont ils sont capables dans son exécution... La musique de 
cet ouvrage est très vigoureuse, et du genre dans lequel le 
citoyen Méhul s'est déjà fait une grande réputation. On y 
distingue surtout un air d'Ambrosio; le finale du premier 
acte; un air de Domingo dans le second, et un trio. Les 
oreilles familiarisées avec cette musique savante dans la 
suite des représentations y découvriront sans doute encore 
de nouvelles beautés 2 .» 

Nous sommes obligés de nous en rapporter, en ce qui 
concerne la Caverne, au jugement des contemporains, la 
partition de cet ouvrage n'ayant pas été publiée, non plus 
que celle de Doria. La bibliothèque du Conservatoire en 
possède seulement quelques fragments, de la main de 
Méhul, mais qui ne sont que le premier jet de certains 
morceaux, avec de nombreuses corrections, et une instru- 
mentation qui n'est pas toujours complète. Ces fragments 
comprennent les cinq morceaux du premier acte, moins 
l'ouverture (n° 1, duo de ténor et basse ; n° 2, air de ténor; 
n° 3, quatuor; n° 4, duo pour deux soprani; n° 5, finale), 



1 La Décade, 30 frimaire an IV. 

2 Le Moniteur ne s'était point pressé, car son article parut seulement 
le 7 nivôse (23 décembre), vingt-trois jours après la première représenta- 
tion! — Chose singulière, le Journal de Paris, celui dans lequel les ques- 
tions d'art étaient traitées d'ordinaire avec le plus de soin et d'exactitude 
ne rendit pas plus compte de la Caverne qu'il n'avait rendu compte de 
Doria. Ces deux ouvrages paraissent n'avoir pas existé pour lui. 






SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 131 

et les deux derniers du troisième acte (n° 12, couplets 
de ténor; n° 13, vaudeville final). On ne saurait hasarder 
une critique quelconque à l'aide d'éléments aussi insuffisants 
et aussi incomplets 1 . 

C'est au moment même où il faisait représenter la Caverne 
que Méhul se vit nommer membre de l'Institut, que le gou- 
vernement directorial organisait alors. 

L'Institut n'était pas, à sa fondation, divisé en cinq aca- 
démies, comme nous le voyons aujourd'hui, mais en trois 
classes seulement, qui étaient les suivantes : l re classe. 
Sciences mathématiques et physiques ; 2 e classe, Sciences 
morales et politiques; 5 e classe, Littérature et Beaux-Arts. 
Chacune de ces classes se subdivisait, comme aujourd'hui 
nos Académies, en plusieurs sections ; pour la 3 e classe, ces 

* Mais si je ne puis parler de la musique de la Caverne, il ne me semble 
pas sans quelque intérêt de reproduire ici les paroles de deux des couplets 
du vaudeville qui terminait l'ouvrage. Le premier faisait allusion à la 
situation terrible dont les événements du 9 thermidor venaient de délivrer 
la France : 

Dans un temps où la barbarie 

Portait en tous lieux le trépas, 

La vertu, fuyant sa patrie, 

Ne savait où porter ses pas. 

Aujourd'hui qu'on respire en France, 

N'oublions pas qu'au fond des bois 

La caverne a plus d'une fois 

Servi d'asile à l'innocence. 

Mes amis, ne détruisons pas, 
Tout peut être utile ici-bas. 

Quant à l'autre couplet, le quatrième, les auteurs s'y excusaient en 
quelque sorte d'offrir au public du théâtre Favart une nouvelle Caverne, 
après celle qui avait obtenu un si grand succès au théâtre Feydeau : 

Sur la scène, avec avantage, 
Un Gil Blas déjà s'est montré. 
Moi, comme lui fils de Le Sage, 
Un peu plus tard j'y suis entré. 
Il a recueilli l'héritage; 
Sera-t-il le seul fortuné? 
Je respecte fort mon aîné, 
Mais je réclame le partage. 

Messieurs, ne me refusez pas, 
Tout doit être égal ici-bas. 



432 MÉHUL 

sections étaient au nombre de sept, savoir : 1° Grammaire ; 
2° Langues anciennes; 3° Poésie; 4° Peinture; 5° Sculpture ; 
6° Architecture; 7° Musique et Déclamation. Chaque sec- 
tion comprenait six membres, et le premier tiers de ces 
membres, nommé directement par le pouvoir exécutif, 
reçut de lui la mission de choisir, par voie d'élection, en 
assemblée générale, d'abord le second, et ensuite, avec 
celui-ci, le troisième tiers des membres qui devaient com- 
pléter l'Institut. Voici la liste des membres de la 3 e classe 
nommés par le Directoire exécutif, telle qu'elle parut dans 
le Journal de Paris du 9 décembre 1795 : 

Grammaire : Sicard et Garât ; 

Langues anciennes : Dufaulx et Bithaub (Bitaubé) ; 

Poésie : Chénier et Lebrun ; 

Peinture : David et Van Spaendonk ; 

Sculpture : Pajou et Houdon; 

Architecture : Gondoin et Wally (Wailly) ; 

Musique et Déclamation : Méhul et Mole *. 

Ainsi, le gouvernement, ayant un choix unique à faire 
parmi les plus grands artistes de ce temps qui en produisait 
de si bien doués et de si nombreux, ayant un seul musicien 
à désigner pour faire partie de cet Institut qui devait ras- 
sembler dans son sein toutes les gloires intellectuelles de 
la France, n'en trouvait pas de plus digne que Méhul, que 
ce jeune compositeur entré depuis sept ans seulement dans 
la lice et dont le génie s'était imposé à l'attention, à l'admi- 
ration de tous, d'une façon si victorieuse et si surprenante! 
Ni Grétry, célèbre par trente années de succès ininter- 
rompus, ni Gossec, auquel son talent si pur et si varié 



1 La section de musique, qui comprend aujourd'hui six membres dans 
l'Académie des Beaux-Arts, n'en comptait que trois alors dans la 3 e classe, 
puisque cette section comprenait aussi la déclamation, et que trois sièges 
appartenaient à cette dernière. Ce n'est que lors de la réorganisation de 1816 
que l'on jugea à propos de supprimer les comédiens, et de porter à six le 
nombre des membres de la section de musique. 



SA VIE, SON GÉNIE , SON CARACTÈRE 133 

avait donné une notoriété si considérable, ni Martini, qui 
s'était fait connaître par des œuvres d'un sentiment exquis 
et d'une inspiration délicieuse, ni Monsigny, dont les 
débuts remontaient à près de quarante ans, ni Cherubini, 
qui s'était produit avec tant d'éclat, ni Lesueur, dont la 
valeur était grande et qui par tous les moyens cherchait à 
attirer sur lui l'attention, ni Dalayrac, à qui son aimable 
fécondité avait valu des sympathies si vives, — ne sem- 
blèrent aussi dignes d'un tel honneur que le jeune auteur 
à'Eupkrosine, de Stratonice, de Mélidore et du Chant du, 
Départ. Méhul, nommé ainsi, le premier, le seul, membre 
de la section de musique de l'Institut de France, l'empor- 
tant sur tant d'artistes qualifiés, renommés, chevronnés, — 
cela donne une idée de la puissance de son génie, de la 
célébrité qui s'attachait à lui, de l'éclat qui entourait son 
nom ! Et nous verrons, quelques années plus tard, un fait 
du même genre se reproduire, — et aussi glorieux pour 
lui : lors de la création de l'ordre de la Légion d'honneur, 
Méhul sera le premier musicien inscrit sur les rôles de la 
grande chancellerie, le premier à recevoir et à porter les 
insignes du nouvel ordre 1 . 

C'est encore dans le même temps que Méhul fut appelé 
à occuper une place importante au Conservatoire, qui venait 
d'être régulièrement constitué. En 1792, un arrêté de la 
Commune de Paris portait établissement d'une école gra- 
tuite de musique, dite de la Garde nationale parisienne, 
dans laquelle 120 élèves, présentés par les soixante batail- 
lons de la Garde nationale, devaient recevoir une instruc- 
tion musicale qui les mît à même de concourir au service 
de cette garde et à celui des fêtes publiques. L'année sui- 
vante, les services rendus par cette école et par son direc- 



1 Dans sa troisième séance, tenue le 21 frimaire an IV (12 décembre 
1795), l'Institut, c'est-à-dire le premier tiers de ses membres, procéda à 
l'élection du second tiers de la 3 e classe; les suffrages se portèrent pour la 
musique sur Gossec, pour la déclamation sur Préville. Dans la séance du 
24 frimaire, le troisième tiers fut élu, et les choix se fixèrent cette fois sur 
Grétry pour la musique, et sur Monvel pour la déclamation. 



434 MÉHUL 

teur, Sarrette, attirèrent l'attention de la Convention, qui 
décréta la fondation d'un Institut national de musique 
composé de 115 artistes, dans lequel 600 élèves recevraient 
gratuitement l'instruction dans toutes les parties de l'art 
musical. Enfin, en 1795, la Convention, supprimant la 
musique de la Garde nationale, rend un nouveau décret 
qui organise définitivement le Conservatoire de musique, 
en en confiant la direction à Sarrette, dont l'intelligence, 
la persévérance et l'énergie avaient fini par obtenir ce 
résultat. Ce décret était rendu sur un rapport fait et lu par 
Chénier *, et ce n'est pas trop supposer sans doute que de 
croire que Méhul n'était pas resté complètement étranger à 
ce travail de son ami. C'est à la suite du vote de la Con- 
vention, qui attribuait aux dépenses de l'établissement une 
somme de 240,000 francs, que le Conservatoire fut installé 
dans l'ancien local des Menus-Plaisirs, rue du Faubourg- 
Poissonnière, où il se trouve encore aujourd'hui 2 . Cinq 
inspecteurs étaient nommés pour exercer dans l'école la 
surveillance de l'enseignement, et l'on choisit pour remplir 
ces fonctions Gossec, Grétry, Méhul, Lesueur et Cherubini. 
Plus tard, Méhul prit la direction d'une des classes de com- 
position du Conservatoire, et c'est de cette classe que sor- 
tirent plusieurs élèves qui remportèrent, aux concours ouverts 
à l'Institut pour le prix de Rome, le grand prix de compo- 
sition musicale : Gustave Dugazon, Blondeau, Daussoigne, 
Beaulieu, et en dernier lieu le disciple chéri du maître, 
celui qu'il considérait comme digne de son héritage artis- 
tique, notre immortel Herold. 

Il est facile de comprendre à quel point devait être active 
à cette époque l'existence de Méhul. Sa qualité de membre 



1 Rapport fait a la Convention nationale, au nom des Comités d'instruc- 
tion publique et des finances (le 10 thermidor an III), sur la ne'cessité d'or- 
ganiser le Conservatoire de musique (Paris, an III, Imprimerie nationale, 
une feuille in-8°). Le texte de ce Rapport a été reproduit dans l'édition 
des œuvres de Marie-Joseph Chénier, T. V, p. 281 (Paris, Guillaume, 1826, 
in-8o). 

2 Voy. Histoire du Conservatoire, par Lassabathie. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 135 

de l'Institut, qui l'obligeait à prendre part aux travaux et 
aux délibérations de cette compagnie ; ses fonctions au 
Conservatoire, qui n'étaient pas une sinécure alors qu'il 
fallait concourir à l'organisation d'un établissement conçu 
sur un plan si vaste; les nombreuses compositions qu'on 
réclamait de lui pour la célébration des grandes fêtes 
nationales et populaires que le gouvernement renouvelait 
avec tant de fréquence ; enfin, ses travaux pour le théâtre, 
si nombreux, si importants et si variés ; il y avait là de 
quoi suffire amplement aux forces d'un seul homme, surtout 
lorsque cet homme était, comme Méhul, d'une santé délicate 
et souvent précaire, d'un tempérament qui aurait exigé 
beaucoup de soins et les plus grands ménagements. 

Il est vrai que chez Méhul l'énergie morale suppléait à 
la vigueur physique, et que, ainsi qu'il arrive à tous les 
êtres bien doués sous le rapport du caractère, la volonté 
remplaçait souvent la force. C'est ce qui fait qu'au milieu 
de tant de travaux de toutes sortes, d'occupations si multi- 
pliées, si diverses, si abondantes, il trouvait encore le temps 
et le moyen de s'employer si généreusement pour ceux qui 
avaient besoin d'un appui, d'être utile à qui ne pouvait ou 
n'osait parler lui-même; et cela de sa propre initiative, 
d'un mouvement purement personnel, sans que ceux-là 
même qui étaient l'objet de sa sollicitude eussent songé à 
la mettre en éveil, sans qu'il leur fût possible de supposer 
que l'on s'occupait d'eux. 

C'est ainsi que, touché de la situation douloureuse dans 
laquelle les circonstances avaient plongé le vénérable Mon- 
signy, Méhul résolut de lui venir en aide à son insu. 
L'auteur de Félix et du Déserteur, l'artiste jadis si fortuné 
qui, avec Philidor et Duni, avait ouvert la voie à Grétry 
en lui montrant le but auquel il fallait tendre, était tombé 
dans un injuste oubli et se voyait négligé de tous, tandis 
que celui-ci, objet constant de la faveur publique, avait 
atteint le comble de la gloire. Ruiné par la Révolution, 
qui lui avait enlevé, avec le fruit de ses modestes écono- 
mies, l'emploi qu'il occupait auprès du duc d'Orléans, 



136 MÉHUL 

Monsigny, âgé de soixante-sept ans, depuis longtemps 
silencieux, déjà presque aveugle, se trouvait dans un état 
misérable et fâcheux, sans que personne songeât à lui 
porter secours. Méhul y songea, lui, intercéda en sa faveur 
auprès des puissants du jour, employa son crédit à faire 
cesser une infortune imméritée, et la lettre suivante, qu'il 
adressait à M mc Saint-Aubin, va nous apprendre avec quelle 
délicatesse il voulut faire connaître au vieillard le résultat 
des démarches qu'il avait entreprises à son sujet. La bonté 
de Méhul et son noble caractère se peignent tout entiers 
dans ces lignes, en même temps que son âme affectueuse et 
tendre s'y dévoile dans toute sa sincérité : 

Aimable et bonne Madame Saint-Aubin, 

Je m'empresse de vous prévenir que le Directoire vient de donner 
ordre au ministre de l'intérieur de loger le respectable Monsigny au 
Louvre et de lui faire donner les secours qui sont accordés aux savans 
et aux artistes peu fortunés. Comme Monsigny vous doit toutes les con- 
solations qu'il peut recevoir dans son état, je veux qu'il apprenne de 
vous que le gouvernement s'est empressé de venir à son secours. 

Je joins à cette lettre une carte d'entrée au Directoire pour qu'il 
puisse aller faire ses remercîments à La Réveillère-Lepaux. Ce dernier 
l'aime beaucoup ; il le recevra avec un intérêt mêlé d'admiration, et 
lui sera utile autant qu'il le pourra. Je pense que le vénérable Mon- 
signy ferait très bien d'aller chez le ministre de l'intérieur. Avec son 
nom il doit se montrer, il sera reçu partout avec le respect que l'on 
doit à un grand artiste malheureux. Monsigny se croit oublié et est 
encore l'objet de l'admiration de ceux qui ont l'âme assez sensible pour 
pouvoir apprécier le mérite de ses ouvrages. 

Adieu, aimable et bonne; je m'estime bien heureux d'avoir pu 
seconder les élans de votre cœur et de songer que le sort de Monsigny 
a été adouci par nos soins. 

Encore une fois, adieu; je vous embrasse de toute mon âme. Je pars 
à cinq heures pour aller me jeter dans les bras de ma mère et de mon 
respectable père. Dans six semaines, je reverrai mes amis et je com- 
mencerai par vous. 

Mille complimens à Saint-Aubin et à vos charmans enfants. 

Méhul 1 . 

1 Cette lettre, et un fait que l'on trouvera rapporté plus loin, nous 
prouvent que Méhul n'oubliait ni les siens ni son pays, et qu'il se rendait 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 137 

On conviendra que jamais bienfait ne fut présenté avec 
une bonne grâce plus modeste et plus charmante, que 
jamais bienfaiteur ne s'effaça plus complètement pour lais- 
ser à d'autres tout le mérite et tout l'honneur d'une bonne 
action. 

Un fait d'un autre genre vient encore donner une preuve 
de l'élévation de sentiments qui distinguait Méhul, et du 
respect avec lequel il voulait voir traiter l'art et ses con- 
frères. Celui-ci, dans un ordre d'idées tout différent, ne 
fait pas moins son éloge que le précédent. 

Cherubini, avec lequel il était étroitement lié, comme il 
le fut avec tous les musiciens de ce temps : Gossec, Boiel- 
dieu, Catel, Jadin, Kreutzer, Nicolo, Lesueur, Berton, — 
Cherubini venait de faire représenter au théâtre Feydeau 
l'un de ses plus beaux ouvrages, Mêdée, dont le succès 
avait été éclatant. Dans le compte-rendu qu'il fit de la 
représentation, un journal eut la maladresse, tout en 
accordant à l'œuvre nouvelle les éloges qu'elle méritait, 
d'accompagner ses éloges d'une réflexion qui tendait à 
faire supposer que Cherubini n'était qu'une sorte d'imita- 
teur de Méhul. La remarque n'avait absolument rien de 
désobligeant pour celui-ci. Mais avec son grand sentiment 
de la justice, Méhul ne crut pouvoir laisser passer sans 
une protestation de sa part ce qu'il considérait comme un 
outrage artistique à l'adresse de son ami; il jugea donc 
utile de répondre publiquement à l'article en question, et 
il le fit dans les termes que voici , en adressant sa lettre à 
un autre journal : 

Le hasard vient de me faire tomber entre les mains un journal inti- 
tulé le Censeur, et j'y trouve, non sans une extrême surprise, la phrase 
suivante, à l'article Médée: La musique, qui est de Cherubini, est sou- 
vent mélodieuse et mâle. Il me semble que l'auteur de cet article aurait 
dû ajouter que cette musique est toujours riche, toujours grande, tou- 



de temps à autre à G-ivet pour s'y retremper au milieu de sa famille et de 
ses amis. Ses compatriotes étaient d'ailleurs fiers de lui, et ils le lui mon- 
trèrent avec éclat dans une circonstance que je ferai connaître. 



138 MÉHUL 

jours belle et toujours vraie. Le Censeur continue, et dit : Mais on y a 
trouvé des réminiscences et des imitations de la manière de Méhul. 
Est-ce à Gherubini qu'un pareil reproche doit s'adresser? à Gherubini, 
le plus original, le plus fécond de nos musiciens ! Censeur, tu ne con- 
nais pas ce grand artiste. Moi qui le connais, et qui l'admire parce que 
je le connais bien, je dis et je prouverai à toute l'Europe que l'inimitable 
auteur de Démophon, de Lodoïska, à'Eliza et de Médée n'a jamais eu 
besoin d'imiter pour être tour à tour élégant ou sensible, gracieux ou 
tragique, pour être enfin ce Gherubini que quelques personnes pourront 
bien accuser d'être imitateur, mais qu'elles ne manqueront pas d'imiter 
malheureusement à la première occasion. Cet artiste, justement célèbre, 
peut bien trouver un Censeur qui l'attaque ; mais il aura pour défen- 
seurs tous ceux qui l'admirent, c'est-à-dire tous ceux qui sont faits pour 

sentir et apprécier ses grands talents. 

Méhul *. 



C'est à l'époque où nous sommes arrivés, que Méhul 
semble avoir entrevu et désiré une autre gloire que celle 
de compositeur dramatique. A tout le moins est-ce à ce 
moment qu'il commença à écrire des symphonies, puisque 
nous trouvons la trace de l'exécution de l'une d'elles aux 
fameux concerts du théâtre Feydeau, si célèbres alors. On 
voit en effet, sur le programme du septième concert de 
l'an V (9 pluviôse — 28 Janvier 1797) tel que le donnaient 
le Courrier des Spectacles et la Quotidienne , que la seconde 
partie de la séance s'ouvrait par «une nouvelle symphonie 
du c. Méhul;» et l'œuvre obtenait assez de succès pour 
qu'on l'inscrivît de nouveau sur le programme du huitième 



1 Cette lettre a 'été reproduite par l'éditeur des œuvres d'Hofman (T. I, 
pp. 177-178), dans l'avertissement placé en tête du poème de Médée. — Le 
remercîment de Cherubini se traduisit sous la forme de cette dédicace 
affectueuse et touchante placée en tête de sa partition : 

« Cherubini a Méhul. 

« Reçois, mon ami, des mains de l'amitié, l'hommage qu'elle se plaît à 
donner à l'artiste distingué. Ton nom placé à la tête de cet ouvrage lui 
prêtera un mérite qu'il n'a pas, celui de paraître digne de t'avoir été dédié, 
et ce titre va lui servir d'appui. Puissent nos deux noms réunis attester 
partout le sentiment tendre qui nous lie et la considération que j'ai pour le 
vrai talent.» 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 139 

concert, donné le 19 pluviôse. Le Courrier des Spectacles 
constatait ce succès en disant, dans son compte-rendu de 
la soirée du 9 : — « La seconde partie du concert a com- 
mencé par une charmante symphonie de M. Méhul. » Je 
reviendrai avec plus de détails sur ce sujet intéressant 
lorsque Méhul fera entendre ses symphonies, quelques 
années plus tard, aux exercices du Conservatoire, où leur 
succès ne sera pas moins considérable. 

Mais nous arrivons à un fait unique dans les annales de 
la musique dramatique, à l'histoire d'un opéra sifflé, hué, 
conspué, à grand'peine achevé le jour de sa première et 
unique représentation, et cela à cause de l'ineptie du poème, 
mais dont la musique, et l'ouverture surtout, avaient produit 
une telle impression sur le public que celui-ci, se refusant à 
englober le musicien dans la chute de l'œuvre et voulant 
au contraire le venger des méfaits de son collaborateur, 
s'empressa à la chute du rideau de réclamer l'ouverture à 
grands cris et de la faire exécuter une seconde fois, en la 
couvrant d'un tonnerre d'applaudissements. 

Il s'agit ici du Jeune Henry, opéra-comique en deux 
actes dont Méhul tenait de Bouilly le livret détestable. Il 
est vrai qu'en cette circonstance, et comme nous le verrons 
tout à l'heure, l'écrivain pouvait invoquer en sa faveur des 
circonstances très atténuantes. Il faut remarquer toutefois 
que c'est à la faiblesse irrémédiable de la pièce, et non à 
son caractère politique, qu'est due la chute éclatante de cet 
ouvrage, et Fétis n'a fait autre chose que de construire un 
petit roman lorsqu'à ce propos il s'est livré aux réflexions 
que voici: — «Le sujet de l'ouvrage était un épisode de 
la jeunesse de Henri IV, roi de France. Ce fut une affaire 
de partis : les royalistes espéraient un succès, mais les 
républicains, indignés qu'on osât mettre en scène un 
prince, un tyran, et de plus un tyran qui avait fait le bon- 
heur de la France, sifflèrent la pièce dès la première scène, 
et firent baisser le rideau avant qu'elle fut finie..,» Or, 
non seulement la pièce fut achevée — bien qu'à grand'peine, 
ainsi que je l'ai dit, — non seulement le rideau ne tomba 



140 MÉHUL 

qu'à la fin du second et dernier acte, mais je suis bien 
obligé de déclarer qu'il n'est pas plus question de Henri IV 
que du Grand-Mogol dans le livret du Jeune Henry, qu'il 
ne s'y rencontre aucune espèce d'allusion politique, et que 
la lutte entre républicains et royalistes découverte par Fétis 
n'a jamais existé que dans sa fertile imagination. 

Et voilà justement comme on écrit l'histoire ! 

Voici d'ailleurs qui pourrait convaincre à ce sujet les plus 
incrédules ; c'est la très courte analyse que donnait de la 
pièce de Bouilly le Courrier des Spectacles: — «L'opéra du 
Jeune Henry, donné hier, n'a pas réussi ; il est même in- 
croyable qu'il ait été joué jusqu'à la fin... Le premier acte 
se passe à savoir que Clémentine est aimée de Henry •, que 
Sévère, tuteur de ce dernier, ne voit pas cet amour de bon 
œil ; que Laure, sa nièce, n'y fait aucune attention. Le 
récit de la prise d'un loup, et d'un enfant sauvé par le 
jeune Henry \ une ennuyeuse kyrielle de conseils donnés 
par la mère à son fils ; une marche de paysans \ une fête 
qui se prépare pour une course ; un prix de trois cents 
livres proposé par Isaure au plus habile coureur; voilà 
tout ce qui remplit le premier acte ! Quelle fécondité ! 
Quelle richesse ! Le deuxième a été entendu avec la plus 
grande défaveur. Détails trop mesquins pour s'y arrêter. 
Enfin la course a eu lieu : c'est le jeune Henry qui a obtenu 
le prix ; mais il l'abandonne à un paysan qui en a besoin 
pour épouser une fille du village.» On voit s'il est question 
dans tout cela de la jeunesse du roi vert-galant, et si, 
comme le dit Fétis, les républicains de 1797 avaient occa- 
sion de s'indigner ! 

Mais l'histoire du Jeune Henry est assez singulière, et 
j'ai fait à son sujet une découverte qui me permet d'entrer, 
en ce qui concerne cet ouvrage, dans des détails absolu- 
ment nouveaux. 

Bouilly, au tome premier de ses BêcajJÎtulations l } parle 

1 Pages 391 et suiv. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 141 

d'un opéra-comique eu deux actes, la Jeunesse de Henri IV, 
qu'il avait écrit en 1790, et dont Grétry s'était chargé de 
faire la musique. Pour une raison restée inconnue, Grétry 
renonça évidemment à cet ouvrage, et Bouilly dut s'adresser 
à un autre compositeur. Or, ce second compositeur ne fut 
autre que Méhul, et j'en ai acquis la preuve en découvrant, 
parmi les autographes précieux du maître que possède la 
Bibliothèque du Conservatoire, des fragments importants 
d'un opéra intitulé Henri IV, lequel, de toute évidence, 
ne fait qu'un avec celui dont je viens de parler, en même 
temps qu'il n'est qu'une version première de celui qui fut 
représenté sous le titre du Jeime Henry. Sous ce dernier 
rapport il n'y a pas à s'y tromper, les noms des person- 
nages étant les mêmes dans les deux pièces (Henry, Severo, 
Jacques, Christine, Daniel, Suzanne, Clémentine, Fideli), 
et, de plus, la copie d'un morceau qui n'est pas de la main 
de Méhul et qui, mêlé à ces fragments, porte en tête ces 
mots : Duo du Jeune Henry, étant absolument conforme à 
un duo de cet Henri IV, et chanté par les deux mêmes 
personnages : Daniel et Clémentine. 

Le doute n'est donc pas possible, et voici ce qui me 
paraît non seulement probable, mais certain. Méhul avait 
écrit la musique de Henri IV ou la Jeunesse de Henri IV, 
et l'ouvrage avait été reçu au théâtre Favart \ mais bientôt, 
les événements politiques se précipitant, auteurs et acteurs 
comprirent l'impossibilité de faire paraître sur la scène un 
roi de France, ce roi s'appelât-il Henri IV. Pour ne pas 
perdre le fruit de leur travail, les auteurs auront songé 
alors à un remaniement complet de leur œuvre, et Bouilly 
aura transformé son poème, en faisant en sorte d'utiliser 
autant qu'il le pourrait les morceaux écrits par son collabo- 
rateur 1 . Dans de telles conditions, on conçoit que ce 



1 Tout ceci laisse d'autant moins de doute que d'après une note d'un 
des morceaux d' Henri IV, on voit que Philippe devait jouer dans cet 
ouvrage le rôle de Jacques, et que c'est lui qui remplit en effet, dans le 
Jeune Henry, le personnage qui porte ce nom. 



142 



MEHUL 



poème soit devenu informe, et peut-être Bouilly abusa-t-il 
de la permission qu'a tout écrivain de faire une mauvaise 
pièce. Toujours est-il que, comme je le disais, il pouvait, 
sinon vis-à-vis du public, du moins devant le théâtre et 
son collaborateur, plaider les circonstances atténuantes *. 
Mais revenons aux incidents qui signalèrent l'apparition 
du Jeune Henry et au triomphe de son ouverture. C'est le 
12 floréal an V (1 er mai 1797) que cet ouvrage exerça et 
et excita les sifflets des amateurs difficiles du théâtre Fa- 
vart 2 . Par une dérogation exceptionnelle aux habitudes de 
cette époque, les journaux, en donnant le programme de la 
représentation, avaient fait connaître les noms des deux 
auteurs, Bouilly et Méhul. Le public savait donc à qui il 
avait affaire, et s'il traita le librettiste d'une façon plus 
que cavalière, c'est que celui-ci l'avait bien mérité. Le 
tapage prit à de certains moments des proportions épiques, 
et il devint tel au dénouement que la pauvre M me Saint- 
Aubin, habituée pourtant aux témoignages d'affection et de 



4 Voici la liste des morceaux de Henri IV (brouillons ou complets) qui se 
trouvent à la Bibliothèque du Conservatoire; ils sont numérotés séparé- 
ment pour chacun des deux actes: Ouverture (qui n'est pas celle du Jeune 
Henry); n° 1, duo (Severo, Florent); n° 2, air (la Reine); n° 3, chanson (?); 
n° 4, duo (la Reine, Henri); n° 5, chœur; n° 6, chœur; n° 9, duo (Clémen- 
tine, Daniel); n° 10, chœur. Entr'acte et introduction avec chœurs 
(Suzanne, Christine, Fideli, Jacques); n° 1, rondeau (Victor); n° 9, duo 
(Clémentine, Henri, Daniel); n° 10, «course» (ensemble avec chœurs). 

2 Le spectacle commençait par la Mélomanie, de Champein. 

Voici la distribution du Jeune Henry, qui réunissait la plupart des meil- 
leurs artistes de la troupe de Favart: 



Isaure . . 






. M m e 


Crétu. 


Henry 






. MUe 


Carline. 


Severo 






. 


Solié. 


Valence . 






. 


Saint-Aubin. 


Antoine . 






, 


Paulin. 


Jacques . 






. 


Philippe. 


Christine . 






. . M me 


Gontier. 


Daniel . , 






, , 


Chenard. 


Suzanne . 






, . MUe 


Lejeune. 


Clémentine . 






. M m e 


Saint- Aubin. 


Fideli . . 








AU aire. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 143 

sympathie des spectateurs,, finit par croire que c'était sur 
elle-même que tombait cet orage, et fondit en larmes sur la 
scène. «A la fin du second acte, dit le Courrier des Spec- 
tacles, comme le parterre marquoit son mécontentement par 
de grands coups de sifflet , M mc Saint-Aubin, croyant appa- 
remment avoir déplu au public, en témoigna sa sensibilité 
au point de verser des larmes ; mais tous les spectateurs 
lui prouvoient, par les plus grands applaudissemens , qu'ils 
étoient trop justes pour lui faire une telle application. Les 
suffrages que cette actrice intéressante reçoit tous les jours 
du public auroient dû la rassurer contre des marques d'im- 
probation qui ne pouvoient s'appliquer qu'à l'auteur d'un ou- 
vrage aussi détestable. Nous aurions désiré que le parterre 
demandât M mc Saint-Aubin après la pièce, afin de lui prouver 
combien il étoit éloigné de lui rendre si peu de justice 1 . 
Le Courrier ne parlait pour ainsi dire pas de la musique 
de Méhul en rendant compte de la représentation du Jeune 
Henry, sinon pour déclarer qu'on avait rendu justice au 
compositeur, tout «en sifflant l'auteur des paroles». C'est 
pourquoi un de ses lecteurs lui adressait le lendemain la 
lettre suivante : 






Aux rédacteurs du Courrier des Spectacles. 

Paris, 13 floréal. 



Messieurs, 

J'ai vu avec peine qu'en rendant compte de la lourde chute du Jeune 
Henry, vous n'ayez pas parlé de la magnifique ouverture de M. Méhul; 
c'est sans doute à l'impression qu'avoit faite sur les spectateurs ce 
morceau sublime, que l'auteur des paroles a eu l'obligation de ne pas 
voir siffler sa pièce dès les premières scènes. L'idée de placer aux diffé- 
rentes extrémités de l'orchestre des cors qui se répondent, a produit le 
plus grand effet: rien de plus neuf, de plus agréable, de plus pitto- 
resque que cette ouverture; et M. Méhul doit au public, qui, en sifflant 



1 Courrier des Spectacles du 13 floréal. — De son côté, la Quoditienne 
disait, dans son feuilleton de spectacles du 14: — «Madame Saint- Aubin a 
pleuré avec tout plein de grâces sur la mort du Jeune Henry, pièce en 
deux actes, enterrée hier à ce théâtre. Le public a témoigné à cette 
aimable actrice combien il a été affecté de sa sensibilité. » 



444 MÉHUL 

les paroles, redemandoit avec enthousiasme l'ouverture, de la faire 
exécuter, soit au prochain concert Feydeau, soit entre les deux pièces 
au Théâtre Italien, dont l'orchestre l'a exécutée avec le plus bel 
ensemble. Il est difficile aussi d'entendre un plus beau morceau de 
chant que celui de l'air d'Isaure au premier acte, des couplets de 
M nie Saint- Aubin et du duo entre le vieillard et Clémentine; et il con- 
traste bien fort avec les mauvaises paroles rimées sur lesquelles il est 
composé. C'est par de pareille musique, mais en choisissant de meil- 
leurs poëmes, que M. Méhul doit répondre aux diatribes de ses envieux. 

L. P., abonné. 

Méhul n'eut pas la peine de prendre l'initiative qu'on lui 
conseillait en cette circonstance. Le public se chargea lui- 
même de se procurer le plaisir qu'il désirait, et le Journal 
de Paris nous l'apprend en ces termes : — «Nous n'avons 
point parlé de la première représentation du Jeune Henry, 
et nos lecteurs auront apprécié nos motifs; mais nous trou- 
vons un plaisir bien doux à rendre compte de la justice que 
le public s'est empressé de rendre le lendemain aux rares 
talens de M. Méhul, auteur de la musique de cet ouvrage. 
Entre plusieurs morceaux de ce grand maître que le tumulte 
d'une représentation orageuse n'avoit point empêché les 
spectateurs d'apprécier et d'applaudir avec transport, l'ou- 
verture sur-tout avoit entraîné tous les suffrages, sans aucun 
mélange de la défaveur qu'a paru exciter le poème. Le 
public a redemandé le 13 cette magnifique composition: il 
Ta redemandée le 14, et sur ses instances réitérées tous les 
artistes de ce théâtre ont entraîné, ont porté Méhul sur la 
scène, malgré sa résistance ; et là, le public, les acteurs, 
l'orchestre, tous, d'un accord unanime, l'ont comblé d'accla- 
mations, mêlées à la fois d'enthousiasme pour son talent et 
d'intérêt pour sa personne, acclamations peut-être encore 
plus flatteuses que les applaudissemens dont les représen- 
tations dJEuphrosine, de Stratonice et de Mêlidore ont été si 
souvent couvertes *. » 

x Journal de Paris, 17 floréal an V (6 mai 1797). 

Le même journal, en annonçant, dans son n° du 5 août, la publication, 

«chez le citoyen Ozi, directeur de l'imprimerie du Conservatoire de mu- 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 145 

C'était là, en effet, une manifestation bien flatteuse pour 
Méhul, et je ne sache pas d'autre exemple d'un musicien 
mis ainsi par le public à l'écart de son collaborateur, et 
comblé de témoignages d'admiration tandis que celui-ci 
est l'objet de l'animadversion générale. S'il n'y avait 
qu'un cri — un cri d'horreur! — au sujet du poème de 
Bouilly, on peut dire aussi qu'il n'y avait qu'un cri, mais 
un cri d'enthousiasme et de reconnaissance, concernant 
la musique de Méhul. Et si Méhul eut la douleur de voir 
son œuvre périr dans un naufrage, il eut aussi la consolation 
de sauver de ce naufrage une épave importante, qui ne fut 
pas sans augmenter encore sa gloire et son grand renom. 

Cette ouverture superbe et si étonnamment originale du 
Jeune Henry, qui a survécu au désastre, est restée juste- 
ment célèbre ; on la connaît particulièrement sous ce nom : 
la Chasse du jeune Henry, parce qu'elle décrit musicalement 
tous les épisodes d'une chasse, et qu'elle les déroule succes- 
sivement, dans leur ordre naturel, à partir de la quête jus- 
qu'à la curée, sous les yeux et à l'oreille du spectateur, 
auquel elle offre l'illusion la plus complète. «Le musicien, 
qui a commencé par peindre le lever de l'aurore, appelle 
ses chasseurs, les réunit, leur fait découvrir le cerf, et 
galope avec eux jusqu'au moment où la bête, que l'on a 
perdue et retrouvée, se rend enfin. Le coup de timbale 
imitant le coup de feu annonce qu'elle est frappée à mort; 
de douloureux accents se font entendre et sont bientôt sui- 
vis du chant de victoire : Hallali! Hallali ! Hallali ! que tous 
les instruments à vent entonnent à pleine embouchure. On 
sait que les airs sonnés par la trompe doivent changer 
selon que la situation de la chasse l'exige. Méhul ne pou- 
vait pas se borner à un ou deux motifs principaux sans 
faire un contre-sens. Il a donc réglé, en homme d'esprit, 



sique,» de l'ouverture du Jeune Henry, «arrangée pour le forte-piano par 
l'auteur,» ajoutait: — «'Nous nous empressons d'annoncer l'impression de 
ce savant morceau, dont la célébrité a été si justement consacrée par l'en- 
thousiasme avec lequel il a été redemandé et entendu, dans les entr' actes 
des représentations du théâtre de la rue Favart.» 

10 



146 MÉHUL 

l'ordonnance de ses mélodies sur celle du tableau qu'il avait 
à peindre, et a su donner la vie à ses images musicales, en 
imitant plus ou moins fidèlement les divers appels de chasse 
qu'un long usage a consacrés *. » 

Le succès de ce morceau symphonique si intéressant et 
si curieux ne fut pas l'affaire d'un moment. La coutume 
s'établit, à l' Opéra-Comique, de l'exécuter souvent entre- 
deux pièces, au grand plaisir du public , il ne se passait guère 
de semaine sans qu'eût lieu l'une au moins de ces exécu- 
tions, et pendant plus de trente ans l'ouverture du Jeune 
Henry fut inscrite ainsi périodiquement sur l'affiche du 
théâtre 2 . Il va sans dire qu'il ne se donnait pas un concert 
important sans qu'elle fît partie du programme. Mais il y 
a mieux encore : on en fit un spectacle et on la mit en 
action, à trois reprises différentes ; d'abord à l'Opéra, en- 
suite à la Porte-Saint-Martin, puis de nouveau à l'Opéra, 
et toujours avec succès. L'idée première de cette interpré- 
tation appartient au fameux danseur Grardel, le maître des 
ballets de l'Opéra, qui, dans une représentation à son 
bénéfice, en 1802, adjoignit ce divertissement d'un nou- 
veau genre à son joli ballet de Nlnette à la cour. Huit ans 
plus tard, le 23 janvier 1810, Augustin Hapdé faisait 
représenter à la Porte-Saint-Martin, qui portait alors le 
nom de Salle des Jeux Gymniques, «la Chassomanie, ou 
l'ouverture du Jeune Henry mise en action.» Enfin, le 
6 mai 1826, dans une représentation donnée par ordre à 
l'Opéra, au bénéfice des frères Franconi, dont le Cirque 
venait d'être détruit par une incendie, Gardel reprit son 
idée et offrit de nouveau au public «la Chasse dit Jeune 
Henry, ouverture de Méliul, mise en action. » Les danseurs 
qui prenaient part à ce tableau cynégétique étaient Barrez, 



1 Castil-Blaze: De VOpéra en France, T. I, p. 219. 

2 On l'y trouvait encore le 24 avril 1829, dans une circonstance solen- 
nelle. C'était le jour de l'inauguration de la salle Ventadour, dont l'Opéra- 
Comique prenait possession, et le programme du spectacle était ainsi 
composé: 1° les Deux Mousquetaires, de Berton; 2° Ouverture du Jeune 
Henry, par l'orchestre; 3° la Fiancée, d'Auber. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 147 

Capelle, Montessu, Lefebvre, M mes Hullin, Vigneron, Ber- 
trand, Fourcisi, et l'affiche annonçait qu'un jeune cerf 
dressé à cet effet par M. Laurent Franconi en personnifierait 
l'infortunée victime. Ce jeune cerf n'était autre que le 
fameux Coco, si admiré alors et si chéri des Parisiens. 
Cette exhibition se produisit sept fois sur la scène de 
l'Opéra, les 6, 9, 12, 15, 17, 19 et 21 mai. Depuis lors, 
on se borna à exécuter encore dans les concerts l'admirable 
ouverture de Méhul, et je ne suis certainement pas le seul 
à me rappeler l'effet indescriptible qu'elle produisit parti- 
culièrement, en 1867, dans l'un des grands festivals de 
l'Exposition universelle, lorsque l'excellent Greorge Hainl 
la fit sonner — c'est le mot — à l'aide d'une armée de 
près de trois mille exécutants! 

Tout ce qui sortait de la plume féconde de Méhul avait le 
don d'intéresser le public, sinon de le passionner toujours. 
Un autre exemple nous en est fourni par un Hymne à la Paix, 
qu'il écrivit à l'occasion du traité de Campo-Formio, et 
qui fut chanté au théâtre Feydeau le 1 er novembre 1797. 
La musique de cet hymne avait été composée par lui sur 
des strophes de «la citoyenne» Constance Pipelet, qui 
n'était pas encore princesse de Salm, et c'est le chanteur 
Darius qui en était l'heureux interprète. Chacun sait que 
ces productions éphémères, fruits des circonstances, ne 
vivent d'ordinaire que l'espace d'une soirée, et c'est ce qui 
arriva à une composition du même genre, écrite dans le 
même but et qui fut exécutée une seule fois au théâtre Fa- 
vart. Il n'en fut pourtant pas ainsi de Y Hymne à la Paix de 
Méhul, qui obtint un véritable succès et qui parut onze fois 
sur l'affiche de Feydeau 1 . 

1 Les 11, 13, 15, 19, 21 et 27 brumaire, 11, 15, 17, 21 et 25 frimaire. Je ne 
sais si Ton aurait chance de retrouver quelque part la musique de cet 
hymne de Méhul; quant aux strophes de M m e Constance Pipelet, en 
voici une, que le Journal de Paris a sauvée de l'oubli : 

Beaux-arts qu' effarouchent la guerre, Que vos travaux exempts d'allarmes, 

Enfans de la tranquillité, Succèdent aux fureurs de Mars: 

Les dieux ont posé leur tonnerre, Quand Minerve a posé les armes , 

Venez avec sécurité. Elle est la déesse des arts. 



148 MÉHUL 

Le jour de sa onzième exécution , le 25 frimaire an VI 
(15 décembre 1797), il accompagnait la première représen- 
tation d'un petit opéra en un acte, le Pont de Lodi, qui, 
comme son titre l'indique, était encore une œuvre de cir- 
constance. Celle-ci était destinée à glorifier un des hauts 
faits de l'armée d'Italie, et Méhul s'était encore chargé 
d'en écrire la musique sur un détestable canevas que lui.' 
avait confié Delrieu. On sait ce que valent généralement 
ces sortes de spectacles, qui brillent surtout par le côté 
plastique et pittoresque-, dans celui-ci, l'auteur, négligeant 
de donner aucun intérêt au semblant de pièce imaginé par 
lui, s'était un peu trop reposé sur les ressources que lui 
fournissait la mise en scène de l'élément militaire, exploité 
par lui avec un véritable réalisme, s'il faut s'en rapporter à 

ce compte rendu : — « Tout ce qui tient aux évolutions 

militaires a été exécuté avec beaucoup de vérité. Jamais 
attaque de fort, au théâtre, n'a causé un fracas aussi ter- 
rible ; des pièces de canon de bronze étoient sur la scène, 
et tiroient continuellement, ce qui ne s'étoit point encore 
vu, et ce qui a effrayé un grand nombre de spectateurs. 
Ces explosions ont produit une telle fumée qu'on ne dis- 
tinguoit plus rien sur la scène ni dans la salle, et que les 
cris : Ouvrez les loges, couvroient la voix des acteurs. Cha- 
cun s'est empressé de sortir, et c'est ce qui fait sans doute 
qu'on a oublié de demander les auteurs 1 .» Tout le monde 
pourtant ne se montrait pas absolument satisfait de ce 
spectacle, et la Décade, entre autres, en témoignait quelque 

mauvaise humeur. « Le titre seul de l'ouvrage, disait la 

Décade, avoit attiré au théâtre Feydeau une affluence des 
plus considérables; mais c'est précisément l'idée colos- 
sale que nous avons eu raison de nous former de ces sortes 
d'événemens et des hommes qui les ont exécutés, qui nuit 
toujours à leur représentation : et comment espérer en effet 
de rendre dans trente pieds carrés, avec une trentaine de 
soldats et douze fusées, les combinaisons savantes, les 

1 Le Censeur dramatique^ du 30 frimaire an VI. 






SA VIE, SON GÉNIE , SON CARACTÈRE 149 

marches rapides, l'appareil bruyant d'artillerie, les chocs 
multipliés qui exigent un assez grand espace, et sur-tout les 
changemens de lieu que demandent d'aussi grands prépa- 
ratifs L'auteur des paroles, pressé sans doute de nous 

donner le premier en spectacle la commémoration d'un 
trait honorable de la campagne d'Italie, ne s'est pas même 

donné la peine de l'encadrer *» Voilà pour le poëme. 

Quant à la musique, un autre journal l'appréciait ainsi : 
— « La musique de Méhul offre de beaux morceaux ; je 
citerai la marche silencieuse du commencement, qui est 
d'un effet mystérieux, simple et imposant. L'air du pê- 
cheur, celui du chef de l'état-major et le chant de vic- 
toire portent le cachet de ce fameux compositeur 2 . » La 
partition de Méhul ne put pourtant sauver de l'indifférence 
le poëme de son collaborateur, et l'existence du Font de 
Lodi ne se prolongea pas au delà de sept soirées. 

C'était la première fois que Méhul faisait une infidélité 
au théâtre Favart, au profit de la scène rivale de Feydeau. 
Avant de revenir au premier, nous allons le voir donner 
à l'Opéra un ouvrage très important, dont l'histoire est 
singulière, et qui dut aux circonstances de ne pas obtenir 
tout le succès que lui eût mérité sa haute valeur. 



* La Décade, 20 décembre 1797. 

2 Courrier des Spectacles, 18 de'cembre 1797. — Les interprètes du Pont 
de Lodi étaient Gaveaux, Primo, Dessaules, Darcourt, Dérubelle, Prévost, 
Picard, Garnier, Legrand et M lle Camille. 



CHAPITRE IX. 



A l'époque où nous sommes arrivés, avec la haute situa- 
tion qu'il avait acquise, on comprend facilement que Méhul 
fût devenu l'objet de l'attention générale, qu'il se vît re- 
cherché de tous et que chacun s'empressât autour de lui. 
Il avait tout ce qu'il faut d'ailleurs, aussi bien comme 
homme que comme artiste, pour exciter les sympathies, 
attirer l'affection et retenir les regards. Cavalier élégant, 
esprit cultivé, homme de goût et de bonne compagnie, en 
qui se réunissaient les qualités d'un jugement sain, d'une 
raison précoce et de la plus haute intelligence, causeur 
charmant et plein d'imprévu, à l'imagination fertile et 
féconde en surprises, il joignait à l'élévation du caractère 
un fonds inépuisable de bonté, et tandis que son sourire 
plein de grâce charmait tous ceux qui l'approchaient, son 
regard reflétait un sentiment mélancolique qui les pénétrait 
pour sa personne d'une sorte d'affectueuse déférence. Aussi 
peut-on dire que dès ce moment, et quoiqu'il fût dans toute 
la force de la jeunesse, Méhul était non seulement admiré, 
mais aimé et respecté de tous. 

Bien qu'il travaillât considérablement, il ne laissait pas 
cependant d'entretenir de nombreuses relations, et outre les 
amitiés très vives qu'il avait nouées, il était à cette époque 
très répandu dans le monde, dans cette société qui se 
reconstituait avec joie, sous l'ombre d'un gouvernement 
réparateur, à la suite des orages de la Révolution. Accablé 
de prévenances, sollicité de tous côtés, il se trouvait étroite- 
ment mêlé non seulement au monde des artistes, — musi- 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 151 

ciens, comédiens, peintres — son élément naturel, mais au 
monde des affaires, de la politique, de la finance, et même 
de l'oisiveté. On le rencontrait au Directoire, chez La Ré- 
veillère-Lepeaux, qui lui faisait écrire des hymnes pour le 
culte des théophilanthropes, dont celui-ci s'était en quelque 
sorte constitué le grand maître ; chez l'opulent banquier Sé- 
guin, qui était en même temps un chimiste distingué, et dont 
la femme était aussi célèbre par sa beauté que lui-même le 
devint par ses démêlés avec Bonaparte ; chez M. et M me Ré- 
camier, dont les brillantes réceptions attiraient tout Paris 
dans leur hôtel de la Chaussée d'Antin et qui tenaient 
table ouverte, l'été, dans leur superbe château de Clichy ; 
chez l'helléniste Gail, qui lui fit mettre en musique, ainsi 
qu'à Cherubini, plusieurs odes grecques pour sa belle tra- 
duction d'Anacréon *, un peu plus tard, après le 18 brumaire, 
on le vit aussi fort assidu aux réceptions de Joséphine et 
du Premier Consul, qui l'avaient pris l'une et l'autre en 
affection toute particulière. 

Puis, Méhul était un des familiers des charmantes réunions 
hebdomadaires du grand violoniste Rodolphe Kreutzer, 
réunions auxquelles l'esprit et la grâce de M me Kreutzer et de 
sa belle-sœur donnaient un prix inestimable, et où il se ren- 
contrait avec Kreutzer cadet (Auguste), avec le poëte Vigée, 
frère de M mc Lebrun, avec un autre poëte, Saint-Victor, 
avec le librettiste Marsollier, l'un de ses collaborateurs, 
avec le vaudevilliste Vieillard, avec son ami Pradher, le 
compositeur, et quelques autres. C'est là surtout, dans cette 
maison intime et hospitalière, que Méhul donnait carrière 
à son incomparable talent de conteur, en inventant les his- 
toires de revenants et de spectres les plus étranges, ou en 
se livrant aux récits les plus bizarres et les plus incohérents. 
Il passait aussi, nous l'avons vu, avec Hoffman et Arnault, 
de nombreuses soirées chez M. et M me d'Avrigny, où il était 
toujours accueilli avec joie. Un certain sentiment tendre lui 
faisait fréquenter encore l'atelier du peintre Ducreux, 
fameux à cette époque, qui demeurait à l'hôtel d'Angivil- 
liers; Ducreux, homme peu instruit et assez médiocre en 



152 MÉHUL 

dehors de son art, avait une femme charmante et deux filles 
qui ne le cédaient en rien à leur mère ; grâce à elles sur- 
tout, sa maison était le rendez-vous des artistes, des gens 
de lettres, de nombre d'hommes distingués dans tous les 
genres, et l'on y trouvait tour à tour La Harpe, Deinous- 
tier, Fontanes, La Chabeaussière , Piccinni, le général 
Clarke, Castil-Blaze, Deschamps le vaudevilliste, Coupigny 
le chansonnier, Sophie Arnould, M me Kécamier.... C'est à 
Ducreux qu'on doit le plus joli portrait qui nous reste de 
Méhul, qu'attirait chez lui la présence de M lle Clémence 
Ducreux, dont la radieuse beauté, dit-on, ne le laissait pas 
insensible, mais que ses hommages laissaient malheureuse- 
ment indifférente. Puis encore, Méhul était l'un des assi- 
dus des soupers de Talma, ces soupers qui réunissaient 
tant d'hommes célèbres dans toutes les branches de l'art : 
les peintres Gérard, Gros, Girodet, Guérin, les sculpteurs 
Bosio, Cartellier, Lemot, Ch. Dupaty, les comédiens Du- 
gazon, Michot, Baptiste, Potier, les poètes Legouvé, Ducis, 
Marie-Joseph Chénier, Alexandre Duval, Arnault, Luce de 
Lancival, Bouilly, les compositeurs Cherubini, Catel, Boiel- 
dieu, Lesueur, etc. 

Il n'est pas besoin de dire que Méhul était lié d'une 
intime affection avec la plupart de ses confrères, même 
ceux qui dès longtemps l'avaient précédé dans la carrière, 
et qui subissaient malgré tout l'ascendant de son génie et 
le prestige des heureux dons dont la nature l'avait comblé. 
Particulièrement, Gossec, son aîné de plus de trente ans, 
éprouvait pour lui le plus vif attachement, lui vouait une 
admiration sans réserve, et il le prouva un jour, comme 
nous le verrons plus loin, d'une façon éclatante. Méhul était 
fraternellement uni avec Berton, Jadin, Pradher, Boiel- 
dieu, surtout avec Cherubini, chez lequel le voisinage 
l'amenait constamment, tous deux, en qualité d'inspecteurs 
de l'enseignement au Conservatoire, logeant chacun dans 
un des appartements qui bordaient cette immense cour des 
Menus-Plaisirs, réduite depuis d'une façon ridicule, mais 
qui occupait alors tout l'espace qui sépare la rue Bergère 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 153 

de la rue Richer *. C'est une amitié profonde aussi qui 
l'unissait à Rouget de Lisle ; amitié dont témoigne cette 
dédicace, placée par l'auteur de la Marseillaise en tête de 
ses Essais en vers et en prose, qui parurent vers la fin 
de 1796 2 : 

A MÉHUL. 

Reçois, ami, ce tribut de l'estime et de l'admiration. 

Une âme fière et sensible, des talens sublimes, la dignité du véritable 
artiste, tels sont les titres auxquels il est offert. Qu'ils sont beaux, com- 
parés à ces titres mensongers qui jadis attiraient tous les hommages, 
auxquels j'eusse peut-être sacrifié comme tant d'autres, mais qu'enfin 
je sais apprécier. 

Chantre d'Euphrosyne, d'Adrien, de Stratonice et de Mélidore, tu 
es l'orgueil de tes rivaux; ton siècle te contemple; la postérité t'appelle. 
Puisse la couronne qu'elle te destine s'embellir à tes yeux par cette fleur 
qu'y ajoute l'amitié. 

Joseph Rouget de Lisle. 

Enfin, Méhul trouvait aussi d'excellents amis parmi les 
chanteurs de ce temps, interprètes de ses œuvres et admi- 
rateurs de son génie; une lettre toute expansive et toute 



1 Boieldieu professait un véritable culte pour Méhul, aussi bien que 
pour Cherubini, et leur dédia en ces termes sa belle partition de Zoraïme 
et Zulnare: — « Souffrez que vos noms aimés des arts se lisent à la tête 
de cet ouvrage. C'est en vous prenant pour modèles que j'ai obtenu le 
succès dont le public a daigné le couronner. J'admirai longtemps vos 
chefs-d'œuvre avant d'en connaître, d'en chérir les auteurs, et si le sen- 
timent profond du vrai beau peut donner l'espoir d'y atteindre, je devrai 
peut-être mon talent à l'enthousiasme que m'inspirent les vôtres. » 

2 Paris, impr. Didot l'aîné, in-8, an V. 1796. — Méhul répondit à cette 
dédicace par une lettre dont je n'ai pas malheureusement le texte, mais 
qui a été ainsi analysée dans un catalogue d'autographes : « Belle et cu- 
rieuse lettre, toute relative à un ouvrage de Rouget de Lisle, dans lequel 
il fait son éloge. C'est un honneur trop grand pour lui; il ne sera jamais 
digne du rang qu'il lui assigne ; que vont dire ses nombreux détracteurs ? 
Il le conjure de ne pas adresser son épître à ses collègues ; car il serait 
fort embarrassé devant eux s'ils connaissaient les éloges qu'il lui prodigue ; 
il ajoute : cependant {je te le dis tout bas) ne la supprime pas. Ta sais que 
jai la folie de sauver mon nom de V oubli, eh bien! si mes ouvrages ne peu- 
vent parvenir a Ce but, tu auras fait en un instant ce que je n'aurai pu faire 
dans toute ma vie. » (Catalogue de lettres autographes vendues le 26 no- 
vembre 1883. Paris, Eug. Charavay. in-8.) 



154 MÉHUL 

charmante nous a montré dans quels termes affectueux il 
se trouvait avec M me Saint- Aubin et son mari; Arnault, de 
son côté, nous a fait connaître ses relations d'intimité avec 
M ine d'Avrigny, un fait particulier nous prouve l'amitié 
qu'il inspirait à Elleviou, qui, pour lancer une de ses ro- 
mances, ne vit rien de mieux que de l'intercaler et de la 
chanter, en s'accompagnant lui-même au piano, dans un 
petit opéra-comique de Jadin, le Caboteur, représenté au 
commencement de 1795 4 . Martin ne lui était pas moins 
dévoué, et Gravaudan, ainsi que sa femme, l'avaient en 
grande affection. 

Je crois que c'est à cette époque, ou approchant, qu'il 
faut placer le mariage de Méhul avec la fille du docteur 
Gastaldy. Ce médecin était un type d'excentrique assez 
accompli. Fils d'un praticien habile dont il avait hérité la 
clientèle à Avignon, sa ville natale, il était avant tout 
homme de plaisir, très lancé dans le monde, et, gourmand 
comme pas un, s'occupait beaucoup plus de gastronomie 
que de science ; aussi devint-il, à Paris, l'émule et l'ami 
de Grimod de la Reynière, qui, en 1806, lui consacra une 
longue chronique nécrologique dans son Almanoch des 
gourmands. Ce n'est pas là toutefois qu'il faut chercher à 
le connaître, mais dans le portrait peu flatté, quoique fort 
ressemblant, qu'a tracé de lui un de ses biographes : — 
« Grastaldy, gai, vif, sémillant, était le médecin à la mode, 
le médecin de toute l'aristocratie avignonnaise. Ce fut lui 
qui le premier renonça à la grande perruque, à l'habit noir, 
à la canne à bec de corbin, à tout l'attirail grave etpédan- 
tesque de la vieille faculté. . . Grastaldy vint [en 1790] à 
Paris, où il eut le bonheur de se former une assez belle 



1 «... Le citoyen Elleviou, jouant le rôle de Solfa dans cet ouvrage, au 
moment où il se trouve seul, pendant que Franval et Rosalie sont alle's à 
la pièce nouvelle, et avant que Dolmène vienne l'engager à cabaler contre 
cette pièce, chante, avec beaucoup de goût et de grâces, une romance 
qui se trouve sur un piano, duquel il s'accompagne. C'est la Réponse du 
vieux pasteur, paroles du citoyen Coupigny, musique du citoyen Méhul...» 
{Journal des Théâtres, du 29 nivôse an III.) 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 155 

clientèle aux dépens des médecins qui, pour s'être montrés 
partisans des idées de réforme, avaient été quittés par les 
vieilles duchesses du faubourg Saint-Germain ; mais l'émi- 
gration, les incarcérations enlevèrent à Grastaldy la plupart 
de ses nobles pratiques. Il avait dissipé par ses prodigalités 
une fortune assez considérable. Un administrateur des 
postes, son compatriote, le fit nommer, sous le gouverne- 
ment directorial, médecin de cette administration. Il la 
perdit par sa négligence. Passant les journées à table, les 
nuits au jeu et les matinées au lit, il abandonnait le soin 
de ses malades, et fut plus assidu aux banquets de légiti- 
mations gastronomiques qu'aux conférences médicales. Ses 
idées d'ailleurs n'étaient pas toujours assez nettes pour 
qu'il fût en état de donner des consultations. Ce fut à 
cette époque que sa fille unique épousa le célèbre com- 
positeur Méhul. Cette union, dont l'orgueil du docteur 
ne fut pas flatté, aurait pu cependant relever sa fortune, 
si la mésintelligence ne s'était mise entre les deux 
époux * ... » 

Ce mariage fut malheureux en effet. En présence d'une 
telle insouciance des lois les plus élémentaires de la vie, 
il est permis de supposer que le docteur Gastaldy man- 
quait de certaines qualités indispensables au père de fa- 
mille, et que l'éducation de sa fille avait pu s'en ressentir 
quelque peu ; sans compter que celle-ci pouvait bien avoir 
hérité du manque d'équilibre dans l'esprit qui semblait 
caractériser le tempérament du médecin gastronome et obli- 
térer ses facultés morales. Toutefois, M 1Ie Grastaldy avait 
reçu une instruction très soignée. Petite, mignonne, d'une 
physionomie très vive, elle se faisait remarquer par son in- 
telligence et parlait couramment plusieurs langues. C'est 
d'elle, m'a-t-on dit, que Méhul apprit l'italien. Par malheur, 
que ce fût la faute de l'un, ou de l'autre, ou de tous deux 
ensemble, une complète incompatibilité d'humeur ne tarda 
pas à se déclarer entre les deux époux, et l'existence com- 

1 Biographie universelle et portative des Contemporains. 



156 MÉHUL 

mune devint bientôt fort difficile, en attendant qu'elle fût 
insupportable. 

En ce qui la concerne, un trait du caractère de M me Méhul 
pourra donner une idée du peu de souplesse qu'elle 
devait apporter dans les relations conjugales. Mais il est 
nécessaire de faire connaître tout d'abord ce qu'étaient 
l'intérieur et la maison de Méhul à l'époque de son mariage. 
C'est Cherubini qui va nous éclairer à ce sujet, grâce à 
une notice écrite par lui sur son ami et qui contient les 
détails intéressants que voici * : 

. . . Méhul aimait tendrement tous ses parents. Je l'ai vu pleurer 
amèrement à la mort de son père, en 1807, et à celle de sa mère, en 
1812. Depuis son départ de Givet pour venir à Paris, il n'était, à ma 
connaissance, retourné que deux fois dans sa ville natale pour les revoir; 
j'ignore s'il y avait été encore auparavant. En conséquence de cet at- 
tachement envers tous ses proches, et se trouvant dans une position 
assez aisée, il appela sa tante, Mad lle Keuly, sœur de sa mère, et déjà 
avancée en âge, pour s'établir près de lui. Elle arriva à Paris en 1797, 
et ne le quitta plus que lorsqu'elle mourut en 1816, un an avant que la 
mort ne le frappât à son tour. Méhul n'avait qu'une sœur, qui avait épousé 
M. Daussoigne; deux garçons étaient le fruit de cette union. Méhul, 
toujours porté par sa tendresse à être utile à sa famille, fit venir à Paris 
l'aîné de ces deux enfants, pour veiller lui-même à son éducation, lui 
procurer un état, et pour avoir dans son intérieur une personne de plus 
dont il serait aimé. Ce neveu arriva en 1798 2 . Gomme il était alors 



1 Cette notice de Cherubini sur Méhul, dont la famille a bien voulu me 
communiquer le précieux autographe, me paraît avoir été écrite au mo- 
ment de la mort de l'auteur de Joseph, sur la demande de Quatremère de 
Quincy. Celui-ci, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, était 
chargé par ce fait de prononcer en séance publique l'« éloge » de Méhul, 
et je pense que, pour plus de sincérité, il avait demandé à Cherubini des 
notes sur l'admirable artiste qui avait été son ami le plus cher en même 
temps que le plus dévoué. Ces notes constituent presque une notice en 
forme, qui, à part quelques erreurs inévitables, est pleine d'un intérêt 
d'autant plus grand que Cherubini y exprime ouvertement son opinion 
sur la plupart des œuvres de Méhul. Je ferai plus d'un emprunt, par la 
suite, à ce document d'une valeur toute particulière. 

2 II y a vraisemblablement ici quelques erreurs compréhensibles de 
détail, qui ne touchent en rien d'ailleurs à l'exactitude du fait en lui- 
même. Dans sa Notice sur Joseph Daussoigne Méhul lue par lui à l'Acadé- 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 157 

fort jeune, son oncle le plaça dans les classes du Conservatoire, où il 
apprit la musique, le piano et l'harmonie. Après que le jeune Daus- 
soigne eût remporté le 1 er prix dans chacune de ces parties de l'en- 
seignement, son oncle lui donna des leçons de composition jusqu'à 
l'époque où Daussoigne, ayant remporté le 1 er grand prix à l'Institut, 
il partit pour Rome. Par la suite des temps, et lorsqu'il eut atteint l'âge 
convenable, Méhul fit venir à Paris son second neveu, pour lequel il 
avait réussi à obtenir une place à l'École militaire de Saint-Cyr. Il paya 
sa pension tout le temps qu'il y resta, l'équipa lorsqu'il fut nommé sous- 
lieutenant, et lui remit encore un billet de 500 francs le jour du départ 
pour la campagne où eut lieu la malheureuse retraite de Moscou. Ce 
pauvre garçon a péri dans cette campagne. Ces dépenses employées 
par Méhul en faveur de tout ce qui composait sa famille font connoître 
l'attachement qu'il avait pour elle, et prouvent en même teins son 
penchant à faire du bien. Je puis affirmer, par plusieurs circonstances 
qui sont à ma connoissance, que malgré qu'il fût plus qu'économe de 
son naturel, sa bourse s'ouvrait aisément pour aider ceux qui s'adres- 
saient à lui dans leurs besoins. 

De ce qui précède il résulte que, à l'époque de son 
union avec M lle Gastaldy, Méhul avait auprès de lui sa 
tante et son neveu, lequel alors devait être âgé de neuf 
ou dix ans. De son côté, la jeune M me Méhul, peu de temps 
après son mariage, attirait auprès d'elle une de ses amies, 
qui prenait pied aussitôt dans la maison, s'y installait à 
demeure et vivait dans la communauté. Les deux jeunes 
femmes, toujours ensemble, toujours l'une auprès de l'autre, 
ne se quittaient jamais un instant, ce qui, on le comprend 
facilement, n'était pas sans fatiguer, sans agacer quelque peu 
Méhul, assez irritable de sa nature, et dont les observations 
à ce sujet restaient d'ailleurs sans effet aucun ; de plus, 
elles ne s'accordaient pas toujours avec la bonne tante, 
qu'on appelait « la tante Keuly, » excellente femme qui 



mie royale de Belgique (1882), M. Théodore Radoux, très bien informé, a 
pu dire avec précision: — «....Méhul, étant un jour de passage en cette 
ville (Grivet), désira entendre notre jeune musicien. Frappé des disposi- 
tions musicales vraiment extraordinaires et de l'intelligence précoce de 
celui-ci, il demanda à son beau-frère de lui confier l'enfant. M. Daussoigne 
père y consentit de grand cœur, et, le 5 février 1796, Méhul partit pour 
Paris, accompagné de son neveu, alors âgé de six ans. » 



158 MÉHUL 

adorait Méhul et qui peut-être se permettait parfois quel- 
ques remarques qui n'étaient point du goût de la jeune 
épouse. C'est ici que se place l'incident dont je voulais 
parler. La tante Keuly avait un chien, souvenir du pays 
natal, et ce chien, qu'elle affectionnait, déplaisait fort, 
paraît-il, à M me Méhul. Que fit celle-ci? Un jour que 
Méhul était sorti, et que la tante, laissant son chien à la 
maison, s'était un instant absentée, elle se fit aider de 
son amie, devenue sa complice, toutes deux emmenèrent la 
pauvre bête, et cruellement l'allèrent noyer dans la Seine. 
On devine aisément ce qui put s'ensuivre, et la scène que 
dut provoquer une méchanceté si gratuite, doublée d'un 
manque absolu de respect. Des algarades de ce genre nais- 
sant de telle ou telle cause, se renouvelaient souvent, dit-on 
la vie intérieure devenait de plus en plus impossible, si 
bien que sans bruit, sans scandale, sans éclat, un jour vint 
où l'on se sépara d'un commun accord. Ce jour-là la 
maison de Méhul redevint tranquille ; mais il est permis 
de supposer que les suites déplorables de cette funeste union 
ne furent pas sans exercer une influence fâcheuse sur le 
caractère de Méhul, déjà naturellement porté à la mélan- 
colie, sinon à la misanthropie. Avec sa nature un peu sombre 
son tempérament délicat, sa santé toujours précaire, Méhul 
eût eu besoin d'une compagne tendre, douce, dévouée, 
fidèle, qui l'entourât de soins et de prévenances, qui vécût 
de sa vie, qui partageât ses joies et ses douleurs, réchauf- 
fant d'un rayon de soleil et de jeunesse cet esprit parfois 
ombrageux et maladif, qui comprît enfin tout ce que son 
âme aimante avait de bon, de noble, de fier et de géné- 
reux. Au lieu de cela, il retomba dans l'isolement, dans 
un isolement qui empoisonna son existence et pesa de la 
façon la plus cruelle sur le reste de ses jours *. 



1Mme Méhul (elle s'appelait Marie-Magdelaine-Joséphine Gastaldy) 
survécut quarante ans à son mari. Elle s'était retirée à Lyon, où elle 
mourut, confite en dévotion, le 19 mai 1857. Jamais elle ne prononçait le 
nom de son mari, dont la gloire la laissait profondément indifférente; 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 159 

Je ne sais si c'est à ses chagrins domestiques ou à ses 
relations mondaines qu'il faut attribuer le silence gardé 
par Méhul à cette époque ; toujours est-il qu'il resta pen- 
dant dix-huit mois éloigné de la scène, ce qui n'était point 
dans ses habitudes. Encore, lorsqu'il y reparut, fut-ce avec 
un ouvrage écrit par lui depuis plus de sept ans, un 
ouvrage dont les destinées, vraiment singulières, furent 
plus tourmentées encore que celles de Timolêon, d'orageuse 
mémoire, puisque celui-ci avait pu voir le jour après quel- 
ques mois d'interdiction, tandis c^jl Adrien, défendu une 
première fois en 1792, avant d'être offert au public, permis 
en 1799, fut défendu de nouveau après quelques représen- 
tations et ne put être remis à la scène que l'année suivante. 
Mais cette histoire est trop curieuse, trop étrange pour ne 
pas être racontée dans tous ses détails. 

Lorsqu'à la suite du triomphe remporté par Euplirosine 
au théâtre Favart, l'Opéra s'était enfin décidé a monter 
Cor a , dont il détenait la partition depuis plusieurs années, 
le peu de succès obtenu par cet ouvrage ne l'empêcha pas 
d'accueillir un nouvel opéra en trois actes, intitulé Adrien, 
empereur de Home, qui lui était présenté précisément par 
les heureux auteurs d' ÛEuphrosine, Hoffman et Méhul. Le 
poème d 7 Adrien était une imitation libre, presque une tra- 
duction d'un des meilleurs livrets de Métastase, Adriano 
in Stria. Mais, mettre un empereur en scène au moment 
où l'on rêvait d'abattre la royauté, montrer au public le 



jamais elle ne consentit même à recevoir personne de la famille de 
Méhul, quelques efforts qui aient été faits en ce sens auprès d'elle. Lorsque 
le grand homme mourut (1817), et qu'elle en eût été informée, elle s'em- 
pressa de venir à Paris. Seule héritière légale, elle se rendit au domicile 
de Méhul, emballa, empaqueta tout (entre autres les manuscrits, dont quel- 
ques-uns sont aujourd'hui entre les mains de M. l'abbé Neyrat, maître de 
chapelle honoraire de la primatiale de Lyon), et, après avoir rempli un 
grand nombre de malles, repartit vite pour Lyon, emportant tout son butin. 
Méhul ne laissait du reste qu'une fortune modeste, dans laquelle se trouvait 
comprise la petite maison qu'il avait achetée à Pantin, maison accompagnée 
d'un jardin où il se livrait à ses goûts bien connus pour l'horticulture, et 
surtout pour les tulipes, qu'il aimait avec une véritable passion. 



160 MÉHUL 

triomphe d'un conquérant couronné alors qu'on s'efforçait 
d'annihiler la puissance et l'autorité souveraines, offrir aux 
yeux de tous le luxe et la pompe de ce triomphe impérial 
quand on réduisait à leur minimum les attributs de la 
majesté royale, — tout cela parut monstrueux à quelques- 
uns, qui crurent ou firent semblant de croire que l'auteur 
avait voulu réagir contre les idées dominantes et remonter 
le courant de l'opinion populaire ; on prétendit, en un mot, 
que son œuvre était une œuvre anti-révolutionnaire. Or il 
est bien certain que telle n'était pas l'intention d'Hoff- 
man : indépendant et courageux comme il l'était, il l'au- 
rait déclaré bien haut si telle eût été la vérité ; il s'en 
défendit ouvertement, et on pouvait l'en croire. Cela n'em- 
pêcha pourtant pas les critiques de se faire jour, et, comme 
la sottise humaine n'a pas de bornes une fois qu'elle est 
lancée, on alla jusqu'à dire que les chevaux blancs qui, 
sur la scène de l'Opéra, devaient orner le triomphe 
d'Adrien, sortaient des écuries de la reine Marie-Antoinette, 
et que c'était là une audace ajoutée à tant d'autres. Bref, 
l'opinion s'émut, tout Paris s'occupa de cette affaire, les 
journaux en glosèrent à l'envi, et cela tant et si bien qu'Hoff- 
man enfin finit par s'émouvoir lui-même, et crut utile de 
prendre la parole pour défendre son œuvre, rétablir les 
faits, détromper le public et proclamer la vérité. Voici donc 
la lettre qu'il adressa aux rédacteurs du Journal de Taris, 
et que celui-ci publia dans son n° du 3 mars 1792 : 



Messieurs 



On a répandu faussement que l'opéra à' Adrien contient des opinions 
contraires au nouvel ordre de choses. Ce bruit, quoique dénué de fon- 
dement, alarme l'administration de l'Opéra. Les ennemis du repos 
public attendent, dit-on, la première représentation de cet ouvrage 
comme un prétextée exciter des troubles, et ils y apporteront cet esprit 
de parti qui est aussi funeste aux lettres qu'à l'Etat. 

J'étois loin de penser qu'un opéra (genre d'ouvrage le plus frivole de 
la littérature) deviendroit un sujet d'inquiétude publique; mais sans 
trop croire à des bruits dont on s'est trop effrayé, je dois dissiper tous 
les soupçons par une déclaration simple et franche. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 161 

L'opéra intitulé Adrien, empereur de Rome, est imité et traduit en 
partie de YAdriano inSiria de Métastase; fait avant la Révolution, il 
n'a pu être destiné à produire un choc d'opinions funeste; une intrigue 
d'amour, peu de scènes, des danses, du spectacle, voilà tout ce qui le 
compose, et certes tout cela n'est guère propre à servir l'espoir des mal- 
veillans. Les seuls vers qui puissent s'appliquer aux circonstances sont, 
par un heureux hasard, aussi constitutionnels que s'ils eussent été faits 
à dessein; mais en cela même je ne mérite aucun éloge, car ces vers 
sont presque littéralement traduits de Métastase; le reste de l'ouvrage 
n'a aucun rapport direct ni indirect à la Révolution, et toutes les appli- 
cations que l'on pourroit y faire ne seroient que des allusions ridicules 
et forcées. 

Je n'ignore pas que quand le mauvais goût et la méchanceté s'en 
mêlent, tout peut devenir un sujet de comparaison, et partout où il y 
aura des rois, des empereurs, des princes et des consuls, l'esprit de parti 
trouvera toujours à flatter ou à mordre; mais l'opéra d'Adrien ne peut 
fournir des allusions qu'à des personnes qui seroient décidées à en trouver 
par-tout, et dans ce cas même elles seroient de nature à ne blesser 
personne. 

Et si, pour achever de détruire une impression défavorable, il faut 
exposer mon opinion tout entière, je dirai avec la même franchise 
que j'estime peu les auteurs qui, adroits seulement à épier les événe- 
mens, se composent une physionomie sur l'inconstance de l'opinion, 
qui, tour-à-tour souples ou audacieux, flattent et outragent tour-à-tour, 
qui calculent leurs succès et leurs profits sur le malheur même des cir- 
constances, et qui fondent leurs espérances sur les troubles qu'ils 
peuvent causer. Pour moi, j'ai dû compter, je compte sur la droiture 
du public et non sur l'opinion de quelques individus. D'après cette 
assertion, s'il reste encore quelques doutes à ceux qui ont pu me soup- 
çonner, je leur déclare qu'à dater de demain dimanche 4, les scènes 
d'Adrien se distribueront à la porte de l'Opéra, et tout le monde pourra 
lire l'ouvrage et le juger. 

Hoffman. 

Malgré la netteté de cette protestation fort légitime, 
Adrien allait être l'objet d'une mesure de rigueur toujours 
injustifiable, et qui, dans l'espèce, était aussi maladroite 
qu'incompréhensible. Les études de l'ouvrage étaient fort 
avancées, et depuis le 25 février l'administration de l'Opéra 
faisait insérer dans les journaux, à la suite de ses pro- 
grammes, une note annonçant en ces termes sa prochaine 
apparition : « En attendant la l rc représentation d'Adrien, 

11 



162 MÉHUL 

empereur de Borne, opéra en trois actes, parole de M. Hoff- 
man, musique de M. Méhul. » Cette note, publiée chaque 
jour jusqu'au 13 mars, disparaît tout à coup à partir du 
14, et l'on ne parle plus d'Adrien. Que s'était-il donc passé ? 
Ce procès-verbal d'une séance tenue le 12 mars par la 
municipalité de Paris va nous l'apprendre : 

MUNICIPALITÉ DE PARIS 

Du 12 mars 1792, Van 4 e de la Liberté. 

Sur le compte rendu par les administrateurs au département des 
Etablissemens publics, de l'intention où ils seroient de faire jouer 
l'opéra d'Adrien. 

Le corps municipal, après avoir entendu le Procureur de la Com- 
mune; 

Considérant qu'on a répandu sur cet ouvrage les impressions les plus 
défavorables ; 

Que sa représentation pourroit être le prétexte d'un rassemblement 
et des troubles qu'on voudroit occasionner, soit par des applications 
relatives aux circonstances actuelles, soit par tout autre motif; 

Considérant qu'il est de la sagesse de la municipalité de prévenir 
toute sorte d'excès, pour ne pas se trouver dans la dure nécessité de 
les réprimer; 

Arrête que l'opéra d'Adrien ne sera pas joué tant que ce spectacle 
sera à la charge de la municipalité. 

Signé : Boucher Saint-Sauveur, doyen d'âge, président. 
De Joli, secrétaire-greffier 1 . 

Le coup était dur pour les auteurs ; mais Hoffman n'était 
pas homme à le supporter sans répondre, et nous allons 
voir qu'il le fit de la bonne encre. Il avait beau jeu d'ail- 
leurs, car, non seulement la mesure était arbitraire, par 
conséquent injuste, mais elle faisait à la ville de Paris une 
situation étrange en cette affaire. Depuis 1789 la Ville 
était, ainsi qu'en témoigne le procès-verbal, la véritable 
directrice de l'Opéra, qu'elle faisait gérer, en son nom et 



1 Le texte de ce procès-verbal était publié dans le Journal de Paris du 
15 mars. Il ne se trouve pas au Moniteur, qui d'ailleurs n'avait pas encore 
la qualité de journal officiel. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 163 

sous sa responsabilité, par deux administrateurs ; de sorte 
qu'elle prenait, en qualité de pouvoir public, une résolu- 
tion qui portait le préjudice le plus grave à ses intérêts 
comme entrepreneur théâtral, puisqu'elle avait dépensé 
200,000 francs et plusieurs mois de travail pour la mise à 
la scène d'un ouvrage que, maintenant, elle se défendait à 
elle-même de présenter au public. On conviendra que le 
fait était au moins original. 

Il n'échappa pas à Hoffman, comme on peut le penser, 
et la preuve s'en trouve, abondante, dans le Mémoire qu'il 
adressa à Pétion, maire de Paris, naturellement respon- 
sable des actes de la municipalité, pour protester contre 
l'interdiction dont la pièce était l'objet. Quelle que soit 
l'étendue de ce document, il me paraît trop intéressant 
pour que je puisse me dispenser de le reproduire ici, au 
moins en partie. En voici le début : 

Mémoire 

adressé à Monsieur le Maire de Paris par l'auteur de 
V opéra d'Adrien. 

Monsieur le Maire, 

Permettez-moi de vous adresser des réclamations sur l'arrêté du 
corps municipal relativement à l'opéra d'Adrien, dont je suis l'auteur. 

Des bruits injurieux se sont répandus sur cet opéra. Sans examiner 
si des bruits suffisentpour faire défendre la représentation d'un ouvrage, 
j'ai pris le parti de le faire imprimer, de le livrer à la censure publique, 
la seule qui puisse exister et, dans un écrit répandu avec profusion, 
j'ai protesté contre les intentions que l'on me prêtoit, et j'ai prouvé 
qu'une pièce de théâtre faite avant la révolution, et traduite de 
Métastase, ne pouvoit avoir été composée dans le dessein d'insulter à la 
constitution. 

La municipalité étoit déjà chargée de l'administration de l'Opéra, 
quand cet ouvrage a été reçu; ou plutôt ce sont les officiers muni- 
cipaux, directeurs de l'Opéra, qui ont reçu Adrien. Depuis" dix-huit 
mois cette pièce est adoptée, on a eu plus que le temps nécessaire 
pour s'apercevoir si elle étoit écrite dans un sentiment contraire au 
nouvel ordre de choses : on a eu le loisir de remarquer toutes les 
opinions dangereuses qu'elle pouvoit contenir. Cependant la muni- 
cipalité ne Ta point rejetée, on a même fait 200,000 francs de dépenses 



164 MÉHUL 

pour la mettre au théâtre, on a paisiblement laissé achever toutes les 
répétitions; et lorsque l'ouvrage est prêt à paroître sur la scène, lorsque 
l'auteur, en le livrant à l'impression, a prouvé la fausseté des reproches 
qu'on lui faisoit; lorsque le public désabusé a lu l'ouvrage sans réclamer 
contre lui; lorsque tous les officiers municipaux en ont tenu et lu les 
exemplaires sans les faire dénoncer, la municipalité effrayée de quel- 
ques lettres anonymes, de bruits vagues et des déclamations de quel- 
ques malveillans, la municipalité, dis-je, contre les lois et les formes, 
empêche arbitrairement que la pièce soit représentée. Et ce qui est 
plus cruel pour moi, parle laconisme de son arrêté, elle laisse subsister, 
elle semble même confirmer des calomnies odieuses, et compromet par 
là mon honneur, mon bien-être et ma sûreté. Je dis ma sûreté, car 
si la municipalité déclare qu'elle rejette Adrien par rapport aux 
troubles qu'il peut causer, qui osera le jouer sur son théâtre? El, 
s'il est de nature à ce qu'on n'ose pas le jouer, qui peut oser 
l'avoir fait? 

C'est à vous, monsieur le Maire, que j'adresse ma plainte, parce que 
vous êtes plus que personne en état d'en sentir la justice ; et je vous 
parlerai comme je le ferois au corps municipal tout entier. 

Dans cette circonstance, vous avez à mes yeux trois caractères 
distincts. Je vois d'abord en vous M. Pétion, qui a été un des plus zélés 
défenseurs de la liberté de la presse, de la liberté indéfinie, et qui a 
tant contribué à faire abolir toute censure préalable, censure que vous 
avez reconnue odieuse et indigne d'un peuple libre. Vous êtes ensuite 
à mes yeux le chef du corps municipal chargé de la police de la ville de 
Paris. Enfin, vous êtes pour moi le premier administrateur de l'Opéra, 
puisque la municipalité a l'entreprise de ce spectacle. 

Comme M. Pétion, il est impossible que vous approuviez un acte 
d'autorité contraire à une loi connue, et vous savez mieux que personne 
que nul ouvrage ne peut être proscrit et prohibé, sans que préablement 
dénonciation en soit faite et jugement porté. 

Lorsque vous étiez membre de l'Assemblée constituante, vous avez 
énoncé et fait adopter, sur la liberté indéfinie de la presse, une opinion 
qui est devenue une loi pour toute la France. C'est cette loi que je 
réclame, monsieur, et je l'invoquerai jusqu'à ce qu'on m'ait prouvé que 
la loi n'est puissante que contre la foiblesse et qu'elle reste foible 
devant la violence. 

Si c'est comme chef de la municipalité que vous avez défendu la 
représentation d'Adrien, permettez-moi de vous dire que vous n'en 
aviez pas le droit. La loi est formelle, la voici: Les officiers munici- 
paux ne pourront pas arrêter ni défendre la représentation d'une 
pièce, sauf la responsabilité des auteurs, etc. Rien de plus précis que 
ce texte; il est sans ambiguïté, et n'a pas besoin d'interprétation. Je le 
répète donc , le corps municipal a fait une démarche inconsidérée, 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 165 

en arrêtant une pièce sans l'avoir fait d'abord dénoncer et juger, et, 
dans ce cas, j'ai un juste recours aux autorités supérieures. 

Si c'est comme entrepreneur et administrateur de l'Opéra que vous 
avez pris l'arrêté du 12 mars, j'ai bien plus de réclamations à vous faire. 
Dans le cas où mon ouvrage cessoit de vous convenir, vous, directeur 
de spectacle, vous deviez simplement me rendre mon manuscrit, sans 
l'entacher d'aucune observation défavorable, sans parler des troubles 
qu'il peut causer, car ce motif appartient au municipal et point au 
directeur: vous deviez me le rendre en toute propriété, me laisser la 
liberté de le porter à un autre théâtre, et vous soumettre à une indem- 
nité, telle que vous en auriez exigé de moi, si j'avois moi-même retiré 
mon ouvrage; vous deviez enfin agir comme la Comédie françoise ou 
italienne, quand elle rend à un auteur la pièce qu'elle ne veut pas 
jouer. 

Rien de tout cela n'a été fait, mais bien tout ce qui pouvoit me 
nuire. 

Vous avez donné de la publicité à la séance qui défend l'opéra 
d'Adrien. Vous avez parlé dans l'arrêté des impressions défavorables 
qu'on en a reçues ; vous avez excipé des troubles qu'il peut causer, 
vous avez pris contre lui un arrêté d'éclat, vous ne m'avez pas rendu 
la propriété de mon ouvrage, vous n'avez stipulé aucune indemnité 
envers l'auteur; il est donc clair que vous avez agi en municipal et 
non en directeur de spectacle. 

Il est impossible, monsieur, que vous veuilliez excuser un acte 
aussi arbitraire, si contraire surtout à la probité de M. Pétion, à 
l'intégrité de M. le maire de Paris, et à la loyauté d'un adminis- 
trateur. 

J'ai donc, sous ces rapports, un triple droit de vous demander que 
vous ayez la bonté de me déclarer si l'arrêté du 13 mars émane du 
corps municipal ou de la direction de l'Opéra. Dans le premier cas, 
vous m'approuveriez sans doute de recourir en homme franc et libre 
aux autorités supérieures pour y invoquer la protection de la loi ; 
dans le second, je vous redemande un ouvrage que vous avouez ne 
vouloir pas faire représenter, je vous le redemande avec l'indemnité 
qui m'est due, et avec une déclaration qu'en le rejet%nt vous n'avez 
pas prétendu le dévouer à la réprobation publique.... 

Hoffman continuait d'accumuler les arguments en faveur 
de la thèse qu'il soutenait avec tant de vigueur et de cou- 
rage. Il n'obtint pourtant pas la justice qu'il réclamait ; 
l'arrêté qui frappait Adrien ne fut pas rapporté, et l'in- 
fortuné demeura condamné au silence et à l'obscurité. Je 
ne sais si le Mémoire d' Hoffman fut publié alors, selon 



166 MÉHUL 

une menace qui y était contenue ; mais on en trouvera le 
texte complet dans le troisième volume de l'édition des 
Œuvres du poète qui fut donnée après sa mort. 

Mais Adrien n'était pas au bout de ses tribulations. Après 
la chute et la mort de Robespierre, à la suite du 9 ther- 
midor, Sageret, alors directeur du théâtre Feydeau, mani- 
festa l'intention de le monter sur ce théâtre et s'entendit 
à ce sujet avec les auteurs, qui lui confièrent volontiers les 
destinées de leur œuvre. On vit alors l'Opéra, jouant le 
rôle du chien du jardinier, revendiquer un droit de pro- 
priété sur cette œuvre, et, ne la jouant pas lui-même, 
émettre la prétention d'empêcher un autre de se l'appro- 
prier. Peu endurant de sa nature, mais toujours maître de 
lui, Hoffman prit encore la plume à cette occasion, et 
publia la déclaration très catégorique que voici * : 

L'opéra d'Adrien^ dont la commune du 2 septembre a empêché 
les représentations, et auquel l'auteur n'a rien voulu changer, parce 
qu'il n'y avoit rien vu de coupable, appartient aujourd'hui au théâtre 
Feydeau. Cet ouvrage, tant calomnié et tant désiré, n'a mérité 

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. 

On a voulu me forcer à retrancher ou à refaire quelques vers de 
cet ouvrage. Des conseils littéraires m'auroient trouvé docile ; des 
ordres despotiques m'ont trouvé inflexible. M'ordonner de travailler, 
c'étoit me condamner à la paresse. 

Quand le public, qui seul est mon juge, désapprouvera quelques 
scènes de mon ouvrage, ces scènes disparaîtront ; si l'autorité s'en 
mêle, les scènes resteront, fussent-elles mauvaises, et mon opiniâtreté 
lassera même la tyrannie. 

Au théâtre Feydeau, cet ouvrage prouvera que ses admirateurs et 
ses détracteurs ont également eu tort de s'échauffer sur un si petit 
sujet ; mais il prouvera du moins que l'auteur fera plutôt mille 
mauvais vers qu'une bassesse. 

On répand que l'Opéra a des droits sur cet ouvrage ; oui, sans 
doute, il en a, si les mauvais procédés, l'esprit de jacobinisme et 
la barbarie sont encore des droits. Qu'il vienne les faire valoir, je 
l'attends ! 

1 J'emprunte encore ce petit document aux Œuvres d'Hoffman; il est 
contenu dans la notice placée en tête du livret à' Adrien. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 167 

On a dit que les auteurs d'Adrien avaient reçu des avances sur cet 
ouvrage. Ceux qui répandent ce bruit sont aussi vils que les munici- 
paux qui régnaient alors. Pour moi je n'ai reçu de l'Opéra que de 
mauvais traitements ; je ne nie pas la dette. 

Pour Méhul, il est incapable de traiter avec un théâtre, s'il avait des 
engagements avec un autre. 

HOFFMAN. 

A ce moment, il paraisait donc certain qu'Adrien devait 
être joué au théâtre Feydeau ; mais l'infortuné n'était pas 
au bout de ses peines. Sageret, qui, très ambitieux, avait 
voulu faire à la fois de Feydeau une scène d'Opéra- 
Comique et une Comédie-Française, qui avait recueilli à 
ce théâtre les anciens acteurs de celui de la Nation, Mole, 
Fleury et M lle Contât en tête, s'était mis sur les bras une 
très lourde affaire, surchargée de frais excessifs, et qui 
lui avait créé une situation très embarrassée et très diffi- 
cile. Bref, au moment même où. il se préparait à monter 
Adrien, il se vit obligé de renoncer à une entreprise qui 
lui coûtait déjà plusieurs centaines de mille francs, les 
plaintes de ses créanciers le firent jeter en prison, et le 
théâtre fut fermé. 

Voici donc Adrien redevenu Gros-Jean comme devant, 
et retombant sur les bras des auteurs de ses jours, plus 
embarrassés de lui qu'ils n'eussent voulu l'avouer. Après 
cinq ans d'attente et au moment de toucher le but, voir ce 
but s'éloigner encore et ne savoir par quel effort le pour- 
suivre de nouveau, il y avait de quoi décourager les plus 
résolus. Cependant, sur ces entrefaites, la direction de 
l'Opéra changeait de mains , poète et musicien n'avaient 
aucune raison de bouder la nouvelle administration, et 
celle-ci se montrant, comme la précédente, désireuse de 
rentrer en possession d'Adrien, Adrien lui fut de nouveau 
confié. 

L'ouvrage fut donc mis, ou plutôt remis à l'étude sur 
notre grande scène lyrique. Ce ne fut pas toutefois sans 
que des modifications assez importantes eussent été deman- 
dées à Hoffman, qui cette fois s'exécuta de bonne grâce 



168 MÉHUL 

et fit subir à son poème les remaniements que lui imposait 
en quelque sorte la situation politique. Entre autres choses, 
le héros du drame, Adrien, perdit sa qualité d'empereur 
et devint un simple général romain, vainqueur des ennemis 
de sa patrie ; du même coup, la pièce s'allégea naturelle- 
ment d'une partie de son titre, et Adrien empereur de Rome 
devint Adrien tout court. Il n'en fut pas pour cela plus 
mal partagé sous le rapport de l'interprétation, ce dont on 
aura la preuve par cette distribution, où l'on retrouve les 
noms des premiers sujets de l'Opéra : 

Adrien Lainez. 

Flaminius, consul, ami d'Adrien Dufresne. 

Sabine, dame romaine, promise à Adrien .... M 1Ie Maillard. 

Rutile, tribun militaire Moreau. 

Cosroës, roi des Parthes Adrien. 

Émirène, fille de Cosroës M 1Ie Henry. 

Pharnaspe, prince parthe, amant d'Émirène . . . Rousseau. 

L'ouvrage fut, à tous égards, monté avec le plus grand 
soin, et parut enfin à la scène le 16 prairial an VII 
(5 juin 1799). Il reçut du public un accueil plein de sym- 
pathie, et fut pour Méhul l'occasion d'un nouveau triomphe, 
que le Mercure, sous l'effet de l'impression première, enre- 
gistrait en ces termes : — « Succès le plus brillant. Poëme 
bien écrit ; la musique est un chef-d'œuvre. Auteurs, les 
citoyens Hoffman et Méhul. Nous reviendrons sur cet 
ouvrage, que nous avons besoin de revoir une seconde fois. » 
Moins laconique, le Journal de Paris n'était pas moins 
chaleureux : — « Nous croyons inutile, disait-il, de donner 
l'analyse du poëme d'Adrien. Ce sujet a été traité par 
Métastase, et le C en Hoffman, auteur de ce poëme, 
s'est écarté de fort peu du plan de l'auteur italien. Depuis 
long temps cette représentation étoit attendue. La juste 
réputation du compositeur justifioit l'impatience du public, 
et cette attente n'a point été trompée ; le succès a été 
complet. Les auteurs ont été demandés. Les C cns Méhul, 
compositeur, et Grardel, maître des ballets, ont paru ; ils 






SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 169 



ont été applaudis avec enthousiasme La pompe 

triomphale qui commence l'action est belle et riche sous 
tous les rapports. La musique y est très analogue. Les 
décorations, les costumes et la manière dont sont groupés 
tous ceux qui y concourent, produisent un effet qui depuis 
long temps n'avoit eu lieu sur ce théâtre. Les belles scènes 
où Sabine et Emirène se trouvent ensemble, sont dans le 
genre vraiment dramatique, et le musicien y a déployé un 
grand talent. Il n'y est pas seulement musicien, il se 
montre parfaitement instruit des convenances de ses 
personnages et des effets des grandes passions sur le 
cœur humain. Les C nes Maillard et Henry le secondent 
parfaitement : la première, sur-tout, dont la jalousie s'ex- 
prime d'abord par l'ironie et s'exalte ensuite, en se combi- 
nant avec la fierté romaine, a excité les applaudissemens 
les mieux mérités. Les décorations sont riches et belles, 
les costumes très brillans, et le ballet du 1 er acte fait le 
plus grand honneur au C cn Gardel et à tous ceux em- 
ployés à l'exécution. » 

Mais tandis que son succès se dessinait ainsi devant le 
public, les ennemis du malheureux Adrien ne consentaient 
point à désarmer. On a peine à comprendre l'acharnement 
avec lequel était poursuivi cet opéra né vraisemblablement 
sous une mauvaise étoile, et l'on cherche en vain quels 
motifs secrets pouvaient exciter ceux qui avaient juré sa 
perte. La Commune de Paris avait, en 1792, réussi à 
l'empêcher de paraître à la scène ; en 1799, ce fut le Con- 
seil des Cinq-Cents qui le poursuivit de sa haine inexpli- 
cable, et l'indignation plus ou moins sincère de quelques 
législateurs, qui portèrent ce grave sujet à la tribune, 
devait finir par avoir raison une seconde fois d'une œuvre 
d'art qu'on persistait à considérer comme séditieuse. Le 
ministère de la police, le ministère de l'intérieur, le bureau 
central du canton de Paris, le Corps législatif, le Direc- 
toire lui-même, tous les pouvoirs publics enfin durent tour 
à tour s'occuper de cette affaire, et ce ne fut pas trop de 
l'intervention successive de chacun d'eux pour amener le 



170 MÉHUL 

dénouement ridicule et arbitraire auquel elle devait 
aboutir. 

Certains personnages s'étaient émus à ce sujet, de 
avant la représentation à 'Adrien , et leurs efforts avaient 
tendu à une interdiction préventive de l'ouvrage, tout 
comme en 1792. Le Directoire avait été saisi de réclama- 
tions très vives, de protestations en forme contre l'appari- 
tion de cet opéra anarchique, dont la représentation pour- 
tant n'avait été autorisée que sous le bénéfice de corrections 
importantes, auxquelles, cette fois, je l'ai dit, Hoffman 
s'était prêté sans obstination. Le ministre de l'intérieur, 
qui était alors François de Neufchâteau, avait dû prendre 
l'affaire en mains, et le 13 prairial, six jours avant la 
première représentation, il adressait au Directoire un rap- 
port très substantiel, très curieux, mais trop développé pour 
être reproduit ici, et dont les conclusions étaient entière- 
ment favorables à Adrien et à ses auteurs. 

Le Directoire se rendit sans doute aux raisons exposées 
dans ce rapport, puisque l'opéra d'Hoffman et Méhul put 
être représenté à la date annoncée par le ministre, le 16 
prairial. Mais tout n'était pas fini, comme on eût pu le 
croire ; les ennemis d'Adrien, loin de se calmer, ne se mon- 
trèrent que plus exaspérés contre lui par leur défaite, et, 
n'ayant pu l'arrêter avant, redoublèrent d'efforts pour le 
faire défendre après. C'est publiquement, officiellement, 
lêgislativement , qu'ils s'acharnèrent alors contre cet ouvrage, 
et deux jours après sa représentation, le 18 prairial, la 
tribune du Conseil des Cinq-Cents retentissait d'accents 
de colère et de rage provoqués par ce fait qu' Adrien, en 
dépit de toutes les objurgations, avait réussi enfin à se pré- 
senter au public, et, qui plus est, s'en était vu bien accueilli. 
Tout ceci est tellement étrange, on pourrait dire tellement 
burlesque, qu'il faut lire cette séance curieuse des Cinq-Cents 
pour s'assurer que des hommes politiques sérieux aient pu 
vraiment faire d'une affaire de ce genre une affaire d'Etat, 
pour croire qu'ils aient bénévolement accordé tant d'im- 
portance à un fait qui n'en avait d'autre, à ce point de 



. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 171 

vue, que celle qu'ils lui donnaient maladroitement eux- 
mêmes. 

Quoi qu'il en soit, le Conseil, après une discussion pas- 
sionnée, décida l'envoi immédiat d'un rapport circonstancié 
au Directoire, lequel se borna à transmettre ce document 
au ministre de l'intérieur. Trois jours après, c'est-à-dire 
le 21 prairial, le ministre adressait à son tour au Direc- 
toire un second rapport, qui rétablissait la vérité des faits 
et réfutait les assertions étranges portées par quelques ora- 
teurs à la tribune des Cinq-Cents.' 

L'attitude très nette du ministre en cette circonstance 
aurait peut-être triomphé de toutes les intrigues qui se 
croisaient autour d'Adrien, de toutes les accusations 
ineptes dont cet ouvrage était l'objet. Ce qui est certain, 
c'est que non seulement une seconde, mais une troisième 
et une quatrième représentation en furent données à 
l'Opéra. Malheureusement pour lui, une nouvelle évolu- 
tion politique se préparait, la fameuse journée du 30 prai- 
rial amenait une modification considérable dans la com- 
position du Directoire, où Gohier, Roger-Ducos et le 
général Moulins remplaçant Treilhard, La Réveillère- 
Lepaux et Merlin de Douai, devenaient les collègues de 
Sieyès et de Barras, et François de Neufchâteau, peut- 
être à cause de l'appui qu'il avait prêté aux auteurs 
d'Adrien, se voyait remplacé au ministère de l'intérieur 
dans des conditions absolument insolites, c'est-à-dire révoqué 
avec une brutalité peu ordinaire. A partir de ce moment 
Adrien était perdu, et les représentations en furent sus- 
pendues par ordre supérieur. Il n'y a pas à douter de ce 
fait, bien que pour ma part je n'aie pu trouver ni le texte 
ni même la trace de l'acte d'interdiction, pas même dans 
la collection des Messages, arrêtés et proclamations du Direc- 
toire exécutif; mais François de Neufchâteau lui-même le 
consigne en ces termes dans une note de son Becueil 
des lettres circulaires, instructions, programmes, discours et 
autres actes publics, émanés du citoyen François (de Neuf- 
château), pendant ses deux exercices du ministère de l'in- 



172 MÉHUL 

térieur 1 : — « On rejoua Topera à' Adrien, et il n'y eut à la re- 
présentation ni troubles, ni allusions, ni rien de ce qui avait 
été si faussement articulé à la tribune du Conseil des Cinq- 
Cents ; mais cette représentation même fut un nouveau crime 
imputé au ministre. Le 30 prairial fit retirer l'opéra d' Adrien, 
et ce fut un des triomphes mémorables de cette journée 2 . » 
Cette histoire <¥ Adrien, étonnamment compliquée, ne 
s'arrête pourtant pas là. Mais avant de la poursuivre, je 
veux constater en quelques mots, avec l'accueil très cha- 
leureux fait à l'ouvrage par le public, la haute valeur de 
sa musique, extrêmement remarquable dans son ensemble, 
admirable en quelques-unes de ses parties, et digne en tout 
point du génie de Méhul. « Grand succès, disait un recueil 
du temps en parlant de la représentation à! Adrien, trop 
de succès, puisque l'ouvrage a été suspendu par mesure 
de sûreté générale. La musique est belle, riche, digne de 
l'auteur de Stratonice 3 . » La partition n'a pas été publiée, 



1 Paris, impr. de la République, an VIII, 2 vol. in-4°. 

2 J'ai dit que, contre tout usage, le ministre avait été révoqué brutale- 
ment. Voici le texte de l'arrêté pris à cet effet par le Directoire, à la date 
du 4 messidor : « Le Directoire exécutif arrête ce qui suit . La nomination 
du citoyen François (de Neufchâteau) à la place de ministre de l'intérieur 
est révoquée. Le présent arrêté sera imprimé. » En mentionnant ce docu- 
ment dans le Recueil que je viens de citer, François de Neufchâteau 
ajoute en note : «Les circonstances de cet arrêté seraient dignes d'être 
connues ; mais ce récit n'appartient point au recueil des actes publics 
émanés du ministre. Il trouvera sa place dans les Mémoires de sa vie. » 
Il est fâcheux que ces Mémoires n'aient pas été écrits, et que l'ex-ministre 
n'ait pu nous éclairer à ce sujet. Mais comme les petites causes produi- 
sent souvent de grands effets, je crois fermement, pour ma part, que sa 
révocation n'est pas due à autre chose qu'à son attitude très courageuse 
dans cette singulière affaire d'Adrien. 

Les deux rapports dont il est question ci-dessus n'ont été publiés, à ma 
connaissance, que dans le Recueil des actes publics de François de Neuf- 
château, après l'avoir été primitivement dans le journal le Rédacteur, qui 
était à cette époque l'organe officiel du Directoire, et qui les inséra l'un 
à la suite de l'autre dans son numéro du 22 prairial an VII. 

3 Année théâtrale pour l'an VIII. — C'est à cette reprise d' Adrien qu'une 
parodie en fut donnée au théâtre de la G-aîté (messidor an VII), sous ce 
titre: « Rien ou Peu de chose, arlequinade-folie-vaudeville-travestisse- 
ment. » L'auteur avait nom Châteauvieux. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 173 

mais elle existe aux archives de l'Opéra, et je puis attester 
que sa lecture offre une étude du plus vif intérêt. Au point 
de vue de la forme générale, l'œuvre a sans doute un peu 
vieilli, mais elle renferme des pages superbes ; les chœurs 
en sont d'un éclat merveilleux (surtout celui des Parthes : 
Dieux des Enfers ! qui est admirable), et les récitatifs pleins 
d'ampleur et du plus beau caractère. Au nombre des mor- 
ceaux les plus saillants, il faut compter au premier acte une 
cantilène d'Adrien : Belle captive, apaisez vos alarmes, qui 
enchante l'oreille par sa tendresse et sa grâce exquises, et 
au second, outre un trio d'une couleur et d'une harmonie 
pleines de suavité, deux airs de l'effet le plus heureux. Le 
premier (Oui, vous voyez mon trouble extrême), dans lequel 
Adrien avoue à Sabine qu'un nouvel amour est entré dans 
son cœur, est pathétique, mouvementé et débordant de 
passion ; l'autre (De Borne craignez la colère), dans lequel 
Sabine exhale sa haine contre sa rivale, est plein de chaleur 
et de véhémence et respire une ardente fureur. Quant à 
l'ouverture, qui est une page de premier ordre, où la solidité 
du plan le dispute à la richesse de l'orchestre, on a tou- 
jours dit que Méhul l'avait empruntée à son opéra d'Hora- 
tius Codés, parce qu'en effet c'est la même préface instru- 
mentale qui sert aux deux ouvrages. Mais ceux qui par- 
laient ainsi ignoraient qu'Adrien, représenté cinq ans après 
Horatius, avait été composé deux ans avant lui \ de telle 
sorte qu'il est bien certain, au contraire, que, pressé par 
le temps pour sa partition à' 'Horatius (qui, on se le rappelle, 
fut écrite en dix-sept jours), Méhul y plaça son ouverture 
d'Adrien, encore inconnue du public, et qu'il la lui reprit 
ensuite lorsqu'il fit représenter ce dernier. 

Cherubini, donnant son opinion sur Adrien dans la notice 
dont j'ai parlé, s'exprime en ces termes : — «C'est un des 
premiers ouvrages de Méhul dans lequel on retrouve la 
verve et l'abondance de la jeunesse, ainsi que la fraîcheur 
des idées. Le style de cette musique est sage en général, 
vigoureux du côté des pensées, mais souvent trop bruyant 
par des effets trop surchargés d'instruments. Cette com- 



174 MÉHUL 

position, quoique elle renferme une foule de beautés drama- 
tiques, musicalement parlant, n'a pas de ces tours ingénieux 
et fins que Méhul a répandus dans ses autres ouvrages, que 
l'expérience et le travail, en développant le sentiment et 
le goût, lui faisaient acquérir à mesure qu'il avançait dans 
sa carrière. . . » 

Cherubini me semble ici un peu difficile, et j'avoue que, 
pour ma part, la partition d'Adrien me paraît, par cer- 
tains côtés, tout à fait supérieure. Quoi qu'on en puisse 
penser, du reste, le public lui témoigna la sympathie la 
plus vive, et les journaux du temps le constatent à l'envi. 
Mais il était écrit que la carrière de cet ouvrage serait 
incidentée de toutes façons, et qu'il susciterait toutes sortes 
de discussions. Entre tous les journaux qui rendirent 
compte de sa représentation, le Journal des Débats se dis- 
tingua par l'âpreté des critiques qu'il adressa à l'auteur de 
poème. Le rédacteur théâtral des Débats était alors le 
pédant et hargneux Geoffroy, ancien régent de collège, 
qui le prenait de haut avec tous les écrivains, et prétendit, 
avec son ton tranchant et sa morgue insolente, donner une 
leçon d'histoire à Hoffman et relever les erreurs que, selon 
lui, celui-ci avait commises en déroulant sur la scène la vie 
du héros choisi par lui. Comme si, en tout état de cause, 
un auteur dramatique n'avait pas le droit, même en pre- 
nant un sujet historique, de traiter l'histoire à sa manière 
et de prendre avec elle les libertés qui lui conviennent ! 
Mais Geoffroy avait affaire à forte partie : Hoffman n'avait 
pas sa plume dans sa poche, et s'il bégayait en parlant, 
il retrouvait en écrivant toute sa facilité de langage, que 
venaient aider les arguments d'une logique aussi serrée 
qu'impitoyable, jointe à l'esprit le plus mordant et le 
plus incisif. Au premier article publié par Geoffroy sur 
Adrien, Hoffman répliqua par une Réponse pleine de nerf 
et d'ironie : le critique voulut riposter à son tour, il fut 
accablé par une seconde Réponse, plus verte encore que 
la première et qui ne mit point les rieurs de son côté. 
Il dut se tenir pour battu, et se vit obligé de renon- 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 175 

cer à une polémique qui était loin d'avoir tourné à son 
avantage *. 

Adrien, cependant, ne devait pas être condamné à un 
silence éternel. La politique alors était féconde en sur- 
prises, et lorsque Brumaire victorieux fut venu remplacer 
le Directoire par le Consulat, il retrouva la faculté de se 
présenter au public. On peut croire volontiers, me semble- 
t-il, que Bonaparte, qui connaissait particulièrement Méhul 
et qui lui témoigna toujours une vive affection, ne fut pas 
tout à fait étranger à ce revirement. Toujours est-il que 
le 15 pluviôse an VIII (3 février 1800) Adrien repa- 
raissait sur la scène de l'Opéra, M 1Ie Latour y succé- 
dant à M lle Henry dans le rôle d'Émirène, qu'elle 
avait dû créer et qu'il lui avait fallu abandonner pour 
cause de maladie, et Laforêt remplaçant dans celui de 
Pbarnaspe son jeune camarade Kousseau, que la mort 
avait enlevé quelques mois auparavant. Je n'aurai pas 
à m' étendre longuement sur cette reprise. Je signalerai 
seulement, à son sujet, deux articles de genres absolument 
opposés, qui furent publiés, l'un dans le Journal de Paris 
du 9 floréal 2 , l'autre dans le Courrier des Spectacles des 
13 et 14 germinal. Le premier était un éreintement en 
règle de la partition d'Adrien, le second, au contraire, une 
apologie ardente de l'œuvre de Méhul. Il est bon de re- 
marquer, toutefois, que ce même Journal de Paris avait 
été l'un des premiers à constater l'effet produit par la réap- 
parition d'Adrien à l'Opéra : « La reprise d'Adrien, disait- 
il dans son numéro du 17 pluviôse, qui a eu lieu avant-hier, 
avoit attiré à ce théâtre un grand concours de spectateurs.... 



1 Hoffman réunit et publia, sous forme de brochure, ses deux Béponses 
h M. Geoffroy relativement a ses articles sur VOpéra cZ'Adrien (Paris, Huet, 
an X, in-8°). Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'il devint, quelques 
années plus tard, le collaborateur de ce même Geoffroy au Journal des 
Débats, où ses articles de critique littéraire, pleins de sens, de goût et de 
savoir, le mirent en grand crédit auprès du public et lui valurent une 
solide et brillante renommée. 

2 Sous ce titre : La timbale aux détracteurs cTAdrien. 



176 MÉHUL 

Les C ens l'Aîné et Adrien, les C nes Maillard et Latour, 
chargés des principaux rôles de cet ouvrage , les ont 
remplis avec la supériorité qu'on leur connoît, et le 
C en Laforêt a été applaudi dans celui de Pharnaspe. » 
A l'occasion d'une seconde reprise d' Adrien, qui eut lieu 
deux ans après, le Courrier des Spectacles publia, le 7 nivôse 
an X, un nouvel article dithyrambique, curieux surtout en 
ce qu'il caractérisait le style employé par Méhul dans son 
opéra et l'impression produite par l'œuvre sur le public 2 . 
Malgré tout, cependant, Adrien n'obtint pas le succès 
que lui méritait sa haute valeur musicale. Le public était 
évidemment fatigué et du bruit qui s'était fait autour de 
cet ouvrage et de cette intermittence étrange de défenses, 
d'autorisations, d'interdictions nouvelles et de reprises in- 
cessantes. Remis une dernière fois à la scène le 25 ven- 
démiaire an XII (17 octobre 1803), il ne parvint à atteindre, 
en ses quatre apparitions successives, qu'un nombre total 

1 C'est le 5 nivôse an X (23 décembre 1801) qu'eut lieu cette seconde 
reprise, ainsi mentionnée dans le Courrier des Spectacles de ce jour : « Au- 
jourd'hui, la première représentation de la remise ï£Adrien % opéra en 
3 actes, paroles du cit. Hoffman, musique du cit. Méhul, avec des chan- 
gemens. » Cette fois, le rôle d'Emirène, créé par M lle Henry, joué ensuite 
par M Ue Latour, était confié au talent de M me Branchu. 

Quant aux changements, Hoffman lui-même les annonçait dans cette 
lettre, que le Courrier des Spectacles publiait deux jours avant la repré- 
sentation, le 3 nivôse ; 

« Aux premières représentations de l'opéra d 1 Adrien, l'administration 
du Théâtre des Arts parut regretter que le troisième acte de cet ouvrage 
ne fût pas susceptible de spectacle comme les deux premiers. Ce défaut 
influoit surtout sur le dénouement, qui dut paroître trop nud à un théâtre 
où. on ne néglige rien de ce qui peut ajouter a la pompe, et produire 
l'illusion. J'ai cru devoir remédier à cet inconvénient ; j'ai reporté au troi- 
sième acte la marche triomphale qui se trouvoit au premier. Cette simple 
transposition a donné à l'administration le moyen de présenter un très 
grand spectacle à la fin de cet ouvrage, et au citoyen Gardel celui de 
l'embellir par les charmes et la perfection de son art. 

« J'ai cru devoir en prévenir le public, qui auroit pu s'étonner de ne 

point trouver au premier acte ce qu'il y a vu jusqu'à présent. 

<« Hoffman. 
« Pour copie conforme, 

« Lemoine, 

« Directeur dit Théâtre des Arts. » 



SA VIE_, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 177 

de dix-neuf représentations, dont quatre en l'an VII, neuf 
en l'an VIII, deux en Tan X et quatre à sa dernière re- 
prise. Il faut dire aussi que l'interprétation, en ce qui con- 
cerne le côté masculin, ne paraît pas avoir été à la hauteur 
de l'œuvre, ce qui peut avoir influé d'une façon fâcheuse 
sur son sort définitif. Un recueil spécial, V Année théâtrale, 
le constatait en ces termes lors de la reprise de l'an X : — 
«Adrien eut encore moins de succès qu'Alceste, malgré la 
richesse de sa musique, et quoiqu'on eût transporté au 
dernier acte la pompe triomphale, afin de le terminer plus 
agréablement en y prodiguant toutes les richesses de la 
danse. Il faut convenir aussi qu'à l'exception des chœurs, 
il est difficile de reconnaître que cet ouvrage soit chanté. 
Adrien s'y fait admirer, pour la représentation, dans le 
roi des Parthes ; mais ni lui, ni Lainez, ni Laforêt, ni 
Dufresne, ne donnent une idée de ce qu'on appelle aujour- 
d'hui du chant. Nous avons indiqué ce qui manque à 
Lainez *, Adrien et Laforêt ont encore moins que lui les 
moyens de faire les efforts continus qu'exige la vieille 
méthode qu'ils ont adoptée; et Dufresne, plein de zèle, 
mais qui ne peut vaincre la rudesse de son organe, avait 
pris le parti de passer l'air le plus chantant de la pièce 1 .» 

On peut donc tenir pour certain que cet opéra d'Adrien, 
qui a tenu une si large place dans l'existence de Méhul et 
quia dû lui causer tant de soucis, tant d'ennuis, tant d'émo- 
tions de toutes sortes, ne lui a rapporté ni comme honneur, ni 
comme profit, tout ce qu'il lui a coûté de soins, de travail et 
d'efforts de génie. Il faut remarquer cependant que les ar- 
tistes furent loin de rester indifférents devant une œuvre si 
remarquable, et que malgré son peu de succès effectif, cette 
œuvre si puissante et si pathétique ne fut pas sans aug- 
menter encore la brillante renommée du compositeur. 

Je ne serais pas étonné pourtant que les vicissitudes 
éprouvées par Adrien n'eussent fini par rendre injuste 
envers lui Méhul en personne, et il me semble voir percer 



1 Année théâtrale, an XI, p. 148. 

12 



178 MÉHUL 

ce sentiment dans une lettre du grand homme, dont on ne 
connaît que des extraits et qu'il adressait de Paris, le 
1 er février 1800, à un personnage qu'il qualifiait d' «Al- 
tesse Royale » et qui était sans doute un prince étranger. 
Dans cette lettre, Méhul remerciait son correspondant de 
celle dont il avait « daigné l'honorer», et qui ranimait son 
courage et réveillait son imagination flétrie au milieu des 
orages politiques ; il se flattait de produire des ouvrages 
dignes d'être offerts à un protecteur éclairé des arts, et décla- 
rait qu'il n'était pas content de son Adrien , la musique se 
prêtant mal à traduire les passions romaines; il disait enfin: 
— « Si Votre Altesse Royale le permet, j'aurai l'honneur de lui 
adresser un autre opéra, que j'ai donné depuis Adrien et que 
j'estime davantage. Ce nouvel ouvrage est tiré de l'Arioste, 
les personnages principaux tiennent à l'ancienne chevalerie, 
et j'ai éprouvé plus d'une fois qu'iJ étoit plus aisé de faire 
chanter des paladins que des sénateurs et des consuls *. » 
Méhul parle ici à'Ariodant, qu'il avait donné au théâtre 
Favart quatre mois après l'apparition d'Adrien à l'Opéra, 
et dont l'éclatant succès lui apportait une compensation 
aux déboires que ce dernier lui causait. Il est temps aussi 
pour nous de nous occuper de ce chef-d'œuvre 2 . 



l Yoj. Catalogue des autographes de M. de Soleinne et Catalogue des 
autographes de M. de L. (Paris, Charavay frères, 1878.) 

2 Pour en finir avec Adrien, je reproduirai ce billet curieux que Méhul, 

à l'occasion d'une des reprises de l'ouvrage, adressait au directeur de 

l'Opéra: 

«Au citoyen Cellerier directeur de V Opéra. 

« Citoyen 

«La partie grave de votre orchestre est beaucoup trop affoiblie par les 

trois violoncelles qui y manquent, pour que je puisse faire marcher les 

répétitions & 1 Adrien. Plusieurs morceaux de cet ouvrage tirent leurs effets 

des basses, et ils resteront sans caractère si les basses que vous n'avez 

plus ne sont pas remplacées avant les répétitions générales. Je vous prie 

donc de chercher les moyens les plus prompts pour rendre à votre 

orchestre la vigueur dont j'ai absolument besoin pour faire exécuter mes 

intentions. v 

« Salut et estime. 

« Méhul. » 



CHAPITRE X. 



Au plus fort de la lutte qu'ils étaient obligés de soutenir 
à T Opéra pour Adrien, Hoffman et Méhul ne s'en occu- 
paient pas moins d'un ouvrage important pour l'Opéra- 
Comique. Cet ouvrage était Ariodant, et, comme on vient 
de le voir par un fragment de lettre de Méhul, le sujet en 
était pris dans le poëme fameux de l'Arioste. Ce qu'il jade 
plus singulier, c'est que l'Opéra-Comique recevait coup 
sur coup deux opéras tirés de ce même épisode de Boland 
furieux 1 . Le public fut informé de ce fait par la lettre sui- 
vante, qu'HofFman crut devoir adresser à un journal spé- 
cial : 

Paris, le 13 nivôse, an 7 e . 
Citoyen , 

Comme votre journal est consacré aux théâtres, on me pardonnera 
d'y occuper quelques lignes, pour une affaire relative à l'ordre de 
réception des ouvrages dramatiques. 

On a lu au théâtre Favart une pièce de moi, dont le fonds est tiré de 

l'Arioste dans l'épisode d'Ariodanl. Les cit. Dejaure et Berton ont 

aussi fait recevoir au même théâtre un ouvrage puisé dans la même 

source. Comme leur date de réception est antérieure à ma lecture, il 

est de toute justice que leur pièce passe avant la mienne. Cependant 

comme il ne manque pas de gens qui aiment à supposer de mauvaises 

intentions, je m'empresse de dissiper leurs doutes à cet égard. Je 

déclare donc que je n'entrerai en répétition que quand l'ouvrage des 

cit. Dejaure et Berton aura été joué. 

Salut et fraternité, 

Hoffman 2 . 

1 Grato era al re, più grato era alla figlia 
Quel cavalier, chiamato Àriodante 
Per esser valoroso a meraviglia ; 
Ma più, cliella sapea che Vera amante, 



(Ariosto : V Orlando furioso , canto quinto.) 
^Journal des Théâtres, du 14 nivôse an VU. 



180 MÉHUL 

Ainsi, deux grands artistes, deux hommes de génie, 
Berton et Méhul, allaient se trouver en concurrence directe, 
à la même époque, sur le même théâtre, avec deux 
ouvrages dont le sujet, puisé précisément à la même source, 
mettait en scène la même action, les mêmes sentiments et 
les mêmes personnages. Cette rencontre pouvait être fatale 
à l'un d'eux *, mais comme si tout devait être extraordi- 
naire dans ce hasard extraordinaire, il se trouva que tous 
deux, également heureux en cette circonstance, écri- 
virent deux œuvres supérieures, et que le public, sans 
pouvoir attribuer aucune supériorité à l'un sur l'autre, 
n'eut qu'à leur témoigner une complète et pareille admi- 
ration. 

Un intervalle de six mois sépara la représentation des 
deux œuvres. Ainsi qu'Hoffman l'avait déclaré, l'opéra de 
Dejaure et Berton parut le premier devant le public. Celui-ci 
avait pour titre Montano et Stéphanie, et fut joué le 25 
germinal an VII (15 avril 1799). Son succès fut immense 
au point de vue musical, bien que des incidents tumul- 
tueux, qui le firent suspendre dès le lendemain par ordre 
supérieur, aient troublé sa première représentation, à cause 
des cérémonies religieuses qui s'y célébraient en scène au 
milieu de toute la pompe du culte catholique. Mais des 
corrections et des remaniements opérés avec promptitude 
le mirent bientôt en état de reparaître et de poursuivre 
brillamment sa carrière. Quant kAriodant, c'est le 19 ven- 
démiaire an VIII (11 octobre 1799) qu'il fit son apparition, 
et il ne fut pas moins heureux que son devancier 1 . Le 
jour même de la représentation, Hoffman, quoique retenu 
au lit par une maladie d'une extrême gravité, jugeait utile 
de publier une nouvelle déclaration, pour faire connaître 
au public que sa pièce, malgré le point de départ commun 
qu'elle avait avec celle de Dejaure, ne ressemblait nulle- 



4 La recette de la première représentation fut de 3.809 fr. 20 cen- 
times. La veille on avait fait relâche pour la répétition générale de 
l'ouvrage. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 181 

ment à celle-ci. Cette fois, c'est au Courrier des Spectacles 
qu'il adressait ce petit manifeste : 

L'AUTEUR V ARIODANT AU RÉDACTEUR 

L'épisode à? Ariodant, que l'on trouve dans les cinq et sixième 
chants du poème de l'Arioste, m'a fourni le sujet de l'ouvrage qui a 
pour titre le nom de ce héros imaginaire. L'auteur de Montano et 
Stéphanie, pièce jouée avec succès au théâtre Favart, avoit puisé dans 
la même source, mais comme moi il n'avoit pris dans le poème italien 
que la principale situation de l'épisode ; nos deux ouvrages ont donc 
un seul point de ressemblance dans la seule situation qui termine le 
premier acte de Montano et Stéphanie et le second à* Ariodant ; à cela 
près les deux pièces n'ont absolument rien de commun ; mœurs, 
caractères, intrigue, nœud et dénouement, tout est différent, et la 
scène même qui a un point de contact dans les deux ouvrages, diffère 
néanmoins beaucoup par la manière dont elle est amenée. Le citoyen 
Dejaure, auteur de Montano, a déjà fait cette déclaration, qu'il a 
consignée dans un journal du tems. J'ai cru devoir la rappeler au 
public, afin qu'il ne s'attendît pas à voir dans Ariodant une imitation 
de Montano l . 

Le succès à' Ariodant fut éclatant, et les journaux du 
temps sont unanimes à le constater. — «Nous nous bor- 
nons (disait le Courrier des Spectacles au sortir de la pre- 
mière représentation), nous nous bornons, pour l'instant, à 
dire que cet ouvrage a obtenu le plus brillant succès : il est 
de deux auteurs accoutumés à plus d'un triomphe en ce 
genre, les cit. Hoffman et Méhul. Ils ont été demandés 
vivement après la représentation : le citoyen Méhul seul a 



1 Courrier des Spectacles du 19 vendémiaire an VIII. — Un chroniqueur 
du temps établissait ainsi la parité du sujet des deux ouvrages : « Un épi- 
sode de l'Arioste, une tragédie de Shakespeare, intitulée par son auteur : 
Beaucoup de bruit pour rien, sont les sources où paraissent avoir puisé les 
auteurs de Montano et Stéphanie, et plus récemment d' 'Ariodant ; le sujet 
est le même. Dans l'un et l'autre, un amant trompé par son rival croit 
voir entrer chez sa maîtresse un homme qu'elle préfère. Il l'accuse devant 
le tribunal suprême. Ina dans Ariodant, Stéphanie dans Montano, vont 
périr : des moyens différons, également invraisemblables et forcés prou- 
vent leur innocence et confondent leurs accusateurs.» (Année théâtrale 
pour l'an IX, pp. 216-217.) 



182 MÉHUL 

paru, et a été convert d'applaudissemens, certes bien 
mérités. Le citoyen Hoffinan, aujourd'hui très dangereuse- 
ment malade, n'a pu jouir des mêmes témoignages 
d'enthousiasme. Les acteurs, à leur tour unanimement 
demandés, ont paru, et recueilli des marques répétées de la 
satisfaction du public. Si le citoyen Hoffman a prouvé 
beaucoup de talens, partie dans le plan, partie dans les 
détails de ce nouveau poëme, le cit. Méhul, de son côté, 
dans cette dernière composition, a créé des effets de 
chant et d'harmonie qui ne le cèdent point en beautés à ce 
superbe Adrien, entendu trop peu long-tems.» Le Journal 
de Paris se montrait plus enthousiaste encore : — «L'opéra 
à'Ariodant, disait-il, a obtenu le plus brillant succès.... 
Ce qu'il y a de plus admirable dans cet opéra, c'est la 
musique. On peut la placer au rang des chefs-d'œuvre de 
la scène lyrique ; alternativement forte et gracieuse, tendre 
et sublime, savante et mélodieuse, et constamment originale, 
elle électrise toutes les âmes. Les parties le plus vivement 
applaudies sont l'ouverture, la romance d'Ariodant, le pre- 
mier chœur du second acte, les couplets d'un barde (par- 
faitement accompagnés sur la harpe par le C en Dalvimar) 
et sur-tout la magnifique ariette chantée par Ina.... Nous 
ne pouvons terminer cet article sans prémunir nos lecteurs 
contre l'idée toute naturelle qu'il pourroit leur faire naître 
à l'égard de Montano et Stéphanie \ il se tromperoient s'ils 
croyoient cette pièce totalement éclipsée par l'opéra d'Ario- 
dant. La marche et le ton de ces deux ouvrages sont si 
différens, que le succès de l'un ne doit pas nuire à celui 
de l'autre. Le premier, moins habilement intrigué, moins 
fertile en incidens, offre aussi moins de tableaux et de 
variété, mais on y admire plusieurs morceaux de musique 
religieuse (notamment la finale du 2 d acte), dont aucune 
comparaison ne pourra atténuer l'effet, et qu'on n'entendra 
jamais sans la plus vive émotion. Nous devons cette justice 
au C en Lebreton [Berton], dont le talent justement aimé 
du public annonce un élève de la bonne école, et dont le 
C en Méhul lui-même fait partout l'éloge avec cette fran- 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 183 

chise cordiale malheureusement trop rare parmi nos ar- 
tistes. » 

Cependant, comme il arrive souvent, des coupures 
avaient semblé nécessaires après la première représentation 
à'Ariodant, et le Journal de Taris, en le constatant, dé- 
plore que ces coupures aient amené la suppression de 
plusieurs morceaux : — « La deuxième représentation 
àJAriodant n'a pas obtenu moins de succès que la première. 
Les auteurs de ce bel opéra y ont fait des coupures qui 
en rendent la marche plus rapide ; mais si le poème gagne 
à ces suppressions, les amateurs de musique y perdent des 
morceaux précieux qui méritent tous leurs regrets. De ce 
nombre sont une ariette que chantait Othon sous le balcon 
d'Ina, et la délicieuse romance d'Ariodant. L'ariette, 
quoique remplie de grâce et d'originalité, devoit sans doute 
être sacrifiée, parce qu'elle formoit une sorte de contre- 
sens ; mais il n'en est pas de même de la romance, qu'on 
a trouvée parfaitement en situation, et que le C en Gravau- 
dan chantoit d'ailleurs avec l'expression la plus touchante. 
Nous osons dire que c'est un des morceaux les plus pré- 
cieux de l'ouvrage, et qu'on en a même conservé de plus 
déplacés. » 

Ariodant était joué et chanté d'une façon supérieure. Les 
rôles en étaient tenus par Gavaudan, qui représentait Ario- 
dant, Philippe, qui personnifiait Othon, Chenard, Solié, 
Fleuriot, et Batiste ; celui-ci, chargé du personnage épiso- 
dique d'un barde, avait seulement à chanter la délicieuse 
romance, devenue si célèbre : 

Femme sensible, entends-tu le ramage 
De ces oiseaux qui célèbrent leurs feux ? 

et il le fit avec tant de goût, une simplicité si touchante, 
que le public l'accueillit avec enthousiasme. M lle Philis 
prêtait sa grâce et son talent au rôle de la suivante Dalinde, 
et celui de l'héroïne, Ina, fut un triomphe pour M lle Ar- 
mand, dont un critique faisait l'éloge en ces termes : 
« La jeune Armand, qui jouit de l'avantage d'avoir la 



184 MÉHUL 

plus belle voix qu'on ait peut-être entendue depuis la 
célèbre le Maure, et qui l'emporte sur elle par la pureté 
de son goût et le mérite inappréciable d'être une excellente 
musicienne, la jeune Armand y a déployé un talent qu'on 
ne lui connaissait pas encore, celui de l'expression et du 
jeu; elle a montré qu'elle était actrice dans toute l'étendue 
de ce mot : cet ouvrage fera sa réputation *. » 

Méhul dédia sa partition à Cherubini, et voici le texte de 
la dédicace : 

Méhul a Cherubini. 

Tu m'as dédié Médée ; je te dédie Ariodant. Médée fut un gage 
d'amitié dont mon cœur a senti le prix; Ariodant est un tribut 
d'estime offert au grand talent. 

MÉHUL. 

Mais il y a quelque chose de plus curieux que cette 
dédicace : c'est l'espèce de préface que Méhul plaça en 
tête de sa partition, sous le titre de : Quelques réflexions, 
et dans laquelle il exprime le regret de voir que les com- 
positeurs ne prennent pas la peine de chercher à guider 
l'opinion en matière musicale, de former l'éducation du pu- 
blic par leurs conseils, par l'exposé de leurs principes artis- 
tiques, enfin de faire connaître les raisons, les motifs, les doc- 
trines qui leur font concevoir et écrire leurs ouvrages de 
telle ou telle façon. Le morceau est intéressant, et je ne 
saurais me dispenser de le reproduire ici. Le voici donc : 

QUELQUES RÉFLEXIONS. 

La musique est de tous les arts le plus généralement cultivé, le plus 
universellement aimé, et cependant le moins connu dans les causes 
qui produisent ses plus grands effets dramatiques. De là vient que 
tout le monde en parle et que peu de personnes en raisonnent juste. 
Les uns s'égarent en lui accordant trop, les autres s'aveuglent en lui 
refusant tout. 

Si tous ceux qui aiment ce bel art étoient moins ses amans que ses 
amis, et qu'ils voulussent se donner la peine de l'approfondir avant de 

1 La Bévue des T/iéâtres, pour l'an VIII. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 485 

le juger, ils seroient bientôt d'accord, et nous ne serions plus témoins 
des querelles interminables qui les divisent ; mais soit orgueil ou 
paresse, les hommes aiment mieux disputer que s'instruire. 

Au milieu de ces débats, de ces partis dont ils sont tour à tour 
l'idole ou la victime, pourquoi les compositeurs gardent-ils le silence ? 
Ne sont-ils pas dépositaires des secrets de leur art ? N'en doivent-ils 
pas le tribut ? 

Lorsque l'opinion les place à une certaine hauteur, c'est pour être 
dirigée par eux et les rendre responsables des progrès de l'erreur. 
Attendront-ils, pour élever la voix, que tous les genres, confondus par 
l'ignorance, ayent corrompu le goût et précipité l'art dans le chaos des 
systèmes * ? Alors il ne sera plus tems, et malgré leurs efforts ils 
seront entraînés par le torrent qu'ils auront laissé déborder. 

Je suis loin pourtant d'exiger qu'ils consacrent entièrement leurs 
veilles à neutraliser par leurs écrits l'influence du mauvais goût et les 
caprices de la mode. Le bien faire est préférable au bien dire, et une 
bonne partition prouvera toujours plus que de bons préceptes 2 . Cepen- 
dant, je voudrais que lorsqu'un ouvrage est destiné à voir le jour, il 
fût toujours accompagné d'un examen dans lequel les compositeurs 
rendraient un compte détaillé de leurs intentions, des moyens qu'ils 
ont employés pour les exprimer, des principes qui les ont dirigés, des 
règles qu'ils ont suivies, et des convenances qu'ils ont dû observer par 
rapport au genre qu'ils ont traité. De pareils écrits formeraient à la 
longue une poétique musicale, dans laquelle on apprendrait à distin- 
guer le style qui convient à chaque genre en particulier, et même aux 
grands ouvrages de même genre qui ne diffèrent entre eux que par des 
nuances plus ou moins fortes. 

Cette poétique aurait surtout l'avantage de n'être pas l'ouvrage d'un 
seul homme. Tous les artistes étant appelés à l'enrichir du tribut de 



1 Encore me plaindrais-je moins de l'ignorance que de l'erreur. La pre- 
mière est docile, et ne refuse aucune impression ; l'autre décide en souve- 
raine, et dans les impressions choisit toujours les pires. La première ne 
fait ni bien ni mal la seconde produit un mal certain. L'une enfin ne fait 
point avancer l'art, mais l'autre le recule et l'embrouille, ce qui est plus 
fâcheux que s'il n'existait pas. Dans le premier cas on en serait quitte 
pour ne rien savoir encore; dans le second, on sait tout ce qu'il faut 
pour empêcher d'apprendre quelque chose. 

2 On me demandera ce que j'entends par une bonne partition, car l'esprit 
de système dira toujours que nul n'aura d'esprit que nous et nos amis. Une 
bonne partition sera celle que l'opinion aura jugée telle, quand l'opinion 
sera éclairée comme je vais le dire plus bas ; on pourrait même assurer 
d'avance que la bonne partition est celle dont les effets plaisent même à 
l'ignorance et déplaisent à l'erreur. 



486 MÉHUL 

leur savoir, l'influence des écoles, des préjugés nationaux et des 
hommes à la mode se neutraliserait. Le concours de toutes les 
opinions ferait connaître la vérité, et la vérité une fois connue fixerait 
les opinions, qui toutes ensemble constituent ce que je nomme 
l'opinion, cette reine du monde, qui seule a le droit de décider si 
une partition est bonne ou mauvaise. 

N'en doutons pas ; si depuis la naissance de la musique dramatique 
jusqu'à nos jours, les musiciens célèbres avaient suivi la marche que 
je propose, nous ne serions pas dans cet état de mobilité qui égare les 
artistes et les amateurs l . Les secrets du génie se retrouveraient dans 
la pensée écrite des grands hommes, et cet immense testament serait 
le palladium du bon goût. 

En le méditant, le musicien philosophe soulèverait le voile qui 
cache les causes qui ont concouru aux progrès de son art, et pourrait 
prétendre à l'honneur d'en reculer les bornes. Faisons donc pour nos 
successeurs ce que nos devanciers n'ont pas songé à faire pour nous, 
formons un fanal de toutes les lumières ; il guidera les pas du jeune 
artiste et répandra son éclat sur les succès de l'artiste consommé. 

En proposant à tous les compositeurs ce nouveau moyen d'acquérir 
des droits à la reconnaissance publique, je devrais placer l'exemple à 
côté du précepte, pour que ceux qui peuvent faire mieux que moi ne 
soient point arrêtés par la crainte d'innover. Mais des motifs affligeants 
pour un artiste ennemi de toute espèce d'intrigue et d'esprit de parti 
me forcent à garder le silence, pour n'avoir pas la douleur d'entendre 
dire autour de moi que, sous prétexte de servir mon art, je n'ai 
cherché qu'un moyen adroit de parler de mes ouvrages. 

Je laisse donc aux maîtres de toutes les écoles, qui enrichissent nos 
théâtres de leurs productions, l'honneur de poser les fondemens d'un 
édifice qui s'élèvera d'âge en âge, et qui attestera leur gloire aux 
siècles futurs. 



Pourquoi Méhul n'a-t-il pas exécuté ce qu'il savait si 
bien conseiller ? Pourquoi, avec son esprit net et lucide, 
avec sa haute intelligence, avec son admirable sentiment 
de l'art, n'a-t-il pas fait pour ses opéras ce que Corneille 
avait fait pour ses tragédies, pourquoi n'a-t-il pas fait précé- 



1 L'anarchie dans les arts produit toujours la tyrannie du mauvais goût, 
parce que celui-ci prononce hardiment, tandis que le talent est toujours 
modeste. La multitude se déclare pour celui qui décide, et c'est alors 
que l'erreur trompe l'ignorance. Cela n'arriverait pas si chaque juge était 
obligé de motiver ses arrêts, si chaque compositeur développait ses motifs. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 187 

der chacune de ses partitions d'un « examen » semblable à 
ceux que l'immortel auteur du Cid plaçait en tête de cha- 
cune de ses productions dramatiques? On n'enseigne pas 
aux jeunes artistes à faire des chefs -d' oeuvre, cela est certain ; 
mais on peut leur apprendre à penser, à dégager leurs 
sentiments personnels, à agir avec discernement et réflexion. 
Sous ce rapport, Méhul aurait assurément rendu des ser- 
vices en exposant ses idées, ses opinions, ses doctrines en 
matière de musique dramatique, car il est vraisemblable 
que ces doctrines, ces opinions, ces idées, basées sur le bon 
sens le plus robuste, sur l'intelligence la plus saine, sur la 
raison la plus élevée, sur une expérience pratique incon- 
testable, auraient pu agir avec fruit sur certains esprits 
indécis, timides, hésitants, leur épargner des tâtonnements 
et des erreurs, les encourager par son noble exemple, leur 
montrer enfin le vrai chemin à suivre pour atteindre le but 
suprême de l'art, qui est de charmer, d'attendrir et 
d'émouvoir. 

Pour en revenir à Ariodant, on peut affirmer que cette 
œuvre passionnée, véhémente, pleine de grandeur et animée 
du souffle le plus puissant, est une des plus belles qui 
soient sorties de la plume de Méhul. Ce sentiment était 
celui de Berlioz, qui en parle ainsi dans ses Soirées de V or- 
chestre : — « Parmi les très beaux ouvrages de Méhul qui 
réussirent peu, il faut mettre en première ligne Ariodant... 
Dans Ariodant se trouve un duo de jalousie presque digne 
de faire le pendant de celui à! Euphrosine, un duo d'amour 
d'une vérité crue jusqu'à l'indécence (!), un air superbe : 
des amants le plus fidèle ! et la célèbre romance que vous 
connaissez certainement : Femme sensible....» 

Où Berlioz se trompe, c'est lorsqu'il parle du peu de 
réussite à' Ariodant. Le succès, au contraire, je l'ai dit, fut 
éclatant ; il est attesté par les trente-huit représentations 
que l'ouvrage obtint dès son apparition, aussi bien que par 
la brillante reprise qui en fut faite dès l'année suivante. 
S'il ne se prolongea pas autant qu'on eût pu le souhaiter, 
cela tint à diverses circonstances que Cherubini va nous 



488 MÉHUL 

faire connaître, en nous donnant son avis sur cette œuvre 
magnifique : — « Quand même, dit-il, la musique à' Ariodant 
ne mériterait pas d'éloges, je devrais la louer par la raison 
que Méhul m'en a dédié la partition en la faisant graver. 
A mon avis cette composition, qui fourmille de beautés 
musicales, d'intentions dramatiques bien senties et très 
bien rendues, peut être comparée du côté du style aux 
opéras à' Euphrosine et de Stratonice. On y remarque, 
entre autres morceaux, un air charmant de Dalinde au 
1 er acte, d'un chant très aimable et d'une tournure élé- 
gante ; un duo très expressif et plein de sensibilité qui 
commence le 1 er finale ; le premier entr'acte, très original, 
prélude d'une fête nocturne ; le chœur qui le suit, et l'air 
à couplets d'un barde qui vient après, et qu'on faisait tou- 
jours recommencer ; le monologue d'Ina, terminé par un 
air. d'un caractère noble et largement traité. Enfin, la 
musique de cet ouvrage, d'un genre chevaleresque, est 
aimable et chantante, excepté dans les situations drama- 
tiques qui exigent de la force et des couleurs sombres. 
Méhul, en la composant, s'est beaucoup modéré dans l'em- 
ploi de ces transitions d'harmonie, brusques et disparates, 
dont il avait fait abus dans Mélidore et Phrosine. Quoique 
cet opéra ait eu beaucoup de succès, ce qui l'a empêché 
d'en avoir un plus grand, c'est qu' Ariodant est le même 
sujet que Montano et Stéphanie , dont la musique est de 
M r Berton, qui avait été représenté quelque tems aupara- 
vant, et dont le succès avait été prodigieux et très mérité. 
Malgré cela, Ariodant a eu dans son origine beaucoup de 
représentations ; il a été repris plusieurs fois, et on le 
jouerait encore s'il y avait des acteurs comme dans le 
temps, capable de le jouer..» 

Cherubini, on le voit, tenait en haute estime la partition 
à' Ariodant, et il en constate le grand succès. Un autre 
témoignage contemporain vient à l'appui de son affirmation; 
c'est un article du Courrier des Spectacles à propos de la 
reprise de l'ouvrage qui fut faite un an après sa création, 
le 8 brumaire an IX (30 octobre 1800), et qui nous donne 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 189 

la note exacte de l'impression qu'il avait produite sur le 
public: — «La musique à'Ariodant, disait l'écrivain, 
fut en quelque sorte une découverte pour l'art. D'un genre 
absolument nouveau, riche d'expression et d'énergie, elle 
excita le plus vif enthousiasme, et il n'y eut sans doute 
que la nécessité de faire briller les talens de ce théâtre 
dans d'autres ouvrages, qui fit suspendre les représenta- 
tions de celui-ci. On vient de le rendre à l'avidité des ama- 
teurs, et les moindres morceaux ont été couverts des plus 
vifs applaudissemens. Le jeu singulier des basses, dans le 
cours de l'ouverture, l'air plein de vigueur chanté par le 
citoyen Philippe, celui si délicat que mademoiselle 
Philis exprime avec un goût achevé, celui encore si tou- 
chant : Plus de crainte, plus de souffrance, mis dans la 
bouche d'Ariodant, et qu'on ne peut se lasser d'entendre 
chanter par le cit. Gravaudan , le morceau de carac- 
tère qui donne toujours à mademoiselle Armand une occa- 
sion de développer avec le plus grand avantage les beaux 
moyens dont la nature l'a favorisée, l'intermède du pre- 
mier au second acte, la belle invocation à la nuit, mais 
surtout le duo : Dissipons ce sombre nuage, véritable chef- 
d'œuvre de mélodie, modèle de simplicité de style et 
d'expression dans le chant comme dans les accompagne- 
mens, tout a été accueilli comme aux premières représen- 
tations. » 

L'invocation à la nuit (0 nuit propice à V amour!), dont 
il est ici question, est un double chœur d'une couleur 
exquise et d'un contour mélodique absolument enchanteur. 
Quant à l'ouverture, signalée aussi par le critique, ce n'est, 
en réalité, qu'une simple introduction, d'un seul mouve- 
ment *, elle se compose d'un adagio à trois temps, en sol 
majeur, qui ne conclut pas et qui, restant sur la domi- 
nante, s'enchaîne avec l'air d'Othon, en sol mineur, qui 
ouvre la partition. Mais elle offre ce caractère particulier 
qu'elle pourrait bien avoir inspiré à Rossini l'admirable 
introduction de l'ouverture de Guillaume Tell. Le procédé 
mis en œuvre est le même, en effet, car l'introduction 



193 MÉHUL 

à'Ariodant débute par un chant de trois violoncelles 
divisés, soutenus par un quatrième violoncelle joint aux 
contrebasses, sans intervention d'aucun autre instrument. 
Si Rossini n'a pas connu la partition à'Ariodant, ce qui 
m' étonnerait un peu, il est juste du moins de constater que 
l'effet cherché et obtenu par lui avait été entrevu par 
Méhul trente ans auparavant. Au reste, il est certain que 
le génie puissant et vigoureux de Méhul, toujours en mal 
d'enfantement, a mis au jour, à diverses reprises, nombre 
de procédés et d'effets particuliers inconnus avant lui, qui, 
employés plus tard par d'autres artistes et passés depuis 
lors, si l'on peut dire, dans le domaine public, n'en doivent 
pas moins faire honneur à son initiative et à son imagina- 
tion. De ce nombre on peut compter les motifs caracté- 
ristiques que j'ai signalés dans la partition à' Euphrosine ; 
l'emploi des cors éloignés les uns des autres, tel qu'on le 
trouve dans la Chasse du Jeune Henry ; les violoncelles 
divisés de l'introduction à'Ariodant, les trois orchestres et 
les trois chœurs du Chant du 25 messidor, etc. 

Mais ce Chant de Messidor me rappelle un fait que j'ai 
négligé de consigner à sa date, et que je ne veux pourtant 
pas oublier. 

Le 9 octobre 1799, deux jours avant la première repré- 
sentation à'Ariodant, le grand capitaine qui allait bientôt 
devenir le maître des destinées de la France, Bonaparte, 
débarquait à Fréjus, de retour de cette étonnante expédi- 
tion d'Egypte qui avait stupéfié l'Europe. Ce qu'on ne 
sait guère, c'est que Méhul avait été sollicité de prendre 
part à cette expédition, non comme combattant, bien 
entendu, mais à titre d'artiste militant, et qu'il ne s'en 
était soucié que d'une façon médiocre. Nous devons la 
connaissance de ce fait à Arnault, qui l'a consigné dans ses 
Souvenirs. Parlant d'un entretien qu'il avait eu à ce sujet 
avec Bonaparte, lequel ne voulait pas encore dévoiler com^ 
plètement son projet, Arnault rapporte ainsi les paroles 
que le général lui adressait : 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 19*1 

«... Au printemps, me dit-il, nous ferons parler de nous; vous serez 
des nôtres. Mais je désirerais emmener, indépendamment de vous, un 
poète, un compositeur de musique et un chanteur ; trouvez-moi cela. 
Proposez la chose à Ducis, à Méhul et à Lays. Voilà les gens qui me 
conviendraient ; ils seront en rapport intime avec moi ; ils recevront 
6,000 francs de traitement pendant tout le temps que durera l'expédi- 
tion, et cela indépendamment des traitemens attachés aux places 
qu'ils pourraient avoir et qu'ils reprendraient à leur retour. — Mais 
où les mènerez-vous, général ? — Où j'irai. Je m'expliquerai là-dessus 
quand le temps sera venu : en attendant, qu'ils se fient à mon étoile! » 

Me voilà donc recruteur en pied, pour une expédition dont j'ignorais 
le but. Mes négociations n'eurent pas d'abord un grand succès. Ducis, 
hardi dans la pensée, n'était rien moins qu'aventureux dans ses 
actions. 11 s'excusa sur son âge ; Méhul sur les devoirs qu'il avait à 
remplir; Lays sur ce qu'il pouvait gagner un rhume. Quand je rendis 
compte de cela au général: «Au fait, me dit-il, Ducis est un peu 
vieux ; un long voyage, une longue absence, tout cela doit l'effrayer, il 
nous faut quelqu'un de jeune ; Méhul tient à son Conservatoire, et plus 
encore à son théâtre, sans'doute ; c'est tout simple, là sont ses moyens 
de gloire. Qu'il nous compose quelques marches militaires ! son génie 
sera avec nous, cela .nous suffira. Toutes réflexions faites, un musicien 
fort sur l'exécution nous conviendrait mieux qu'un compositeur... 1 . 

Bonaparte n'en voulut pas à Méhul de son refus, et, lors- 
qu'à l'aide de Brumaire il se fût saisi du pouvoir, c'est lui 
qu'il chargea de la composition du chant qui devait illustrer 
la première grande fête nationale célébrée par le consulat, 
celle du 14 juillet 1800, qui donna à Méhul l'occasion d'é- 
crire un chef-d'œuvre, l'admirable Chant du 25 Messidor. 

Je parlerai en son temps de cet hymne superbe et d'une 
conception si grandiose. Il me faut mentionner, aupara- 
vant, la représentation de deux autres ouvrages, dont l'un, 
Êpicure, fut écrit par Méhul en société avec Cherubini, 
sur un livret très fâcheux de Demoustier. Cet Êpicure 
était en trois actes, et l'on peut se demander comment il 
se fait que deux grands artistes, d'un génie si original et si 
personnel, aient eu la singulière idée de s'associer pour la 
composition d'une œuvre de cette importance, la collabo- 
ration musicale étant un fait véritablement hors nature et 



Souvenirs oVun sexagénaire, T. IV, pp. 31-35. 



192 MÉHUL 

qui ne peut jamais donner que de médiocres résultats, tant 
au point de vue de l'unité du style que de la communauté 
de l'inspiration. Dans le cas présent, d'ailleurs, la mau- 
vaise qualité du poëme fut fatale à l'œuvre des deux musi- 
ciens. Épicure y représenté au théâtre Favart le 23 ventôse 
an VIII (14 mars 1800), reçut du public le plus fâcheux 
accueil, tellement la pièce parut déplaisante et d'un genre 
peu favorable au théâtre sur lequel elle se montrait. On 
rendit cependant justice à la valeur de la partition, mais 
en faisant les réserves qu'appelait naturellement ce singu- 
lier procédé de collaboration musicale, qui ne pouvait lui 
laisser ni l'ensemble, ni la cohésion, ni la couleur déter- 
minée qu'exige avant tout une production dramatique. 
« Méhul et Cherubini, disait un critique, n'ont point dé- 
menti, dans les morceaux dont ils ont enrichi cet ouvrage, 
leur réputation distinguée. On reconnut dans le premier acte 
la facture originale et brillante de l'auteur de Lodoïska, et 
dans le second la touche savante, le style soutenu et har- 
monieux de l'auteur (¥ Euphrosine. Mais, on l'a générale- 
ment observé lors des représentations, qui n'ont point été 
nombreuses, Gluck était seul lorsque, suivant l'expression 
de Piron en parlant de ses propres ouvrages, il jeta en 
bronze son IpMgénie en Tauride \ il était seul quand il 
trouva les accens d' Armide et à'Alceste *, deux compositeurs 
ne firent pas Didon *, Stratonice et Démophon ne sont dus 
chacun qu'à un grand maître. Lorsque deux talens unissent 
ainsi leurs efforts, les détails peuvent être charmans, les 
parties séparées dignes de tous les suffrages ; mais l'en- 
semble est rarement satisfaisant. L'ouvrage a deux couleurs, 
le même style n'est pas reconnu partout, et l'unité, ce prin- 
cipe de tous les arts d'imitation, est sacrifiée à une inno- 
vation d'un dangereux exemple *. » 

Tout cela est absolument vrai. Néanmoins, il faut le 
répéter, ce n'est point la musique que sifflèrent les auditeurs 
d'Épicure — car l'ouvrage fut vivement sifflé ; c'est le 

1 Année théâtrale pour Tan IX. 



SA VIE, SON GÉNIE , SON CARACTÈRE 193 

poëme de Demoustier, qui ne put trouver grâce devant eux. 
Dans la notice sur Méliul dont j'ai parlé, Cherubini con- 
state la chute complète de leur opéra ; mais, avec un bon 
goût dont on ne saurait que le féliciter, il ne sépare point 
leur cause de celle du poète, et n'impute nullement à 
celui-ci le désastre dont tous furent victimes, bien qu'il ne 
fût dû qu'à lui seul : — « Nous nous étions associés, dit-il, 
Méhul et moi, pour composer la musique de cet ouvrage ; 
je fis le 1 er acte, lui le 2 d , et nous nous partageâmes les 
morceaux de musique du 3 e . Notre association ne fut point 
heureuse, car la pièce fut impitoyablement siflâée. Pour la 
faire mieux marcher à la seconde représentation, on la 
réduisit en deux actes. Mais quoique elle fût mieux reçue 
avec ce changement, elle ne put se relever assez pour res- 
ter au répertoire. Au bout de quelques représentations on 
cessa de la donner. » Ne dirait-on pas vraiment que nos 
deux musiciens étaient «euls responsables de cet insuccès ? 
Le 25 prairial an VIII (14 juin 1800), trois mois, jour 
pour jour, après la représentation à'Épicure, l'Opéra don- 
nait celle de la Dansomanie, « folie -pantomime » en deux 
actes dont Gardel avait tracé le scénario et dont Méhul 
avait écrit la musique. Peu de ballets obtinrent un succès 
aussi brillant et aussi prolongé que celui-ci. Depuis long- 
temps le public était las des sujets allégoriques et mytholo- 
giques qu'on ne cessait de lui offrir dans ce genre de 
spectacles ; il accueillit avec transport un ballet d'un carac- 
tère gai, comique jusqu'à la bouffonnerie, qui renouvelait, 
en le transportant dans la danse, un sujet applaudi depuis 
de longues années à l'Opéra-Comique dans la Mélomanie. 
Il faut ajouter que ce ballet était joué et dansé en perfec- 
tion par Goyon, Vestris, Gardel, Beaupré, Branchu, Milon, 
Beaulieu, Aumer, M mes Clotilde, Chevigny, Perignon, Cha- 
meroy et Colomb. Goyon excita un rire général dans le 
personnage du dansomane, et, quant à Gardel, il brillait à 
la fois comme auteur, comme danseur et comme virtuose, 
car, pendant un pas de trois dansé par des femmes, il exé- 
cutait un solo de violon « avec une sûreté, une méthode, 

13 



194 MÉHUL 

un fini qui ferait honneur à un professeur distingué *. » La 
Dansomanie se maintint pendant vingt-six ans au répertoire, 
et atteignit le chiffre total de 246 représentations. 

Peu de jours après l'apparition de la Dansomanie à 
l'Opéra, un journal rendait compte d'une petite solennité 
touchante qui avait eu lieu au théâtre de Givet, et de 
l'hommage que les compatriotes de Méhul avaient rendu 
au grand artiste, hommage dont, en son absence, ses parents 
avaient été en quelque sorte les héros. M me Georgette Du- 
crest, dans ses Mémoires sur l'impératrice Joséphine 2 , a pré- 
tendu raconter cet aimable incident ; mais outre qu'elle y mêle 
directement la personne de Méhul, qui pourtant n'assistait 
point à cette petite fête artistique et patriotique, elle ne le 
fait qu'en y mêlant beaucoup de fantaisie à la fois et un 
peu de ridicule. On peut avoir assurément plus de con- 
fiance dans ce petit récit du Courrier des Spectacles, publié 
au moment même où le fait venait de se produire, et dont 
les détails très circonstanciés n'ont amené de la part de 
Méhul aucune réclamation : 

La ville de Givet, patrie du célèbre Méhul, vient de rendre aux 
talens de ce compositeur un hommage dicté par la reconnoissance et le 
goût des beaux-arts. Ses vertus privées le rendent aussi recomman- 
dable à ses concitoyens que ses talens. C'est sous ce double rapport que 
l'on a voulu l'honorer dans la personne de ses parens à une représen- 
tation donnée au théâtre de Givet. Ces respectables vieillards étoient 
placés sur l'avant-scène, vis-à-vis le buste de Méhul. La salle étoit 
décorée de guirlandes de fleurs, de feuillage et d'inscriptions, parmi 
lesquelles on remarquoit celle-ci : 

Heureux les pères qui voyent le triomphe de leurs enfans ! 
et cette autre, qui ornera constamment notre théâtre : 

Méhul, né à Givet le 22 juin 1163, y a été couronné 
le 25 floréal an VIII. 

On lisoit autour des loges le nom de tous les ouvrages de cet 
artiste. 

Le spectacle s'est terminé par un intermède composé d'un ballet, 

1 Année théâtrale pour l'an IX. 

2 T. I, pp. 299 et suivantes. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 195 

pendant lequel on a paré de guirlandes le piédestal du buste, et par 
un chant lyrique qui a précédé le couronnement de l'auteur du Chant 
du départ. On a lu aussi des vers analogues à la circonstance ; ensuite 
tous les artistes dramatiques ont offert des bouquets à ses bons 
parens 1 . 

C'est au moment où ce fait intéressant venait de se pro- 
duire, que Méhul dut s'occuper de la part importante qu'il 
était appelé à prendre à la prochaine grande fête nationale. 
J'ai dit qu'il avait été choisi pour composer le chant de 
circonstance qui devait être exécuté pour la célébration 
de l'anniversaire de la prise delà Bastille. La fête, qui pre- 
nait le nom de fête de la Concorde, avait cette fois un 
double but : non seulement elle célébrait la date mémo- 
rable du 14 juillet, mais elle signalait le retour à Paris de 
l'admirable armée d'Italie et de son illustre chef, Bona- 
parte, premier consul, qui devait à cette occasion passer une 
revue de toutes les troupes au Champ de Mars, lieu choisi 
comme centre des réjouissances populaires. Le « Temple de 
Mars» (lisez: les Invalides) était désigné pour la céré- 
monie officielle, et c'est là que devait être exécuté, en pré- 
sence des chefs du gouvernement, des grands corps de 
l'État et du personnel diplomatique, le Chant du 25 Mes- 
sidor, dont Méhul avait écrit la musique sur des vers de 
Fontanes. Il ne s'agissait pas ici de simples strophes, 
comme pour le Chant du départ, non pas même d'une can- 
tate ordinaire, mais d'une sorte de grande composition 
héroïque, dont cette foudroyante campagne d'Italie avait 
fourni le sujet au poëte, et dont le musicien avait fait une 
œuvre de proportions grandioses, d'un caractère vraiment 
monumental, et, si l'on peut dire, noble et solide comme 
l'airain. 

Avant de parler de cette œuvre, d'une inspiration épique 
et sublime, je vais emprunter au Moniteur universel, qui 
depuis quelques mois était devenu l'organe officiel du gou- 



1 Courrier des Spectacles du I er messidor an VIII (10 juin 1800). Le 25 
floréal jour où fut célébrée cette fête, correspond au 15 mai. 



196 MÉHUL 

vernement, un fragment de son compte -rendu de la céré- 
monie : 

.... A deux heures, toutes les autorités étaient placées dans le 
temple de Mars ; le premier consul, les deux consuls, accompagnés 
des ministres et du conseil d'État, s'y sont rendus : le corps diploma- 
tique s'y est placé à l'instant de l'arrivée du consul. 

La nef, les tribunes, tout était rempli d'hommes et de femmes qui 
avaient été invités par billets; l'éclat de la beauté, le soin de la parure, 
ne fesaient pas un des moindres charmes de cette fête ; les vieux 
serviteurs de la patrie y étaient honorablement placés ; les plus âgés 
d'entre eux étaient près du consul. 

Le temple, décoré avec une grande décence et beaucoup de pompe, 
par les soins du citoyen Chalgrin, dont on ne peut trop louer le zèle 
et l'intelligence, contenait deux grands orchestres de 150 musiciens 
chacun et un 3 e de 20. 

Des places avaient été réservées dans des tribunes décorées avec 
soin pour les membres du sénat, pour ceux du corps législatif et du 
tribunat. 

Aussitôt que le premier consul a été placé, on a exécuté deux chants 
de triomphe pour la délivrance de l'Italie. C'est la première fois qu'on 
a entendu à Paris madame Grassini et le citoyen Bianchi, qui sont 
venus à Paris pour concourir par leurs talens à l'embellissement de 
cette fête, et célébrer la gloire de ces armées qui rendent la paix à leur 
patrie, à cette antique Italie, théâtre de tant de gloire. Qui pouvait 
mieux célébrer Marengo que ceux dont cet événement assure le repos 
et le bonheur ! 

Le ministre de l'intérieur 1 a prononcé le discours que nous avons 
inséré hier... Après ce discours, les 3 orchestres ont exécuté le Chant 
du 25 Messidor, tel qu'il a été publié hier ; on ne peut rendre 
l'étonnement qu'a manifesté l'assemblée lorsqu'elle a entendu les trois 
orchestres se répondre. C'est la première fois qu'on ose essayer un 
concert où se trouvent trois orchestres à une si grande distance. Il est 
difficile d'en décrire l'effet ; mais ce moyen hardi peut avoir des 
résultats utiles à l'art. Il est juste de donner des témoignages d'estime 
et au citoyen Fontanes, auteur des paroles, et au citoyen Méhul, 
auteur de la musique. Au reste, on doit remarquer que de tous les 
établissemens consacrés aux arts, aucun ne va plus directement que le 
Conservatoire de musique au but de son institution. 

Le chant a été plusieurs fois interrompu par des applaudissemens ; 
mais une sensibilité profonde s'est manifestée à ce passage : Tu meurs, 
brave Desaix ! tous les regards se sont portés vers le monument élevé 

1 C'était Lucien Bonaparte. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 197 

en son honneur et que décorait son buste, fait par le citoyen Du- 
paty. 

Le chant terminé, le premier consul s'est rendu dans la cour 
derrière le dôme, où il a passé en revue les Invalides... * 

Ce Chant du 25 Messidor occupe une place à part et donne 
une note particulière dans l'œuvre de Méhul. C'est une 
composition épique, pleine de grandeur et de magnificence, 
dans laquelle l'auteur, ne se contentant point d'augmenter 
les moyens matériels d'expression qu'un compositeur a 
d'ordinaire à sa disposition, les a mis en œuvre d'une façon 
absolument nouvelle et inconnue avant lui. Le chant est 
non-seulement à trois orchestres, mais à trois chœurs dis- 
tincts, avec des solos confiés à deux basses et à deux ténors. 
Des trois orchestres, dispersés et placés à de grandes dis- 
tances les uns des autres dans cette immense nef des In- 
valides, les deux premiers étaient complets, avec adjonc- 
tion parfois d'un tuba, d'un buccin et d'un tam-tam. Sou- 
vent ils sonnaient à la fois, souvent aussi ils se répon- 
daient l'un à l'autre, celui-ci achevant la phrase que celui-là 
avait commencée, et cette espèce de dialogue, entre deux 
masses sonores réunissant chacune un ensemble de cent 
exécutants, devait produire une impression singulièrement 
puissante en un si vaste vaisseau, où les ondes harmo- 
niques se répercutaient avec un éclat et une majesté incom- 
parables. Quant au troisième, composé d'une façon toute 
particulière, il ne comprenait certainement pas vingt 
exécutants, ainsi que le disait le Moniteur, car, — la par- 
tition est là pour nous le prouver, — il était formé sim- 
plement de deux harpes et d'un cor solo, et comme il 
n'accompagnait qu'un chœur de voix féminines, l'effet pro- 
duit par cette réunion vocale et instrumentale d'un carac- 
tère exceptionnel devait faire un contraste saisissant avec la 
sonorité mâle et grandiose du double orchestre et du double 
chœur complets qu'on avait entendus précédemment. 

1 Moniteur universel, du 28 messidor an VIII. 



198 MÉHUL 

Voici comment la composition était divisée : 

1 er morceau : Adagio en ré, à quatre temps ; les deux grands 
orchestres et les trois chœurs, plus deux coryphées (basses); 

2 e morceau : Allegro en si mineur, à quatre temps ; premier 
orchestre seul, solo de basse (2 e coryphée), pas de chœurs ; 

3 e morceau : Allegro à deux temps ; les deux grands orches- 
tres (avec tuba et buccin) et les deux grands chœurs, plus 
le 2 e coryphée (basse) ; 

4 e morceau (admirable, d'un caractère superbe et plein 
de majesté) : Adagio en ut, à quatre temps ; troisième or- 
chestre seul (un cor et deux harpes), et troisième chœur 
seul (voix féminines) ; 

5 e morceau : Court adagio de dix mesures, puis allegro vivace 
en ut mineur à quatre temps, puis adagio en la mineur à trois 
temps ; deuxième orchestre seul, plus deux coryphées (ténors); 

6 e morceau : Allegro en ut, à quatre temps ; les deux 
grands orchestres et les deux grands chœurs. 

Il est assurément douloureux qu'une œuvre de cette 
nature et de cette valeur n'ait pu survivre à la circon- 
stance qui l'avait fait naître, et qu'elle soit aujourd'hui si 
complètement oubliée que personne, même parmi les musi- 
ciens, n'en connaît le titre. «Motifs neufs et féconds, disait 
à son sujet la Décade, composition large, harmonie savante; 
on y retrouve partout l'auteur de Stratonice, d' EupJirosine, 
d'Adrien et de l'immortel Chant du dépnrt 1 . » Pour moi, je 
considère le Chant du 25 Messidor comme une des plus 
belles et des plus rares productions musicales qui se puissent 
imaginer, comme une composition de tout point admirable, 
comme l'œuvre d'un génie aussi mâle, aussi puissant, 
aussi grandiose qu'étonnamment souple, varié et maître de 
lui. Il y a là-dedans, tour à tour, la force prodigieuse 
d'un Kubens ou d'un Michel-Ange et la grâce angélique 
d'un Raphaël ou d'un Corrège. 

Tout porte à croire, bien qu'aucun journal n'en fasse 
mention, que c'est Méhul en personne qui dirigeait l'exé- 

4 La Décade philosophique, politique et littéraire du 20 thermidor an VIII. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 199 

cution de cette œuvre colossale. Il me paraît évident que 
c'est à cette solennité du 25 messidor, et à l'exécution du 
Chant de Méhul dirigée par lui-même, que Castil-Blaze 
faisait allusion lorsque, dans le Dictionnaire de la conver- 
sation et de la lecture, au mot : Bâton de mesure, il rappelait 
ce souvenir : « Le bâton de mesure est nécessaire dans les 
orchestres immenses réunis dans une église pour quelque 
grande solennité religieuse ou pour une fête musicale. J'ai 
vu Méhul conduire trois orchestres dans l'église des Inva- 
lides : un de ces orchestres était placé dans le haut du 
dôme ; Méhul marquait la mesure avec son bras entouré 
d'un mouchoir blanc. » 

Le Chant du 25 Messidor fut publié par ordre du gou- 
vernement. La partition en fait foi, car son titre est ainsi 
conçu : « Chant national du 14 juillet 1800, exécuté dans le 
Temple de Mars le 25 Messidor an VIII. Publié par ordre 
du ministre de l'intérieur. Poëme de Fontanes, musique 
de Méhul. » Les admirateurs du génie de Méhul, s'ils 
ne peuvent se 'procurer la satisfaction d'entendre cette 
œuvre superbe, peuvent du moins se donner la joie de la 
lire — et je déclare que c'en est une véritable 1 . 

Mais nous allons retrouver maintenant Méhul au théâtre. 

Le Directoire avait remis à la mode les sujets antiques. 
Nos poëtes, nos architectes, nos peintres, nos sculpteurs 
s'efforçaient de faire revivre parmi nous ces Grecs et ces 
Romains, contre lesquels le goût public ne devait pas tarder 
à s'insurger, mais qui régnaient alors en maîtres sur notre 
société renouvelée, et qui, non contents de s'imposer dans 
les édifices, dans le mobilier, jusque dans la toilette des 
femmes, reparaissaient au théâtre avec plus de fureur que 
jamais. Je ne parle pas de la Comédie-Française, où la tra- 

1 Je croirais volontiers que c'est à cette même époque que remonte une 
composition moins importante de Méhul, sans doute inédite, mais dont la 
bibliothèque du Conservatoire possède une très bonne copie. C'est un Do- 
mine salvam fac rempublicam à deux orchestres et à deux chœurs, en ut 
majeur, morceau très court (il compte seulement 44 mesures), mais plein 
de grandeur, de noblesse et d'accent. 



200 MÉHUL 

gédie, toute -puissante encore, devait naturellement leur em- 
prunter les éléments principaux de son action; mais Y Opéra, 
lui aussi, s'était repris avec une sorte de rage aux sujets 
de l'antiquité classique : on le voyait donner coup sur coup 
Anacréon chez Polycrate, Apelle et Campaspe, Adrien, Lêoni- 
das, Praxitèle, les Horaces, Hêcube, Olympie, et même, dans 
le genre du ballet, Pygmalion, Hêro et Léandre et autres 
de même nature. L'Opéra-Comique ne pouvait échapper à 
la contagion, et il offrait successivement à son public Têlé- 

maque, Médée, Êpicure Bien qu'il n'eût pas eu beaucoup 

à se louer de ce dernier, Méhul consentit pourtant à mettre 
en musique un acte assez gracieux, mais un peu froid, dans 
lequel son ami Hoffman avait mis en scène et fait revivre 
l'aimable figure du poëte Bion, le maître et l'ami de 
Moschus, qui donnait son nom à l'ouvrage. Monté avec 
beaucoup de soin, fort bien joué et bien chanté par quatre 
artistes supérieurs, Solié, Elleviou, Philippe et M lle Philis, 
Bion fit son apparition au théâtre Favart le 6 ventôse 
an IX (27 décembre 1800). Tout en blâmant le choix du 
sujet, la critique rendit justice au talent de l'auteur, et 
surtout combla d'éloges le musicien, dont l'œuvre se mon- 
trait pleine de grâce et de distinction. « L'auteur des 
paroles, disait un annaliste, a dû sentir combien il est diffi- 
cile de faire descendre les anciens, et surtout les Grecs, 
au ton comique. En voulant les peindre dans la vie privée, 
on tombe aisément dans le précieux et l'afféterie, parce 
qu'on s'efforce de leur conserver l'esprit et la grâce qu'ils 
mettaient dans tout. Cependant, avec une action assez com- 
mune, il avait trouvé le moyen d'amener une scène très jolie. 
Bion, pour éprouver le jeune Àgénor, qu'il a reçu chez lui, 
et qu'il croit être devenu amoureux d'une jeune élève, 
feint de vouloir épouser cette enfant, et prie son hôte de 
chanter avec elle l'invocation à l'Amour. Rien de plus 
gracieux que ce tableau : rien de plus doux, de plus divin 
que la musique dont Méhul l'a embelli. Il faudrait parler de 
presque tous les morceaux de l'ouvrage, si l'on voulait citer 
tous ceux où le talent de cet habile musicien s'est montré. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 201 

Mais on l'a retrouvé sur-tout dans une invocation au Soleil, 
dans un duo entre Bion et son élève, et sous une forme 
nouvelle dans un rondeau chanté par Agénor, qui exprime 
l'état d'agitation de son cœur amoureux. Elleviou, chargé 
de ce rôle, le chantait avec un goût et une expression 
remarquables 1 . » Un autre critique faisait ainsi l'éloge du 
compositeur : « La musique, dès les premiers morceaux, 
a laissé deviner l'auteur du Jeune Sage et le vieux fou. 
Outre l'ouverture, d'un style vraiment original, on dis- 
tingue un rondeau enchanteur, mais sur-tout un duo très 
pathétique, dont le refrain forme un quatuor excellent par 
la beauté du chant et par la pureté de l'harmonie. Cet 
ouvrage, s'il n'est que le fruit des loisirs d'un grand com- 
positeur, n'en est pas moins à considérer, et sous tous les 
rapports il a complètement réussi 2 . » 

Malheureusement le succès, très franc dans la nouveauté, 
ne lui survécut pas, la froideur du sujet ne laissant guère 
de place à l'intérêt scénique, et l'incontestable valeur de 
la musique ne suffisant pas à l'animer. La première curio- 
sité du public une fois satisfaite, l'ouvrage perdit peu à peu 
sa place au répertoire ; on essaya, deux ans plus tard, d'en 
faire une reprise, mais celle-ci laissa les spectateurs indif- 
férents, et Bion disparut sans retour 3 . 

1 Année théâtrale pour l'an X. 

2 Courrier des Spectacles. 

3 Dans le Catalogue des autographes du baron de Trémont (1852), on 
trouve cette note, au nom de Méhul : « Il reconnaît avoir cédé, en toute 
propriété, la partition de l'opéra intitulé Bion, pour être gravée, arrangée 
et vendue à la volonté de l'éditeur, me réservant seulement mes droits d'au- 
teur pour les théâtres de Paris et des départemens, laquelle cession s'est faite 
entre Pleyel et moi pour la somme de treize cents francs. A Paris, ce 
4 pluviôse an IX. Cet acte de cession est entièrement écrit et signé par 
Méhul et signé par Ignace Pleyel. » — Un autre souvenir de Bion nous est 
donné par cette annonce insérée dans le Journal de Paris du 29 ventôse 
an IX: — « Ouverture de Bion, musique de Méhul, arrangée pour le forte- 
piano, avec accompagnement de violon et violoncelle parL. Adam, membre 
du Conservatoire de Paris. Prix : 3 fr. 60 c. Paris. Pleyel. » L' « arrangeur » 
n'était autre que le fameux pianiste Louis Adam, le père d'Adolphe Adam. 



CHAPITRE XL 



Voici un ouvrage qui a suscité bien des disputes, bien 
des polémiques, bien des controverses, qui a donné lieu à 
bien des conjectures, et dont l'histoire n'a pas encore été 
nettement tracée, malgré tout ce qui a été écrit à son sujet. 
Je veux parler de Vlrato, qui fut le premier essai de Méhul 
dans le genre franchement comique, et à l'aide duquel il se 
rendit coupable euvers le public d'une petite mystification 
dont celui-ci, d'ailleurs, ne se montra nullement courroucé. 
Je vais faire en sorte d'éclaircir ce point, jusqu'ici resté 
toujours un peu obscur, de la carrière de Méhul, et de faire 
bien connaître tous les détails de cet incident curieux. 
Voici d'abord ce que dit Fétis à ce sujet : 

Nous arrivons à une des époques les plus remarquables de la 
carrière de Méhul. Des critiques lui avaient souvent reproché de 
manquer de grâce et de légèreté dans ses chants. L'arrivée des 
nouveaux bouffes, qui s'établirent au théâtre de la rue Ghantereine, 
en .1801 \ avait réveillé, parmi quelques amateurs, le goût de cette 
musique italienne si élégante, si suave, qu'on devait aux inspirations 
de Paisiello, de Cimarosa et de Guglielmi. On faisait entre elle et les 
productions de l'école française des comparaisons qui n'étaient point à 
l'avantage de celle-ci. L'amour-propre de Méhul s'en alarma; mais 
une erreur singulière lui fit concevoir la pensée de détruire ce qu'il 
considérait comme une injuste prévention, et de lutter avec les maîtres 
que nous venons de nommer. 

Méhul, persuadé qu'on peut faire à volonté de bonne musique 
italienne, française ou allemande, ne douta pas qu'il ne pût écrire un 
opéra boulfe, où l'on trouverait toute la légèreté, tout le charme de la 
Molinara et du Matrimonio segreto ; et sa conviction était si bien 
établie à cet égard, qu'il entreprit Vlrato pour démontrer qu'il ne se 

1 C'était le théâtre fondé peu auparavant sous le titre de Théâtre de la 
Société Olympique. La rue Chantereine devint peu d'années après la rue 
de la Victoire. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 203 

trompait pas, et qu'il fit afficher la première représentation de cette 
pièce sous le nom d'un compositeur italien. Il faut l'avouer, la plupart 
de ceux qui fréquentaient alors les spectacles étaient si peu avancés 
dans la connaissance des styles, qu'ils furent pris au piège, et qu'ils 
crurent avoir entendu, dans Vlrato, des mélodies enfantées sur les 
bords du Tibre ou dans le voisinage du Vésuve. Certes, rien ne res- 
semble moins aux formes italiennes que celles qui avaient été adoptées 
par le compositeur français. Méhul a eu beau faire, il n'y a rien dans 
son ouvrage qui ressemble à la verve bouffe des véritables productions 
scéniques de l'Italie. Eh ! comment aurait-il pu en être autrement ? Il 
méprisait ce qu'il voulait imiter ; il ne se proposait que de faire une 
satire. N'oublions pas toutefois que le quatuor de Vlrato est une des 
meilleures productions de l'école française, et que ce morceau vaut 
seul un opéra... 

Deux points sont particulièrement à retenir de ce petit 
récit. Tout d'abord, Fétis, toujours aimable envers ce 
public français à qui il devait tout ; l'accuse d'une complète 
ignorance en ce qui concerne la musique italienne. Or, il 
faut remarquer que pendant trois années pleines, de 1789 à 
1792, ce public, déjà mis au courant de l'art italien par les 
magnifiques séances du Concert spirituel, avait été à même 
de compléter son éducation sous ce rapport, grâce au séjour 
de l'admirable compagnie de chanteurs italiens qui, à 
cette époque, avait fait la joie de Paris au théâtre de Mon- 
sieur (Feydeau) \ il ne devait donc pas être aussi ignare 
que l'estime son rigide censeur. D'autre part, Fétis pré- 
tend que c'est en haine et en mépris de la musique ita- 
tienne que Méhul écrivit Vlrato, et afin de répondre aux 
comparaisons fâcheuses que l'on faisait « entre elle et les 
productions de l'école française », comparaisons amenées 
par la présence des nouveaux bouffons qui s'étaient établis 
au théâtre de la rue Chantereine. Or, nous verrons tout à 
l'heure, par les paroles mêmes de Méhul, qu'il ne méprisait 
aucun genre de musique ; mais il y a plus, et ce ne pou- 
vait être la présence des chanteurs italiens qui l'avait 
poussé à écrire Vlrato, puisque cet ouvrage fut représenté 
le 17 février 1801, et que la nouvelle troupe italienne ne 
donna sa première représentation au théâtre de la Société 
Olympique que trois mois et demi plus tard, le 31 mai. 



204 MÉHUL 

On ne s'est pas borné à dire que Méliul avait voulu se 
jouer un peu du public en cette circonstance ; on a pré- 
tendu aussi que son intention était de narguer le premier 
consul, dont les préférences pour la musique italienne 
étaient connues de tous. Outre que le jeu eût pu être dan- 
gereux, Bonaparte étant peu d'humeur à supporter une 
raillerie de ce genre, outre qu'une telle raillerie eût été 
indigne du caractère de Méhul, le fait est assurément faux, 
Méhul ayant ensuite dédié sa partition précisément au pre- 
mier consul, qui accepta cette dédicace de très bonne grâce. 
Je ne serais même pas étonné que celui-ci eût été dans le 
secret du compositeur, et que, seul peut-être, Méhul l'eût 
mis au courant de la plaisanterie vraiment singulière qu'il 
voulait se permettre. Enfin, on a dit encore que Méhul 
avait prolongé cette plaisanterie, et que, après avoir fait 
annoncer VIrato sous le nom d'un musicien italien, il ne 
s'était fait connaître que lorsque l'ouvrage avait été joué 
plusieurs fois. Ceci encore est complètement inexact, et dès 
le premier soir, lorsque le public, selon la coutume, demanda 
l'auteur à la fin de la représentation, le nom de Méhul lui 
fut livré, tandis que son collaborateur gardait l'anonyme. 
Au reste, voici comment un annaliste contemporain rappor- 
tait cette histoire de VIrato : 

Méhul se trouvait un jour admis à la société du premier Consul ; on 
parlait de musique. J'estime beaucoup votre talent, dit Bonaparte à 
l'auteur de Stratonice, mais j'avoue que j'ai une prédilection parti- 
culière pour la musique italienne. La vôtre est peut-être plus savante 
et plus harmonieuse ; celle de Paisiello et de Cimarosa a pour moi 
plus de charmes... Méhul gardait le silence : on ajoute que le premier 
Consul alla jusqu'à exciter son amour- propre en feignant de douter 
qu'il pût faire de la musique dans le genre italien ; sans doute il le 
voulait mettre à l'épreuve. 

Rentré chez lui, Méhul sent son imagination s'enflammer: l'école 
italienne, sa richesse, sa variété, son chant facile, son dialogue 
piquant, ses accompagnemens simples et gracieux, tout se retrace à son 
esprit, il va composer... Mais sur quel ouvrage? Quelles paroles 
choisir? Il faut que le poète soit dans le secret, il faut qu'il se prête à 
la nouvelle méthode que va suivre le musicien. Pour faire de la 
musique italienne, pour pouvoir au moins en bien imiter le style, il 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 205 

faut se garder de prétendre choisir un opéra qui ait de la raison, de 
l'intérêt, des scènes développées, des entrées, des sorties motivées : il 
faut un canevas, une parade, il faut que quelqu'un rende à Méhul le 
service qu'Anseaume rendit à Grétry, et qu'on lui donne un pendant 
du Tableau parlant. Marsollier était l'homme à consulter dans cette 
occasion : ce dernier ouvre son portefeuille, et y prend VIrato. Bientôt 
il trouve une coupe heureuse, vraiment italienne et bouffonne, pour un 
air de basse taille que chantera Martin ; des paroles bien insignifiantes, 
mais assez musicales pour un duo où la facture italienne trouve d'elle- 
même sa place ; un morceau de caractère pour l'Irato, dans le genre 
de celui du Pandolphe de la Servante maîtresse ; un morceau d'en- 
semble où le musicien trouve successivement des a parte, des mono- 
logues, un silence, un serment, du récitatif, un crescendo, un 
smorzando, c'est-à-dire tous les motifs les plus féconds à suivre, tous 
les moyens les plus avantageux à employer, moyens qui se retrouvent 
sous d'autres formes dans la finale. Méhul, si bien secondé, devait 
réussir. On attend un jour de carnaval, on annonce un opéra parodié 
de l'italien 1 , sur la musique d'il signor Fiorelli... Tout Paris court 
aux Italiens, on applaudit avec enthousiasme, on se croit à Naples ou à 
Venise, et, pour en suivre tous les usages, les bis se font entendre. 
L'Irato est porté aux nues... L'auteur! l'auteur!... La salle retentit 
d'acclamations, on nomme Méhul... le parterre reste stupéfait: les 
applaudissemens n'en éclatent bientôt qu'avec plus de force, et le 
triomphe du compositeur français n'en a que plus de prix. 

J'avoue qu'à la place de Méhul, j'aurais voulu prolonger ma jouis- 
sance, et, sans narguer le public, lui apprendre de combien de préjugés 
il est encore l'esclave: j'aurais quelque temps gardé l'anonime. Que 
d'éloges prodigués à Fiorelli ! Les journaux sur-tout eussent été 
curieux : il n'en est aucun, depuis le Moniteur jusqu'aux Petites 
Affiches, qui n'eût imprimé en toutes lettres : qu'à chaque trait, à 
chaque phrase, on reconnaissait V école italienne, qu'un compositeur 
sorti de cette école pouvait seul avoir écrit l'Irato, que personne en 
France n'eût jamais rien composé de semblable, etc., etc., etc.. 
Méhul eût alors paru, sa partition à la main, rappelant Voltaire sur- 
prenant les éloges unanimes des académiciens, pour une fable 
d'Houdart-Lamotte que le malin vieillard leur avait lue comme 
trouvée dans les papiers de La Fontaine. influence de V affiche, a dit 
Beaumarchais 2 . 

Le tour, du reste, avait été bien préparé, et il était difficile 

1 « Parodié, » c'est à-dire sous la musique duquel on a mis d'autres 
paroles. 

2 Année théâtrale pour l'an X. 



206 MÉHUL 

que le public ne fût pas pris au piège. Dès le 18 pluviôse, 
le Journal de Paris complétait le programme du spectacle 
du théâtre Favart par cette annonce : « En attendant 
V Emporté, opéra-parade traduit de Vlrato. » Le 28, il don- 
nait ainsi le programme du soir : « La Maison isolée, la 
l re représentation de V Emporté, comédie-parade en un acte, 
traduite de Vlrato, opéra bouffon italien 1 . » Et enfin, dans 
ce même numéro du 28 (17 février), il publiait la lettre 
suivante, évidemment destinée à dépister le public, et qui 
avait été certainement écrite sinon par Méhul, du moins 
sous son inspiration : 

Aux auteurs du Journal. 

Citoyens, je me suis rappelé d'avoir vu jouer à Naples, il y a environ 
15 ans, un opéra bouffon intitulé Vlrato, musique olel signor Fiorelli, 
jeune homme qui annonçoit un talent distingué, et que la mort a 
enlevé aux arts à la fleur de son âge. Cet ouvrage, que je suppose 
être le même que celui que vous annoncez aujourd'hui, étoit vu avec 
plaisir. On trouvoit la musique fraîche et chantante ; et quoique le 
poème, comme presque tous ceux que l'on joue en Italie, fût foible, 
il amusoit par les caricatures des principaux personnages. Vlrato étoit 
fort bien joué par le signor Borghesi, et ce rôle n'est pas sans diffi- 
culté, Vlrato étant sans cesse en fureur et comme en convulsion. Ce 
caractère exagéré ne pouvoit même se placer que dans une parade 
dont le nom seul appelle l'indulgence et désarme la sévérité. J'ap- 
prouve fort le traducteur d'avoir attendu un des jours du carnaval 
pour la faire représenter. Elle offrira toujours au public une nouveauté 
piquante : ce sera de voir dans ses personnages, tout à fait bouffons, 
des artistes en possession de plaire dans des rôles plus élevés, plus 
naturels, d'un genre plus analogue au goût pur et délicat de la nation 
française, qui rira volontiers le mardi-gras d'une farce que dans un 
autre temps elle auroit jugée avec rigueur. 

Votre concitoyen 

Godefroi, peintre. 

Pour apocryphe qu'elle fût, cette lettre n'en était pas 
moins habile. Cet amateur venant rappeler ses souvenirs 

1 On remarquera que la première représentation fut donnée sous ce titre 
français de V Emporté, et que ce n'est qu'ensuite que l'ouvrage prit celui 
de Vlrato. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 207 

au sujet d'un opéra qu'il ne pouvait avoir vu puisqu'il 
n'avait jamais existé, exaltant le talent d'un musicien qui 
n'avait pas existé davantage et qu'il prenait d'ailleurs la 
précaution d'assassiner, sans avoir l'air d'y toucher pré- 
parant le public à l'indulgence en signalant par avance le 
caractère trivial et forcé de la pièce qu'on allait lui pré- 
senter, tout cela, avouons-le, était fort bien fait et très 
curieusement arrangé. 

Mais si les spectateurs prirent la chose du bon côté, cer- 
tains esprits pointus se montrèrent de moins bonne com- 
position. Entre autres, Geoffroy, le critique pédant et 
fameux, mais hargneux, du Journal des Débats, ne trouva 
pas la mystification de son goût. Geoffroy était pénétré de 
sa grandeur et de sa dignité ; il avait failli être trompé ; 
une telle situation ne pouvait lui convenir. Il n'aimait pas 
d'ailleurs la musique de Méhul plus que celle de Mozart, 
qu'il qualifiait doctoralement de charivari germanique 
(ô Mozart !), et il traita l'auteur de VIrato de la façon que 
voici : 

... J'étais persuadé que la traduction de VIrato était parodiée sur la 
musique de Fiorelli, charmant compositeur italien, enlevé aux arts à la 
fleur de l'âge ; j'ai été fort surpris d'apprendre que cette musique, 
parfaitement dans le goût italien, était de Méhul; je n'avais point 
reconnu sa manière. La musique de VEmporté est vive, légère et 
pleine d'esprit, les accompagnemens sont très peu chargés. Puisque 
Méhul sait faire de la musique italienne, qu'il en fasse donc toujours; 
qu'il nous donne du Paisiello et jamais du Méhul. Je me rappelle à ce 
sujet une petite anecdote. Bon Boulogne, peintre qui n'était pas sans 
mérite, avait fait une si belle copie du Gorrège, qu'elle trompa même 
l'œil exercé du célèbre Lebrun; il prit la copie pour l'original. Bou- 
logne et ses partisans triomphaient de l'erreur de Lebrun, mais ce 
grand peintre leur dit sans se déconcerter : « Puisque Boulogne sait 
faire des Corrège, qu'il fasse toujours des Gorrège, et jamais des 
Boulogne. » 

Le mot de Geoffroy n'était donc même pas de lui, et il 
l'avait emprunté pour masquer son dépit et exhaler sa 
mauvaise humeur. « Puisque Méhul sait faire de la musique 



208 MÉHUL 

italienne... qu'il nous donne du Paisiello et jamais du 
Mêhul. » Et c'est de l'auteur diEupTirosine, c'est du chantre 
de Stratonice, du poëte à y Ariodant, que le doux, le tendre, 
l'aimable Geoffroy parlait ainsi ! Non, en vérité, on n'est 
pas cuistre à ce point, et l'on ne se déshonore pas avec plus 
de candeur aux yeux de ses contemporains et de la pos- 
térité ! 

Quant à Bonaparte, c'est une autre affaire. J'ai dit que, 
s'il en fallait croire quelques-uns, l'intention de Méhul 
aurait été, dans cette question de Vlrato, de mystifier non 
seulement le public, mais le premier consul en personne. 
C'eût été, de la part de Méhul, mal reconnaître la bien- 
veillance ordinaire de Bonaparte à son égard, l'affection 
véritable que celui-ci lui témoignait en toute occasion, et 
il était assurément incapable d'un tel procédé. D'aucuns 
ont été plus loin, affirmant que Bonaparte détestait la mu- 
sique de Méhul, et que, furieux de la supercherie dont le 
compositeur l'aurait rendu victime ainsi que les spectateurs, 
il lui en aurait gardé une rancune profonde. Il est à peine 
besoin de réfuter cette assertion : nous avons vu que Bona- 
parte avait désiré emmener Méhul en Egypte avec lui, ce 
qui ne démontre point qu'il eût de l'antipathie pour son 
génie ; nous avons vu que Méhul fut chargé d'écrire ce 
magnifique Chant du 25 Messidor, destiné à glorifier les 
exploits de l'armée d'Italie et de son chef, en même temps 
qu'à fêter l'anniversaire de la prise de la Bastille -, nous 
verrons enfin que Méhul fut l'un des premiers artistes que 
le futur empereur jugea dignes de porter, lors de sa créa- 
tion, les insignes du nouvel ordre de la Légion d'honneur. 
En voilà sans doute assez pour mettre à néant tous les 
faux bruits relatifs à une prétendue inimitié qui aurait 
existé entre Bonaparte et Méhul. Mais voici qui suffirait, 
à ce sujet, pour remettre toutes choses en leur place ; c'est 
la dédicace placée par le compositeur en tête de la parti- 
tion de VIrato, et qui est précisément adressée au premier 
consul : 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 209 

AU GÉNÉRAL BONAPARTE, 

Premier consul de la République française. 

GÉNÉRAL CONSUL, 

Vos entretiens sur la musique m'ayant inspiré le désir de composer 
quelques ouvrages dans un genre moins sévère que ceux que j'ai 
donnés jusqu'à ce jour, j'ai fait choix de VIrato : cet essai a réussi, je 
vous en dois l'hommage. 

Salut et respect, 

Méhul. 

On avouera que si Bonaparte et Méhul étaient ennemis, 
ce petit document n'est pas de nature à attester leur 
inimitié 1 . En voici un autre, qui nous donne peut-être la 
clé de la situation. C'est une note placée par le fameux 
compositeur et harpiste d'Alvimare sur l'exemplaire de la 
partition de VIrato offert justement par Méhul à Bonaparte, 
exemplaire qui était tombé en sa possession : — « Bona- 
parte, dit d'Alvimare dans cette note, aimait infiniment 
Méhul, non seulement pour son grand talent, mais encore 
comme homme d'esprit et d'instruction. Il aimait à causer 
avec lui et à discuter sur la musique. Il reprochait au Con- 
servatoire et à Méhul lui-même d'avoir adopté un genre de 
composition tudesque plus scientifique que gracieux, et 
cherchant à faire de la musique bruyante plutôt qu'ai- 
mable. Par suite de ces entretiens et dans l'intention de 
faire une chose agréable à Bonaparte 2 , Méhul eut l'idée 
d'écrire un ouvrage léger et chantant (à la manière italienne) ; 



1 Castil-Blaze a donné ce renseignement sur la façon dont s'étaient 
établies les relations entre Bonaparte et Méhul : — « Méhul voyait souvent 
M me de Beauharnais avant qu'elle n'épousât le général Bonaparte. Cette 
liaison tout amicale avait pris naissance dans la maison Ducreux, maison 
charmante qui m'a laissé de bien doux souvenirs ! Après son élévation, 
M me Bonaparte présenta Méhul au premier consul, qui, toutes les se- 
maines, l'invitait à dîner à la Malmaison. Ces réunions familières du 
guerrier avec les artistes ne cessèrent qu'à l'époque du couronnement. » 
{L Opéra italien, p. 520.) 

2 On voit que c'est précisément le contraire de ce qui a été dit. 

14 



210 MÉHUL 

en 1802 1 il composa VIrato, qui eut un grand succès, et 
le dédia à Bonaparte. Ce présent exemplaire est celui de 
dédicace, qui fut présenté à Bonaparte et qui lui a appar- 
tenu. Je puis le certifier d'une manière d'autant plus posi- 
tive, qu'à cette époque étant harpiste solo de la musique 
de la chambre du Premier Consul, ensuite de celle de la 
chapelle de l'Empereur, j'ai vu Méhul en faire la présen- 
tation ; et plus tard, Bonaparte l'ayant donné à la reine 
Hortense, j'ai revu ledit exemplaire chez elle, et c'est des 
bontés de cette dernière que je le tiens 2 . » 

Nous savons maintenant que Méhul ne prétendit en aucune 
façon se jouer de Bonaparte, comme de certains l'ont dit, et 
qu'il n'attendit pas pour se découvrir, comme d'autres l'ont 
affirmé, que plusieurs représentations de VIrato eussent été 
données. Il nous reste à démontrer que son intention ne 
fut pas non plus, ainsi qu'on l'a répété bien à tort, de 
ridiculiser la musique italienne et d'en faire une parodie 



* Non en 1802, mais en 1801. 

2 Cette note a été reproduite par Jal dans son Dictionnaire critique de 
biographie et oV histoire (notice sur d'Alvimare), à qui je l'emprunte. Mais 
Jal ne s'en est pas tenu là, et a prétendu refaire à sa manière toute l'his- 
toire de VIrato, au sujet de laquelle il entre dans des détails d'une préci- 
sion absolument raffinée : — « Hoffman, dit-il, de Nancy, le spirituel criti- 
que du Journal de V Empire et du Journal des Débats, l'auteur de plusieurs 
opéras, dont deux lui ont survécu , VIrato et les Bendez-vous bourgeois , 
m'a raconté, au foyer de l'ancien théâtre de l'Opéra-Comique, comment 
fut composé VIrato. Méhul avait le désir de faire quelque chose qui plût 
au Consul; il voulait en même temps prouver que si lui, Méhul, cherchait 
un autre style que celui des maîtres italiens, ce n'était pas qu'il fût inca- 
pable de faire une musique spirituelle, légère, comique, chantante sur- 
tout. 11 communiqua son projet à Hoffman, lui demandant de lui fournir 
le canevas d'un opéra bouffon. Hoffman lui dit qu'il allait y songer....» 
Suivent les détails les plus circonstanciés et les plus précis sur le travail 
des deux auteurs, sur la part personnelle prise par Hoffman dans la 
petite mystification imaginée et préparée par Méhul, etc. Or, Jal nous la 
baille d'autant meilleure ici, en disant tenir toute cette histoire d'Hoffman 
en personne que le livret de VIrato... n'est point d'Hoffman, ainsi qu'on 
l'a vu plus haut, mais de Marsollier! On ne se moque pas du lecteur avec 
plus de désinvolture. Allez donc vous fier, après cela, aux récits des 
prétendus historiens, sans contrôler leurs renseignements! 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 211 

burlesque. Il est bien certain que son seul désir était de 
prouver à tous ceux qui le croyaient, musicalement, inca- 
pable de grâce, de gaieté, de légèreté, qu'ils étaient dans 
l'erreur, et que ces qualités ne lui faisaient point défaut. 
A-t-il réussi? C'est ce qui reste à examiner. Toujours est-il 
que c'est pour échapper à toute prévention qu'il fit annon- 
cer son ouvrage sous le nom d'un prétendu compositeur 
étranger. Mais il était bien trop intelligent, il avait bien trop 
le sentiment de l'art pour ne pas comprendre et sentir tout ce 
qu'il y avait de charme, de finesse et d'agrément dans la 
musique bouffe italienne, lorsque cette musique était repré- 
sentée par des hommes de génie comme Cimarosa et Pai- 
siello, et il se respectait bien trop pour en faire publique- 
ment un objet de mépris. On va voir, d'ailleurs, et cette 
fois encore par ses propres paroles, quels étaient à cet 
égard ses sentiments, et sous quelle impression il écrivit 
cette musique de Vlrato, destinée à soulever tant de dis- 
cussions. Ceci est une sorte de préface, une Note placée 
par lui en tête de sa partition, à la suite de la dédicace qu'il 
adressait au premier Consul : 



NOTE 



Quelques personnes croiront ou diront que j'ai enfin abandonné le 
genre auquel je paraissais exclusivement attaché ; elles m'en féli- 
citeront ; et Vlrato méritera d'autant mieux leurs éloges qu'il leur 
servira pour condamner mes autres ouvrages. Je dois les avertir de ne 
point se hâter de vanter ma conversion ; je n'étais d'aucun parti, et ne 
veux m'enrégimenter dans aucun. Je ne connais en musique aucun 
genre ennemi de l'autre, si tous tendent également à la rendre en 
même temps plus agréable et plus vraie. Je crois que cet art a un but 
plus noble que celui de chatouiller l'oreille, et qu'il n'est pas condamné 
à n'être jamais qu'aimable. Le genre de la musique est toujours 
subordonné au genre du drame, et le choix des couleurs est commandé 
par le dessin qu'il faut colorier. Si la musique de Vlrato ne ressemble 
pas à celle que j'ai faite jusqu'à présent, c'est que Vlrato ne ressemble 
à aucun des ouvrages que j'ai traités. Je sais que le goût général 
semble se rapprocher de la musique purement gracieuse, mais jamais 
le goût n'exigera que la vérité y soit sacrifiée aux grâces. 



212 MÉHUL 

On voit que Méh'ul ne souffle mot ici de la musique ita- 
lienne. Il déclare, il est vrai, que selon lui la musique « a 
un but plus noble que celui de chatouiller l'oreille »; mais 
il fait preuve aussi d'éclectisme en affirmant que « le genre 
de la musique est toujours subordonné au genre du drame », 
et que «le choix des couleurs est commandé par le dessin 
qu'il faut colorier». C'est un peu l'axiome de Boileau appli- 
qué à l'art musical : 

Tous les genres sont bons hors le genre ennuyeux. 

Mais enfin voici un dernier témoignage qui vient nous 
donner une preuve du respect que Méhul professait, quoi 
qu'on en ait dit, pour l'art italien, et certifier qu'il était 
incapable de le livrer à la risée publique. Cette fois, c'est 
un contemporain de Méhul, un grand chanteur, qui apporte 
à cette opinion l'appui de sa parole. En 1852, une reprise 
àel'Irato étant donnée à l'Opéra-Comique, les commentaires 
et les polémiques reparurent de plus belle sur cette ques- 
tion, et l'on recommença d'affirmer que Méhul s'était 
montré en cette circonstance l'ennemi déclaré de la mu- 
sique italienne. Or, voici la lettre que Ponchard père, l'il- 
lustre chanteur, le créateur du dernier ouvrage du maître, 
la Journée aux aventures, écrivait alors au directeur du 
journal le Ménestrel : 

Mon cher Heugel, 

La reprise de VIrato a donné lieu de nouveau à une erreur d'ap- 
préciation historique qui est presque un outrage à la mémoire de 
Méhul. Permettez-moi donc, tant en mon nom qu'en celui de plusieurs 
anciens élèves du Conservatoire et notre excellent ami Levasseur en 
tête, de venir attester que les sentiments prêtés à Méhul, à l'endroit de 
la musique italienne et des célèbres compositeurs ultramontains de 
l'époque, sont complètement erronés. Un seul trait de sa vie suffirait à 
le prouver, c'est le refus modeste que fit Méhul de la place de maître 
de chapelle qui lui était offerte par l'empereur, en désignant, comme 
le plus digne de remplir ces fonctions, notre illustre compositeur 
italien Gherubini. Non, il n'est pas exact d'attribuer à l'auteur de 
VIrato un autre but que celui de prouver tout simplement qu'il lui 
était possible de faire autre chose que de la musique sérieuse. VIrato, 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 213 

une Folie et le Trésor supposé sont, quoi qu'on en dise, de la musique 
gaie, spirituelle, et ont en effet prouvé que ce maître pouvait sortir de 
la sphère du drame lyrique. Non, Méhul n'était pas l'ennemi de la 
bonne musique italienne, car, en sa qualité d'inspecteur des classes du 
Conservatoire, il encourageait ouvertement les élèves qui faisaient une 
étude spéciale de cette musique. Mieux que cela, les élèves du Con- 
servatoire impérial traduisaient les célèbres poètes italiens en même 
temps qu'on les initiait à la connaissance pratique de toutes les grandes 
écoles musicales. Jusqu'à la Restauration, et sous V inspiration de 
Méhul, les concours de chant avaient même lieu dans les deux langues, 
de sorte que les lauréats devaient faire preuve d'une double intelli- 
gence en exécutant des morceaux de chant qui, bien que rapprochés 
par une même méthode d'enseignement, n'en restaient pas moins bien 
distincts et séparés les uns des autres par les constitutions particulières 
à chacun de ces deux idiomes. Parmi les professeurs du Conservatoire 
qui voulaient établir un enseignement homogène, c'est-à-dire une 
méthode de chant spéciale à l'établissement du Conservatoire, Méhul 
ne fut-il pas le premier à confier l'exécution de ce travail fondamental 
à Mengozzi, habile maître italien dont les traditions sont toujours en 
honneur parmi nous ? En ceci, Méhul partageait l'opinion de Garât, ce 
chanteur phénoménal dont Sacchini a dit qu'il était la musique même. 
Garât, véritable enthousiaste de la belle école italienne, en était le 
traducteur fidèle et nous la transmettait au Conservatoire, plutôt 
agrandie qu'affaiblie. 

Un dernier mot, pour finir, en ce qui touche la prétendue mystifica- 
tion que Méhul se serait permise envers le premier consul : ce bruit 
inconvenant est d'autant plus apocryphe que la partition de VIrato est 
dédiée à Bonaparte lui-même. Et voilà comme on écrit l'histoire, au 
théâtre comme à la ville. 

Mes compliments affectueux, 

Ponchard père. 

Je crois qu'avec tous ces documents l'histoire de VIrato 
est bien complète maintenant, et il me semble que la 
lumière est faite sur les mobiles qui ont guidé Méhul en 
toute cette affaire. J'estime donc qu'il est inutile d'insister 
davantage à ce sujet, et, sans tenir compte d'aucune autre 
considération, je voudrais dire quelques mots de la valeur 
intrinsèque de la partition. En mettant donc de côté l'in- 
tention que n'a jamais eue Méhul de faire de cette par- 
tition un pastiche de musique italienne, et en la jugeant 
au seul point de la facture e't de la valeur des idées, VIrato 



214 MÉHUL 

est une œuvre vraiment intéressante, digne de la plus 
grande attention, et qui renferme un morceau de premier 
ordre : le quatuor si justement célèbre ; d'autres encore 
sont bien venus, entre autres le joli air d'Isabelle : J'ai de 
la raison, j'ai de la sagesse, dont le rythme est plein de grâce 
et de franchise, les charmants couplets de Lysandre : Si je 
perdais mon Isabelle, et l'excellent trio des trois hommes : 
Femme jolie et du bon vin. Maintenant, considéré dans son 
ensemble, la partition de VIrato donne-t-elle raison au désir 
qui poussa Méhul à l'écrire, et contient-elle en effet ce sen- 
timent comique, ces qualités de vivacité, de grâce, de 
légèreté, qu'il voulait se faire attribuer à l'égal de celles 
qui lui étaient hautement reconnues ? J'avoue que telle 
n'est pas tout à fait mon opinion, que pour moi ce comique 
est plus forcé que naturel, cette vivacité un peu cherchée, 
cette grâce un peu maniérée, et que, en un mot, je préfère 
au Méhul de VIrato le Méhul à'Euphrosine, à'Ariodant et 
particulièrement de Stratonice. C'est là, là surtout qu'il est 
lui-même, c'est là qu'il est vrai, qu'il est naturel, qu'il est 
incomparable. Au surplus, si l'on veut sur ce sujet le sen- 
timent d'un de ses pairs, d'un homme de génie, d'un de 
ceux qui étaient particulièrement aptes à le juger, voici 
celui qu'exprimait sur VIrato Cherubini, dans la notice 
que j'ai déjà eu l'occasion de citer: — «C'est le premier 
succès que Méhul a obtenu dans le genre comique, et ce 
succès a été complet. Il faut convenir cependant que le 
poème y a contribué beaucoup, et les vers des morceaux 
de musique de cette pièce sont si spirituellement faits, et la 
coupe de ces morceaux si favorablement arrangée par le 
poète, qu'il semble que celui-ci, en les faisant, se soit 
chargé de la moitié de la besogne du musicien. Méhul a 
montré dans VIrato infiniment de talent, mais je dirai tou- 
jours que son génie, porté par sa nature vers le genre 
élevé, n'était pas assez souple ni assez svelte pour se prê- 
ter facilement à la légèreté du genre de la comédie. Aussi, 
la musique de cet opéra, comme celle de ses autres opéras- 
comiques, se ressent-elle de la gêne qu'éprouvait son génie 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 215 

et du penchant qu'il avait, malgré lui, à revenir souvent 
aux formes et aux expressions qu'il affectionnait. De sorte 
que sa manière dans le comique est un peu pesante, et 
l'on sent bien que sa gaieté est plus calculée que franche, 
que son faire n'a pas le même abandon et la même vérité 
dans les accents qu'en traitant le style élevé ; et qu'en 
général ses idées sont un peu triviales quand le calcul ne 
les a pas dictées, et qu'elles sont guindées, et peu natu- 
relles, lorsqu'elles sont le produit de ce même calcul. 
Mais le talent a des élans heureux, même dans le genre 
qui ne lui est pas propre ; Méhul l'a prouvé dans quel- 
ques morceaux àeVIrato, entre autres à l'égard d'un quatuor 
très original, supérieurement traité sous tous les rapports, 
que les auditeurs pendant plusieurs représentations firent 
recommencer *. » 

C'est encore sur une sorte de parade que Méhul s'exerça 
au sortir de VIrato, alléché sans doute par le succès que 
lui avait valu cette tentative dans un genre qui n'était 
pas le sien. Son ami Bouilly, dont pourtant le concours 
lui avait été si funeste une première fois, avec le Jeune 
Henry, lui offrit le livret d'un opéra-comique en deux 
actes, une Folie, qu'il s'empressa de mettre en musique. 
Bouilly n'a pas manqué, dans ses Récapitulations, de con- 
sacrer tout un chapitre, intitulé Vengeance de deux auteurs, 



1 Pour en finir avec VIrato, je rapporterai ce fragment d'une lettre de 
Marsollier, relative à cet ouvrage, et qui a été publiée dans la France 
musicale le 15 avril 1866: — «J'ai reçu une fort jolie lettre de vous, 
mon cher ami ; je vous en ai répondu une bien sotte à Toulon, et celle-ci 
ne vaudra guère mieux; elle vous assurera toujours de ma tendre amitié, 
et à ce titre elle vous sera agréable, j'en suis sûr. J'ai donné ici une pa- 
rade, j'ai un poco mystifié mon maître, le citoyen public, et il a donné 
dans le panneau. VIrato a été joué et applaudi comme l'ouvrage del 
famoso Fiorelli, et il n'était que du français Méhul et de votre serviteur. 
La musique est délicieuse, le poème gai, fou, sans intrigue ni intérêt, 
Enfin, on y vient, on y rit, on y paye, et si cela ne vaut pas de gloire, 
j'en aurai du moins quelque argent, ce qui n'est pas sans mérite ; il y en 

aura donc dans l'ouvrage; er go, j'ai bienfait. Adieu allez-vous toujours 

en Egypte, et quand partez-vous?» 



216 MÉHUL 

à retracer minutieusement l'histoire de cet ouvrage 1 ; il 
faut lire cela, il faut voir les éloges que Bouilly, dans un 
langage aussi prétentieux qu'incorrect, s'adresse au sujet 
de cette pièce inepte, pour se faire une idée de la suffi- 
sance niaise, de la vanité bouffie à laquelle peut atteindre 
un écrivain infatué de lui-même et qui n'a pas conscience 
de son absolue nullité. Cela pourtant, il faut bien le dire, 
n'offre qu'un intérêt* en quelque sorte négatif. Ce qu'il 
importe de savoir, c'est qu'une Folie fat représentée à 
l' Opéra-Comique le 15 germinal an X (5 avril 1802), et 
que, malgré la sottise rebutante et le mauvais goût du 
poëme, malgré la valeur très relative de la musique, elle 
obtint un assez vif succès, dû sans doute au très grand 
talent déployé par ses interprètes, qui n'étaient autres 
que Solié, Elleviou, Martin, Dozainville, Lesage, Allaire 
et M llc Philis aînée. Ce n'est pas à dire qu'on ne retrou- 
vât point de traces du talent et de la main de Méhul 
dans quelques morceaux, entre autres dans les jolis cou- 
plets de soprano : Je suis encor dans mon printemps , qui 
longtemps, dit-on, coururent les rues, dans le vif et 
spirituel finale du premier acte, et aussi dans un excellent 
trio que chantaient admirablement Martin, Solié et 
M lle Philis; mais il est certain que, considérée dans son 
ensemble, la partition d'une Folie n'occupe qa'une place 
très secondaire dans l'œuvre d'un compositeur qui s'était 
fait connaître par de si beaux chefs-d'œuvre. Néanmoins, 
je le répète, cet ouvrage eut du succès, et Méhul fut 
acclamé sur la scène à la première représentation. Il fut 
par la suite l'objet de diverses reprises, dont la dernière 
eut lieu le 20 novembre 1843; il avait alors pour inter- 
prètes Henry, Audran, Chollet, Kiquier, Sainte-Foy, 
Daudé et M lle Révilly 2 . 



1 T. II, pp. 317-342. 

2 II y avait bien longtemps qu'une Folie était oubliée en France, lorsque, 
chose singulière, cet ouvrage fut traduit et représenté en Allemagne, il y 
a trente ans. Dans son n° du 5 novembre 1854,1a Gazette musicale publiait 



SA VIE, SON GÉNIE } SON CARACTÈRE 217 

Il fut moins heureux avec un troisième ouvrage bouffe 
qu'il fit représenter quatre mois après celui-ci. Il s'agissait 
cette fois d'un petit opéra en un acte, le Trésor supposé ou 
le Danger d 'écouter aux portes, qui fit son apparition à 
l'Opéra-Comique le 10 thermidor an X (29 juillet 1802). 
Le poëme avait été écrit par Hoffman, et la pièce, fort 
bien montée, était jouée par Gavaudan, Solié, Andrieu, 
M lles Philis aînée et Pingenet aînée l . 

Malgré tout, le succès fut mince : onze représentations 
dans la première nouveauté, neuf autres dans l'espace de 
deux années ensuite, suffisent à le constater. L'éditeur des 
Œuvres d'Hoffman cherche à pallier, dans la notice placée 
par lui en tête du livret du Trésor supposé, cette espèce de 
demi-chute: — «Malgré son succès, dit-il, cet ouvrage 
disparut du répertoire par suite du caprice d'un acteur. 
Gravaudan, chargé du personnage de Crispin, avait déployé 
dans ce rôle tant de verve et de gaieté qu'il réunit tous 



une lettre de son correspondant de Berlin, qui, après lui avoir parlé d'une 
récente reprise de Y Orphée de Gluck, continuait ainsi : — « Pendant que 
ce chef-d'œuvre ancien nous apparaissait dans un cadre nouveau, le 
Schauspielhaus, qui donne aussi quelquefois des opéras-comiques, remet- 
tait en lumière une relique du temps passé; c'est un opéra de Méhul, une 
Folie, que l'on a intitulé ici : Plus on est de fous 7 plus on rit, titre bien 
lourd pour cette œuvre charmante, où la plaisanterie se berce sur des 
ailes si légères et si finement tissées.... » 

C'est dans le chapitre de son livre qui a trait à une Folie (Vengeance 
de deux auteurs), que Bouilly signale un fait dont je ne crois pas qu'il 
existe ailleurs de traces. Il s'agit d'un duel que Méhul aurait eu avec un 
journaliste. A cette époque, selon Bouilly, nombre de critiques s'éver- 
tuaient à nier le talent du compositeur, et cela dans un langage particu- 
lièrement blessant. « Méhul, dit-il, riait tout le premier de ces traits veni- 
meux lancés par les ennemis de sa gloire ; mais souvent il en souffrait en 
silence, et finit par provoquer en duel un de ses éhontés détracteurs, 
auquel il dit devant moi, tenant son épée d'une main ferme, mais vacil- 
lante (!) : Ne vous y méprenez pas : si je tremble, ce n'est que de colère. En 
effet, il blessa grièvement son adversaire, et la réputation de vrai brave 
et d'homme d'honneur qu'il acquit en cette circonstance calmèrent l'audace 
de ses détracteurs. 

1 Le spectacle de la première représentation était complété par V Epreuve 
villageoise. La recette fut de 2,338 francs. 



218 MÉHUL 

les suffrages *, mais, loin d'être flatté de cet assentiment 
unanime, il craignit que son triomphe dans l'emploi des 
valets ne nuisît à la renommée qu'il s'était acquise en 
représentant les tyrans, et qui lui avait fait décerner le 
glorieux surnom de Talma de V Opéra-Comique ; les bottines 
et le manteau court furent donc bientôt remplacés par 
toute la ferraille du mélodrame, et le Trésor supposé devint 
l'objet d'un ajournement indéfini. » En réalité , le Trésor 
supposé laissa le public complètement indifférent. Ce qui 
n'empêche pas que vingt ans plus tard, à la création du 
Gymnase-Dramatique, que les termes de son privilège 
obligeaient à jouer de petits opéras en un acte, cet 
ouvrage ne fût joué à ce théâtre (13 septembre 1821), où 
il obtint quinze représentations. Puis, trois ans après, le 
16 juillet 1824, une reprise en fut faite à l' Opéra-Comique; 
mais celle-ci ne fut que médiocrement fructueuse, et 
depuis lors il ne fut plus question du Trésor supposé. 

Méhul entrait alors dans une mauvaise veine, et nous 
allons le voir donner successivement plusieurs ouvrages 
que son grand nom et l'action très réelle que son génie 
exerçait sur le public ne purent empêcher de subir un sort 
fâcheux. Le premier fut une sorte de drame lyrique en 
deux actes, Joanna, dans lequel il avait Marsollier pour 
collaborateur. Celui-ci avait fait représenter quelques 
années auparavant, au théâtre Feydeau, un opéra en trois 
actes, Emma ou le Soupçon, dont Fay avait écrit la mu- 
sique, et qui n'obtint aucun succès. Keprenant son sujet 
en sous-œuvre et le resserrant en deux actes, il en avait 
tiré le livret de Joanna, qui malheureusement n'avait pas 
gagné à cette transformation, et que ne purent soutenir 
ni la nouvelle musique de Méhul, ni le talent passionné 
de M me Scio, ni le jeu très pathétique de Gavaudan, qui, 
ici comme toujours, se montrait comédien admirable. 
« Gavaudan joua d'une manière très énergique et très 
savante le rôle d'un époux jaloux qui, sur une simple 
apparence, provoque un officier, lequel se trouve être son 
frère. Il fut vraiment pathétique lorsqu'il comparut devant 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 219 

son juge, qui est aussi son père. Mais cette situation, la 
même que M. Marsollier avait déjà présentée en trois 
actes, sous le titre d'Emma, n'avait plus dans la pièce 
nouvelle assez de développement, et elle parut forcée. 
La musique dont Méhul avait soutenu le poëme ne pouvait 
ajouter à l'intérêt. Elle n'offrait de remarquable qu'une 
espèce de romance très bien appropriée aux faibles 
moyens de Gravaudan comme chanteur i . » Un autre écri- 
vain disait : « Le sujet de Joanna ne convient point à 
l' Opéra-Comique, la musique ne convient point au poëme, 
et je ne sais à quel théâtre le poëme et la musique con- 
viendroient 2 . » Joanna n'eut que huit représentations, dont 
la première fut donnée le 23 novembre 1802 3 . 

Méhul fut moins heureux encore avec un ballet en deux 
actes, Daplmis et Pandrose ou la Vengeance de V Amour, 
dont le scénario avait été tracé par Pierre Grardel, et qui 
fut donné à l'Opéra le 24 nivôse an XI (14 janvier 1803). 
Celui-ci ne produisit sur le public qu'une impression assez 
fâcheuse, et ne put aller au-delà de sa sixième représen- 
tation. 

Ces échecs successifs n'entamaient, fort heureusement, 
ni la gloire ni le grand renom de Méhul. Il s'était, depuis 
son entrée dans la carrière, constitué un répertoire assez 
riche, assez abondant, assez varié, pour que l'oubli ne 
pût l'atteindre • et si ses derniers ouvrages n'avaient pas 
rencontré la faveur du public, si le Trésor supposé s'était 
vu rapidement abandonné, si Joanna avait fait un fiasco 
de huit représentations, si, grâce à Gardel, Daphnis et 
Pandrose n'avait eu qu'une existence plus limitée encore, 
du moins plusieurs autres de ses œuvres voyaient se pro- 
longer le succès qui les avait accueillies dès l'abord, et 



1 Année théâtrale, pour Fan XII. 

2 Correspondance des amateurs musiciens. 

3 Le spectacle était complété par VÉpreuve villageoise, de Grétry, et la 
recette fut de 1,921 fr. 50 c. Outre M m e s c i e t Gavaudan, les interprètes 
de Joanna étaient Juliet, Solié, Gaveaux, M lles Simonnet et Chevalier. 



220 MÉHUL 

l'on jouait constamment Stratonice, Euphrosine , VIrato, 
Ariodant, une Folie et même le Jeune Sage et le vieux Fou. 
D'ailleurs, son activité ne se démentait pas un instant, il 
produisait sans relâche, frappait des coups répétés, et ne 
cessait d'entretenir le public de sa personne et de son 
talent. 

Après une série d'ouvrages bouffes, il s'était repris au 
genre sérieux avec Joanna ; il y revint de nouveau avec 
Hêléna, drame lyrique en trois actes pour lequel il eut 
encore le tort de s'associer avec Bouilly. La pièce de 
celui-ci n'était pas bonne, et manquait surtout de nou- 
veauté; on peut croire cependant que Bouilly, sur cer- 
taines observations qui lui furent adressées, y fit au dernier 
moment des remaniements assez importants ; c'est au moins 
ce qui résulterait d'une lettre adressée au censeur Nogaret 
par M. de Fontaine-Cramayel, préfet du palais, chargé 
spécialement de la surveillance administrative du théâtre 
de F Opéra-Comique ; de cette lettre, en date du 22 plu- 
viôse an XI (11 février 1803), j'extrais le fragment sui- 
vant, exclusivement relatif à Héléna : — « Avant que vous 
m'eussiez renvoyé, Monsieur, le manuscrit à'Hélêna, je 
connaissais cette pièce par la lecture que j'en avais entendu 
faire par l'auteur chez un de nos amis communs. J'avais 
été très content des deux premiers actes et fort mécontent 
du troisième, où je trouvais une invraisemblance choquante 
dans la conduite d'Edmond, qui, quoique sûr de l'inno- 
cence de Constantin, continuait les poursuites avec la 
même rigueur pour s'assurer de sa personne. On m'avait 
assuré depuis que l'auteur, d'après les conseils de ses 
amis, avait refait entièrement cet acte ; aussi ai-je été fort 
étonné de le retrouver, dans le manuscrit, tel à peu près 
que je l'avais entendu. Cela ne m'a point empêché de 
signer le permis, comme préfet, mais, comme ami, j'ai cru 
devoir mes avis au citoyen Bouilly, qui, sur mon invi- 
tation, s'est rendu chez moi. Il a été frappé de la force de 
mes objections, que lui-même avait déjà pressenties. Il 
avait saisi avidement un moyen que je lui ai proposé pour 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 221 

sauver toute invraisemblance, et un billet, que j'ai reçu 
de lui hier, m'annonce qu'il a fait, d'accord avec Méhul, 
les changements que j'avais cru pouvoir lui indiquer. 
Attendez-vous donc à voir un autre troisième acte. Je 
doute qu'il puisse jamais être de la force des deux autres, 
avec lesquels il fera nécessairement disparate, mais j'es- 
père qu'au moins il terminera la pièce d'une façon moins 
choquante *. , . » 

Les corrections et les retouches que Bouillj, ainsi solli- 
cité, fit subir à sa pièce, ne la rendirent pas beaucoup 
meilleure. Elle fut cependant accueillie d'une façon assez 
favorable lorsqu'elle parut sur la scène de l' Opéra-Comique 
le 10 ventôse an XI (1 er mars 1803), mais elle ne put 
désarmer complètement la critique. « Malgré le succès de 
sa pièce, disait un annaliste, M. Bouilly n'aura pas été le 
dernier à reconnaître qu'elle n'était qu'une contre-épreuve 
de ses Deux Journées. La musique que Méhul avait faite 
n'avait pas non plus la vigueur et l'originalité de celle de 
Cherubini. Mais si elle n'ajoute rien à sa réputation, elle 
en est plus digne que celle de Joanna*. » Un journal 
spécial appréciait ainsi la partition : « L'ouverture, dans 
laquelle nous avons remarqué une phrase agréable, habile- 
ment modulée, et exécutée tour à tour par les instrumens 
à cordes et les instrumens à vent, nous a paru trop rem- 
plie de points d'orgue et de suspensions. M. Méhul nous 
a rendus un peu difficiles en fait d'ouvertures, et dans 
celle-ci on n'apperçoit nulle trace de cette originalité qui 
le distingue souvent. Nous n'avons que peu de choses à 
dire du reste de l'ouvrage. Deux romances touchantes et 
fort bien chantées par M me Scio-Messié et M. Gravaudan, 
et deux chœurs, celui de la fin du premier acte et celui 
des Moissonneurs, voilà ce qu'on peut citer dans cet opéra. 
Mais deux romances quand on vient entendre l'auteur de 









1 Cette lettre a été publiée dans la Bévue des documents historiques, 
no de décembre 1880. 

2 Année théâtrale, pour l'an XII. 



222 MÉHUL 

Stratonice, et deux romances en trois actes ! Les amateurs 
ont un peu le droit de se récrier *. » Il est certain que la 
partition d'Héléna ne saurait compter au nombre des meil- 
leures qu'ait écrites Méhul, bien qu'on y puisse citer encore 
un joli trio au premier acte et le finale du second. En 
réalité, l'ouvrage n'était pas de nature à survivre à sa 
nouveauté. Supérieurement joué par Gavaudan, Juliet, 
Gaveaux, Philippe et M me Scio, il dut à cette interpréta- 
tion superbe de pouvoir fournir une série de trente-six 
représentations dans l'espace de vingt mois environ ; mais 
il ne put se maintenir plus longtemps au répertoire, et il 
fut ensuite complètement abandonné 2 . 

Par suite de quel singulier concours de circonstances 
vit-on trois poëtes et quatre musiciens associer leurs 
efforts pour mener à bien la composition d'un opéra- 
comique en trois actes, intitulé le Baiser et la quittance ou 
une Aventure de garnison? C'est ce que je ne saurais dire. 
Toujours est-il que Picard, Longchamps et Dieulafoi d'un 
côté, Méhul, Boieldieu, Nicolo et Rodolphe Kreutzer de 
l'autre, se réunirent ainsi et mirent au jour l'ouvrage en 
question, qui fut donné à l' Opéra-Comique le 18 juin 1803. 
Par malheur pour les musiciens, qui avaient fait preuve 
de talent, l'œuvre des librettistes était détestable, si bien 
que la représentation fut très orageuse, que les sifflets s'y 
firent entendre plus qu'il n'eût été désirable, et que la 
pièce tomba lourdement. Encore faut-il constater que la 
chute eût été plus honteuse et plus violente peut-être sans 
les qualités répandues dans la partition. «Il n'y a plus de 
chutes aujourd'hui, disait à ce sujet le Courrier des Spec- 
tacles : telle pièce qui à la première épreuve a chancelé et 
n'a pu se soutenir, marche à la seconde avec assurance et 
obtient un plein succès. Il est vrai que si les auteurs du 
poëme ont encouru la défaveur publique, les auteurs de la 



i Correspondance des 'amateurs musiciens. 

2 Le spectacle de la première représentation était complété par les 
Chasseurs et la Laitière, de Duni. La recette s'éleva à 4,091 francs. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 223 

musique ont droit d'en appeler. Ceux du Baiser et la quit- 
tance l'ont fait hier heureusement ; et, si l'on n'a pas 
entièrement goûté le poème, on a rendu justice aux 
beautés qui se rencontrent à chaque instant dans la mu- 
sique. » Le résultat de la représentation n'en fut pas 
moins si fâcheux, que nos quatre compositeurs ne jugèrent 
pas à propos de livrer leurs noms au public ; et peut-être 
ne les connaîtrions-nous pas aujourd'hui si un journal 
spécial, la Correspondance des amateurs musiciens, n'avait eu 
l'heureuse idée de les mentionner, en dévoilant la part 
qui revenait à chacun dans le travail collectif. Toutefois, 
la critique rendit justice à la très grande valeur de la 
partition du "Baiser et la quittance, ainsi qu'au rare talent 
des artistes qui avaient concouru à l'interprétation : Elle- 
viou, Martin, Chenard, Gavaudan, M mes Saint-Aubin et 
Desbrosses. Mais les efforts ni des uns ni des autres ne 
purent faire passer condamnation sur les irrémédiables 
défauts du poëme, et l'ouvrage ne put aller au delà de sa 
quatrième représentation 1 . 

Méhul n'en avait pas fini avec la malchance qui le pour- 
suivait depuis quelque temps ; il est vrai qu'il semblait 
venir lui-même en aide à cette malchance, par le peu de 
soin qu'il apportait dans le choix de ses livrets. On pour- 
rait même croire que cette question, si importante pour 
un musicien, ne le préoccupait en aucune façon, et qu'il 
prenait volontiers de toutes mains les pièces qu'on trouvait 
bon de lui présenter. C'est ainsi qu'il accepta de Saint- 
Just le poëme détestable d'un opéra-comique en deux 
actes, VHeureux malgré lui, qui devait lui faire éprouver 
un échec plus complet encore que tous ceux qu'il venait 
de subir. Cet Heureux malgré lui, dont le titre aurait pu 
passer pour une épigramme, souleva en effet une telle 
hostilité de la part du public que deux représentations 
seulement purent en être données. La première eut lieu le 



1 Le spectacle était complété par V Amour filial, de Gaveaux. La recette 
atteignit le chiffre de 4,375 fr. 50 c. 



224 MÉHUL 

28 décembre 1803/ et inspirait ces réflexions au Moniteur: 
— «Le théâtre de l'Opéra-Comique vient de donner avec 
un succès très contesté V Heureux malgré lui, ouvrage qui, 
dit-on, a complètement réussi dans une cour du Nord, où il 
a été exécuté sous la musique du compositeur M. Boyeldieu. 
La musique que nous avons entendue à Paris est de M. Mé- 
hul, et il y a lieu de s'étonner qu'un poëme de cette nature 
ait ûxê l'attention de ces deux artistes distingués 1 . Nous 
ignorons si Boyeldieu a trouvé en travaillant sur ce sujet 
l'occasion de produire un pendant agréable à son Calife de 
Bagdad, mais nous voyons à regret que M. Méhul, qui, 
s'il nous est permis de le dire, ne devrait peut-être pas 
risquer de compromettre ainsi son talent, n'a rien trouvé 
dans l'ouvrage qui pût lui inspirer un de ces morceaux aux- 
quels il doit sa réputation si bien établie et si distinguée... » 
Peu de jours avant l'apparition de V Heureux malgré lui 
à Y Opéra-Comique, le 16 décembre, on avait donné à la 
Comédie-Française un drame héroïque en vers, d'Alexandre 
Duval, Guillaume le Conquérant, dans lequel se trou- 
vait, au troisième acte, un hymne guerrier, la Chanson 
de Roland, que chantait l'acteur Michot et dont la musique 
superbe avait été écrite par Méhul. Je ne sais s'il faut 
ajouter foi à l'assertion de Castil-Blaze, qui nous dit que 
« la Chanson de Roland : Où vont tous ces preux chevaliers, 
a fait le tour de l'Europe avec nos armées 2 , » mais je sais 
bien que cet hymne est grandiose et d'une admirable 
envolée. Par malheur, le drame de Duval fut jugé d'un 
caractère politique très fâcheux, le premier consul fit dé- 
fense d'en continuer les représentations, et l'hymne de 
Méhul, qui le premier soir avait soulevé l'enthousiasme du 
public, fut absolument perdu 3 . 

* Boieldieu était alors à Saint-Pétersbourg, où il fit représenter avec 
succès un certain nombre d'ouvrages écrits expressément pour le service 
du czar ; mais l'écrivain se trompe: il n'y donna point V Heureux malgré 
lui ; du moins ne l'a-t-on jamais su en France. 

2 Molière musicien, T. II, p. 459. 

3 II fut publié cependant, et il ne me semble pas inutile de reproduire 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 225 



Ce n'est pas le hasard qui avait associé Méhul à Duval en 
cette circonstance. Tous deux, en effet, se trouvaient déjà 
en relations étroites, car ils venaient d'unir leurs efforts 
pour mettre au jour une œuvre dont l'importance était autre- 
ment considérable au point de vue musical. Alexandre Duval, 
qui précédemment avait écrit plusieurs opéras-comiques, 
le Prisonnier et la Maison du Marais avec Délia Maria, 
Zélia avec Deshayes, BenioivsM avec Boieldieu, Maison à 
vendre avec Dalayrac, s'était vu pris du désir d'écrire le 
poëme d'un grand ouvrage pour l'Opéra. Ce poëme, dont 
il avait emprunté le sujet à un drame de Kotzebue, avait 
pour titre les Hussites, et Duval avait confié à Méhul le soin 



la lettre intéressante qu'un amateur adressait alors à la Correspondance 
des professeurs de musique (28 mars 1804): 

«Paris, le 4 germinal an 12. 

« Tard vaut mieux que jamais, monsieur ; ainsi, puisque mon hommage 
à M. Méhul sur son hymne guerrier du 3 e acte de Guillaume-le- Conquérant 
s'est trouvé dans un cadre plus grand que la place que vos obligations 
vous permettent de lui donner dans votre journal, il faut se borner à dire: 

"Honneur à M. Méhul, qui a eu le courage de donner l'exemple de la 
soumission que le rythme musical doit à celui de la langue et du vers. 
Non-seulement point de syllabe surnuméraire qui soit traitée dans son 
chant comme rythmique, et point de brève absolue qui porte ni longue 
ni syncope, mais encore toutes les syllabes que la bonne prononciation 
fait se précipiter vers celle à qui seule une articulation forte peut con- 
venir, observent dans sa musique de ne pas s'écarter de cette marche. 
M. Méhul a eu soin, à cet effet, de différencier, d'un couplet à l'autre, la 
marche de son chant sans en dénaturer le rythme essentiel, selon qu'un 
vers s'est trouvé différer de l'autre en valeur de syllabes, sans corrompre 
le sens. Si cet heureux exemple est suivi, comme il est à désirer, 
M. Méhul sera le créateur d'une musique que nous poumons réclamer 
comme nôtre. Car c'est le rythme de la langue, et. son rythme poétique, 
qui, par les tournures de chant qu'ils exigent dans les cadences surtout, 
peuvent seuls imprimer à la musique un caractère vraiment national. Le 
reste, en vocale et en instrumentale, est du domaine de toutes les nations 
et de toutes les écoles. S'il est un cachet particulier qui distingue tels 
œuvres de tels autres, c'est celui de la tête, du caractère, de la constitu- 
tion physique et morale de l'auteur. Haydn, Mozart et Pleyel sont tous 
trois Allemands et de l'école allemande. Le genre d'aucun n'est celui des 
autres. Ils n'ont de commun entre eux que d'en avoir chacun un bon. 

«Je vous salue. 

« Un de vos abonnés » . 
15 



226 MÉHUL 

de le mettre en musique. Mais il était dit que Méhul, dont 
le génie puissant et fier convenait si merveilleusement à 
la peinture des sentiments héroïques et passionnés qui se 
trouvent précisément à leur place sur la scène de notre 
Opéra, n'éprouverait jamais que des difficultés et des dé- 
boires toutes les fois qu'il aurait affaire à ce théâtre. Duval 
lui-même a raconté l'histoire de cet ouvrage, que ses auteurs, 
en présence de la mauvaise volonté insigne dont notre 
grande scène lyrique faisait preuve à l'égard de Méhul, 
durent transporter de l'Opéra à la Porte-Saint-Martin, en 
changeant complètement sa forme première et en lui don- 
nant celle d'un mélodrame *, je ne saurais mieux faire que 
de reproduire ici le récit de Duval, qui sert de préface à son 
drame des Hussites : 

Dans un voyage que je fis, il y a peu de temps, à Berlin, le hasard 
me fit assister à la première représentation des Hussites, drame en 
cinq actes de M. de Kotzebue. Le fond de l'ouvrage me parut con- 
venable au théâtre des Arts. Malgré ma répugnance à travailler pour 
un théâtre où, sans les plus grandes protections, on n'a jamais l'espoir 
d'être joué de son vivant, je me rappelai que plusieurs des premiers 
acteurs m'avoient prié de leur composer un poème ; et tout en 
redoutant de ne faire qu'un ouvrage posthume, je pris la courageuse 
résolution de faire, au moins une fois dans ma vie, un grand opéra. 
M. de Kotzebue, qui m'avoit accablé de politesses lors de mon séjour à 
Berlin, se fit un plaisir de me donner un extrait de sa pièce, qui n'étoit 
point encore imprimée. Arrivé à Saint-Pétersbourg, je fis en peu de 
temps cet ouvrage, et Son Excellence M. le grand chambellan de 
Nariskine, chez lequel j'en avois fait une lecture, me demanda une copie 
de mon manuscrit pour le théâtre de Sa Majesté Impériale. J'appris, 
peu de temps après, que M. Martini, auteur de la Gosa rara, avoit été 
chargé d'en faire la musique. Je ne doute pas qu'un artiste d'un aussi 
grand mérite n'ait parfaitement secondé mes intentions ; mais ne pou- 
vant communiquer avec lui, et désirant être joué promptement à 
Paris, je m'empressai de présenter mon poème au théâtre des Arts. 
En travaillant à ce nouveau drame, j'ai moins songé à ma réputation 
qu'aux intérêts du théâtre auquel je le destinois. Si le public a bien 
voulu accueillir avec bonté quelques pièces de mon invention, j'ai dû 
mettre peu de prix à une production dont le fond intéressant ne 
m'appartient pas, et dont les vers, destinés à être chantés, doivent 
inspirer peu d'amour-propre à leur auteur. Mon ouvrage fait, j'ai dû 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 227 

compter sur la bienveillance des chefs de cette grande administration, 
sur la politesse des directeurs, sur les remercîmens des acteurs : je me 
suis singulièrement trompé dans mes calculs. 

Après huit mois d'attente, de rendez-vous manques, etc., j'ai renoncé 
aux honneurs d'une lecture que je n'ai jamais sollicitée ni attendue 
aussi longtemps. Cependant ce n'étoit pas à moi que l'on faisait injure. 
La cause des obstacles que je rencontrois tenoit au choix de mon 
compositeur. Dès mon arrivée à Paris, j'avois cru donner encore une 
preuve de mon zèle en préférant un maître (M. Méhul) connu par des 
chefs-d'œuvre sur tous les théâtres lyriques. Quelle étoit mon erreur ! 
J'ignorois qu'il existât un schisme qui écarte sans miséricorde les 
premiers talens du Conservatoire : on ne me l'a point caché. On m'a 
dit que ma pièce, sans avoir été entendue, avoit été reçue ; mais qu'il 
falloit que je consentisse à donner mon ouvrage à un étranger arrivé 
depuis quinze jours, très peu célèbre dans son pays, et tout à fait 
inconnu à Paris. Cet étranger a peut-être beaucoup de mérite ; mais 
enfin j'ai dû avoir plus de confiance dans l'artiste dont la réputation est 
faite depuis si longtemps en France, et répandue dans tous les pays 
étrangers. 

Quels que soient les grands talens qui brillent maintenant sur la 
scène lyrique, ce n'est pas, je crois, une raison pour en écarter les 
autres auteurs. Si tel avoit été pourtant le projet de l'administration, 
elle auroit dû faire graver en lettres d'or, sur le frontispice du théâtre, 
les noms des heureux destinés à l'embellir de leurs productions : 
alors, Méhul et moi, nous eussions renoncé à parcourir cette effrayante 
carrière. 

Si je suis entré dans ces détails, c'est afin de prévenir les jeunes 
gens qui se destinent à la scène lyrique, d'avoir l'attention de ne pas 
choisir un compositeur parmi les Méhul, les Cherubini, qui sont 
maintenant au nombre des réprouvés. 

Si j'ose ainsi me plaindre de l'administration qui régit maintenant 
ce théâtre, c'est que je suis convaincu que ces petites haines, ce peu 
d'égards que l'on a pour les auteurs, ces promesses vaines, ces rendez- 
vous inutiles, enfin tous les abus qui existent sont ignorés du chef 
principal, dont la politesse et le bon esprit sont généralement estimés 1 . 

L'auteur qui donne son poëme à un compositeur contracte à mes 
yeux un mariage indissoluble: et comme mon compositeur, qui est 
mon ami, doit me convenir aussi sous le rapport du talent, je n'ai pas 



1 II existait alors je ne sais quelle inimitié entre l'administration de 
l'Opéra et les grands artistes qui, comme Cherubini et Méhul, se trou- 
vaient en quelque sorte à la tête du Conservatoire. Ce qui est certain, 
c'est que Méhul et Cherubini, particulièrement, étaient considérés à 
l'Opéra comme des ennemis, et qu'on n'en voulait point entendre parler. 



223 MÉHUL 

cru devoir faire divorce avec lui: bien nous en a pris. Rejetés par le 
théâtre des Arts, nous avons trouvé un asile à la Porte-Saint-Martin. 
Il nous a suffi de déguiser notre opéra en mélodrame. Nous n'avons 
point à nous repentir de cette métamorphose. Ce théâtre naissant, par 
le talent de ses acteurs, de ses danseurs, par le soin qu'ils mettent aux 
représentations, est digne de fixer l'attention publique. M. Dumaniant, 
si connu par ses jolies comédies, est l'un de ses administrateurs. On 
est heureux d'avoir affaire avec de tels hommes ; ils savent au moins 
juger, accueillir et récompenser les productions des auteurs. Je dois 
aussi des remercîmens à tous les acteurs qui ont joué dans mon 
drame, particulièrement à MM. Dugrand, Brion, et Madame Pelletier. 
Dans cet hommage public, je serois coupable d'oublier M. Aumer, 
artiste de l'Opéra. Il est impossible de mieux entendre les idées d'un 
auteur, de plus soigner la composition de ses ballets, de mettre plus 
de charme dans ses tableaux; ils produisent un tel effet à la représen- 
tation, que le public, par ses applaudissemens, s'est chargé du soin de 
lui témoigner ma reconnoissance. 

Tout ceci, malheureusement, ne nous explique point de 
quelle façon Duvalput s'y prendre pour utiliser, dans un mélo- 
drame, la musique que Méhul avait composée pour un opéra. 
Tout ce qui était purement symphonique, c'est-à-dire ce qui 
servait aux marches, à la danse (très importante, d'ailleurs), 
aux évolutions scéniques, put sans doute être conservé ; 
mais la partie la plus importante du travail du composi- 
teur, celle qui se rapportait à l'action, au chant proprement 
dit, dut certainement être sacrifiée, puisqu'il ne restait 
point trace de chant dans les Hussites ainsi transformés. 
Quoi qu'il en soit, l'ouvrage fut représenté à la Porte- 
Saint-Martin le 25 prairial an XII (14 juin 1804), avec un 
vif succès. 



CHAPITRE XII. 



Le 1 er janvier de cette année 1804, qui vit naître les 
Hussites, un recueil artistique, la Correspondance des pro- 
fesseurs et amateurs de musique, publiait la nouvelle que 
voici : MM. Gossec, Grétry et Méhul ont été nommés mem- 
bres de la Légion d'honneur. » C'étaient les premiers 
musiciens qui étaient appelés à faire partie de l'ordre nou- 
vellement institué par le premier consul. Peu de semaines 
après, Lesueur, Monsigny et Dalayrac étaient, à leur tour, 
nommés chevaliers de cet ordre 1 . C'est dans le même 
temps que, Paisiello s'apprêtant à retourner à Naples, le 
bruit se répandit que Méhul était choisi pour le remplacer 
comme maître de la chapelle du premier consul. « Le bruit 
se répand, disait le recueil que je viens de citer 2 , que 
M. Paisiello va retourner à Naples, et que le citoyen 
Méhul le remplace. » 



1 On trouve au deuxième volume des Récapitulations de Bouilly, dans le 
récit intitulé Vengeance de deux auteurs, toute une longue anecdote sur 
cette nomination de Méhul comme chevalier de la Légion d'honneur. 
Cette anecdote assez étrange me semble absolument fantaisiste, d'autant 
qu'elle se rattache indirectement à la représentation d'une Folie, et que 
Bouilly, se souciant peu de la concordance des dates et de l'exactitude 
historique, y parle sans cesse de l'empereur et de l'impératrice, mettant 
en scène sans façon le souverain et la souveraine, rapportant des con- 
versations singulières entre Méhul et l'empereur, etc. Or, la première 
représentation d'une Folie, où, selon Bouilly, «l'empereur» aurait ri «à 
belles dents», est du 5 avril 1802, la nomination de Méhul dans l'ordre 
de la Légion d'honneur est des derniers jours de 1803, et l'on sait que 
le sénatus-consulte qui conférait au premier consul la dignité d'empe- 
reur est du 18 mai 1804. Ce simple rapprochement suffit, je pense, à 
faire apprécier la véracité du récit de Bouilly. 

2 Numéro du 8 février 1804. 



230 MÉHUL 

Effectivement, lorsque Paisiello eut pris la résolution de 
rentrer en Italie, Bonaparte offrit sa succession à Méhul, 
qui, dit-on, n'y voulut consentir qu'à la condition de par- 
tager avec Cherubini les fonctions de maître de la cha- 
pelle. Le premier consul, qui, s'il estimait Cherubini, 
n'aimait que médiocrement sa musique, ne voulut pas 
entendre parler de cet arrangement. Méhul alors refusa 
de la façon la plus positive, et c'est à la suite de ce refus 
que l'emploi fut offert par Bonaparte à Lesueur, qui l'ac- 
cepta. 

Toutefois, on pourrait supposer que la question ne fut 
pas tranchée avec autant de netteté et de rapidité, on pour- 
rait croire que les pourparlers entre Bonaparte et Méhul 
durèrent un certain temps, et que même il fut un moment 
où Méhul put paraître investi des fonctions que pourtant 
il n'exerça jamais. Ce qui est certain, c'est que Méhul 
écrivit, pour la cérémonie du sacre et du couronnement de 
l'empereur, qui eut lieu à Notre-Dame le 2 décembre 1804, 
une messe dite « du couronnement », messe qui, à la vérité, 
ne fut pas exécutée, mais dont l'histoire est assez sin- 
gulière. 

Cette œuvre importante — d'autant plus importante 
qu'elle est la seule de ce genre qu'ait laissée Méhul — 
était restée complètement inconnue en France jusqu'à ces 
dernières années. C'est à M. l'abbé Neyrat, l'excellent 
maître de la chapelle de la primatiale de Lyon, qu'on en 
doit et la découverte et la récente publication. Cette dé- 
couverte était signalée en ces termes, il y a quelques années, 
par notre ami Eugène Gigout, dans un article de la Musica 
sacra i : 

Nous venons de lire, avec un très grand intérêt, une messe à quatre 
voix, soli, chœur, orchestre et orgue, intitulée : Messe solennelle en la 
bémol, que Méhul écrivit, paraît-il, en vue de la cérémonie du cou- 
ronnement de Napoléon, mais qui ne fut pas exécutée en cette cir- 



1 Journal publié a Toulouse par M. Aloys Kunc, n° de mai 1879. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 231 

constance 1 . Nous ne croyons pas que cette messe de l'auteur de Joseph 
soit connue en France. C'est à la gracieuse obligeance de M. l'abbé 
Neyrat, qui l'a entendue à Presbourg, dans un des voyages studieux 
qu'il a l'habitude d'entreprendre chaque année, que nous devons de 
pouvoir en dire ici quelques mots. Elle fait partie du répertoire de la 
maîtrise de cette ville. C'est là que le savant maître de chapelle de 
Lyon, qui est, nul ne l'ignore, un compositeur distingué, a fait, pour 
la première fois, connaissance avec cette messe, dont le style l'a tout 
d'abord frappé, et qu'il a immédiatement demandé et obtenu l'autori- 
sation d'en faire la copie, que, sur notre demande, il a bien voulu nous 
communiquer. Nous ne rechercherons pas par suite de quelles cir- 
constances cette messe a été transportée en Autriche, qui, vraisem- 
blablement, en a eu la primeur. Un officier, dilettante de la grande 
armée, l'avait-il emportée avec ses papiers et objets précieux pendant 
cette campagne de 4805, où la guerre se fit au pas de course ? Cette 
hypothèse est d'autant moins inadmissible que cette messe du cou- 
ronnement, alors dans toute sa nouveauté, pouvait fort bien se trouver, 
comme cela arrive souvent, chez quelque ami du compositeur. Peu 
importe, du reste, la voie qu'elle a suivie pour atteindre Vienne et 
Presbourg, puisque, à chaque page, le style de Méhul, qui tient à la fois 
de la manière de Haydn et de celle de Cherubini, se fait clairement 
reconnaître. 

On y trouvera donc certaines formules, peut-être un peu vieillies, 
qui formaient, pour ainsi dire, comme la base de la musique française 
de cette époque, mais rehaussées par de profondes recherches harmo- 
niques unies à un solide contrepoint et à de nombreux artifices de 
composition qui, loin de laisser péricliter l'inspiration, la soutiennent 
au contraire vigoureusement, puisqu'ils n'en sont que la conséquence 
logique. L'inspiration ne faiblit pas un seul instant dans tous les 
développements de cette œuvre importante, dont la parfaite unité ne 
le cède en rien à la hauteur de la conception. Six morceaux composent 
cette messe : Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Benedictus et Agnus, 
tous plus ou moins développés, mais tous d'une grande pureté de 
forme, très clairs, très mélodiques, demandant à être travaillés avec 
beaucoup de soin, quoique n'étant que d'une difficulté moyenne 
d'exécution... 

Dans cet article, M. Gigout formulait un vœu bien 
naturel : celui que M. l'abbé Neyrat voulût bien se décider 



1 Voici le titre exact, qui ne laisse aucun doute sur la destination de 
l'œuvre : liesse solennelle en la bémol, pour quatre voix seules, chœur, 
orchestre et orgue, composée pour le couronnement de Napoléon, par 
Méhul. 



232 MÉHUL 

à livrer au public une œuvre si intéressante, aussi bien en 
ce qui touchait sa valeur propre que le nom de son auteur. 
M. Neyrat se rendit à ces instances, et publia en effet la 
messe de Méhul, en la faisant précéder d'une préface dont 
j'extrais les lignes suivantes, relatives à la façon dont elle 
fut retrouvée par lui : 

... Il y a plus de quinze ans, je poussais jusqu'à Presbourg une 
excursion de vacances. Le regretté Fétis m'avait donné une lettre pour 
Ilellmesberger, professeur au Conservatoire de Vienne, lequel m'avait 
aussi octroyé un mot de recommandation pour le maître de chapelle de 
l'église Saint-Martin, l'ancienne basilique du couronnement des rois de 
Hongrie, la cathédrale de Presbourg. Je ne pus rejoindre ce maître de 
chapelle ; mais en allant le chercher à son orgue, je visitai les archives 
de la maîtrise, et vis, étalée sur une table, une messe portant, le nom 
de Méhul, notre illustre compatriote. 

Ce nom, dans une contrée déjà assez lointaine, me surprit ; mais je 
fus bien plus surpris encore lorsque, de retour, je pus constater que 
les œuvres de Méhul pour l'église étaient jusqu'ici à peu près nulles, 
ou, du moins, que presque aucune n'était publiée. J'avais, d'ailleurs, 
été admis à connaître, dans les dernières années de sa vie, M m0 veuve 
Méhul, qui a terminé à Lyon une longue existence de bonnes œuvres 
et de modeste piété, et je n'avais pu découvrir dans la bibliothèque 
de son mari trace d'aucune messe ni composition religieuse. 

Dès lors, je mis dans mes projets de retourner à Presbourg. Ce 
projet, je ne pus l'exécuter que l'an passé (1878). Muni de lettres du 
docteur Hanslick, conseiller à la cour de Vienne, réminent critique 
musical, et de M. Kremser, le célèbre directeur de sociétés musicales, 
je me présentai chez le maître de chapelle de Presbourg, successeur 
de celui que j'avais vainement cherché quinze ans plus tôt. Mes 
démarches n'eussent-elles eu pour résultat que de me faire connaître 
M. Mayrberger, je serais loin de les regretter. C'est un grand artiste, 
professeur de mérite, d'une modestie et d'une amabilité qu'égalent son 
talent de professeur et son zèle désintéressé pour l'art religieux. La 
maîtrise qu'il dirige est une des plus importantes de l'Autriche-Hongrie 
tout entière. Il commande à un orchestre nombreux, et, chaque 
dimanche, quatre-vingts chanteurs et chanteuses (les jours de fête, le 
nombre en va jusqu'à cent quatre-vingts) obéissent à sa baguette de 
mesure. 

La messe de Méhul, que M. Mayrberger nous appelait miracolosa, 
con cuore scritta, fait partie du répertoire habituel de cette maîtrise, à 
qui elle fut donnée, il y a quelque quarante ans, par un seigneur 
viennois. Si on ne peut suivre toute l'hégire de ce chef-d'œuvre, on ne 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 233 



peut cependant ne pas y reconnaître la main de l'illustre maître : son 
style y paraît à chaque page et équivaut à la plus authentique 
signature. 

D'après le titre, cette messe aurait été composée pour le couronne- 
ment de Napoléon I er , en 1804 ; mais elle n'y a pas été exécutée, car 
Napoléon préférait à tous Lesueur, l'auteur d'Ossian et le chantre de 
la gloire guerrièie, et, dit-on aussi, avait alors une certaine rancune 
contre Méhul *. Cette destination de la messe en question, ne peut, du 
reste, être douteuse ; l'allure martiale et le style décidé du Benedictus, 
morceau d'ordinaire doux et pieux, l'indique aisément, lorsqu'on sait 
qu'à ce moment se fait l'acte du couronnement. 

M. Mayrberger fut assez obligeant pour agréer ma demande et 
m'aider à obtenir de M&r le Recteur du chapitre que cette messe fût 
copiée. Nous avons trouvé à Presbourg, chez tous, le meilleur accueil 
et la plus grande complaisance ; on s'y étonnait fort que cette belle 
messe ne fût pas connue en France, et on comprenait sans peine mon 
désir de la mettre en lumière 2 ... 

Je n'entrerai pas dans un examen critique détaillé de 
cette œuvre remarquable ; je me contenterai d'en citer 
deux morceaux : le Gloria, qui est d'une ampleur superbe 
et d'un accent plein d'enthousiasme, et le Benedictus, dont 
la grandeur magistrale, le caractère en quelque sorte 
martial sont relevés encore par les dessins vigoureux d'un 
orchestre plein de puissance et d'éclat. Mais je ne sais si 
le hasard ne m'aurait pas donné jusqu'à un certain point 
l'explication du voyage fait en Autriche par la messe de 
Méhul et de son expatriation. Je vais du moins révéler un 
fait resté jusqu'ici inconnu, et qui peut-être contient la 
clef de ce petit mystère. 

On sait que Cherubini, dont la célébrité alors, comme 
celle de Méhul, était européenne, fut appelé en 1805 à 
Vienne pour y écrire et y faire représenter deux opéras. 



1 Nous avons vu, à propos de VIrato, ce qu'on peut penser de cette 
prétendue rancune. 

2 Voici le titre de l'édition française de la messe de Méhul: Messe 
solennelle a quatre voix, composée pour le couronnement de Napoléon I e * 
(180-4) par Méhul, réduite pour orgue et publiée par les soins de 
M. l'abbé A. S. Neyrat, maître de chapelle de la primatiale et membre 
de l'Académie de Lyon (Paris, Lemoine, in-4°). 



234 MÉHUL 

Il était en cette ville lorsque la foudroyante campagne 
d'Austerlitz y amena Napoléon. Les suites de cette cam- 
pagne ne permirent pas à Cherubini de donner ses deux 
opéras ; il fit seulement jouer Faniska, et bientôt revint en 
France. Mais ce qu'on n'a pas su, ce qu'on n'a jamais dit 
jusqu'ici, c'est qu'à cette même époque, des négociations 
furent entamées avec Méhul, dans le but de l'engager à se 
rendre aussi à Vienne, après Cherubini, pour y écrire à 
son tour un opéra. J'ai trouvé la trace certaine de ce fait 
dans une lettre que Méhul, alors absent de Paris, adres- 
sait à son élève Gustave Dugazon, le fils de l'admirable 
actrice qui fut pendant tant d'années la gloire de l' Opéra- 
Comique. Dans cette lettre, écrite d'un ton très chagrin 
et très irrité, Méhul se plaint des tracasseries et des ini- 
mitiés dont il est la victime, et qui me semblent devoir se 
rapporter à l'ostracisme dont il se trouvait l'objet à l'Opéra 
et dont l'histoire des Hussites nous a donné une preuve. 
J'ai déjà dit qu'il existait alors, j'ignore pour quelle 
raison, une hostilité patente entre l'Opéra et certains 
maîtres puissants du Conservatoire, particulièrement Méhul 
et Cherubini. C'est évidemment à cette situation qu'a trait 
la lettre de Méhul, lettre non datée, mais qui, à n'en pas 
douter, fut écrite en 1805, puisqu'il y est question de la 
présence de Cherubini à Vienne 1 : 

J'ai été extrêment touché, mon cher Gustave, des expressions vives 
de votre attachement pour moi. Si j'ai joui quelque fois du plaisir de 
vous être utile, je jouis maintenant du bonheur d'avoir acquis des amis 
dans mes élèves. Vous désirez mon retour et vous me le faites désirer. 
Je vis pourtant ici dans une tranquillité que je ne trouverai point à 
Paris. N'importe : avant huit jours, je reverrai la capitale. Si, comme 
je ne puis en douter, je retrouve les intrigues et les basses tracasseries 
qui m'affligeaient avant mon départ, je m'en consolerai au milieu de 
vous, je chercherai à les oublier en pensant à nos travaux, et en vous 
formant pour porter les derniers coups au mauvais goût et terminer 
une guerre qui devient de jour en jour plus scandaleuse par les succès 



1 Cette lettre a été publie'e dans V Amateur d'autographes du 1 er fé- 
vrier 1864. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 235 

que la médiocrité obtient à la tête des sots. De pareils triomphes ne 
peuvent être durables ; le flambeau de la vérité n'a que des éclipses 
passagères, et quand l'épais nuage qui le couvre en ce moment sera 
dissipé, la troupe ou plutôt le troupeau qui vomit contre nous les 
injures et la calomnie rentrera dans le néant. Alors, mon ami, je serai 
vieux et usé ; mais vous serez dans la force de l'âge et du génie, et en 
marchant dans la route qui vous aura été aplanie par nos efforts, vous 
n'oublierez pas vos devanciers. Vous les aimerez, vous les honorerez, et 
vous entourerez leur vieillesse de vos lauriers. Cette idée me ranime et 
me rendra assez de courage pour reprendre la plume et braver les 
orages que mes ennemis ont accumulés contre moi. 

Je vous sais bon gré de regretter Gherubini ; c'est sans contredit le 
premier compositeur de France. 11 est très fâcheux qu'il nous quitte 
dans la lutte actuelle ; mais il ne s'éloigne que momentanément, et il 
nous rapportera les deux ouvrages qu'il va composer à Vienne. Il me 
marque que je dois faire le même voyage à son retour ; mais je ne me 
déciderai à ce parti qu'autant qu'il ne me sera plus possible de travailler 
ici. Adieu, bon Gustave. Je vous ai ouvert mon cœur, et je compte sur 
votre discrétion comme sur votre amitié. Cette lettre n'est que pour 
vous. 

Je vous embrasse, 

Méhul. 



Méhul devait donc, au retour de Cherubini, entre- 
prendre, lui aussi, le voyage de Vienne, pour y faire re- 
présenter un opéra. Il n'était pas décidé encore, ainsi qu'il 
le dit lui-même, et le traité n'était évidemment pas signé ; 
mais sa lettre donne à penser que les négociations ouvertes 
à cet effet étaient poussées sérieusement, puisque Cheru- 
bini paraissait lui en parler comme si la chose était en prin- 
cipe arrêtée. Le projet n'eut pas de suites, et Méhul ne se 
rendit pas en Autriche • mais n'est-il pas permis de croire 
que c'est au cours de cette affaire, et par le fait des pour- 
parlers engagés, qu'il aura envoyé à Vienne la messe inu- 
tilement composée par lui pour le couronnement de 
Napoléon, que cette messe, peut-être, aura été acceptée 
comme dédommagement et à la place de l'opéra qu'il refu- 
sait d'écrire, qu'elle lui aura été achetée, et que c'est ainsi 
que plus tard on l'aura pu retrouver à Presbourg ? Cette 
succession de faits me semble se produire dans un ordre 



236 MÉIÎUL 

naturel, et la supposition que j'émets ici pourrait bien 
approcher beaucoup cle la vérité. 

Quoi qu'il en soit, Méhul ne quitta pas la France, et si 
nous le voyons passer deux années dans une inaction appa- 
rente, il prendra bientôt sa revanche en faisant représenter 
coup sur coup, et dans le court espace de cinq mois, trois 
ouvrages à l'Opéra-Comique. 

Marsollier presque à ses débuts avait donné en 1792, à 
la Comédie-Italienne, un opéra-comique en deux actes, les 
Deux Aveugles de Bagdad, dont la musique, au dire de 
Grimm, était « le coup d'essai d'un M. Meunier, violon de 
Montpellier 1 . » Cet ouvrage n'avait rencontré qu'un succès 
négatif, et le froid accueil du public l'avait empêché de 
prendre sa place au répertoire. Marsollier pourtant, homme 
soigneux sans doute et qui aimait à ne rien perdre, s'avisa, 
après vingt ans passés, de vouloir utiliser ce fruit perdu 
de sa jeunesse : il reprit donc et remania ses Deux Aveu- 
gles, les transporta de Turquie en Espagne, de Bagdad les 
fit passer à Tolède, amputa sa pièce d'un acte au cours de 
son voyage, et enfin confia à Méhul ce livret ainsi remis 
à neuf — ou à peu près. Méhul, qui, je l'ai dit déjà, avait 
le grand tort de n'être pas assez difficile dans le choix de 
ses poëmes, accepta celui-ci des mains qui lui avaient tracé 
celui de VIrato, et l'embellit, on peut le dire, d'une mu- 
sique charmante. L'œuvre une fois achevée fut mise aussi- 
tôt en répétitions à l'Opéra-Comique, les rôles furent distri- 
bués à Chenard, Solié, Martin, M mes Desbrosses et Ga- 
vaudan, et les Deux Aveugles de Tolède firent leur appari- 
tion le 28 janvier 1806 2 . 

Tout remanié qu'il eût été, le livret de Marsollier ne 
s'en trouvait pas meilleur, et si les Deux Aveugles de Tolède 
excitèrent, le premier soir, une sorte d'enthousiasme, on 
peut affirmer que cet enthousiasme avait sa cause unique 



1 C'est Foumier, et non Meunier, que s'appelait ce musicien. 

2 Le spectacle était complété par Alexis ou V Erreur d'un bon père, de 
Dalayrac. La recette de cette première représentation était de 2,686 fr. 10 c. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 



237 



dans la belle partition de Méhul. « La musique de cet 
opéra a obtenu un grand succès, le poème a été supporté», 
disait le Journal de Taris, et cette opinion résume celle des 
contemporains. Il ajoutait : « C'est une composition riche, 
large et savante, qui fera la fortune de la pièce, et peut-être 
même du théâtre. » Après un premier compte -rendu très ra- 
pide, ce même Journal de Paris consacrait à l'ouvrage un 
second article, dans lequel il accentuait le dédain que lui 
inspiraient les paroles, en faisant ressortir l'impression pro- 
fonde produite sur le public par l'œuvre du compositeur : 

... C'est trop nous appesantir, disait-il, sur les défauts d'un pauvre 
poème dont personne n'osera faire l'éloge. Nous avons promis de con- 
sacrer un article particulier à la musique, et nous avons trop de plaisir 
à tenir parole pour ne pas abréger le préambule. 

Depuis très longtemps il n'avoit été exécuté au théâtre Feydeau un 
ouvrage qui, sous le rapport musical, méritât autant d'attirer la foule 
des amateurs, et de fixer l'attention du petit nombre des véritables 
connoisseurs. Nous sommes intimement persuadés que cette belle com- 
position, quoique vivement applaudie dès la première représentation, 
gagnera beaucoup encore à être entendue souvent. Cette épreuve est la 
pierre de touche des ouvrages réellement bons et beaux: nulle intrigue 
n'en prépara le succès, nul prestige n'est employé pour les maintenir 
au théâtre ; en un mot, 

Le temps ajoute encore un lustre à leur beauté. 

L'ouverture des Deux Aveugles de Tolède avoit singulièrement pré- 
venu le public en faveur de l'ouvrage. Dès les premières mesures, le 
compositeur Méhul s'étoit nommé pour ceux qui connoissent son 
cachet ; et dès les premières aussi il avoit indiqué le lieu de la scène 
par une teinte de couleur locale. Le thème de cette ouverture est un 
boléro espagnol, du genre le plus gracieux et le plus piquant ; varié et 
ramené tour à tour avec un art infini, il forme un des plus délicieux 
morceaux qui soient sortis de la plume à laquelle nous devons déjà les 
ouvertures d'Euphrosùie, de Stratonice, du Jeune Henry, etc. Les 
instruments à vent y sont employés avec un goût et un discernement 
exquis. De telles ouvertures sont de véritables prologues, bien diffé- 
rentes en cela de ces insignifiantes et monotones symphonies, dont les 
Italiens daignent se contenter, vu l'état déplorable où est resté chez 
eux la musique instrumentale. 

Cette ouverture des Aveugles de Tolède, qui est restée 



238 MÉHUL 

célèbre pendant un demi-siècle, est une des plus originales 
en effet qu'ait écrites Méhul ; les idées en sont particulière- 
ment heureuses, et le rythme accompagnant du boléro, 
marqué avec le bois de l'archet par les seconds violons, 
est d'un effet extrêmement curieux et lui donne une couleur 
toute particulière. La partition, très fournie, renfermait 
d'ailleurs nombre de morceaux bien venus, et le Journal 
de Taris , après avoir apprécié la valeur de chacun d'eux, 
terminait ainsi son article : — - « En récapitulant ce que 
nous venons de dire sur chacun des morceaux de cet opéra, 
nous nous trouvons autorisés à avancer que Méhul n'a peut- 
être point écrit d'ouvrage où il ait mis l'empreinte d'un 
génie plus fécond, d'un talent plus varié, plus universel. 
Que l'on daigne réfléchir à la prodigieuse diversité des 
genres qu'embrasse cette nouvelle production, et l'étonne- 
ment croîtra encore lorsqu'on aura reconnu que partout 
les fleurs sont semées à pleines mains ; que toujours l'or- 
chestre est riche et savant *, que toujours, en un mot, l'har- 
monie et la mélodie se prêtent un appui mutuel. Le temps 
est enfin venu où, sans cette heureuse alliance, les com- 
positeurs ne peuvent plus espérer que des succès éphé- 
mères. Quelque soit donc le sort à venir de la pièce des 
Deux Aveugles, la partition de Méhul restera pour faire les 
délices de l'amateur et servir de modèle à l'artiste ». 

Il est véritablement fâcheux que la médiocrité, ou, pour 
mieux dire, la nullité du livret de Marsollier n'ait pu sou- 
tenir à la scène une production musicale aussi charmante. 
Elle lui porta grand tort au contraire, et arrêta dans son 
expansion un succès qui s'était annoncé de la façon la plus 
brillante. Du 28 janvier à la fin de l'année 1806, les Deux 
Aveugles de Tolède ne purent dépasser le chiffre de dix- 
neuf représentations ; on en fit une reprise le 28 octobre 
1809, une le 22 mai 1810, mais il ne purent conquérir et 
conserver au répertoire la place que leur méritait leur haute 
valeur musicale. 

On était à l'époque de la grande vogue en France des 
poésies d'Ossian. Bonaparte, qui s'était pris d'enthousiasme 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 239 

pour les chants plus au moins authentiques du barde fa- 
meux, avait engagé deux grands peintres, Gérard et Gri- 
rodet, à s'en inspirer dans deux compositions importantes. 
Le tableau de Girodet fut surtout remarqué, et un poëte, 
J.-B. de Saint-Victor, s' inspirant à son tour de celui-ci, 
traça le poëme d'un opéra en vers, intitulé Uthal, dans 
lequel il transportait à la scène les personnages et les fic- 
tions du chantre gaélique. Puis il confia ce poëme à Méhul, 
qui le mit en musique, et Uthal, joué par Solié, Gavaudan 
Gaveaux, Saint-Aubin, Baptiste, Darancourt, Richebourg 
et M me Scio, fit son apparition à l' Opéra-Comique le 17 mai 
1806, moins de quatre mois après la représentation des 
Aveugles de Tolède. 

Mais on comprend à quel point un tel sujet était peu sus- 
ceptible d'intérêt dramatique proprement dit, à quel point 
surtout il était mal placé sur une scène souriante et vive 
comme celle de l'Opéra-Comique. Ce fut toujours, je viens 
de le dire encore, le grand défaut de Méhul de ne pas 
s'inquiéter assez de la valeur intrinsèque ou scénique des 
poëmes qu'on lui proposait et qu'il acceptait trop volon- 
tiers. Celui à'Uthal était littéraire assurément, trop litté- 
raire peut-être, mais il ne présentait aucune des conditions 
nécessaires à la réussite d'une œuvre théâtrale, et, une 
fois de plus, Méhul, malgré son génie, devait être con- 
damné à n'obtenir que ce qu'on apelle un succès d'estime. 
Et pourtant, cette fois encore, c'est avec enthousiasme que 
le nom de Méhul fut salué par la foule à la première repré- 
sentation, c'est avec un véritable élan d'admiration que la 
critique accueillit l'œuvre nouvelle et puissante qui sortait 
de ses mains. « La partie musicale, disait le Mémorial dra- 
matique, a été accueillie avec transport ; chants nobles et 
purs, grands effets d'harmonie, tout s'y trouve pour pro- 
duire le charme et l'illusion qui conviennent aux poésies 
d'Ossian. » Et le Journal de Paris : « Les paroles et la 
musique d'Uthal ont obtenu un grand succès. C'est un 
ouvrage du genre sérieux, plus convenable peut-être au 
théâtre de l'Académie impériale de musique qu'à celui de 



240 MÉHUL 

la rue Feydeau, mais qui n'attirera pas moins de foule à 
l'un qu'à l'autre. Tous les airs et les morceaux d'ensemble, 
quelques romances exceptées, sont du style le plus élevé 
et de la plus savante facture ; le poème est conduit avec 
art, et versifié avec beaucoup de soin ; en un mot la repré- 
sentation a été complètement satisfaisante. On a demandé 
les auteurs avec enthousiasme. » 

Il est certain que si la partition à'Uthal ne brille pas 
précisément par la recherche et l'abondance des idées, 
elle se fait remarquer par des qualités solides, par une 
ampleur de formes magistrale, par une couleur pleine de 
poésie, par un style d'une rare puissance et d'une incom- 
parable pureté. C'est dans Uthal que, voulant donner à 
son orchestre le caractère de mélancolie sombre qu'exigeait 
le sujet, Méhul imagina d'en supprimer les violons, comme 
trop brillants et d'un trop riche éclat, et de les remplacer 
complètement par des altos 1 . C'était dépasser le but, et se 
condamner à une sonorité contrainte et voilée qui amenait 
forcément la monotonie ; aussi est-ce là ce qui provoqua 
chez Grétry, présent à la représentation et toujours dis- 
posé à la raillerie envers ses confrères, cette exclamation 
pittoresque et maligne : J'aurais donné un louis pour entendre 
une chanterelle ! 

En parlant de cet ouvrage, pour lequel il ne montre 
d'ailleurs qu'une médiocre sympathie, Cherubini fait les 
réflexions suivantes : — « Depuis quelque temps, ceux qui 
étaient jaloux de la réputation et des succès de Méhul lui 
reprochaient de n'avoir pas fait des études assez profondes 
dans la composition. Méhul eut la faiblesse d'être sensible 
à ces reproches, et à dater à peu près de l'époque où il 
avait composé Joanna, il crut nécessaire de prouver qu'il 
avait fait ces études, en introduisant inconsidérément dans 
ses compositions des formes trop scolastiques, et pédantes 
pour la musique de théâtre, avec lesquelles il en allourdis- 



1 Deux parties d'altos divisés, dans tout le cours de la partition, 
tiennent lieu des parties de premiers et seconds violons. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 241 

sait l'effet. Depuis ce tems il n'a pas cessé de suivre cette 
méthode, prétentieuse et nuisible, dans tous les opéras qu'il 
a composés, soit sérieux, soit comiques. » Ces réflexions 
me confirment dans la pensée que j'ai exprimée, que la 
notice sur Méhul, d'où elles sont tirées, a été écrite par 
Cherubini à l'usage de Quatremère de Quincy et pour 
venir en aide à celui-ci lorsqu'il dut, à l'Académie des 
Beaux-Arts, prononcer l'éloge de l'auteur de Joseph. On 
les retrouve en effet en substance dans cet éloge, et c'est 
ici que se présente un fait assez singulier. Quatremère de 
Quincy, prenant texte de la remarque faite par Cherubini, 
en forçait un peu l'expression, et disait dans son éloge de 
Méhul : — « Qui croirait qu'âgé de plus de quarante ans, 
après les plus éclatants succès, il aurait eu assez de con- 
fiance en ses ennemis pour se laisser persuader par eux, 
comme l'envie se plaisait à le répandre, que ses anciennes 
études de composition n'avaient pas eu assez de profon- 
deur ; qu'il n'avait pas assez de science, ou qu'il en était 
trop économe ? et il eut la complaisance de se tourmenter, 
soit à donner au public, soit à acquérir pour lui-même des 
preuves du contraire. » 

Mais voici où la chose se complique. Partant de 
cette dernière phrase du biographe académique, Fétis, qui 
avait souvent une singulière manière d'écrire l'histoire, 
va beaucoup plus loin que lui et ne craint pas d'affirmer 
bravement , dans sa notice sur Méhul , que ce grand 
homme, depuis longtemps au comble de la gloire, se 
remit pourtant, pour répondre aux critiques dont il était 
l'objet, à de véritables travaux d'écolier, et s'appliqua à 
faire ou à parfaire des études de contrepoint et de fugue 
qu'il aurait trop négligées dans sa jeunesse. Et pour justifier 
son assertion, pour lui donner un point de départ intéres- 
sant, pour pouvoir construire à sa guise une sorte de petit 
roman très ingénieux sans doute, mais dont les faits n'ont 
que le tort d'avoir été puisés dans son imagination, Fétis 
donne pour cause et pour prétexte à la conduite de Méhul 
le grand succès que Cherubini avait remporté à Vienne 



242 MÉHUL 

avec Faniska 1 . Voici le petit récit qu'il fait sur ce 
sujet : 

C'est vers le temps où les Aveugles de Tolède furent composés, que 
Gherubini se rendit à Yienne pour y écrire son opéra de Faniska. Les 
journaux allemands exprimèrent alors une admiration profonde pour 
l'auteur de cette composition, et le proclamèrent le plus savant et le 
premier des compositeurs dramatiques de son temps. Méhul, qui 
jusqu'alors avait été considéré comme son émule et son rival, 
souscrivit à ces éloges ; mais quiconque Ta connu sait combien lui 
coûta un pareil aveu : il ne le fit que par ostentation de générosité et 
pour cacher son désespoir. Dès ce moment, il prit la résolution de ne 
rien négliger pour acquérir cette science des formes scolastiques qui 
lui manquait, et dont le nom l'importunait. Il ne voyait pas que la 
véritable science en musique consiste bien moins dans des connais- 
sances théoriques dont on charge sa mémoire, que dans une longue 
habitude de se jouer de ses difficultés, habitude qu'il faut contracter 
dès l'enfance, afin d'être savant sans y penser et sans gêner les inspi- 
rations du génie. Quoi qu'il en soit, Méhul se mit à lire des traités 
de fugue et de contre-point, et à écrire des formules harmoniques, 
comme aurait pu le faire un jeune élève. 11 en résulta qu'il perdit la 
liberté de sa manière, et que ses compositions s'alourdirent. Ses 
accompagnements, surchargés d'imitations basées sur la gamme, 
prirent une teinte de monotonie qui se répandit sur ses ouvrages. 

Fétis étant à peu près jusqu'ici le seul écrivain qui ait 
parlé sérieusement de Méhul, les historiens de l'avenir 
pourraient tenir ses affirmations pour paroles d'évangile, si 
l'on ne faisait en sorte de les mettre en garde contre sa 
trop grande facilité d'invention et contre les entraînements 
de son imagination parfois intempérante. En cette question, 
la vérité réside évidemment dans les paroles de Cherubini, 
qui reprochait à Méhul non d'être ignorant en musique, 
non de s'être efforcé d'acquérir la science qui lui manquait, 
comme le prétend Fétis, mais d'avoir abusé et d'avoir trop 
volontiers fait montre de celle qu'il possédait. La diffé- 
rence est à noter, et il n'était point inutile de la faire res- 
sortir. 

i II faut ici bien remarquer que Cherubini place la préoccupation de 
Méhul à l'époque de l'apparition de Joanna, c'est-à-dire en 1802, et que 
Faniska ne fut représentée à Vienne qu'en 1805. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 243 

Pour en revenir à TJthal, au sujet duquel Cherubini nous 
a aidé à éclaircir cette question intéressante, il faut bien 
constater que cet ouvrage n'obtint, en dépit de sa haute 
valeur et du grand accueil qui lui était fait par les artistes, 
qu'un succès presque négatif, dû au caractère triste et 
sombre du poëme, dont le genre était absolument déplacé 
à l'Opéra-Comique. C'est à grand'peine qu'il obtint une 
quinzaine de représentations dans sa nouveauté, et il ne 
fut pas plus heureux lors d'une reprise qu'on en fit le 
31 mars 1808. Méhul était décidément dans une mauvaise 
veine, que ne put conjurer le troisième ouvrage qu'il donna 
dans le cours de la même année 1 . 

Cet ouvrage avait pour titre Gabriélle d'Estrées ou les 
Amours d'Henri IV. Il était en trois actes, et les paroles 
en étaient dues à Saint-Just, qui avait été mieux inspiré 
lorsqu'il avait fourni à Boieldieu les poëmes de Zoraïme et 
Zulnar et du Calife de Bagdad. Cette fois encore le musi- 
cien se trouva victime des faiblesses de son collaborateur, 
et l'on s'en rendra compte par cet article que le Journal 
de Paris consacrait au nouvel opéra : — « La Mort 
d'Henri IV vaut mieux que ses amours : je n'ai rien vu 
de plus platement écrit, de plus misérablement conçu, 
de plus longuement ennuyeux que l'opéra soit-disant 
comique (Gabriélle d'Estrées), représenté avant-hier, pour 

1 A la première représentation à'Uthal, le spectacle était complété par 
les Dettes, petit opéra de Champ ein, et la recette s'éleva à 1,677 francs 
10 centimes. — St-Victor fit précéder l'édition de son poème d'une dédi- 
cace affectueuse à Girodet, et d'une assez longue préface destinée à le 
défendre contre certaines critiques qui lui avaient été adressées, et qu'il 
terminait ainsi: — «J'espère qu'on me pardonnera cette courte défense 
d'un ouvrage auquel je n'attache d'ailleurs que l'importance qu'il mérite. 
Mon but, en composant ce petit nombre de scènes, était de fournir à 
un grand compositeur une couleur et des effets nouveaux. J'y ai réussi, 
et cette faible production, qui n'était rien sans lui, est devenue, par ses 
chants sublimes, un monument précieux et durable. » Enfin, je dois dire 
qu'une parodie à'Uthal, due à Joseph Pain et Vieillard et intitulée 
Brutal ou // vaut mieux tard que jamais, fut représentée au Vaudeville 
le 31 mai 1806, deux semaines, jour pour jour, après l'apparition de 
l'opéra de Méhul. 



244 MÊHUL 

la première fois, au théâtre Feydeau, et qui, en dépit du sens 
commun, a obtenu une sorte de succès, grâce à la musique 
de Méhul. Méhul a fait là un vrai miracle ; c'est, sans 
doute, très glorieux pour lui ; mais, au nom de l'art dra- 
matique, dont la décadence n'est déjà que trop sensible, 
on pourrait prier le compositeur de mieux employer sa 
musique, et de ne pas accoutumer ainsi nos jeunes auteurs 
à compter sur le génie d'Orphée pour la réussite de leurs 
sottises. Je dis plus, Méhul lui-même ne doit pas jouer ce 
jeu plus long-temps, car son talent pourrait y perdre *, le 
musicien le plus habile doit avoir besoin d'inspiration. Rien 
n'est pis que de mâcher à vide, a dit un fameux gastro- 
nome, et l'on commence à sentir, déjà, que la musique de 
Gabrielle d'Estrées manque de force, faute d'aliment. On 
peut compter dans cet opéra quatre ou cinq morceaux 
dignes de leur auteur, sous le rapport de la composition • 
mais dans tout le reste, plus de Méhul *. » 

Il y a beaucoup de vrai dans cet article un peu amer. Aussi, 
non-seulement Gabrielle d'Estrées ne put-elle se soutenir à 
la scène, mais la faiblesse du poëme était telle que six repré- 
sentations seulement en furent données, dont la première eut 
lieu le 25 juin 1806. Et cependant, la pièce était jouée par les 
meilleurs acteurs que comptait la troupe alors si riche de 
l' Opéra-Comique : Elleviou (Henri IV), Solié (d'Estrées), 
Gaveaux (Grillon), Moreau (Eloi), M me Saint-Aubin (Ga- 
brielle) et M me Gavaudan (Estelle). Mais rien n'y fit, et en 
dépit de tous les efforts, de tous les bons vouloirs, l'in- 
succès final fut complet 2 . 

Méhul jouait vraiment de malheur, et l'on peut dire que 
rarement artiste énergique et bien doué se vit poursuivi 
par le sort avec tant d'âpreté qu'il l'était depuis quelques 
années. Des derniers ouvrages donnés par lui, aucun n'avait 
pu fournir carrière, aucun n'avait pu dompter la fatalité, 



1 Journal de Paris, 27 juin 1806. 

2 Le spectacle de la première représentation était complété par Strato- 
nice. La recette fut de 3,909 fr. 10 cent. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 245 

aucun n'avait vu se renouveler, même de loin, les beaux 
jours, les jours brillants et pleins d'espoir à ' EupJirosine , de 
Stratonice et à'Ariodant. Était-ce épuisement, lassitude, 
impuissance prématurée chez le compositeur? Non, car 
nous allons voir bientôt Méhul prendre avec éclat la re- 
vanche qui lui était due, et, lutteur superbe, vaincre enfin 
par un coup de génie les rigueurs du destin qui le frap- 
pait d'une façon si cruelle. Nous voici arrivés à l'époque 
de son plus beau triomphe, et l'apparition prochaine de ce 
chef-d'œuvre : Joseph, qui marque le point culminant de sa 
carrière, va mettre le sceau à la gloire d'un des plus 
grands musiciens — sinon le plus grand — dont la France 
puisse être fière et justement s'enorgueillir. 



CHAPITRE XIII. 



Qui connaît aujourd'hui le Joseph de Bitaubé, ce « poème 
en prose », — en mauvaise prose, — plus que centenaire à 
l'heure présente, puisque sa première édition remonte à 
1786, et qui, aux environs de 1830, faisait encore partie 
de ce qu'on pourrait appeler les classiques de l'enfance? 
Pauvre Joseph, comme il est délaissé maintenant, et qui 
s'aviserait de le lire ! Il me souvient pourtant qu'au temps 
de ma prime jeunesse cette fantaisie me prit un jour, et je 
lus Joseph, comme j'avais lu Télémaque, comme j'avais lu 
Estelle et Nemorin, et Paul et Virginie, mais en y prenant 
moins de plaisir. Il ne manque cependant pas d'un certain 
talent dans ce << poème en prose », et tout au moins peut- 
on dire que la moralité en est irréprochable. Mais quelle 
forme, grands dieux ! quel style à la fois filandreux et bour- 
souflé, et comme cela semblerait aujourd'hui démodé et 
rococo ! 

Il n'en était pas de même en 1806, où l'œuvre de Bitaubé 
n'était encore âgée que de vingt printemps. L'Empire 
avait « relevé les autels » renversés par la Révolution, les 
églises s'étaient rouvertes, prier n'était plus un crime, on 
revenait aux choses de la Bible, et les lectures se ressen- 
taient du changement qui, depuis le Directoire, s'était 
opéré dans l'état de la société française un instant affolée. 
En de telles circonstances, Joseph retrouva tout naturelle- 
ment la faveur qui l'avait abandonné ; il la retrouva même 
si bien qu'il se mit tout à coup à inspirer les auteurs dra- 
matiques d'une façon presque désordonnée, et que nos 
théâtres se virent inondés de Josephs de toute sorte. Ce 



SA. VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 247 

fut d'abord, à la Graîté, un Pharaon ou Joseph en Egypte, 
drame en trois actes, qui fut représenté le 22 juillet 1806 5 
ce fut ensuite, à la Comédie-Française, un Omasis ou Joseph 
en Egypte , tragédie en cinq actes de Baour-Lormian, qui 
vit le jour le 13 septembre suivant et qui, malgré la pré- 
sence de Talma et de M llc Mars dans les deux rôles prin- 
cipaux, ceux d' Omasis et de Benjamin, n'obtint guère 
plus de succès que le précédent drame. Ce fut enfin, à 
T Opéra-Comique, Joseph, ouvrage en trois actes dont 
Alexandre Duval avait écrit le poëme et Méhul la musique, 
et qui fut offert au public le 17 février 1807. On avait eu 
le bon goût de ne pas qualifier ce nouveau Joseph d'« opéra- 
comique», car je laisse à penser s'il pouvait y avoir là- 
dedans le plus petit mot pour rire, et l'affiche l'inscrivait 
de cette façon : « drame en trois actes, mêlé de chant. » 
Mais ces trois Josephs, et aussi une parodie d'Omasis donnée 
au Vaudeville sous le titre à'Omazette, ne devaient pas, 
paraît-il, clore définitivement la série. A l'Opéra même on 
attendait un nouveau Joseph, celui-ci sous forme de bal- 
let (!), et si ce dernier venu ne parvint pas à voir les feux 
de la rampe, du moins en fut-il sérieusement question, 
ainsi qu'on peut s'en convaincre par ces lignes que 
publiait alors le Courrier des Spectacles : 

Jamais la maison de Jacob n'a été fêtée avec autant de ferveur que 
depuis un an ; son culte se trouve partout, aux boulevards, aux Fran- 
çais, à l'Opéra-Comique. Si l'on en croit les bruits publics, on lui 
prépare encore de nouveaux autels. La muse lyrique se ranimera pour 
elle à l'Académie impériale de musique ; Terpsichore même doit se 
convertir, se faire juive, et danser en faveur d'Abraham, d'Isaac et de 
Jacob. Ces honneurs rendus aux patriarches des Hébreux et ceux qu'on 
leur prépare me rappellent la plaisanterie d'un homme jovial qui 
voulait remettre un placet au Régent. Il s'était embusqué au Palais- 
Royal ; le prince sort : 

— Permettez que je présente ce placet à Votre Altesse Royale. 

— Je ne puis rien recevoir. 

— Souffrez que je vous le déclame, car il est écrit en vers. 

— Je n'aime pas la déclamation. 

— Je vous demande la permission de le chanter. 

— Je ne me sens pas disposé ce matin en faveur de la musique. 



248 MÉHUL 

— Eh bien ! Monseigneur, souffrez au moins que je vous le danse. 

— Un placet dansé ! le fait est curieux. Eh bien ! dansez donc le 
placet. 

L'auteur le dansa, et obtint sa demande. Joseph sera donc présenté, 
déclamé, chanté et dansé. Si l'on en fait autant pour le Joseph du 
Nouveau Testament, nous aurons pour longtemps des sujets d'édifi- 
cation 1 . 

Joseph y pourtant, dut se contenter d'être récité, déclamé 
et chanté. Il ne fut point dansé. Et c'est vraiment dom- 
mage. Voit-on d'ici le vertueux ministre de Pharaon se 
livrant, pour calmer ses douleurs, aux douceurs du jeté-battu, 
l'austère Ruben cultivant le fouetté de face, le sombre 
Siméon traduisant ses complots en arabesques ou en ronds 
de jambe, et le vénérable Jacob lui-même s'efforçant de 
réparer les injustices du sort en battant des entrechats à 
sept ! 

Ce qu'il y a d'assez singulier dans l'abondance de ces 
Josephs qui s'abattaient en troupes serrées sur nos divers 
théâtres, c'est que, à l'encontre de l'ordinaire, l'imitation 
n'y était pour rien. Il est bien évident que Baour-Lormian 
ne s'avisait pas de copier la Gaîté lorsque, sept semaines 
après l'apparition du Pharaon de celle-ci, il donnait son 
Omasis à la Comédie-Française. Le Joseph d'Alexandre 
Duval ne fut pas davantage une imitation lyrique de ce 
dernier, car il dut sa naissance un peu au hasard et ne fut 
que le résultat d'une sorte de défi. Personne jusqu'à ce 
jour n'a eu l'idée de faire connaître, d'après l'auteur lui- 
même, les détails de l'enfantement de ce Joseph, détails 
qui ne manquaient pourtant ni de piquant ni d'intérêt, et 
qu'il était facile de trouver dans la préface que Duval a 
écrite pour sa pièce en la reproduisant dans l'édition de ses 
œuvres complètes 2 . On y aurait vu tout d'abord que le 
livret de Joseph était primitivement conçu en vue de 
l'Opéra, auquel il convenait assurément beaucoup mieux 
qu'à l' Opéra-Comique, et on aurait eu les raisons de la 

1 Courrier des Spectacles, du 18 février 1807. 

2 Paris, Barba, 1822-1829, 9 vol. ïn-8<». 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 249 

simplicité un peu trop élémentaire de l'action et de son 
uniformité. Mais je vais précisément laisser parler Duval 
et lui emprunter son récit : 

Le lendemain de la première représentation du Joseph de M. Baour- 
Lormian, dit-il, je dinais, avec plusieurs auteurs et quelques artistes, 
chez Madame Gay, où l'on était toujours sûr de trouver la plus aimable 
réunion, et d'entendre d'agréables discussions sur les lettres et sur les 
arts 1 . Chacun des convives jugeait, selon sa manière de voir, la pièce 
de mon confrère ; et, quoiqu'ils fussent tous d'accord sur la beauté de 
la poésie et le mérite de l'ouvrage, ils y trouvèrent je ne sais quel 
défaut qu'ils ne pouvaient définir, mais qui nuisait à l'ensemble de 
cette belle tragédie. Comme un autre, je voulus dire mon avis sur cet 
ouvrage, et je crus expliquer le défaut qu'ils lui reprochaient, en 
assurant que l'amour, que l'auteur avait introduit dans ce sujet 
patriarcal, affaiblissait le premier intérêt, qui est la piété filiale. Tous 
se récrièrent contre mon opinion ; ils prétendirent que le sujet était 
trop simple pour que l'auteur pût se dispenser d'inventer une conju- 
ration et un amour qui pussent fournir de l'aliment pour cinq actes ; 
que si, en effet, la simplicité du sujet ne nous offrait pas matière suffi- 
sante pour une grande tragédie, il fallait se régler d'après cela, et ne 
pas étendre le sujet au-delà- de sa proportion ; que je convenais que ce 
sujet, si intéressant dans la Bible, n'offrait que la reconnaissance des 
frères, et que tout ce que l'on pouvait se permettre, c'était de faire 
arriver Jacob en Egypte, et de le rendre témoin du pardon que Joseph 
accorde à ses frères; mais qu'au reste tout autre sentiment qui pouvait 
distraire de cet intérêt de famille, devenait un hors-d'œuvre dange- 
reux pour l'ouvrage, et qu'il fallait tout le talent et le style de 
Baour-Lormian pour avoir pu triompher de l'obstacle qu'il s'était créé 
lui-même. Méhul, qui était au nombre des convives, nous écoutait avec 
une attention particulière ; mais quand il vit que la discussion allait 
bientôt cesser, il voulut la ranimer, et, avec cette finesse et ce genre 
d'une aimable raillerie qu'il possédait si bien, il soutint, par un motif 
qu'on devinera bientôt, que, tout en adoptant quelques-unes de mes 
idées, il était impossible de traiter ce sujet sans y coudre quelque 
épisode ; qu'au reste, rien n'empêchait de tenter une épreuve qui ne 
pouvait tourner qu'à l'avantage du public ; que si l'on avait fait une 
tragédie de Joseph, on pouvait bien en faire un opéra ; qu'il ne con- 
naissait pas de sujet plus propre à donner du style et de l'intérêt à la 
musique ; et que, puisque je me trouvais d'une opinion contraire à 



* M me Sophie G-ay, mère de M me de Girardin, femme aussi charmante 
par son esprit que distinguée par son talent d'écrivain et de musicienne. 



250 MÉHUL 

celle de tout le monde, il me portait le défi de lui faire de ce pieux 
Joseph un opéra en trois actes. Madame Gay appuya cette idée avec toute 
la chaleur et le charme qu'elle porte dans une conversation ; et pour 
avoir mis quelque opiniâtreté à soutenir mon opinion, je fus condamné 
par tout le monde à fournir la preuve qu'on pouvait faire un Joseph 
sans conspiration et sans amour. On voulut plus ; on m'assigna le 
temps où je devais lire l'ouvrage ; et comme il était question d'un 
grand opéra, on convint seulement qu'on me dispensait, pour tout ce 
qui tenait au récitatif, d'apporter les vers tout façonnés. Afin de ne 
pas passer pour un Gascon, je fus bien obligé de me résigner à'tout ce 
qu'on ordonna. Toute la société, contre laquelle j'avais disputé avec la 
chaleur que donne la conviction, fut ajournée à la quinzaine, avec 
injonction de venir siéger au même tribunal, et moi de comparoir 
pour me voir juger et condamner par mes pairs à telle amende qu'il 
plairait au tribunal littéraire de m'infliger. 

Cette plaisanterie, comme tant d'autres de ce genre, suffisait, dans 
cette maison où l'esprit et la grâce ne cessaient de fournir des bons 
mots, à nous faire passer une soirée très agréable : aussi tout le monde 
s'en alla-t-il très content, excepté moi qui, cheminant avec ce bon 
Méhul, me reprochais en riant mon entêtement, et prévoyais déjà tout 
le travail, peut-être inutile, qu'il allait me causer. Cependant, arrivé 
chez moi, je me mis à réfléchir à la manière dont je traiterais le sujet ; 
et, comme il m'était positivement défendu d'emprunter aucun épisode, 
puisque c'était là le motif de notre discussion, et qu'il me fallait cepen- 
dant amener des situations fortes et intéressantes, je ne trouvai d'autre 
moyen d'y parvenir que de faire un réprouvé de Siméon et un aveugle 
de Jacob. Une fois cette donnée admise, je fus tout surpris de la 
facilité que je trouvai à faire marcher mon action. Mon furieux Siméon 
formait un contraste avec la douceur un peu monotone de Joseph, et la 
perte de la vue dans mon père Jacob m'offrait l'occasion toute naturelle 
d'employer ces méprises de personnages, qui sont d'une si grande res- 
source pour* amener des situations plus ou moins intéressantes. On se 
doute bien que, mon plan fait, je ne tardai pas à finir l'ouvrage. J'allai 
moi-même presser le tribunal de se réunir ; et, la lecture faite de mon 
drame, on convint d'une voix unanime que j'avais gagné ma cause, et 
qu'on pouvait faire un Joseph sans étendre l'action par des épisodes 
étrangers au sujet. 

Je n'entrerai dans aucun détail sur les beautés musicales de cet 
ouvrage : c'est sans contredit le chef-d'œuvre de Méhul ; mais je 
répondrai au reproche qu'on me fit dans le temps, d'avoir porté à 
l'Opéra-Gomique un sujet qui, par son spectacle et le grandiose de sa 
musique, appartenait tout à fait au grand Opéra. Lorsque je fus con- 
damné par l'arrêt d'une joyeuse société à composer mon Joseph, il était 
bien entendu que je travaillais pour notre grande scène lyrique ; mais 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 251 

lorsque mon aréopage eut entendu ma pièce telle qu'elle est main- 
tenant, il fut décidé qu'on ne changerait point le dialogue en récitatif, 
et qu'on jouerait ainsi la pièce au théâtre Feydeau. Je crois bien que 
Méhul, qui était encore à cette époque en querelle avec l'administra- 
tion de l'Opéra, avait secrètement gagné nos juges : car ils parvinrent 
à me faire consentir à cette substitution de théâtre à force de raisonne- 
ments ; et sans doute ma paresse ordinaire m'y décida tout à fait. Ma 
pièce fat jouée et obtint beaucoup de succès à Paris ; mais elle rap- 
porta au théâtre très peu d'argent ; elle fit au contraire la fortune de 
tous les directeurs de province : ce qui prouve incontestablement que 
les idées religieuses ont beaucoup plus de succès dans les départe- 
ments que dans la grande capitale ; et j'avoue que je la crois malheu- 
reusement tant soit peu impie, malgré tous les soins que l'on prend 
de la rappeler aux vertus du bon vieux temps, et à cette simplicité de 
mœurs patriarcales que l'on ne retrouve plus, comme chacun sait, que 
parmi les ministres de notre sainte religion. 

Pour qui connaît les opinions politiques et philosophiques 
d'Alexandre Duval, le dernier trait cache une pointe 'évi- 
dente d'ironie. Mais il importe peu. Ce qui est plus inté- 
ressant, ce sont les trois points suivants : 1° l'ouvrage avait 
été formellement conçu en vue de l'Opéra, et, s'il fut joué 
à l'Opéra-Comique, ce fut un peu par le fait de Méhul, 
dont les relations avec notre grande scène lyrique conti- 
nuaient d'être tendues comme elles l'étaient depuis long- 
temps ; 2° l'absence si fâcheuse, dans le livret de Joseph, de 
tout épisode incidentaire, est le fait volontaire d'Alexandre 
Duval et le résultat de la gageure qu'il avait tenue, un peu 
par esprit paradoxal et de contradiction ; 3° enfin, Duval 
n'ayant eu que quinze jours pour tracer son poëme, celui- 
ci n'ayant dû, par conséquent, se trouver à peu près en 
état que vers la fin de septembre 1806, et la première 
représentation de Joseph ayant eu lieu le 17 février 1807, 
il en résulte, si l'on tient compte du temps nécessité par les 
études, les répétitions, la mise en scène, que Méhul n'a 
guère pu employer plus de deux mois à écrire un chef- 
d'œuvre aussi admirable , admirable non-seulement en ce 
qui concerne la forme et la couleur générale de l'œuvre, 
mais aussi pour ce qui est du caractère profondément ex- 
pressif et puissamment pathétique de l'inspiration. 



252 MÉHUL 

Il faut convenir, en présence d'un tel fait, que le génie 
de Méhul était vraiment exceptionnel. 

Il faut avouer aussi que les auteurs étaient plus heureux 
en ce temps-là qu'aujourd'hui. Quel exemple pourrait-on 
citer en effet, à l'heure présente, d'un ouvrage de l'impor- 
tance de Joseph, écrit, mis en musique, reçu, étudié, répété 
et offert au public dans le court espace de quatre mois et 
demi ? Mais à cette époque on avait, dans nos théâtres 
lyriques, l'habitude d'un travail actif et efficace \ et il 
arrivait que deux auteurs ayant terminé une pièce et la 
portant au théâtre auquel ils la destinaient, la faisaient rece- 
voir aussitôt, la voyaient mettre immédiatement en répéti- 
tion, et avaient la joie de la voir représenter sans qu'on eût 
pâli sur elle pendant six mois et plus. Temps fortunés, bien- 
heureux auteurs ! 

Ces auteurs jouissaient encore, à cette époque, d'un autre 
avantage : ils n'étaient point fatigués, comme aujourd'hui, 
par les indiscrétions et les commérages des journaux, déflo- 
rant toute œuvre nouvelle longtemps avant sa venue à la 
scène et rie laissant au public la possibilité d'aucune sur- 
prise, d'aucun imprévu. Voici de quelle façon réservée, 
six jours avant la représentation de Joseph, une feuille spé- 
ciale, le Courrier des Spectacles, en parlait pour la première 
fois et annonçait sa prochaine apparition : — « On annonce 
à F Opéra-Comique un ouvrage en trois actes, intitulé 
Joseph. C'est un de ces nombreux Joseph dont nous avions 
déjà parlé dans ce journal. Ce sujet est déjà bien usé; mais 
on le dit traité par les deux auteurs qui ont peut-être 
montré le plus de talent sur le théâtre Feydeau, et le 
talent peut tout rajeunir. Elleviou joue le rôle principal 
dans cette pièce ; voilà déjà de quoi présumer en faveur du 
succès 1 . » 

Non-seulement Elleviou, mais tous les meilleurs artistes 
de l'Opéra- Comique, dont la troupe alors était admirable, 
avaient tenu à honneur de participer à l'exécution de 

1 Courrier des Spectacles, du 11 février 1807. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 253 

Joseph, dont voici la distribution, telle que la donnaient les 
journaux : 

Jacob ..." Solic. 

Joseph Elleviou. 

Ruben Gaveaux. 

Siméon. ....... Gavaudan. 

Nephtali Paul. 

Utobal Darancourt. 

Un officier Allaire 

Benjamin M» ie Gavaudan. 

Une jeune fille . . . .... . M 1Ie A glaé Gavaudan. 

Ce dernier personnage d' «une jeune fille » n'était pas 
un rôle, mais un simple coryphée, ayant une partie spéciale 
dans certains morceaux d'ensemble. En réalité, il n'y 
avait pas un rôle de femme dans Joseph, et pour offrir aux 
spectateurs la vue d'un visage féminin, il avait fallu faire 
de Benjamin un travesti et le confier à M me Gavaudan, 
ainsi que cela avait été fait d'ailleurs à la Comédie- 
Française, où M lle Mars avait été chargée du même per- 
sonnage. 

La première représentation de Joseph fut une véritable 
solennité artistique. Elle était attendue avec une extrême 
impatience, le grand nom de Méhul, si justement admiré 
de tous, excitant toujours de la façon la plus vive l'intérêt et 
la curiosité du public. Bien que le spectacle commençât 
par la Mélomanie, charmant petit ouvrage de Champein, 
mais datant de vingt-cinq ans et usé jusqu'à la corde, 
l'empressement avait été tel que, comme nous allons le voir 
par le compte-rendu d'un journal, «dix minutes après 
l'ouverture des bureaux, toutes les places étaient occupées» 1 . 
Cette première représentation fut un triomphe éclatant 
pour le compositeur, triomphe qui fut malheureusement de 
peu de durée tout d'abord, les défauts du poëme, défauts 
inhérents au sujet et à la façon dont il avait été traité, por- 
tant tort, en dépit de la bonne volonté du public, à une 

1 La recette fat de 4,644 fr. 10 c. 



254 MÉHUL 

partition admirable et qui constitue l'un des plus beaux 
chefs-d'œuvre qui aient jamais paru sur une scène lyrique. 
Voici comment le Journal de Taris rendait compte de la 
soirée : 

La fortune de Joseph ne l'abandonne pas. Heureux dans la Bible, 
heureux dans un poëme en bonne prose(!)de M. Bitaubé, heureux dans 
une mauvaise tragédie en très beaux vers, de M. Baour-Lormian, il 
l'est encore, et pour le moins autant, dans l'opéra nouveau de 
MM. Alex. Duval et Méhul. — Grand succès (paroles et musique). Un 
peu de vide dans le dialogue, quelques répétitions de mots et de 
mouvemens, quelques situations trop prolongées, une teinte un peu 
monotone, mais aussi un intérêt bien gradué, des tableaux touchans, 
de fort belles scènes. — Musique d'un beau caractère, de grands effets 
d'harmonie entremêlés de chants simples et délicieux ; une prière du 
matin ravissante ; deux romances pleines d'expression et qui ont fait 
verser des larmes, celles de Joseph (au 1 er acte), et de Benjamin 
(au 2 ft ) ; costumes et décorations magnifiques. — La pièce est jouée 
d'une manière très satisfaisante par Elleviou (Joseph), Gavaudan 
(Siméon), Solié (Jacob), et M me Gavaudan (Benjamin). — L'auteur a le 
mérite, plus grand qu'on ne pense, de tirer ses effets dramatiques du 
propre fonds de son sujet, sans y mêler le moindre épisode, et de 
fournir un intérêt suffisant à ses trois actes avec l'action la plus simple 
et la plus directe. 11 est vrai qu'il a été en cela bien habilement 
secondé par le compositeur, et que les beaux airs, les beaux morceaux 
d'ensemble de celui-ci, arrivent souvent fort à propos pour ranimer 
des scènes prêles à languir. Le second acte est le moins bon, parce que 
l'auteur des paroles, craignant de le faire trop court, y a mis un peu 
de remplissage ; mais quelques coups de ciseaux le rendront excellent. 
Le dénouement est extrêmement simple ; mais il plaît, il produit une 
vive sensation. Les auteurs ont été demandés à grands cris, et nom- 
més. — L'aftluence des spectateurs était telle que, dix minutes après 
l'ouverture des bureaux, toutes les places étaient occupées *. 

Cet article nous donne la note exacte et sincère de l'im- 
pression produite sur le public de la première représenta- 
tion. La seconde fut encore très brillante, ainsi que nous 
l'apprend un autre journal : — «La seconde représentation 
de Joseph a eu le même succès que la première, tant il est 
vrai que quelques belles situations triompheront toujours 



1 Journal Je Paris, du 18 février 1807. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 255 

de toutes les chicanes de la critique. On a fait beaucoup 
de dépenses pour recevoir dignement la famille de Jacob. 
Les décorations, les chœurs et plusieurs effets de scène sont 
très brillans. La musique seule, tantôt savante, tantôt drama- 
tique et mélodieuse, suffiroit pour faire la réputation de cet 
ouvrage 1 ». Mais le succès, je l'ai dit, ne se soutint pas, et 
l'on en trouvera les raisons dans cette critique que le 
Journal de V Empire, par la plume de son feuilletoniste 
ordinaire, faisait du poëme d'Alexandre Duval. Quelque 
médiocre estime que l'on puisse justement faire aujourd'hui 
du talent de ce trop fameux Geoffroy, si vanté de son 
temps et légitimement oublié du nôtre, on ne peut s'em- 
pêcher de reconnaître que sa critique du livret de Joseph, 
qu'il analysait sur le ton de la plaisanterie, portait singu- 
lièrement juste et dénotait chez lui un vrai sens du 
théâtre ; voici le morceau dans son entier : 

Depuis quelque temps les Joseph et les Benjamin abondent, au 
Théâtre-Français, au Vaudeville, au boulevard. On dit qu'on va les 
faire entrer avec tous les patriarches dans un grand opéra ; peut-être 
même les fera-t-on danser dans un ballet-pantomime. En attendant, 
les voilà à l'Opéra-Comique, qui, pour les mieux recevoir et leur faire 
plus dignement les honneurs de son joyeux boudoir, a pris le nom 
pompeux de drame, et s'est donné tous les grands airs du grand 
Opéra. 

On prétend que toute la société de l'Opéra-Gomique a fondé sur ce 
drame, mélodrame, opéra, ou comme on voudra l'appeler, les plus 
grandes espérances de fortune : les acteurs sont persuadés que ce 
Joseph aura la vertu de chasser la famine de leur pays, où elle est 
depuis longtemps domiciliée, qu'il fera succéder aux années de stérilité 
des jours d'abondance, et qu'ils vont se régaler de ces oignons d'Egypte 
si regrettés jadis des Israélites dans le désert. C'est peut-être un 
songe flatteur qui abuse les sociétaires de l'Opéra-Comique. Je ne suis 



1 Courrier des Spectacles, du 22 février 1807. — Il faut avouer que ce 
journal apportait dans renoncé de ses opinions une certaine versatilité, 
car il paraît ici se railler des critiques qui avaient été faites du poème de 
Joseph, sans se rappeler que lui-même terminait ainsi son compte -rendu 
de la première représentation: — «La musique de ce drame est très 
belle, riche en grands effets, d'un ton solennel et religieux ; elle est digne 
du génie de M. Méhul; mais les paroles ne la soutiennent pas». 



256 MÉHUL 

pas si habile que Joseph dans l'art d'expliquer les songes ; mais je sais 
qu'on gagne rarement quelque chose à sortir de son état et de son 
genre. Je suis convaincu qu'il est impossible que le théâtre de 
rOpéra-Gomique puisse recueillir des fruits solides d'un drame maigre, 
languissant et ennuyeux, qui ne se soutient que par quelques sen- 
tences, quelques sentiments naturels, quelques traits de sensibilité 
noyés dans une foule d'invraisemblances et de niaiseries. L'Opéra- 
Gomique échouera toujours quand il voudra disputer d'éclat et de 
majesté avec l'Opéra, d'évolutions, de décors et de costumes avec les 
théâtres de mélodrame : cet étalage n'est pas fait pour lui, il n'en a pas 
besoin; et quand il voudra s'affubler de toutes ces machines, il en sera 
pour ses frais. 

Cet oracle est plus sûr que celui de Cal chas. 

Voyons maintenant comment M. Duval s'y est pris pour travestir 
une tragédie du Théâtre-Français en un drame de l'Opéra-Comique. 
Elleviou, représentant Joseph sous le nom de Cléophas, paroît dans 
toute la magnificence du luxe oriental, encore plus paré de sa bonne 
mine. Il raconte à son confident ses aventures, qui par malheur sont 
connues de tout le monde, ce qui ne forme pas une exposition intéres- 
sante : on y bâilleroit si l'on n'étoit réveillé par les jolis couplets d'une 
romance qu'Elleviou chante avec une simplicité pleine de grâce. Tou- 
jours occupé dans sa prospérité du souvenir de son père et de ses 
frères, Joseph donne commission à son confident d'aller les chercher ; 
mais par un hasard qui n'est pas rare si l'on en croit un vieux pro- 
verbe, il suffit qu'on parle des frères de Joseph pour qu'on les voie 
arriver. On annonce des étrangers, et ces étrangers sont précisément 
ceux qu'on alloit chercher. 

A leur aspect, Joseph se rappelle des circonstances bien doulou- 
reuses : Nephtali est le seul qui ait versé des larmes le jour où il fut 
trahi et vendu. Siméon est, comme dans la tragédie, le traître qui a 
conclu le marché, et qu'on charge presque seul du crime commun à 
tous les autres. La Bible ne l'accuse pas particulièrement; je crois que 
c'est M. Bitaubé qui lui a fait une si mauvaise réputation ; il avoit 
besoin pour son poème épique d'un scélérat tragique, et pouvant 
choisir entre tous les frères de Joseph, il s'est décidé par hasard pour 
Siméori. C'est Siméon qui, dans les pièces composées sur ce sujet, a le 
département des remords, des convulsions et des grimaces. Dans le 
drame nouveau, il fait pénitence pour tous ses frères, quoiqu'il ne soit 
pas plus coupable. 

Au second acte, il est nuit : Jacob est couché dans sa tente, près de 
Memphis. Quoiqu'un pareil moment soit très incommode pour une 
visite, Joseph vient seul, à tâtons, à minuit, dans cette plaine de 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 257 

Memphis, où il croit que son père dort : c'est une caricature de piété 
filiale. Siméon, qui, dans sa qualité de scélérat, doit aimer la nuit, se 
trouve là par hasard : il vient aussi probablement voir son père la 
nuit, pendant qu'il dort. Joseph, qu'il rencontre, devient tout à coup 
son confident ; il fait part à cet inconnu de ses crimes et de ses 
remords. Au lever de l'aurore, Siméon s'enfuit comme un hibou. 
Benjamin sort de la tente, et veut rentrer à Faspect d'un étranger : 
Joseph le rassure, le serre dans ses bras, lui fait mille questions 
auxquelles l'enfant répond par des couplets dans le genre de ceux 
d'Elleviou au premier acte, mais bien moins touchants. Bientôt, 
impatient de voir son père, Joseph entre dans la tente, s'approche du 
lit où Jacob repose, se met à genoux, prend une de ses mains pater- 
nelles qu'il mouille de ses larmes. Le bon vieillard se réveille, et ne 
peut voir celui qui lui donne ces marques de tendresse, attendu que 
M. Duval, de son autorité particulière, a privé de la vue le patriarche 
Jacob. Si le bonhomme a perdu les yeux, il n'a pas perdu la parole : 
après avoir fait sa prière du matin, il raconte le rêve qu'il a fait 
pendant la nuit. Joseph, grand interprète de songes, l'expliqueroit 
aisément si on ne venoit l'avertir que le peuple demande à grands cris 
son triomphe. Joseph se rend aux vœux de la nation ; il monte sur son 
char, et traverse le théâtre entre Jacob et Benjamin : groupe intéres- 
sant, qui marque bien la différence des trois âges. 

Le second acte finit par un triomphe ; le troisième commence par un 
festin dans lequel les Israélites chantent les louanges du Seigneur, 
avec accompagnement de harpes. Le repas et le concert sont troublés 
par de mauvaises nouvelles : on vient dire au triomphateur que le 
roi est fort irrité que son ministre ait partagé avec des étrangers 
les honneurs du triomphe, et distribué à ces nouveaux venus les 
subsistances réservées aux Égyptiens. Cette calomnie, qu'on seroit 
tenté de regarder comme un germe d'intrigue, n'est qu'un prétexte 
pour écarter un moment Joseph de la scène, et donner le temps à 
Jacob de maudire ses fils. 

Voici comment cela s'arrange. Les gardes rencontrant un fou tel que 
Siméon, qui court les champs, s'en emparent et l'amènent à Jacob. Le 
vieillard demande à ce malheureux fils : Qu'as-tu fait de ton frère? 
Les remords arrachent à Siméon l'aveu de son crime. Jacob indigné 
fait venir ses fils, et leur donne sa malédiction ; ce qui fait une assez 
belle scène : c'est pour lui faire place qu'on avait calomnié Joseph. Dès 
que la malédiction est donnée. Joseph est le meilleur ami du roi ; il 
reparoit tout radieux, et entend ses frères se reprocher avec amertume 
leur cruauté à son égard : il les console, en leur disant qu'ils reverront 
bientôt Joseph. — Où est-il? s'écrie Jacob. — Il est à vos pieds. Cette 
reconnoissance n'est pas sans intérêt ; mais il a fallu l'attendre et 
l'acheter. L'histoire de Joseph, si intéressante dans la Bible, est peu 

17 



258 MÉHUL 

propre au théâtre, parce que le dénouement est trop prévu, et parce 
qu'il n'y a qu'une scène. 

La musique remplit les vides de l'action, mais ne réussit pas toujours 
à écarter l'ennui qui se glisse de tous côtés dans trois actes où il n'y a 
presque rien que du spectacle et du son. Cette musique, en plusieurs 
endroits, a bien le caractère religieux; elle est simple, grave et 
touchante. Le compositeur, grand harmoniste, a déployé toutes les 
ressources de son art, en homme qui les connoît bien et sait les 
employer à propos. Les acteurs ne sont pas trop exercés à ce genre, 
qui leur est étranger. Solié représente Jacob ; madame Gavaudan, 
Benjamin ; Gavaudan, Sirnéon : ces rôles flattent beaucoup le foible des 
acteurs pour le pathétique ; il me semble qu'on ne devroit aimer à 
faire que ce qu'on fait le mieux. L'ouvrage a obtenu beaucoup de 
succès à la première représentation ; je souhaite que ce succès se sou- 
tienne, que la pièce intéresse et amuse, qu'on y aille longtemps ; je le 
souhaite, mais j'en doute. 

Geoffroy voyait juste, et avait malheureusement raison 

de douter. 

On peut dire que la faiblesse du livret de Joseph entrava 
singulièrement la marche victorieuse de l'ouvrage et son 
succès matériel ; et pourtant le génie de Méhul, s'inspirant 
surtout de la nature du sujet qui lui était offert, de son 
caractère légendaire, du parfum de poésie qui le pénétrait 
de toutes parts, avait fait concevoir à l'artiste une œuvre 
admirable en sa simplicité, d'une noblesse et d'une beauté 
antiques, d'un accent plein de grandeur et d'émotion, d'un 
style à la fois sobre, sévère et coloré, une œuvre enfin qui 
à elle seule eût suffi pour lui conquérir l'immortalité. Mais 
l'incomparable splendeur de cette musique devait rester 
impuissante à racheter les trop nombreuses faiblesses du texte 
sur lequel elle était écrite. C'est qu'avec le public français, 
— le plus expert, peut-être, et par conséquent le plus 
difficile qui soit au monde en matière de théâtre, — la 
logique ne perd jamais ses droits. Plus doué de raison encore, 
peut-on dire, que de sens artistique, ou plutôt soumettant 
chez lui le sens artistique à la raison, il fait passer les 
besoins de son intelligence avant les jouissances de son 
oreille, et ne se tient pas pour satisfait du charme que lui 
procure la musique si son esprit est blessé par les défauts 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 259 

d'un poëme froid, languissant, monotone, aussi dénué de 
passion que d'intérêt. Ayant un sens exquis de la scène, 
il ne prendra le change en aucun cas à ce sujet. C'est 
pourquoi on le verra toujours accueillir favorablement une 
pièce bien construite, amusante ou ingénieuse, divertis- 
sante ou dramatique, même si la musique en est médiocre, 
tandis qu'il fera froide mine à un chef-d'œuvre musical si 
celui-ci n'accompagne qu'un poëme sans valeur ou mal- 
adroitement conçu. Trop d'exemples viennent à l'appui de 
cette affirmation pour qu'on ne la puisse tenir comme 
absolument exacte, et si je rappelle ici le peu de succès 
obtenu par des œuvres telles que Zampa, les Deux Nuits, 
le Pardon de Ploërmel, je crois bien que chacun sera de mon 
avis. Il est certain que ces œuvres ont fait la joie des déli- 
cats et des raffinés, des vrais musiciens, qui faisaient bon 
marché de tout le reste pour applaudir à des beautés radieuses 
et de nature à les toucher particulièrement ; mais le public, 
qui n'est pas un raffiné, qui perçoit les émotions sans les 
raisonner, ne saurait faire ainsi la part de chacun et se 
désintéresser de telle ou telle partie du spectacle qu'on 
lui offre. Il se rend au théâtre pour y éprouver un en- 
semble d'impressions déterminées ; si cet ensemble lui 
manque, si ses sensations sont incomplètes, si, dans 
l'œuvre qui lui est présentée, l'équilibre général est faussé 
au détriment ou au profit d'une de ses parties essentielles, 
il considère cette œuvre comme manquée dans son principe, 
et l'on est bien obligé de convenir après tout qu'il a 
raison. 

C'est précisément là ce qui arriva pour Joseph, La don- 
née première aurait fourni un admirable sujet d'oratorio 
(Hamdel l'avait traitée sous cette forme en 1743)- elle 
était vraiment trop dépourvue d'intérêt pour donner pré- 
texte à une œuvre scènique, surtout sans l'adjonction 
d'aucun élément étranger au récit biblique, d'aucun inci- 
dent propre à émouvoir le spectateur, trop au courant 
de ce récit pour en éprouver quelque surprise, pour en re- 
cevoir quelque impression inattendue. Encore, sur une 



260 MÉHUL 

scène vaste comme celle de l'Opéra, peut-on croire 
que l'austérité même du sujet lui aurait donné, par la 
sévérité mâle, par l'éclat plastique de la représentation, une 
ampleur, une majesté qui jusqu'à un certain point auraient 
racheté le vide de l'action ; à l'Opéra- Comique, la tâche 
devenait impossible. Aussi vit-on se produire ce fait singu- 
lier d'une œuvre musicale dont la beauté consacra à tout 
jamais la gloire du compositeur, et qui pourtant laissa la 
masse du public indifférente à ce point que treize repré- 
sentations suffirent à assouvir sa curiosité. C'est à cela 
que se réduisit en effet chez nous la carrière primitive de 
Joseph. 

Et pourtant, cette œuvre magistrale provoquait chez quel- 
ques-uns des élans d'enthousiasme comme on en voit rare- 
ment se produire. C'est ainsi qu'elle excitait, dès son appa- 
rition, la verve poétique d'un jeune écrivain encore inconnu, 
entrant seulement dans sa vingtième année, mais qui ne 
devait pas tarder à faire parler de lui et qui était appelé 
a devenir l'un des hommes d'Etat les plus illustres du 
XIX e siècle. Les vers que voici, les seuls peut-être que leur 
auteur ait jamais publiés, parurent dans le Journal de 
V Empire du 26 février 1807, avec cette signature : — 
Guizot. 



1 Quelque incroyable que puisse paraître un tel résultat, il faut bien 
l'enregistrer, puisque les preuves sont là, authentiques, irrécusables. Ces 
preuves nous sont fournies par les programmes que les journaux, alors 
comme aujourd'hui, donnaient régulièrement des spectacles de chaque 
théâtre. Nous voyons par ces programmes que Joseph n'atteignit sa 
douzième représentation que le 24 mars, juste cinq semaines après la 
première, c'est-à-dire qu'il n'avait guère été joué plus de deux fois par 
semaine, ce qui indique le peu d'empressement du public et l'influence 
médiocre que l'œuvre exerçait sur la recette. A partir du 24 mars, trois 
semaines s'écoulent sans qu'on en entende parler, et c'est le 15 avril 
seulement qu'a lieu la treizième représentation. Celle-ci fut la dernière, 
et la quatorzième, annoncée chaque jour comme très prochaine jusqu'au 
10 mai, disparaît à cette date de tous les programmes et finit par ne 
pas être donnée. Joseph fut joué quatre fois dans le cours de l'année 
suivante. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 261 

VERS A M. MÉHUL 

APRÈS LA REPRÉSENTATION DE L'OPÉRA DE Joseph. 

Sublime élève d'Apollon, 

toi dont FEurope charmée 

Inscrit la mémoire et le nom 

Aux fastes de la Renommée ; 

Dont le talent, toujours égal, 

Répand partout les mêmes charmes ; 

Toi qui nous arrachas des larmes 

Dans Stratonice et dans Uthal; 
Rival heureux de Linus et d'Orphée, 

A tant de triomphes si beaux, 

Tu viens, par des succès nouveaux, 

D'ajouter un nouveau trophée ! 

Joseph reparaît à ta voix, 

Et, contant sa touchante histoire, 

Vient t'assurer de nouveaux droits 

A nos respects comme à la gloire. 

Dans cet ouvrage séducteur 

Brille le feu de ton génie ; 

Partout ta divine harmonie 

Entraîne et ravit notre cœur : 
.Nous sentons de Jacob la douleur paternelle, 
De Benjamin nous partageons le zèle, 
De Simêon nous plaignons les tourments ; 

Nous tremblons à l'aspect d'un père 

Qui va, dans sa juste colère, 

Maudire à jamais ses enfants ; 

Et lorsqu'arrêtant sa vengeance 
Elleviou, de Joseph interprète enchanteur, 
De Jacob désolé vient finir la douleur, 

Nous prenons part à son bonheur. 
De ton génie ainsi la sublime puissance 
Habilement a su nous retracer 

Le langage de la nature ; 

Et les pleurs que tu fais verser 

Sont ta louange la plus sûre. Guizot 1 . 

D'autres vers, ceux-ci anonymes, furent encore adresse's à Méhul, à 
la troisième représentation de Joseph; ils étaient attachés à une couronne 
qu'un admirateur de la musique de cet ouvrage avait jetée sur la scène : 

Du vertueux Joseph exprimant les malheurs, 

Tes chants plaintifs et doux nous arrachent des pleurs ; 

Aux accents enchanteurs de ta brillante lyre, 

On reconnaît le Dieu qui sans cesse t'inspire. 



262 MÉHUL 

Il faut convenir que l'auteur de V Histoire de la révolution 
d'Angleterre écrivait mieux en prose qu'en vers, et que les 
Méditations sur V essence de la Religion chrétienne sont tra- 
cées d'une autre plume que ces lignes pauvrement rimées. 
Il n'importe : s'adressant à un artiste tel que Méhul et 
venant d'un homme tel que Guizot, un si profond hommage 
d'admiration est intéressant à enregistrer. 

J'ai fait remarquer que Joseph avait été écrit dans des 
conditions de rapidité tout à fait exceptionnelles •, et cepen- 
dant, non-seulement cette partition constitue un véritable 
chef-d'œuvre, du plus merveilleux style allié à l'inspira- 
tion la plus puissante, mais encore on a la preuve que 
Méhul, qui n'écrivait pas toujours d'abondance et qui ne 
laissait rien au hasard, l'a travaillée avec une conscience 
rare, s'y reprenant souvent à deux fois pour construire un 
morceau, et allant jusqu'à tracer quatre versions différentes 
de la fameuse romance du premier acte : A peine au sortir 
de V enfance. La bibliothèque du Conservatoire possède de 
nombreux fragments autographes du manuscrit original de 
Joseph, parmi lesquels se trouvent ces quatre versions de 
la romance, complètement instrumentées. Mon ami Weker- 
lin, à qui sont confiées les destinées de cette bibliothèque, 
a publié à ce, sujet, il y a quelques années, dans la Bévue 
et Gazette musicale, un petit travail fort intéressant, destiné 
à accompagner la reproduction des quatre formes diverses 
de la romance, qu'il a données avec leur accompagnement 
d'orchestre auquel il joignait une réduction au piano faite 
par lui avec le plus grand soin. On comprend quelle 
est la valeur d'un tel document. Aussi ne saurais-je mieux 
faire que d'emprunter quelques détails à l'article de 
M. Wekerlin : 

Il est certain, dit-il, que le succès qu'obtint en Allemagne l'opéra 
Faniska, de Gherubini, stimula vivement l'amour-propre de Méhul ; 
il remettait son travail à plusieurs reprises sur le métier : était-ce un 
bien ? était-ce un mal ? 

Nous trouvons une preuve de cette méfiance de lui-même dans 
Joseph, où nous voyons (dans les autographes de cette partition) plu- 






SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 2G3 

plusieurs morceaux repris à deux fois. L'un de ces travaux les plus 
curieux est la célèbre romance : A peine au sortir de l'enfance, pour 
laquelle Méhul composa quatre versions que nous communiquons au 
public pour la première fois... 

Méhul était évidemment préoccupé du succès de cette romance de 
Joseph, destinée à Elleviou. Nous ignorons, d'ailleurs, si le com- 
positeur recommença quatre fois ce morceau, de sa propre volonté, 
ou s'il faut attribuer cette persistance aux exigences du ténor choyé 
d'alors. 

La partie de chant est écrite dans l'original en clef d'ut troisième 
ligne, qui servait généralement pour les parties de haute-contre. 

Les clarinettes ne paraissent que dans la première version ; elles y 
jouent un rôle tellement insignifiant que l'auteur les supprima com- 
plètement dans les trois autres. À partir de la seconde version, les 
flûtes disparaissent également, pour la même raison évidemment, et il 
ne reste plus, dans les deux dernières versions, que le petit orchestre 
pastoral composé des hautbois, des cors, des bassons, avec le quatuor à 
cordes. 

i re version. 

Dès les premières notes, on s'aperçoit de la préoccupation de Méhul 
d'être simple, naïf et tendre dans ce morceau ; le commencement est 
un peu vulgaire à force de simplicité, mais la fin renferme une marche 
harmonique toute pleine de charme ; l'auteur le savait bien, car il 
conserve cette partie dans son nouvel essai. 

2 e version. 

De même que la première, cette version finit un peu court, et l'on 
éprouve le désir d'entendre répéter les quatre dernières mesures ; 
mais ce n'était pas le sentiment de Méhul. 

3 e version. 

Ici la tonalité change ; nous sommes en ut au lieu d'être en fa. 
Cette résolution a dû être prise comme étant le meilleur moyen de 
sortir du cercle dans lequel tournait l'auteur, qui cherchait encore 
autre chose, et qui n'était pas complètement satisfait. On voit se des- 
siner, dans cette version, une partie du thème définitif, à partir du 
vers : Dans Sichem au gras pâturage ; mais cela finit encore court, il 
y manque aussi cette jolie demi-cadence sur la dominante : Timide 
comme mes agneaux, cadence qui permet une répétition dans cette 
phrase heureuse. 

Méhul, dans cette version, a écrit la seconde strophe tout entière ; 
elle est semblable à la première quant au chant, mais il y a quelques 
variantes dans l'accompagnement. 



264 MÉHUL 



4 e version. 



Enfin apparaît la quatrième version, la bonne, qui n'a plus les huit 
premières mesures du troisième essai, mais qui en conserve la seconde 
partie, sans contredit la meilleure ; encore le compositeur a-t il trouvé 
le moyen de limer par-ci par-là. Ainsi le trait de hautbois sur : Dans 
Sichem au gras pâturage, est simplifié; les bassons se taisent au vers: 
J'étais simple comme au jeune âge; les deux derniers vers se trouvent 
répétés après le demi- repos : mes agneaux ; l'auteur ajoute également 
un dièse à Yut qui porte la première syllabe de timide, ce qui donne 
un tour plus élégant à la partie chantante ; les cors seuls accompagnent 
le début du vers : J'étais simple comme au jeune âge ; et même sur le 
manuscrit de cette quatrième et dernière version, Méhul a biffé au 
crayon rouge les deux premiers accords des cors, ce qui donne une 
entrée plus intéressante à ces instruments 1 . 

On peut voir, par tous ces détails, jusqu'à quel point 
Méhul poussait le soin et la conscience artistiques. 

Si, comme nous l'avons vu, Joseph n'avait pas été ce 
qu'on appelle au théâtre un succès d'argent, du moins peut- 
on dire, en présence de l'enthousiasme excité chez les ar- 
tistes et dans une fraction du public par cette œuvre magni- 
fique, qu'elle avait mis le sceau à la gloire de Méhul. Une 
preuve, entre autres, de la profonde impression qu'elle 



1 Cet article, accompagné des quatre versions de la romance, a été' 
publié dans la Bévue et Gazette musicale du 8 août 1875. 

L'histoire de cette romance fameuse de Joseph ne serait pas complète 
si je n'ajoutais que l'Église fit pour elle ce qu'elle avait fait pour la 
romance célèbre tfAriodant: «Femme sensible...;» elle s'en empara, et 
de cette mélodie suave et pleine de sérénité, elle fit un cantique, en y 
adaptant maladroitement des paroles à la fois sottes et boiteuses. Un 
écrivain peu suspect de sévérité pour les choses de la religion catholique, 
dont il s'occupa toute sa vie avec activité, Félix Clément, s'exprimait 
ainsi à ce sujet: — «Qui n'a entendu chanter, hélas! en la dénaturant, 
dans les églises, dans les catéchismes, la touchante romance de Joseph, 
si simple, si pénétrante, ce chef-d'œuvre de goût : A peine au sortir de 
V enfance 1 ? L'absence de mesure, le déplacement des accents, la suppres- 
sion même de notes essentielles, tout cela en fait une parodie. On a cru 
sanctifier l'air de bien des chansons profanes en leur substituant de 
pieuses paroles : nous n'examinons pas ici si on y est parvenu, mais 
nous pouvons dire que cette fois le cantique a profané la romance. » — 
(Journal des Maîtrises, du 15 mars 1862). 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 265 

avait produite, nous est fournie par ce fait que Joseph fut 
désigné pour le «prix décennal». — Il est ici besoin de 
quelques éclaircissements. 

Par un décret du 24 fructidor an XII (il septembre 
1804), Napoléon I er , qui venait de rétablir à son usage 
personnel le trône des Bourbons , avait institué vingt-deux 
prix, dont neuf de 10,000 francs et treize de 5,000 francs, 
qui devaient être décernés de dix ans en dix ans, et qui 
étaient destinés à récompenser « tous les ouvrages de 
science, de littérature et d'art, toutes les inventions utiles, 
tous les établissements consacrés au progrès de l'agriculture 
et de l'industrie nationales, publiés, connus ou formés dans 
un intervalle de dix années». Ces prix devaient être dis- 
tribués pour la première fois le 18 brumaire an XVIII 
(9 novembre 1809). Ils ne le furent point pourtant, et un 
second décret, daté du 28 de ce mois de novembre 1809, 
retardait d'une aimée cette première distribution, et éten- 
dait l'action du premier décret, en portant de vingt-deux 
à trente-cinq le nombre des prix. Primitivement, la mu- 
sique n'était comprise dans cette libéralité césarienne que 
pour un seul prix de 10,000 francs, lequel devait être 
attribué «au compositeur du meilleur opéra représenté sur 
le théâtre de l'Académie impériale de musique ». Le décret 
de 1809^ réparant un oubli, stipulait qu'un prix de «se- 
conde classe » (c'est-à-dire de 5,000 francs) serait accordé 
au compositeur du meilleur opéra-comique représenté sur 
un de nos grands théâtres 1 ». 

A la suite de ce décret, les divers jurys relatifs à ces 



1 II n'eût pu être représenté ailleurs qu'à l'Opéra-Comique, puisqu'un 
décret sauvage de 1807 avait supprimé d'un trait de plume et sans indem- 
nité dix ou douze théâtres plus ou moins florissants, en leur donnant un 
délai de huit jours pour fermer leurs portes (en même temps que pour 
ruiner leurs directeurs et pour laisser sans pain quelques milliers d'artistes 
et d'employés), et en n'en laissant subsister qu'un seul pour jouer 
l'opéra-comique, le genre que devait exploiter chaque entreprise drama- 
tique étant étroitement limité et scrupuleusement réglementé par le 
décret. 



266 MÉHUL 

prix commencèrent à fonctionner, et celui institué pour 
récompenser le «meilleur opéra-comique » représenté dans le 
cours des dix années précédentes fixa son choix sur la par- 
tition de Joseph, ce qui prouve bien l'admiration qu'avait 
excitée cet ouvrage. Voici le texte même du rapport pré- 
senté par le jury sur ce sujet : 

C'est pour ce théâtre que M. Grétry seul, le plus spirituel, le plus 
vrai et le plus fécond des musiciens, a composé plus de cinquante 
ouvrages, dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre. MM. Philidor, Duni, 
Gossec, Monsigny, Dalayrac, Cherubini, Martini, Berton, Catel, Boiel- 
dieu, y ont donné d'excellents ouvrages dans tous les genres. M. Méhul 
particulièrement s'y est distingué par des compositions d'un talent 
aussi souple que brillant. Stratonice et Euphrosine approchent de 
l'élévation de la tragédie ; Ariodant est d'un ton chevaleresque, et 
Joseph d'un caractère religieux ; l'Irato est un opéra bouffon que l'on 
a cru quelque temps une production italienne ; une Folie est de la 
comédie qui rappelle le genre spirituel de Grétry. 

M. Cherubini a fait jouer, dans l'époque du concours, l'opéra des 
Deux Journées, où l'on reconnaît son talent supérieur ; mais cet opéra 
ne paraît pas au jury devoir l'emporter sur celui de Joseph, de 
M. Méhul, lequel otfre une musique savante et sensible, une expres- 
sion toujours vraie, variée suivant les sujets, tantôt noble ou simple, 
tantôt religieuse ou mélancolique. 

Le jury présente l'opéra de Joseph comme Topéra-comique le plus 
digne du prix. 

Il demande en même temps une mention très honorable pour l'opéra 
des Deux Journées, par M. Cherubini, et pour celui de l'Auberge de 
Bagnères, par M. Catel, ouvrage remarquable par l'élégance du style 
et une originalité piquante, modérée par le goût 1 . 

Il était cependant dans la destinée des fameux prix décen- 
naux de ne jamais être décernés. Je ne sais quel obstacle 
s'opposa à leur distribution : toujours est-il que celle-ci 
n'eut pas lieu, et que Méhul ne reçut pas plus le prix de 
5,000 francs proposé par le jury pour la partition de Joseph 



1 On peut consulter, au sujet de ce Rapport et des deux décrets rela- 
tifs aux prix décennaux, Y Annuaire dramatique pour les années 1808, 1810 
et 1811. 



SA VIE. SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 267 

que Spontini ne reçut celui de 1.0,000 francs proposé pour 
la partition de la Vestale *. 

Mais il n'est pas de soleil dans lequel des esprits cha- 
grins ou malavisés ne s'évertuent à découvrir des taches. 
Il est arrivé à cette suave et admirable partition de Joseph 
de rencontrer sur son passage des détracteurs qui se sont 
amusés à l'analyser, à l'éplucher, à la disséquer de la façon 
la plus subtile, dans l'unique but de persuader aux naïfs 
que c'était là une œuvre enfantine, sans portée, sans valeur 
et sans consistance. Le plus curieux, c'est que cette belle 
découverte a été faite par de vrais musiciens, des artistes 
distingués même, et qui avaient l'insigne honneur de se 
trouver à la tête d'un journal spécial, dans lequel ils 
auraient pu mieux employer leur temps et rendre à l'art 
des services infiniment plus appréciables. La chose arriva 
juste à propos du jugement rendu au sujet de ces fameux 
prix décennaux, et particulièrement de celui que le jury 
avait cru devoir décerner à Joseph. 

C'était en 1810, et un artiste vraiment bien doué, Alexis 
de Graraudé, tout à la fois professeur de piano et de chant 
justement recherché, excellent accompagnateur et composi- 
teur fort estimable, venait de fonder une revue musicale 
dont le titre seul, les Tablettes de Polymnie, suffirait à carac- 
tériser nettement l'époque où elle a vu le jour. C'est dans 
ce papier, assez acerbe de sa nature et souverainement 
injuste la plupart du temps, que parut, lors du jugement 
en question, un article virulent qui prétendait passer pour 
une étude impartiale du chef-d'œuvre de Méhul. Cet 
article était-il de Graraudé personnellement? N'était-il pas 
dû plutôt à l'un de ses collaborateurs, Cambini, composi- 
teur assez distingué, mais peu heureux au théâtre, et que 



1 II est assez singulier de voir que Méhul, ainsi désigné pour recevoir 
le prix décerné au meilleur opéra-comique, fut précisément choisi par le 
jury du prix d'opéra pour rédiger le rapport qui concluait à faire accorder 
cet autre prix à Spontini. Ce rapport fut inséré dans un des numéros du 
Moniteur universel, alors journal officiel de l'Empire français. 



268 MÉHUL 

ses insuccès avaient aigri? C'est ce que je ne saurais dire, 
l'écrivain ayant jugé à propos, ce qui peut sembler singu- 
lier en pareille occurrence, de se couvrir du voile de 
l'anonyme. En tout cas, et pour la honte de son auteur, 
quel qu'il soit, je vais reproduire ici ce modèle de critique 
pédante et dénigrante. Et je le fais d'autant plus volontiers 
qu'il donna lieu, ainsi qu'on le verra plus loin, à une 
protestation très digne et très intéressante de la part d'un 
artiste justement célèbre. 

Voici, d'après les Tablettes de Polymnie, comment on 
entendait en ce temps-là la critique musicale. Joseph 
venait d'être repris à l'Opéra-Comique, le 25 juillet 1810: 



Selon la décision du jury, disait l'écrivain, cet ouvrage a mérité le 
prix décennal. Il réunit à lui seul (ainsi l'a prononcé l'aréopage) toutes 
les qualités qu'on exige dans la musique dramatique, et n'a aucun 
défaut. Cette décision a étonné presque tout le monde, même les 
amis de l'auteur, qui, sans diminuer l'estime qu'on doit à ses talens, 
s'accordent tous à penser que c'est une de ses plus faibles productions. 
Ils prétendent même le prouver, en quelque sorte, par l'analyse 
suivante. 

D'abord, l'ouverture, qui devroit au moins nous rappeler cet âge 
patriarcal, cet état d'innocence et de simplicité si près de la nature, et 
que l'Écriture nous peint avec tant de vérité, ne nous fait éprouver 
aucune sensation ; son motif nous dit : Écoutez, préparez-vous, mais il 
nous le dit trop long-temps, et vient nous distraire tout à coup par un 
de ces traits d'école, par une imitation canonique et servile qui conti- 
nue vingt mesures en crescendo pour aboutir à un repos suspensif. 
Qu'arrive-t-il après ce long prélude ? les basses nous font entendre 
une phrase de plain-chant qui nous rappelle le verset d'un psaume. 
« Ah ! (se dit-on) l'auteur prend musicalement son texte dans la Bible : 
ce n'est peut-être pas si mal vu ; écoutons le parti qu'il en tirera». 
Le bon sens n'auroit jamais pu deviner que ce parti fût celui qu'on en 
tire aux écoles ; c'est-à-dire, de mettre sur ce motif d'autres motifs qui 
forment un contre point et prouvent qu'on sait manier l'harmonie, mais 
qui masquent le sujet principal par un papillotage de traits fastidieux 
et insignifians. Alors, l'auditeur est dépaysé ; il pensoit être dans les 
champs de la Chaldée ou de Memphis, il se retrouve au Conservatoire ! 
il bâille, il est prêt à s'endormir, lorsque le bruit des timbales, des 
trompettes, des trombones, le réveille en sursaut, et à peine s'est-il 
frotté les yeux que l'ouverture finit. Joseph paraît, il chante un récita- 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 269 

tif et un air qui sont assez bien pour la musique à la mode, quoique 
M. Méhul lui-même en ait fait beaucoup de meilleurs, mais il faut 
oublier totalement Joseph; on ne voit plus qu'Elleviou, et c'est 
Elleviou qui nous raconte aussi, dans la romance suivante, les aven- 
tures de Joseph. Tout est passable quand l'illusion est détruite, mais 
que deviennent cette justesse d'expression et cette couleur locale que 
le jury a tant exaltées? et n'est-ce pas un grand défaut de faire 
oublier le personnage en faveur de l'acteur ? les règles dramatiques 
prescrivent précisément le contraire. Vient ensuite un morceau d'en- 
semble, chanté par les fils de Jacob, qui tâchent d'appaiser les fureurs 
de leur frère Siméon, morceau purement de facture et qui peut con- 
venir à toute autre situation, en parodiant les paroles, et qui pourroit 
même servir de solfège en les supprimant tout à fait ; il est comme ces 
meubles économiques faits à plusieurs fins, et qui peuvent alternative- 
ment servir de lit, d'armoire, de fauteuil et de secrétaire. 

Reprocher à M. Méhul des fautes d'école, ce seroit vouloir faire 
apercevoir de la mollesse dans les muscles d'Hercule ; cependant il y a 
dans le morceau que nous venons de citer, pages 58 et 59, une marche 
consécutive de trois tons majeurs par degrés conjoints, qui produit 
trois phrases pareilles dont chacune d'elles forme un repos parfait, 
marche que les écoles d'Italie proscrivent sévèrement comme modula- 
tion puérile, comme redondance, et enfin comme succession vicieuse 
et barbare de trois tons majeurs de suite. Les Conservatoires de Naples 
ont donné à cette marche la dénomination de rosalie (ce n'est pas ici 
le lieu de donner l'étymologie de ce mot), et cette rosalie est défendue 
aussi sévèrement que la marche de deux quintes de suite. M. Méhul 
s'en est encore servi dans un morceau d'ensemble du second acte, ce 
qui prouveroit qu'il a pour elle une certaine prédilection. Cependant 
nous sommes sûr qu'il la défendroit à ses élèves comme un maître de 
rhétorique gourmanderoit les siens, si, pour peindre un animal qui 
saute de branche en branche, ils employoient la figure suivante : il 
sauta sur la première branche, puis il sauta sur la seconde branche, 
puis il sauta sur la troisième branche. Mais poursuivons. Dans ce 
morceau, ainsi que dans le suivant, qui sert de final au premier acte, 
M. Méhul déploie merveilleusement toutes les ressources de son 
système favori, qui est que « dans tout ouvrage dramatique musical, 
l'orchestre doit être le principal personnage ». Système commode, 
éblouissant, qui distrait et déroute l'auditeur, et qui est, surtout, 
favorable aux poètes ; ceux-ci n'ont rien à redouter de la critique ; 
leurs vers au lieu de surnager sont étouffés par la masse des instru- 
mens, et demeurent comme non avenus. Ce système consiste à choisir 
un ou deux traits d'orchestre assez saillans, qu'on adapte à tels ou tels 
instrumens ; avec ces deux traits répétés souvent, et dont l'un des deux 
doit servir de motif, on module de diverses manières, on fait des tran- 



270 MÉHUL 

sitions... et, toujours le motif, entendez-vous le motif! disent les 
jeunes savants. Au-dessous de ces deux traits, on ajoute des notes 
syllabiques pour les assujétir à la prosodie des paroles, on observe 
quelquefois le repos des phrases, mais presque jamais la déclamation ; 
et cette espèce d'accompagnement tiré de l'harmonie suffit pour consti- 
tuer la mélodie des parties chantantes, toujours très humbles servantes 
de l'orchestre, et qui, le plus souvent, forment un chant semblable à 
celui qu'on donne à la partie de l'alto dans un quatuor instrumental. 

Qu'on se donne la peine d'examiner les deux morceaux que nous 
citons, et même tous ceux de ce genre que l'auteur a composés, et 
l'on y trouvera la solution de ce système, dont il est l'inventeur, et 
que plusieurs compositeurs de nos jours lui ont fait l'honneur 
d'adopter. 

Le second acte n'a rien de bien remarquable ; le chant des couplets 
de Benjamin, malgré le manque de couleur locale, serait passable pour 
nos oreilles corrompues, si une imitation obstinée et fastidieuse des 
basses qui l'accompagnent n'en intervertissoit la mélodie et ne la 
couvroit presque entièrement ; mais le moyen de ne pas paraître 
savant ! Les maîtres italiens (les orthodoxes, j'entends) se seroient con- 
tentés de fondre cette partie de basses dans les violons, en les faisant 
jouer très doux, et auroient mis aux basses des notes simples : le chant 
eût alors ressorti et repris sa place, et rien n'auroit pu nuire à son 
effet ; car ces maîtres ont la bonhomie de croire que l'effet ne s'obtient 
qu'en laissant la mélodie à son aise. 

Le réveil de Jacob, fondu dans un trio, n'a ni la majesté ni l'expres- 
sion qu'on espéroit y trouver ; un chant commun, une recherche 
servile dans le choix des intonations, fatigue et dépite l'auditeur, et 
sans les dix dernières mesures qui terminent ce trio et qui ont quelque 
lueur de sensibilité, il seroit parfaitement ennuyeux. Suit un trio entre 
Jacob et Benjamin (?), sans caractère, sans couleur, et dont la facture 
est même très médiocre; puis de petits bouts d'hymnes qui ne sont 
qu'un placage d'accords, et un final dont les détails ne sont dus qu'au 
poète, et qui finit par un chœur à grand bruit : voilà ce qui constitue 
la musique du second acte. 

Au troisième acte, encore des hymnes dans le même genre, des pla- 
cages d'harmonie que certes les israélites n'ont jamais connus; mais 
cela est plus facile à faire qu'un chant expressif qui seroit tout à 
l'unisson, et dont le choix des intonations alfecteroit l'âme. 

L'unisson ! quel mot barbare pour les écoles de la musique 
moderne ! mais ce n'est pas ici le lieu d'établir une discussion sur ce 
sujet; qu'on se souvienne seulement que les anciens Grecs produi- 
soient les plus grands effets avec cette seule ressource. 

Tout le reste du troisième acte est facture ou musique systéma- 
tique ; M. Méhul a composé des ouvrages qui valoient beaucoup mieux 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 271 

que celui-ci ; et vraisemblablement les juges ont pris cela en considéra- 
tion pour faire pencher la balance en sa faveur ; mais ce n'est pas là 
un jugement ad hoc. 

Les Deux Journées, de Cherubini, Montano et Stéphanie et Aline 
de M. Berton valent beaucoup mieux, comme musique, que Joseph; 
tout le monde est d'accord sur ce point ; les journaux sont remplis de 
cette opinion généralement établie, et cependant... Mais tout est pour 
le mieux dans le meilleur des mondes possible, comme nous le dit 
Pangloss, et nous sommes forcés d'être de son avis. 

Quoi qu'il en soit, la reconnaissance de Jacob, qui n'est pas en 
musique, est très touchante, et lorsque Elleviou se jette à ses pieds en 
s'écriant : Je suis Joseph, le spectateur attendri, se rappelant les 
hymnes et les prières, croit avoir assisté au service divin ; il se 
résigne, il pardonne à l'auteur, il pardonne même à ses juges, et se 
promet, en sortant de la salle, d'y revenir dans dix ans, pour être 
témoin du triomphe de quelque autre compositeur qu'on aura aussi 
bien jugé 1 . 

Je n'essaierai même pas de réfuter cet article quinteux, 
dont le désir était d'être perfide, et qui ne parvenait qu'à 
être ridicule à force de sottise. Ce serait prendre une 
peine inutile, la postérité s' étant suffisamment chargée de 
lui répondre, en ne cessant d'entourer la partition de 
Joseph de l'admiration dont elle est digne à tant de titres. 
Je me bornerai à faire remarquer l'éloge au moins original 
que le critique adresse au collaborateur de Méhul aux 
dépens de celui-ci, lorsqu'il donne pour très touchante la 
reconnaissance de Jacob, en ajoutant, avec l'envie d'être 
malicieux, qu'elle «n'est pas en musique ». D'où il ap- 
pert qu'à ses yeux le poëme de Joseph était supérieur à la 
partition, ce qui dénote un esprit empreint d'une haute 
fantaisie. 

Au reste, on est en droit de supposer que l'article en 
question ne fut pas sans faire quelque bruit, car il attira 
aux rédacteurs des Tablettes de Polymnie une rude apos- 
trophe d'un des patriarches de la musique française, du 
vieux Gossec, compositeur vingt fois acclamé sur nos 1 deux 
scènes lyriques, ancien directeur du Concert spirituel, et 

1 Tablettes de Polymnie, juillet 1810. 



272 MÉHUL 

pour le moment l'un des trois inspecteurs du Conservatoire, 
avec Méhul et Cherubini. Indigné de la petite infamie 
dont ce journal venait de se rendre coupable, Grossec lui 
adressa la lettre suivante, écrite de la bonne encre, 
comme on va voir : 

A Messieurs les propriétaires des Tablettes de Polvmnie. 

Paris, ce 28 Août 1810. 
Messieurs, 

Depuis le 6 mai dernier, époque de mon abonnement à vos Tablettes 
de Polymnie, j'ai reçu trois numéros de cette feuille (mai, juin et 
juillet). Je vous renvoie ceux de mai et de juin, et je garde celui de 
juillet comme un monument curieux d'injustice ou d'impéritie, ou de 
délire... 

Je me suis inscrit avec plaisir sur la liste de vos abonnés, dans 
l'espoir de ne trouver dans ces feuilles que des choses instructives 
dictées par la justice et l'impartialité. Aujourd'hui, j'y rencontre des 
articles diffamans, dirigés contre des ouvrages admirés de toute 
l'Europe, et déprisés ici par quelques misérables pigmées en fait de 
musique ; des articles, dis-je, enfantés sans doute par l'ignorance, ou 
par un esprit de parti, et peut être par un motif plus puissant que je 
n'ose interprêter. 

Je vous prie, messieurs, de faire disparaître mon nom de la liste de 
vos abonnés, et de vous dispenser de m'envoyer vos Tablettes, que je 
ne veux plus recevoir. Disposez en faveur de quelque malheureux, ou 
comme il vous plaira, du reste de l'argent de mon abonnement : j'en 
fais absolument l'abandon. 

Je suis votre serviteur, 

Gosseg, 
L'un des inspecteurs du Conservatoire 1 . 

Pour qu'un vieillard du caractère et de l'âge de 
Gossec — il avait alors soixante-dix-sept ans — le prit 
sur un tel ton et employât si peu de ménagements, il fallait 
qu'il eût été bien indigné. On l'eût été à moins. 

Non contents d'exercer leur critique d'une façon aussi 

1 Tablettes de Polymnie, août 1810. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 273 

injuste que maladroite, les Tablettes de Tdlymnie mentaient 
d'ailleurs effrontément. Elles avaient le droit assurément 
de ne point trouver Joseph de leur goût, mais elles n'avaient 
pas celui d'affirmer que tout le monde, même les amis de 
l'auteur, s'accordait à penser que c'était « une de ses plus 
faibles productions », car cela était le contraire de la vé- 
rité; elles avaient le droit encore de préférer à Joseph, les 
Deux Journées de Cherubini, aussi bien qu. 1 Aline et Mon- 
tano et Stéphanie de Berton, mais elles n'avaient pas celui 
de dire que tout le monde était d'accord pour convenir 
que ces derniers ouvrages valaient « beaucoup mieux 
comme musique » que celui de Méhul, car cela encore était 
absolument faux. Chacun pouvait exprimer des préfé- 
rences personnelles relativement à tel ou tel de ces opéras, 
mais il est certain que l'apparition de Joseph arracha un 
cri général d'enthousiasme à tous ceux qui s'occupaient 
sérieusement de musique et qui étaient capables de la 
juger. Voilà pourquoi la critique des Tablettes de Polymnie 
était non seulement maladroite, mais injuste, non-seule- 
ment sotte, mais odieuse. 

Et cependant, pour les raisons que j'ai déduites, si 
Joseph couronna d'une façon éclatante la gloire de son au- 
teur, il n'est que trop vrai de dire que le succès matériel 
en fut nul à sa création. Et non-seulement à sa création, 
mais jusqu'à sa dernière reprise en 1882; et il fallut trois 
quarts de siècle à ce chef-d'œuvre pour qu'il obtînt enfin 
chez nous l'accueil qu'il méritait. Lors de sa première 
grande remise à la scène en 1821, après plusieurs années 
d'oubli, le vaudevilliste Théaulon, qui fournit à Boieldieu 
et à Herold quelques-uns de leurs livrets d'opéras, cons- 
tatait déjà le peu de fortune de Joseph 1 , dont les rôles 
étaient tenus alors par Ponchard (Joseph), Darancourt 
(Jacob), Huet (Siméon), Sulau (Ruben), Ponchard jeune 



1 Voir le Courrier des Spectacles du 25 janvier 1821. C'est la veille que 
l'ouvrage avait été repris. 

18 



274 MÉHUL 

(Nephtali) et M me Gavaudan (Benjamin), qui au bout de 
quelques semaines était remplacée par M lle Leclerc *. 

En 1826, nous voyons Joseph reparaître à la scène, 
avec une distribution entièrement renouvelée, excepté 
pour le rôle principal, qui restait confié à Ponchard; les 
autres étaient joués par Valère (Jacob), Gavaudan 
(Siméon), qui reprenait celui créé par lui vingt ans aupar- 
avant, Henri (Ruben), Allan (Nephtali) et M me Casimir 
(Benjamin). Puis, un quart de siècle s'écoule, et le 11 oc- 
tobre 1851, après un long abandon, le chef-d' œuvre de 
Méhul est l'objet d'une nouvelle et éclatante reprise. Il a 
cette fois pour interprètes Delaunay-Ricquier (Joseph), 
Bussine (Jacob), Couderc (Siméon), Ponchard fils (Ruben), 
Jour dan (Nephtali), Carvalho (Utobal) et M lle Lefebvre 
(Benjamin). C'est à propos de cette reprise qu'Adolphe 
Adam, alors feuilletoniste musical du journal V Assemblée 
nationale, cherchait à faire connaître et à expliquer les 
causes de la froideur avec laquelle le public de l'Opéra- 
Comique avait reçu Joseph en 1807 : 

A cette époque, dit-il, il y avait entre le grand Opéra et l'Opéra- 
Comique, quant au genre, une ligne de démarcation qui n'existe plus 
aujourd'hui. A l'un, les ouvrages héroïques dont les sujets étaient 
presque exclusivement empruntés à l'antiquité et à la fable ; à l'autre, 
la comédie à ariettes et le drame de genre. Cependant quelques 
empiétements de l'Opéra-Comique avaient déjà été tentés dans le 
domaine du grand Opéra. La Médée de Gherubini et la Stratonice de 
Méhul appartenaient évidemment au genre du grand Opéra, mais le 
mérite, quoique reconnu, de ces partitions n'avait pu que les maintenir 
au répertoire de l'Opéra-Comique. Depuis leur apparition, il s'était 
fait une grande réaction en faveur de la musique légère et réellement 
appropriée aux moyens des sujets de l'Opéra-Comique. 

Martin et Elleviou avaient, au commencement du siècle, ressuscité 
tout le répertoire de Grétry, qu'on avait entièrement abandonné pen- 
dant la période révolutionnaire ; car c'est à cette époque que ces 
ouvrages sérieux, Montano, la Caverne, Roméo, etc., avaient un 



1 A cette époque, on voit plusieurs de'butants se produire dans Joseph, 
e ntre autres Lafeuillade, Margaillan, Delaunay, etc. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 275 

instant exercé une suprématie qu'ils n'avaient pu conserver bien long- 
temps. Joseph était donc, par l'essence même de son sujet, une espèce 
de retour à un genre dont le public était fatigué. Il est probable qu'à 
l'Opéra la partition de Méhul eût été tout autrement accueillie. 
Cependant il faut reconnaître que les beautés du genre admiratif 
excitent bien moins l'enthousiasme que celles du genre passionné. 
Ainsi, il y a erreur à dire que le public d'alors était trop peu avancé 
pour pouvoir sentir la supériorité de cette musique. Il ne faut pas 
oublier que ce public, si froid pour l'ouvrage de Méhul, était de feu 
pour la Vestale de Spontini, dont la musique est encore plus avancée, 
et dont les combinaisons sont plus compliquées que dans l'opéra du 
compositeur français. 

La seule raison de cette indifférence est, je crois, que le public de 
l'Opéra-Gomique trouvait là tout autre chose que ce qu'il venait cher- 
cher. Ce qu'il demandait avant tout, c'étaient des morceaux chantants 
et brillants pour les exécutants. Le premier air et la romance ne 
produisaient pas moins d'effet qu'aujourd'hui ; mais passé ces deux 
ravissants morceaux, qui se trouvent dans la première scène de 
l'ouvrage, la part du public était faite : le reste s'adressait aux artistes 
et aux connaisseurs ; c'est eux qui procurèrent à l'œuvre de Méhul le 
succès d'estime qu'elle obtint... 

Chaque réapparition de Joseph excitait et ravivait l'en- 
thousiasme des musiciens, des artistes, en continuant de 
laisser indifférente et froide la niasse même du public. Il 
en fut en 1851 comme il en avait été en 1807, comme il 
en devait être encore douze ans plus tard, en 1862, 
lorsque le Théâtre-Lyrique, alors dirigé par M. Carvalho, 
voulut à son tour remettre Joseph à la scène i . Cette 
fois, c'est Berlioz qui, au moyen d'une de ces boutades 
qui lui étaient familières, constate tristement le fait dans 
son feuilleton du Journal des Débats : 

... La reprise de Joseph n'a pas eu les suites heureuses qu'on en 
attendait. Les représentations de cette belle œuvre de Méhul attirent 
peu de monde, malgré l'intérêt de curiosité qui s'attachait aux débuts 
d'un ténor tout neuf, malgré la prose paternelle de M. A. Duval, mal- 



1 C'est le 21 janvier qu'avait lieu cette reprise. Les quatre rôles impor- 
tants de l'ouvrage étaient joue's par un jeune te'nor débutant nommé 
Giovanni (Joseph), par MM. Petit (Jacob), Legrand (Siméon) etM u e Faivre 
(Benjamin). 



276 MEHUL 

gré un ensemble d'exécution des plus satisfaisants. Je crois le public à 
cette heure las des chefs-d'œuvre, las des mauvais ouvrages, las des 
œuvres médiocres , las de voir de brillants décors, las d'en voir de 
fanés, las d'entendre des ténors neufs, las de subir des ténors vieux, 
las d'endurer des orchestres très discordants, des chœurs brailles, des 
danseuses débraillées, las de l'esprit, las de la bêtise, las des 
claqueurs, las de leur enthousiasme à trois francs par tête, las des 
fleurs, des rappels, des ovations, des cabales, des contre- cabales, las 
des directeurs qui n'ont pas le sou, las de ceux qui trouvent de l'argent 
qu'il faut toujours rendre, las du bruit qui se fait autour des gens de 
théâtre, las des jolies actrices qui changent et deviennent laides, las 
des laides qui ne changent pas, las de feuilletons, las de tout et de bien 
d'autres choses 1 . 

Cependant, tandis que, par la faute d'Alexandre Duval, 
le public français demeurait presque insensible aux beautés 
répandues dans Joseph, l'Allemagne accueillait le chef- 
d'œuvre avec transports et l'acclamait avec un véritable 
enthousiasme. Le 5 décembre 1809, moins de trois ans 
après sa création à l' Opéra-Comique, Joseph faisait son ap- 
parition à Vienne, sur le théâtre An der Wien, et depuis 
lors, après avoir passé de ce théâtre à l'Opéra impérial, il 
n'a pour ainsi dire jamais quitté le répertoire. C'est le 14 
juin 1815 qu'il parut sur cette dernière scène, où dix-huit 
représentations en furent données dans le cours de l'année 
et vingt l'année suivante; en 1821, lors de la mise à la 
scène du Freischutz, et en 1822, époque de la création de 



1 Journal des Débats, d* 16 février 1862. — Précédemment, dans ses 
Soirées de V orchestre (pp. 397-398), Berlioz avait ainsi donné son opinion sur 
Joseph'. — «Joseph est celui des opéras de Méhul qu'on connaît le mieux 
en Allemagne. La musique en est presque partout, simple, touchante, riche 
de modulations heureuses sans être bien hardies, d'harmonies larges et 
vibrantes, de gracieux dessins d'accompagnement, et son expression est 
toujours vraie. La seconde partie de l'ouverture ne me paraît pas digne 
de l'introduction qui la précède. La prière: Dieu oV Israël! où les voix 
ne sont soutenues que par de rares accords d'instruments de cuivre, est 
complètement belle sous tous les rapports. Dans le duo entre Jacob et 
Benjamin: toi, le digne appui d'un père! on trouve des réminiscences 
assez fortes à' Œdipe à Colone, réminiscences amenées sans doute dans 
l'esprit de Méhul par la similitude de situation et de sentiments qu'offre 
ce duo avec plusieurs parties de l'opéra de Sacchini... » 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 277 

T Opéra-Italien, il fut un instant écarté, mais on le reprit 
en .1829* en 1833, quand Robert le Diable fut joué à 
Vienne, Joseph se vit de nouveau quelque peu délaissé, 
mais on le reprit encore en 1850, où il eut onze représen- 
tations, puis au mois de janvier 1867, où il excita plus que 
jamais l'enthousiasme d'un public plus fidèle que tout autre 
à ses affections musicales. 

En 1815, passant par Vienne à son retour de Rome, 
après avoir fait en Italie le séjour auquel l'obligeaient les 
règlements du. grand prix de l'Institut, Herold eut l'occa- 
sion d'entendre, dans la capitale de l'Autriche, le chef- 
d'œuvre de son illustre maître, et de constater l'impression 
qu'il produisait sur le public. A ce sujet il consignait, sur 
son carnet quotidien, les détails que voici: . — «Je sors 
du Kserntnerthor, où j'ai été avec M. Salieri. On donnait 
Joseph, de M. Méhul, remis au théâtre pour la troisième 
fois. Ce que je disais de l'estime que l'on fait ici de ce 
grand compositeur m'a été bien prouvé ce soir. Voilà 
quatre ans qu'on donne ici Joseph, la salle était pleine à 
six heures, et comble à sept, ce qui n'arrive pas souvent. 
Presque tous les morceaux ont été applaudis avec enthou- 
siasme, et le duo de Jacob et de Benjamin, qui fait peu 
d'effet à Paris, a été chanté deux fois ce soir. Il est vrai 
que l'orchestre et les acteurs y mettent tous leurs soins; 
on voit qu'ils ont un vrai plaisir à exécuter ce bel ouvrage. 
M. Salieri, qui ne l'avait vu qu'une fois il y a quatre ans, 
en a été content et m'a bien félicité d'être l'élève de l'au- 
teur. Ah! serai-je jamais digne de mon maître?... » 
Quelques jours plus tard, Herold retourne voir Joseph, et 
il en parle de nouveau : — « Que M. Méhul est heureux 
sans s'en douter! Son Joseph fait fureur en ce moment. 
Ce soir, je voyais à côté de moi (car les femmes vont ici 
au parterre, comme en Italie), ce soir donc, je voyais au- 
tour de moi une foule de jeunes et jolies femmes qui se 
disaient à chaque instant : Oh! le beau morceau! oh! la belle 
musique! Et l'auteur ne s'en doute pas. Il y en a une qui 
pleurait pendant l'air de Siméon...» 



278 MÉHUL 

A Dresde, c'est Weber, l'immortel auteur du Freiscliut2 7 
qui, pendant qu'il était directeur de la musique au théâtre 
royal, eut l'honneur et la gloire de mettre à la scène 
l'opéra de Méhul, dont la première représentation fut 
donnée le 30 janvier 1817, sous le titre de Jacob und seine 
sœhnè {Jacob et ses fils). Et comme il avait l'habitude, 
chaque fois qu'il montait un ouvrage nouveau, d'en don- 
ner avant la représentation une analyse dans le Journal 
de Dresde, Weber ne manqua pas à sa coutume en cette 
circonstance, et publia sur Joseph un article dans lequel il 
formulait cette appréciation : — «La beauté des œuvres 
de cet ordre-là ne se prouve point. Il suffit d'en appeler 
au sentiment de ceux qui les entendent ; les souvenirs et 
les tristesses de Joseph, les remords et le repentir de 
Siméon, la douleur du vieux Jacob, ses colères, ses joies, 
autant de motifs traités avec l'inspiration et le talent 
d'un musicien que nuls principes, de ceux qui vraiment 
conviennent à son art, ne sauraient prendre au dépourvu. 
C'est une fresque musicale que cette partition, un peu 
grise de ton, mais d'un sentiment, d'un pathétique, 
d'une pureté de dessin et de composition à tout défier 1 . 

On sait qu'à Berlin, ainsi que dans toutes les grandes 
villes de l'Allemagne, à Munich, Hambourg, Cologne, 
Weimar, Brème, Lubeck, Leipzig, Darmstadt, Breslau, 
Stuttgart, Francfort, Carlsruhe, etc., le Joseph de Méhul, 
comme le Jean de Taris de Boieldieu, comme la Mêdêe 
ou le Porteur d'eau de Cherubini, reste toujours à la scène 
et ne quitte jamais le répertoire 2 . 



1 Un fait à remarquer au sujet des représentations de Joseph à Dresde. 
Le rôle de Joseph était chanté par un acteur qui jusqu'alors n'avait joué 
que la comédie et la tragédie, et cet acteur n'était autre que Geyer, qui 
fut le second mari de la mère de Richard Wagner. 

2 Puisque j'ai prononcé le nom de Cherubini, je vais reproduire ici les 
réflexions consignées par ce grand homme au sujet de cet ouvrage, dans 
sa Notice sur Méhul : — « Joseph. Succès complet et mérité. Après ses 
opéras d? Euphrosine, de Stratonice et d'Ariodant, c'est l'ouvrage de Méhul 
dans un genre élevé que j'aime le mieux et que j'estime le plus. Tout y 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 279 

L'Italie elle-même, si longtemps réfractaire à notre mu- 
sique, si hostile à nos artistes et si dédaigneuse de leurs 
œuvres, ne put résister au désir de connaître Joseph. Voici 
comment, en 1823, Castil-Blaze le faisait savoir aux lecteurs 
du Journal des Débats: — «... L'Allemagne a déjà rendu 
d'éclatants hommages à nos maîtres et à nos virtuoses. 
L'Italie leur prépare aussi des couronnes ;' le triomphe 
que notre Méhul vient d'y obtenir est encourageant pour 
les compositeurs qui suivent la même carrière. Un admi- 
rateur des productions de l'auteur d' Ariodant, M. Kandler, 
a traduit en italien l'opéra de Joseph: cet ouvrage, présenté 
sous le titre d'oratorio, à cause de la sévérité du sujet, a 
été exécuté le jour de Pâques, à Milan, dans la maison 
du comte Castelbarco, avec beaucoup de pompe et de soin. 
Le dialogue avait été mis en récitatifs, selon l'usage ; les 
acteurs, l'orchestre, dirigés par M. Rolla, les chœurs con- 
duits par M. Mirecki, Polonais, maestro al cembalo, ont 
bien fait leur devoir, et la manière dont les auditeurs ont 
reçu et applaudi l'œuvre de Méhul fait espérer que l'on 
s'empressera de l'offrir au public sur un plus grand 
théâtre. Les ouvertures à'Anacréon ou V Amour fugitif et 
de Jean de Paris ont fait fureur ; celle de Michel- Ange a 
terminé une soirée musicale des plus remarquables, et dont 
les maîtres français ont fait les honneurs 1 .» 



est bien senti et bien exprimé ; tout y est remarquable du côté de la 
mélodie, de l'harmonie et de la facture, car même ces formes scolastiques 
et savantes, qui approchent du style de la musique d'église, et que Méhul 
avait mal à propos pris l'habitude d'employer dans ses opéras, ne sont 
point ici déplacées, puisque le sujet de Joseph est tiré de la Bible. On 
dirait que Méhul, après avoir donné consécutivement plusieurs pièces 
dont le succès n'a pas été marquant, a rassemblé toutes ses facultés en 
composant la musique de Joseph, afin de reconquérir et le terrain sur 
lequel il s'était tant de fois distingué, et sa gloire compromise. Ses efforts 
ont été couronnés, mais cet ouvrage est le chant du cygne, car à l'avenir 
nous n'aurons plus de lui que des travaux qui annoncent que sa santé, 
atteinte d'un mal sans remède qui le minait depuis longtemps, s'affaiblis- 
sait par degrés, ainsi que son génie. » 
1 Feuilleton du Journal des Débats, du 1 er juin 1823. 



280 MÉHUL 

En France enfin, la sympathie ardente que tous les 
* vrais artistes professaient pour Joseph ramenait toujours 
l'attention sur ce chef- d' œuvre , en dépit de la froideur 
dont le public ne se départissait guère à son égard. Au 
mois d'août 1866, une nouvelle reprise de Joseph, entourée 
des soins les plus délicats et de la plus intelligente sollici- 
tude, était faite à l'Opéra-Comique. L'ouvrage était joué 
et chanté de la façon la plus remarquable par MM. Capoul 
(Joseph), Bataille (Jacob), Ponchard (Siméon), Bernard 
(Utobal), Lhérie (Ruben) et M 1Ie Marie Rôze, aujourd'hui 
M me Mapleson (Benjamin). Et seize ans plus tard, le 
5 juin 1882, Joseph reparaissait encore sur ce théâtre, avec 
une interprétation confiée cette fois à MM. Talazac (Joseph), 
Cobalet (Jacob), Carroul (Siméon), Collin (Utobal), Ver- 
nouillet (Ruben) et M me Bilbaut-Vauchelet (Benjamin) 1 . 
On se rappelle avec quelle chaleur, avec quelle ardeur 
l'ouvrage fut cette fois accueilli. 

Cette partition de Joseph est une merveille en vérité, 
un chef-d'œuvre dans lequel la noblesse de l'accent, la 
grandeur du style, l'expression pathétique sont portées à 
leur plus haute puissance, en même temps que rehaussées 
encore par une couleur superbe et un sentiment poétique 
qui pénétrerait jusqu'aux plus indifférents. Comment n'être 
pas ému par l'air admirable et d'une si belle allure de 
Joseph: Vainement Pharaon dans sa reconnaissance... ? 
Quel cœur resterait insensible à l'audition de sa romance : 
A peine au sortir de V enfance..., et de celle de Benjamin: 
Ah! lorsque la mort trop cruelle..., qui respire un sentiment 
si pur à la fois, si intense et si virginal ? Qui ne serait 



1 II est à remarquer que ce joli rôle de Benjamin, l'une des créations les 
plus suaves et les plus poétiques du génie de Méhul, a toujours trouvé, 
en France du moins, des interprètes d'une valeur exceptionnelle et d'une 
personnalité exquise, en tout point dignes de lui : après M me Gavaudan, 
on y a vu successivement M Ue Leclerc, M me Casimir, Jenny Colon, 
Mlle Lefebvre, M^ Faivre (Théâtre-Lyrique), MUe Marie Rôze, M m e Bil- 
baut-Vauchelet... Le caractère touchant et tendre de ce rôle adorable a 
toujours été rendu avec une sorte de perfection. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 281 

surpris, touché, charmé, en écoutant V incomparable prière : 
Dieu d 'Israël ! et l'adorable chœur des jeunes Ismaélites? 
Qui pourrait entendre sans frémir l'air si dramatique de 
Siméon, sans attendrissement le duo si expressif de Jacob 
et de Benjamin, sans en être frappé le beau finale du pre- 
mier acte? Et pourtant, pour provoquer de tels sentiments, 
pour exciter l'admiration, pour faire naître une émotion 
si grande et parfois si poignante, quelle simplicité, quelle 
sobriété, quelle étonnante modération dans les moyens 
employés ! Où trouve-t-on dans tout cela la moindre re- 
cherche, une tendance quelconque à l'effet, l'art d'exciter 
les applaudissements, et ce que des critiques excessifs et 
farouches appellent «des concessions au public»? 

Il est entendu aujourd'hui, pour certains ultra-roman- 
tiques en matière musicale, que l'art n'a pas existé jusqu'à 
ce jour, que ce qu'on avait cru tel n'était qu'une chimère, 
qu'aucun effort n'a été fait, aucune tentative essayée, au- 
cun résultat obtenu ; il est entendu qu'on n'a cessé de se 
payer de mots en tout ce qui touche à la musique drama- 
tique, et qu'enfin le monde entier, aveuglé par je ne sais 
quelle ignorance, s'est trompé grossièrement lui-même en 
croyant devoir quelque sympathie, quelque admiration, 
quelque reconnaissance à certains artistes, à certains créa- 
teurs par lesquels il croyait à tort avoir été touché, ému, 
attendri. Selon ceux-là, un novateur est venu, un révolu- 
tionnaire, que dis-je? un dieu, qui nous a bien fait com- 
prendre quelle était notre erreur, qui nous a démontré que 
fausse était notre émotion, maladroite notre reconnaissance, 
sotte et ridicule notre admiration. A ces contempteurs 
d'un passé que quelques-uns croyaient non sans gloire, 
à ces sectaires exclusifs et farouches, à ces iconoclastes 
bruyants qui sacrifient tout à la glorification de l'idole nou- 
velle, il ne faut offrir aucun exemple, il ne faut citer aucun 
artiste, il ne faut parler ni de Campra, ni de Rameau, ni 
de Gluck, ni de Méhul, ni de Cherubini, ni d'aucun de 
ceux que le peuple musical s'était habitué jusqu'à ce 
jour à respecter et à chérir : rien de tout cela n'existe, les 



282 MÉHUL 

hommes que représentent ces noms ne sont que des 
pygmées, sortes de fantoches indignes d'attention, et l'art 
n'a pris naissance que du jour où leur dieu lui-même a vu 
la lumière. La grandeur, la poésie, la passion, la couleur, 
la puissance, la vérité dramatique, tout lui revient, il a tout 
inventé, tout découvert, jusqu'aux conditions vitales de cet 
art même et à sa mise en pratique à l'aide de moyens en- 
core inconnus. 

Il me semble qu'il suffit d'entendre une œuvre aussi 
mâle, aussi pathétique, aussi noble que Joseph, une œuvre 
conçue à la fois dans de telles conditions de simplicité et 
de grandeur, pour revenir à un sentiment plus équitable, 
plus conforme à la réalité des choses. «Lorsque je réfléchis 
aux conditions d'une telle œuvre, disait un critique à propos 
de la dernière reprise de Joseph *, et que j'entends le bruit qui 
se fait autour des théories de Richard Wagner, je crois rêver. 
Qu'y a-t-il de nouveau dans ces systèmes ? Quelle loi orga- 
nique de l'opéra moderne tous ces prétendus prophètes de 
l'avenir mettent-ils en avant que ce musicien du passé ne se 
trouve avoir accomplie ? Ecoutez cet orchestre toujours sobre 
"de parti pris, où la modulation n'intervient qu'à l'appel de la 
vérité dramatique, cet accompagnement toujours en rapport 
avec la nature du sujet, et demandez-vous ensuite s'il est 
vrai, comme on nous le raconte, que cette simultanéité 
d'expression soit une découverte de notre temps. De l'ins- 
trumentation passons à la peinture de caractères ; autre 
invention qu'on se plaît à s'attribuer. Joseph, Siméon, 
Benjamin, Jacob, voyons-nous que ce soient là des figures 
qui manquent de plasticité , des caractères impersonnels, 
abstraits, des héros de tragédie classique comme en imagi- 
nait à la même époque Marie-Joseph Chénier ? Qu'ils 
chantent, tous ces personnages, et comme ce philosophe qui, 
pour prouver le mouvement, marchait, ils vous convaincront 
aussitôt de leur individualité musicale. Les souvenirs et les 
tristesses de Joseph, les remords et le repentir de Siméon, 

1 Henry Blaze de Bury, dans la Bévue des Deux- Mondes. 



SA VIEj SON GÉNIE } SON CARACTÈRE 283 

la candeur de Benjamin, la douleur du vieux Jacob, sa 
colère, sa joie, autant de motifs admirables traités avec 
l'inspiration d'un maître que nuls principes de ceux qui 
vraiment conviennent à cet art ne sauraient prendre au dé- 
pourvu. «Pour relever tous les mérites de ce magnifique 
«poème musical, dit Weber, il faudrait écrire des volumes.» 
Oui, certes, mais à quoi bon ? La barbarie, bien qu'elle 
gagne chaque jour du terrain, ne nous a pas encore telle- 
ment envahis qu'elle ait chassé de chez nous toute notion 
du vrai, du beau, et le chef-d'œuvre, quoique disparu de 
la scène, n'en est pas réduit, grâce à Dieu ! à vivre de la 
seule vie que donnent les commentaires. Quelque mal que 
prennent certains esprits médiocres à embrouiller les ques- 
tions, à corrompre le goût, la vérité n'en conserve pas 
moins son influence sur un bon nombre d'artistes, sur une 
grande partie du public. «D'ailleurs, s'écrie encore 
« Weber, la beauté des œuvres de cet ordre-là ne se prouve 
« point, il suffit d'en appeler au sentiment de ceux qui les 
« entendent ! » 

Weber avait cent fois raison, et il serait oiseux de dis- 
cuter plus longtemps à ce sujet. 



CHAPITRE XIV. 



Joseph marque le point culminant de la carrière de 
Méhul. Non-seulement cet ouvrage est son dernier chef- 
d'œuvre, mais pendant les dix années qui s'écoulèrent 
ensuite jusqu'à sa mort, Méhul, qui dans l'espace de 
dix-sept ans parcourus depuis ses débuts s'était présenté 
plus de trente fois à la scène, cessa tout à coup de 
produire et ne travailla plus que fort peu en vue du 
théâtre. Ce n'est qu'après un silence de trois ans et demi 
qu'on le vit, en 1810, reparaître à l'Opéra avec le ballet 
de Tersêe et Andromède, et si l'on en excepte l'Oriflamme, 
petite pièce de commande et de circonstance qu'il écrivit 
conjointement avec Berton, Kreutzer et Paër, il ne donna 
plus ensuite que trois ouvrages, les Amazones, le Prince 
troubadour et la Journée aux aventures, auxquels il faut 
ajouter Valentine de Milan, que son collaborateur Bouilly 
put, non sans quelque peine, faire représenter cinq ans 
après sa mort 1 . 

D'où vient cet arrêt subit dans la production d'un 
maître si bien doué et d'une fécondité jusque-là presque 



1 Fétis, dont il faut toujours avec soin contrôler les renseignements, 
met à l'actif de Méhul un ballet en trois actes, le Betour d'Ulysse, repré- 
senté à l'Opéra le 27 février 1807, dix jours après l'apparition de Joseph à 
l' Opéra-Comique, et Félix Clément, qui le copiait avec servilité en se 
bornant à le commenter, n'a pas manqué de lui emboîter le pas à ce sujet. 
C'est là pourtant une erreur: la musique du Retour d 1 Ulysse était, non de 
Méhul, mais de Persuis, et d'ailleurs Fétis lui-même, dans sa notice sur 
ce dernier, la lui attribue légitimement, sans se rappeler qu'un peu 
auparavant il l'a inscrite à tort dans le répertoire de Méhul. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 285 

prodigieuse? On ne saurait l'attribuer à la vieillesse, 
puisque, lorsqu'il donna Joseph à l' Opéra-Comique, Méhul 
avait seulement accompli sa quarante -troisième année, par 
conséquent avait à peine atteint l'âge où l'homme a 
conquis la plénitude de ses facultés. D'autre part, il 
n'avait pas lieu d'être découragé, comme quelques-uns 
l'ont dit, car si la masse du public ne vit pas émouvoir 
sa sensibilité par les beautés de ce poëme enchanteur,, 
l'accueil qui lui fut fait par les connaisseurs et par les 
artistes grandit encore le maître aux yeux de ses 
nombreux admirateurs. Deux raisons, je crois, peuvent 
expliquer le silence que Méhul commença à garder à 
partir de cette époque : d'abord son caractère , caractère 
un peu sombre, un peu chagrin, plus ombrageux que de 
raison, qui lui faisait voir volontiers des ennemis partout, 
partout des envieux et des persécuteurs, et qui jeta comme 
une teinte de douloureuse amertume sur les dernières 
années de son existence 1 ; puis, l'état peu satisfaisant de 
sa santé, qui influait précisément sur son caractère, et 
qui, devenue de plus en plus précaire, dès ce moment 
commençait à donner de l'inquiétude à ses amis. Cheru- 



*La lettre suivante, que Méhul écrivait à Plantade aux derniers jours de 
l'année 1806, met suffisamment en relief ce côté malheureux de son 
caractère : 

<« 15 décembre 1806. 

«J'ai la certitude, mon cher Plantade, que messieurs Grétry et Lesueur 
ourdissent une intrigue contre toi. Ils craignent que tu ne sois nommé 
maître de chapelle du roi de Hollande, et ils ont écrit à un chambellan 
de la reine pour te desservir et proposer pour ta place un M. Bertin, 
aussi ridicule par sa personne que par ses talens. Tu vois que les haines 
ne sont pas endormies, et que tu es la dupe de l'enthousiasme que tu as 
fait éclater pour Grétry. Le talent est beau, mais l'homme ne vaut rien. 

««Fais ton profit de cet avertissement amical, et ne me compromets pas. 
J'ai déjà assez oV ennemis. 

«Adieu, porte-toi bien et n'oublie pas tes amis. Je suis le tien pour 
la vie. «Méhul ». 

Cette lettre m'a été obligeamment communiquée par M. le marquis de 
Queux de Saint-Hilaire. 



286 MÉHUL 

bini, auquel il était cher et qui le connaissait bien, nous 
Ta dit en parlant de Joseph: — «Cet ouvrage est le 
chant du cygne, car à l'avenir nous n'aurons plus de lui 
que des travaux qui annoncent que sa santé, atteinte d'un 
mal sans remède qui le minait depuis longtemps, s'affai- 
blissait par degrés, ainsi que son génie. » Ce mal terrible 
et «sans remède», c'était la phthisie, qui avait marqué 
Méhul au front et qui devait l'emporter avant l'âge, après 
avoir éteint son génie et brisé ses facultés. 

Mais pour un être aussi actif, pour un esprit toujours en 
éveil comme celui de Méhul, un repos complet était 
impossible. Nous verrons d'ailleurs que, même au seul 
point de vue de l'art, ce repos fut loin d'être aussi absolu 
qu'on s'est plu à le dire, puisque de cette époque datent 
des travaux très sérieux dans le genre de la symphonie, 
la composition d'un grand nombre de cantates souvent 
fort importantes, ainsi que les succès éclatants remportés 
aux concours de l'Institut par les élèves de sa classe du 
Conservatoire. Mais c'est aussi à partir de ce moment que 
Méhul se créa une occupation nouvelle, à laquelle il se 
livrait avec la passion et l'ardeur qu'il apportait en toutes 
choses, et qui fut un dérivatif puissant et une consolation 
à ses chagrins réels ou imaginaires : je veux parler de la 
culture des fleurs. 

Dès ses plus jeunes années, Méhul avait senti naître en 
lui l'amour des fleurs ; cela datait de son séjour à Laval- 
dieu, dans ce coin de terre si pittoresque, si retiré, si 
paisible, si enchanteur, où les moines de l'abbaye avaient 
mis à sa disposition un bout de jardin qu'il cultivait lui- 
même, et où il entretenait à loisir, au milieu des jours les 
plus heureux qu'ait connus son enfance, cette passion si 
innocente et si charmante. (Plût au ciel, pour sa santé, 
qu'il n'en eût jamais connu d'autre !) Le séjour de Paris, 
l'existence étonnamment active qu'il menait ici, ses tra- 
vaux, ses succès, ses distractions même ne lui avaient 
pas fait perdre ce goût inné chez lui, et dans ces der- 
nières années il avait, pour s'y pouvoir livrer tout à son 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 287 

aise, acheté à Pantin une petite maison de campagne, 
accompagnée d'un grand jardin, dans lequel il avait formé 
surtout une collection de tulipes qui, par sa richesse et 
sa beauté, faisait non- seulement sa joie, mais l'admiration 
des connaisseurs. Méhul, qui ne savait rien faire à demi, 
était un horticulteur très sérieux, très instruit, très labo- 
rieux, très avisé, qui s'occupait d'horticulture non en 
amateur superficiel , mais en véritable praticien. Il entre- 
tenait avec ses... confrères de Paris ou de la province une 
correspondance active, suivie, par laquelle il se tenait au 
courant de toutes les découvertes, de tous les progrès, 
des procédés propres à obtenir les meilleurs résultats, et 
faisait avec eux des échanges, profitables aux uns et aux 
autres, destinés à leur procurer mutuellement les espèces 
et les variétés qui pouvaient leur manquer. 

Méhul horticulteur ! On a bien connu cette passion du 
grand homme, mais on n'a guère essayé d'en retracer les 
effets. Je vais le tenter, au moins dans une certaine 
mesure, à l'aide de recherches qui n'ont pas été sans me 
donner quelques résultats. 

Méhul était très lié avec un agronome de premier ordre, 
Louis-Joseph Pirolle, auteur d'un ouvrage pratique remar- 
quable et justement renommé, V Horticulteur français, l'un 
des classiques du genre, et principal rédacteur de YAlma- 
nach du bon Jardinier. Son intimité était grande aussi avec 
deux horticulteurs amateurs fort distingués, le peintre 
belge Vandael, et un autre peintre auquel ses beaux 
tableaux de fleurs ont acquis une célébrité légitime, le 
Hollandais Van Spaendonck, qui, fixé de bonne heure 
à Paris et devenu Français, devint le collègue de Méhul 
à l'Institut et, comme lui, fit partie de la première liste 
de chevaliers de la Légion d'honneur créés par Napo- 
léon I er *. 



1 Catel, l'auteur des Bayadères et de V Auberge de Bagnères, Catel, dont 
le Traité d'harmonie est encore classique aujourd'hui, avait aussi la pas- 
sion des fleurs; mais, de même que Vandael (et plus tard Félicien David), 



288 MEHUL 

Les rapports d'intimité et... d'horticulture qui exis- 
taient entre Méhul et Vandael sont attestés par la lettre 
que voici : 

Mon cher monsieur Vandael, 

Si vous pouvez remettre au porteur de cette lettre les vignons et les 
cayeux que vous avez bien voulu me promettre, vous me ferez un très 
grand plaisir. Je compte me rendre demain à Pantin pour planter et 
faire planter. 

Ce que j'attends d'Hollande n'est point encore arrivé, et cela com- 
mence à m'inquiéter. 

Adieu, mon cher monsieur Vandael. Croyez à mon admiration pour 
votre talent et à mon attachement pour votre personne. 

Méhul 1 . 

Quant à Pirolle, c'est une vive affection qui l'unissait 
à Méhul, et leurs rapports étaient empreints d'une cor- 
diale familiarité. En plus d'un endroit de son livre, Pirolle 
vante les connaissances, le goût et les collections de son 
ami, qu'il ne manque jamais d'appeler «le bon Méhul». 
C'est d'abord en parlant des tulipes, ses préférées: — 
«...Quand on a vu quelques centaines de ces plantes si 
nobles ainsi groupées avec art, choisies et distribuées avec 
le goût d'un amateur aussi distingué que l'était le bon 
Méhul, la vue est éblouie pour longtemps, ne fût-on pas 
même connaisseur 2 ... C'est ensuite au sujet des renon- 
cules, que Méhul affectionnait aussi: — « ...Quand nous 



il donnait la préférence aux roses. Pirolle, dans son Horticulteur français, 
les citait l'un et l'autre au nombre des amateurs qui cultivaient surtout 
les roses : — «... On remarque particulièrement parmi ces cultivateurs... 
MM. Catel, compositeur distingué et membre de l'Institut, rue Bleue, et 
Vandael, l'un de nos peintres les plus habiles, impasse des Feuillantines, 
faubourg Saint-Jacques, n° 14, qui possèdent aussi des collections de 
premier choix et qui peuvent servir de modèles à ceux qui voudront 
borner leur goût aux limites du grand beau. » {L'Horticulteur français, 

p. 587.) 

1 Cette lettre est sans date. Elle porte pour adresse : A monsieur Van- 
dael, peintre, a la Sorbonne. 

2 U Horticulteur français, p. 409. 



't- 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 289 

calculions avec le bon Méhul ces effets sous le rapport 
des réflexions de lumière, et sous celui des formes et des 
couleurs de ces plantes, il disait qu'un parc de renoncules 
bien choisies et distribuées était à l'œil ce qu'était à 
l'oreille la musique de Mozart et de Gluck : moins mo- 
deste, il eût pu citer la sienne 1 ...» 

Ce Pirolle, dont il est ici question, était lui-même le 
fils d'un horticulteur de Metz, extrêmement distingué. 
Méhul avait intimement connu le père, et, à la mort de 
celui-ci, avait reporté sur le fils toute son affection. Un 
éloge de Pirolle fils fut lu en 1847 à l'Académie royale 
de Metz, dont il avait été membre, par M. Victor Paquet, 
qui, dans le même temps, adressait à la France musicale 
un article dont j'extrais ces lignes, relatives à Méhul: 

... Méhul était fou-tulipier dans toute l'acception de ce mot... Sa 
propre collection de tulipes était une des plus estimées des environs 
de Paris. Figurez- vous un vaste parc ou carré encadré dans un beau 
gazon, planté en tulipes -ornant la terre avec leurs feuilles d'un vert 
uni, glauque, du centre desquelles s'élevaient des tiges libres, fermes, 
couronnées par un beau vase qui pourrait bien avoir servi de modèle à 
celui de la ravissante Hébé ; à la régularité de la corolle enchanteresse 
des tulipes de choix comme celles de Méhul, ajoutons la symétrie des 
étamines qui en garnissent l'intérieur, le velouté des pétales, le port 
élancé, noble, gracieux de chaque fleur, et l'élégance de ses contours , 
nous n'aurons encore qu'une faible idée de l'effet que produisait sur 
l'imagination des curieux l'ensemble de toutes les nuances de ce 
brillant tableau, lorsque, par un beau matin, le soleil se dégageant des 
nuages, un doux zéphyr venait agiter sur leurs colonnettes toutes ces 
fleurs qui balançaient amoureusement leurs légers chapiteaux diaprés 
d'or, de pourpre, d'ivoire et d'azur sur un fond blanc d'argent. Les 
plantes se courbaient comme pour se rapprocher, puis s'éloignaient 
pour se rapprocher encore. Au milieu de ces jeux et des contrastes 
inouïs qu'ils provoquaient, Méhul tombait en extase ; il était sourd à 
toutes les questions, insensible à tout ce qui se faisait autour de lui ; 
il ne voyait, il n'admirait, il ne parlait que du rapide échange et des 
joyeuses caresses qu'il observait attentivement, espérant d'elles 
quelques-uns de ces heureux adultères qu'à l'exemple de tous les 
fou-tulipiers il convoitait et poursuivait dans l'espoir qu'un mystérieux 

1 L'Horticulteur français, p. 459. 

19 



290 MÉHUL 

hyrnénée pourrait réaliser au sein d'une fleur, et déposer dans son 
ovaire l'embryon d'une nouvelle variété, après laquelle cet heureux et 
passionné amateur soupirait patiemment pendant douze ou quinze ans, 
quelquefois davantage, pour s'assurer si dans les délicates nuances du 
gain obtenu, du bâtard mis au monde, il ne se serait pas trouvé une 
fleur plus remarquable, plus distinguée, réunissant quelque qualité de 
forme ou de couleur inconnue jusqu'à ce jour 1 . 

Je croirais volontiers que Méliul avait fait le voyage 
de Metz, dans le but exprès de visiter les jardins de 
Pirolle père et de connaître sa collection de tulipes, qui 
était Tune des plus belles de France. Ce qui me le fait 
supposer, c'est qu'il était en correspondance active non 
pas seulement avec lui, mais avec plusieurs habitants de 
Metz, et entre autres avec un excellent prêtre du diocèse, 
l'abbé Lefaucheur, qui sans doute aimait aussi beaucoup 
les fleurs. Pirolle père mourut aux environs de la Restau- 
ration, et à cette époque, si troublée par les passions 
politiques les plus violentes, ses pépinières et ses jardins 
furent saccagés de la façon la plus indigne, soit par des 
ennemis, soit par des envieux. La populace avait envahi 
sa demeure, et on n'avait pu sauver les infortunées 
tulipes qu'en les déplantant au plus vite, mais sans 
ordre et sans en conserver les noms. Méhul fut informé de 
ces faits par un de ses amis de Metz, et il lui répondit 
par une lettre dont M. Victor Paquet, dans son éloge 
officiel de Pirolle fils , reproduisait , trente et quelques 
années plus tard, ce fragment intéressant 2 : 

... La bonne foi et la générosité ne sont pas des vertus communes 
parmi les fleuristes en boutique : ceux qui ont dévasté le jardin du 
papa Pirolle attestent cette triste vérité. Je vais vous faire part des 
projets de Pirolle fils à mon égard, avant d'avoir détruit le jardin de son 
père. Il tenait fortement à la belle collection de son père parce qu'il est 
grand amateur de tulipes, et surtout par un vif amour de piété filiale. 

1 France musicale, du 21 novembre 1847. 

2 Eloge historique de Louis- Joseph Pirolle, horticulteur français, né à 
Metz en 1773 et mort à Paris en 1845, par M. Victor Paquet. (Mémoires 
de V Académie royale de Metz, 28 e anne'e, 1846-1847.) 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 291 

Il se promettait des consolations dans la culture des fleurs d'un père 
chéri, respecté. Comme il connaît ma passion pour les tulipes et ma 
probité, sou dessein était de me confier ces trésors jusqu'au moment où 
il pourrait se fixer à Paris ou ailleurs. Il voulait aux mêmes conditions 
réunir la collection des oreilles d'ours. Voilà ce qu'il m'a écrit. Mon 
cousin Tirman estimait la collection du papa Pirolle à plus de dix mille 
écus. Madame Pirolle ne regrette-t-elle pas de voir passer en des mains 
étrangères des objets si précieux? Jamais le digne père n'a voulu accep- 
ter le moindre cadeau. J'apprendrai avec bien du plaisir par vous, mon- 
sieur, que madame Pirolle ne repousserait pas des témoignages de re- 
connaissance. Je vous prie, monsieur, d'assurer madame Pirolle de 
ma respectueuse amitié. J'ai aimé son mari, j'aime son fils, et je serais 
heureux, dans toutes les circonstances, si elle a la bonté de me consi- 
dérer comme ami 1 . 

Cette lettre est touchante, et tout à l'éloge des bons 
sentiments de Méhul, dont elle rappelle le grand cœur et 
la générosité naturelle. 

1 Méhul, je l'ai dit, avait reporté sur le fils l'affection que le père lui 
avait inspirée. Pirolle fils, qui était venu à Paris après la mort de son 
père, y avait été poursuivi par le malheur. Méhul chercha certainement 
à lui être utile ; en tout cas, ils étaient en relations très suivies, car voici 
ce que dit à ce sujet M. Victor Paquet: — « ... Le 14 août 1815, Pirolle 
avait l'intention de retourner à Metz, sinon pour y rester, du moins pour 
embrasser encore une fois sa digne mère. Méhul devait l'accompagner, 
mais des raisons de force majeure l'en empêchèrent, et dans une lettre 
du 29 avril 1816, Méhul écrivait de Paris à M. Lefaucheur : «La situation 
« des affaires de Pirolle fils est telle qu'il n'a pu se rendre à Metz. Il en 
« est vivement affecté ; il aurait voulu voir encore une fois sa respectable 
« mère et la satisfaire sur le désir qu'elle avait de revoir encore une fois 
« son fils. J'ai pressé souvent Pirolle d'entreprendre ce voyage, mais 
« chaque fois j'ai été obligé de reconnaître qu'il avait de fortes raisons 
«pour rester à Paris. Malgré ses moyens, son activité et de fort bonnes 
« connaissances, il ne peut parvenir à se procurer une place ; il semble 
« qu'un pouvoir surnaturel fa^se échouer tous les projets au moment de 
« leur réussite. Vingt fois je l'ai vu à la veille de surmonter sa mauvaise 
« étoile et vingt fois des circonstances imprévues l'ont écrasé ». M. Victor 
Paquet paraît avoir eu en mains, à l'occasion de son travail sur Pirolle, 
une correspondance très abondante de Méhul avec divers habitants de 
Metz, notamment avec l'abbé Lefaucheur. Qu'est devenue depuis lors 
cette correspondance? Elle a été dispersée sans doute, et c'est bien grand 
dommage. Bien qu'elle n'eût trait, on peut le supposer, à aucunes ques- 
tions artistiques, elle eût servi du moins à nous révéler plus étroitement 
le côté intime et familier du caractère de Méhul. 



292 MÉHUL 

Mais Mélml ne bornait pas au seul Pirolle ses relations 
horticoles. Comme tous les collectionneurs, en quelque 
genre que ce soit, il entretenait une correspondance très 
active, très suivie, avec divers amateurs, dont les richesses 
pouvaient être profitables aux siennes, comme lui-même 
pouvait leur être utile. Entres autres, il se trouva en 
rapports avec un dilettante horticulteur de Lille, nommé 
Dathis, à qui il adressait des lettres vraiment curieuses ; 
qu'on en juge par celle-ci, dans laquelle il se plaignait, 
comme, à son habitude, de «l'ingratitude des hommes», 
en même temps qu'il constatait le modeste état de sa 
fortune : 

Monsieur, 

Vous êtes si bon pour moi, et avec un désintéressement si absolu, que 
je crains de ne pouvoir vous exprimer assez vivement toute ma recon- 
naissance. 

En effet, il faudrait que vous pussiez concevoir le prix que j'attache 
aux belles tulipes et le calme heureux que la culture des fleurs répand 
depuis quelques années sur ma vie, pour avoir une idée de ma gratitude. 
Il faudrait encore que vous sussiez combien j'ai à me plaindre de l'in- 
gratitude des hommes, pour savoir à quel point la solitude m'est chère 
et quel plaisir j'éprouve à m'entourer des belles productions de la na- 
ture. 

Ma fortune étant fort médiocre, je suis contraint de limiter mes dé- 
sirs et de renoncer à la culture dispendieuse des fleurs étrangères, mais 
cette contrainte m'attache encore plus fortement aux indigènes que je 
puis posséder. 

J'ai des collections de roses, de jacinthes, d'œillets, de renoncules et 
d'oreilles d'ours que j'aime beaucoup, mais j'ai une affection particulière 
pour la tulipe : ses variétés infinies m'enchantent. Aussi, monsieur, il 
résulte de cette préférence motivée que tous ceux qui, comme vous, sont 
assez bons pour m' aider à enrichir ma collection acquerront des droits 
certains à ma reconnaissance et à mon amitié. 

Veuillez bien croire que si jamais je suis assez heureux pour rencon- 
trer l'occasion de vous donner des preuves de mes sentiments , je la 
saisirai avec le plus vif empressement. 

Agréez mes cordiales salutations. Méhul. 

Ce 5 décembre 1813. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 293 

Par suite d'une cause que j'ignore, cette lettre ne 
parvint pas aux mains de son destinataire ; Méhul l'ayant 
appris au bout de quelques mois, s'excusa par celle-ci : 

Monsieur, 

J'apprends avec autant de chagrin que de surprise, que vous n'avez 
pas reçu les remerciements que je me suis empressé de vous adresser 
à l'époque où vous avez eu la bonté de m'envoyer les tulipes de M. Ca- 
peron. 

Il m'est très-pénible de songer que, depuis six mois, vous avez pu me 
croire capable de manquer à la fois de politesse et de reconnaissance. 
Croyez, monsieur, que j'ai en horreur l'égoïsme et l'ingratitude, et que 
personne plus que moi ne sait apprécier un service. Je ne le considère 
pas seulement dans son objet matériel, mais encore dans toutes les cir- 
constances qui peuvent ajouter à son prix. C'est ainsi que j'ai double- 
ment senti l'obligation que je vous devais, pour la manière dont vous 
avez su amener M. Gaperon à se dessaisir de quelques-unes de ses 
belles fleurs. 

Je suis heureux de les posséder, et je n'oublierai jamais que c'est à 
votre amitié que je dois ce bonheur. 

Agréez, monsieur, l'expression vraie de mon attachement et de ma 
reconnaissance, et veuillez bien ne pas m'oublier si M. Caperon. ou 
tout autre amateur, se trouvait en position de ne pouvoir vous refuser. 

Juin 1814. Votre dévoué et ami, 

MÉHUL. 

Une dernière lettre adressée au même amateur nous 
montre enfin dans toute son étendue, et d'une façon char- 
mante, la passion de Méhul pour les fleurs, et surtout pour 
ses chères tulipes : 

Monsieur, 

Si, comme j'ose l'espérer, vous êtes aussi bien disposé en ma faveur 
cette année que l'année dernière, voici le moment de revoir M. Gape- 
ron, et de tâcher d'obtenir encore quelques-unes de ses belles tulipes. 
J'ai été extrêmement satisfait des 36 oignons que vous avez eu la bonté 
de m'envoyer en dernier lieu; presque tous ceux qui ont fleuri sont 
d'un choix très-distingué; il y en a entre autres huit ou dix que j'aime 
de passion et que je suis heureux de posséder. Ils ont excité l'admira- 
tion de nos connaisseurs et ils ajoutent beaucoup à la richesse de ma 
collection naissante. Deux ou trois cadeaux de cette importance me pla- 



294 MÉHUL 

ceraient en première ligne parmi nos plus forts amateurs de Paris. Je 
cultive par goût, et non par vanité. Cependant, j'avoue que j'ai été flatté 
des éloges qui ont été donnés à mes nouvelles fleurs. Je vous ai cité 
avec plaisir, avec reconnaissance, comme l'auteur d'une partie de mes 
richesses, et Ton m'a félicité d'avoir une correspondance aussi précieuse. 

Croyez bien, monsieur, que je n'avais pas attendu ce moment pour 
sentir tout le prix de vos complaisances. Loin d'être ingrat, je trouve du 
charme dans la reconnaissance. Elle est beaucoup plus forte que vous 
ne pouvez l'imaginer. 

Il faudrait connaître ma passion pour la culture des fleurs, pour con- 
cevoir le plaisir que l'on me fait en m'aidant à en réunir de belles. 

Il me semble que mes demandes indiscrètes doivent vous révéler une 
partie de ma folie, je vous crois assez indulgent pour espérer mon 
pardon. 

Je me gronde souvent, lorsque je songe que j'abuse de vos bontés, 
mais je n'ai pas la force d'obéir à ma raison Un amoureux bien épris et 
un fleuriste ont la tête aussi dérangée l'un que l'autre. Le fleuriste a 
des jouissances moins vives, mais plus durables. L'objet de son culte ne 
dit rien à l'âme, mais il ne la tourmente pas ; la jalousie et l'inconstance, 
qui font tant de mal en amour, sont inconnues en fleurisomanie. Plus 
près de la nature, plus loin des hommes, les fleuristes sont presque 
toujours de bonnes gens, qu'il faut aimer, qu'il faut favoriser. 

Vous m'entendez, monsieur, et je suis certain que ce ne sera pas en 
vain. 

Cependant, comment reconnaître toutes vos complaisances? Cette 
réflexion, que je fais souvent, trouble mes jouissances. Je voudrais que 
vous ayez besoin de moi, comme j'ai besoin de vous, pour vous prouver 
que je ne suis pas indigne de vos bontés. 

Agréez, je vous prie, l'assurance de mon sincère attachement. 

MÉHUL. 

Décembre 1814. 

Ici se terminent les quelques renseignements qu'il soit 
possible de réunir sur l'amour bien connu de Méhul pour 
les fleurs. Si peu nombreux que soient ces renseignements, 
si chétifs qu'ils paraissent, ils servent pourtant à nous 
faire connaître davantage l'homme à côté de l'artiste, à 
compléter la physionomie de l'un et de l'autre et de l'un 
par l'autre, à serrer de plus près la ressemblance du por- 
trait. A ce titre, ils ne sauraient nous laisser indifférents. 



CHAPITRE XV. 



J'ai dit que pendant plus de trois années Méhul s'était 
tenu éloigné de la scène. On peut croire pourtant qu'il 
n'y eut pas tout à fait de sa faute, car, dès l'année qui 
suivit la représentation de Joseph, c'est-à-dire en 1808, il 
se mit à travailler à un grand ouvrage dont Jouy lui avait 
fourni le livret, et qui était destiné à l'Opéra. Par quel 
concours de circonstances cet ouvrage ne put-il paraître à 
la scène qu'en 1811, alors que Méhul s'était remis depuis 
un an en communication avec le public à l'aide de son 
ballet de Persêe et Andromède, c'est ce que j'ignore ; mais 
ce qui est certain, c'est que dès la fin de 1808, il s'occu- 
pait activement de sa partition à'Amphion, que Jouy 
avait bâte de lui voir achever. Cela m'est prouvé par une 
lettre que Méhul adressait à Guilbert de Pixérécourt aux 
derniers jours de cette année 1808, lettre que j'ai re- 
trouvée dans l'édition des œuvres choisies de cet écrivain, 
plus justement célèbre par ses goûts de bibliophile délicat 
et éclairé que par son talent d'auteur dramatique *. 

Pixérécourt avait offert à Méhul le livret d'un opéra- 
comique en trois actes, intitulé la Rose blanche et la Rose 
ronge, qu'il désirait lui voir mettre en musique. Méhul, 
alors occupé de l'ouvrage dont je viens de parler, ne 
pouvait prendre d'engagement immédiat; cependant, ce 
livret lui plaisait, et il paraissait ne pas demander mieux 

1 Œuvres de Guilbert de Pixérécourt. Nancy, 1844, 4 vol. in-8 . 



296 MÉHUL 

que de s'en charger ; il demandait donc du temps, posait 
ses conditions — fort honorables — et, en tout cas, donnait 
un bon conseil à son ami. Voici la lettre qu'il lui adressait 
à ce sujet : 

Paris, le 20 décembre i808. 

Mon cher camarade, Gampenon m'a communiqué ta pièce. Je l'ai lue 
avec un immense plaisir, et j'en aurai au moins autant encore à la 
mettre en musique, si tu veux bien me donner ton consentement. Je ne 
doute pas que mes inspirations ne soient heureuses, car ton poème est 
merveilleusement coupé pour la musique. Je te demande un an pour te 
livrer ma partition; mais je ne peux me mettre à l'ouvrage qu'à la fin 
de l'été prochain. D'ici là, je dois terminer Amphion ou la Fondation 
de Thèbes, grand opéra, auquel Jouy tient beaucoup, et je me suis en- 
gagé à finir la musique pour le premier août au plus tard. Je fais le 
mieux possible, mais je travaille lentement. Tu trouveras six composi- 
teurs au moins qui bâcleront ta musique en trois semaines ; mais avant 
un an ce sera fait de l'ouvrage, on n'y pensera plus. Il n'en sera pas de 
même de l'œuvre auquel je veux travailler sous tes auspices. Je t'ai en- 
tendu dire souvent qu'à l'Opéra-Comique, le poème seul réussit à la 
première représentation, et la musique à la centième : une bonne parti- 
tion dure vingt-cinq ans, donc j'aspire à te faire obtenir un succès de 
longue durée. Gavaudan, avec sa pétulance ordinaire, voudra donner 
ton poème à son beau-frère Gaveaux ; mais, je te le répète, si tu cèdes, 
avant six mois il ne sera plus question de la Rose blanche, Elleviou 
désire depuis longtemps un grand ouvrage qui présente de l'intérêt et 
un beau rôle pour lui, dans lequel il puisse déployer son talent cheva- 
leresque et la sensibilité exquise qu'il nous a montrée dans le Roi et 
le Fermier. Ces éléments réunis te procureront un succès durable et 
productif. Grois-moi, accepte ma proposition; je te demande un an. 
Que si tu ne veux pas m'attendre , donne au moins ton manuscrit à 
Berton. A mon défaut, c'est le seul qui te convienne; du moins il te 
fera de la musique appropriée à ton poème. Adieu, cher ami. 

C'est un bon camarade qui te donne un bon conseil. Ne le repousse 
pas. 

MÉHUL. 

Pixérécourt était pressé ; non seulement il ne voulut 
pas attendre Méhul, mais il fit précisément le contraire 
de ce que celui-ci lui conseillait : craignant sans doute 
que Berton ne mît trop de temps à écrire la musique de 
la Bose Manche et la Rose rouge, il donna son poëme à 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 297 

Gaveaux, et réussit à être joué dans un délai de trois 
mois. Il put voir alors combien Méhul avait eu raison ; 
il en convint lui-même en reproduisant, dans l'édition de 
ses œuvres, la lettre de ce dernier en tête de sa pièce, 
et en l'accompagnant de la note que voici : — « La pré- 
diction de Méhul s'est accomplie. Gaveaux a terminé sa 
partition en trois semaines. L'ouvrage a été joué le 
20 mars 1809; il a obtenu 42 représentations; depuis lors, 
il n'en a plus été question. Si cet opéra avait été composé 
par Méhul, on le jouerait probablement encore. 

On vient de voir le cas que Méhul faisait du talent 
mâle et pathétique de Berton, auquel, d'ailleurs, l'unissait 
depuis longtemps une affection profonde et quasi frater- 
nelle. Précisément, dans ce moment même, Berton donnait 
à l' Opéra-Comique un nouvel ouvrage important, le Cheva- 
lier de Sénanges, et Méhul, après l'avoir entendu, envoyait 
ainsi ses félicitations à son ami : 






Je ne puis résister, mon cher Berton , au désir de te faire mon com- 
pliment sur la musique du Chevalier de Sénanges ; elle est d'un bout 
à l'autre élégante, spirituelle, riche d'idées et d'une facture excellente. 
Il me semble que tu as saisi avec un goût exquis le point où il faut 
s'arrêter pour ne pas déclamer sans mélodie, pour ne pas chanter sans 
intention dramatique. Si j'en crois le plaisir que tu m'as fait hier soir, 
tu t'es placé entre Grétry et Cimarosa, sans cesser d'être Berton. 

Tout à toi , 

MÉHUL 1 . 

Pour courte qu'elle soit, cette lettre est intéressante 
à un double point de vue: d'abord, parce qu'elle nous 
révèle les sentiments personnels et artistiques qui ani- 



1 Cette lettre a été publiée par F. Grille dans ses Miettes littéraires 
(t. III, p. 153). Bien qu'elle ne porte pas de date, il est facile de fixer 
celle-ci d'une façon sinon pre'cise, du moins très approximative, d'après 
celle même de la représentation du Chevalier de Sénanges. Cet ouvrage 
ayant été joué le 23 décembre 1808, la lettre est certainement des derniers 
jours de cette année, à supposer que Méhul n'ait pas assisté à la première 
représentation et ne l'ait pas écrite dès le 24 décembre. 



298 MÉHUL 

niaient l'auteur de Joseph à l'égard de l'auteur de Mon- 
tano et Stéphanie, ensuite parce qu'elle nous fait connaître 
une fois de plus, en peu de mots, quelles étaient les 
idées et les préoccupations de Méhul en ce qui concerne 
l'application de la musique à l'action scénique. Tandis 
que l'école néo-dramatique enfantée par les doctrines 
oppressives de Richard Wagner prétend n'admettre autre 
chose, au théâtre, que la déclamation pure, et proscrit 
sans pitié toute espèce d'idée musicale proprement dite, 
confisquant au profit de l'élément symphonique tout l'in- 
térêt qui s'attachait jusqu'à ce jour à la voix humaine, 
Méhul 7 suivant en cela la doctrine de son illustre maître, 
l'immortel auteur d' Alceste et des deux Iphigênies , émet 
ce principe qu'on ne doit pas « déclamer sans mélodie, » 
ni «chanter sans intention dramatique.» Il admet donc 
l'usage de la déclamation et du chant, et pense que l'une 
et l'autre doivent incessamment se mêler et se confondre. 
Il me semble que c'est là une théorie aussi sage, aussi 
logique, aussi rationnelle que possible, et absolument 
inattaquable *, 

Au moment même où nous le voyons exprimer ainsi ses 



1 C'est à cette époque que se rapporte une autre lettre, dans laquelle 
Méhul donne encore la mesure du sérieux avec lequel il envisageait le 
travail de la composition dramatique. Celle-ci était adressée à un jeune 
musicien, Joseph-Pierre Roger, qui avait été élevé au Conservatoire et 
qui s'était chargé d'écrire la musique d'un opéra comique de M me Sophie 
Gay, la liaison a deux portes, lequel d'ailleurs ne fut jamais représenté : 
— «... Travaillez-vous? lui écrivait Méhul. Surtout, que la sagesse vous 
guide. Vous entreprenez l'ouvrage le plus difficile à faire. Grétry dans sa 
force aurait été obligé d'employer tout son esprit, tout son génie pour 
essayer de bien faire la besogne que vous avez sur les bras. Je ne veux 
pas vous épouvanter, mais vous inspirer une méfiance qu'on connaît rare- 
ment à votre âge. Tâchez d'être naturel, ferme, comique et rapide, et 
vous toucherez au but que vous avez dû vous proposer. Si vous n'étiez 
qu'élégant, léger et gracieux, votre musique grimacerait avec le ton de 
vieille comédie qui règne justement dans la Maison h deux portes. Réflé- 
chissez, Roger, autrement vous ne donneriez qu'un feu d'artifice, et vous 
savez ce qu'il en reste... » (On peut consulter, sur Roger, le supplément 
à la Biographie universelle des Musiciens de Fétis). 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 299 

opinions et ses sentiments sur la musique dramatique, 
Méhul aspirait à de nouveaux succès dans le genre de la 
symphonie, auquel une première fois il s'était attaqué 
déjà. N'y eût-il pas réussi, qu'une telle ambition était 
digne de son génie, de son caractère artistique, de ses 
nobles facultés. 

On était au temps où les symphonies d'Haydn obtenaient 
en France le plus vif succès. Ces œuvres adorables, que le 
fameux Concert des Amateurs avait été le premier à intro- 
duire et à faire connaître à Paris, avaient été répandues 
ensuite par les belles séances musicales de la Loge olym- 
pique et par les Concerts de la rue de Cléry. On les exécu- 
tait aussi couramment aux exercices du Conservatoire, qui 
étaient alors de véritables concerts publics et payants, et 
elles ne cessaient de recueillir les applaudissements de la 
foule. Méhul, peut-être pour distraire un peu son esprit de 
ses préoccupations scéniques, peut-être aussi pour obéir à 
certaines sollicitations, se reprit à un genre de composi- 
tion qui n'était plus absolument nouveau pour lui, et 
écrivit plusieurs symphonies, qu'il fit entendre coup sur 
coup et qui paraissent avoir été fort bien accueillies. Je 
crois que la première exécution qui fut faite de l'une d'elles 
est celle qui eut lieu le 3 novembre 1808, pour l'inaugu- 
ration d'une nouvelle entreprise de concerts fondée sous le 
titre de Cercle musical, et dont le chef d'orchestre était 
Lefèvre, le frère de M me Dugazon. Voici comment le Jour- 
nal de l'Empire rendait compte de cette inauguration : — 
« L'ouverture du Cercle musical de la rue Mandar a eu lieu 
jeudi dernier, sous la direction de M. Lefèvre. Une société 
brillante et nombreuse y était réunie. On y a exécuté 
divers morceaux peu connus des plus grands maîtres. Parmi 
ceux qui nous ont fait le plus de plaisir, on a distingué un 
air de Hsendel, un trio de M. Vernier, et une symphonie 
manuscrite de M. Méhul, qui a été couverte d'applaudisse- 
mens, et qu'on a trouvée très belle, même après avoir 
entendu une des plus magnifiques symphonies d'Haydn... 
Un grand nombre de compositeurs et d'artistes du premier 



300 MÉHUL 

mérite assistaient à ce premier concert, et tous ont donné 
les signes les plus éclatans de leur satisfaction. On remar- 
quoit parmi eux MM. Berton, Nicolo, Kode, Marin, Pra- 
dère, Reichard et M me Giacomelli i ». 

Méhul semble s'être livré à ce travail avec une véritable 
ardeur, car dans le seul espace d'une année, du 12 mars 
1809 au 18 mars 1810, il lit exécuter successivement au 
Conservatoire quatre symphonies. J'ai relevé, dans les pro- 
grammes des exercices de cet établissement, très fréquents 
alors, ceux de cinq séances dans lesquelles sont comprises 
ces symphonies. Dans le troisième exercice de 1809, à la 
date du 12 mars, on exécute la première, sans doute celle 
qu'il avait déjà fait entendre au Cercle de la rue Mandar ; 
aux cinquième et sixième (26 mars et 2 avril), c'est le tour 
de la seconde *, la troisième est entendue au onzième exer- 
cice (21 mai) ; enfin, nous trouvons la quatrième sur le 
programme du quatrième exercice de 1810 (18 mars) 2 . Voici 
comment Sauvo, alors rédacteur théâtral et musical du 
Moniteur universel, rendait compte de la séance dans laquelle 
Méhul produisit pour la première fois l'une de ses sym- 
phonies : 

Le dernier exercice du Conservatoire avait attiré encore plus de 
monde que les précédents... La composition du concert justifiait cet 

1 Journal de V Empire, du lundi 7 novembre 1808. — Peut-être s'agit-il ici 
de la première symphonie déjà entendue, douze ans auparavant, aux con- 
certs du théâtre Feydeau ? 

2 II ne me semble pas sans intérêt de reproduire un de ces programmes, 
tels que les insérait le Moniteur universel, alors journal officiel; voici celui 
de la séance du 12 mars 1809 : 

« Programme. — 1° Symphonie de M. Méhul ; 2° Air de Mozart, chanté 
par M lle Himm ; 3° Concerto de violon, par M. Aubert (Auber), exécuté 
par M. Mazas ; 4° Ouverture du Mont-Bernard, de M. Cherubini ; 5° Air 
de M. Paër, chanté par M lle Himm; 6° Concertante, par M. X. Lefèvre, 
exécutée par MM. Vogt, Péchignier et Dossion. 

« Les cartes d'entrée se prennent au bureau des recettes des exercices, 
au Conservatoire. Prix des places : premières loges, 5 fr. ; loges du rez- 
de-chaussée, 4 fr. ; galeries hautes et basses et parquet, 3 fr. Les per- 
sonnes qui désirent des loges sont priées d'en faire retirer les coupons 
avant midi, le jour de l'exécution. » 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 301 

empressement : les noms de MM. Méhul et Gherubini se faisaient 
lire sur le programme ; en fallait-il davantage ? L'annonce d'une sym- 
phonie du premier de ces célèbres compositeurs, dont il est à remar- 
quer que la réputation a été consommée chez l'étranger avant d'être 
tout à fait établie parmi nous , était surtout l'objet d'une vive cu- 
riosité. 

Notre école française comptait de nombreux et habiles symphonistes 
avant que Haydn parût : on fut obligé de présenter ses chefs-d'œuvre 
comme des essais; ce fut un travail que de les faire entendre, et aujour- 
d'hui qu'on les sait par cœur, on ne veut plus entendre qu'elles (sic) : 
toutes les fois, dit Grétry, que j'entends une symphonie d'Haydn, je 
prononce avec plaisir les paroles qu'elles me semblent demander : cet 
éloge dit tout pour le mérite de la pensée, de l'expression, dans ces 
innombrables et vastes compositions musicales enfantées par Haydn ; 
quant au mérite scientifique, ce n'est pas à nous à l'apprécier, et tout a 
été dit aussi sous ce rapport pour la gloire de cet illustre maître , de ce 
patriarche de son art, que toutes les écoles doivent envier à celle d'Alle- 
magne. 

Depuis qu'Haydn s'est emparé des orchestres de l'Europe comme de 
son incontestable domaine, peu de compositeurs se sont essayés dans le 
genre de la symphonie, où il paraît avoir atteint le dernier degré de per- 
fection. Mozart a marché sur ses traces, mais, selon beaucoup d'hommes 
éclairés, à un long intervalle. On cite Beethoven comme ayant dépassé 
le but qu'il voulait atteindre, en laissant égarer son génie dans les 
inextricables combinaisons de la science ; parmi les professeurs cepen- 
dant, il en est un grand nombre qui le proclament comme le plus habile ; 
ils l'entendent, le saisissent, le comprennent bien ; c'est un compliment 
que je ferais volontiers à leur intelligence, s'il n'était une critique de 
l'obscurité de leur auteur : ils disent qu'Haydn aussi a passé pour 
obscur, inintelligible. Attendons du temps des lumières nouvelles, et 
jusqu'à ce que nous les ayons acquises, contentons-nous d'Haydn et des 
maîtres assez habiles pour s'être nourris à son école, et en quelque sorte 
approprié sa manière. 

Parmi ces maîtres, M. Méhul doit être placé au premier rang. Sans 
être imitateur d'Haydn, il est de son école, puisque chez lui, dans 
ses bonnes productions, les profondeurs de la science musicale ne 
font qu'ajouter un nouveau prix à la richesse et à la nouveauté des 
motifs. 

La symphonie qu'il a fait entendre était l'objet de l'intérêt le plus vif; 
elle a été entendue avec une sorte de recueillement et jugée avec une 
sévérité qui honore l'idée que l'on a du talent de M. Méhul. Attribuée 
à tout autre, cette production eût excité plus d'enthousiasme, on aurait 
compté un musicien de plus; on a trouvé M. Méhul digne de lui, et 
c'était déjà beaucoup : on ajustement distingué un andante dont l'effet 



302 MÉHUL 

général est très beau, et dont les détails sont pleins de charme, et l'on 
sait que cette partie est en quelque sorte la pierre de touche de cette 
espèce de composition. Celle-ci a besoin d'être entendue de nouveau, et 
d'être étudiée ; on l'aurait redemandée, si on n'était certain que le Con- 
servatoire en fera la partie principale d'un autre concert. 

S... 1 . 



On voit que le résultat était loin d'être fâcheux pour 
Méhul. Sauvo, pourtant, constate un succès plus grand 
encore, lors de l'exécution de la seconde symphonie : 

Les concerts du Conservatoire, dit- il, acquièrent de jour en jour un 
nouveau degré d'intérêt ; la composition de celui de dimanche dernier 
était 1res brillante ; aussi un concours encore plus nombreux qu'à l'or- 
dinaire s'y était il porté. 

Il a commencé par une symphonie de Méhul ; c'est le second œuvre 
de ce genre dû à ce savant maître, qu'on ne saurait trop presser de s'y 
livrer : enlever la palme acquise à l'illustre Haydn n'est dans la préten- 
tion d'aucun compositeur; mais on peut désirer d'être nommé après 
lui, et même après lui se faire entendre avec un vif intérêt ; tel est le 
partage de M. Méhul; on ne peut se faire une idée de la curiosité 
qu'inspirent ses productions nouvelles dans le genre instrumental, avec 
quelle attention elles sont écoutées, recueillies, on pourrait dire médi- 
tées par l'auditoire le plus attentif, et sans doute le plus digne de les 
apprécier. Cette nouvelle symphonie a été encore plus applaudie que la 
première ; elle a paru plus que celle-ci empreinte du cachet particulier 
du maître, et réunir les plus grands effets d'harmonie à des motifs pleins 
d'originalité. Le premier morceau offre peut-être un peu de recherche 
dans l'emploi ou plutôt le contraste des instruments. Uandante pré- 
sente un motif agréable , mais peut-être trop peu neuf, reproduit sous 
mille formes avec une rare habileté; c'est le secret d'Haydn; mais quand 
ce maître l'emploie, le motif auquel il s'est arrêté est ordinairement 
d'une fraîcheur exquise et de la plus aimable mélodie : c'est ici une 
condition nécessaire. Le presto de la symphonie est ingénieux et bril- 
lant ; mais le morceau qui a paru réunir le plus de suffrages est , sans 
contredit, le minuetto : il n'est pas un amateur qui ne sache combien 
ce genre est difficile, combien il exige de verve, d'inspiration et d'origi- 
nalité, et combien il y a de mérite à y réussir après ceux de Haydn, 
qu'on ne peut se lasser d'entendre et de répéter. Celui de M. Méhul est 
fait d'enthousiasme, c'est une seule idée bien conçue et bien remplie : 



1 Moniteur universel, du 17 mars 1809. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 333 

le trio surtout est délicieux; on eût redemandé ce morceau avec viva- 
cité, si le programme du concert n'eût fait connaître qu'il était aussi 
abondant que bien choisi. 



On doit supposer que cette symphonie obtint en effet un 
succès considérable, puisque, ainsi qu'on Ta vu, elle fut 
exécutée une seconde fois au Conservatoire, à huit jours de 
distance. Méhul écrivit à Sauvo pour le remercier de la 
sympathie qu'il lui avait témoignée à ce sujet dans ses 
articles du Moniteur ; je n'ai malheureusement pas le texte 
entier de sa lettre sous les yeux, mais j'en puis reproduire 
cette analyse, que je trouve dans un catalogue d'auto- 
graphes : — « Il le remercie de l'extrême bienveillance avec 
laquelle il a parlé de ses symphonies dans le Moniteur. 
Fatigué des tracasseries du théâtre, il a voulu s'essayer 
dans un genre de composition tout à fait indépendant. 
« Admirateur passionné de la musique d'Haydn, j'ai senti 
« tous les dangers de mon entreprise -, j'ai prévu l'accueil 
« réservé que les amateurs feraient à mes symphonies... 
« Je compte en faire de nouvelles pour l'hiver prochain, et 
« je tâcherai de les composer de manière à mériter votre 
« estime, et à accoutumer peu à peu le public à penser 
« qu'un Français peut suivre de loin Haydn et Mozart 2 . » 

A ce moment, Méhul n'avait donc écrit encore que ses 
trois premières symphonies, puisqu'il comptait « en faire de 
nouvelles pour l'hiver prochain » et qu'il fit exécuter la 
troisième avant la fin de la saison. Les Tablettes de Tolymnie, 
qui s'étaient montrées si injustes envers lui à propos de 
Joseph, rendirent compte de l'exécution de la quatrième, 
et, tout en lui témoignant en apparence beaucoup d'égards, 
laissèrent percer à ce sujet une critique assez acerbe. Voici 
comment elles s'exprimaient : 

Il y a vingt ans, on comptait à peine à Paris huit à dix compositeurs; 
aujourd'hui cinq à six mille individus s'imaginent qu'ils composent. 

1 Moniteur universel, du 30 mars 1809. 

2 Catalogue des autographes de M. le chevalier de R....y. — "Paris 
Charavay, 1863, in-8o. 



304 MÉHUL 

On voit de tous côtés des manufacturiers de romances, de sonates, de 
duos ; on rencontre dans la foule quelques bons compositeurs d'opéras, 
mais depuis bien des années on n'a pas aperçu un bon œuvre de 
quatuor, et personne surtout n'avait osé s'élever jusqu'à la symphonie. 

M. Méhul a eu cette noble hardiesse. De grands succès ont été la 
récompense de son zèle et de son talent. Le premier morceau de la 
quatrième qu'il a fait entendre dans ce concert (4 e exercice des élèves 
du Conservatoire, du 18 mars 1810) est digne des plus grands maîtres; 
le motif de Vandante, solo de violoncelle, d'abord un peu trop nu 
d'accompagnement et trop prolongé, est ensuite varié à la manière 
d'Haydn, avec beaucoup de goût et d'art dans le travail de l'orchestre ; 
le menuet, écrit en canon, est d'un effet original quoiqu'il y ait quel- 
ques lieux communs dans les solos d'instrumens à vent du trio ; 
quant au final, c'est un chef-d'œuvre de science, surchargé d'imitations 
fuguées, de contre-points et de transitions qui sont assurément fort 
belles, mais tellement entassées les unes sur les autres que l'imagina- 
tion et la conception se fatiguent sans jouissances. Ces effets doivent 
être jetés en grande masse de tems à autre, comme les ombres pour 
faire ressortir les beautés d'un tableau. C'est cette heureuse disposi- 
tion d'harmonie et de mélodie qui a fait le succès des symphonies 
d'Haydn et de Mozart ; le plan de leurs intentions est toujours clair et 
correct ; la science, qu'ils ne cherchent jamais, se trouve toujours 
amenée et fondue dans leurs motifs de manière à ne jeter aucune con- 
fusion dans le travail de l'orchestre. L'étonnant succès des composi- 
tions de Beethoven est d'un exemple dangereux pour l'art musical. La 
contagion d'une harmonie tudesque semble gagner l'école moderne de 
composition qui se forme au Conservatoire. On croit produire de 
l'effet en prodiguant les dissonances les plus barbares et en employant 
avec fracas tous les instrumens de l'orchestre. Hélas ! on ne fait que 
déchirer bruyamment l'oreille, sans jamais parler au cœur. 

M. Méhul a trop d'esprit et de véritable talent pour ne pas sentir 
que ces réflexions ne s'adressent point à lui. Puissent-elles atteindre 
avec fruit beaucoup de jeunes harmonistes qui croient aveuglément que 
la science des accords leur tiendra lieu de génie 1 ! 

Cette conclusion est perfide, et ne saurait tromper per- 
sonne. Mais nous avons appris à savoir ce qu'il faut penser 
des jugements exprimés par les Tablettes de Polymnie. Ce qui 
est plus grave, parce qu'on pourrait lui porter plus d'atten- 
tion, c'est l'appréciation cavalière et un peu trop sommaire 
de Fétis, relative aux symphonies de Méhul ; voici comme 

1 Tablettes de Polymnie, mars 1810. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 305 

il en parle dans sa notice sur ce grand homme : — « Les 
symphonies de ce maître furent exécutées dans les concerts 
du Conservatoire qu'on appelait modestement des exercices. 
Elles étaient le résultat de cette idée, dominante dans 
l'esprit de Méhul, qu'il y a des procédés pour faire toute 
espèce de musique. Il ne voyait dans les symphonies de 
Haydn qu'un motif présenté et travaillé sous toutes les 
formes. Il prit donc des thèmes, les travailla avec soin, et 
ne procura pas une émotion à son auditoire. C'était un 
enchaînement de formules bien arrangées, mais sans charme, 
sans mélodie, sans abandon. Le peu d'effet produit par ses 
symphonies sur les habitués des concerts du Conservatoire 
fut la cause d'un des plus vifs chagrins de Méhul. » 

Je ne sais où Fétis a pris cette idée, celle-là vraiment 
dominante chez lui, que pour Méhul il y avait « des pro- 
cédés pour faire toute espèce de musique». C'est faire une 
injure gratuite à la puissante intelligence de ce grand 
homme. Il avait déjà émis cette opinion au sujet de VIrato, 
et Méhul s'est chargé lui-même de nous en démontrer la 
fausseté. En ce qui concerne les symphonies, la remarque 
n'offre pas plus de justesse ; une lecture attentive de celles 
que nous pouvons connaître suffit à le prouver *. Si Méhul 
n'a pas, en ce qui concerne ces symphonies, fait preuve 
d'un véritable génie d'invention, si ces œuvres en ce genre 
pèchent un peu trop du côté de l'imagination, de la fraî- 
cheur des idées, du moins ne peut-on pas dire qu'elles ne 

1 Fétis en mentionne six, sans de plus amples détails. Je n'ai retrouvé, 
pour ma part, la trace que de quatre, et je n'en connais que deux 
publiées, en grande partition. Celles-ci portent les n os 1 et 2, et elles sont 
paginées séparément, avec ce titre commun à toutes deux: «Symphonies 
à grand orchestre, dédiées à S. Exe. Monseigneur le comte Regnaud (sic) 
de Saint-Jean-d'Angély, ministre d'État, grand procureur général de Sa 
Majesté Impériale et Royale près sa Haute-Cour, Secrétaire de l'État de 
la Famille Impériale, Conseiller d'État, président de la section de l'Inté- 
rieur du conseil d'État, grand officier de la Légion d'Honneur, chevalier 
Grand-Croix de l'ordre royal de Wurtemberg, membre de l'Institut de 
France, par Méhul, membre de la Légion d'Honneur, de l'Institut et du 
Conservatoire. (Paris, au magasin de musique, rue Richelieu, n° 76.) » 
Ces deux symphonies se trouvent à la bibliothèque du Conservatoire. 

20 



306 MÉHUL 

vivent que par le procédé et qu'elles ne soient qu'une imi- 
tation servile, sans indépendance aucune, des formes mises 
en cours par Haydn et Mozart. On en pourrait citer tel ou 
tel morceau, qui donne à cette assertion le démenti le plus 
formel. 

Il ne me semble pas inutile, d'ailleurs, d'en parler avec 
quelques détails, ces compositions intéressantes étant aujour- 
d'hui complètement inconnues. Les deux premières au 
moins ayant été publiées, j'en puis tracer une analyse som- 
maire. La première est en sol mineur (1. Allegro, deux- 
temps, en sol mineur ; 2. Andante, 2ji, en si bémol; 3. 
Menuet, 3/4, en sol \ 4. Final, allegro agitato, deux-temps, 
en sol mineur), et me paraît de beaucoup supérieure à la 
seconde. Le premier allegro, bien en dehors, d'un rythme 
franc et accusé, d'un excellent travail, est à la fois plein 
de feu, d'élégance et d'éclat; il se fait remarquer surtout 
par une vigueur qu'on ne rencontre guère chez Haydn. 
~U andante, qui est tout à fait dans la forme de ce maître, 
est un peu pâle et manque de nouveauté mélodique. Le 
menuet, d'une allure très originale, est écrit pour le seul 
quatuor des instruments à cordes et tout en pizzicati ; à sa 
reprise après le trio, les cordes sont doublées par les instru- 
ments à vent en notes piquées, et l'effet doit être charmant. 
Quant au finale, rapide, mouvementé, presque véhément, 
il présente un intérêt très vif au point de vue du rythme, de 
l'orchestre et des développements. C'est bien là de la sym- 
phonie, avec une grande couleur, une grande allure et un 
éclat presque moderne. 

La seconde est en rê majeur (1 . Allegro à quatre temps, 
en ré majeur, précédé d'un court adagio 3/4 ; 2. Andante, 
2/4=, en si mineur ; 3. Menuet, 3/4, en ré\ 4. Final, Allegro 
vivace, 3/4, en rê majeur). L'introduction du premier mor- 
ceau est plus heureuse que ce morceau lui-même, qui 
manque d'entrain et d'animation. Mais Yandante est plein 
d'intérêt; si le motif principal n'est pas d'une richesse 
mélodique incontestable, il est travaillé avec beaucoup de 
goût et d'ingéniosité, et l'effet doit en être excellent lors- 



SA VIE_, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 307 

que, après avoir été présenté de diverses manières, il 
revient, soutenu par un joli contre-point de violoncelles 
qui lui donne beaucoup de piquant et un nouvel intérêt. 
Enfin, le menuet est charmant, et le final, gracieux, aimable, 
souriant, est fort bien traité sous le double rapport de 
l'orchestre et de la modulation. 

Telles qu'elles sont, et quoi qu'en ait pu dire Fétis, ces 
deux symphonies, les seules que nous puissions juger 
aujourd'hui, sont des œuvres. fort honorables, et qu'on ne 
saurait sans injustice traiter avec un dédain si superbe. Si 
elles n'ajoutent rien à la gloire de Méhul, si elles n'en- 
courent pas d'un éclat nouveau le nom illustre qui a signé 
ses chefs-d'œuvre : Euplirosine, Ariodant, Stratonice, Joseph, 
dles ne- sont pas du moins indignes de son génie, et l'on 
[oit les considérer comme des essais intéressants que chacun 
>eut tenir en une sincère estime. Elles témoignent d'ail- 
leurs chez lui d'une noble ambition, et l'on peut dire, à 
l'honneur du grand artiste, qu'il est le seul compositeur de 
ce temps qui ait eu le courage de se lancer dans une voie 
si périlleuse, et qui, comme il l'écrivait lui-même à Sauvo, 
se soit efforcé de «suivre de loin Haydn et Mozart 1 ». 

Mais ces tentatives dans un genre qu'aucun de nos musi- 
ciens français ne se croyait de taille à aborder ne sont pas 
les seuls travaux auxquels il se livrât pendant cette période 
d'inaction apparente. On se rappelle les succès que Méhul 
avait remportés, quelque dix années auparavant, en écri- 
vant ces beaux chants nationaux, d'un caractère si mâle et 
si majestueux, qui avaient tant contribué à l'éclat des grandes 
fêtes révolutionnaires. Le nouvel Empire, qui se piquait de 
protéger et d'encourager les arts, n'était pas moins friand 
que le gouvernement républicain de ces sortes de composi- 
tions et se faisait volontiers glorifier sur commande ; et 
comme son chef s'était toujours montré plein de bienveil- 



1 L'orchestre symphonique de Méhul comprend, outre le quatuor, deux 
flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux bassons, deux cors et tim- 
bales. Point de 3 e ni de 4 e cor, point de trompettes, point de trombones. 



308 MÉHUL 

lance et d'affection pour Méhul, c'est à celui-ci qu'on 
s'adressait le plus souvent, dans les circonstances solen- 
nelles, pour obtenir les chants destinés à célébrer les 
hauts faits accomplis par le souverain et les événements 
heureux de son règne. 

Méhul écrivit d'abord, sur des paroles d' Arnault, son 
fidèle collaborateur en ces sortes de circonstances, un chant 
martial destiné à exciter l'ardeur des soldats de la Grande- 
Armée qui allaient, en Espagne, prendre part à la guerre 
contre les Anglais en ce moment victorieux de Junot. Le 
23 septembre 1808, une colonne du premier corps de cette 
armée, commandée par le maréchal Victor, faisait son entrée 
à Paris, où elle était l'objet d'une brillante réception offi- 
cielle. A la suite de cette réception, cette colonne, qui 
comprenait 2000 hommes, se rendit au jardin de Tivoli, où 
un immense banquet avait été préparé en son honneur. 
«Pendant le repas, dit le Journal de Taris, la musique du 
Conservatoire a exécuté un chant guerrier improvisé par 
MM. Arnault et Méhul, membres de l'Institut de France. » 
Je ne crois pas que ce chant ait été publié *. 

En 1810, autre cantate des mêmes auteurs, «pour le con- 
cert public exécuté aux Tuileries le 2 avril, jour de la 
célébration du mariage de S. M. l'empereur Napoléon et 
de S. A. I. et R. l'archiduchesse Marie-Louise ». Ainsi 
s'exprimait le Moniteur du 3, en insérant le texte de ce 
nouveau chant. Dans son numéro du 11, en rendant compte 
de la fête (on n'était pas pressé dans ce temps -là), le même 

journal disait: — « Après le banquet, LL. MM. ont 

paru une seconde fois au balcon de la salle des Maré- 



1 Voici les quatre vers du refrain, qui peuvent donner une juste idée de 
la très médiocre poésie d' Arnault: 

Accourez, réunissez-vous, 
Des Français, élite intrépide! 
C'est l'Anglais qui s'offre à vos coups, 
C'est Napoléon qui vous guide. 

Je me plais à croire que la musique de Méhul valait mieux que cette 
prose rimée. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 309 

chaux. La foule réunie au pied du palais, autour de l'am- 
phithéâtre préparé pour le concert, était immense. Au con- 
cert on a entendu avec une vive satisfaction une belle 
cantate, où M. Arnault, de l'Institut, s'était encore une 
fois réuni à son célèbre confrère, M. Méhul, pour se rendre 
l'interprète de l'allégresse et de la reconnaissance pu- 
bliques » *. 

Nouvelle cantate deux mois après, à l'occasion de la fête 
offerte à l'empereur et à l'impératrice par la municipalité 
parisienne, à l'Hôtel de Ville. C'est encore le Moniteur 
qui nous apprend que le soir, après le banquet, «S. M. 
ayant permis que le concert commençât, M. Arnault, de 
l'Institut, a été admis à l'honneur de lui présenter, ainsi 
qu'à l'Impératrice, la cantate qui allait être entendue. 
LL.MM. ont daigné accueillir cet hommage avec bonté, et 
la cantate a été exécutée par M. Derivis, M me Duret et 
M lle Hymm, les élèves pensionnaires et symphonistes du 
Conservatoire. La musique de cette cantate est de M. Méhul, 
de l'Institut 2 . » 

L'année est fertile, et nous ne sommes pas au bout de 
ce lyrisme aussi abondant qu'officiel. Le 1 er décembre 
1810, veille de l'anniversaire de son couronnement, l'em- 
pereur se rend, toujours accompagné de l'impératrice, à la 
représentation donnée à l'Opéra. Le Moniteur se charge 
plus que jamais de nous rendre compte des faits particu- 
liers à cette soirée: — «LL. MM. IL et RR. ont assisté 
hier à la représentation de Y Alceste, de Gluck, et du ballet 

de la Dansomanie, par M. Gardel 3 Les premiers sujets 

du chant et de la danse formaient la représentation : au 
second acte à'Alceste, les spectateurs ont été agréablement 



1 Ce n'était ici qu'un chant choral, sans solos d'aucune sorte. 

2 Moniteur universel, du 15 juin 1810. 

3 On se rappelle que la musique de la Dansomanie était de Méhul. Peut- 

têtre l'inscription de cet ouvrage sur l'affiche en cette circonstance était- 
elle une gracieuseté du souverain lui-même à l'adresse de l'auteur de la 
cantate, qui était en même temps son musicien préféré. 



310 MÉHUL 

surpris d'entendre, et ont accueilli avec les plus vifs trans- 
ports, une cantate qui, prise dans le sujet même d' Alceste, 
renfermait d'heureuses allusions à l'état [intéressant] de S. 

M. l'Impératrice M. Esménard est l'auteur de la 

cantate ; M. Méhul avait composé pour ce morceau de 
la musique qu'on n'a point distinguée de celle de Gluck. 1 » 

L'année suivante, nouvelles cantates. Le dimanche 9 juin 
1811, dans une nouvelle fête offerte aux souverains par la 
ville de Paris, cette fois à l'issue de la cérémonie du bap- 
tême du roi de Rome en l'église Notre-Dame, on exécute 
à l'Hôtel de Ville le Chant d'Ossian, paroles d'Arnault, 
musique de Méhul, dont la partie principale est chantée par 
Lays. Et un mois après, le 7 juillet, Méhul, Catel et 
Cherubini unissaient leurs accents dans une autre composi- 
tion du même genre. Celle-ci était écrite pour la fête d'inau- 
guration de la nouvelle salle des concerts du Conservatoire, 
fête dont le Journal de Paris rendait compte en ces termes : 
• — «L'inauguration de la nouvelle salle des exercices publics 
avait attiré hier au Conservatoire la plus brillante société 
de Paris. Le choix des morceaux de musique et celui des 
artistes chargés de l'exécution ont été parfaitement dignes 
de cette intéressante solennité. Il suffira de savoir, pour s'en 
faire une idée, qu'on a entendu dans cette séance Nourrit, 
Eloi, Derivis, M mes Branchu, Duret-Saint-Aubin, Himm 
et Boulanger, et qu'Haydn, Mozart, Grossec, Piccinni, 
Cherubini, Méhul et Catel ont fait les frais du concert. 
Une cantate, dont la musique est de ces trois derniers, a 
excité de vifs applaudissemens. Elle a pour sujet la nais- 
sance du roi de Rome. Les paroles sont de M. Arnault, de 
l'Institut ; elles font le plus grand honneur à son talent pour 
la poésie lyrique 2 » 

Enfin, c'est encore dans le même temps que Méhul écri- 
vait, toujours sur des paroles d'Arnault, un « Chant lyrique 
pour l'inauguration de la statue votée à Sa Majesté l'Em- 



1 Moniteur universel, du 2 décembre 1810. 

2 Journal de Paris, du 8 juillet 1811. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 311 

pereur et Roi, par l'Institut national». Celui-ci, « imprimé 
et gravé par arrêté de la classe des Beaux- Arts », était un vrai 
poëme lyrique qui, outre le chœur, comprenait cinq per- 
sonnages : Apollon, la Poésie, la Déesse des arts, Clio et 
Uranie *. 

On voit que si Méhul ne faisait pas parler de lui au 
théâtre, il était loin pourtant de rester inactif. D'ailleurs, 
il faut tenir compte aussi de la situation importante qu'il 
occupait au Conservatoire, où il partageait avec Cherubini 
et Grossec les doubles fonctions d'inspecteur de l'enseigne- 
ment et de professeur de composition. C'est lui qui, en 1803 7 
lors de l'établissement des concours de Rome pour la 
musique et à l'occasion du premier de ces concours, fut 
chargé de présenter à l'Institut le Rapport sur le grand 
prix de composition musicale, rapport dans lequel il expo- 
sait, en un style excellent et avec une véritable ampleur 
de forme, ses idées et ses désirs en matière d'art, et qui 
lui valut un véritable succès 2 . Son enseignement au Con- 
servatoire, très recherché ; comme on peut le penser, ne 
tarda pas à lui en amener de plus considérables, et dans 
l'espace de cinq années, de 1806 à 1810, Méhul vit attribuer 
à ses élèves sept récompenses aux grands concours : Gustave 
Dugazon, le fils de M ine Dugazon, remportait le second 
prix de Rome en 1806; l'année suivante, Daussoigne, son 
propre neveu, obtenait le premier second grand prix, et 
Blondeau une médaille d'encouragement ; en 1808, Blon- 



1 C'est une belle cantate, dont la grande partition ne contient pas moins 
de 72 pages. On trouve le texte poétique de toutes ces cantates au 
tome III des Œuvres de A. V. Arnault (Paris, Bossange, 1826). 

2 Ce rapport, lu par lui dans la se'ance publique de la classe des beaux- 
arts, fut inséré dans le Magasin encyclopédique (1803, 9 e année, T. IV, 
pp. 92 et suivantes). Le prix avait été remporté cette année par un élève 
de la classe de Gossec, Auguste Androt, qui paraissait donner les plus 
belles espérances, et qui mourut prématurément à Rome, au mois d'août, 
après un an seulement du séjour que lui imposaient en cette ville les 
règlements du concours. — Méhul est l'auteur d'un autre Rapport sur 
Vêtat futur de la musique en France, qui fut, ainsi que le précédent, publié 
dans le Magasin encyclopédique (1808, T. V). 



312 MÉHUL 

deau se voyait décerner le premier grand prix, que Daus- 
soigne à son tour se faisait attribuer en 1809, tandis que 
Beaulieu obtenait le second ; et enfin, en 1810, ce même 
Beaulieu emportait le premier. Le dernier élève de Méhul 
qui sortit vainqueur du concours de Kome devait être le 
plus glorieux d'entre tous : c'était notre immortel Herold, 
disciple digne d'un tel maître, à qui l'Institut décernait le 
premier grand prix en 1812. 

Tout cela pourtant n'empêchait pas Méhul de songer tou- 
jours au théâtre • et quoique dès cette époque l'état de sa 
santé laissât beaucoup à désirer, nous allons le voir rentrer 
dans la lice et essayer de fixer de nouveau la fortune, qui 
malheureusement ne devait plus guère lui sourire. 






CHAPITRE XVI. 



Ce n'est pourtant pas par l'opéra qu'il préparait avec 
Jouy, que Méhul se présenta de nouveau devant le public. 
J'ignore quels obstacles vinrent retarder si longtemps 
l'apparition de cet ouvrage important ; mais je pencherais 
volontiers à croire que c'est pour lui faire prendre patience 
à ce sujet, et pour lui offrir une sorte de dédommagement, 
que l'administration de l'Opéra lui demanda la musique 
d'un grand ballet de Grardel, Persée et Andromède, dont la 
mise à la scène précéda de dix-huit mois celle des Ama- 
zones. 

Ce ballet, dont le spectacle était très riche, très pompeux, 
très pittoresque, mais dont l'action était malheureusement 
un peu trop dépourvue d'intérêt, fut représenté le 8 juin 
1810. Dès le lendemain, le Moniteur universel en rendait 
compte dans un article dont j'extrais ce passage : — « A 
l'Opéra, la première représentation de Versée et Andromède, 
ballet en trois actes, de M. Gardel, a réussi. Son fécond 
et ingénieux auteur a été demandé et a paru. M. Méhul en 
a arrangé très heureusement la musique, en y joignant 
d'excellens morceaux de sa composition. La fête du premier 
acte a beaucoup d'élégance et de fraîcheur : les deux autres 
actes, surtout le second, sont un peu vides, mais la scène 
de la délivrance d'Andromède est exécutée d'une manière 
très pittoresque ; les décorations sont variées, les costumes 
sont brillans, et le ballet est confié aux premiers sujets dans 
tous les genres. » 

A une époque où l'on puait le ballet, ce qu'on ne sait 
plus faire à l'Opéra, alors que les danseurs et danseuses 
de ce théâtre étaient tous des mimes de premier ordre, on 



314 MÉHUL 

peut croire en effet que l'exécution de Persêe et Andromède 
devait être remarquable, confiée qu'elle était, pour les prin- 
cipaux rôles, à des artistes tels que M lle Chevigny (Cas- 
siope), M me Grardel (Andromède), Milon (Céphée), Vestris 
(Persée) et Albert (Phinée). Pourtant, malgré cette inter- 
prétation, malgré la richesse du spectacle, le succès de la 
première soirée ne se soutint pas, et Persée et Andromède ne 
put aller au delà de sa vingtième représentation. Tous les 
critiques, néanmoins, adressèrent des éloges à la musique 
de Méhul, dans laquelle, s'il faut en croire Castil-Blaze, le 
maître avait introduit plusieurs morceaux de sa superbe 
partition à'Ariodant 1 ; mais la musique d'un ballet, quelle 
qu'en soit la valeur, ne saurait racheter les défauts scé- 
niques d'un ouvrage de ce genre. Elle peut aider à son 
succès, non le faire naître. 

L'existence de Persêe et Andromède fut donc courte. Plus 
courte encore, hélas ! devait être celle de l'ouvrage que 
Méhul avait écrit sur un livret de Jouy, et dont l'insuccès 
fut complet. Les Amazones ou la Fondation de Thëbes, opéra 
en trois actes dont l'exécrable poëme était tracé en vers 
non moins exécrables 2 , fut enfin représenté, après trois ans 



1 II y avait introduit aussi, paraît-il, un rondeau d'une sonate de 
Steibelt, ainsi que nous l'apprend une notice nécrologique sur cet artiste 
publiée dans le Diable boiteux du 16 octobre 1823: — «...Ce rondeau, 
plein d'expression, de charme et de sentiment, a été placé par Méhul 
dans le ballet de Persée et Andromède, et c'est peut-être le meilleur 
morceau de la pièce. » 

2 Qu'on en juge par ce court fragment. Les Amazones rêvent de détruire 
la ville naissante de Thèbes, «dont l'aspect odieux offense leurs regards,» 
et leur reine, Antiope, s'écrie dans un transport de fureur: 

Attaquons-la de toutes parts ; 

Portons-y le fer et la flamme: 

Des Thébains que la race infâme 

Disparaisse sous leurs remparts. 

Cithéron, que ma haine atteste, 

Antiope te reverra ! 

Et sa vengeance descendra 

Du haut de ton sommet funeste. 

Jouy préludait ainsi aux jolis vers qu'il devait semer, quinze ans plus 
tard, dans le livret de Guillaume Tell ! 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 315 

et demi d'attente, le 17 décembre 1811. Malgré la sympa- 
thie qu'excitait toujours le nom du compositeur, malgré le 
luxe de la mise en scène, malgré une interprétation que les 
contemporains s'accordent à trouver excellente et qui était 
confiée à ce que l'Opéra possédait de mieux en artistes : 
M me Branchu (Antiope), M rae Albert Himm (Ériphile), M lle Ar- 
mand, Nourrit (Amphion), Derivis (Zéthus), la fable inventée 
par Jouy était tellement ridicule, si colossalement niaise, à ce 
point dépourvue de toute espèce d'intérêt, que le public 
accueillit l'ouvrage avec une froideur glaciale, et bientôt par 
son absence fit un désert de la salle de l'Opéra. Il faut 
ajouter que Méhul, soit lassitude réelle, soit impossibilité 
d'échauffer son imagination au contact des lieux communs 
ridicules que Jouy lui avait livrés sous forme d'un pré- 
tendu poëme dramatique, n'avait pu, en dépit de son 
désir et de ses efforts, retrouver l'inspiration généreuse 
et chaude qui naguère lui avait dicté de si beaux chefs- 
d'œuvre. 

Les journaux, toujours respectueux envers Méhul, comme 
le public lui même, le donnèrent à entendre avec des mé- 
nagements infinis. Sauvo, dans le Moniteur, s'exprimait 
ainsi : — «... Le compositeur est M. Méhul \ lorsque le nom 
de ce maître a été prononcé, il a été couvert d'applaudisse- 
mens ; l'auteur de tant d'ouvrages marqués au coin d'un 
talent original, où la science ne fait qu'ajouter à l'expres- 
sion, méritait bien cet hommage : ce sujet lui présentait 
d'assez grandes difficultés ; la première était de faire chanter 
Amphion ; les autres seraient trop longues à déduire ; un 
rôle dramatique s'offrait à M. Méhul, il s'en est emparé 
avec une sorte de prédilection, et l'a traité en maître : c'est 
celui d' Antiope ; du reste, on eût désiré un contraste mieux 
établi entre les deux rôles d'hommes, des motifs plus francs, 
mieux accusés, mieux soutenus *, une expression plus vive, 
plus de couleur, d'originalité ; plus de variété dans les 
mouvemens 1 ... » 



Moniteur universel, du 19 décembre 1811. 



316 MÉHUL 

Geoffroy, dans un premier article, jetait bravement le 
poëte à l'eau pour couvrir le musicien des fleurs les plus 
parfumées: — «...Ce poème, disait-il, est d'une invention 
malheureuse. La fable n'a ni naturel ni intérêt ; les Ama- 
zones jouent un très mauvais rôle à l'Opéra ; on n'a pu leur 
faire exécuter que des évolutions militaires ; mais autant le 
poème est faux et triste dans toutes ses combinaisons, au- 
tant la musique a de grâce, d'harmonie et d'éclat *, elle a 
obtenu un grand succès malgré la faiblesse du canevas 
fourni par l'auteur des paroles *. » 

Mais Geoffroy était rancunier, et n'était pasmoins perfide : 
il n'avait pu pardonner à Méhul la sottise dont lui, Geoffroy, 
s'était rendu coupable lors de la petite histoire de Vlrato, et 
depuis lors il ne manquait aucune occasion d'être désagréable 
au compositeur, tout en ayant soin de masquer ses per- 
fidies sous un apparent respect ; dans un second article 
sur les Amazones, article où il se livrait à une critique d'ail- 
leurs très fine et parfois spirituelle du poëme de Jouy, il en 
venait à parler de la partition, et les louanges d'un caractère 
général qu'il accordait à l'œuvre du musicien disparais- 
saient bientôt sous la critique qui terminait son apprécia- 
tion ; c'est le cas de répéter le vieux dicton : in cauda vene- 
num: — « ...Quelque faible, disait-il encore, quelque obs- 
cure que soit la marche du poème, elle n'a pu empêcher 
le musicien de remplir un canevas si ingrat d'excellens 
morceaux de musique, dignes de la réputation qu'il s'est 
acquise, et qui ne peuvent que l'augmenter encore. Ses 
chœurs, ses morceaux d'ensemble, annoncent un com- 
positeur profond dans son art, un des chefs de notre école 
française ; si le dieu de la mélodie lui refuse quelquefois ses 
faveurs, il répare et couvre, par la richesse de l'harmonie, 
le déficit qui peut se trouver du côté des bonnes fortunes 
du chant : les gens même à bonnes fortunes n'en ont pas 
toujours 2 ... » 



1 Journal de V Empire, du 20 décembre 1811. 

2 Id., id., du 24 décembre 1811. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 317 

Un incident burlesque qui se produisit à la première 
représentation des Amazones avait, aux approches du 
dénouement, fortement déridé le public, jusqu'alors un peu 
trop porté à bâiller. Ce dénouement burlesque tombait 
des nues, on peut le dire, sous la forme d'une gloire dans 
laquelle Jupiter, majestueusement assis, venait au secours 
du poëte et l'aidait à conclure d'une façon merveilleuse une 
action qui jusque-là n'avait rien présenté de surnaturel. 
C'était un retour au Deus ex machina des anciens, dont 
Quinault jadis avait un peu abusé. Mais voici qu'au moment 
où le chanteur Bertin, qui personnifiait le dieu du tonnerre, 
devait faire ainsi son entrée en scène par le cintre, il 
manque sa réplique, tandis que le machiniste, non prévenu, 
faisait descendre solennellement la gloire — veuve de toute 
divinité. Les artistes en scène ne savaient que faire ni que 
devenir tandis que la gloire se balançait mollement dans 
l'espace ; l'action fut interrompue sans que le public com- 
prît rien à ce qui se passait, et Jupiter enfin se vit obligé 
de faire pédestrement son apparition, comme un simple 
mortel, mais sa foudre à la main, aux éclats de rire de la 
salle entière, et aussi à ceux de l'empereur, qui assistait à 
la représentation. « Ce qui rendait l'accident plus poignant 
pour Bertin, dit Vieillard en rapportant le fait, c'est que 
l'empereur Napoléon assistait avec Marie-Louise à cette 
désastreuse représentation. J'étais à l'orchestre, et je puis 
rendre témoignage de l'hilarité que cet épisode excita chez 
les Majestés impériales. Je doute que jamais le grand Na- 
poléon ait ri d'aussi bon cœur 1 . » 

Il n'y a que les auteurs, pour qui cet incident ne dut pas 
être plaisant. Toutefois, un tel fait n'eût pas été de nature 
à tuer l'ouvrage, si celui-ci fût né viable. Mais on ne pou- 
vait se faire illusion sur le sentiment du public ; Méhul le 
comprit, et, découragé, désespéré, il adressait bientôt à 
son collaborateur la lettre suivante, dont le ton navrant, 
la tristesse amère, peignent l'état de désenchantement 

1 Méhul y sa vie et ses œuvres, p. 38. 



318 MÉHUL 

dans lequel l'avait plongé le fâcheux accueil fait aux 

Amazones : 

Nous tombons, mon cher Jouy, et j'en ressens une peine très vive. 
Mon étoile obscurcit la vôtre ; je vous ai porté malheur. Ne m'en 
voulez pas, j'ai fait de mon mieux, je ne puis faire mieux. Vous avez 
été plus heureux avec d'autres, vous le serez encore 1 » Quant à moi, je 
désire m'en tenir là, et j'espère avoir assez de raison pour ne pas me 
laisser séduire par l'appât trompeur d'une revanche incertaine. Votre 
Sésostris a eu du succès à la lecture. Le deuxième et surtout le 
troisième acte ont fait grand plaisir, et pourtant je ne me sens pas le 
courage d'en faire la musique. Je suis meurtri, je suis écrasé, dégoûté, 
découragé ! Il faut du bonheur, le mien est usé. Je dois, je veux me 
retrancher dans mes goûts paisibles. Je veux vivre au milieu de mes 
fleurs, dans le silence de la retraite, loin du monde, loin des coteries. 
Je ne puis renoncer à un art que j'aime et au travail qui m'est néces- 
saire, mais je ne veux plus faire dépendre mon bonheur des jugemens 
trop légers et trop rigoureux d'un public dont le goût n'est pas fixé. 
Je le répète, il faut du bonheur. Mon cher Jouy, nous jaserons plus au 
long de mes projets de retraite. Je verrai Arnault, je consulterai mes 
amis, et j'espère qu'ils m'aimeront assez pour être de mon avis. Je ne 
suis plus jeune, je sens le besoin de repos. 

Tout à vous, 

MÉHUL 2 . 

On voit combien avait été douloureux au cœur de Méhul 
l'échec qu'il venait de subir. On voit aussi à quel point ce 
grand homme était vraiment modeste : alors que de toutes 
parts le poëme que lui avait confié Jouy était l'objet des 
critiques les plus vives et les plus justifiées, alors que le 
musicien aurait pu facilement rejeter sur son collaborateur 
la cause de leur déconvenue, non-seulement il n'a pas un 
mot amer, il n'exprime explicitement ni implicitement aucune 
plainte, aucun regret sous ce rapport, mais il paraît se considé- 
rer comme l'unique coupable et semble faire retomber sur lui 



1 Jouy avait donné avec Spontini Fernand Cortez et la Vestale à l'Opéra, 
avec Catel les Bayadères, et l'on sait le succès qui avait accueilli ces 
ouvrages. 

2 Cette lettre a été publiée, sans date, dans la France musicale du 
17 mai 1857. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 319 

seul tout le poids et la responsabilité de la mésaventure. «Nous 
tombons, dit-il... Mon étoile obcurcit la vôtre*, je vous ai 
porté malheur...» Loin d'adresser un reproche à son ami, 
il s'accuse et s'excuse lui-même : « Ne m'en voulez pas, 
j'ai fait de mon mieux, je ne puis faire mieux...» Et il 
n'y a pas à douter de la sincérité de ce langage, d'un ton 
d'autant plus touchant qu'il était plus profondément désolé ! 
Il y avait décidément bien de la noblesse, bien de la gran- 
deur dans le caractère de Méhul. 

Du moins allait-il trouver dans le succès éclatant de son 
élève préféré, de celui qu'il aimait à l'égal d'un fils, comme 
une sorte de compensation, de consolation à l'infortune sous 
laquelle il succombait. Son cher Herold, celui qui lui sem- 
blait appelé à recueillir sa succession artistique et dont il 
pressentait le glorieux avenir, Herold, qui s'était déjà 
révélé comme virtuose et qui ne devait pas tarder à faire 
parler de lui comme compositeur, obtenait d'emblée à l'In- 
stitut, dès son premier concours, le premier grand prix de 
Rome. Ce fut une véritable joie pour le maître, que ce 
triomphe du disciple qu'il entourait de l'affection la plus 
tendre et des soins les plus touchants. C'est à cette occasion 
qu'il écrivit à M me Branchu, l'admirable artiste qui venait 
de créer le rôle principal de ses Amazones, la lettre que 
voici, destinée à la remercier de l'appui qu'elle prêtait à 
Herold en cette circonstance : 

Ce mardi 22 septembre [1812]. 

Ma chère Madame Branchu, 

L'intérêt que je prends à Herold, mon élève, m'inspire de la recon- 
noissance pour le service signalé que vous lui rendez en vous chargeant 
de faire valoir sa scène. Je sens toute la bonté, toute la générosité de 
votre procédé ; aussi, je vous en remercie de tout mon cœur. 

Herold est un bon enfant ; je suis certain qu'il n'oubliera de sa vie 
l'appui que vous voulez bien prêter à ses premiers pas dans une 
carrière où il doit se distinguer s'il continue à travailler comme il l'a 
fait depuis que je l'enseigne. 

Je ne puis vous parler du nouveau succès que vous venez d'obtenir. 



320 MÉHUL 

Je n'ai pas vu la Jérusalem délivrée 1 . Je sais seulement par des rap- 
ports certains que vous rendez d'une manière admirable la mort de 
Clorinde. 

Si le beau tems se soutient, j'espère que vous me ferez le plaisir de 
venir passer une journée à ma petite maison de Pantin. Faites-moi 
savoir quel jour pourroit vous convenir, soit à la lin de cette semaine, 
soit au commencement de l'autre. 

J'aime la solitude pour mille et mille raisons que l'expérience du 
monde fait découvrir à un certain âge. Mais cette solitude s'embellit 
encore et me deviendra plus chère par les souvenirs que vous y 
laisserez, si vous y venez, et par l'espérance de vous y recevoir 
quelquefois. 

Adieu, ma chère Madame Branchu, croyez que vous n'avez pas 
d'ami plus sincère que votre tout dévoué. 

MÉHUL. 

Mille amitiés au bon Branchu. 

Mais, quoi qu'il en eût pu dire, Méliul n'avait pas pour 
toujours renoncé au théâtre. Revenant sur la détermination 
qu'il avait prise dans une heure de tristesse et de décou- 
ragement, il accepta d'écrire, sur un poëme de son vieil ami 
Alexandre Duval, la musique d'un opéra-comique en un 
acte, dont le titre : le Prince troubadour ou le Grand Coureur 
de dames, ne saurait laisser de doute sur la date de sa nais- 
sance. Il est fâcheux d'être obligé de dire que, cette fois 
encore, Méhul fut la victime de son collaborateur, dont 
l'œuvre débile n'était de nature à exciter en aucune façon 
l'intérêt ou la curiosité des spectateurs. Le Prince troubadour 
fut représenté pour la première fois le 24 mai 1813 2 , et 
certainement, si l'ouvrage ne réussit guère, il y eut beau- 
coup plus de la faute du poëte que de celle du musicien. 
Comme toujours, cependant, lorsque la grande personnalité 
de Méhul était en jeu, la première représentation fut bien 
accueillie, et le Journal de V Empire, par extraordinaire 
indulgent pour le compositeur, pouvait s'exprimer ainsi : 



1 Opéra de Persuis, qui venait d'être représenté avec un certain succès, 
grâce surtout à M me Branchu, admirable dans le personnage de Clorinde. 

2 Le spectacle était ainsi composé : les Deux Chasseurs et la Laitière^ le 
Prince troubadour et Biaise et Babet. La recette fut de 2,769 francs. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 321 

... Cette pièce, où il y a des situations agréables, neuves ou non, 
obtient du succès ; les paroles sont de l'auteur de Maison à vendre et 
du Prisonnier ; la musique, de l'auteur de Stratonice et à'Euphro- 
sine : c'est en dire assez sur les paroles et sur la musique. Paul joue 
fort bien le prince, et Martin le sire de Beaumanoir ; Mad. Gavaudan 
est charmante dans la petite Laurette, M ,le Desbrosses fort comique 
dans la vieille fille : c'est Darancourt qui fait le seigneur de la Tou- 
raille, et Juliet le sénéchal bègue. Voilà encore une des nouveautés 
destinées à remplir le vide qu'a laissé la retraite d'Elleviou l . 

Il est bien certain néanmoins que le Prince Troubadour 
n'obtint, en dernière analyse, qu'un succès négatif, telle- 
ment négatif que treize représentations seulement purent 
en être données jusqu'à la fin de l'année 1813; et il n'est 
pas moins certain que la maigre qualité du poëme de Duval 
était pour beaucoup dans ce résultat, comme on peut s'en 
convaincre par ce jugement qu'en portait une publication 
annuelle, le Mémorial dramatique : 

Le poème de cet opéra est à peu près nul ; c'est une imitation de la 
Revanche 2 , et cette imitation est des plus malheureuses ; le fond est 
froid, les détails sans intérêt. Si la musique, qui a paru très agréable, 
a rappelé les succès de M. Méhul, les paroles ne rappelaient point 
ceux de l'auteur de Maison à vendre, de la Jeunesse d'Henri F, du 
Tyran domestique ; nous ternirions la gloire de M. Duval en donnant 
l'analyse de sa pièce, et nous sommes persuadé que cette réserve de 
notre part lui fera autant de plaisir que son Prince Troubadour nous 
a causé d'ennui 3 . 

Duval pourtant, dans la préface qu'il plaça plus tard en 
tête de sa pièce 4 , est loin d'accepter pour lui la responsa- 
bilité du demi- échec qu'avait subi le Prince Troubadour ; 
avec une bonhomie apparente, à moins que ce ne soit une 
naïveté sincère, il cherche à en faire retomber sur Méhul 
le poids tout entier, et voici comme il parle de l'ouvrage : 

1 Journal de V Empire , du 30 mai 1813. 

2 Comédie de Roger et Creuzé de Lesser, jouée au Théâtre-Français 
en 1809. 

3 Mémorial dramatique, 1814. 

4 Dans l'édition de ses Œuvres. 

21 



322 MÉHUL 

... Quoique la musique en ait été faite par mon ami Méhul, homme 
du plus grand talent, on prétendit dans le temps qu'il avait fait beau- 
coup de tort à ma pièce, en donnant trop d'importance à la partie 
musicale ; on prétendit qu'il avait attelé un cheval de brasseur à un 
léger cabriolet. En effet, la longueur et peut-être les beautés harmo- 
niques de sa partition me parurent souvent arrêter la rapidité de mon 
intrigue, et donner trop d'importance à une bagatelle. En citant le 
reproche qu'on lui fit dans le temps, on voit bien que je n'ai pas le 
projet de critiquer l'ouvrage d'un ami, que son caractère et ses qualités 
personnelles ont rendu si cher à tous ceux qui l'ont connu, et dont 
l'immense talent fera l'admiration de nos neveux. Qui ne sait d'ailleurs 
que lorsqu'un poète et un musicien associent leurs travaux, tout 
devient commun entre eux? Si la pièce tombe, tous deux ont tort; si 
la pièce réussit, tous deux ont raison : par cette loi, l'avantage est tout 
entier pour le poëte ; car c'est lui qui risque le moins 1 . 

Le résultat de cette tentative nouvelle n'était pas pour 
rendre à Méhul la tranquillité d'âme, la sérénité d'esprit 
qui l'avaient abandonné. Son caractère devenait de plus en 
plus sombre, il se croyait plus que jamais entouré d'enne- 
mis, et ce noble esprit, si rempli de grandes idées et de 
vastes conceptions, avait cette faiblesse de s'imaginer que 
chacun conspirait sa perte et s'acharnait contre lui. On peut 
à bon droit supposer que l'état toujours précaire de sa 
santé influait considérablement sur son tempérament intel- 
lectuel, mais il faut bien constater aussi cette disposition 
fâcheuse à croire toujours que l'univers entier se liguait 
contre son repos, ses succès et son bonheur. 

Nous trouvons un témoignage évident de cette disposition 
d'esprit, de ce malaise moral si regrettable, dans le remar- 
quable discours que Méhul prononça, précisément à cette 
époque, sur la tombe du plus illustre de ses confrères, de 
Grétry, que la mort venait d'enlever, à l'âge de soixante- 
douze ans, le 24 septembre 1813. Le ton chagrin du début 
de ce discours en dit assez sur les sentiments qui agitaient 
alors Méhul, et il semble, à n'en pas douter, que c'est lui- 



1 Cherubini ne parle du Prince Troubadour que pour en dire ces quel- 
ques mots : ■ — « Peu de succès. Il y a deux ou trois morceaux de musique 
dans cette pièce qui ont fait plaisir. » 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 323 

même qu'il a en vue lorsqu'il parle des souffrances de cer- 
tains artistes, des luttes qu'ils ont à subir et des injustices 
dont ils sont victimes. Qu'on en juge 4 : 

Messieurs, à l'aspect de ce cercueil qui va bientôt disparaître à nos 
yeux, un même sentiment nous affecte, une même pensée nous occupe : 
nous regrettons un grand artiste, et nous comptons avec orgueil pour 
sa mémoire tous ses titres, tous ses droits à l'admiration de la postérité. 
Elle commence pour les hommes célèbres au moment où ils cessent 
d'exister, et trop souvent ce n'est qu'à ce moment funeste qu'ils 
reçoivent le tribut d'estime et de reconnaissance qu'ils ont mérité par 
d'utiles et honorables travaux. 

Si, avant de consacrer ses veilles à l'étude des beaux-arts, on pouvait 
savoir à quel prix s'achète la renommée, les hommes doués d'une âme 
fière et sensible préféreraient une vie obscure à un éclat trop envié 
pour n'être pas la source de tous les chagrins. 

Par un concours de circonstances dont l'heureuse combinaison ne se 
retrouvera peut-être jamais, Grétry n'a point eu à souffrir de l'injustice 
de ses contemporains. Les clameurs de l'envie ne se sont point élevées 
contre ses nombreux succès. Trop supérieur dans le genre qu'il s'est 
créé pour avoir des rivaux dignes de l'inquiéter, il n'a pas connu les 
honteuses tracasseries que suscitent les rivalités. Honoré à la cour, 
honoré à la ville, la gloire, la faveur, la fortune ont été le prix de ses 
heureux travaux. Il a reçu tous les honneurs, toutes les distinctions 
qu'il a mérités, et sa longue carrière a été un long triomphe. 

Dans ce lieu où il nous précède d'un moment, dans ce lieu où tant 
de réputations s'effacent pour jamais, son nom ne sera point enseveli 
avec sa dépouille mortelle. Grétry a vu s'élever les monumens qui 
doivent éterniser sa mémoire. Avant de fermer ses yeux, il a, si j'ose 
m'exprimer ainsi, assisté au jugement de la postérité, et joui de son 
immortalité. Qu'il goûte le repos éternel, et cherchons à adoucir 
l'amertume de nos regrets en songeant qu'il fut heureux, et qu'une 
plus longue vieillesse n'eût fait qu'ajouter aux infirmités douloureuses 
qui attristèrent ses derniers jours. 

La mort d'un grand artiste ne ressemble point à celle de l'homme 
vulgaire ; l'un s'anéantit tout entier, tandis que l'autre semble, pour 
ainsi dire, se réfugier et vivre encore dans les œuvres de son génie. Si 
Grétry nous est ravi par la commune loi, les trésors de sa féconde 



1 Les funérailles de Grétry eurent lieu le 27 septembre; deux discours 
furent prononcés au Père-Lachaise, l'un par Méhul, au nom de l'Institut 
l'autre par Bouilly, représentant les collaborateurs du vieux maître. Le 
Moniteur publia l'un et l'autre dans son numéro du 29 septembre. 



324 MÉHUL 

imagination nous restent. Cet héritage, précieux pour nous et pour 
nos neveux, a fait une partie de la gloire du siècle qui vient de finir, et 
sera une source inépuisable de jouissances pour le siècle qui vient de 
commencer. 

Faible émule d'un si grand maître, d'un maître inimitable, en un 
mot d'un Molière de la comédie lyrique, il me serait doux d'offrir à ses 
mânes le tribut d'admiration dont je suis pénétré, et d'être le digne 
interprète des regrets de la classe des beaux-arts de l'Institut ; mais je 
sens qu'il y aurait une présomption sacrilège à entreprendre une tâche 
qui est au-dessus de mes forces. D'ailleurs il est des hommes dont la 
renommée est à la fois si élevée et si populaire, qu'il suffit de les nom- 
mer pour rappeler les grandes qualités qui les distinguent. Grétry est 
de ce nombre, et Grétry aura autant d'admirateurs et de panégyristes 
qu'il existe d'êtres sensibles au bel art dans lequel il s'est illustré. 

Je me bornerai donc à dire qu'il fut admiré pour ses talens, qu'il fut 
aimé pour sa personne, qu'il fut estimé pour son caractère, et qu'il 
sera long-temps regretté par sa famille, par ses amis et par ses nom- 
breux admirateurs J . 

On voit quelle note chagrine et décourageante perce dans 
ce discours, où Méhul, tout en faisant l'apothéose de Grétry, 
n'exprimait que des pensées empreintes d'une douloureuse 
amertume. En s' efforçant de représenter tous les artistes 
comme autant de victimes de l'envie et de la fatalité, il est 
hors de doute qu'il pensait surtout à lui, et que les plaintes 
qu'il exhalait étaient surtout des plaintes personnelles. 

Méhul, en parlant ainsi, se montrait injuste envers ses 
contemporains. Bon comme il l'était, plein de cœur et de 
dévouement, la misanthropie qui semblait l'envahir n'altérait 
en rien ses belles qualités ; mais il se rendait malheureux 
à plaisir, et se créait des souffrances imaginaires. Comme 



1 Herold, qui, alors en Italie comme pensionnaire de l'Académie de 
France, suivait d'un œil attentif tout ce qui se passait à Paris, écrivait à 
sa mère, à la date du 2 octobre 1813: — « ... Le concours de l'Institut 
doit être terminé, la séance aussi, et je ne sais pas quel heureux musicien 
doit venir nous rejoindre. Je suis enchanté que M. Méhul ne soit pas 
mécontent de mon travail; il est si bon, si aimable, que je serais au 
désespoir de ne pas le contenter. Nous savons la mort, la belle cérémonie 
de l'enterrement de Grétry. M. Méhul a fait, dit-on, un discours bien 
touchant et meilleur que tous les autres. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 325 

tous les hommes en vue, il se trouvait sans doute en butte 
à des attaques injustes, à de sourdes inimitiés, à certaines 
jalousies qui se faisaient jour et se dévoilaient avec une 
sorte de candeur ; mais tous les grands hommes n'en sont- 
ils pas là, et Méhul n'avait-il pas, pour se consoler, l'ad- 
miration, l'estime et l'affection générales ? Professeur au 
Conservatoire, membre de l'Institut, chevalier de la Légion 
d'honneur, auteur vingt fois applaudi d'œuvres considérées 
comme immortelles, jouissant, de son vivant, d'une re- 
nommée immense et d'une gloire incontestée, qu'avait-il à 
désirer, et que pouvait-il souhaiter de plus?... Hélas! ce 
qu'il pouvait le plus désirer peut-être, c'était la santé, ce 
plus précieux de tous les biens, dont l'absence altérait sa 
raison et portait dans son esprit un trouble qu'il ne pouvait 
maîtriser ! 

Cependant, la situation politique créée par l'insatiable 
ambition de Napoléon devenait chaque jour plus terrible, 
et accumulait sur la France des désastres sans nom. Vaincu 
par les éléments, plus encore que par ses ennemis, l'em- 
pereur avait ramené ici les débris héroïques de cette grande 
armée dont il s'était montré si justement fier ; mais lui, qui 
était habitué à porter la guerre au dehors, se voyait main- 
tenant obligé, poursuivi, serré de près, de combattre pour 
défendre le sol même de la patrie, envahie à son tour par 
d'innombrables légions. Tandis qu'il faisait encore, dans les 
plaines si tristes de la Champagne, des prodiges de valeur, 
son gouvernement s'efforçait, par tous les moyens possibles, 
de surexciter le patriotisme des Parisiens, qui pourtant n'a 
jamais eu grand besoin de stimulant. C'est dans ce but 
qu'on faisait représenter dans tous les théâtres des pièces 
dont les sujets, tirés des grandes pages de l'histoire natio- 
nale, empruntaient aux circonstances un intérêt particulier 
et pouvaient provoquer chez les spectateurs de faciles allu- 
sions. L'habituelle majesté de l'Opéra ne l'exemptait pas 
de ces sortes de corvées, et l'on imagina de faire impro- 
viser à son profit, par six auteurs qui devaient aller vite en 



326 MÉHUL 

besogne, un petit ouvrage en un acte destiné à rappeler les 
hauts faits de Charles-Martel en présence de l'invasion des 
Sarrazins. La confection rapide de cet ouvrage, qui avait 
pour titre l'Oriflamme, était confiée pour les paroles à 
Etienne et à Baour-Lormian, pour la musique à Méhul, 
Paër, Kreutzer et Berton, et six jours suffirent pour l'écrire, 
le répéter et le présenter au public. 

C'est le 1 er février 1814 que cet opéra impromptu fut 
offert à l'admiration des spectateurs parisiens, et dès le len- 
demain, sans attendre le compte-rendu de Sauvo, son cri- 
tique ordinaire, le Moniteur universel, organe officiel de 
l'empire, publiait en corps de journal, sous la rubrique: 
Paris, un article enthousiaste, dithyrambique, destiné à 
constater que l'œuvre nouvelle était un chef-d'œuvre, que 
tous ceux qui avaient pris part à sa création et à son exécu- 
tion étaient autant de grands hommes, et que le public en 
était absolument féru. Voici le texte de cet article typique, 
dont peut-être l'auteur, trois mois après, chantait à la même 
place et dans la même feuille la gloire des Bourbons : 

De long-temps on n'avoit eu l'exemple d'un succès aussi éclatant 
que celui qu'a obtenu ce soir l'opéra l'Oriflamme. L'affluence étoit 
telle, qu'on regrette que nos théâtres ne soient pas aussi spacieux que 
ceux des anciens, où une ville entière assistoit aux solennités natio- 
nales, et venoit s'y pénétrer d'un même sentiment. Dès cinq heures, 
toutes les avenues étoient assiégées par une foule immense. La salle 
étoit comble, les corridors étoient entièrement remplis, et la recette a 
excédé 11,000 francs. Toutes les applications ont été saisies avec trans- 
port ; on a couvert d'applaudissemens, et fait répéter un air délicieux 
chanté par Lays, même un vers du récitatif : 

La victoire est promise aux guerriers de la France. 

Les chœurs villageois, un trio ravissant et un serment plein de 
chaleur et d'harmonie ont enlevé tous les suffrages ; mais il seroit 
difficile d'exprimer à quel point l'enthousiasme s'est manifesté lorsque 
le guerrier portant l'Oriflamme chante le refrain de trois strophes, qui 
deviendront populaires : 

. Charles -Martel fait briller l' oriflamme ; 
11 nous répond des combats et du sort: 
Frémis, frémis, orgueilleux Abdérame ; 
11 est parti: c'est l'arrêt de ta mort. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 327 

Il sembloit que tout Paris savoit déjà l'éclatante victoire que chacun 
auguroit, et qui vient d'être remportée par S. M. *. Cette confiance 
dans la personne de I'Empereur fut toujours inséparable des sentimens 
d'amour et de fidélité dont le peuple de sa capitale lui a constamment 
donné des preuves. 

Six jours ont suffi pour composer et mettre au théâtre cet acte 
lyrique impromptu. Les auteurs et les acteurs étoient tous animés du 
même esprit. Les auteurs, demandés et nommés au milieu des applau- 
dissemens, sont, pour les paroles, MM. Etienne et Baour-Lormian ; 
pour la musique, MM. Méhul, Paër, Berton et Kreutzer ; et pour la 
danse, M. Gardel, qu'on avoit déjà deviné à la grâce et à la fraîcheur 
de ses ballets 2 . 

Ce n'était pas là ce qui pouvait augmenter la gloire de 
Méhul, non plus que de ses collaborateurs. Nous le retrou- 
verons bientôt dans une œuvre — la dernière — plus digne 
de lui et de son génie, une œuvre à laquelle, malheureuse- 
ment, il ne devait pas survivre, et qui marque le terme de 
sa vie et de sa carrière. 






1 On venait d'apprendre la nouvelle de la victoire remportée à Brienne, 
le 29 janvier, par Napoléon sur les armées alliées. 

2 11 est assez curieux de mettre en regard de cet article... héroïque, les 
quelques lignes dédaigneuses que, Tannée écoulée, un petit recueil 
spécial, VAlmanach des Spectacles, accordait à V Oriflamme, c'est qu'au 
moment où parlait celui-ci, l'empereur chéri de son peuple avait fait place 
au roi bien-aimé de ses sujets. Voici ce petit morceau: — «Le mardi 
1 er février on donna à l'Académie royale de musique f Oriflamme, petit 
tableau de circonstance, paroles de MM. Etienne et Baour-Lormian, 
musique de MM. Paër, Méhul, Kreutzer et Berton. Les premiers sujets, 
tant du chant que de la danse, ont concouru à donner une existence 
précaire à cette dernière pièce de commande de l'ancien gouvernement ; 
les événemens subséquens dispensent d'en donner une analyse plus 
détaillée. » 

Les événemens rappelés ici avec tant d'à-propos ne permirent pas à 
l'Oriflamme d'être jouée plus de onze fois. La dernière représentation en 
fut donnée le 15 mars. Les interprètes de l'ouvrage étaient, pour le chant, 
M me Branchu, Nourrit père, Lays et Lavigne; pour la danse, Albert, 
Antonin et M mes Gardel, Clotilde, Bigottini, Gosselin, Aimée et Masrélie 
cadette. 



CHAPITRE XVII. 



Entre la représentation de V Oriflamme et celle du dernier 
ouvrage de Méhul, la Journée aux aventures, qui ne parut 
que vers la fin de 1816, près de trois années s'écoulèrent, 
années terribles, pendant lesquelles le sort de la France, 
vaincue, mutilée, amoindrie, ne pouvait qu'arracher des 
larmes à ceux de ses enfants qui avaient souci de la gloire 
et de la grandeur de la patrie, et qui voyaient des jours 
sombres et désespérés succéder à une période héroïque 
remplie d'exploits presque fabuleux. Les hommes de la 
génération présente, qui ont vu, la rage au cœur, se re- 
nouveler à un demi-siècle de distance des désastres sans 
nom, peuvent se rendre compte de ce que dut souffrir 
l'âme de nos pères devant un spectacle si douloureux et si 
cruel. Méhul, dont les sentiments élevés et patriotiques 
n'ont jamais fait doute pour personne, conçut un vif chagrin 
de l'abaissement momentané de la France et de l'abandon 
dans lequel elle se trouvait ; mais si l'homme souffrait en 
lui, l'artiste n'avait pas moins de raisons d'être douloureuse- 
ment ému en présence de la situation faite à l'art qu'il 
chérissait. L'un des premiers soins' du gouvernement de la 
Restauration avait été de procéder méthodiquement, systé- 
matiquement, à la ruine du Conservatoire. En haine de 
l'origine révolutionnaire de cette institution admirable, on 
avait décidé de la réduire, de l'amoindrir au point de la 
rendre méconnaissable et de lui enlever toute possibilité 
d'être utile : le nom même de Conservatoire, devenu tout à 
coup subversif et remplacé par celui, plus modeste et plus 
humble, d'Ecole de musique ; Sarrette, le digne fondateur 
et le directeur si dévoué, si désintéressé de cet établisse- 
ment alors sans pareil en Europe, chassé comme un valet ; 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 329 

son titre supprimé, et le Conservatoire placé simplement sous 
la tutelle d'un fonctionnaire subalterne qui prenait celui 
d'inspecteur général ; le budget de l'école rogné d'une 
façon indigne, et tellement qu'on n'y trouvait même pas 
le moyen de se chauffer l'hiver ; des réductions aussi con- 
sidérables que maladroites opérées non-seulement sur le 
nombre, mais sur le traitement des professeurs ; enfin, les 
trois inspecteurs de l'enseignement, ces trois artistes glorieux 
qui avaient nom Gossec, Cherûbini et Méhul et à qui le 
Conservatoire devait tant et de si éclatants services, se 
voyant enlever ce titre avec les prérogatives qu'il compor- 
tait, et devenant de simples professeurs de composition : — 
telles étaient les «réformes» que le paternel et libéral gou- 
vernement de Sa Majesté Très-Chrétienne apportait dans le 
fonctionnement d'une institution naguère si brillante et 
qu'on nous enviait de toutes parts. 

Méhul était profondément affecté de cette situation. Ainsi 
que ses deux collègues Gossec et Cherûbini, il avait ac- 
cepté sans se plaindre la diminution qu'on avait cru devoir 
apporter dans les attributions dévolues depuis si longtemps 
à chacun d'eux ; mais ce n'est pas sans un serrement de cœur 
qu'il avait vu la quasi-destruction d'un établissement à la 
gloire duquel il avait, pour sa part, si largement contribué. 
Les malheurs de son pays, l'indifférence fâcheuse avec la- 
quelle chacun semblait désormais envisager les questions d'art, 
si importantes cependant pour la prospérité d'une grande 
nation, la décadence d'une institution qu'il chérissait et à 
laquelle, depuis plus de vingt ans, il avait consacré ses 
forces et donné le meilleur de sa vie, tout concourait à 
désoler Méhul, à le chagriner, à le décourager, dans un 
moment où sa santé, déjà fortement ébranlée, causait à ses 
amis les inquiétudes les plus sérieuses et malheureusement 
les plus justifiées 1 . 

1 « L'année 1816 avait porté les atteintes les plus cruelles à la santé de 
ce grand artiste, de cet homme excellent. Aux désastres civils qui avaient 
suivi la seconde invasion se joignirent les calamités de Tune des années 
les plus néfastes dont la France ait jamais eu à souffrir. Dépouillés par 



330 MÉHUL 

C'est pourtant dans cet état d'esprit que Méhul écrivit la 
partition de cette Journée aux aventures, dont le succès pres- 
que éclatant put être au moins une consolation à l'amer- 
tume de ses derniers jours. Le livret de cet ouvrage lui 
avait été fourni par deux écrivains obscurs, qui n'ont guère 
laissé de traces de leur passage en ce monde. L'un, 
Mézières, est resté complètement inconnu *, quant à l'autre, 
Capelle, ancien libraire qui devint, par la suite, inspec- 
teur de l'imprimerie et de la librairie, la musique — et 
les chansonniers surtout — lui doivent une certaine recon- 
naissance pour l'idée ingénieuse qu'il eut de publier, quel- 
ques années plus tard, le recueil curieux qui a nom la Clef 
du Caveau 1 . 

Au reste, Méhul n'était pas de ceux qui découragent les 
jeunes auteurs et qui les traitent avec un dédain superbe. 
Quand il croyait rencontrer chez l'un d'eux les qualités 
nécessaires à qui veut tracer un livret d'opéra, il s'enqué- 
rait peu de son plus ou moins de notoriété, et ne s'oc- 
cupait que de la valeur qu'il pensait trouver à l'œuvre sou- 
mise à son appréciation. J'ai découvert un témoignage 
intéressant de sa condescendance en pareil cas, et avant de 
parler plus longuement de la Journée aux aventures, je veux 
rapporter ici une petite anecdote dont le récit a été fait 
par celui-là même qui en avait été le héros. On jugera une 



l'étranger, menacés d'une famine, travaillés par l'esprit de faction, les 
Français avaient mis les intérêts de l'art et la prospérité du théâtre au 
rang de leurs dernières préoccupations. La scène, délaissée, végétait avec 
peine, et, quand tout le monde s'inquiétait des moyens de vivre, ce n'était 
guère le temps de chercher comment on pourrait s'amuser. Il n'en fallait 
pas tant pour achever de ruiner les forces d'un homme depuis longtemps 
miné par le chagrin et l'ennui, et qui, à des sujets de mélancolie dont 
autrefois il s'était peut-être trop exagéré les motifs personnels, voyait 
s'ajouter aujourd'hui des causes trop réelles et d'autant plus pénibles 
pour un cœur comme le sien qu'elles allaient à la perte de ce qu'il avait 
chéri et glorifié toute sa vie. » (Vieillard : Mèhul, sa vie et ses œuvres, 
pp. 44-45.) 

1 Capelle, chansonnier lui-même, fut président du Caveau, et c'est 
évidemment là ce qui lui donna l'idée de cette publication. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 331 

fois de plus, par ce petit récit, des sentiments toujours 
pleins de bonté et d'indulgence dont Méhul faisait preuve 
en toute occasion : 

Lors de mon arrivée à Paris, au sortir du lycée de Marseille, dit 
l'écrivain, j'avais un portefeuille bien garni, non de billets de banque, 
mais de lettres de recommandation. A cette époque, on croyait encore, 
dans la province candide, aux protecteurs ; aussi avait-on cherché à 
m'en donner dans la capitale. Parmi ces lettres, celle que je brûlais le 
plus de remettre était pour Méhul. Les ouvrages de ce grand maître 
brillaient sur tous les théâtres de France. Il était en musique le lion 
du jour, comme il le sera pour la postérité. Je me hâtai donc de courir 
au Conservatoire, où il logeait. N'étant pas de la secte des stoïciens, je 
ne fus pas comme Eucrate, à la vue d'un grand homme, de Sylla, sans 
émotion en présence de Méhul ; je tremblais d'avance en frappant à 
une petite porte qu'on m'avait indiquée. J'entrai, j'aperçus, debout 
devant un pupitre à la Tronchin, un individu maigre, chétif, l'air 
souffrant et mélancolique ; il était vêtu d'une robe de chambre de 
molleton blanc à moitié usée. Je demandai à cet individu M. Méhul. Il 
me répondit : « C'est moi, monsieur. » Je lui remis ma lettre. Pendant 
qu'il la lisait, je jetai un regard furtif sur la chambre où je me trouvais: 
les murs étaient complètement nus : ni tapisserie, ni tableaux, pas 
même une gravure ne les décoraient ; pour tous meubles , un lit, 
quelques chaises de paille et un petit clavecin. 

C'est sur ce clavecin que mes yeux s'arrêtèrent. Les grands composi- 
teurs écrivent la musique, ils ne la jouent pas ; mais quelquefois ils 
touchent du doigt un clavier pour obtenir un accord. C'est ainsi parfois 
qu'ils enfantent des œuvres sublimes et rendent leur nom immortel. 

Méhul m'invita à m'asseoir et m'interrogea avec beaucoup de dou- 
ceur et de politesse. Il fut un temps où l'on ne sortait du collège 
qu'avec le manuscrit d'une tragédie. Pour moi, n'élevant pas si haut 
mon ambition, je m'étais borné' à un opéra en trois actes ; mais mon 
ambition prenait sa revanche par le choix du compositeur. Sur qui 
mon choix s'était-il arrêté ? Sur mon interlocuteur. Rien que cela. Il 
n'y a qu'un écolier, sans expérience des choses et des hommes, qui 
peut avoir une telle hardiesse. Elle me réussit. Méhul ne fut point 
étonné : « Eh bien ! me dit-il, venez déjeuner avec moi demain matin à 
dix heures, et vous me lirez votre opéra. » 

Je fus exact. Sur une petite table sans serviette, on nous servit des 
côtelettes, du beurre et du thé. Les déjeuners au café Tortoni n'étaient 
encore connus que par messieurs les agents de change. Notre modeste 
repas terminé, Méhul me dit : « Maintenant, commençons la lecture. » 
A ces mots, l'émotion me gagna, mais je me remis bientôt. On ne peut 
se faire une idée de l'attention avec laquelle je fus écouté. Quand 



332 MÉHUL 

j'eus achevé de lire, j'attendis mon arrêt. Méhul me parut plongé dans 
une réflexion profonde. Voici les paroles de mon juge : « Je me charge 
de la musique, mais auparavant il faut que l'ouvrage soit reçu ; je vais 
vous donner une lettre pour Gavaudan, c'est lui qui jouera le principal 
rôle. Il obtiendra pour vous une lecture ; je vous demanderai ensuite, 
si son sort est heureux, comme je n'en doute pas, quelques change- 
ments dans les morceaux de chant ». Il prit la plume et me donna la 
lettre pour Gavaudan. « Tenez, me dit-il, allez chez lui, il demeure rue 
de Grammont. » Je saluai Méhul, je le remerciai avec effusion ; et, sans 
perdre une minute, je courus chez Gavaudan. 11 allait se rendre au 
théâtre, je lui remis la lettre de Méhul. Il la lut et me promit une 
lecture pour l'un des plus prochains comités. 

« Méhul a de l'humeur, me dit-il, il se plaint qu'on ne joue plus 
Joseph. Il sait bien que ce n'est pas ma faute ni celle du théâtre : la 
retraite prématurée d'Elleviou a dérangé tout notre répertoire ; mais 
pourquoi Méhul nous écrit-il cette phrase navrante : «Sans ma place 
au Conservatoire, l'auteur de Joseph mourrait de faim. Il faut lui 
pardonner ce reproche injuste et cette lamentation exagérée. Méhul 
est malade. » 

La promesse de Gavaudan ne tarda pas à s'accomplir, mon ouvrage 
fut lu et reçu ; un nommé Rézicourt, acteur et régisseur, se prêta gra- 
cieusement à lire à ma place. Porteur de la nouvelle de mon succès, je 
courus chez Méhul. Il se montra satisfait. « Laissez-moi votre manuscrit, 
je vais passer quelque temps à la campagne, où je retrouverai les fleurs 
que j'aime tant à cultiver; mais je reviendrai bientôt; le meilleur air 
pour moi, quoi qu'en disent les médecins, est celui que je respire au 
Conservatoire et à l'Institut. » Je me permis alors, en le remerciant 
avec plus de chaleur encore que je ne l'avais fait, de lui demander 
comment il m'accordait tant de faveur, comment il se chargeait de mon 
poème, moi jeune homme inconnu. Il me répondit : 

« J'ai éprouvé tant de dégoûts quand je vins pour la première fois à 
Paris ; j'ai mendié si longtemps un poème avant de l'obtenir, que je 
me suis promis, dès ce temps-là, d'épargner autant qu'il dépendrait de 
moi toutes ces tribulations aux jeunes gens qui viendraient à moi. Je 
me suis fait à ce sujet une loi rigoureuse. Au Conservatoire comme à 
l'Institut, qu'il s'agisse d'un examen ou d'un prix à décerner, l'indul- 
gence est devenue pour moi une habitude ; loin de décourager la 
jeunesse par trop de sévérité, un refus irréfléchi, ou un froid accueil, 
je lui accorde ce qu'on ne m'a point accordé. Ensuite, comme on me 
reproche mes œuvres légères, même l'Irato, je ne suis pas fâché de 
rentrer dans ce qu'on appelle mon genre. Votre ouvrage est sérieux, il 
a un caractère héroïque, c'est ce qu'il me faut. Voilà pourquoi je vous 
ai adressé à Gavaudan, acteur éminemment dramatique. » 

Hélas ! ni la douceur de l'air embaumé des champs, ni un voyage en 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 333 

Provence, où il allait retrouver, croyait-il, la santé sous un ciel tou- 
jours attiédi, même pendant l'hiver, ne purent rendre la force à ce 
corps épuisé. Gomme l'Achéron, la mort, qui sert de concierge aux 
enfers, ne lâche pas sa proie. Les victimes qu'elle a désignées se 
débattent vainement, elles finissent par succomber. Mes visites à Méhul 
devinrent plus fréquentes à mesure que le mal augmentait. Il périt au 
milieu d'un deuil général. Avec lui, mon manuscrit, qui ne pouvait 
recevoir la vie que par sa musique, disparut. J'ai toujours ignoré ce 
qu'il était devenu ; il n'aurait plus servi qu'à me rappeler plus cruelle- 
ment la perte de Méhul, auquel je m'étais attaché de toutes les forces 
de mon âme *. 

Nous n'en sommes pas encore, bien qu'elle soit proche 
cependant, à cette époque douloureuse de la mort de Méhul. 
Il nous faut revenir à la Journée aux aventures, dernier 
ouvrage du maître que le public devait applaudir de son 
vivant. Celui-ci était un véritable opéra- comique, dans 
lequel dominait cette note gaie qu'on lui reprochait, disait- 
il, d'employer parfois, et qui, en réalité, convenait moins 
à son tempérament d'artiste que l'élément pathétique et 
passionné. Cette fois pourtant, le succès devait seconder 
ses efforts, et la Journée aux aventures, dont les principaux 
rôles étaient confiés à Paul, Huet, Ponchard, à M mes Gra- 
vaudan, Boulanger, Crétu et Desbrosses, allait enfin, après 
tant de déboires, lui procurer la satisfaction d'une réussite 
brillante et complète. 

C'est le 16 novembre 1816 que l'ouvrage, impatiemment 
attendu par le public de l' Opéra-Comique, comme tous ceux 
qui étaient signés du nom de Méhul, fit sa première appa- 
rition sur ce théâtre 2 . Le succès fut si franc et l'accueil du 
public si chaleureux que dès le lendemain, et sans attendre 
l'article de son rédacteur spécial, Sauvo, le Moniteur 
constatait l'un et l'autre dans la note que voici: — «Le 
théâtre Feydeau a ramené la foule à sa première représen- 



1 Audibekt : Indiscrétions et confidences, pp. 197-202 (Paris, Dentu, 1858, 
in-16.) 

2 Le spectacle commençait par V Opéra-Comique, de Délia Maria. La 
recette fut de 2,810 francs. 



334 MÉHUL 

tation de la Journée aux aventures, opéra-comique en trois 
actes. Ce titue dit assez à quel genre l'ouvrage appartient : 
c'est une pièce d'intrigue, un imbroglio, dont le point de 
départ est imité de la Nuit aux aventures ou les Deux Morts 
vivans, pièce de M. Dumaniant, qui, il y a près de trente 
ans, a eu presque autant de succès que Guerre ouverte, du 
même auteur. Dans les deux pièces, la nécessité de fuir 
après un duel où l'on croit faussement qu'il y a eu mort 
d'homme, entraîne des déguisemens, des quiproquo, des 
surprises, et une reconnaissance. La pièce nouvelle est con- 
duite avec assez d'art ; le premier acte est amusant, le 
second faiblit un peu, le troisième offre des situations origi- 
nales et piquantes qui ont déterminé le succès : il a été 
complet. Les auteurs sont MM. Maizières et Capelle. L'au- 
teur de la musique est M. Méhul, que depuis si longtemps 
l'on désirait voir reprendre sa lyre savante et harmonieuse. 
Il a le plus possible rapproché son style du genre de l'ou- 
vrage, qui renferme, avec des morceaux d'ensemble dignes 
de son beau talent, de petits airs, des romances, de jolis 
rondo pleins de grâce et de fraîcheur : le nom de ce célèbre 
compositeur a excité de vives acclamations l . » 

Cinq jours après, et à la suite de la troisième représen- 
tation, Sauvo venait à son tour donner la note du succès, 
qui s'accusait de plus en plus : 

La première représentation de la Journée aux aventures, disait-il, 
avait attiré beaucoup de monde ; à la seconde, il y en avait davantage ; 
à la troisième, encore plus : voilà de ces aventures par lesquelles il 
devenait, dit-on, fort nécessaire au théâtre Feydeau de terminer ses 
journées. Nos feuilles publiques le peignaient, depuis quelque tems, 
dans un état de langueur et de solitude allarmant : à force de dire qu'il 
n'y allait que très peu de monde, elles trouvaient le vrai moyen qu'il 

n'y allât personne, et cela aurait fini par là M. Méhul n'a pas 

dédaigné l'offrande de deux talens non encore éprouvés : il leur a 
donné l'appui du sien, c'était leur garantir le succès... M. Méhul a fait 
tout ce qu'il lui était possible sans forcer son talent, et sans le déna- 
turer, pour traiter légèrement un sujet de sa nature fort léger. Ce n'est 



1 Moniteur universel, du 17 novembre 1816. 






SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 335 

qu'involontairement, et comme malgré lui, que le grand harmoniste 
se trahit quelquefois dans cette composition par quelques modulations 
savantes et par certaines combinaisons harmoniques... 

S...1. 

En réalité, le succès de la Journée aux aventures fut très 
vif, très brillant, à ce point que du 16 novembre 1816, jour 
de son apparition, à la fin de l'année suivante, on n'en 
donna pas moins de soixante-six représentations, et que 
l' Opéra-Comique, qui traversait alors une crise difficile, 
dut à cet ouvrage de voir le public se reprendre pour lui 
d'une affection qui semblait l'avoir abandonné. Un tel succès 
dut réchauffer quelque peu le cœur de Méhul mourant, bien 
que, d'autre part, il fût presque cruel pour lui de voir une 
partition estimable sans doute, mais qui était loin de valoir 
celle de Joseph, exercer sur le gros des spectateurs une 
influence que ce chef-d'œuvre n'avait jamais pu conquérir. 
Il est vrai que depuis longtemps il n'est plus question de la 
Journée aux aventures, tandis que Joseph, après trois quarts 
de siècle, excite toujours l'admiration et perpétue à lui seul 
la gloire de son auteur 2 . 

De Méhul mourant... ai-je dit! Hélas! il n'est que trop 
vrai. Le mal dont il était atteint depuis plusieurs années, 
qui le rendait si sensitif et si chagrin, qui minait son 
corps sans altérer en rien son intelligence, ce mal terrible, 
parvenu à son plus haut période, faisait des progrès d'une 
effrayante rapidité. Deux mois s'étaient à peine écoulés 

1 Moniteur universel, du 22 novembre 1816. 

2 On fit pourtant, le 15 février 1822, une reprise de la Journée aux 
aventures, jouée alors par Poncliard, Darancourt, Lemonnier, Juliet, 
Duvernoy, Allaire, M^es p au i ? Rigaut, Ponchard et Desbrosses. La 
première représentation n'en fut pas très heureuse, au dire du Miroir, 
qui, le lendemain, se contentait à son égard de ces quelques mots : — 
«La Journée aux aventures, que l'on a reprise hier à l'Opéra-Comique, a 
produit peu d'effet. Les acteurs et la toile même n'étaient pas sûrs de 
leurs rôles ; l'une n'a pas pu tomber au coup de sifflet, les autres en ont 
été bien près.» L'ouvrage, néanmoins, se maintint encore plusieurs 
années au répertoire, car on le jouait encore en 1826. Mais je crois que 
depuis lors il fut pour toujours abandonné. 



336 MÉHUL 

depuis la représentation de la Journée aux aventures, que 
Méhul, affaibli, épuisé, presque méconnaissable, devait, sur 
Tordre des médecins, entreprendre un voyage dans le midi 
de la France. L'hiver était alors dans toute sa rigueur, et 
l'on n'avait plus d'espoir que dans l'influence bienfaisante 
que le soleil du Languedoc ou de la Provence pourrait 
exercer sur une santé devenue si débile, sur un tempéra- 
ment usé par la souffrance et que les soins les plus dévoués 
ne parvenaient pas à reconstituer et à raffermir. Quelque 
ennui qu'il en dût éprouver, Méhul se vit donc obligé de 
céder aux vives instances dont il était l'objet, et son dé- 
part fut décidé. La nouvelle s'en répandit bientôt dans les 
milieux artistiques, et les journaux, qui savaient combien le 
public prenait intérêt à tout ce qui touchait un maître si 
glorieux et si universellement admiré, n'eurent garde de 
laisser ignorer cette nouvelle, que le Journal de Paris 
(16 janvier) annonçait en ces termes à ses lecteurs: — 
« Notre célèbre compositeur Méhul est sur le point de faire 
un voyage dans le midi de la France pour rétablir sa santé 
un peu dérangée par suite des travaux auxquels il s'est livré. 
Nous ne pouvons rester indifférens à ce qui concerne un 
artiste qui a consacré ses talens aux plaisirs du public. Espé- 
rons que M. Méhul sera bientôt rendu à ses nombreux amis et à 
la scène lyrique, qu'il a enrichie de tant de productions. » 
C'est le 18 janvier 1817 que Méhul, quittant à regret ce 
Paris qu'il aimait plus que tout au monde, s'éloignant avec 
chagrin de ses amis, de ses élèves, de ses compagnons de 
chaque jour, partait pour Montpellier, dont le séjour lui 
était particulièrement recommandé 1 . Mais il était si faible 



1 C'est Vieillard qui, dans sa notice, nous fait connaître la date précise 
de ce voyage. « La veille du départ de Méhul, dit-il, je lui avais adressé 
mes adieux, en une pièce de vers, imitation du Sic te diva potens Cypri 
d'Horace. » Et il reproduit cette poésie, qui est datée du 17 janvier, et 
que voici : 

A 31éhul, partant pour la Provence, le 17 janvier 1817. 

Toi qui, du cygne de la Thrace, 
Au fleuve de Lutèce as redit les accents, 



SA VIE, SON GÉNIE ■ SON CARACTÈRE 337 

déjà qu'il dut diviser en deux étapes un voyage qui exi- 
geait, à cette époque, plusieurs jours et plusieurs nuits, et 
dont il n'aurait pu supporter la fatigue. Il s'arrêta donc à 
Lyon, où il demeura environ une semaine, et c'est de Lyon 
qu'il adressa à Madame Rodolphe Kreutzer, la femme du 
grand violoniste dont la maison lui était toujours si hospi- 
talière et si chère, la lettre à la fois triste et affectueuse que 
voici : 

De Lyon 1 . 
Ma chère Madame Kreutzer, 

Je veux tenir la plume ce soir. Arrivé à la moitié de ma course, je 
me retourne, je vous tends les mains, et je vous embrasse tous de tout 
mon cœur. L'état où je me trouve n'offre aucun changement remar- 
quable, je suis aujourd'hui comme la veille de mon départ. Je suis, à 
Lyon comme à Paris, un fantôme qui fait peur aux petits enfans et qui 
a le bonheur d'être aimé des grands. Continuez, du courage, car je ne 
vis plus que par le cœur. Si je manquois d'amis vrais, je n'aurois 
jamais entrepris le voyage de Montpellier. J'aurois déjà bien des choses 



Que ne puis-je, héritier de la lyre d'Horace, 
Quand tu pars, ô Méhul, renouveler les chants 

Qui de Virgile accompagnaient la trace ! 
Comme lui, ta fortune abandonnée aux vents 
D'Éole ou de Téthys ne craint point la disgrâce. 
Au lieu de braver les autans, 
Oppresseurs de l'humide empire, 
Aux bords heureux, asile du printemps, 
Tu vas chercher le souffle de Zéphyre.... «, 
Ah ! que Vénus, étoile des amants, 
Que les frères d'Hélène, astres toujours propices, 
Répandent après toi leurs clartés protectrices ! 
Que Flore, à tes désirs prodiguant ses faveurs, 
T'abrège le chemin en te couvrant de fleurs ! 

Que d'un air pur, sous un ciel sans nuage, 
Le baume salutaire, ami de la langueur, 
Dans tes veines circule et ranime ton cœur. 
Va renaître au lointain rivage, 
Berceau des arts, retraite des amours. 
Où l'écho se réveille au chant des troubadours. 
Du printemps, du climat, que l'heureuse magie, 
Avec nos vœux soit de moitié, 
Et que la bienfaisante Hygie 
Te ramène bientôt aux bras de l'amitié. 

1 Sans date; le timbre de la poste porte celle du 29 janvier 1817. Cette 
lettre appartient à M. Massart, l'excellent professeur du Conservatoire, 
qui a bien voulu me la communiquer. 



338 MÉHUL 

à conter de ma route, mais j'ai la respiration trop courte. Je n'ai que 
la force de vous dire que je vous aime à la vie et à la mort. Ceci doit 
s'entendre aussi pour tous ceux qui s'intéressent à moi comme vous, 
et c'est tous les Kreutzer ; ensuite le bon Pradher, ensuite Boyeldieu, 
et puis Daussoigne. Je fais une mention à part des dames Tourette, et 
puis une autre de Gherubini et de sa femme. Au reste, ne lisez à per- 
sonne cette fin de lettre. Je vous donne ma bourse, puisez, donnez aux 
uns des grosses pièces, et aux autres de la petite monnoie, mais ne 
m'oubliez envers aucun de ceux qu'un oubli pourroit affliger. Adieu, je 
commence à me sentir fatigué. Ma plume pèse une livre, je la laisse 
tomber. 

Amitié tendre et à jamais inaltérable. 

Méhul 1 . 

De Lyon, Méhul se rendit directement à Montpellier, où 
il allait recevoir la nouvelle d'un fait qui l'intéressait vive- 
ment. On l'avait tellement pressé de quitter Paris qu'il 
n'avait pu — et cela seul lui fut certainement douloureux, 
— assister à la première représentation du premier ouvrage 
qu'Herold, son élève préféré, était sur le point de donner 
à l'Opéra-Comique. Or, les Rosières — c'était le titre de 
cet ouvrage — avaient fait leur apparition sur ce théâtre 
une semaine après son départ, le 27 janvier ; elles avaient 
reçu du public le meilleur accueil, et Herold, enchanté, 
ne perdit pas un instant pour faire connaître son succès au 
maître qu'il aimait. C'est en arrivant à Montpellier que 
Méhul reçut la le"ttre par laquelle Herold lui faisait part de sa 
joie, en le priant en même temps d'accepter la dédicace de 
sa partition. Méhul lui fit cette réponse touchante et tout 
empreinte d'une affection paternelle : 

Montpellier, 6 février [1817]. 

Mon cher Herold, 

Je m'empresse de répondre à votre bonne et touchante lettre pour 
vous féliciter de tout mon cœur de votre brillant succès, et pour vous 

1 La suscription de cette lettre porte : « A Madame Kreutzer, rue de 
Provence, n° 16, à Paris; » ce qui ne laisse aucun doute sur la person- 
nalité de la destinataire, qui e'tait bien M m ® Rodolphe Kreutzer, cette 
adresse étant celle de Rodolphe, tandis que le frère de celui-ci, Auguste 
Kreutzer, demeurait alors rue d'Artois. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 339 

dire qu'il me rend aussi heureux que vous-même. Ce n'est pas comme 
votre ancien professeur, c'est comme votre ami que je m'intéresse 
à tout ce qui peut contribuer à votre bonheur et à votre réputation. 
Votre existence, comme compositeur, date du 27 janvier ; elle se pro- 
longera, elle deviendra célèbre, et je m'en réjouirai dans mes vieux 
ans. 

J'accepte avec plaisir la dédicace de votre partition; mais j'y mets 
une condition, que vous exécuterez religieusement, car je vous en prie : 
c'est que si, pour l'intérêt de votre ouvrage et pour votre avancement, 
vos amis pensaient qu'il fût bon d'offrir l'hommage de votre partition à 
quelque personnage de cour très puissant, vous n'hésiteriez pas à vous 
rendre à leurs conseils. Le premier élan de votre cœur me suffit. Vous 
avez songé à moi avant tout, je dois songer à vous avant moi. D'ail- 
leurs, mon cher Herold, ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai su apprécier 
les bons sentimens qui vous animent, et depuis longtemps votre 
franche reconnaissance vous a acquitté envers moi. 

Je trouve inutile de vous donner des conseils sur votre nouvelle 
position ; d'après votre lettre, je vois que vous savez l'envisager sage- 
ment. Embrassez tendrement votre mère pour moi : dites-lui que je 
partage son bonheur. Parlez de moi à Boieldieu, à notre aimable 
madame Gavaudan, enfin à ceux de la Comédie qui s'occupent de 
moi... Ma santé est toujours languissante ; le climat de Montpellier est 
trop vif pour moi. Le voyage m'a causé une fatigue dont je ne puis me 
remettre. Pour vous écrire cette lettre, il m'a fallu toute ma matinée. 
J'aurois mieux fait de rester à Paris, au milieu de nos amis. Le succès 
des Rosières m'auroit fait plus de bien que la vue du pont du Gard. 
Puissent cependant les Rosières durer aussi longtemps que ce magni- 
fique monument ! Adieu, Herold ; ma tête devient lourde ; il faut que 
je finisse, et c'est en vous embrassant de toute mon âme. 

Votre ami, 

MÉHUL. 



Il va sans dire qu'Herold, dont les sentiments pour son 
excellent maître tenaient à la fois de l'adoration et de la 
vénération, lui dédia, comme il lui en avait exprimé le 
désir, sa partition des Rosières. 

Mais Méhul ne put rester à Montpellier, dont l'air trop 
vif, loin de le fortifier, semblait au contraire épuiser encore 
sa poitrine malade et son estomac affaibli. Sur le conseil des 
médecins de cette ville, et surtout de l'un d'entre eux, le 
docteur La Fabry, qui lui avait aussitôt inspiré confiance, 



340 MÉHUL 

il résolut au bout de peu de jours de quitter le Languedoc 
pour la Provence et d'aller se réfugier à Hyères, dont on a 
toujours vanté le climat doux, égal et tempéré. C'est de là, 
et à peine arrivé, qu'il adressait à M me Kreutzer la nou- 
velle lettre que voici, toute pleine d'une tendre affection et 
qui respire une grâce charmante : 

D'Hières, ce lundi 17 février [1817]. 

Ma chère madame Kreutzer, 

Il me semble que je suis au bout du monde, mais malgré la distance 
des lieux, les vrais amis sont toujours près par la pensée et par le 
cœur. Je veux vous dire un petit bonjour la fenêtre ouverte. Ce n'est 
pas pour que le vent l'emporte, mais pour vous parler du climat 
d'Hières, qui est vraiment charmant. Si je dois enfin éprouver du 
mieux dans mon état, ce sera ici. Seulement il faut que ce mieux com- 
mence par le commencement, car en toute vérité le voyage m'a fait 
mal. Je ne peux pas faire cinquante pas à la promenade sans me 
reposer deux fois. Ce matin j'ai mis près de trois heures à faire ma 
toilette. Enfin, le croiriez-vous ? j'ai encore maigri. Mon dégoût pour le 
pain est invincible ; il est moins prononcé pour tout le reste, mais un 
rien suffit pour me donner des pesanteurs qui me portent au sommeil. 
Je ne me trouve passablement qu'au lit, le corps se repose et la pensée 
s'éveille. C'est une bien bonne et bien mauvaise chose. Je ne lui sais 
gré que lorsqu'elle m'entretient de mes amis et de mon retour près 
d'eux. Embrassez pour moi votre aimable sœur, les deux excellens 
Kreutzer et le bon Pradher d'un côté; d'un autre, embrassez les dames 
Tourette et Boyeldieu ; ensuite viendront Gherubini, Sewrin, Delrieu, 
Piranesi, etc., etc., etc. Pour le docteur Esparon, il faut une place à 
part. Parlez-lui de mes sentimens et de ma mauvaise santé. 

Maintenant, chère femme, c'est à vous, et je vous embrasse de toute 
mon âme, enfin comme si j'étais à Paris sans l'avoir quitté. 

Votre ami dévoué, 

MÉHUL 1 . 

Dans cette lettre adressée à une excellente amie, Méhul 
n'exprimait que des plaintes failles sur l'état de sa santé, 
craignant sans doute de la trop chagriner. Dans celle qu'on 
va lire et que, le lendemain même, il écrivait à son neveu 

1 Je dois l'obligeante communication de cette lettre à M. J. Armingaud. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 341 

Daussoigne, il prend moins de ménagements et laisse voir 
à quel point il est abattu, presque découragé par la fai- 
blesse qui l'accable. Daussoigne venait de lui faire con- 
naître le douloureux résultat de la grossesse de sa femme, 
et Méhul lui répondait en ces termes : 

D'Hières, le 18 février [1817]. 

Je n'ai pas besoin d'être bien, tout à fait bien pour t'écrire. Il me 
falloit tout naturellement l'occasion de te répondre, tu me l'offres et je 
la saisis. Si tu as désiré un enfant, je te plains de tout mon cœur de 
l'accident qui vient d'arriver à ta femme ; dans le cas contraire, ce 
fâcheux événement rentre dans les malheurs dont on se console, quand 
la mère est sauvée et qu'elle est fort jeune. Sous ce dernier rapport je 
te félicite sincèrement. 

Dis à ta chère malade que je la remercie des vœux qu'elle veut bien 
unir aux tiens pour le rétablissement de ma santé. J'en fais pour elle 
qui seront plus promptement exaucés que les vôtres ; la jeunesse fait 
fuir la mort, tandis que la vieillesse l'attire. 

J'ai beaucoup de confiance en M. Esparon, je n'aurai jamais d'autre 
médecin que lui ; mais il s'est trompé comme tout le monde sur mon 
grand voyage. Il n'a pas vu que je n'avois pas la force de l'entre- 
prendre. Jamais je n'ai été si faible, si dégoûté, si accablé que deux 
jours après mon arrivée à Montpellier. Cet état insupportable m'a fait 
désirer quitter cette ville, les docteurs ont été de cet avis, et me voici 
à Hières. Le climat y est plus doux qu'à Montpellier, mais les vents j 
sont encore trop secs pour ma poitrine. L'appétit est toujours très- 
mauvais. Je ne vis pour ainsi dire que de soupes ! Chaque fois que j'ai 
besoin, je suis anéanti ; chaque fois que j'ai mangé, je suis écrasé par 
la lourdeur de mon estomac. Voilà mon passetems. 

Mais parlons de toi. Si le l'asso te plaît beaucoup, prends-le, songe 
pourtant que c'est un sujet grave et noble, et crains que ce genre ne te 
fasse ranger du premier coup dans la classe des savans. Laisse aller 
Sautr... *, tu profiteras de la bonne 2 . 

Ma tête se fatigue, il faut que je finisse. 



1 Ici, un nom dont le trou produit par la brisure du cachet a enlevé 
la fin. 

2 II s'agit évidemment ici d'un poëme d'opéra que Daussoigne devait 
mettre en musique, et dont ensuite il abandonna l'idée. Ce pourrait bien 
être celui de la Mort du Tasse, drame lyrique en trois actes dont Garcia, 
le père de la Malibran, écrivit la partition, et qui fut représenté sans 
succès à l'Opéra le 7 février 1821. 



342 MÉHUL 

Comme je ne veux te donner que des commissions que tu puisses 
faire avec plaisir et non par ambassadeur, tu iras chez Mad. Kreutzer 
lui porter mes complimens affectueux, et tu tâcheras de voir Pirolle, 
Boyeldieu, Pradher, pour leur parler de mon amitié. Voilà tout. 
Adieu, je t'embrasse ainsi que ta femme, et je désire fort que ce soit 
bientôt de plus près. 

MÉHUL. 

On peut m'adresser mes lettres à l'hôtel d'Europe, à Hières *. 

Seul, au milieu d'un pays inconnu, éloigné de tout ce qu'il 
aimait, obligé de rompre avec toutes ses habitudes, sans un 
compagnon, sans une figure amie qui pût attirer et retenir 
son regard, avec cela souffrant et faible comme il Tétait, 
Méhul, en dépit des beautés que prodiguait à ses yeux une 
nature aimable et souriante, devait mener à Hyères une 
existence pénible et qui n'était point pour le réconforter 
moralement, pour rendre à ses facultés leur équilibre, à 
son âme si profondément troublée la quiétude et la sérénité 
des jours heureux. Si la douceur d'un climat printanier 
pouvait redonner à son corps une partie de son ancienne 
vigueur, son esprit devait s'assombrir encore et se chagri- 
ner davantage en une telle solitude. Or, sans la santé 
intellectuelle, la santé physique est toujours bien difficile à 
rétablir. C'est ce qui explique les plaintes qu'exhalait le 
grand homme dans cette nouvelle lettre, par laquelle il se 
rappelait au souvenir de son ami Vieillard, et dont la dernière 
partie est tout à fait charmante : 

Hières, 20 février 1817. 

Mon cher Vieillard, 

Ne m'accusez pas d'ingratitude, vous seriez dans l'erreur. Je n'ai 
point oublié le-s vers élégans que vous avez eu la bonté de m'adresser 
la veille de mon départ. Les vœux si bien exprimés dans votre poésie 
n'ont point été exaucés, mais j'ai opposé à l'indifférence des dieux, 
vainement invoqués par votre muse amie, de la patience, du courage et 

1 Cette lettre fait partie de la superbe collection d'autographes de musi- 
ciens de M. Alfred Bovet. . L'adresse porte : « A Monsieur Daussoigne, 
professeur à l'Ecole royale de musique, rue Montholon, n° 13, petite mai- 
son neuve, à Paris. 



SA VIE. SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 343 

le reste de mes forces. C'est ainsi que je suis arrivé à Montpellier et 
que je me suis traîné à Hières. Le climat y est fort tempéré, puisque 
les orangers y poussent en pleine terre ; mais il y règne des vents 
si aigres que je ne puis sortir de ma chambre. Elle est heureusement 
au midi, de manière que je jouis de la chaleur du soleil, qui ne manque 
jamais de se montrer. C'est cela de plus qu'à Paris ; mais qu'il faut 
aller le chercher loin ! 

Pour un peu de soleil, j'ai rompu toutes mes habitudes, je me suis 
privé de tous mes amis, et je me trouve seul, au bout du monde, dans 
une auberge, entouré de gens dont je puis à peine comprendre le 
langage. 

Vous qui comprenez si bien celui de l'amitié, mon cher Vieillard, 
rendez-moi à ceux qui me sont chers, en me parlant de leurs senti- 
mens. Dites aux dames Kreutzer combien je les aime, et combien elles 
me font trouver les lieues longues et le temps long. Dites à Kreutzer et 
à Auguste 1 que je suis souvent auprès d'eux à l'Opéra, où je vais 
exprès potàr les voir ; dites à Pradher que je l'aime bien ; rappelez-moi 
au souvenir de Sewrin, de Delrieu, de Piranesi, et dites à Vieillard que 
je lui souhaite tout le bonheur qu'il mérite, comme auteur et comme 
homme. Montez un instant chez les dames Tourette, pour leur faire 
mes tendres complimens, et venez que je vous embrasse de tout mon 
cœur, et que je vous assure de mon amitié. 

Méhul. 

Dans T isolement où il se trouvait, Méhul, dont le cœur 
était toujours plein d'affection, trouvait un dérivatif à son 
ennui dans la correspondance qu'il entretenait ainsi avec ses 
amis de Paris ; aussi cette correspondance était-elle active. 
Voici, adressée à M me Kreutzer, une nouvelle lettre de lui, 
qui renferme des détails intéressants sur son existence à 
Hyères : 

D'Hières, le 2 Mars [1817]. 

Ma chère Madame Kreutzer, 

Je suis bien étonné d'apprendre par le bon Pradher que vous 
attendez une réponse à une première lettre pour m'en écrire une 
deuxième. Je puis vous jurer que depuis mon départ, à mon grand 
regret, je n'ai pas reçu un mot, une ligne de vous, de vous qui écrivez 
si bien, si facilement, et qui avez du tems et de la santé ! 11 paroît 
qu'on croit parmi nos amis que je suis à Hières par ordre des médecins. 
On se trompe ; j'y suis par ma volonté, approuvée par le digne M. La 

'Rodolphe et Auguste Kreutzer, les deux frères. 



344 MÉHUL 

Fabry. Je me suis trouvé physiquement et moralement si mal à Mont- 
pellier, que j'y serois mort. Mais comme je veux vous revoir, je ne me 
suis pas laissé abattre. Je suis parti seul, absolument seul, et je me 
trouve ici, seul, tout seul. Le hasard m'y a fait rencontrer une daine de 
Cheminot, que j'ai connue il y a trente ans, et qui alors en avoit déjà 
cinquante. Tous les hivers elle vient de Paris à Hières pour sa santé, 
et elle s'en trouve bien ; elle est droite, forte et vivace. Elle reçoit trop 
de monde le soir, je ne puis la voir que le matin. Elle me prête des 
livres, c'est un grand service qu'elle m'a rendu. J'ai reçu d'autres invi- 
tations de gens de la ville, mais si bêtement faites que je n'y répondrai 
pas. Quant au médecin sur lequel je croyois pouvoir compter un peu, 
on le dit si médiocre, que je ne l'ai point encore fait demander. J'obéis 
de loin à ceux de Montpellier, surtout au digne M. de La Fabry. 

Hières est bien loin de valoir sa réputation. Ce printems continuel 
est un mensonge. Depuis quinze jours que j'y suis, j'ai été contraint 
d'en passer huit au coin de mon feu. 11 règne ici, comme dans toute la 
Provence, des vents aigres d'une violence extrême. Je conviens que 
lorsque ces vents ne soufflent plus, on éprouve un charme difficile à 
définir, en retrouvant le mois de mai de Paris en février. Hier, dans 
ma promenade, je sentois que je respirois une vie nouvelle, je suis 
rentré trois fois plus fort que je n'étois sorti. Mais aujourd'hui le tems 
est couvert, et je vais perdre au coin du feu ce que j'avois gagné au 
milieu des champs. Mais l'appétit? Il est meilleur; l'estomac, moins 
faible, digère un peu moins lentement et un peu plus d'alimens. Mais 
il est capricieux, et je suis obligé de m'observer sans cesse. Heureuse- 
ment qu'il m'est impossible d'être plus tenté un jour que l'autre. J'ai 
toujours sur ma table du bœuf ou du mouton ; pas de veau, pas de 
volailles, pas de gibier ; de tems en tems du poisson de mer et des 
légumes d'hiver, le tout accomodé à la diable. Du reste, je suis entouré 
d'assez bonnes gens ; moyennant beaucoup d'argent, ils sont assez 
attentifs, surtout les jours où je suis seul dans l'hôtel, car les jours où 
il arrive des voyageurs, le monsieur malade est un peu oublié. Dans 
l'extrême longueur des jours où je ne puis sortir, je suis obligé de 
lutter contre la tristesse qui veut s'emparer de moi ; alors je relis les 
lettres de mes amis, et je me tranquillise. J'espère toujours que bientôt 
une lettre de vous augmentera mon recueil et me donnera de nouvelles 
forces. En attendant, je vous embrasse tous de tout mon cœur. 

Méhul 1 . 
Soyez assez bonne pour aller voir nos chères dames Tourette ; vous 

1 Cette lettre et la suivante m'ont été communiquées par M. Massart, 
qui a bien voulu m'autoriser à les publier. On sait que M. Massart 
fut rélève favori de Kodolphe Kreutzer, qui le considérait presque 
comme un fils. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 345 

savez ce que j'ai à leur dire. Embrassez Pradher pour moi. Faites faire 
mes complimens à ce bon Boyeldieu, ainsi qu'à mon gros ami Pirolle, 
qui se félicite fort du bonheur d'avoir fait votre connaissance. Bien des 
amitiés aux Sewrin, aux Delrieu, aux Vieillard, aux Piranesi, etc., 
etc., etc. 

« Le 26 mars, Méliul écrit de nouveau à M me Kreutzer, 
pour répondre à une lettre qu'il avait reçue d'elle. Le 
climat d'Hyères devient tout à fait souriant, la santé du 
malade semble s'améliorer et se raffermir, et il s'en trouve 
moins triste, moins abattu, moins découragé ; il exprime 
presque l'espoir d'une guérison prochaine, et laisse son cœur 
s'emporter dans une effusion affectueuse: 

P 

D'Hières, le 26 mars [1817]. 

Ma chère madame Kreutzer, 

J'ai reçu votre aimable lettre du 8 mars ; c'est la seconde seulement 
qui me soit parvenue, mais elle en vaut plusieurs pour tous les 
témoignages d'amitié qu'elle renferme. Vous savez combien j'y suis 
sensible, et vous devez vous douter que dans ma position cette sensi- 
bilité doit s'exalter. A deux cents lieues de tous les êtres qui me sont 
chers, occupé d'eux du matin au soir, toutes les marques d'intérêt qui 
m'arrivent sont reçues avec joie, me rendent heureux, et excitent vive- 
ment ma reconnoissance. En m'aimant, vous ne faites qu'acquitter une 
dette, et pourtant j'ai tant besoin d'amis fidèles, que je crois toujours 
être en reste avec eux. C'est à eux que je dois mon courage, et c'est à 
mon courage que je dois le retour de ma santé. Ainsi, je serai guéri 
par ceux qui m'aiment, bien plus que par les médecins et les re- 
mèdes. 

Depuis quelques jours les vents se sont appaisés, et le climat d'Hières 
a repris tout le charme qui le rend célèbre. J'en profite, je me promène 
et je m'en trouve chaque jour un peu mieux. Si mon catharre vouloit se 
décider à me quitter, je me croirois à moitié rétabli, mais je suis trop 
certain qu'il ne cédera qu'aux efforts du docteur Esparon. Ce bon 
docteur m'a écrit une lettre charmante ; j'en ai été vraiment touché, et 
si ma réponse ne lui prouve pas ma tendre reconnaissance, ma plume 
aura trahi mon cœur. 

J'ai appris en même temps votre maladie et votre guérison. Gela ne 
m'a pas donné le tems de m'en inquiéter, et c'est un bonheur pour 
moi. A deux cents lieues, l'inquiétude est un supplice. Tâchons de 
nous bien porter, de nous retrouver, de nous aimer toujours davantage, 



340 MÉHUL 

et d'arriver ainsi tout doucement au terme d'une vie qu'il faut restituer, 
car ce n'est qu'un emprunt. 
Adieu, à revoir. Je serre tous les Kreutzer contre mon cœur. 

MÉHUL. 

Embrassez pour moi les dames ToUrette, dites mille choses affec- 
tueuses à Prader, à Boieldieu, à Daussoigne, à Pirolle, aux Sewrin, à 
Piranesi, à Delrieu, à Vieillard, etc., etc., etc. 

Je suis fâché que Berton n'ait pas eu de succès. Après un long repos 
il en avoit besoin pour sa gloire, et peut-être aussi pour sa bourse 1 . 

Après avoir séjourné environ deux mois à Hyères, c' est- 
dire jusque vers la fin de la première semaine d'avril, 
Méhul, se sentant probablement mieux, jugea à propos de 
se remettre en route pour revenir à Paris 2 . Cependant il 
ne crut pas, cette fois encore, pouvoir faire le voyage tout 
d'une traite, et il commença par s'arrêter plusieurs jours à 
Marseille, où on lui fit un acceuil chaleureux et empressé, digne 
à la fois d'une ville intelligente et de l'artiste qui depuis plus 
d'un quart de siècle était devenu l'une des gloires les plus 
éclatantes de son pays. Il y débarqua le 10 avril, ainsi que 
nous l'apprend avec précision le Journal des Débats, dans 
une note qui lui était spécialement envoyée de cette ville : 
— « Le célèbre compositeur Méhul est arrivé ici le 10 avril. 
Sa santé s'est assez améliorée pendant son séjour aux îles 



1 Berton venait de donner à l'Opéra (4 mars 1817), un ouvrage en trois 
actes, Roger de Sicile ou le Roi troubadour, qui ne put être représenté que 
six fois. 

2 Le 3 avril, étant encore à Hyères, il adressait à un de ses élèves, 
M. Cornu, une lettre dont je n'ai pas eu le texte sous les yeux, mais dont 
j'ai trouvé cette analyse dans Un catalogue d'autographes : — « Curieuse 

épître où il (Méhul) se plaint de la froideur de ses élèves et lui dit qu'il 
est le seul qui ait le sentiment des convenances. Exilé à Hyères pour le 
rétablissement de sa santé, il se plaint de la monotonie du pays. « Rien 
« de plus triste, dit-il, qu'un bois d'orangers, si ce n'est un bois d'oliviers, 
« et nous n'avons ici que des oliviers et des orangers... Je me promène 
« machinalement pour recouvrer un peu de forces, et j'ai tellement oublié 
« la musique que j'hésiterois si l'on me demandait combien il y a de notes 
«dans la gamme...» (Catalogue des autographes de M. Yemeniz, Paris, 
J. Charavay, 1868, in-8<>). 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 347 

d'Hières, pour faire espérer qu'elle sera bientôt rétablie *. » 
On avait été prévenu sans doute de son passage et du court 
séjour qu'il avait l'intention de faire à Marseille, car on 
fut aussitôt prêt à le fêter comme il convenait, et dès le 
13 avril, c'est-à-dire trois jours seulement après son arrivée, 
on donnait en son honneur, au Théâtre-Français (devenu 
depuis le théâtre du Gymnase), un grand concert de charité, 
uniquement composé de sa musique et dans lequel il fut 
très acclamé 2 . Le programme de ce concert comprenait les 
ouvertures du Jeune Henry, de Stratonice et du Prince trou- 
badour, l'air de Joseph, celui à! Arioàant, et les quatuors 
d' Euphrosine et de VIrato, plus l'air de Gulistan, de Da- 
layrac. Les exécutants étaient, avec les artistes du théâtre, 
deux chanteurs nommés Gruion et Quelle, et le programme 
se complétait par des strophes chantées par ce dernier, 
qu'il avait lui-même improvisées pour la circonstance, et 
dont la musique avait été écrite par un amateur de la ville. 
Les voici : 

Fils d'Apollon, sur cette rive heureuse, 
Ne vois-tu pas la gloire qui t'attend ? 
Viens, ô Méhul, d'une cité fameuse, 
Viens recueillir le suffrage éclatant. 

Depuis trente ans, sur la scène charmée, 
Avec transport ton nom est répété. 
De toutes parts l'agile renommée 
Te recommande à l'immortalité. 



1 Journal des Débats du 20 avril 1817. Déjà, dans son numéro du 12, le 
Journal de Paris avait dit : — « On attend à Marseille M. Méhul, dont la 
santé éprouve beaucoup d'amélioration de son séjour dans le Midi. » — 
Tous les détails qui suivent, relatifs au séjour de Méhul à Marseille et 
aux fêtes artistiques qui y furent données à son intention et en son hon- 
neur, m'ont été fournis par mon excellent ami Alexis Rostand, qui a bien 
voulu prendre la peine de les rechercher pour moi dans les journaux et 
recueils du temps, à Marseille même, sa ville natale. On peut donc être 
assuré de leur exactitude et de leur authenticité. Ils sont d'ailleurs confir- 
més, comme on le verra, par diverses notes que publiait le Journal de Paris, 
particulièrement sympathique à Méhul et toujours très bien informé. 

2 C'était pendant la quinzaine de Pâques, où, par toute la France, les 
théâtres alors fermaient leurs portes par ordre de l'autorité supérieure. 
On appelait cela la clôture pascale. 



348 MÉHUL 

Oui, tu vivras ! oui, tes divins ouvrages 
Subsisteront, chéris du monde entier, 
Tant que la mer baignera nos rivages 
Et qu'en nos champs fleurira l'olivier. 

Le 15 avril, ce fut le Grand-Théâtre qui se mit en frais 
pour fêter Méhul 1 . On y donna une représentation solen- 
nelle de Joseph, avec le chanteur Dérubelle, qui appartint 
plus tard à la troupe de F Opéra-Comique, dans le rôle de 
Joseph ; et un nommé Bernard dans celui de Jacob ; ce 
dernier, qui était en même temps compositeur et qui avait 
fait représenter sur ce théâtre un opéra intitulé les Phocéens, 
récita, en l'honneur du maître, présent à la représentation, 
une pièce de vers d'un poëte nommé Andravy. Huit jours 
après, le 23, on jouait avec un très grand succès Héléna, dont 
les principaux rôles étaient tenus par Dérubelle, Bernard 
et M lle Meyssin ; mais cette fois Méhul n'était déjà plus à 
Marseille, qu'il avait dû quitter le 19 : il s'était remis en 
route en passant par Aix, où il s'arrêta aussi quelques 
jours et où il ne fut pas moins bien reçu, et se trouvait de 
retour à Paris le 2 ou le 3 mai, après une absence de trois 
mois et demi 2 . 



* Les théâtres avaient fait leur réouverture le 14. 

2 Ces dates nous sont fournies par deux notes du Journal de Paris, dont 
les détails concordent exactement avec ceux qu'on vient de lire ; la pre- 
mière (numéro du 24 avril) est ainsi conçue : « Le 13 avril, on a donné à 
Marseille, au célèbre compositeur Méhul, une petite fête musicale, qui 
était en même temps une fête de bienfaisance, puisque le produit en était 
destiné aux indigens. Stratonice, Euphrosine, Ariodant, Joseph, VIrato ont 
fourni exclusivement les morceaux du concert, dont faisaient aussi partie 
l'ouverture du Jeune Henri et celle du Prince Troubadour. Des couplets 
ont été adressés à l'auteur de ces chefs-d'œuvre, et, le 15, un nouvel 
hommage lui a été offert par la représentation de son opéra de Joseph. 
Il a dû partir de Marseille le 19. » La seconde note (numéro du 5 mai) 
faisait connaître l'arrivée de Méhul à Paris : — « M. Méhul est de retour à 
Paris depuis deux jours : la santé de ce grand compositeur paraît tout à 
fait rétablie. » 

Il est à peine utile d'ajouter, sans doute, que jusqu'à ce jour on n'avait 
aucuns renseignements sur ce voyage de Méhul dans le Midi et sur cette 
dernière période de la trop courte existence du maître. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 349 

Par malheur, et comme il arrive trop souvent en pareil 
cas, ce voyage dans le Midi avait été trop tardivement 
entrepris par Méhul. Par lui sans doute on vit prolonger 
de quelques semaines, de quelques mois peut-être, une 
existence si précieuse et si chère à tous ; mais celle-ci était 
atteinte déjà dans ses sources vives d'une façon irréparable, 
et le mal dont souffrait le grand artiste, après avoir été un 
instant comme endormi par la bienfaisante influence d'un 
air pur et d'un soleil vigoureux, n'en devait reparaître en- 
suite qu'avec plus de force et de cruauté. Bientôt, en 
effet, ce mal se révéla de nouveau dans des conditions ter- 
ribles, et l'on put dire alors que les jours de Méhul étaient 
comptés. Moins de quatre mois après son retour, le 28 août, 
le Journal des Débats publiait en deux lignes cette nou- 
velle, dont le laconisme était significatif: — «M. Méhul, 
l'un de nos plus célèbres compositeurs de musique, est gra- 
vement malade. » 

Toutefois, à partir de ce moment, les nouvelles manquent 
de la façon la plus absolue, et c'est en vain que l'on cher- 
cherait, dans tous les journaux et recueils périodiques du 
temps, quelque autre renseignement sur l'état de la santé 
de Méhul à cette époque et sur les progrès de sa maladie. 
Mais Vieillard, qui avait conservé avec lui les relations les 
plus affectueuses, va suppléer à ce silence en nous faisant 
connaître les détails que voici : 

A son retour à Paris, au mois de mai, Méhul nous parut avoir 
éprouvé peu de changement dans son état de maladie ; nous recon- 
nûmes surtout avec douleur que la maigreur et la toux avaient 
augmenté d'une manière sensible. On était au plus beau moment de la 
saison, et le valétudinaire se hâta de se réinstaller à sa très modeste 
villa de Pantin, assez mauvais séjour pour un homme attaqué d'une 
maladie de poitrine. Mais les bruits de la ville l'importunaient ; les 
théâtres lui étaient interdits ; son jardin lui restait encore, et, après la 
musique, les fleurs avaient été la passion de toute sa vie. 

Quelques amis allaient le visiter. J'y allais aussi souvent que me le 
permettaient de tristes et impérieux devoirs. Nous évitions de le 
fatiguer. Il ne nous laissa jamais apercevoir que tel fût l'effet de nos 
visites. Sa conversation était moins vive, sans doute ; elle avait perdu 



350 MÉHUL 

cette légère teinte de causticité qui donnait chez lui plus de jeu à la 
conversation, sans que ce fût jamais aux dépens du cœur. Au contraire, 
à toutes les qualités du sien s'ajoutaient encore des nuances plus 
douces et une grâce plus attendrie ; sans illusion aucune sur un état 
désespéré, il semblait à peine s'en occuper, et surtout il n'en occupait 
jamais les autres. 

L'été tout entier se passa ainsi dans une période d'affaiblissement 
graduel ; mais, à la chute des feuilles, il ne fut plus possible de 
s'abuser sur l'imminence d'une désolante catastrophe. Le séjour de la 
campagne, qui n'avait apporté qu'un court soulagement à Méhul, en 
automne, lui devenait à chaque instant plus pernicieux ; et, pour le 
conserver quelques jours de plus, il fallut se hâter de le ramener à 
Paris ; ce fut, je crois, dans les derniers jours de septembre, que ce 
retour s'effectua. J'étais encore allé le voir à Pantin au commencement 
du mois. Les exigeantes fonctions de la bureaucratie ne devaient plus 
me permettre de le revoir à Paris ; il me fut même interdit de lui 
rendre les derniers devoirs 1 .... 

C'est cet affaiblissement graduel, dont parle Vieillard, 
qui devait finir par épuiser un corps dans lequel, jusqu'au 
dernier moment, résidèrent une âme courageuse et un 
esprit très lucide. On aura la preuve de ce dernier fait par 
la lettre que voici, lettre que Méhul adressait, huit jours 
avant sa mort, à l'un des meilleurs artistes de l' Opéra- 
Comique, le chanteur Paul, qui avait créé l'un des rôles 
de son dernier ouvrage, la Journée aux aventures 2 : 

Mon cher Paul, 

Depuis dix ou douze jours que je reste au coin de mon feu, occupé à 
tousser du matin au soir et souvent du soir au matin, je n'ai qu'une 
idée bien imparfaite de ce qui se passe dans ce bas monde. J'appelle 
ainsi le cercle de nos affections et de nos affaires. 

J'ai eu de vos nouvelles par Cherubini, mais je veux en avoir de plus 
positives par vous. Ce n'est point en auteur que j'agis, mais en homme 
qui sait vous apprécier et vous aimer. Allez-vous mieux ? Je le désire 
vivement. Quand nous pourrons nous voir et jaser, je vous dirai, et je 



1 Méhul, sa vie et ses œuvres, pp. 49-50. 

2 Paul Dutreilh, connu sous le seul nom de Paul, alors sociétaire de 
l'Opéra-Comique, qui plus tard, quelques années après la dissolution de 
la Société, fut un instant directeur de ce théâtre, et qui mourut à Paris 
en 1848. 






SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 351 

ne le dirai qu'à vous, que j'ai déjà à me plaindre de la Comédie. Ne 
croyez pas que j'en sois étonné. Le contraire m'étonnerait davantage. 
Les grandes sociétés dramatiques peuvent se comparer aux répu- 
bliques ; elles en ont parfois les vertus et très souvent les vices. Une 
fois bien convaincu de cette vérité, il y a de la niaiserie à se plaindre. 
Adieu, mon cher Paul, j'aime à causer avec vous, vous le voyez par 
la longueur de cette lettre. 

Tout à vous, 

Méhul. 

Cette lettre fut certainement Tune des dernières que 
traça la main débile de Méhul. La maladie, suivant sa 
marche inexorable, le minait lentement, mais sûrement ; de 
jour en jour ses forces l'abandonnaient, et bientôt chacun 
put entrevoir l'approche d'un dénouement que les soins les 
plus dévoués restaient impuissants à conjurer, et que lui- 
même envisageait avec la fermeté d'un homme de bien, 
fort de la pureté de sa conscience et que la rectitude d'une 
vie sans tache met au-dessus de toute crainte puérile. Pour 
lui, comme pour la plupart des phtisiques, le vent d'au- 
tomne et la chute des feuilles devaient être le signal de la 
crise suprême ; 

La dernière feuille qui tombe 
A signalé mon dernier jour, 

disait tristement Millevoye une année auparavant : Méhul 
aurait pu répéter ces vers du jeune poëte. Faible et lan- 
guissant depuis si longtemps, épuisé par la souffrance, 
réduit, plus encore que lorsqu'il l'écrivait à M me Kreutzer, 
à l'état de fantôme, n'ayant plus d'un être humain que 
l'apparence et de la vie que le dernier souffle, il s'éteignit 
sans secousse, le 18 octobre 1817, à six heures du matin, 
âgé de cinquante-quatre ans, trois mois et vingt-six jours 1 . 

1 Voici le texte de l'acte de décès de Méhul : 

« Du samedi 18 oct. mil huit cent dix-sept, deux heures de relevée, acte 
de décès de Etienne-Nicolas Méhul, compositeur de musique, chevalier de 
l'ordre royal de la Légion d'honneur, membre de l'Institut et de l'Ecole 
royale de musique, âgé de cinquante-quatre ans, né à Givet, départ* des 
Ardennes, décédé ce matin à six heures, en sa demeure, rue Montholon 



352 MÉHUL 

La mort de Méliul fut pour Paris, qu'il aimait avec pas- 
sion et qui le lui rendait bien, un deuil général. En annon- 
çant ce triste événement, les journaux se firent l'écho de 
la douleur publique, et rendirent justice aussi bien au 
caractère plein de noblesse qu'au génie plein de grandeur 
de l'artiste admirable dont la France avait à pleurer la 
perte. Le Moniteur universel, journal officiel, faisait con- 
naître ainsi la nouvelle : — « M. Méliul, membre de l'In- 
stitut et de la Légion d'honneur, l'un des inspecteurs de 
l'École royale de musique, vient de mourir à Paris, âgé 
d'environ cinquante-cinq ans... Il emporte les regrets de 
tous ceux qui ont admiré ses nombreux ouvrages, parmi 
lesquels on compte des chefs-d'œuvre, et apprécié toutes 
les qualités de son caractère et de son esprit». «La 
France, disait de son côté le Journal de Paris, vient de 
perdre un de ses plus grands compositeurs. Après avoir 
cherché inutilement, dans un voyage à Hières, des res- 
sources contre une maladie de poitrine trop avancée, 
M. Méliul vient de mourir à Paris, âgé de cinquante- 
quatre ans. Euphrosine et Coradin, Stratonice, Adrien, VIrato, 
l'ouverture du Jeune Henry et plusieurs autres compositions 
ont assuré sa gloire et immortaliseront son nom... La droi- 
ture de son caractère et l'agrément de son esprit ajoutent 
encore aux regrets que sa mort doit inspirer. » Respectueux, 
mais plus froid, était le Journal des Débats, le vieil ennemi 
de Méliul alors qu'il s'appelait le Journal de V 'Empire 1 : 



n° 26, époux de Marie-Madeleine-Joséphine Gastaldy ; témoins, M. Joseph 
Dausoigne [sic], professeur à l'Ecole royale de musique, âgé de vingt-sept 
ans, dem* rue Montholon, n° 13 bis, neveu du deffunt, et M. Victor- 
Charles-Paul Dourlen, professeur à l'Ecole roy. de musique, âgé de 
37 ans, demeurant rue S te -Appoline, n° 7. » 
[Signé] « Dausoigne, Dourlen. » 

1 Dans un écrit attribué à Sevelinges, publié en 1818 et intitulé le 
Rideau levé ou Petite Revue des grands théâtres, l'hostilité au moins 
étrange de ce journal contre Méhul était constatée en ces termes vigou- 
reux : — « ...H s'agissait encore de contester à un Français le mérite 
d'avoir agrandi la sphère de notre second théâtre lyrique ; et ce Français, 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 353 

— « Les arts ont perdu l'auteur de Stratonice, d 5 'Fuphrosine , 
d'Adrien, et de tant d'autres beaux ouvrages. M. Méhul a 
succombé cette nuit à la longue et douloureuse maladie 
dont il était consumé. » Le Journal général de France 
disait : — « Une maladie douloureuse vient d'enlever aux 
arts, après plusieurs années de langueur, un de nos plus 
célèbres compositeurs, M. Méhul, membre de l'Institut et de 
la Légion d'honneur, et professeur de composition au Con- 
servatoire, qui est mort hier à l'âge de 54 ans... L'énergie 
et l'élégance caractérisent le talent qui brille dans les 
ouvrages de M. Méhul. Il avait des connaissances en litté- 
rature et un goût fort délicat, et donnait d'excellens con- 
seils aux auteurs. Il était estimé pour la droiture de son 
caractère, et recherché dans le monde à cause de l'élé- 
gance de ses manières et de l'agrément de son esprit. » 
Enfin, la Gazette de France s'exprimait ainsi : — « Les arts 
viennent de perdre le célèbre Méhul, qui a succombé la 
nuit dernière à une hydropisie de poitrine qui, depuis 
longtems, ne laissait plus aucun espoir à ses amis. Les 
obsèques seront célébrées lundi prochain dans l'église 
Saint-Vincent de Paul. Tout ce que Paris renferme d'ar- 
tistes les plus distingués doit assister à son convoi. 
M. Herold, qui a obtenu ce soir un si beau succès dans l'opéra 
de la Clochette, était l'élève de ce grand maître, qui lui 
portait la plus vive affection 1 . » 



c'était Méhul, dont les lâches qui l'ont poursuivi avec tant d'acharnement 
dans le Journal de l'Empire me permettront peut-être de dire un peu de 
bien actuellement qu'il est mort.)» 

1 C'est justement à propos de la Clochette qu'un biographe d'Herold 
(B. Jouvin) a construit toute une petite le'gende, dans laquelle il 
raconte que Me'hul, craintif pour son e'iève et anxieux du résultat de la 
première représentation, voulut être instruit, au cours de la soirée, de 
tous les incidents qui pourraient se produire, et qu'à cet effet des amis 
d'Herold se relayaient à son chevet, lui apportant à chaque instant des 
nouvelles du théâtre et d'un succès toujours grandissant. L'écrivain 
ajoute que lorsqu'il fut certain de ce succès, Méhul s'écria: Je puis 
mourir, je laisse un musicien à la France, et rendit le dernier soupir, » 
Trompé moi-même par un récit à ce point circonstancié et dont les détails 

23 



354 MÉHUL 

Paris fit à Méhul des funérailles dignes de lui. Le 20 oc- 
tobre, à onze heures du matin, le service funèbre était 
célébré à l'église Saint- Vincent de Paul, située alors rue 
Montholon, entièrement tendue de noir pour la circonstance, 
et dans laquelle le corps avait été placé sur un catafalque 
très élevé, que surmontait un dais majestueux. « Les restes 
du célèbre compositeur, disait le Journal du Commerce, ont 
été transportés au cimetière du Père-Lachaise. Une dépu- 
tation de l'Institut, un grand nombre de compositeurs et de 
musiciens, plusieurs artistes du théâtre royal de l' Opéra- 
Comique et des autres théâtres, des hommes de lettres, des 
parens, des amis du défunt ont accompagné le corps de la 
rue Montholon à l'église Saint-Vincent de Paul. Les musi- 
ciens de la chapelle du roi, dont Méhul était le surinten- 
dant honoraire, y ont exécuté le Bequiem de Jomelli, et 
n'ont chanté qu'en faux-bourdon le Dies irœ, au grand 
• étonnement des assistans, qui avaient pensé que l'auteur de 
tant de compositions célèbres valait bien une messe en 
musique tout entière. Le cortège avait en tête le corps de 
musique de l'état-major de la garde nationale, dont 
M. Méhul était lieutenant ; il a exécuté la marche funèbre 
de M. Gossec i . Après la cérémonie religieuse, le cortège 
s'est mis en marche pour le Mont ? Louis, où le secrétaire 
perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts 2 et M. Bouilly ont 
prononcé chacun un discours sur la tombe de l'illustre 
mort 3 . Tous les amis des arts partagent vivement les re- 
grets qu'ils ont exprimés. M. Méhul est du petit nombre 



étaient si émouvants, j'eus le tort, et je m'en accuse, d'en reproduire les 
éléments dans un travail important sur la Jeunesse oVHerold (Gazette 
musicale, 1880). Or, je suis bien obligé de constater aujourd'hui que lors- 
que l'Opéra-Comique représenta pour la première fois la Clochette, le 
18 octobre 1817, à neuf heures du soir, Méhul n'y pouvait plus prendre 
aucun intérêt, puisqu'il était mort le même jour, à six heures du matin. 

1 Des détachements de la garde nationale et de la garde royale, .ainsi 
que la musique de cette dernière, escortaient aussi le convoi. 

2 Quatremère de Quincy. 

3 Le vieil ami de Méhul, Pradher, prononça aussi un discours sur sa 
tombe. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 355 

des hommes qui n'ont pas à redouter le jugement de la 
postérité. » 

Ces regrets, on peut le dire, furent universels, et d'autant 
plus vifs que Méhul, mort avant le temps, tombait à un 
âge où l'homme de génie est en pleine possession de ses 
qualités. Dans la notice sur l'illustre maître dont il fit lec- 
ture à l'Académie des Beaux-Arts le 2 octobre 1819, 
Quatremère de Quincy constatait ce double fait, à l'aide 
de ce langage sentencieux, compassé et froidement imagé 
dont il avait le secret : 

M. Méhul mourut le 18 octobre 1817, à cinquante-quatre ans. Ce 
coup, quoique prévu depuis longtemps, n'en fut pas moins douloureux 
pour la Muse lyrique, dont il rouvrit les blessures, encore saignantes 
des pertes successives de Grétry, de Martini, de Monsigny. Et ici quel 
surcroît de deuil pour elle ! car elle ne put s'empêcher de mettre au 
nombre des biens dont la privation lui étoit le plus sensible, les futurs 
chefs-d'œuvre qu'un destin jaloux venoit de lui enlever par cette mort 
prématurée. Les mêmes plaintes se firent entendre sur les scènes 
étrangères. L'Académie royale de Munich décerna à M. Méhul les 
honneurs d'un chant funèbre dans une de ses séances ; et, de toutes 
parts, un long concert de regrets accompagna et suivit ses funérailles. 

Mais, parmi tous ces témoignages de douleur et d'admiration, pour- 
rois-je ne pas citer de préférence la composition de cette messe de 
Requiem, qu'une sorte de pitié filiale inspira à M. Beaulieu, élève de 
M. Méhul, monument d'une tendresse religieuse, dont nous avons 
regretté que l'expression ne pût trouver place dans cette solennité 
académique; noble et touchant hommage d'amour et de reconnais- 
sance! tribut vraiment flatteur, et que le cœur de celui auquel il 
s'adresse, eût choisi entre tous ! car quels présens valent ceux du 
cœur ? Et quelles fleurs plus dignes du talent, que celles qui sont les 
offrandes du sentiment? Oui, les fleurs qu'il cueille, et que le temps 
ne flétrit jamais, sont les seules propres à s'enlacer avec les rameaux 
de la gloire, dans la couronne immortelle du génie 1 . 

1 Beaulieu, qui avait obtenu en 1809 le grand prix de Rome, n'alla pour- 
tant jamais en Italie. Mais de Niort, où il s'était fixé et marié, il n'en fit 
pas moins chaque année, à l'Académie des Beaux-Arts, les envois aux- 
quels l'obligeaient les règlements du prix de Rome. « De plus, disait 
Fétis, après la mort de Méhul, Beaulieu composa une messe de Requiem 
en son honneur, qui fut aussi envoyée à l'Institut, et sur laquelle un rap- 
port a été fait à l'Académie des Beaux- Arts. 



356 MÉHUL 

Dans un espace de quatre années la France avait perdu, 
ainsi que Quatremère le fait remarquer, quatre de ses plus 
grands artistes: Grétry (24 septembre 1813), Martini 
(10 février 1816), Monsigny (14 janvier 1817) et Méhul. 
Nicolo ne devait pas tarder à les suivre (23 mars 1818), 
et de toute l'admirable génération des grands musiciens 
que la Révolution avait vus naître, il ne restait d'actif que 
Boieldieu. Cherubini, Catel, Lesueur se taisaient, tandis 
que Berton ne produisait plus que de loin en loin et comme 
par échappées. Mais Herold était debout déjà, Auber pré- 
ludait à ses futurs succès, Halévy, qui venait de rempor- 
ter le grand prix de Rome, se préparait à la lutte, et bien- 
tôt tout un groupe d'artistes nouveaux et vigoureux allait, 
sinon consoler le pays de pertes si graves et si doulou- 
reuses, du moins le rassurer sur l'avenir et lui prouver 
qu'il n'était pas encore complètement déshérité. 



CHAPITRE XVIII. 



Avant d'entreprendre l'étude synthétique du génie de 
Méhul qui doit terminer ce travail, il me faut rendre 
compte du sort qui accueillit son dernier ouvrage, Valen- 
tine de Milan, ouvrage posthume, qui fut représenté seule- 
ment cinq ans après sa mort. 

Il y avait, au dire des contemporains, dix ou douze 
années que cet opéra languissait dans les cartons de l' Opéra- 
Comique, et l'on se demande comment ce théâtre avait pu 
négliger ainsi une œuvre importante signée d'un si grand 
nom, due à un artiste qui avait si largement contribué à 
sa fortune et pour lequel le public professait une admira- 
tion si profonde. « Valentine de Milan, disait à ce sujet un 
journal, est un opéra reçu depuis dix ans, et que des cir- 
constances particulières n'ont pas permis de représenter 
plus tôt. Méhul pourtant, qui a composé la musique de 
cette importante production, est au premier rang des com- 
positeurs dramatiques qui ont illustré notre scène lyrique. 
Il n'est point d'égards, de considérations et même de pré- 
férences dont Méhul ne fût digne de la part des sociétaires 
de l' Opéra-Comique ; néanmoins il est mort avant la repré- 
sentation de son dernier ouvrage, auquel il attachait beau- 
coup de prix l . » 

Le collaborateur de Méhul, Bouilly, qui avait écrit le 
p iètre livret de Valentine de Milan, où l'histoire était traitée 
par lui avec une indépendance pleine de fantaisie, s'agi- 

Le Constitutionnel, du 30 novembre 1822. 



358 MÉHUL 

tait beaucoup pour en obtenir la représentation. Ses efforts 
pourtant restaient infructueux, et, après toute une série de 
démarches dont il n'avait pu tirer aucun résultat, il se déci- 
dait à écrire officiellement au Comité des artistes de V Opéra- 
Comique, pour réclamer de lui la mise à l'étude d'un 
ouvrage sur lequel il fondait les plus grandes espérances 1 . 
Cette lettre ne suffit pas sans doute à lever tous les obs- 
tacles, à venir à bout de toutes les difficultés, car il fallut 
encore deux grandes années de réflexion à messieurs les 
sociétaires pour les décider enfin à s'occuper sérieusement 
d'une pièce dont en définitive le succès, qui les étonna 
peut-être, ne dut pas laisser que de leur être agréable. 

Ce n'est donc que dans les derniers mois de 1822 que 
l'on vit commencer les études de Valentine de Milan, dont 
les rôles furent distribués à Huet, Darancourt, Desessarts, 
Leclerc, Alexis Dupont, à M mes Paul et Desbrosses, et c'est 
seulement le 28 novembre de cette année qu'en put avoir 
lieu la première représentation. S'il faut en croire un chro- 
niqueur, dont la sévérité est peut-être exagérée, cette soirée 
servit de prétexte à une petite mise en scène d'un genre 
particulier, dans laquelle il voit plutôt une sorte de char- 
latanisme intéressé qu'un hommage sincère rendu à la 
gloire et à la mémoire de Méhul. L'écrivain commence par 
apprécier l'œuvre de Bouilly avec une indulgence que 
celle-ci ne méritait guère et que ses confrères, les critiques 
contemporains, n'ont guère imitée : 

Valentine de Milan a été l'héroïne d'un grand nombre de drames, de 
mélodrames et de tragédies. Ses amours, ses nombreux malheurs, sa 
sensibilité, ses vertus, son courage, ont été maintes fois mis à contribu- 



1 Cette lettre, datée du 30 août 1820, était ainsi analysée dans le Cata- 
logue des autographes de M. de Soleinne : — « Aux membres du Comité 
de l'Opéra-Comique. Il leur demande de mettre en répétition Valentine de 
Milan, dont la musique est prête a mettre à la copie, d'après le manuscrit 
autographe de Méhul: «Je ne vois donc pas ce qui pourrait s'opposer à 
« ce que nous puissions vous et moi faire déposer par le public une nou- 
« velle couronne sur la tombe de celui qui vous fut si fidèlement attaché 
« et dont la mémoire nous est si chère à tous. » 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 359 

tion par les auteurs dramatiques, mais presque toujours sans succès. 
Jeune encore, M Bouilly se prit aussi de passion pour la belle fille de 
Galéas ; mais, voyant que tous les théâtres étaient envahis par ses 
confrères, il se rejeta sur l'Opéra-Gomique et composa pour Méhul un 
poème, dans lequel ce compositeur célèbre pût déployer toutes les res- 
sources de sa brillante imagination. En véritable ami, M. Bouilly s'est 
entièrement sacrifié au musicien, ou plutôt il a travaillé dans le goût 
de l'époque à laquelle il vivait alors. Car, tout en partageant l'avis des 
critiques modernes, qui ont dit que sa pièce n'était qu'une suite d'in- 
vraisemblances, j'ajouterai qu'il y a quinze ou seize ans, époque de la 
réception de Valentine de Milan, ce drame aurait obtenu beaucoup 
plus de succès qu'aujourd'hui. Au théâtre comme en politique, les 
circonstances font tout... 

Rien ne ressemble plus à un opéra italien que Valentine de Milan. 
Mais la délicieuse musique que Méhul a composée pour les paroles 
pouvait opérer un miracle, et faire écouter, dans un religieux silence, 
une pièce dix fois plus mauvaise que celle de M. Bouilly. Le charlata- 
nisme employé par les comédiens, pour ajouter à l'éclat du triomphe 
qu'obtint encore après sa mort cet illustre compositeur, était inutile s'il 
n'était pas déplacé. Une circulaire avait été adressée aux auteurs et aux 
compositeurs ordinaires de Feydeau, afin qu'ils se trouvassent en 
costume (?) à la représentation de cette pièce ; les deux balcons leur 
avaient été destinés à cet effet. A la fin de l'ouvrage, le buste de Méhul 
fut apporté par les acteurs, couronné de fleurs et de lauriers, et, pour 
compléter la fête, des couplets de M. Bouilly furent chantés et répétés 
en chœur. Cette comédie, donnée par les sociétaires pour en imposer 
au public et gagner quelques bonnes recettes (car le désir de rendre 
hommage à la mémoire d'un homme justement célèbre doit être 
compté pour peu de chose dans cette circonstance), ne fit que peu 
d'effet. Si les administrateurs de Feydeau avaient eu l'intention de se 
montrer reconnaissans envers l'un des auteurs de leur fortune, le meil- 
leur moyen de lui prouver leur bonne volonté, c'était de jouer sa 
pièce de son vivant. Quoi qu'il en soit, Valentine obtint, grâce au com- 
positeur, un succès des plus honorables ; pour tout dire, en un mot, on 
y trouva Méhul entièrement digne de sa haute réputation. C'est à son 
neveu, M. Daussoigne, que l'on doit les changemens qu'il a été néces- 
saire de faire à la partition 1 . 



1 Chaalons d'Argé : Histoire critique et littéraire des théâtres de Paris 
(année 1822, pp. 308-313). 

Je rappellerai ici que les admirateurs de Méhul saisirent, avec beaucoup 
d'à-propos, l'occasion de la représentation de Valentine de Milan pour rendre 
a sa mémoire un hommage qui lui était bien dû. Voici ce que le Miroir 
disait à ce sujet dans son numéro du 28 novembre 1822 : — « La numis- 






360 MÉHUL 

Le succès de Vàlentine fut en effet complet, et Ton peut 
croire qu'il y avait, dans l'accueil que lui fit le public, 
autre chose que de la reconnaissance pour le génie du grand 
homme qui n'était plus. Si l'ouvrage ne s'est pas maintenu 
au répertoire, il en faut chercher la raison dans le peu de 
valeur du poëme, construit avec une insigne maladresse et 
orné avec trop d'abondance des niaiseries solennelles que 
Bouilly ne manquait jamais de semer sur son passage. Il 
faut dire aussi que le sujet, sombre et mélodramatique, 
convenait peu au genre de l' Opéra-Comique ; mais par cela 
même il s'alliait assez heureusement au tempérament de 
Méhul, dont la partition, pour inégale qu'elle fût par la 
faute même du livret, contenait néanmoins des pages su- 
perbes et des morceaux de premier ordre. Castil-Blaze, qui 
faisait alors ses débuts de critique au Journal des Débats, 
et qui professa toujours pour l'auteur de Joseph une admi- 



matique est destinée à perpétuer tout ce qui fut grand. Ses empreintes, 
que les siècles altèrent à peine, transportent à la postérité la plus reculée 
les images des hommes dont la mémoire mérite d'être conservée. Les 
héros de l'antiquité revivent dans les médailles que l'on trouve encore 
dans les entrailles de la terre. Décernées par la reconnaissance et l'amour 
des peuples, elles consacrent les vertus et le génie; elles sont, pour ainsi 
dire, la monnaie de la gloire. La flatterie en a souvent accordé, de leur 
vivant même, aux mauvais rois ; l'admiration seule les frappe à la mémoire 
des grands artistes. Méhul était digne, par ses talens et son caractère, de 
partager avec les plus illustres compositeurs de notre époque l'hommage 
qu'on vient de lui rendre; on a choisi pour faire paraître la médaille qui 
le représente le moment où l'un de ses ouvrages, qui n'avait pas encore vu 
le jour, va être entendu sur la scène qu'il a illustrée par de brillantes 
productions, rappeler ses anciens titres, et renouveler sa renommée... Les 
titres qu'il avait à l'admiration, à l'estime et à l'amitié sont plus que suffi- 
sans pour justifier la médaille qu'un jeune et habile artiste, M. Veyrat, 
vient d'exécuter en son honneur. La figure de Méhul est d'une extrême 
ressemblance; sur le revers, ses principaux ouvrages sont inscrits autour 
d'une lyre qui rappelle son génie et entourés du laurier qui rappelle ses 
triomphes. Cette médaille, en bronze, se vendra aujourd'hui, jour de la 
première représentation de Vàlentine de Milan. Elle complétera la collec- 
tion des hommes célèbres, et ne peut manquer d'avoir un grand succès, 
tant par le souvenir de celui qu'elle représente que par le talent de celui 
qui l'a exécutée. » 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 361 

ration aussi profonde que raisonnée, rendait ainsi compte 
de la représentation de Valentine de Milan : 

G'étoit jeudi dernier un jour de cérémonie pour Feydeau, céré- 
monie funèbre à la vérité, et qui a rappelé aux amateurs des arts la 
perte qu'ils ont faite depuis plusieurs années, perte dont on a déjà 
connu toute l'immensité. Ces honneurs solennels rendus à la mémoire 
d'un grand compositeur par ses nobles rivaux et ses dignes émules, 
ont quelque chose de touchant et d'inspirateur. L'assemblée passoit 
tour à tour du recueillement d'une attention profonde aux bruyans 
transports du plus vif enthousiasme. Plusieurs ne pouvoient retenir les 
larmes de la reconnoissance en écoutant cette Valentine, que l'illustre 
auteur d'Euphrosine, de Joseph, d'Ariodant, et de tant d'autres belles 
partitions, nous a léguée.... 

Cet opéra, qui n'est- pas un cours d'histoire, est coupé d'une manière 
peu favorable pour la musique. Il offre néanmoins des tableaux impo- 
sans et un troisième acte plein d'intérêt. Il est du nombre de ceux qui 
exigeroient un plus grand cadre que le théâtre de l'Opéra-Comique. 
La musique est digne de son auteur. On a cependant pu remarquer 
qu'elle suit l'inégalité d'intérêt du poème. Le troisième acte est le 
meilleur en paroles comme en musique... 

Valentine de Milan a de très grands rapports musicaux avec Uthal. 
Nous devons savoir gré à l'auteur d'avoir imité de belles choses qui lui 
appartenoient déjà, et qui se trouvent placées dans un opéra qui paroît 
éloigné pour toujours de la scène. 

Le succès de Valentine de Milan a été constant et complet ; le vif 
intérêt qu'inspiroit la musique a dû faire supporter bien des scènes 
ennuyeuses et languissantes. Les auteurs ont été demandés ; Huet, qui 
avoit rempli le principal rôle avec beaucoup d'âme, de noblesse et d'in- 
telligence, est venu annoncer, au milieu des bravos, que les paroles 
étoient de M. Bouilly, et la musique de feu Méhul, terminée par 
M. Daussoigne, neveu du compositeur 1 . Les applaudissemens ont 
redoublé ; on a jeté une couronne, qui a été déposée sur le buste de 
Méhul. Ponchard a chanté avec une expression aussi juste que 
touchante trois couplets dont voici le dernier... 2 . 

Castil-Blaze ne cite ici que quatre vers de ces couplets. 
Je vais les reproduire ici tous les trois, tels que Bouilly 






1 C'est Daussoigne, en effet, qui s'était chargé — et il le fit avec beau 
coup d'intelligence — de la mise au point de la partition et des remanie- 
ments qu'exige toujours la mise à la scène d'une œuvre aussi importante. 
Journal des Débats, du 2 décembre 1822. 



362 MÉHUL 

les a placés à la fin du livret de Valentine de Milan, où il 
lès. faisait précéder de la note que voici: — «Couplets 
chantés par M. Ponchard, après la première représentation 
de cet ouvrage, au moment où l'on couronna le buste de 
Méhul, à la demande du public et de tous les compositeurs 
français qui s'étaient fait un devoir de se réunir à l'un des 
balcons de la salle. » 

Air de Joseph : A peine au sortir de V enfance, etc. 

toi qui dignement t'élèves 

Au temple d'immortalité, 

De tes rivaux, de tes élèves 

Reçois ce tribut mérité ! 

Fidèles gardiens de ta gloire, 

Nous unissons nos cœurs, nos chants, 

Et pour honorer ta mémoire 

Nous empruntons tes doux accents. 

Chœur. — Oui, pour honorer, etc. 

Qui jamais de la jalousie 
Sut mieux exprimer les fureurs, 
Les cris joyeux de la folie 
Et la prière des pasteurs ? 
Ta facile et brillante lyre 
Variant ses tons, ses couleurs. 
Souvent sait provoquer le rire, 
Souvent nous arrache des pleurs. 

Chœur. — Oui, tu sais provoquer, etc. 

Aujourd'hui ton urne funèbre 
S'ombrage d'un nouveau laurier : 
Tu prouves que l'homme célèbre 
Ne saurait mourir tout entier. 
Ainsi des enfans du génie 
Le nom n'est jamais oublié ; 
Et celui de Méhul s'allie 
Avec la gloire et l'amitié. 

Chœur. — Oui, le nom de Méhul, etc. 1 . 



1 Tandis qu'il faisait suivre son livret de cette... poésie, Bouilly le faisait 
précéder de la dédicace qu'on va lire. On me croira sans peine si je déclare 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 363 

Valent ine de Milan, grâce à sa valeur musicale, au nom 
de Méhul, et aussi à une interprétation excellente et remar- 
quable sous tous les rapports, fournit une brillante série de 
représentations. Créée à la fin de 1822, elle tint le réper- 
toire pendant tout le cours de l'année suivante et reparut 
encore sur l' affiche en 1824. Mais à partir de 1825, 
l'ouvrage est abandonné, et sa carrière semble terminée 
pour toujours. Je ne crois pas qu'il ait jamais été repris. 
Il n'en reste pas moins sinon absolument l'une des meil- 
leures, du moins l'une des productions les plus intéres- 
santes et les plus dignes d'attention qui soient sorties de la 
plume de Méhul. 



que je reproduis l'une et l'autre non à cause de leur valeur littéraire, mais 
simplement à titre de petits documents historiques : 

« Aux mânes de Méhul. 

« Cet ouvrage fut l'objet de ta prédilection: tu mis un soin particulier à 
l'embellir des sons harmonieux de ta lyre immortelle. Te le dédier, c'est 
en quelque sorte te restituer ton bien. 

«Il m'a produit à moi la plus douce récompense que je pusse ambi- 
tionner: celle de voir déposer sur ton image chérie le laurier que mérite 
le grand talent, et de rendre à ta mémoire cet hommage du cœur qu'on 
n'accorde qu'à l'homme de bien. 

« Ta cendre, mon cher Méhul, a tressailli sans doute pendant la première 
représentation de notre Valentine. Parmi tous ceux de nos confrères qui 
composaient cette belle fête des arts, ton collaborateur et ton ami, caché 
sous ta brillante auréole, s'est rejoint à toi par la pensée, et s'est convaincu, 
plus que jamais, que la mort même ne peut séparer ceux qui pendant 
trente ans eurent la douce habitude de s'estimer et de se chérir. 

« Bouilly. » 

Voici le titre exact du livret de Valentine : — « Valentine de Milan, drame 
lyrique en trois actes, paroles de J. N. Bouilly, musique posthume de 
Méhul, partition terminée par M. Daussoigne, représenté pour la première 
fois, à Paris, sur le théâtre royal de l'Opéra-Comique, le 28 novembre 1822. » 
(Paris, M m e Huet, 1823, in-8°.) 



CHAPITRE XIX. 



Je crois avoir suffisamment fait connaître, au cours de 
cette étude, les tendances artistiques de Méhul, la nature 
de son génie, les rares facultés dont il a fait preuve dans sa 
glorieuse carrière, le rôle enfin qu'il a joué dans cette 
période féconde et brillante de l'histoire de l'art national 
qui s'étend de 1790 à 1815. Musicien dramatique et scé- 
nique avant tout, tempérament passionné, pathétique et 
plein de puissance, artiste étonnamment fécond et merveil- 
leusement doué, il n'a pourtant pas complètement empri- 
sonné son génie dans la forme théâtrale, et il s'est exercé 
tour à tour dans les genres les plus divers. Musique 
religieuse, symphonie, cantates, chants patriotiques ou guer- 
riers, mélodies vocales, il a touché à tout, et s'il n'a pas 
partout et toujours réussi, il a laissé sur chacune de ses 
œuvres la vive empreinte de sa main puissante et la trace 
d'un souffle vraiment créateur. On a peine à croire qu'un 
homme mort à cinquante-quatre ans, et dont le faible état 
de santé exigea toujours d'infinis ménagements, ait pu 
écrire l'énorme quantité de musique qu'il a laissée derrière 
lui, c'est-à-dire une quarantaine d'ouvrages dramatiques, 
tant opéras que ballets, plusieurs symphonies, quelques 
œuvres de musique religieuse, près de vingt cantates, dont 
certaines prenaient les proportions d'un opéra, un grand 
nombre de morceaux détachés de chant, des sonates de 
piano, etc., sans compter les œuvres de jeunesse dont il 
dédaigna de faire usage et celles, nombreuses et fort impor- 
tantes, qu'une mort prématurée l'empêcha de livrer au 
public. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 365 

Si Méhul n'est pas le plus grand de nos musiciens (et je 
ne vois pas trop lequel on pourrait mettre au-dessus de lui), 
il est du moins l'un des plus grands, et assurément, en 
même temps que l'un des plus originaux, celui qui résume 
le mieux le génie français, ce génie fait de clarté, de conci- 
sion vigoureuse, d'élégance et de beau langage. S'il fut 
parfois inégal, s'il ne s'éleva pas toujours et constamment 
à la même hauteur — et quel artiste n'a pas ses défaillances? 
— la faute en est moins à lui qu'aux circonstances, sur- 
tout aux écarts et aux faiblesses de collaborateurs envers 
lesquels il usait d'une indulgence trop facile. Mais jusque 
dans ses œuvres les moins achevées on était sûr de ren- 
contrer des pages qui provoquaient l'enthousiasme, et lors- 
qu'il se montrait cligne de lui-même il enfantait des chefs- 
d'œuvre et signait ces merveilles qui ont nom Adrien, 
Eaphrosine et Coradin, Stratonice, Ariodant, Uthal, Joseph.., 
Comme tous les maîtres, comme tous ceux que la gloire a 
marqués au front et qui ne passent sur cette terre que pour 
y conquérir l'immortalité, Méhul a joui de ce rare privilège 
d'exciter parallèlement l'admiration inconsciente de la 
foule et celle, plus raisonnée, des artistes que leurs études, 
leur éducation spéciale, leur expérience personnelle, met- 
taient à même de le bien comprendre et de l'apprécier à 
sa véritable valeur. La masse du public éprouvait la puis- 
sance de V effet ; les auditeurs éclairés découvraient la cause, 
et n'en étaient que plus portés à admirer la vigueur 
d'un génie qui savait, par des moyens infaillibles, remuer 
la foule jusque dans ses entrailles, faire naître l'émotion 
dans tous les cœurs et arracher des larmes aux yeux les plus 
rebelles. 

Il me semble précisément qu'on ne saurait lire sans quel- 
que intérêt les jugements qui ont été portés sur un tel 
artiste par quelques-uns de ses pairs, par des musiciens 
illustres, et surtout par ceux qui ont été ses contemporains, 
ceux qui, ayant pu le suivre attentivement et de près dans 
les différentes phases de sa carrière, le côtoyant d'ailleurs 
dans la vie, sachant l'homme autant que l'artiste, le con- 



366 MÉHUL 

naissaient étroitement et pouvaient particulièrement l'ap- 
précier. Je vais donc reproduire ici les réflexions que le 
génie de Méhul a inspirées à certains de ses confrères, et je 
commencerai par ces lignes inédites de Cherubini, qui dans 
leur froideur apparente font d'autant plus ressortir les remar- 
quables facultés que Méhul avait reçues de la nature et 
l'heureux usage qu'il en sut faire * : 

... Quant à son talent, il faut convenir que la nature l'avait bien 
partagé. Secondé par ses heureuses dispositions, profitant avec fruit 
des exemples des grands maîtres, travaillant avec une constance que 
l'ambition de se distinguer soutenait, on peut dire que Méhul s'est, en 
quelque sorte, formé lui-même, car les leçons qu'on lui avait données, 
soit dans son pays, soit à son arrivée à Paris, n'étaient ni par leur 
nature, ni par le court espace de tems qu'elles ont duré, assez 
suffisantes pour développer les moyens qu'il a déployés par la suite. 
Son style était large et clair, tendant plutôt vers les expressions fortes 
que vers celles qui ne demandent que de la grâce et de la douceur ; 
c'était plutôt le Michel-Ange que le Raphaël de la musique. C'est par 
cette raison que ses compositions manquent généralement de légèreté, 
d'élégance et de grâce, surtout dans le genre comique, pour lequel son 
style était moins porté que pour le genre sérieux. Quoique cela, ses 
morceaux sont d'une contexture et d'une coupe dramatique toujours 
bien conçues, et ses accompagnemens distribués avec esprit et avec 
effet. Sa carrière musicale, commencée l'année 1782, dont on peut fixer 
l'espace à trente-quatre années, a été glorieusement remplie par 
Méhiii, soit par 29 opéras représentés, soit par une foule d'autres 
ouvrages qui n'offrent pas à la vérité le même degré d'intérêt, tels que 
la musique de ballets, des symphonies, des cantates et autres pièces 
fugitives, mais qui ne laissent pourtant pas de concourir à étendre la 
réputation d'un compositeur. Si tous ses ouvrages dramatiques n'ont 
pas réussi, ce n'est pas à son talent qu'on doit l'attribuer, mais à la 
nature du poème, car il est bien rare qu'un compositeur qui a des 
idées, qui a du tact, et qui sait bien manier son art, se trompe lorsque 
l'auteur du poème ne se sera pas trompé. De tous les tems, en France, 
le sort du musicien a dépendu du poète, et un excellent poème sou- 
tiendra une musique médiocre, tandis qu'une musique très belle ne 
fera jamais réussir un mauvais poème. 

Dans sa forme un peu austère, un peu rigide peut-être, 

1 Ces lignes sont extraites de la notice manuscrite de Cherubini sur 
Méhul, dont j'ai cité, à plusieurs reprises, des fragments si intéressants. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 367 

ce jugement de Cherubini sur Méhul peut cependant passer 
pour un éloge considérable, étant données la réserve ordi- 
naire et les habitudes discrètes de son auteur. Avec Berton, 
autrement expansif de sa nature, très ardent et toujours 
plein d'enthousiasme, nous allons voir la louange prendre 
les couleurs les plus vives et le caractère le plus accentué. 
C'est dans sa fameuse brochure : Êpître à an célèbre com- 
positeur français, écrite en haine de Rossini et adressée à 
Boieldieu, que Berton parlait ainsi de son vieil ami Méhul : 

... Méhul, nourri à l'école de Gluck, a fait plusieurs chefs-d'œuvre 
dans le genre tragique... Possédant à fond tous les secrets de son art, 
quoique la nature de son talent ne semblât pas l'appeler à traiter le 
comique, il composa cependant plusieurs ouvrages en ce genre ; il y 
réussit plusieurs fois, mais son esprit, son beau talent, furent seuls de 
la partie. Son génie dans la comédie lyrique se trouvait à l'étroit par 
les convenances du genre ; il fallait à l'imagination de Méhul un champ 
plus vaste à parcourir ; les grandes passions, les caractères prononcés, 
violens, étaient les domaines de son talent. Son cachet est gravé tout 
entier dans le beau duo d'Euphrosine, Toutes les hautes qualités qui 
peuvent constituer une grande réputation s'y trouvèrent réunies ; la 
nouveauté de la transition qui vient faire explosion à la fin de ce 
morceau est d'un effet surprenant et admirablement bien placée. Mais, 
hélas ! comme on abuse des meilleures choses, de froids imitateurs, 
croyant apparemment être aussi des Méhuls, se sont crus obligés de ne 
plus terminer un morceau de musique, fût-ce même une tendre 
romance, sans y introduire, avant la conclusion, une transition, une 
modulation extraordinaire ! 

Euphrosine , Stratonice, Mélidore, VIrato, une Folie, Joseph, 
Uthal, etc., etc., sont tous des ouvrages qui renferment des beautés 
de l'ordre le plus élevé. C'est principalement dans les deux premiers 
que Méhul s'est montré le plus observateur des lois de Y unité ; c'est à 
cette religieuse fidélité qu'il a dû d'y être plus simple, plus concis que 
dans ceux qui leur ont succédé. Mais je dois à la gloire de ce grand 
artiste, au caractère de mon confrère, de mon ami. de dire que, si, dans 
ses autres productions, il a quelquefois eu la faiblesse de sacrifier à la 
manie du jour, cette faiblesse n'a eu d'autre source qu'un excès de 
modestie. Méhul s'était persuadé qu'on pouvait faire mieux qu'Eu- 
phrosine et que Stratonice : Méhul est resté seul en France dans cette 
opinion 1 . 

1 Epître à un célèbre compositeur français, pp. 28-30. 



368 MÉHUL 

Lesueur ne se montrait pas moins enthousiaste du génie 
de Méhul lorsque, du vivant même de celui-ci, il écrivait 
ce qui suit dans sa fameuse Lettre à Guillard, qui est une 
éclatante déclaration de principes formulée par l'auteur des 
Bardes. Voici comment, en 1801, Lesueur déplorait que 
Méhul ne fut pas appelé à se produire de nouveau à l'Opéra 
après y avoir fait représenter Adrien, après avoir donné au 
théâtre Favart tant et de si incontestables preuves de la 
puissance de son génie dramatique : 

Comment, disait-il, comment se fait-il que Méhul, qui depuis dix ans 
parcourt une carrière si brillante, comment se fait-il que l'auteur de 
Stratonice, ftEujphrosine et Coradin, du magnifique finale de Phro- 
sine et Mélidore, de l'opéra d'Ariodant, comment se fait-il que le 
compositeur qui, au Grand- Opéra même, a fait entendre l'opéra 
d'Adrien, dont on cite principalement, et avec juste raison, des chœurs 
si beaux et si fortement dramatiques, comment se fait-il, disons-nous, 
qu'il soit à peine parvenu à y faire représenter deux ouvrages ? Gom- 
ment ce grand compositeur n'est-il pas chargé non plus [ainsi que 
Gherubini] par le théâtre des Arts lui-même de composer pour ce 
spectacle, où son talent l'appelle ? 1 . 



1 C'est dans cette étonnante Lettre a Gaillard que Lesueur, qu'on n'ac- 
cusera pas sans doute d'être un faiseur de ponts-neufs, posait des principes 
que Méhul n'eût assurément pas désavoués et que nos ultra-wagnériens 
feraient bien de méditer quelque peu, venant d'un tel artiste. La citation 
est un peu longue ; on me la pardonnera en faveur de son objet : 

« L'école italienne! l'école italienne!... Gluck lui-même a le plus sou- 
vent écrit ses tragédies si fortement dramatiques, avec l'ordre et l'attrait 
de cette école. L'école italienne, disons-nous! Elle répandra sa mélodie, 
son charme irrésistible, son attrait tout-puissant sur le nerf et l'énergie 
des musiques allemandes, et sur la majesté solennelle des morceaux d'en- 
semble français. Soyons dramatiques, mais soyons dramatiques avec de la 
bonne musique... Sans doute il faut être dramatique et théâtral, mais il 
faut l'être avec toute la mélodie d'une excellente école; sans doute l'élève en 
composition dramatique doit apprendre à imiter la nature, mais avec la 
nature de son art. Accuser alors la musique de ne point assez ressembler 
à la déclamation, qui elle-même est un art particulier, c'est accuser la 
musique d'être de la musique, cest accuser une langue d'être une langue. Qu'on 
déclame le récitatif, c'est au mieux; mais déclamer les airs? mais déclamer 
les chœurs? Le rythme et la mesure périodique doivent s'y montrer... La 
déclamation alors, qui ne veut ni rythme ni mesure périodique, détruirait 
tout le prestige mélodieux, et par conséquent toute la puissance de a 

V 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 369 

Enfin, Berlioz lui-même, qui, on le sait, n'était pas 
tendre aux artistes français, Berlioz fait ressortir d'une 
façon lumineuse les hautes et nobles qualités qui distin- 
guaient le génie essentiellement dramatique de Méhul. S'il 
fait quelques réserves, — qui ne me semblent pas d'ailleurs 
absolument justifiées, car ce n'est pas du même côté que 
lui que je porterais le blâme, — on va voir avec quelle 
sympathie véritable, avec quel respect sincère et profond 
il parle de celui qu'il considère comme un des plus grands 
maîtres de la scène française. 

Voici comment l'auteur de V Enfance du Christ et des 
Troyens parle de l'auteur de JosejjJi et d' JËuphrosine : 

... Son système en musique, si tant, est que l'on puisse appeler 
système une doctrine semblable, était le système du gros bon sens, si 
dédaigné aujourd'hui. Il croyait que la musique de théâtre, ou toute 
autre destinée à être unie à des paroles, doit offrir une corrélation 
directe avec les sentiments exprimés par ces paroles ; qu'elle doit 
même quelquefois, lorsque cela est amené sans effort et sans nuire à 
la mélodie, chercher à reproduire l'accent de voix, l'accent décla- 
matoire, si l'on peut ainsi dire, que certaines phrases, que certains 
mots appellent, et que l'on sent être celui de la nature ; il croyait 
qu'une interrogation, par exemple, ne peut se chanter sur la même 
disposition de notes qu'une affirmation ; il croyait que pour certains 
élans du cœur humain il y a des accents mélodiques spéciaux qui seuls 
les expriment dans toute leur vérité, et qu'il faut à tout prix trouver, 
sous peine d'être faux, inexpressif, froid, et de ne point atteindre le 
but suprême de l'art. Il ne doutait point non plus que, pour la musique 
vraiment dramatique, quand l'intérêt d'une situation mérite de tels 
sacrifices, entre un joli effet musical étranger à l'accent scénique ou au 
caractère des personnages, et une série d'accents vrais, mais non pro- 
vocateurs d'un frivole plaisir, il n'y a point à hésiter. Il était persuadé 
que l'expression musicale est une fleur suave, délicate et rare, d'un 
parfum exquis, qui ne fleurit point sans culture et qu'on flétrit d'un 
souffle ; qu'elle ne réside pas dans la mélodie seulement, mais que 
tout concourt à la faire naître ou à la détruire : la mélodie, l'harmonie, 

musique théâtrale... Attachons-nous donc à ce qui fait V essence, de cet art, 
à la mélodie, puis à la mélodie, et toujours à la mélodie expressive et 
dramatique. » 

Et voilà, du coup, nos wagnériens obligés de jeter l'anathème sur Le- 
sueur! 

24 ' 



370 - MÉHUL 

les modulations, le rhythme, l'instrumentation, le choix des registres 
graves ou aigus des voix et des instruments, le degré de vitesse ou de 
lenteur de l'exécution, et les diverses nuances de force dans l'émission 
du son. Il savait qu'on peut se montrer musicien savant ou brillant et 
être entièrement dépourvu du sentiment de l'expression ; qu'on peut 
posséder, au contraire, au plus haut degré ce sentiment et n'avoir 
qu'une valeur musicale fort médiocre ; que les vrais maîtres de l'art 
dramatique ont toujours été doués plus ou moins de qualités très 
musicales unies au sentiment de l'expression. 

Méhul n'était imbu des préjugés d'aucun de ses contemporains, à 
Tégard de certains moyens de l'art qu'il employait habituellement lors- 
qu'il les jugeait convenables, et que les routiniers veulent proscrire en 
tout cas. Il était donc réellement et tout à fait de l'école de Gluck ; 
mais son style, plus châtié, plus poli, plus académique que celui du 
maître allemand, était aussi bien moins grandiose, moins saisissant, 
moins âpre au cœur ; on y trouve bien moins de ces éclairs immenses 
qui illuminent les profondeurs de l'âme. Puis, si j'ose l'avouer, Méhul 
me semble un peu sobre d'idées ; il faisait de la musique excellente, 
vraie, agréable, belle, émouvante, mais sage jusqu'au rigorisme. Sa 
muse possède l'intelligence^ l'esprit, le cœur et la beauté ; mais elle 
garde des allures de ménagère, sa robe grise manque d'ampleur, elle 
adore la sainte économie. 

C'est ainsi que dans Joseph et dans Valentine de Milan la simplicité 
est poussée jusqu'à des limites qu'il est dangereux de tant approcher. 
Dans Joseph aussi, comme dans la plupart de ses autres partitions, 
l'orchestre est traité avec un tact parfait, un bon sens extrêmement 
respectable ; pas un instrument n'y est de trop, aucun ne laisse 
entendre une note déplacée : mais ce même orchestre, dans sa sobriété 
savante, manque de coloris, d'énergie même, de mouvement, de ce je 
ne sais quoi qui fait la vie. Sans ajouter un seul instrument à ceux que 
Méhul employa, il y avait moyen, je le crois, de donner à leur ensemble 
les qualités qu'on regrette de ne pas y trouver. J'ai hâte d'ajouter que 
ce défaut, s'il est réel, me paraît mille fois préférable à l'abominable 
et repoussant travers qu'il faut renoncer à corriger chez la plupart des 
compositeurs dramatiques modernes, et grâce auquel l'art de l'instru- 
mentation fait trop souvent place, dans les orchestres de théâtre, à des 
bruits grossiers et ridicules, grossièrement et ridiculement placés, 
ennemis de l'expression et de l'harmonie, exterminateurs des voix et 
de la mélodie, propres seulement à marquer davantage des rhythmes 
d'une vulgarité déplorable, destructeurs même de l'énergie, malgré 
leur violence; car l'énergie du son n'est que relative, et ne résulte 
que des contrastes habilement ménagés ; bruits qui n'ont rien de 
musical, qui sont une critique permanente de l'intelligence et du goût 
du public capable de les supporter, et qui ont enfin rendu nos 



SA VIE, SON GÉNIE _, SON CARACTÈRE 371 

orchestres de théâtre les émules de ceux que font entendre dans les 
foires de village les saltimbanques et les marchands d'orviétan 1 . 

Cherubini, Berton, Lesueur, Berlioz, voilà certes d'écla- 
tants témoignages en faveur du génie de Méhul. Boieldieu, 
lui aussi, était au nombre de ses fervents, et Ton a vu 
quelle admiration profonde Herold nourrissait pour celui 
dont il se montrait justement fier d'être l'élève. En Alle- 
magne , Weber et Spohr ne dissimulaient pas davantage le 
respect et la sympathie que leur inspiraient les œuvres 
d'un maître qui excitait en eux la plus sincère et la plus 
vive émotion. Quant au public, quant aux contemporains de 
Méhul, il suffit de parcourir les journaux et les recueils qui 
rendaient compte de la représentation de ses ouvrages pour 
se faire une idée de l'enchantement que ceux-ci produi- 
saient sur la foule, de la puissance qu'exerçait sur tous ce 
grand nom de Méhul, si universellement admiré et respecté. 
Il y a, véritablement, quelque chose de touchant dans 
l'hommage qui ne cessait de lui être rendu, dans les égards 
dont on l'entourait constamment, même au milieu des cir- 
constances les moins propices, alors que la fortune semblait 
le moins lui sourire. Jamais artiste ne fut accueilli avec plus 
de faveur, plus de reconnaissance, pourrait-on dire, et dans 
l'histoire de notre musique dramatique, je n'en connais 
que deux qui aient obtenu de tels éloges, qui aient à ce 
point recueilli l'unanimité des suffrages : Grrétry et Boiel- 
dieu. Encore doit-on dire de Méhul que, débutant par ce 
coup de foudre à'Euphrosine et Coradin, il se vit, du pre- 
mier coup, classé au rang des maîtres, placé presque en 
dehors de la discussion et, à peine âgé de vingt-sept ans, 
entouré d'une auréole de gloire et l'objet d'une célébrité 
qui ne s'acquiert d'ordinaire que par une longue suite d'ef- 
forts et de succès. Il entra réellement dans la carrière en 
triomphateur. Par malheur, ses œuvres ne lui ont pas sur- 
vécu, parce que, trop peu soucieux de la valeur des poëmes 

1 Les Moirées de V orchestre, pp. 398-400. 



372 MÉHUL 

qu'il mettait en musique, la représentation de ces œuvres 
est devenue presque impossible aujourd'hui. Et encore ici 
faut-il remarquer que la beauté surprenante de la musique 
de Joseph, seule épave échappée au naufrage général, a fait 
passer condamnation sur les imperfections du livret, et que 
ce seul chef-d'œuvre suffit à justifier, aux yeux du public 
actuel, l'immense renommée qui s'est attachée au nom de 
ce maître enchanteur. 

Et si le génie de l'artiste était lumineux et magnifique, le 
caractère de l'homme n'était pas moins digne de respect, 
et ne commandait pas moins l'estime et l'affection. Le 
public, qui ne s'y trompe pas, et qui, tout en subissant les 
effets de certains charlatanismes, sait très bien accorder ses 
sympathies les plus vives à ceux qui les méritent le mieux, 
à ceux qui ne comptent que sur leur talent pour les obtenir, 
le public savait gré à Méhul de la rectitude et de la noblesse 
de sa conduite, de la simplicité et de l'austérité de son carac- 
tère. On pardonne aisément au génie certains écarts, certaines 
faiblesses, voire certaines excentricités ; mais on l'aime mieux 
encore lorsqu'aux grandes facultés qui le constituent il joint 
de hautes qualités morales : le respect de soi-même, le sen- 
timent exact de sa valeur absolue et relative, le souci de 
sa dignité et par conséquent l'honnêteté dans ses rapports 
avec le public. Ces qualités étaient précisément celles de 
Méhul, dont le caractère a été ainsi retracé, non sans bon- 
heur, par un homme qui le connaissait bien, son élève 
Auguste Blondeau, auquel son enseignement et ses soins 
avaient valu le grand prix de Rome en 1808: 

Méhul, doué d'un esprit élevé, cultivé, d'une sensibilité profonde, 
quelque peu mélancolique, portait dans toute sa personne et dans ses 
habitudes cette nuance qui, sans être précisément la tristesse, en est 
cependant plus proche que de la gaîté, et annonce que l'âme, sans 
cesse active, est constamment préoccupée de quelque émotion tendre 
et sérieuse à la fois. Sa parole était claire, sonore, discrète, sa conver- 
sation était calme, spirituelle, son enseignement était lucide, concis, 
positif, la lumière même. La rectitude, la pureté étaient ses principes 
dominants, ce que l'on peut reconnaître dans ses belles partitions, 
comme dans ses écrits, dont aucun malheureusement n'a vu le grand 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 373 

jour de l'impression 1 . Il était d'un facile accès, bon et obligeant; il 
encourageait les talents naissants et ne leur refusait ni ses conseils, ni 
son appui. D'une probité sévère, d'une délicatesse éprouvée, l'envie ne 
troubla jamais son repos, et sa parole comme son jugement étaient 
également équitables à l'égard des œuvres des nombreux émules que 
lui donna son siècle, et au milieu desquels il acquit par ses ouvrages 
une si vaste et si juste célébrité 2 . 

Le caractère de Méhul était en effet plein de générosité, 
de noblesse et de bonté. Une probité austère, une hon- 
nêteté scrupuleuse, une délicatesse exquise s'alliaient chez 
lui aux sentiments les plus tendres, à une rare chaleur de 
cœur, au désir toujours ardent de faire le bien et d'aider 
son prochain. Plein d'affection pour ses élèves, de dévoue- 
ment pour ses amis, de déférence pour tous, il n'attendait 
même pas qu'on sollicitât son crédit, et s'employait spon- 
tanément en faveur de ceux à qui il pouvait être utile. 
Monsigny, dont il semblait s'être donné la tâche de protéger 
la vieillesse, lui dut de voir ses derniers jours à l'abri du 
besoin ; il fut un de ceux qui facilitèrent à Boieldieu ses 



1 Ceci est une erreur. Les rares écrits de Méhul, qui se bornent à quel- 
ques rapports officiels, lus à l'Institut, ont été insérés soit dans leMoniteur, 
soit dans le Magasin encyclopédique. 

2 Auguste-L. Blondeau : Histoirede la musique moderne, T. II, pp. 216-217. 
— De son côté, Arnault, l'un des premiers collaborateurs de Méhul, a 
rendu ainsi hommage à son caractère : — « Non moins favorisé par la 
nature en ce qui regarde le cœur qu'en ce qui tient au génie, Méhul avait 
un caractère élevé comme son talent, caractère formé d'une sensibilité 
profonde, alliée à une grande énergie et à la plus sévère intégrité. Son 
âme, à la fois tendre et forte, était ouverte à toutes les passions, et les 
combattait toutes, hors celle de la gloire. De là, dans toutes les manières 
de Méhul, une certaine austérité qui n'était pas sans grâce. La générosité 
fut habitude en lui. S'il s'agissait d'un autre, je chercherais dans sa vie 
quelques traits pour le prouver; quant à lui, je n'en connais qu'une 
preuve, c'est sa vie tout entière. Ajoutez à ces qualités une imagination 
ardente et cependant un esprit juste et délié, le jugement le plus sain, la 
pénétration la plus profonde, un goût délicat en tout, joints à une élocu- 
tion aussi correcte que facile, et enfin un talent particulier pour jeter de 
l'intérêt dans tous les genres de conversations, et vous aurez à peu près 
une idée de ce que fut Méhul, l'un des hommes les plus attachants que 
j'aie rencontrés. » (Œuvres d'Arnault, T. V, p. 461.) 



374 MÉHUL 

premiers pas dans la carrière* Plantade put lui être recon- 
naissant de la situation qu'il lui fit acquérir • ses élèves 
Dugazon, Herold, Beaulieu, Blondeau, étaient l'objet de ses 
soins constants ; enfin tous ceux qui l'approchaient étaient 
à même d'éprouver la solidité de ses relations, d'apprécier 
les effets de l'aide bienfaisante qu'il accordait toujours à 
qui s'en montrait digne. 

Il y a pourtant une ombre légère à ce tableau, et que je 
ne saurais dissimuler. Dans le portrait touchant qu'il a tracé 
de son maître, Blondeau a commis une erreur qu'il importe 
de relever, en disant que «l'envie ne troubla jamais son 
repos». Or, pour quiconque a étudié le grand homme, ce 
ne saurait être un mystère que le sentiment fâcheux qu'il 
éprouvait tout d'abord en présence du succès d'un de ses 
confrères. Méhul était ombrageux, Méhul était ambitieux, 
il avait soif de gloire, comme il le disait lui-même, et il 
lui semblait peut-être qu'on lui volait une partie de la 
sienne lorsqu'on excitait les applaudissements du public. 
Quelque singulière que puisse paraître cette faiblesse chez 
un artiste d'un tel génie et d'une trempe aussi vigoureuse, 
le fait est absolument constant, et on peut le dévoiler d'au- 
tant plus volontiers que Méhul s'en accusait lui-même avec 
une franchise qui l'honore et qui peut facilement lui faire 
accorder son pardon. Entre autres témoignages relatifs à ce 
sujet, je citerai les lignes suivantes de Charles Maurice, 
que son admiration pour le maître garantit de toute suspi- 
cion de mensonge ou d'injustice en cette circonstance : — 
« Le compositeur de tant de génie et d'un caractère si 
recommandable, dit-il, celui qui a trouvé Joseph et Vlrato, 
ces deux extrêmes d'une beauté si rare, Méhul, dînant 
aujourd'hui chez M. Saint-Prix 1 , nous a donné un exemple 
de sincérité qui lui fait le plus grand honneur. On causait 
des faiblesses humaines. — 11 en est une, dit-il, dont je ne 
saurais me défendre et que je combats vainement. Je ne crois 
pas être envieux, et pourtant les succès des autres me font mal ; 

1 L'artiste célèbre de la Comédie-Française. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 375 

je l'avoue, pour V expier en le disant. Cette preuve d'abnéga- 
tion, cette franchise d'un homme à ce point supérieur; nous 
ont fort touchés, et pour y répondre par une douce espérance, 
sur la spirituelle proposition de M. Saint-Prix, nous avons 
porté ce toast général : Au prochain chef-d'œuvre que nous 
donnera Mêhul!» 1 . 

Ce n'était pas là le seul travers du caractère d'ailleurs si 
loyal et si chevaleresque de Méhul. Chose étrange ! et que 
j'ai eu déjà l'occasion de faire remarquer : ce musicien d'un 
génie si incontesté, cet artiste si fêté, si choyé, si gâté par 
le public, et qui, s'il ne fut pas toujours également heureux 
dans les manifestations de son talent, se vit du moins tou- 
jours entouré du respect et de l'admiration de tous, 
Méhul, enfin, se croyait et se disait l'objet d'une sorte de 
conspiration occulte ourdie contre sa gloire et ses succès ï 
Inquiet, méfiant, ombrageux à l'excès, il se voyait sans cesse 
en butte à de sourdes inimitiés, environné d'êtres qui ne 
songeaient qu'à lui nuire, et victime de je ne sais quelles 
machinations sournoisement organisées contre son repos et 
son bonheur ! Il se rendait ainsi malheureux à plaisir, et 
l'on peut bien dire que c'est lui-même qui conspirait contre 
sa tranquillité, empoisonnant par d'injustes soupçons, par 
des craintes chimériques, les satisfactions les plus légitimes, 
les plus nobles jouissances qu'il pût éprouver 2 . 

De tout cela pourtant il était le seul à souffrir, et l'on ne 



d Histoire anecdotique du Théâtre et de la Littérature, T. I, p. 191. 

2 « Fatalement doué de cette disposition mélancolique qui est la cou- 
ronne d'épines du génie, il voyait des ennemis dans ses rivaux et trans- 
formait en complots de la haine les brigues de la concurrence. La finesse 
de son tact, la délicatesse de son goût, n'empêchaient pas qu'il ne se 
méprît très souvent au choix des ouvrages qu'on venait lui proposer pour 
la scène, et, soit que la faiblesse du poème glaçât l'imagination du com- 
positeur, soit qu'elle enchaînât l'applaudissement aux mains des specta- 
teurs, un demi-succès faisait vibrer au cœur de Méhul une note aussi 
douloureuse qu'aurait pu faire la chute la plus complète. Alors, il souffrait 
en silence, mais loin d'en moins souffrir, la contrainte qu'il s'imposait 
pour dissimuler sa blessure ne servait qu'à l'envenimer encore. >» — 
(Vieillard : Méhul, sa vie et ses œuvres, p. 27.) 



376 MÉHUL 

saurait lui tenir rigueur à ce sujet, car les défauts qui ne 
nuisent qu'à celui qui les possède sont en quelque sorte des 
défauts négatifs. 

Il n'en reste pas moins que Méliul était le meilleur dès 
hommes, le plus sûr des amis, et qu'à ce double titre, sans 
parler de son génie, il se voyait recherché par tous ceux 
qui étaient à même de le bien connaître, d'apprécier sa 
haute valeur morale *et ses rares facultés intellectuelles. 
C'est qu'aussi il ne se contentait pas d'être un grand 
artiste. Homme du monde, homme de goût, esprit cultivé, 
causeur charmant et d'une originalité piquante bien que sa 
conversation fût sans apprêt et sans ambition, le fils de 
l'humble aubergiste de Grivet apportait dans la société la 
plus choisie les qualités à la fois solides et brillantes qui 
excitent la sympathie, commandent le respect, forcent l'at- 
tention et font naître le désir d'une plus étroite intimité. 
Joignant à ces qualités les dons extérieurs les plus heu- 
reux, bien pris dans sa taille plutôt petite qu'élevée, avec 
des manières d'une cordialité séduisante, son regard clair 
et profond, son sourire plein de grâce, l'aisance de sa per- 
sonne, sa parole grave et harmonieuse, la facilité de son 
élocution, la variété de ses connaissances, en faisaient 
un des êtres les plus accomplis qui se puissent imaginer. 

Aussi peut-on dire qu'il était aimé de quiconque pouvait 
l'approcher, exerçant sur tous, d'une façon toute naturelle 
et par le seul fait d'une supériorité qui s'imposait d'elle- 
même, un ascendant irrésistible et comme une sorte de fas- 
cination affectueuse. Ses collaborateurs, ses confrères, ses 
élèves, les artistes qui étaient chargés d'interpréter ses 
œuvres, tous subissaient cet ascendant, cette fascination, et 
tous lui témoignaient, en retour de la bonté, de la sollici- 
tude qu'il prodiguait autour de lui, le plus vif, le plus pro- 
fond et le plus sincère attachement. 

Dans la première partie de cette étude, j'ai donné un 
aperçu des relations établies et entretenues par Méhul à 
l'époque de la Révolution et surtout du Directoire, c'est-à- 
dire aux plus belles années de sa jeunesse active, brillante 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 377 

et glorieuse, j'ai fait connaître quelques-uns des salons 
qu'il fréquentait particulièrement, où il était constamment 
appelé, recherché, désiré. On a peine à comprendre, répandu 
comme il l'était alors et dans le monde officiel, et dans le 
monde artiste, et même dans le monde frivole, comment il 
pouvait concilier les soins que réclamaient ces nombreuses 
relations avec les obligations, autrement absorbantes, que lui 
imposaient son travail et l'exercice de sa profession. Aussi 
paraît-il avoir renoncé d'assez bonne heure, et sans regrets 
bien vifs, à cette partie un peu factice de l'existence d'un 
artiste, remplaçant par la méditation, par la rêverie à la- 
quelle il était naturellement enclin, des distractions et des 
plaisirs superficiels qui ne convenaient que médiocrement 
à son caractère studieux, mélancolique et réfléchi. Devenu 
un peu sombre une fois la première jeunesse passée, obligé 
d'ailleurs par l'état de sa santé à une vie aussi retirée que 
le lui permettaient ses occupations et ses travaux, il se 
dégagea peu à peu de ses attaches mondaines, et bientôt 
ne resta plus guère fidèle qu'à un seul salon; mais celui-là, 
qu'il ne cessa de fréquenter jusqu'à ses derniers jours, avait 
pour lui un attrait invincible : c'était celui du grand violo- 
niste Rodolphe Kreutzer, comme lui compositeur drama- 
tique et qui plus tard fut chef d'orchestre de l'Opéra. 
Méhul était attiré là non- seulement par son amitié pour 
Rodolphe et pour son frère Auguste, mais aussi par la grâce 
séduisante de M rae Kreutzer, femme extrêmement distin- 
guée, douée d'un esprit très fin, d'un sens artistique exquis, 
et qui lui témoignait une inappréciable affection. On a pu 
voir, par les lettres qu'il adressait à cette femme char- 
mante au cours de son voyage dans le Midi, peu de temps 
avant sa mort, si Méhul lui rendait cette affection. 

C'est dans ce salon très élégant et très artiste de la rue 
de Provence, où la joie à son arrivée se peignait sur tous 
les visages, où ses jours de visite étaient de véritables jours 
de fête, que Méhul aimait à revenir sans cesse, sachant y 
trouver, avec des hôtes pour lui pleins de prévenances, 
d'attentions et de cordialité, quelques bons et solides amis, 



378 MÉHUL 

d'excellents camarades, qu'il était toujours heureux de 
revoir et pour qui sa présence était un bonheur. Vieillard, 
qui lui-même à cette époque était un des habitués de ce 
salon, a consigné à son sujet quelques souvenirs intéres- 
sants: 

La maison de Kreutzer, dit-il, était un vrai sanctuaire de l'art. A 
l'Opéra-Comique, les deux grands succès de Lodoïska et de Paul et 
Virginie ; à l'Opéra, Astyanax, la Mort d'Abel et Aristippe avaient 
donné à Kreutzer un rang très distingué parmi les compositeurs 
français. Premier violon [solo] à l'Opéra, parmi ses contemporains 
Rode et Baillot pouvaient seuls être placés sur la même ligne que lui. 
Son frère et son élève, Auguste, promettait d'être son digne successeur. 
Ces titres divers à la vogue et à la célébrité avaient procuré à Kreutzer 
une des plus grandes existences d'artiste dont il y ait eu d'exemple en 
France ; par le talent, il était arrivé à la fortune, et la spirituelle 
intelligence d'une femme du plus haut mérite avait fait de sa maison 
le centre de réunion d'un petit nombre d'auteurs et d'artistes d'élite 
qu'il rassemblait toutes les semaines à sa table. La place de Méhul y 
était toujours marquée la première ; heureux et fier de m'y voir admis, 
je dois dire que, de toutes les relations de cette nature dont j'ai joui 
dans une carrière déjà prolongée au-delà du terme commun, je n'en ai 
pas rencontré qui m'ait procuré de plus douces jouissances, ni laissé de 
meilleurs souvenirs. Ce qui faisait surtout le charme de ces réunions, 
c'était la franchise de ton, l'absence de toute prétention guindée, la 
bonhomie enfin qui y régnait constamment. Le moyen de ne pas réussir 
dans le cercle ou à la table que les deux belles-sœurs, M mes Adèle et 
Alphonsine Kreutzer, animaient de leur esprit si ingénieux, si naturel, 
c'était d'y apporter l'intention de briller, de dire des mots, de lancer 
des traits. J'ai vu Vigée, longtemps cité à Paris comme un causeur 
d'élite, y échouer complètement. Quel contraste formait sa pétulance, 
son brio prétentieux, avec l'aménité, la finesse si discrète et si mesurée 
que Méhul apportait dans la conversation, et qui donnait du prix à la 
plus simple parole ! Un artiste, lui-même homme de beaucoup d'esprit, 
le jeune Pradher, disait avec raison que Méhul savait faire un mot 
charmant d'un simple bonjour ! 1 . 

Méhul n'était pas seulement, comme je l'ai dit, un cau- 
seur attachant et plein d'esprit, aux réparties fines et aux 



1 Méhul, sa vie et ses œuvres, pp. 39-40. 



SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 379 

réflexions ingénieuses ; c'était encore un conteur charmant, 
un inventeur très curieux et très écouté de récits étranges, 
d'aventures extraordinaires, qu'il déroulait devant ses 
auditeurs avec un talent très particulier et un impertur- 
bable sang-froid. Son imagination, très féconde sous ce rap- 
port, lui suggérait d'étonnantes histoires de voleurs, de 
revenants, de fantômes, qu'il se plaisait à renouveler sans 
cesse, histoires d'un caractère toujours piquant, souvent 
lugubre et tout à fait fantastique, par lui menées à leur 
terme avec une rare habileté à l'aide d'une foule d'inci- 
dents, d'épisodes soit dramatiques, soit burlesques, qui 
s'entre-croisaient et s'enchevêtraient dans sa narration de 
façon à produire l'effet le plus prodigieux. Sa réputation 
était si bien établie à cet égard, dans les salons où l'on 
était assez heureux pour jouir de sa présence, qu'on ne 
manquait jamais de lui demander un de ces récits, et qu'il 
ne se faisait point prier pour se rendre aux sollicitations 
dont il était l'objet. Un chroniqueur s'est plu à rappeler, 
dans les lignes que voici, avec les procédés habituels à 
Méhul en pareilles circonstances , les succès que lui 
valaient son imagination fertile et son talent très apprécié 
de conteur : 

Méhul n'a point écrit, que je sache ; mais il aurait mérité qu'un 
sténographe recueillît les contes qu'il débitait en petit comité. Il excel- 
lait surtout dans les contes de revenants, il produisait un effet de peur 
dont il était difficile de se garantir, quelqu'averti que l'on fût ; il avait 
une manière de procéder dans ses récits qui lui réussissait toujours. Il 
commençait du ton le plus simple, il multipliait les détails les plus 
naturels ; on assistait en quelque sorte à l'action qu'il mettait en scène, 
il y faisait figurer quelquefois des personnages connus : il se servait de 
leurs noms pour faire croire à l'authenticité de ce qu'il avait vu, 
disait-il, ou appris de témoins dignes de foi. Ensuite, lorsque l'on était 
bien séduit, bien captivé par toutes ces fausses apparences de sincérité, 
il entrait peu à peu dans le fantastique, si bien, si fort, qu'à l'arrivée 
du revenant on croyait à sa réalité ; le mensonge était, pour ainsi dire, 
caché dans la foule des ressemblances qui l'enveloppaient. 

Quelquefois Méhul employait un autre artifice. Il débutait par des 
réflexions philosophiques, par quelques observations de mœurs, par 
des questions de morale qu'il faisait suivre, pour leur prêter appui, 



380 MÉHUL 

d'une petite historiette qu'il inventait, ce dont il se gardait bien de 
convenir, et dans laquelle il se plaçait lui-même comme acteur. 
Instruit des moyens dont il usait habituellement dans ses récits, on 
attendait le revenant, et le revenant ne paraissant pas, l'historiette 
finissait comme elle avait commencé, sans sortir des voies naturelles, 
et même au lieu d'effrayer elle faisait rire, elle aboutissait à une 
plaisanterie *. . . . 



Je reviens à Méhul musicien. 

On a reproché à ce maître d'abuser des effets matériels 
et de se montrer, en plus d'une occasion, excessif quant 
aux moyens employés pour obtenir ces effets. Dans la notice 
qu'il a fournie sur lui à la Biographie Michaud, Sévelinges 
dit à ce sujet: — ■ «Méhul ne dissimulait pas lui-même, et 
il en a fait l'aveu à l'auteur de cet article, qu'entraîné par 
l'esprit d'une époque où l'exagération des idées s'était 
introduite jusque dans les arts, il avait abusé quelquefois 
des moyens d'effet jusqu'à confondre le bruit avec l'énergie. » 
Je ne sais trop si le reproche est bien fondé. En tout cas, 
on pourrait expliquer ce défaut chez Méhul, sinon l'excuser, 
en faisant remarquer qu'il a composé beaucoup de musique 
pour les grandes fêtes révolutionnaires, et que cette 
musique, écrite en vue de masses considérables et des- 
tinée à être exécutée en plein air, lui avait peut-être fait 
prendre l'habitude de grossir ses effets et de forcer son 
instrumentation pour lui donner l'intensité sonore exigée 
par la nature même de cette exécution. On a dit que Grétry 
lui-même ayant directement exposé à Méhul ce grief qu'on 
formulait contre lui, celui-ci lui aurait, en souriant, fait 
une réponse analogue à celle qu'on attribue à Crébillon 
parlant de Corneille et de Racine, et lui aurait répondu : 
« Gluck a pris la terre, Sacchini le ciel, je me jette à corps 
perdu dans les enfers. » Quoi qu'il en soit, Méhul a prouvé 
avec éclat qu'il pouvait, à l'occasion, allier la sobriété la 
plus sévère et le goût le plus pur au sentiment le plus dra- 



Madame Kreutzer, par Audibert. {Le Voleur, du 15 juillet 1851.) 



SA VIE, SON GÉNIE 3 SON CARACTÈRE 381 

matique et à la plus grande force d'expression. Stratonice, 
aussi bien que Joseph, plaide victorieusement sa cause 
sous ce rapport : je crois qu'il serait difficile de repro- 
cher à ces deux chefs-d'œuvre aucun excès d'aucune 
sorte. 

D'ailleurs, si cette exagération que quelques-uns ont 
blâmée chez Méhul avait eu sa source dans une sorte de 
système volontaire et déterminé, il serait malaisé de la faire 
concorder avec le sentiment d'admiration que lui faisait 
éprouver le plus sobre et le plus merveilleux de tous les 
maîtres, l'auteur de Don Juan et des Noces de Figaro. Cette 
admiration de sa part était grande en effet, et elle m'est 
prouvée par cette note trouvée dans les papiers de son 
neveu Daussoigne, et qui m'a été communiquée par le 
fils de ce dernier : — « Le grand compositeur qui me servit 
de père parlait un jour de Mozart, avec une grande anima- 
tion, en présence de son collaborateur Alexandre Duval, 
auteur du poème de Joseph. Mais, mon cher Méhul, lui dit 
Duval un peu surpris, vous considérez donc Mozart comme 
un musicien incomparable ? Méhul retrouvant, devant 
cette question, son calme habituel, lui répondit: Incom- 
parable, dit es- vous P Ma foi, mon ami, je n'en sais vraiment 
rien, car je n'ai jamais eu la pensée de le comparer à per- 
sonne... » 

Quoi qu'on puisse dire de Méhul et quelques défauts 
qu'on lui puisse reprocher, il reste, grâce à ses nobles et 
puissantes facultés, l'un des plus grands artistes dont les 
hommes doivent perpétuer le souvenir, l'un de ceux surtout 
qui doivent nous être le plus chers, à nous, Français, ses 
compatriotes. BufFon a dit, en définissant l'éloquence : 
« Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner ? 
Que faut-il pour ébranler la plupart des autres hommes et 
les persuader ? un ton véhément et pathétique, des gestes 
expressifs et fréquents, des paroles rapides et sonnantes. 
Mais pour le petit nombre de ceux dont la tête est ferme, 
le goût délicat et le sens exquis, et qui comptent pour peu 
le ton, les gestes et le vain son des mots, il faut des choses, 



382 MÉHUL 

des pensées, des raisons ; il faut savoir les présenter, les 
nuancer, les ordonner ; il ne suffit pas de frapper V oreille et 
oV occuper les yeux, il faut agir sur Vâme ? et toucher le cœur en 
parlant à V esprit, » 

Là était justement le secret de Méhul : il savait « agir sur 
l'âme, et toucher le cœur en parlant à l'esprit. » C'est ce 
qui a fait sa force, c'est le fond même de son génie, c'est 
ce qui le rend immortel ! 



APPENDICE 



LISTE CHRONOLOGIQUE DES ŒUVRES DRAMATIQUES 

DE MEHUL. 



DATES. 



4 septembre 

1790. 

15 fév. 1791. 

3 mai 1792. 

G mars 1793. 

28 mars 1793. 

18 fév. 1794. 
26 février 

1794. 
6 mai 1794. 

11 septembre 

1794. 

12 mars 1795. 

5déc. 1795. 
1er mai 1797. 
15 déc. 1797. 

5 juin 1799. 
11 oct. 1799. 
14 mars 1800 
14 juin 1800. 

27 déc. 1800, 



TITRES. 



Euphrosine (5, puis 4, puis 

3 actes). 

Cora (4 actes). 

Stratonice (1 acte). 

Le Jugement de Paris, 

ballet (3 actes). 
Le jeune Sage et le vieux 

Fou (1 acte). 

Horatius Coclès (1 acte). 

Le Congrès des Rois 

(3 actes) 1 . 
Mélidore et Plwosine 
(3 actes). 
Timoléon, tragédie 
avec chœurs (3 actes). 
Doria ou la Tyrannie dé- 
truite (3 actes). 
La Caverne (3 actes). 
Le jeune Henry (2 actes). 
Le Pont de Lodi (1 acte). 
Adrien (3 actes). 
Ariodant (3 actes). 
Épicure (3 actes) 2 . 
La Dansomanie, ballet 
(2 actes). 
Bion (1 acte). 



LIBRETTISTES. 



HOFFMAN. 

Valàdier. 

HOFFMAN. 

Gardel. 

HOFFMAN. 

Arnault. 
Demaillot. 

Arnault. 

M.-J. Chénier. 

Legouvé 

et d'Avrigny. 

Forgeot. 

BOUILLY. 

Delrieu. 

HOFFMAN. 
HOFFMAN. 

Demoustier. 
Gardel. 

HOFFMAN. 



THEATRES. 



Théâtre Favart. 

Opéra. 

Théâtre Favart. 

Opéra. 

Théâtre Favart. 

Opéra. 
Théâtre Favart. 

Théâtre Favart. 

Théâtre 
de la République. 

Théâtre Favart. 

Théâtre Favart. 

Théâtre Favart. 

Théâtre Feydeau. 

Opéra. 

Théâtre Favart. 

Théâtre Feydeau. 

Opéra. 

Théâtre Favart. 



lEn société avec Berton, Blasius, Cherubini, Dalayrac, Deshayes, Devienne, 
Grétry, Jadin, Kreutzer, Solié et Trial fils. 
2 En société avec Cherubini. 



384 



MEHUL 



DATES. 



17 fév. 1801. 
5 avril 1802. 

29 juillet 1802. 

23 nov. 1802. 

14 janvier 

1803. 

1 er mars 1803. 

18 juin 1803. 



28 décembre 

1803. 
14 juin 1804. 

28 janvier 

1806. 
17 mai 1806. 
25 juin 1806. 

17 fév. 1807. 
8 juin 1810. 

17 déc. 1811 . 
24 mai 1813. 

1 er février 

1814. 

16 novembre 

1816. 

28 novembre 
1822. 



TITRES. 



L'irato (1 acte). 

Une Folie (2 actes). 

Le Trésor supposé (1 acte). 

Joanna (2 actes). 

Daphnis et Pandrose, ballet 

(2 actes). 

Hèlèna (3 actes). 

Le Baiser et la Quittance 

(3 actes *). 

L'Heureux malgré lui 

(2 actes). 
Les Hussites, drame 
(3 actes). 
Les deux Aveugles de To- 
lède (1 acte). 
Uthal (1 acte). 
Gabrielle d'Estrées 
(3 actes). 
Joseph (3 actes). 
Persée et Andromède, 

ballet (3 actes). 
Les A mawnes (3 actes). 
Le Prince Troubadour 

(1 acte). 
L' Oriflamme (\ acte 2 ). 

La Journée aux Aventures 

(3 actes). 

Valentine de Milan 

(3 actes 3 ). 



LIBRETTISTES. 



MARSOLLIER. 
BOUILLY. 
HOFFMAN. 

marsollier. 
Gardel. 

BOUILLY. 

Picard, 
l.ongchamps 

et DlEULAFOI. 

Saint-Just. 
Alex. Duval. 



MARSOLLIER. 



THEATRES. 



Etienne et 

Baour-Lormian. 

Càpelle 

et MÉZIÈRES. 
BOLTLLY. 



Opéra-Comique. 

Id. 

Id. 

Id. 

Opéra. 

Opéra-Comique. 
Id. 



Id. 



Porte Saint-Martin. 



Opéra-Comique. 



Saint-Victor. 


Id. 


Saint-Just. 


Id. 


Alex. Duval. 


Id. 


Gardel. 


Opéra. 


Jouy. 


Opéra. 


Alex. Duval. 


Opéra-Comique 



Opéra. 

Opéra-Comique. 

Id. 



i En société avec Boieldieu, Kreutzer et Nicole 

2 En société avec Berton, Kreutzer et Paër. 

3 Ouvrage posthume, dont la musique fut terminée par Daussoigne, neveu de 
Méhul. 



COMPOSITIONS DIVERSES DE MÉHUL. 



CANTATES, SCÈNES LYRIQUES, CHANTS PATRIOTIQUES. 

Ode sacrée, poésie de Jean-Baptisle Rousseau, chantée par 
Chéron et M 1Ie Buret au Concert-Spirituel, le 17 mars 1782. 

Philoctète à Lemnos, scène lyrique, chantée par Guichard, 
Ghenard et Le Brun à la Société des Enfants d'Apollon, le 12 juin 
1788. 

Scène française, chantée par M 1,e Rousselois au Concert-Spiri- 
tuel, le 1 er novembre 1789. 

Le Chant du Départ, hymne de guerre, paroles de Marie-Joseph 
Ghénier, exécuté pour l'anniversaire de la prise de la Bastille , le 
14 juillet 1794, et mis en scène à l'Opéra le 29 septembre suivant. 
(Publié «au Magasin de musique à l'usage des fêtes nationales » 3 
in-8 01 .) 

Hymne chanté par le peuple à la fête de Barra et de Viala le 
10 thermidor (an II, 28 juillet 1794), paroles de d'Avrigny. (Pu- 
blié «au Magasin de musique à l'usage des fêtes nationales», in-8°, 
avec cette mention : « Adopté pour être envoyé aux départemens et 
aux armées. Payan, commissaire de V instruction publique. ») 



1 On lit dans le Dictionnaire de la Conversation et de la lecture : — « Vers 
la fin de la Restauration, la coterie bigote avait imaginé de faire parodier, 
à son usage, le Chant du Départ. Dans les conférences religieuses que les 
missionnaires tenaient alors, chaque soir sous les voûtes du Panthéon et 
de Saint-Sulpice, en entendait répéter en chœur le refrain de ce chant 
héroïque, mais fort peu chrétien, transformé comme il suit au profit de 
pauvres jeunes filles et de bonnes vieilles femmes, auditoire habituel de 
ces colporteurs de reliques, de chapelets bénits et de principes monar- 
chiques : 

La religion vous appelle ! 

Parmi vous faites-la fleurir. 
Un chrétien doit vivre pour elle, 
Pour elle un chrétien doit mourir. 

25 



386 MÉHUL 

Hymne du Neuf-Thermidor, paroles de M.-J. Chénier. (Publié 
au «Magasin de musique », etc., in-8°.) 

Le Chant des Victoires (désigné sous le titre d'Hymne à la 
Victoire), paroles de M.-J. Chénier, exécuté dans le Jardin-Na- 
tional (Tuileries), le 21 septembre 1794, jour de la cérémonie de 
la translation du corps de Marat au Panthéon. (Publié « au Maga- 
sin de musique», etc., in-8°.) 

Chant funèbre à la mémoire du représentant du peuple Fer- 
raud, assassiné à son poste le 1 er prairial an 3 e de la République, 
paroles de Baour-Lormian. (« Imprimé par ordre du Comité d'in- 
struction publique. Paris, à l'imprimerie de musique de l'Institut 
national [de musique] , rue des Fossés-Montmartre, N° 4. » In- 
folio.) 

Hymne patriotique [à 3 voix d'hommes, avec chœur d'hommes]. 
(«A Paris, au magasin des éditeurs musiciens de la Garde natio- 
nale parisienne, rue Joseph, section de Brutus. » In-folio.) 

L Hymne des Vingt-deux 9 paroles de M.-J. Chénier. (Publié 
« au Magasin de musique», etc., in-8°.) 

Le i8 Fructidor, paroles de Lebrun-Tossa. (Publié « au Maga- 
sin de musique», etc., in-8 o1 .) 



1 On lisait dans le Rédacteur (alors journal officiel) du 13 vendémiaire 
an V — 4 octobre 1796 : — «Ministère de l'Intérieur. Proclamation faite 
au Champ-de-Mars, le 1 er Vendémiaire de Van 5, anniversaire de la fondation 
de la 'République, conformément à V arrêté du Directoire. Si de tout tenis la 
nation française a su vaincre, de tout tems elle a su chanter ses victoires; 
mais sous le règne du despotisme, le génie enchaîné n'avait que peu de 
cordes à toucher sur la lyre : aujourd'hui la liberté lui rend tout son essor; 
les Pindares et les Tyrtées se multiplient et font connaître à l'Europe que 
si nous savons défendre la liberté par notre courage, nous savons aussi la 
faire aimer par nos chants. — Voici les noms des poètes et compositeurs 
qui ont contribué à l'ornement des fêtes nationales depuis la conquête de 
la liberté, et auxquels la nation adresse un tribut de reconnaissance. Au 
premier rang marchent le représentant du peuple Marie- Joseph Chénier; 
le citoyen Lebrun, membre de l'Institut national des sciences et des arts, 
dont le genre pindarique a célébré sept fois, dans des temps différens, la 
liberté, les arts et nos victoires; le citoyen Théodore Desorgues, qui sept 
fois aussi s'est empressé de mêler ses accens poétiques à nos chants d'allé- 
gresse, et le citoyen Coupigni, connu principalement par son chant funèbre 
sur la mort de Ferraud et son chant élégiaque aux mânes de la Gironde; 



COMPOSITIONS DIVERSES DE MÉHUL 387 

Hymne à la Paix, paroles de « la citoyenne » Constance Pipelet 
(depuis princesse de Salm), chanté par Darius au théâtre Feydeau, 
le 1 er novembre 1797. 

Le Chant du retour, paroles de M.-J. Chénier, exécuté le 
10 décembre 1797, à la fête donnée à l'occasion du retour d'Italie 
du général Bonaparte, à la suite de la paix de Gampo-Formio. 
(Publié «au Magasin de musique», etc., in-8°.) 

La Naissance d'Oscar Leclerc, cantate (pour deux voix de 
femmes et chœur), paroles de La Réveillère-Lepeaux , exécutée 
dans une fête de famille, le 9 avril 1798. (Une copie de cette can- 
tate existe à la bibliothèque du Conservatoire.) 

Chant national du 14 juillet 1800 (connu aussi sous le nom de 
Chant du 25 Messidor), à trois chœurs et trois orchestres ^ paroles 
de Fontanes, exécuté au « Temple de Mars » (chapelle des Invalides), 
pour l'anniversaire de la prise de la Bastille,, le 14 juillet 1800. 
(«Publié par ordre du ministre de l'intérieur. » Paris _, an VIII, 
in-folio.) 

Citant du Retour, pour la Grande-Armée, paroles d'Arnault, 
exécuté au Jardin de Tivoli, pendant un banquet donné à une co- 



enfin, le citoyen Rouget de Lille, le véritable Tyrtée français par l'in- 
fluence de son chant marseillais, dont il est le poëte et le compositeur tout 
ensemble, qui a valu tant de victoires à la République, chant si cher à 
nos soldats, et qui sait encore forcer nos ennemis même à le craindre à 
la fois et à le chanter. Après eux sont entrés dans la carrière à peine ou- 
verte, en donnant de grandes espérances, les citoyens Baour-Lormian, 
Varson, Davrigni, Pillet, Flins, et la citoyenne Pipelet etLachabeaussière. 
— Au premier rang des compositeurs républicains, la nation place et pro- 
clame : le citoyen Gossec, l'un des cinq inspecteurs du Conservatoire de 
musique, connu par vingt-trois morceaux de musique, et qui ne laisse 
guère échapper une seule fête civique sans offrir son tribut de talent à la 
patrie; le citoyen Méhul, inspecteur aussi du Conservatoire, dont le Chant 
du départ rivalise avec VHymne marseillais, et connu par six autres mor- 
ceaux dignes de sa réputation; et le citoyen Catel, artiste du Conserva- 
toire, auteur de six morceaux de différens genres. Après eux se sont 
montrés avec zèle et succès les citoyens Bertin, Jadin l'aîné , Hyacinthe 
Jadin, Lesueur, Langlé, Lefebvre, Eler, Pleyel, Martin [Martini], tous 
noms déjà célèbres, et qui promettent à la France une récolte abondante 
de produits civiques. — Poètes et compositeurs, la nation vous proclame 
dignes de sa reconnaissance, et vous invite encore par vos talens,dans cette 
nouvelle année, à l'ornement des fêtes nationales et à la gloire de la 
patrie. » 



388 MÉHUL 

lonne du 1 er corps de la Grande-Armée, le 23 septembre 1808. 
(Publié avec accompagnement de piano. In-folio 1 .) 

Cantate, paroles d'Arnault, exécutée aux Tuileries, le jour de la 
célébration du mariage de l'empereur Napoléon et de l'archidu- 
chesse Marie-Louise d'Autriche, le 2 avril 1810. 

Cantate, paroles d'Arnault, chantée par Dérivis, M me Duret- 
Saint- Aubin et M lle Himm, avec les élèves chauteurs et instrumen- 
tistes du Conservatoire } à l'Hôtel-de-Ville^ le 10 juin 1810, dans 
une fête donnée par la ville de Paris à l'empereur et à l'impéra- 
trice. 

Cantate, relative à «l'état intéressant» de l'impératrice, paroles 
d'Esménard, exécutée à TOpéra le 1 er décembre 1810. 

Le Chant d'Ossian, paroles d'Arnault, chanté par Lays et exé- 
cuté à l'Hôtel-de-Ville^ à l'occasion de la naissance du roi de Rome, 
le 9 juin 1811. 

Cantate sur la naissance du roi de Rome, paroles d'Arnault, 
musique de Méhul, Cherubini etCatel, chantée par M mes Rranchu, 
Himm, Duret-Saint-Aubin et Boulanger et M. Eloy, et exécutée 
au Conservatoire, pour l'inauguration de la nouvelle salle de con- 
cerls, le 7 juillet 1811. 

Chant, paroles d'Arnault, exécuté aux Tuileries, dans une fête 
donnée à l'occasion de la naissance du roi de Rome, en 1811. 

Chant lyrique, paroles d'Arnault, exécuté pour l'inauguration, 
à l'Institut, de la statue de l'empereur Napoléon. («Imprimé et 
gravé par ordre de la classe des Beaux-Arts. » Paris, in-folio 2 .) 



1 On lit dans le Catalogue de la bibliothèque de T'Opéra, de M. Théodore 
de Lajarte : — « Ce qu'il y a d'étrange dans cette cantate, c'est qu'elle a 
servi à chanter tour à tour les louanges de l'empereur et du roi Louis XVIII. 
Voici les paroles gravées: 

Tressaille de plaisir, ô cité souveraine 

Napoléon, par son peuple attendu, 
Revoit en ce beau jour les rives de la Seine : 
Ton héros t'est rendu. 

« En revanche, voici les paroles juxtaposées (sur la partition de l'Opéra) : 
Paris, noble cité que l'univers contemple, 

Quel heureux jour s'apprête encor pour toi ! 
Tes remparts fortunés vont devenir le temple 
De l'hymen de ton roi. » 

2 On trouve les paroles de toutes les cantates d'Arnault au tome III des 
Œuvres de cet écrivain (Paris, Bossange, 1826). 



COMPOSITIONS DIVERSES DE MÉHUL 389 

Charles Martel ou la Parisienne, chant national avec accom- 
pagnement de piano, dédié aux armées et aux gardes nationales, 
musique de l'auteur du Chant du départ (Paris, Janet et Cotelle, 
in-folio) 1 . 



MUSIQUE SYMPHONIQUE ET INSTRUMENTALE. 

l re , 2 e , 3 e et 4 e Symphonies à grand orchestre, exécutées en 
4797, 1808, 1809 et 1810 aux concerts du théâtre Feydeau, au 
Cercle musical de la rue Mandar et aux exercices du Conserva- 
toire. 

De ces quatre symphonies, deux seulement, à ma connaissance, 
ont été publiées (N° 1, en sol mineur; N° 2, en ré majeur) sous ce 
titre: — « Symphonies à grand orchestre, dédiées à S. Exe. 
Monseigneur le comte Regnaud (sic) de Saint-Jean d'Angély, mi- 
nistre d'État, grand procureur général de Sa Majesté Impériale et 
Royale près sa Haute Cour, Secrétaire de l'État de la Famille Im- 
périale, conseiller d'État, président de la section de l'Intérieur du 
conseil d'État, grand officier de la Légion d'honneur, chevalier 
grand-croix de l'ordre royal de Wurtemberg, membre de l'Institut 
de France, par Méhul, membre de la Légion d'honneur, de l'Institut 
et du Conservatoire. » (Paris, au magasin de musique, rue Riche- 
lieu, N° 76.) 

Ouverture pour instruments à vent. (Fait partie d'un recueil 
mensuel publié sous ce titre : « Musique à l'usage des Fêtes 
nationales, à Paris, du magasin des éditeurs musiciens de la 
Garde nationale parisienne , rue Joseph, section de Brutus», in- 
folio. Cette ouverture formait le n° 1 de la «3 e livraison, mois 
Prairial, an 2 e de la République Française une et indivisible».) 

Ouverture à grand orchestre, exécutée au concert de l'Institut 
national de musique, le 17 brumaire an III (7 novembre 1794). 
(Paris, au magasin de musique à l'usage des fêtes nationales, in- 
folio.) 



1 Je ne saurais dire si ce chant, qui me paraît devoir dater des derniers 
jours de l'Empire et de la défense de Paris contre les alliés, est une com- 
position originale, ce qui m'étonnerait. Je serais plutôt enclin à croire 
que c'est la musique d'un des hymnes révolutionnaires de Méhul qu'on 
aura adaptée à de nouvelles paroles de circonstance. 



390 MÉHUL 

Ouverture burlesque pour piano, violon, 3 mirlitons, trompette, 
tambour, triangle obligés, avec crécelle et sifflet ad libitum, par 
Méhul, publiée d'après le manuscrit autographe de la bibliothèque 
du Conservatoire de musique. (Paris, Durand-Schœnewerk, in- 
folio.) — Ceci est une publication posthume qu'on doit aux soins 
de M. Wekerlin, l'un des plus sincères admirateurs de Méhul. 

Trois sonates pour le clavecin ou piano forle_, dédiées à 
M me de Freuilly. Op. 1. (Paris^ Leduc_, in-4° oblong.) N° 4, en ré 
majeur; N° 2, en ut mineur; N° 3, en la majeur. 

Trois sonates pour le clavecin ou le forte piano, avec accompa- 
gnement d'un violon ad libitum, dédiées à Madame des Entelles. 
Œuvre II e . (Paris, Leduc, in-folio oblong.) N° 1 , en ré majeur; 
N° 2, en la mineur ; N° 3, en ut majeur l . 



MUSIQUE RELIGIEUSE. 

Messe solennelle à quatre voix, composée pour le couronnement 
de Napoléon I er , par Méhul, réduite pour orgue et publiée par les 
soins de M. l'abbé A. -S. Neyrat, maître de chapelle de la Prima- 
tiale et membre de l'Académie de Lyon. (Paris, Lemoine, in-4°.) 
Publication posthume, faite par M. l'abbé Neyrat d'après le ma- 
nuscrit retrouvé par lui à Presbourg. 

Domine salvam fac rempublicam (en ut majeur) ^ à deux chœurs 
et à deux orchestres. (Non publié. Une copie de ce morceau su- 
perbe existe à la bibliothèque du Conservatoire de Paris.) 



ROMANCES ET MELODIES VOCALES. 

Julie et Volmar ou le Supplice de deux amants; la Jeune 
Avignonnaise ; le Petit Nantais ; Loizerolles ou le Triomphe de 
V amour paternel ; le Chien victime de sa fidélité; la Naissance 
de mon fils Adolphe; la Caverne de la Sainte-Baume ou la 



* Je mentionne pour mémoire les deux premiers morceaux publiés par 
Méhul, et qui n'étaient que de simples transcriptions : 1° « Air des ballets 
de Thésée, de M. Gossec, arrangé par M. Méhul, élève de M. Edelmann;» 
2° « Gavotte de Thésée, arrangée par M. Méhul ». Ces deux morceaux ont 
paru en 1782 dans les n 08 1 et 7 du Journal de clavecin. 



COMPOSITIONS DIVERSES DE MÉHUL. 391 

Mère malheureuse; V Orphelin adopté par sa nourrice; Victoire 
Négrier-Lavergne ou V Héroïne de V amour conjugal ; Joséphine 
Kelly et ses deux enfants, romances, paroles de L.-F. Jauffret, 
(Paris, Cousineau, in-folio.) 

Ces romances, publiées d'abord séparément, et dont le texte 
poétique présentait un caractère particulier, devaient concourir à la 
formation d'un recueil proposé en souscription sous ce titre : ce Ro- 
mances historiques par L.-F. Jauffret, musique de Méhul», 
recueil au sujet duquel les Affiches, annonces et avis divers du 
16 pluviôse an III (4 février 1795) publiaient cet article assez 
curieux : 

La romance a été consacrée dans son origine à conserver la tradition 
des faits qui dévoient plaire à la sensibilité des peuples, et leur procurer 
des souvenirs touchans. On peut dire avec vérité que plusieurs de ces 
poésies antiques, dont on regrette la perte, et qui pourroient suppléer 
au défaut des monumens historiques, n'ont été que des romances que 
les poètes primitifs avoient composées pour perpétuer le souvenir des 
événemens les plus remarquables de l'histoire de leurs nations. La 
romance, envisagée sous ce rapport, n'a pas encore été cultivée parmi 
nous avec succès. Nous devons à Berquin, à Léonard, à Florian des 
romances pastorales qui respirent la plus douce sensibilité. Les jeunes 
personnes aiment à les lire et à s'attendrir sur le sort des bergers mal- 
heureux. Elles les chantent de préférence à d'autres airs, parce que la 
romance touche le cœur, et qu'il est surtout un âge où la mélancolie est 
une jouissance et la sensibilité un besoin. Mais si des romances pasto- 
rales ont obtenu tant de faveurs, il est à présumer que des romances 
historiques auront aussi le pouvoir d'intéresser les cœurs sensibles.... 
Eh! qui pourroit refuser des larmes au récit de nos dernières infor- 
tunes !... La romance, comme une jeune femme éplorée, doit parcourir 
la France, gémir sur le tombeau des victimes de la tyrannie, et, la harpe 
en main, consoler leurs ombres plaintives par des chants douloureux. 
Si la Révolution a occasionné de grands crimes, elle a aussi développé 
de grandes vertus. Si nous avons vu des tyrans fouler aux pieds l'hu- 
manité, nous avons vu des héros s'élever en quelque sorte au-dessus 
d'elle. C'est à la romance à perpétuer, par des chants simples et popu- 
laires, le souvenir de tous les faits mémorables qui peuvent nous inspi- 
rer, tout à la fois, et la haine de la tyrannie et l'amour de la justice. 
C'est à la romance à faire éclore la sensibilité dans les jeunes enfans, et 
à transmettre de la manière la plus sûre et la plus touchante la tradi- 
tion historique. Ce n'est donc pas un recueil de couplets futiles que 
nous annonçons au public en lui annonçant les Romances du cit. Jauf- 
fret, avec la musique du cit. Méhul. Celles qui ont déjà paru, et qui ont 



392 MÉHUL 

été favorablement accueillies (le Petit Nantais, et Loizerolles ou le 
Triomphe de l'amour paternel), font mieux connoître l'idée et l'inten- 
tion du poète et du musicien que tout ce que nous pourrions dire. Ces 
deux artistes ont ouvert, dès ce moment, une souscription pour 20 ro- 
mances, dont une paraîtra tous les 20 jours, à dater du 20 Pluviôse. 
La musique et l'accompagnement de clavecin seront du cit. Méhul. 
L'accompagnement de harpe sera du cit. Gousineau fils. Le prix de la 
souscription est de 301iv. pour Paris et de 35 liv. pour les départemens. 

Le recueil annoncé ici n'a jamais paru. Quant aux sept romances 
indiquées ci-dessus et qui devaient en faire partie après avoir été 
publiées séparément^ elles sont devenues absolument introuvables 
et je n'en ai pu découvrir une seule , ni dans nos grands dépôts 
publics, ni dans aucune collection particulière. Je n'en ai eu con- 
naissance que par les annonces faites, lors de leur publication, dans 
les journaux du temps. 

Réponse du vieux Pasteur à la romance du Troubadour pri- 
sonnier, chantée par Garât au concert de la rue Feydeau, paroles 
de Goupigny. (Paris, Gousineau, in-folio.) 

Ode XIX, d'Anacréon. 

La musique superbe de cette ode n'a jamais été publiée séparé- 
ment. Elle avait été écrite pour la belle traduction de Gail qui parut 
en Tan VII, chez Pierre Didot l'aîné, sous ce titre : « Odes d'Ana- 
créon traduites en français , avec le texte grec , la version latine , 
des notes critiques et deux dissertations , par le citoyen Gail , pro- 
fesseur de littérature grecque au Collège de France, avec estampes, 
odes grecques mises en musique par Gossec, Méhul, Le Sueur et 
Cherubini, et un discours sur la musique grecque.» L'ode de 
Méhul a été reproduite par moi dans le journal la Musique popu- 
laire (N° du 2 février 4882). 

La Chanson de Roland. (Paris, Frey, in-folio.) 
C'est l'hymne guerrier chanté à la Comédie -Française, par 
Michot, au troisième acte de Guillaume le Conquérant, drame 
d'Alexandre Duval (1803) et qui, au dire de Castil-Blaze, «a fait 
le tour de l'Europe avec nos armées 1 . » 

1 On a publié aussi à deux reprises la musique de ce chant, sous d'autres 
titres et avec des paroles différentes : 1° Chant de Raoul, musique de 
M. Méhul, accompagnement de piano ou harpe par F. Berton fils (Paris, 
Frey, in-folio) ; 2° Chant royal, chanté le jour du baptême de S. A. R. 
Monseigneur le duc de Bordeaux, paroles de M. Capelle, air connu de 
Méhul (Paris, Meyserberg, in-folio). 



COMPOSITIONS DIVERSES DE MÉHUL. 393 

Ternaire , musique posthume de Méhul , paroles nouvelles de 
E. Deschamps. (Paris, Bonoldi, in-folio, avec un portrait de Méhul 
sur le titre.) — Recueil de trois mélodies, portant les titres sui- 
vants : 

N° 1. — Adieu du Pèlerin, romance; 

N° 2. — Retour au foyer, mélodie ; 

N° 3. — Le Vieux Pâtre, ballade. 

Les trois dernières Romances de Méhul, précédées des discours 
qui ont été prononcés sur sa tombe, le tout recueilli et dédié aux 
amis de ce célèbre compositeur par l'éditeur du Souvenir des 
Ménestrels (Charles Laffîlé). (Paris, M me Benoist, in-folio.) Voici 
les titres de ces trois romances, dont les paroles étaient dues à 

Brifaut : 

N° 1. — Bayard mourant; 
N° 2. — Le Retour de V exilé; 
N° 3. — Eginhard et Emma. 



ŒUVRES DRAMATIQUES INÉDITES. 

On sait déjà que Méhul écrivit dans ses jeunes années 3 pour se 
former la main, trois opéras dont deux au moins n'étaient pas des- 
tinés à la représentation : Psyché , sur un poëme de l'abbé de 
Voisenon ; Anacréon, sur un livret de Gentil-Bernard mis jadis en 
musique par Rameau ; et Lausus et Lydie , dont les paroles lui 
avaient été fournies par Valadier. A ces ouvrages, restés inédits, 
la Biographie universelle et portative des contemporains ajoute 
les suivants, qui auraient été laissés par Méhul : 

Hypsipile, reçu à l'Opéra en 1787; 
Arminius, reçu à l'Opéra en 1794 ; 
Scipion, reçu à l'Opéra en 1795 ; 
Tancrède et Glorinde, reçu à l'Opéra en 1796; 
Sésostris, écrit pour l'Opéra; 
Agar dans le désert, écrit pour l'Opéra; 
La Taupe et le papillon , opéra-comique ; 

Chœurs pour Œdipe roi, tragédie de Marie- Joseph Ghénier, reçue 
à la Comédie-Française en 1804 et non représentée. 

Méhul a-t-il réellement écrit la musique de ces divers ouvrages ? 
c'est ce que je ne saurais dire. De ceux qui sont indiqués comme 
ayant été reçus à l'Opéra, il n'y a pas trace à la bibliothèque de ce 
théâtre; les manuscrits, si tant est qu'ils aient existé, sont sans 
doute tombés entre les mains de M me Méhul à la mort de son mari. 



394 MÉHUL 

Que sont-ils devenus? Il en est de même sans doute pour les 
chœurs d" Œdipe roi. Quant à Sésostris, dont Méhul a eu le poëme 
en mains , il est à peu près certain qu'il ne s'en est pas occupé , 
puisqu'à la suite de l'insuccès des Amazones, nous avons vu par 
une lettre qu'il adressait à Jouy, son collaborateur, que, découragé, 
il renonçait à Sésostris. Reste Agar dans le désert et la Taupe et 
le Papillon; ici il n'y a point de doute possible, et l'existence de 
ces deux ouvrages est certaine , car les partitions autographes de 
l'un et de l'autre , orchestrées , bien complètes , se trouvent à la 
bibliothèque du Conservatoire. Agar est une belle scène lyrique à 
trois voix égales, paroles de Jouy, la Taupe et le Papillon un 
opéra-comique en un acte , que Fétis mentionne sous ce titre tron- 
qué : la Toupie et le Papillon, et qu'il affirme avoir été repré- 
senté au théâtre Montansier en 1797, ce qui est absolument inexact. 

Enfin, on trouve au tome II des Œuvres d'Alexandre Duval le 
texte d'un «drame lyrique en un acte, imité de l'allemand,» Marie 
ou les Remords d'une mère, que l'auteur avait confié à Méhul 
pour qu'il en fit la musique. Ce petit ouvrage ne fut jamais joué, 
et il est probable que la musique n'en fut jamais écrite. 



LES PORTRAITS DE MÉHUL. 

Le portrait le plus intéressant que je connaisse de Méhul est un 
charmant pastel fait par Ducreux, qui date évidemment du Direc- 
toire et qui représente par conséquent l'artiste à l'âge de trente ans 
environ. Il est assurément fort ressemblant, et c'est le seul, dit-on, 
pour lequel Méhul ait consenti à poser. Les yeux sont vifs , sur- 
montés de sourcils bien arqués, le regard est clair, la bouche est 
fine , le nez fort , le menton un peu saillant , presque enfoncé dans 
l'immense cravate blanche du temps , et l'ensemble de la physio- 
nomie, à la fois rêveuse et réfléchie, offre un rare cachet d'élégance 
et de distinction. Les cheveux longs, tombant sur les épaules, s'a- 
battent sur le large collet de l'habit, dont le devant est couvert par 
les ailes d'un gilet à la Robespierre. Le visage, allongé et maigre, 
sans barbe ni moustaches, semble trahir un peu de fatigue, mais 
respire l'intelligence et la bonté. Je ne sais à qui appartient 
aujourd'hui ce pastel, mais j'en possède une reproduction photogra- 
phique superbe, que je dois à l'obligeance de M. Alexandre Daus- 
soigne-Méhul , petit-neveu de l'illustre auteur de Joseph, et c'est 



LES PORTRAITS DE MÉHUL 395 

d'après elle qu'a pu être fait le portrait qui se trouve en tête de ce 
volume. 

C'est aussi d'après le pastel de Ducreux, et à l'occasion des fêtes 
célébrées à Givet pour l'inauguration du buste de Méhul (1842), 
qu'un peintre distingué, Wiertz, qui était presque le compatriote 
de l'illustre maître, puisqu'il était né à Dinant, ville située dans les 
Ardennes belges, à sept kilomètres à peine de Givet, a fait un beau 
portrait à l'huile. Ce portrait, gracieusement offert par lui à la 
ville de Givet, orne aujourd'hui la salle des séances du conseil 
municipal. 

On a gravé divers portraits de Méhul, qui le représentent à l'é- 
poque du premier empire, les cheveux un peu en broussailles, avec 
de courts favoris à la hauteur de l'oreille. Ces portraits, tous sem- 
blables et peu flatteurs, sont loin de donner l'impression agréable 
qu'on ressent à la vue de celui de Ducreux. 

Le fameux sculpteur florentin Bartolini, l'ami de Cherubini, dont 
il fît le buste, ainsi que plus tard ceux de M rae de Staël, de Rossini 
et de Byron, fit aussi celui de Méhul, mais je ne saurais dire au 
juste à quelle époque. De nos jours, un autre sculpteur, M. Dené- 
chau, a modelé aussi un buste de Méhul, qui a figuré au Salon de 
1876 (N° 3212). Quant au buste informe qui « orne » la place de 
Givet et que j'ai décrit au commencement de ce livre, je n'en parle 
ici que pour mémoire, en constatant qu'il porte la signature 
E. Gechter et la date de 1840. Je ne fais que rappeler aussi la 
médaille frappée à la mort de Méhul, dont j'ai fait plus haut con- 
naître l'histoire, et qui avait pour auteur le graveur Veyrat. 

Je signalerai, pour en finir sur ce point, une « Vue du tombeau 
de Méhul au Père-Lachaise», lithographiée par Faure et publiée 
en 1821 par l'éditeur Bernard, 10, Quai de Béthune 1 . 



Au moment où je corrige les dernières épreuves de ce volume, 
j'apprends l'existence d'un portrait fort important de Méhul, resté 
ignoré jusqu'à ce jour, malgré le grand nom de son auteur. Ce 
portrait est l'œuvre du baron Gros, et il appartient aujourd'hui à 
mon confrère, M. Auguste Vitu, le critique théâtral si justement 
renommé du Figaro. 

l Voy. Annales de la Musique, par César Gardeton, 2 e année, p. 152. 



INDEX 



Pages 
Chapitre premier. — Les Ardennes, patrie de Méhul. — Givet, sa 

ville natale. — Le monument élevé à Méhul par ses concitoyens. 

— Culte des habitants de Givet pour la mémoire du grand homme. 

— La rue Méhul. — La statue projetée. — Le théâtre Méhul. . 1 

Chap. II. — La famille de Méhul. Renseignements inédits. — Méhul 
commence l'étude de la musique. Organiste à dix ans. — 
L'abbaye de Laval-Dieu, l'organiste Hanser et l'école du couveut. 
Méhul s'y fait admettre et y travaille avec ardeur. — A seize ans 
il vient à Paris, et se fixe en cette ville 11 

Chap. III. — Méhul à Paris. — Ses relations avec Gluck. — Il devient 
l'élève d'Edelmann, claveciniste et compositeur distingué, qui 
plus tard fut une des victimes de la Terreur. — Premières 
compositions de Méhul. Il fait exécuter une Ode en musique au 
Concert spirituel, publie un recueil de sonates pour clavecin et 
écrit trois opéras non représentés 26 

Chap. IV. — Méhul fait recevoir à l'Opéra un ouvrage intitulé Cora. 
Il fait exécuter deux scènes lyriques au Concert spirituel et à la 
Société des Enfants d'Apollon. — Ne parvenant pas à se faire 
jouer à l'Opéra, il tourne ses vues du côté de la Comédie-Ita- 
lienne. — Hofîman lui confie le livret d' Euphrosine. Succès fou- 
droyant de cet ouvrage 39 

Chap. V. — Cora est représentée enfin à l'Opéra. Son insuccès, causé 
par la faiblesse du livret. — Triomphe de Stratonice au théâtre 
Favart. — Histoire de ce chef-d'œuvre. Il est représenté plus 
tard à l'Opéra sans cesser d'être joué à l'Opéra-Comique, et l'on 
peut l'entendre sur les deux théâtres 60 

Chap. VI. — Le Jugement de Paris, ballet, à l'Opéra. — Le Jeune 
Sage et le Vieux Fou au théâtre Favart. — Méhul s'occupe, avec 
Arnault, d'un nouvel ouvrage, Mélidore et Phrosine, dont la re- 
présentation soulève de nombreuses difficultés. — Ils doivent 
écrire et faire jouer d'abord, à l'Opéra, Horatius Codes. — Le 
Congrès des Rois. Douze compositeurs attachés à une œuvre 
inepte. — Méhul est pensionné par la Comédie-Italienne. — Mé- 
lidore et Phrosine fait enfin son apparition. Dangers courus par 
les auteurs. Méhul, Arnault, Barère et la guillotine 77 



398 MÉHUL 

Chap. VII. — Méliul écrit une ouverture et des chœurs pour Timo- 
léon, tragédie de Marie-Joseph Chénier. Destinées tourmentées 
de cet ouvrage, dont Robespierre fait interdire la représentation. 
— Le Chant du départ, sa haute valeur, sa célébrité. La version 
moderne de ce chef-d'œuvre est fautive. — Les autres chants pa- 
triotiques de Méhul. — Timoléon paraît enfin à la scène, grâce au 
9 Thermidor 102 

Chap. VIII. — Doria ou la Tyrannie détruite. — La Caverne de 
Méhul, après la Caverne de Lesueur. — Méhul est nommé mem- 
bre de l'Institut. Il est le premier musicien français qui ait fait 
partie de ce corps savant. Il devient l'un des cinq inspecteurs de 
l'enseignement au Conservatoire. — Bonté de Méhul; sa probité 
artistique. — Il écrit plusieurs symphonies. — Le Jeune Henry. 
Histoire d'une ouverture. — Hymne à la Paix au théâtre Fey- 
deau , 122 

Chap. IX. — Relations mondaines de Méhul. Il est très répandu dans 
la société du Directoire. L'admiration et l'affection qu'il inspire 
à tous. — Son amour pour les siens, sa sollicitude pour sa fa- 
mille. — Son mariage malheureux. — Adrien, empereur de Borne. 
Histoire étrange de cet ouvrage 150 

Chap. X. — Ariodant et sa préface. Grand succès de cet opéra. Opi- 
nions de Cherubini et de Berlioz à son sujet. Méhul précurseur 
de Rossini. — Bonaparte veut emmener Méhul en Egypte. Refus 
de celui-ci. — Chute d'Épicure. — La Dansomanie, ballet, à 
l'Opéra. — Voyage de Méhul à Givet, où il est fêté par ses com- 
patriotes. — Le Chant du 25 Messidor. — Demi-succès de Bion 
au théâtre Favart 179 

Chap. XI. — Une supercherie de Méhul: VIrato, opéra prétendu ita- 
talien. Eclaircissements au sujet de cet ouvrage, que Méhul dédie 
à Bonaparte.— Une Folie. — Série d'ouvrages malheureux: le 
Trésor supposé; Joqnna; Daphnis et Pandrose; Héléna. — Le 
Baiser et la Quittance, opéra en collaboration. — L'Heureux mal- 
gré lui. — Un opéra transformé en mélodrame : les Hussites, h la 
Porte-Saint-Martin 202 

Chap. XII. — Méhul est nommé chevalier de la Légion d'honneur, 
avec Gossec et Grétry. — Il refuse la maîtrise de la chapelle 
impériale. — La Messe du couronnement, inconnue jusqu'à ce 
jour. Comment elle est retrouvée récemment à Presbourg. — 
Méhul est sollicité d'aller à Vienne, pour y écrire un opéra. Ce 
projet n'a pas de suites. — Après un silence de deux années, il 
donne coup sur coup trois ouvrages qui n'obtiennent que peu de 
succès : les Deux Aveugles de Tolède, Uthal, Gabrielle d'Estrées . 229 

Chap. XIII. — Joseph 246 

Chap. XIV. — Méhul et les fleurs 284 



INDEX 399 



Chap. XV. — Le silence de Méhul à la scène. — Deux lettres inté- 
ressantes. — Les symphonies. — Les cantates impériales. — Les 
rapports officiels. — Les élèves de Méhul et les succès de son 
enseignement au Conservatoire 295 

Chap. XVI. — Méhul reparaît au théâtre. Persée et Andromède, ballet. 
Les Amazones, opéra. — La chute de ce dernier ouvrage porte le 
découragement dans l'âme de Méhul. — Succès de son élève 
Herold. — - Le Prince troubadour à l' Opéra-Comique. Nouvel in- 
succès. — Le caractère de Méhul s'assombrit. — Son discours aux 
funérailles de Grétry. Il y laisse percer son amertume. — Encore 
un opéra politique: V Oriflamme à l'Opéra 313 

Chap. XVII. — Déchéance et ruine du Conservatoire par le gouver- 
nement de la Restauration. Chagrin que Méhul en ressent. — La 
Journée aux aventures à l'Opéra-Comique. Grand succès. — L'état 
de la santé de Méhul, depuis longtemps fâcheux, devient tout à 
fait alarmant. Les médecins lui ordonnent un voyage dans le Midi. 
Il part. — Lettres à Herold, à M me Kreutzer, à Daussoigne, à 
Vieillard, à Cornu. — Il revient à Paris en passant par Marseille, 
où on lui prodigue les témoignages d'admiration. — Ses derniers 
jours, sa mort 328 

Chap. XVIII. — Un opéra posthume : Valentine de Milan. Triomphe 
de cet ouvrage. — Dernier hommage scénique rendu à la mémoire 
de Méhul • • _• 357 

Chap. XIX. — Génie et caractère de Méhul 364 

Appendice. 

Liste chronologique des œuvres dramatiques de Méhul . . . . . 383 

Compositions diverses de Méhul . 385 

Les portraits de Méhul 394 



STRASBOURG, TYPOGRAPHIE G. FISCHBACH. — 3158. 




DATE DUE 


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DEMCO 38-297 

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